L'AUTRE PIAGET

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Que sait-on de l'homme et du projet intime qui donna sens à sa vie ? Que reste-t-il de son projet ? Une théorie humaniste de l'éducation qui, loin de se limiter à l'intelligence, concerne la personne dans son ensemble ; loin de se limiter à l'individu, s'étend à la socialisation, à l'apprentissage de la citoyenneté, à l'éducation contre la xénophobie ; loin de se limiter à une nation, elle conduit, de proche en proche, à se sentir concerné par la terre entière. Piaget expose les conditions psychologiques et pédagogiques qui permettraient à l'enfant de s'ouvrir de plus en plus à l'universel et, en même temps, de découvrir de plus en plus son humanité.
Publié le : lundi 1 octobre 2001
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EAN13 : 9782296260252
Nombre de pages : 198
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L'AUTRE PIAGET
Cheminement intellectuel d'un éducateur d'humanité

« L'adolescent ne cherche pas seulement à adapter son moi au milieu social, mais tout autant à adapter le milieu social à son moi. En d'autres termes, s'efforçant de penser le milieu dans lequel il cherche à s'introduire, il pensera par le fait même son activité future dans le corps social et les moyens de transformer ce dernier» (p. 306). « ... il reste les deux autres aspects d'une telle insertion, qui sont le programme de vie et la réforme de la société actuelle» (p. 304). Jean Piaget (1955)

«On n'apprend jamais rien des maîtres qu'en reconstruisant également leur pensée, à défaut, elle ne se fixe ni dans l'intelligence ni même dans la mémoire ».
Jean Piaget (1972)

CONSTANTIN'

XYP AS

L'AUTRE PIAGET
Cheminement intellectuel d'un éducateur d'humanité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Ouvrages du même auteur

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Éducation et valeurs. Approches plurielles, Paris, Anthropos, 1996. Piaget et l'éducation, Paris, PUF, 1997. (Ouvrage traduit en portugais en 1999). Jean Piaget, L'éducation morale à l'école. De l'éducation du citoyen à l'éducation internationale, Paris, Anthropos, 1997. Choix de textes, notes, préface et postface de Constantin Xypas. Les stades du développement L'Harmattan, 2001. affectif selon Piaget, Paris,

.

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Remerciements

Je remercie très chaleureusement Roger Texier et Christian Jamet, mes collègues et amis, de m'avoir prodigué de judicieux conseils pour la préparation de ce livre.

Dédicace A Georges, Alexandre et Hélène, mes lecteurs préférés.

@L'Hannattan,2001
ISBN: 2-7475-1228-2

PROLOGUE

Cédant aux sollicitations de mes étudiants et aux encouragements amicaux de quelques-uns de mes collègues, je me suis décidé à regrouper en un seul volume des articles disséminés dans diverses revues, présentant un aspect ignoré de Jean Piaget. De quoi s'agit-il? Après avoir régné en maître incontesté de la psychologie de l'enfant pendant quatre décennies, Piaget subit, depuis sa mort en 1980, une disgrâce: au pire, elle est réduite aux seuls stades de l'intelligence; au mieux, elle est présentée sous le seul angle épistémologique. Son œuvre étant inséparable de sa vie, la représentation de 1'homme subit un sort parallèle. A force de formuler des reproches du genre «Piaget reconnaît - malgré lui! - les influences sociales, mais il les analyse comme 'interférences' »1, ou encore «Piaget, un peu malgré lui, a été décisif pour la recherche et la pratique éducatives»; à force d'enseigner que «Piaget ne s'intéresse pas au sujet réel et psychologique, mais seulement au sujet épistémique»2; à force de répéter que Piaget ignore l'affectivité, la socialisation et l'éducation, on a fini par se représenter Piaget comme une sorte de monstre froid. Ce Piaget-là dépourvu de doutes et d'interrogations, de valeurs et de convictions, d'engagements et de combats, n'a plus d'épaisseur humaine. C'est un Piaget épistémique! Ne serait-ce pas Il est temps de rectifier cette image en dévoilant l'existence d'un autre Piaget: théologien et moraliste, pacifiste et
1

E. Ferreiro, «A propos de l'acquisition des objets culturels: le cas
», 1996, p. 162.

particulier de la langue écrite », 1996, p. 141. 2 E. Marti,« Piaget à l'école: le défi socioculturel

intemationaliste, penseur de l'éducation? homme de convictions.

