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L'avenir de la télévision généraliste

252 pages
Partout dans le monde, la télévision généraliste est en crise. Crise concurrencielle, financière, identitaire, organisationnelle...Est-ce à dire qu'elle est condamnée ? Telle est la question à laquelle s'efforce de répondre cet ouvrage en prenant appui sur dix études réalisées dans divers pays et continents. La télévision généraliste change. Elle abandonne l'objectif qualitatif de la diversité pour l'objectif quantitatif de la moyenne. Elle parait aussi indispensable à nos démocraties qu'au marché des produits de masse. Elle a encore de beaux jours devant elle.
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L'avenir de la télévision généraliste

Communication et Civilisation Collection dirigée par Nicolas Pelissier
La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Déjà parus
Michèle GELLEREAU, Les mises en scène de la visite guidée, 2005. Philippe MAAREK, La communication politique française après le tournant de 2002, 2004. Mélusine HARLÉ, École et télévision: le choc des cultures. Réalité, mythe, imaginaire,2004. Stéphane OLIVESI, Questions de méthode: Une critique de la connaissance pour les sciences de la communication, 2004. Jean-Paul METZGER (dir.), Partage des savoirs. Logiques, contraintes et crises, 2004. Jean-Paul METZGER (dir.), Médiation et représentation des savoirs, 2004. Serge AGOSTINELLI, Les nouveaux outils de communication des savoirs, 2003. Michael PALMER, Quels mots pour le dire ?, 2003. Anne LAFFANOUR (dir.), Territoires de musiques et cultures urbaines, 2003. Pascal LARDELLIER, Théorie du lien rituel, 2003 Sylvie DEBRAS, Lectrices au quotidien. Femmes et presse quotidienne: la dissension, 2003

Sous la direction de

Pierre MŒGLIN et Gaëtan TREMBLAY

L'avenir de la télévision généraliste

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8168-3 EAN : 9782747581684

Auteurs
Luis ALBORNOZ, Université de Buenos Aires Indrajit BANERJEE, Université technologique Nanyang, Singapour

César Ricardo SIQUEIRABOLANO, Université de Sergipe, Brésil Mihai COMA1~,Université de Bucarest Pablo HERNANDEZ,Université de Buenos Aires Jean-Guy LA.CROIX,Université du Québec à Montréal Guillermo ~1ASTRINI,.Université de Buenos Aires Marie-Françoise LE T ALLEC,Université Paris 13

Juan Carlos MIGUEL, Université du Pays Basque, Bilbao Pierre MŒGLIN, I.JabSic, Université Paris 13 et J\llaison des sciences de l'holnlne Paris Nord Glenn POSTOLSKI,Université de Buenos Aires Gilles PRoNovOST, Université du Québec à Trois-Rivières Gaëtan TRE1vIBLA , lJniversité du Québec à Montréal Y Philippe VLA.LLON,Jniversités l de Lyon 2 et de Genève

Introducti on
La télévision généraliste en question
Pierre Gaëtan Mœglin, Tremblay, LabSic, lTniversité Paris 13 et ~ISH Paris Nord GRICIS, Université du Québec à 1\10ntréal

Au départ, une question: quel est l'avenir de la télévision généraliste? La question est rarement posée; plus souvent, l'on s'interroge sur les évolutions probables de la télévision publique ou de la télévision en général face aux nouveaux médias. ~lais la télévision généraliste n'intéresse pas beaucoup; son avenir intéresse d'autant moins que nombre d'experts considèrent que, dans quelques années, la question sera réglée de toutes facons. Réglée et donc dépassée, mais réglée dans quel sens? Plusieurs hypothèses sont en lice. Hypothèse radicale: la télévision généraliste n'existera plus, purenlent et simplement. Le modèle destinant gratuitenlent toute la diversité des programmes possibles à toute la diversité des audiences possibles aura vécu. Dépourvu de viabilité économique, de justification sociologique et de légitimité politique, ce nlodèle n'aura plus de raison d'être. Il n'aura donc existé que durant les premières décennies de l'histoire de la télévision. Rétrospectivement, l'on s'étonnera peut-être qu'en France par exemple, le triptyque « informer, éduquer, distraire» ait pu, durant quatre ou cinq décennies, constituer le nec plus ultra des cahiers des charges des chaînes généralistes, publiques et privées. En lieu et place de cette télévision protohistorique, des chaînes thématiques, publiques ou non, payantes ou non, auront abandonné toute vocation généraliste. Non sans s'être préalablement partagé ses dépouilles. Cette hypothèse n'est pas à écarter tout à fait. Du moins plusieurs tendances fontelles dès maintenant peser de sérieuses menaces sur l'hégémonie de la télévision géné-

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GÉNÉRALISTE

raliste. Les auteurs qui participent à cet ouvrage en signalent quelques-unes: fractionnement et diminution des audiences, dérégulation étatique, crise financière, concurrence des médias numériques et thématiques. I--Jemoins significatif n'est pas que, dans des contextes différents et à des degrés divers, ces menaces font d'ores et déjà sentir semblablement leurs effets en tous les points du globe.

