L'Avènement du Monde. Essai sur l'habitation humaine de la Terre

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En un demi-siècle, le monde est devenu le Monde.


Avec cette majuscule, il ne s'agit pas de dire que le monde a changé sous l'effet de la mondialisation, mais d'affirmer qu'il est véritablement advenu, subvertissant les ordres anciens (empires, États, villes, etc.) et les catégories intellectuelles qui nous permettaient de les penser. La mondialisation bouleverse tout et construit de nouveaux cadres de vie et d'organisation des sociétés humaines. Les mutations sont de tous ordres et l'on peine encore à stabiliser les analyses, sans doute parce que nos outils conceptuels, forgés aux XIXe et XXe siècles, sont désormais largement inadaptés.


Ce livre ambitieux souhaite sortir de cette impasse et cerner quelques-unes des forces instituantes et imaginantes du Monde, et en particulier l'urbain, parce que le Monde se manifeste d'abord et surtout par de nouvelles manières d'habiter la Terre. Le Monde est une nouvelle organisation spatiale des réalités sociales, produisant des imaginaires inédits et contribuant à la création et à la diffusion d'images qui en elles-mêmes expriment la mondialité. Car le Monde nous traverse de part en part en permanence : nous en sommes chacun tout à la fois un produit, un jouet, un vecteur, un acteur.


À partir de là, comment imaginer une " politique du Monde " quand on sait que l'avenir dépendra de notre capacité commune à garantir son habitabilité pour les décennies qui viennent ?



Michel Lussault, géographe, est professeur à l'université de Lyon (ENS de Lyon). Auteur de nombreux articles et ouvrages scientifiques, il a notamment publié L'Homme spatial (Seuil, 2007) et De la lutte des classes à la lutte des places (Grasset, 2009).