Bref, l'existence d'un

1. LES CINQ MISSIONS DU JEUNE PIAGET

De divers documents autobiographiques3, il ressort que très tôt, vers 18-20 ans, Piaget s'est donné comme projet de réaliser cinq mISSIons: - réconcilier la science et la foi, - donner une assise scientifique à la morale, - promouvoir la paix et la compréhension entre les peuples, - découvrir comment se construit l'intelligence, - comment s'accroissent les connaissances. Quoique chacune de ces missions soit suffisamment importante pour mériter qu'on lui consacre une vie entière, Piaget, doté d'une volonté ferme, d'une capacité de travail exceptionnelle et d'un génie créateur, essaya de les réaliser toutes, le temps d'une seule, mais, il est vrai, très longue vie. Sa longévité scientifique est en effet remarquable: il travaille sans relâche et publie sans interruption de 1915 à 1980, soit pendant 65 ans! A-t-il réussi les missions qu'il s'est données? Le bilan, vu l'immensité des missions, on s'en doute, est contrasté. Réconcilier la science et lafoi La première mission consistait à rendre la foi chrétienne compatible avec le progrès scientifique, non pas tant avec les sciences exactes qu'avec les sciences humaines: psychanalyse, herméneutique, histoire comparée des religions, sociologie des religions, etc. Ce que le jeune Piaget, chrétien convaincu en même temps qu'homme de science, ambitionnait de faire, c'était d'épurer le message du Christ - incomparable du point de vue de la
3

J. Piaget, La mission de l'Idée (1915) et «Autobiographie» (1966/1). -

Confonnément à la classification adoptée par le Catalogue des Archives Jean Piaget, 1966/1 signifie qu'il s'agit du premier article publié par Piaget en 1966. 8

hauteur éthique et spirituelle - en le dépouillant d'éléments incompatibles avec une attitude scientifique: les miracles qui lui sont attribués, les légendes qui entourent sa naissance et sa mort, les dogmes qui limitent la liberté de penser des croyants. S'appuyant sur les travaux du théologien Auguste Sabatier, l'un des chefs de file du protestantisme libéral, et probablement sur ceux du philosophe Léon Brunschvicg, Piaget a publié divers articles où, à partir d'arguments psychologiques et sociologiques, il pourfend la croyance en la transcendance de Dieu et tout ce que cela entraîne - hétéronomie morale, dogmatisme, infantilisation et culpabilisation des croyants - au bénéfice de la croyance en l'immanence de Dieu, seule conception compatible, selon lui, avec une foi ouverte et rationnelle, une morale autonome, une religion spirituelle, sans mythologie ni dogmes. L'enjeu de la réforme projetée n'était rien moins que la survie à long terme de la foi en Christ et de son rayonnement spirituel. De toutes les missions que le jeune Piaget s'était données, celleci fut certainement la moins réussie. Il publia quelques articles sur l'immanence et prononça quelques conférences, mais sans convaincre son auditoire. Ses prises de position n'étant pas étayées par des recherches psychologiques, elles furent perçues comme idéologiques - ce qu'elles étaient (voir infra chapitre V). Il mit fin à cette mission dans les années 30. Donner une assise scientifique à la morale Sa deuxième mission consistait à libérer la morale de ces deux écueils que sont l'hétéronomie et le formalisme, exprimés par la religion et la philosophie. D'une part, des interdits moraux qui découlent de la religion (cf. le Décalogue). D'autre part, de prescriptions philosophiques formelles, notamment l'impératif catégorique de Kant qui, de par ses formulations très générales, n'aide pas à juger de la conduite à tenir dans les circonstances
concrètes4.