Autre hypothèse, plus proche de ce qui se passe déjà ici ou là : la télévision généraliste persistera, mais elle sera, entièrement ou presque, passée aux mains des opérateurs privés. Ceux-ci auront cantonné la télévision publique aux progranmlations thématiques les moins rentables et à l'information. A contrario, aura été consolidé un modèle généraliste fondé sur les recettes de la publicité, développant une programmation sans ambition culturelle et esthétique, sans finalité éducative ni visée démocratique et émancipatrice, centrée sur la maximisation des ressources investies par les annonceurs. Iolemodèle généraliste sera stabilisé, mais privatisé et amoindri.
Troisième hypothèse: publiques et privées, les chaînes généralistes ne survivront pas sous la forme que nous leur connaissons, mais elles n'abandonneront pas leurs ambitions pour autant. Le modèle généraliste évoluera, redéfinissant le projet et les valeurs collectives qui l'animent, en fonction des mutations du lien social. La référence au bien commun sera approfondie, infléchie peut-être. Les téléspectateurs acconlpagneront ses évolutions. Les États contribueront à sa régénération, conscients de la nécessité d'entretenir au service de l'espace public un ciment, une culture commune, le socle des valeurs fondatrices du « vivre ensemble ». Peut-être la télévision généraliste deviendrat-elle le lieu de la reconnaissance collective des différences ou celui d'un nouveau consensus, fondé par exemple sur l'émotion et la compassionl.

Le but de cet ouvrage n'est pas de se prononcer sur la validité de telle ou telle de ces hypothèses, encore moins d'en proposer d'autres. Tout au plus s'agit-il, au mOInent où celles-ci sont formulées, de prendre hic et nunc et à l'échelle internationale une mesure des ébranlements qui affectent le modèle télévisuel généraliste d'aujourd'hui. Et de constater, pour commencer, que, sous toutes les latitudes, ces ébranlements sont tels qu'à coup sûr, le modèle généraliste actuel est en crise. Nulle visée exhaustive dans ces analyses, cependant. Tout juste plusieurs coups de projecteurs2, à partir de situations

Voir notamment Mehl, Dominique (2001) : « Le pacte compassionnel (2001) : Télévision et exclusion, Paris, L'Hannattan, pp.101-113.

», in Walter, Jacques

Les textes réunis dans ce volume ont pour la plupart été rédigés entre 1998 et 2001. Plus récents sont ceux de P. Viallon et P. Hernandez et al. Leur publication s'effectue donc avec retard. Les analyses nous paraissent toutefois n'avoir rien perdu de leur pertinence. Quant aux données factuelles qui accompagnent ces analyses, il est vrai qu'elles sont moins d'actualité. Elles fournissent cependant un nlatériau riche et détaillé sur des situations souvent ignorées des lecteurs francophones. Ce tableau de la situation de la télévision généra-