Publié le : vendredi 31 janvier 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021104622
Nombre de pages : 304
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LAVÈNEMENT DU MONDE
DU MÊME AUTEUR
Dictionnaire de géographie et de lespace des sociétés (avec Jacques Lévy) Belin, 2009
LHomme spatial La construction sociale de lespace urbain Seuil, « La Couleur des idées », 2007
Habiter, le propre de lhumain (avec Thierry Paquot et Chris Younès) La Découverte, 2007
De la lutte des classes à la lutte des places Grasset et Fasquelle, « Mondes vécus », 2009
MICHEL LUSSAULT
LAVÈNEMENT DU MONDE Essai sur lhabitation humaine de la Terre
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
ISBN9782020966641
© Éditions du Seuil, février 2013
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À Laurence et à notre équipage
Cétait une chance unique de voir du pays. De sintéresser à dautres paysages, quil suffi sait, même sils avaient lair dêtre les mêmes, de bien regarder, avec les yeux bien ouverts, pour quils se révèlent finalement très diffé rents des paysages de Villa Pesquiera. Tous les cent mètres le monde change, disait Florita Almada. Dire quil y a des endroits identiques à dautres, cest un mensonge. Le monde est comme un tremblement. Roberto Bolaño,2066
Le monde est tout ce qui arrive. Ludwig Wittgenstein, Tractatus logicophilosophicus
Avantpropos Les forces instituantes et imaginantes du Monde
1 Le Monde est tout ce qui arrive . Lensemble des faits qui nous tombent dessus, tout ce qui advient. À ce constat, il faut ajouter une hypothèse : le cours du Monde ne paraît pas guidé par un plan bien clair, que celuici émane dune quelconque divinité, dun groupe de puissants, de la volonté des peuples, etc. Quitte à décevoir les tenants des téléologies rassurantes, il ne se déploie que sous la forme de limprévisible et incertain résultat dacteurs »,une construction permanente, assurée par tous les « humains et non humains, interagissant sans cesse, en même temps que se nourrissant dellemême, consommant ses propres fruits. Bref, un ensemble autoorganisé sans « patron(s) »au double sens de la couture et de lentreprise. Cest bien cela qui le rend enthousiasmant et effrayant à la fois. Cela dit, ne pas pouvoir maîtriser le cours du Monde ne signi fie pas quil faille renoncer à le comprendre, voire à larraison ner, fûtce partiellement, et ainsi le rendre habitable. Et ce parce quil est notre espace de vie, à la fois propre à chacun de nous et commun à tous. Car ce Monde, il faut toujours le partager, le concéder à autrui. Être humain sur la Terre, cest consentir, bon gré mal gré, à mettre le Monde en commun avec dautres humains et avec les nonhumains qui, sans lhabiter (car habiter est le propre de lhumain), loccupent. Le propos de ce livre sera de tenter de définir ce qui nous est commun, y compris à notre corps défendant, dans ce Monde.
1. Je demande pardon à Wittgenstein pour ce détournement ; on est prié de noter tout de suite la majuscule, que lon justifiera bientôt.
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LD U M O N D EAV È N E M E N T
Je ne donnerai donc pas dans les pages qui suivent une his toire du Monde et/ou de la mondialisation, pas plus que je nen dresserai une géographie globaletoutes choses dailleurs très 1 bien réalisées dans des livres remarquables . Je me fixe comme objectif de fournir des bases pour cet (ces) usage(s) du Monde que nous devons inventer. Aussi loin de vouloir le dénigrer sys tématiquement et dénoncer les supposées turpitudes actuelles de la mondialisation que de vouloir lui assigner une seule et unique voie possible, celle de la globalisation économique, je souhaite en proposer une compréhension active, valable pour toutes ses échelles. Il est toujours plus stimulant, en tout cas en sciences sociales, d;examiner les réalités dynamiques que les réalités statiques ainsi donc, le Monde sera considéré davantage sous langle des processus qui le fabriquent et le modifient sans cesse que sous langle dun état stablequil natteint jamais, au demeurant. Je soumettrai ainsi au lecteur, à partir de lidentification de proces sus clés qui contribuent à l(auto)organisation du Monde, une intelligibilité de celuici. Et ce dans une perspective centrée sur la question de la constitution dune sphère politique mondiale. Celleci devrait dessiner les traits dune habitation collective du Monde par les humains, habitation dont je tâcherai de cerner les caractéristiquesdans cette focalisation se lira mon profil de géographe, puisque je mefforcerai de comprendre ainsi les modalités de spatialisation des sociétés mondialisées. Il sagit donc de poser des jalons pour ce qui pourrait être une « politique du Monde », cestàdire une capacité commune à garantir lhabitabilité humaine des espaces terrestres. Une telle visée ne peut pas se décréter théoriquement, à partir des idées et des philosophies que nous avons en stock et qui, pour la plupart, ont été composées (et/ou recomposées à partir de modèles antiques) à une époque où le Monde nexistait pas encore.