4Cf la première des trois formulations de l'impératif catégorique: «Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle soit une loi universelle ». 9

Dans cette entreprise, Piaget s'inspira des travaux de Léon Brunschvicg, pour la problématique philosophique, et de ceux de Pierre Bovet, pour la dimension psychologique. Il s'acquitta plutôt bien de cette délicate mission, donnant à la morale non pas une, mais deux assises scientifiques: l'une, psychologique, a été développée dans Lejugement moral chez l'enfant (1932), l'autre, sociologique, dans un ouvrage moins connu, intitulé Études sociologiques (1965). Enfin, il tira les conséquences pédagogiques de ses découvertes dans divers articles que j'ai réunis en un volume, sous le titre L'éducation morale à l'école (1997). Le jugement moral chez l'enfant eut un retentissement mondial et fut à l'origine d'innombrables travaux sur le développement moral, dont je ne mentionnerai que ceux de Lawrence Kohlberg, de John Rawls et de Jürgen Habermas5. Promouvoir la paix et la compréhension entre les peuples Pour réaliser sa troisième mission - promouvoir la paix et la compréhension entre les peuples par l'éducation - Piaget prit très tôt une responsabilité politique: la direction du Bureau International de l'Éducation dès 1929. Le BlE, au départ simple association privée créée par Pierre Bovet comme vecteur international des idées éducatives de l'Institut Jean-Jacques Rousseau, devint sous la direction de Piaget une véritable institution intergouvernementale regroupant les Ministres de l'Instruction publique des États membres. Dans l'après-guerre, Piaget occupa également différentes fonctions à l'Unesco, y compris celle de directeur général adjoint (C. Xypas, 1998). Il démissionna du BlE en 1968, après l'avoir dirigé pendant 29 ans. A côté de ses responsabilités internationales, Piaget mena une recherche aussi importante que méconnue sur le développement de la notion de patrie et le développement de la xénophobie chez l'enfant (voir infra chapitre VIII). Il écrivit enfin différents articles

5

L. Kohlberg,

Essays

on Moral

Development

(1981).

- J. Rawls,

(1971).

-

A Theory of Justice (1971). - J. Habennas, Morale et communication (1986). 10

sur l'éducation à la collaboration et à la solidarité internationale (réédités in Piaget, 1997). Etudier l'intelligence et l'accroissement des connaissances Quant à la mission d'étudier la construction de l'intelligence, elle a donné naissance à un foisonnement d'ouvrages admirables de psychologie génétique auxquels le Maître de Genève doit sa place à part dans l'histoire de la psychologie. Je ne m'attarderai pas sur les travaux psychologiques de Jean Piaget, sur lesquels il existe une bibliographie abondante et de qualité. Cependant, l'étude de l'intelligence n'était pas, pour lui, une fin en soi; il s'agissait, à en croire son «Autobiographie », d'un préalable en vue de réaliser la passion de sa vie: étudier l'accroissement des connaissances scientifiques. Pour cela, Piaget puise dans la problématique de Kant, en même temps qu'il se situe en rupture avec lui. Il démontre qu'il n'existe pas de données a priori, c'est-à-dire antérieures à l'expérience du sujet. En définitive, Piaget est persuadé d'avoir créé une nouvelle discipline, transversale et interdisciplinaire, l'épistémologie génétique, qui puise dans 1'histoire et la philosophie des sciences, la logique et la psychologie de l'intelligence. Elle consiste à étudier expérimentalement les problèmes épistémologiques posés par la philosophie. Piaget pensait ainsi avoir extrait l'épistémologie de la philosophie des sciences. A-t-il réussi son pari? D'une part, son œuvre est immense, Piaget et ses collaborateurs du Centre international d'épistémologie génétique de Genève ayant rempli, en trente ans, une bibliothèque entière6. De l'autre, l'épistémologie génétique sommeille depuis la mort de son créateur et la fermeture de son Centre, en 1980.

6Nous recommandons la lecture de Rita Vuyk, Overview and Critique of Piaget 's Genetic Epistemology, 1965-1980, 1981. Il