INTRODUCfION

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suffisamment diversifiées, Europe, Amérique du nord et latine, .A.sie, pour que ressortent à la fois différences et points communs des options en présence. Quelques explications préalables sont indispensables. Elles touchent aux ternIes « télévision» et « généraliste» qui vont revenir tout au long de ces pages. N'est-ce pas par les tennes et leur signification, en effet, qu'en règle générale, les ébranlements commencent à se manifester? I-Jes auteurs que nous avons sollicités en ténloignent avec insistance. Le prelnier tenne sur la sellette est celui de « télévision». La chaîne de télévision désigne une organisation, une technologie, un type de programmation, un mode de fonctionnement et des usages qui ont prévalu pendant quelque cinq décennies, en gros entre 1950 et 1995. i\ujourd'hui, toutefois, ce tenne fait r objet d'importantes ulises en question. Trois facteurs y contribuent. Économiquement, juridiquement et institutionnellement, la référence à la chaîne de télévision a perdu de sa portée. Intégrées dans des groupes multimédias, RTL, Globe Media, Clarin, Cisneros, Bertelsmann, Bouygues, Televisa, Globo, etc., les chaînes ont moins d'autonomie qu'hier. La propriété du capital et le Inanagement ne se confondent pas, il est vrai. Pourtant, la marge de manœuvre stratégique des chaînes dépend de plus en plus des orientations industrielles et financières des groupes dont elles relèvent. Parfois, elles dépendent de leurs stratégies sur l'échiquier politique. En France, TF1, par exemple, a été accusé, à plusieurs reprises, de servir les intérêts économiques du groupe Bouygues. Indépendamment des aspects politiques, France 2 et France 3, les chaînes publiques françaises, regroupées en un seul et même pôle, n'ont plus l'indépendance qui était la leur, lorsqu'elles fonctionnaient séparélnent. Radio Canada, chaîne généraliste publique, et RDI, chaîne spécialisée en infonnation appartenant au même réseau, partagent le téléjoumal et plusieurs émissions spéciales. Le fait que ce phénomène ne concerne pas que les télévisions généralistes, qu'il s'étende à toutes les chaînes de télévision ne fait que renforcer la décrédibilisation de la notion de chaîne. i\U plan technique, une autre décrédibilisation intervient et accentue la pretnière. Ce sont la multiplication, la diversification des supports qui y contribuent, et, avec elles, la nuse en question du monopole de l'écran de télévision. Révolue est l'époque du meuble unique, gros Bouddha trônant au milieu du salon, comme l'évoquent Alain Le Diberder et Nathalie Coste-Cerdanl. Désormais, les postes de télévision sont partout à la maison, dans les chambres, à la cuisine et jusque dans la salle de bain. Et ces postes ne diffusent plus seulement des étnissions de télévision: jeux vidéo, films sur cassettes et DVD,

liste à l'échelle internationale, au passage du XXe et du xxr siècle, nous a donc paru, à nous-lnêmes ainsi qu'à notre éditeur, pouvoir et devoir être proposé en l'état à nos lecteurs. Le Diberder, Alain et Coste-Cerdan, Nathalie (1986) : La Télévision, Paris, La Découverte.

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GÉNÉRALISTE

programmes infolmatiques passent par eux tout autant. En outre, écrans d'ordinateur, projections murales et autres supports de diffusion ne se contentent pas de concurrencer le poste ordinaire ~ils mettent à maIl 'idée d'une télévision diffusée et reçue au cœur du foyer, dans les conditions qui étaient les siennes naguère encore. S'en trouve notamment, sinon disqualifié, du moins fortement relativisé, le principe d'une chaîne identifiée par le bouton qui lui correspond sur le boîtier de la télécommande. Au plan sociologique enfin, l'étude des pratiques montre qu'à la programmation réalisée verticalement selon une grille propre à chaque chaîne les téléspectateurs tendent à substituer, grâce au zapping, une programmation horizontale et personnelle, laquelle nlélange un peu toutes les chaînes.l\. ses débuts, on regardait « la » télévision. Puis on en est venu à regarder une chaîne. Ce sont maintenant des programmes ou des fragments de programme parmi lesquels on navigue. À nouveau, des nuances s'imposent. Il ne faut pas surévaluer les effets du nomadisme télévisuel. Celui -ci ne touche pas toutes les catégories de téléspectateurs, et le zapping n'est pas une pratique systématique, même pour les téléspectateurs qui le prati-

quent le plus 1. Les changelnents de comportement et de représentation sont de taille,
néanmoins. La différence ? D~un côté, une consommation familiale et ritualisée ~ de l'autre, l'usage individuel d'un objet banalisé dont, en flot continu et indifférencié, les programmes créent un décor et un fond sonore. Ces programmes se suivent, se chevauchent, se juxtaposent parfois sans être, autant qu'auparavant, référés à une chaîne précise2. Sauf événelnent particulier, le journal télévisé n'est plus toujours, ou plus tout à fait, la grand-messe qu'il était encore dans les années 198ü3. Malgré les efforts réunis des journalistes, habilleurs d'écran et patrons de chaîne, l'évolution va dans le sens de la désacralisation de la pratique télévisuelle en général et de la perte de recollilaissance de chaque chaîne en particulier. Parce que, plus que les autres, les chaînes généralistes jouent de leur identité (stratégies de distinction obligent !), elle sont, plus que les autres, victimes de cette évolution. rrelles sont les déstabilisations qui affectent aujourd'hui l'idée de chaîne de télévision. Le second tetme, celui de « généraliste », pose autant de problèmes.

Les difficultés commencent avec la définition. En règle générale, la télévision généraliste, publique ou privée, est caractérisée négativement, par rapport à la télévision qui

Pour une analyse ancienne mais toujours pertinente, voir Chabrol, Jean-Louis, (1991) : Le Zapping, Paris, Cnet, Collection Réseaux.