1. Voir notamment, parmi les plus récents, Christian Grataloup,Géo histoire de la mondialisation. Le temps long du monde, Paris, Armand e Colin, 2 édition, 2010. Jacques Lévy (dir.),LInvention du monde.Une géographie de la mondialisation, Paris, Presses de la FNSP, 2008.
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AVA N T  P R O P O S
Car tout a été bouleversé depuis un demisiècle avec lavène ment du Monde. Celuici est bel et bien advenu, subvertissant les ordres anciensce qui ne signifie pas quil ne soit pas en lien(s) avec ce qui préexistait. Ce que je nomme le « Monde » diffère de toutes les situations précédentes, en termes dorgani sation spatiale des sociétés humaines. Il y eut (entre autres) des empires, des États nationaux dominants, une géopolitique affé rente qui a marqué lhistoire, des systèmes de coopération inter nationale, des entités supranationales, voire des mondes. Mais rien de cela nest le Monde. On observe bien une bifurcation : une discontinuité qui explique quil nest plus possible de penser la situation au temps t+1 avec les référents de la situation au temps t, ce qui ne veut pas dire quil ny ait pas de relations entre t et t+1, mais quon ne sait pas les appréhender, compte tenu de la radicale nouveauté qui 1 simpose . Cest bien ce qui est arrivé lorsque lordre des choses établi juste après la Seconde Guerre mondiale, quon croyait solide et stable, sest mis à changer de manière accélérée, en raison même des effets de plus en plus imprévisibles des évolutions tan tôt convergentes, tantôt divergentes des différentes sociétés humaines et de lapparition de grandes « fonctions mondiali santes », à la puissance sans cesse accrue. Bref, les systèmes sociaux, culturels et politiques que les humains avaient mis en place au cours des siècles ont, à un moment très particulier de lhistoire, secrété des conditions qui ont permis à des processus dautoorganisation de constituer le Monde, sans que nous puis sions être autre chose que des acteursspectateurs embarqués, bon gré mal gré, dans ce cours tumultueux que nous ne pouvons ni ne pourrons jamais vraiment maîtriser, ni dans sa globalité ni dans ses détails. Les sociétés prémondiales ont inventé, sans le vouloir, un processus de mondialisation qui leur a rapidement échappé.
1. Pour Michel Grossetti, une bifurcation est une évolution spectaculaire dun système social, qui implique limprévisibilité des causes et lirréver sibilité des conséquences. Cf. Marc Bessin, Claire Bidart et Michel Grossetti (dir.),Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à lévénement, Paris, La Découverte, 2010.
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LM O N D ED U AV È N E M E N T
1 Parce que le Monde nexistait pas encore il y a peu , on doit renoncer à vouloir le penser et, surtout, le régir à partir des bases cognitives et idéologiques qui, si elles restent dominantes, sont pourtant irrémédiablement datéescelles de lépoque géopoli tique des États. Elles savèrent globalement inopérantes, car cette époque est révolue. Voilà ce que montrent à lenvi la suc cession des crises que les sociétés nationales mondialisées affrontent et le sentiment dincompréhension et dimpuissance qui gagne. Lorsquon ny comprend rien, inutile dincriminer des réalités qui échappent à notre entendement ; il sagit plutôt de réexaminer les outils conceptuels défectueux dont on se sert. Heureusement, lédification dun nouveau cadre dintelligi bilité des phénomènes correspondant aux processus qui carac 2 térisent le Monde contemporain est lancée . Je tenterai pour ma part de présenter desfonctions instituantes et imaginantes principales du Monde. Instituantes, parce quelles arrangent les réalités matérielles, humaines et non humaines, construisent les environnements spatiaux des sociétés. Imaginantes, parce quelles installent les idéologies, les savoirs, les imaginaires et les images constitutifs de la nouvelle mondialité. Je précise tout de suite que je ne ferai pas de la globalisation économique une des fonctions mondialisantes principales. Il sagit dun choix à la fois scientifique et politique. La mondiali sation économique, que lon prend en général pour une cause première (et dailleurs aussi une cause finale), me paraît en vérité un adjuvant dévolutions bien plus importantes. Un bon adjuvant certes, qui amplifie des processus, mais qui est impuis sant à imposer seul sa propre efficacité. Même si léconomie
1. Le mot « mondialisation » nentre dans leDictionnaireLarousse quen 1980, même si la première occurrence, daprès leTrésor de la langue fran çaise informatisé, date de 1928. Linsertion dans le Larousse est un signe que le mot et le processus quelle dénote deviennent partie prenante de la vie sociale et culturelle « ordinaire ». 2. Mireille DelmasMarty, par exemple, analyse les processus par lesquels un nouveau type de pratique juridique mondiale se constitue peu à peu et installe des démarches trans et supranationales dun genre très différent du droit international classique. Cf.Les Forces imaginantes du droit, 4 tomes, Paris, Seuil, 20042011.
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