2. DEUX PROJETS POUR CINQ MISSIONS

En fait, les cinq missions du jeune Piaget se réduisent non pas à un, mais à deux projets, l'un idéaliste puis humaniste, l'autre épistémologique. Epurer la foi, fonder la morale et promouvoir la paix mondiale peuvent être considérés comme trois aspects d'une seule et même intention, dans la mesure où les trois missions ont l'éducation en commun. Elles constituent le projet idéaliste de Jean Piaget. Quant à la construction de l'intelligence et du savoir scientifique, ces deux missions se complètent et, dans la mesure où la première constitue un préalable à la seconde, elles forment son projet épistémologique. Quelle place ces deux projets tiennent-ils dans la vie de Piaget? Le projet idéaliste apparaît dès 1915, à travers son premier livre connu, La mission de l'Idée (voir chapitre IX). Il s'épanouit dans l'entre-deux-guerres, époque à laquelle Piaget publie la majeure partie de ses textes sur la foi, l'éducation et la morale. C'est également l'époque où il milite pour l'Éducation nouvelle et où il dépense beaucoup d'énergie à la tête du Bureau International de l'Education. Sa démission du BlE en 1968 marque l'essoufflement de son projet. Cependant, il continue à publier sur la morale et l'éducation jusqu'à l'âge de 76 ans. Parmi ses dernières publications sur la morale, soulignons l'excellence des textes regroupés sous un titre qui, hélas! prête à confusion: Études sociologiques (1965). Quant à l'éducation, mentionnons Psychologie et pédagogie (1969) et Où va l'éducation (1972). Le projet épistémologique de Piaget se révèle pour la première fois pendant son séjour à Paris de 1919 à 1920, lorsqu'il mène sa première recherche sur l'intelligence enfantine, celle-là même qui, en 1923, donnera Le langage et la pensée chez l'enfant. Dès lors et jusqu'à sa mort survenue en 1980, il consacrera des milliers de pages à approfondir sa problématique épistémologique. Dans quelle mesure peut-on donc qualifier Piaget d'humaniste? Au sens courant, l'humanisme postule que l'homme est la valeur suprême, c'est-à-dire un être dont la dignité doit être affirmée et protégée contre toutes les formes d'assujettissement, religieux, 12

idéologique, politique ou économique. Quoique certains aient pu penser le contraire, il ne fait aucun doute que la conception de l'homme, selon Piaget, correspond à cette première défmition. De nombreux livres, notamment Le jugement moral chez l'enfant (1932), Études sociologiques (1965), Psychologie et pédagogie (1969), Où va l'éducation (1972) et L'éducation morale à l'école (1997) sont là pour le prouver. Mais si, en dépit de l'ambiguïté du tenne, Piaget peut être qualifié d'humaniste, ce n'est pas au sens courant. C'est en référence à Léon Brunschvicg, humaniste et épistémologiste que notre auteur revendique comme l'un de ses maîtres. L'humanisme, selon Brunschvicg, postule l'unité de la vie spirituelle, que ce soit dans l'activité scientifique, dans l'instauration philosophique, dans le jugement moral, dans la pensée religieuse. Brunschvicg soutient en effet, avec Spinoza, l'unité des consciences intellectuelle, morale et religieuse. Il conçoit notamment le progrès moral et le progrès religieux sur le modèle du progrès intellectuel: «Les étapes de la conscience religieuse sont parallèles à celles de la philosophie mathématique ou physique. C'est toujours une même lutte que l'activité créatrice doit soutenir contre les fonnes transitoires de ses créations »7.Concernant la conquête de la vérité, Brunschvicg n'hésite pas à écrire que la vérité religieuse, comme la vérité morale, comme la vérité scientifique, est le fruit d'une ascèse du jugement par laquelle le sujet s'universalise en éliminant progressivement tout égocentrisme8. Telle est exactement la position centrale de I'humanisme piagétien que le lecteur peut lire dans la deuxième et la troisième parties de ce livre, notamment aux chapitres V «Religion, morale et éducation» et VI «Pour une éducation de la personne ».