Périn, Pascal

Sur ce point, voir notamment Casetti, Francesco, Odin, Roger (1990) : «De la paléo- à la néo-télévision. A.pproche sémiopragmatique », Communications n° 51, mai 1990, pp.9-26. Miège, Bernard, dir. (1986) : Le JT, mise en scène de l'actualité à la télévision, Paris, INALa Documentation Française.

INIRODUcrION

Il

n'est pas généraliste: celle qui est spécialisée, cryptée et payante. Cependant, outre le fait que la distinction n'est pas toujours claire - ne pourrait-il y avoir une télévision généraliste payante (mêlne si nous n'en connaissons pas d'exemple) ? - cette caractérisation a contrario ne dit rien de ce qu'en positif, la télévision généraliste désigne. COll1ll1ent éfinir ce qu'il y a de « généraliste» dans la télévision? Ordinairelnent, deux d critères y contribuent: celui de l'accès libre et celui de la programmation.
À propos clu critère de l'accès libre, les auteurs anglo-saxons parlent de « free TV » ou d'« open TV » et les auteurs hispanophones, de « television abierta ». I}intérêt d'une définition faisant appel à ce critère est de mettre l'accent sur la nature du public et de ses conditions d'accès aux programmes. IJa télévision généraliste se présente ainsi comme une télévision ouverte au plus grand nombre. Reste à voir ce que désigne ce « plus grand nombre ». Les choses se compliquent alors, le critère de la liberté de l'accès n'étant pas aussi pertinent qu'il y paraît. De fait, un certain nombre de chaînes (publiques ou privées) ménagent aux téléspectateurs un accès libre, sans être généralistes. C est le cas par exemple, de la Cinquièlne chaîne (dite « du savoir») en France, de Télé Québec et de nT Ontario au Canada, de PBS aux États-Unis, chaînes diffusées librement sur le réseau hertzien, mais dont les programmes ne conlportent que des énussions éducatives (au sens large). C'est également le cas d'Arte, chaine culturelle franco-allemande, elle aussi diffusée librement, mais clont la programmation est spécialisée dans la culture, elle aussi à entendre au sens large. Il en va de même pour des chaînes musicales, d'information ou de sport financées partiellelnent ou totalement par la publicité. En outre, lorsqu'elle est diffusée par câble, grâce à un distributeur se faisant rémlUlérer pour la fonction de relais qu'il assure, la télévision généraliste n'est plus tout à fait gratuite. De fait, le téléspectateur acquitte un droit d'entrée, ce que Jean-Guy Lacroix et Gaëtan Tremblay ont qualifié de « cotisation à un club privé» 1.
~

TI devient dès lors évident que le critère de l'accès « libre» n'est pas suffisant pour caractériser la télévision généraliste. Il convient de lui ajouter celui de la programmation. La télévision généraliste est une télévision dont la grille de programlnes vise à satisfaire l'audience la plus diversifiée possible. Le critère se fait qualitatif. En effet, la télévision généraliste n'est pas - ou pas seulement - celle qui agrège le plus grand nOlnbre d'auditeurs à un moment donné. Elle est aussi (et surtout) celle qui, tout au long de la journée, cherche à intéresser des téléspectateurs aussi di vers que possible. Elle est censée offrir des émissions correspondant à tous les goûts.

Tremblay, Gaëtan et Lacroix, Jean-Guy Presses de ]' lJniversité du Québec.

(1991) : Télévision

Deuxième

Dynastie,

lv1ontréal,

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L' AVENIR

DE LA TÉLÉVISION

GÉNÉRr\LISTE

Tel est d'ailleurs, en France et dans un certain nombre d'autres pays, le mandat qui lui est confié au départ: elle a une obligation de programmation universelle. « Universelle» signifie, en l'occurrence, qu'à sa programmation n'est supposée échapper aucune des dimensions constitutives de l'homme et du citoyen. Peut-on estimer dès lors qu'indépendamment de l'audience réelle, la nature de la programmation fournirait le critère discriminant que nous recherchons? Rien n'est moins sûr.

D'une part, en effet, la programmation de la télévision généraliste n'est pas, mêlne dans sa version originelle, aussi généraliste que cela. Du moins ne fournit-elle pas la totalité des programmes disponibles. En sont bannies, sauf exception, des émissions aussi différentes que les émissions éducatives, la plupart des types de sport qui se pratiquent, les films d'avant-garde et bien d'autres programmes encore.
D'autre part, force est de reconnaître que certaines chaînes spécialisées - à conllllencer par Canal plus, officiellement consacré au sport et au cinéma - n'ont pas hésité à s'étendre vers une programmation généraliste. Par ailleurs, la notion de télévision généraliste ne renvoie que partiellement à l'idée de programme moyen. Certes, la conception et le choix des émissions et filnls sont guidés par des exigences « Inoyennes » : niveau moyen de difficulté et de compréhension, etc. Cependant, outre le fait que cette moyenne repose sur une appréciation subjective, l'observation des progrmmnes Inontre que, dans la réalité, la télévision généraliste n'y satisfait pas. Certaines émissions sont d'un niveau scientifique, culturel ou philosophique extrêmement élevé, quand d'autres sont d'une qualité pour le moins médiocre. Tout au long de la journée, les chaînes généralistes jouent sur les niveaux, selon les types de téléspectateurs auxquels elles s'adressent. Une chaîne sera donc considérée comme généraliste parce qu'elle ne s'interdit aucun genre, non pas parce que son offre de programmes les couvre tous et à toute heure. Tel serait le point majeur qui distinguerait la télévision généraliste de la télévision segmentée. La seconde ne recherche pas, en effet, la plus grande audience à tout Inonlent de la journée; son objectif est seulement d'élargir la consommation de certaines catégories d'audience à la plus grande partie possible de la journée. Plus fondanlentalement, ce qu'il y aurait, par conséquent, de généraliste dans la télévision du même nom, en France et ailleurs, ce serait sa visée généraliste. Et cette visée serait confirmée et renforcée par son cahier des charges: une certaine idée du bien général, de la collectivité, de la communauté nationale. Et, par-delà les contextes géographiques et historiques, cette « certaine idée» se déclinerait à différents niveaux: outil de l'identité et du développement national; vecteur d'une image positive du pays dans et hors ses frontières; occasion du rendez-vous quotidien des nlelnbres de la cellule familiale; objet des conversations du lendemain matin, au travail ou dans les transports en commun; institution de même portée, dans la sphère des médias, que le suffrage universel dans l'espace public, etc. Ainsi la télévision généraliste ne serait-elle généra-

n\jT'fRODUCfION

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liste que dans la mesure où les téléspectateurs telle.

(et les autres) décideraient

de la tenir pour

Trouvera-t-on chez les économistes un point de vue plus objectif? Pour le courant qui s'inspire, notamment, des travaux de Samuelson, la télévision généraliste, publique ou privée, se caractérise par son appartenance à la famille des biens dits « publics ». Ces biens ont cinq caractéristiques au nloins : ils sont non appropriables par une consommation privée; leur coût est socialisé; leur consommation par chaque usager supplémentaire n'induit aucune dépense additionnelle de production ou de diffusion; elle

n'entame pas non plus leur capacité à être consommés par d'autres usagers
lité ») ; aucun dispositif réglementaire consommation (<< non excluabilité »). Aussi paradoxal talité par le privé? Mais, observe-t-on chaînes spécialisées sation peuvent aller ou technique

(<<

non rivala

n'en lÜnite ou n'en interdit

que cela puisse paraître - la télévision généraliste immédiatement, elle n'est financées par la publici té ensemble.

n'est-elle pas financée en partie ou en tosatisfait à ces cinq critères du bien public. pas la seule à y satisfaire. À nouveau, les témoignent de ce qu'ouverture et spéciali-

Force est, dès lors, de se rendre à l'évidence. Aucune définition essentialiste, ni aucun critère exclusif ne qualifie la spécificité de la télévision généraliste. En réalité, celle-ci se spécifie à la conjonction de plusieurs caractéristiques, dont la traduction et l'application varient selon circonstances et contextes: c'est une télévision plus ou moins de masse; elle est plus ou lnoins gratuite selon les canaux de diffusion qu'elle elnpmnte et, du même coup, son accès est plus ou lnoins libre; elle est orientée vers la satisfaction d'un destinataire moyen, nIais la définition de la moyemle varie beaucoup selon les milieux et les époques; elle est animée du souci sociétal de s'adresser au grand public et de le constituer en tant que tel, mais ce souci n'est janlais formulé de cette nlanière dans ses cahiers des charges. TI suffit donc que, pour une raison ou pour une autre, la contrainte du cahier des charges se relâche ou se modifie, que les opérateurs décident de restreindre l'accès à leurs chaînes, que l'audience des télévisions généralistes perde de son caractère massifié, ou encore que l'idée de public moyen évolue, pour qu'aussitôt la réalité de la télévision généraliste se modifie, se brouille éventuellement. Et ce, même si sa notion reste intacte. La télévision généraliste est donc une forme vide, dont la concrétisation est le fruit de compromis instables. Or, aujourd'hui, cette instabilité est patente. Les chapitres ci-dessous le cOllfimlent : nlultiples sont les raisons de mettre en question la fOIlue de la télévision généraliste. Et ces raisons sont d'autant plus frappantes que, dans des contextes géographiques, idéologiques et politiques variés, elles concourent, toutes, au même résultat: la télévision généraliste, sous ses différentes fonnes, est en crise.