7 L. Brunschvicg, « La querelle de l'athéisme », 1928, p. 72. 8L. Brunschvicg, La raison et la religion, 1939, p. 72.

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3. LE PLANDU LIVRE

Ce livre comporte trois parties. La première présente les deux aspects de Piaget de manière volontairement contrastée: l' épistémologiste au crépuscule d'une vie bien remplie et l'idéaliste à l'aube d'une vie pleine de promesses. Au premier chapitre «Le Maître et les disciples », je raconte ma rencontre avec le Maître au Centre International d'Épistémologie Génétique de Genève, quelques mois avant sa mort. J'y ai passé deux heures inoubliables, mais il a refusé de me parler d'éducation. Ses proches collaborateurs m'ont d'ailleurs dissuadé de chercher dans cette direction: non, le Patron, comme ils l'appelaient affectueusement, ne portait aucun intérêt à l'éducation. D'ailleurs, il suffisait de passer en revue les quelques articles écrits par ses disciples pour que j'en sois convaincu. Piaget était un pur épistémologiste, l'éducation, le cadet de ses soucis! Dans le chapitre II «Le jeune idéaliste et son projet pour l'humanité », je retrace le cheminement d'un adolescent sensible et pacifiste, révolté contre l'injustice de la société et l'aberration de la guerre; d'un chrétien convaincu mais iconoclaste, s'élevant contre le dogmatisme des Églises; d'un enfant prodige qui publie son premier article à Il ans; d'un idéaliste enfin qui, à la tête du Bureau International d'Éducation, combat le nationalisme et la guerre (cf. C. Xypas, 1997, pp. 19-22). A partir de matériel autobiographique et d'articles rédigés par Piaget lui-même, je reconstruis son proj et de «réconcilier la science et la foi »9; de donner un « fondement scientifique à la morale» ; de promouvoir la paix entre les Nations et la compréhension internationale entre les peuples par l'éducation. C'est ce projet de jeunesse que je qualifie d'humaniste qui sera à l'origine de son intérêt pour l'éducation. La deuxième partie présente les trois sources du projet humaniste de Piaget: la biologie, la psychanalyse et le christianisme.
9

Il annonça lui-même son projet à Romain Roland dans une lettre datée

du 4 août 1917.

14

Après la soutenance de son doctorat de biologie, en 1918, Piaget publie «La biologie et la guerre», un court article où il recherche dans la biologie, quoique en vain, le fondement de la morale. Tel est le contenu du chapitre III « Biologie et morale ». De 1920 à 1936, Piaget est membre de la Société suisse de psychanalyse. Même s'il resta longtemps fasciné par la psychanalyse, comme le démontrent ses cours à la Sorbonne de l'année 1953-1954 (C. Xypas, 2001), le chapitre IV «Psychanalyse et éducation morale» montre que, dès 1919, il prenait ses distances avec Freud. Ce fut, on le sait, la psychologie génétique qui sera sa référence et lui permettra d'étudier Le jugement moral chez l'enfant (1932), première approche scientifique de la morale dans I'histoire. Le chapitre V «Religion, morale et éducation» présente la tentative de Piaget de réconcilier la science et la foi. Il prône une foi dans le Christ libérée de toute doctrine, de toute Église, de toute religion et surtout de toute transcendance. Il s'agit d'une foi tout

intérieure à l'homme où Dieu lui-même finit par s'identifier avec
les formes impersonnelles de la Raison, avec le Logos créateur de l'Univers des Stoïciens, avec le Verbe de saint Jean. Tel est le Dieu immanent en qui la foi est compatible avec la science. Ces idées belles et nobles en soi relèvent de la croyance personnelle, mais Piaget, pour leur donner plus de poids, les a enrobées de considérations psychologiques et sociologiques qui ne trompèrent pas son auditoire d'alors. Dans le chapitre en question, je procède à une analyse critique des arguments avancés par l'auteur du Traité de logique (1949) pour révéler précisément de nombreuses erreurs de... logique. A travers ses faiblesses, on découvre ainsi un autre Piaget, simple, humble et chaleureux, homme de conviction et idéaliste. On retiendra surtout que, dans l'idéalisme piagétien, l'éducation occupe une place de choix: elle ne constitue rien de moins que la source de la morale et de la religion! La troisième partie présente les idées éducatives de Piaget. Le mécanisme psychologique de la socialisation de l'enfant est analysé au chapitre VI «Pour une éducation de la personne». Piaget présente deux mécanismes de socialisation dont l'un libère et l'autre asservit l'enfant, dont l'un conduit vers la pensée ration15