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L'A VENIR DE LA TÉLÉVISION

GÉNÉRr\LISTE

Crises de la télévision généraliste et perspectives Nombre d'analyses des médias en général et de la télévision en particulier présentent une faiblesse stigmatisée par Armand ~lattelart et Jean-~1arie Piemmel : leurs auteurs pratiquent une conception intemaliste du média. Pour eux, la télévision naît, se développe, acquiert son rythme de croisière, puis disparaît selon une rationalité imperméable à ce qui lui est extérieur: évolutions sociales, transfoffilations culturelles, concurrence des autres médias, mutations politiques et idéologiques, à l'échelle nationale et internationale. lJne seule exception: l'innovation technologique. Mais s'agit-il bien, pour ces auteurs, d'un facteur externe? Les auteurs réunis dan~ ce volume ont en conmlun de rejeter ce modèle internaliste. Ils déclinent au contraire le constat de la crise de la télévision généraliste sur toute une série de plans, qui les conduisent à revaloriser les facteurs externes. Au lieu de parler d'une seule crise (de maturité ou de vieillesse), ces auteurs en évoquent une pluralité, toutes imputables à des circonstances articulant exogène et endogène. TI y a une crise d'audience, effet cumulé de la diminution générale de la consommation télévisuelle, de la concurrence que les chaînes spécialisées font aux chaînes généralistes, ainsi que de celle des autres médias (Internet, notamment) et des autres activités de loisir (sportives et culturelles). Il y a aussi une crise financière due, en Europe de l'ouest et de l'est, à la diminution des ressources publiques et, partout, à l'âpre lutte pour le partage des financements publicitaires. S'y ajoute une crise d'identité, qui est, notanlffient, liée à une crise idéologique, touchant à la solidité des valeurs qui ont illustré les belles heures de la télévision généraliste et qui font moins recette aujourd'hui, parfois plus du tout; ces valeurs sont celles du progrès social, de la solidarité nationale, du sentiment d'appartenance à une collectivité, de l'autorité de l'État, du civisme, etc. Parallèlelnent, une crise de gestion et d'organisation s'amplifie: en sont responsables l'inadaptation des méthodes de management et le renchérisselnent spectaculaire des coûts de diffusion (films, émissions à grand spectacle, évènements sportifs). Le tout est couronné par une crise que l'on qualifiera de « culturelle ». Celle-ci se traduit en même temps par l'épuisement des fonnats et lnodèles canoniques d'émissions, qu'elles soient de politique générale, de culture ou de divertissement, et par la recherche d'idées aux destins souvent éphémères. L'infotainment a révélé ses limites; les succédanés de «Loft story» sont voués à un oubli aussi rapide que ceux de la télévision de « reality show» . Certes, on en jugera à la lecture des contributions, ces différentes crises ne se font pas toutes sentir semblablement dans tous les pays. De grandes différences séparent le Nord

Mattela11, Armand, Piemme, Jean-Marie ble, Presses uni versi taires de Grenoble.

(1980) : Télévision:

enjeux sans frontières,

Greno-

INTRODUCTION

15

et le Sud ainsi que l'Est et l'Ouest. Ces crises n'ont pas non plus les mêmes effets selon les situations où elles interviennent. Ces différences sont visibles, d'un chapitre à l'autre; il n'est pas utile d'y insister. ~1entionnons plutôt quelques points saillants.

Premièrement, dans les pays européens (à r ouest et à l'est) COIIl1ne Canada, se au manifeste peu ou prou la même tendance au recentrage des chaînes publiques sur une programmation culturelle ou éducative. Cette tendance se traduit par une spécialisation sur les créneaux qui, semble-t-il, ne sont pas (ou ne sont plus) ceux des chaînes généralistes privées. Ce faisant, ces chaînes publiques perdent un peu de leur statut de généraliste et elles laissent du champ aux chaînes généralistes privées. Cette évolution rapproche les télévisions généralistes publiques canadiennes et européennes de la situation qui, depuis le début, prévaut aux Etats-Unis, pour ces mêmes télévisions.
Deuxièmenlent, la notion de télévision généraliste connaît, dans les pays évoqués ici, une évolution qui la fait passer d'une philosophie qualitative de la « diversité» à une philosophie quantitative de la « moyenne» : il ne s'agit plus tant de présenter Ille programmation diversifiée, s'adressant à tous les aspects de la personnalité humaine, que d'offrir les programmes susceptibles d'agréger les audiences les plus nombreuses. Le culte du chiffre est la traduction de la culture du rendelnent.

Troisièmement, dans les pays d'Europe de l'ouest, en _Asiecomme en Amérique du nord (dans une tnoindre mesure dans les pays d'Europe orientale et d'Amérique latine), la concurrence que les canaux spécialisés privés et les médias non télévisuels (Internet, notamme.nt) font aux chaînes généralistes, publiques et privées, se traduit, pour cellesci, par une érosion assez nette et rapide de leur audience et, dans certains cas, par d'importantes difficultés financières.
Quatrièmenlent, partout où l'offre télévisuelle est abondante - ce qui, on l'oublie trop

souvent, n'est vrai qu'en certains points du globe -, l'idéal de la télévision généraliste se
déplace. Il tend à déserter les chaînes elles-mêmes pour s'appliquer aux bouquets de chaînes. Ce déplacement accompagne évidemment le passage d'une économie de flot, chaîne par chaîne, à une économie de club, groupe de chaînes par groupe de chaînes. En certains cas, les réseaux publics eux-mêmes tentent désonnais, comme au Canada, de s'acquitter de leur mandat par l'offre d'lm bouquet de chaînes diversifiées, généralistes et spécialisées, seuls (comme dans le cas de RDI) ou en partenariat avec d'autres réseaux, privés ou publics, nationaux ou étrangers (comme dans le cas d'ART\T). Ces tendances sont-elles appelées à se confinner ? et, retour à la question de départ, quel avenir laissent-elles entrevoir pour la télévision généraliste? Le jeu des prédictions est toujours hasardeux, nous l'avons indiqué. Les Cassandre qui ont, depuis longtemps, et à maintes reprises, annoncé la mort de la télévision généraliste, l'universalisation du paiement à la carte et le tliomphe des médias interactifs n'ont-ils pas dû sérieusement réviser leurs scénarii ? Il serait tout autant risqué d'affirmer que les changements majeurs se sont déjà produits, et que la situation se stabilisera forcément au cours des pro-

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chaines années. Conscients du péril de l'exercice, nous nous demandons ici, plus modestement, quelles leçons pertinentes pour l'avenir de la télévision généraliste l'on peut tirer des textes regroupés dans cet ouvrage, selon ce qu'en pensent des auteurs d'horizons géographiques très di vers.

En premier lieu, l'on constate que les spéculations sur l'avenir de la télévision généraliste se sont principalement développées dans les pays riches, en majorité occidentaux. Ce n'est guère que dans les marchés où l'offre de chaînes spécialisées a attiré un nombre suffisant de consommateurs et où elle a conquis une part significative de l'audience des chaînes généralistes, accaparant, du même coup, une proportion non négligeable de l'assiette publicitaire, que l'hypothèse d'une prochaine disparition des chaînes traditionnelles semble plausible.
Ailleurs, en Amérique latine, en Asie et en Europe de l'est, même si les nouveaux services spécialisés sont disponibles, deux options se présentent: ou bien les infrastructures de distribution sont insuffisamnlent développées pour pennettre une diffusion massive; ou bien leur accès est trop onéreux pour la grande majorité de la population. La scène est donc encore très largement occupée par les chaînes généralistes nationales, voire étrangères. Les enjeux principaux qui préoccupent les chercheurs et les intellectuels, quant au rôle et à l'avenir de la télévision généraliste, conmle de l'ensemble des médias, sont d'un autre ordre: leur indépendance face au pouvoir politique, la concentration de la propriété et l'accessibilité aux ressources culturelles. L'on observe, en deuxième lieu, que, dans les nlarchés où les chaînes spécialisées se sont multipliées et se sont imposées comme les concun4entes agressives des chaînes