nelle et l'autonomie de la morale, alors que l'autre maintient dans l'égocentrisme et la morale hétéronome. L'éducation intellectuelle est présentée au chapitre VII, où Piaget prône la décentration par la coopération et le conflit de centrations, et explique le rôle spécifique de l'enseignant comme médiateur. L'on voit ainsi que, contrairement aux idées reçues, le constructivisme de Piaget 10 possède une dimension sociale et 20 considère l'action éducative de l'adulte comme nécessaire pour permettre à l'enfant de se construire. L'éducation à la compréhension internationale occupe le chapitre VIII. Une étude méconnue de Piaget porte justement sur le développement des stéréotypes nationaux chez l'enfant. Piaget cherche d'abord à comprendre le mécanisme psychologique qui conduit à la xénophobie, pour proposer ensuite une éducation à la compréhension de l'étranger. Quant au chapitre IX, il présente « L'étrange destinée des idées éducatives de Piaget» qui, incomprises et oubliées en son temps, sont redécouvertes aujourd'hui et apportent une réponse de fond aux interrogations actuelles. Enfin, en guise d'épilogue, j'essaie expliquer le « cas Piaget» : pourquoi un naturaliste aussi précoce interrompit-il sa carrière à vingt-trois ans? Par ailleurs, comment ne pas être frappé en voyant que ses publications en malacologie sont soit des classifications, soit des réflexions de type philosophique? Comment pouvait-il être conventionnel dans la discipline où il était bien formé, expérimenté et reconnu par ses. pairs, et se montrer révolutionnaire en psychologie de l'enfant, où il était autodidacte? N'ayant pas trouvé la réponse dans les écrits de Piaget, je l'ai cherchée du côté des théories de la connaissance de Thomas Kuhn, de Paul Feyerabend et de Louis Feuer en établissant un parallèle avec le cas bien connu d'Einstein. J'ai volontairement omis dans ce recueil deux aspects importants de la pensée humaniste de Piaget: l'affectivité et la morale. On aura avantage à se reporter à l'ouvrage consacré à ces questions: Les stades du développement affectif selon Piaget (L 'Harmattan, 200 l).

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PREMIERE PARTIE

LES DEUX PIAGET

On connaît de Piaget le psychologue de l'intelligence et l'épistémologiste, mais que sait-on de l'homme et du projet intime qui donna sens à sa vie? Enfant précoce - zoologiste à Il ans -, adolescent sensible, tourmenté par une crise religieuse, révolté par l'absurdité de la Grande guerre, pacifiste, rebelle à l'ordre bourgeois, le jeune Piaget est un réfonnateur idéaliste. Ne se donne-t-il pas le projet de réconcilier, au-delà des Eglises, rationalité scientifique et foi en Christ, et de donner, au-delà de Kant, une assise scientifique à la morale?

CHAPITRE I. LE MAITRE ET LES DISCIPLES

J'ai commencé à m'intéresser à la pensée de Jean Piaget assez tardivement, en 1978, lorsque Guy Avanzini m'expliqua qu'à côté du Piaget psychologue il existait un Piaget sociologue, un Piaget philosophe, un Piaget biologiste et même un Piaget pédagogue. Ma surprise fut grande, car jusqu'alors je ne connaissais de Piaget que quelques classiques tels que Le Jugement et le raisonnement chez l'enfant (1924) et La Formation du symbole chez l'enfant (1945), ou encore quelques brèves synthèses comme La Psychologie de l'intelligence (1947) et La Psychologie de l'enfant (1966). Je respectais ces ouvrages (et leur auteur) avec d'autant plus de sincérité que je n'étais pas certain de saisir leur apport (et leur rapport) à la pédagogie. Dans le cadre des sciences de l'éducation, la psychologie, notamment génétique, ne m'intéressait que dans la mesure où elle pouvait éclairer le processus éducatif. Or, les quelques livres que j'avais lus de Piaget ou sur Piaget me semblaient déconnectés de préoccupations éducatives1o. Certes, Psychologie et pédagogie (1965) ainsi que Où va l'éducation? (1972) contenaient, sur l'éducation, des pages admirables, mais je ne voyais pas très bien leur lien avec ce qu'il est convenu d'appeler la «théorie de Piaget»: la psychologie génétique de l'intelligence. Tout se
10 1978, la littérature sur Piaget était déjà fort abondante; cependant, la En majorité des ouvrages portaient sur des aspects psychologiques, telle l'étude de François Longeot, Les Stades opératoires de Piaget et les facteurs de l'intelligence, (1980). Parmi les ouvrages de présentation générale on notait les titres suivants: Georges Lerbet, Piaget, 1970. - Guy Cellerier, Piaget, 1973. - Jean-Marie Dolle, Pour comprendre Jean Piaget, 1973. - André Nicolas, Jean Piaget, 1976.

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