traditionnelles, entamant une large part de leurs auditoires et de leurs recettes publici tai res, les stratégies se sont diversifiées. Si certaines entreprises continuent d'œuvrer exclusivement dans un secteur ou dans l'autre, plusieurs groupes ont adopté une stratégie assurant leur présence à la fois dans le créneau des chaînes généralistes et dans celui des chaînes spécialisées. La concurrence oppose autant, sinon davantage, des groupes mu1timédias, les uns aux autres, que des chaînes généralistes, d'un côté, et des chaînes spécialisées, de l'autre. Les chaînes généralistes jouent souvent le rôle de vaisseau amiral d'une flotte qui comprend bien d'autres navires. Bousculées dans leur hégémonie, condamnées à se partager la faveur du public et forcées de réviser leur grille de programmes et leurs stratégies, les chaînes généralistes se sont progressivement adaptées au nouvel âge de la télévision. En troisième lieu, l'on doit admettre que l'époque où la télévision publique s'imposait comme modèle de référence de la télévision généraliste est révolue. Dans les pays où elle fut ce phare, comme au Canada et en France, elle survit, certes, nIais elle doit composer avec des ressources réduites, des pertes d'audience et la contestation de sa légitimité. Elle est alors souvent tentée de concurrencer la télévision commerciale sur son propre terrain, adoptant des stratégies promotionnelles et diffusant des programmes qui ne l'en différencient guère. En revanche, des groupes d'intérêt et des partis politi-

INTRODUCTION

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ques de plus en plus nombreux voudraient la voir cantonnée dans un rôle complémentaire de celui de la télévision privée. Ils y sont parvenus dans certains pays. Le modèle du service public, qui a fait les beaux jours des premières décennies de l'histoire de la télévision en Europe de l'ouest, au Canada et dans certains autres pays, ne mobilise plus. Si la nécessité de son renouvellement fait consensus, nul n'a encore trouvé la fonnule de remplacement. L,es pouvoirs publics devront pourtant la rechercher, s'ils veulent que la télévision généraliste remplisse COITectementes fonctions sociales et citoyennes qui lui sont encore dévolues. l En quatrième et dernier lieu, la télévision généraliste joue toujours un rôle Inajeur dans le fonctionnement des sociétés contemporaines. Sa première fonction, de nature économique, s'exerce aisément grâce aux mécanismes du marché. Si la croissance des châmes spécialisées a pennis à beaucoup d'annonceurs de s'adresser avec plus de précision et d'efficacité à des clientèles cibles, visées par des produits et services spécifiques, il reste que la publicité continue à s'adresser à des groupes de consoffilnateurs indifférenciés. Or, les chaînes généralistes ratissent large, et il n'y a pas de raison pour que cela change: une télévision agrégeant des audiences de masse trouvera toujours des annonceurs. Dans les marchés dont la taille est suffisante, les chaînes généralistes continueront donc de s'aIToger une bOIlle partie du budget publicitaire, COllcenlantproduits et services de masse.
La deuxième fonction, de nature politique, fait que la télévision généraliste est essentielle au fonctionnement des démocraties libérales et à la transmission de l'information (sinon à sa circulation). Diffusée par ondes hertziennes et captée librement et sans frais, la télévision généraliste présente, en effet, d'indéniables avantages. Par son intermédiaire, les autorités s'adressent rapidement à r ensemble des citoyens, et l'information est (théoriquement) accessible sans discrimination. Aucun gouvernement, Inême le plus dérégulateur, n'a intérêt à se passer d'un tel vecteur. Aucune société démocratique ne l'accepterait non plus. La troisième fonction remplie par la télévision généraliste est, en effet, de nature sociale et culturelle. L,a consommation des programmes qu'elle diffuse et qui rassemblent de larges audiences fournit de rares moments de partage de symboles et de valeurs et contribue au maintien et à l'entretien du lien social. Les téléromans, les téléséries, les événements sportifs majeurs, le journal télévisé et les autres spectacles de grande audience sont autant de célébrations auxquelles participe la majorité des membres d'une société. Ils contribuent à la création d'un sentiment collectif, nécessaire à toute organisation sociale.

Les trois fonctions qui viennent d'être indiquées peuvent difficilement être remplies par un agrégat de chaînes spécialisées, entre lesquelles chacun choisirait selon ses goûts et intérêts. La multiplication des canaux spécialisés permet sans doute de Inieux adapter l'offre à la diversité de la demande. En résulte, toutefois, inévitablement l'atomisation du public. On ne voit pas davantage comment Internet pourrait relnplir ces fonctions. L.e

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L'A VENIR DE LA TÉLÉVISION

GÉNÉRr\LISTE

réseau des réseaux est utilisé pour les communications interpersonnelles (le courriel), la recherche individuelle d'information (la consultation de sites web) et l'échange au sein de groupes d'intérêt (chats et forums de discussion). Pour être quasiment universel, Internet n'en est pas pour autant généraliste.
Par conséquent, la télévision généraliste est la seule à fournir, au moins pour l'instant, le cadre rassembleur nécessaire à la publicité de masse, à la construction de l'opinion publique et au partage des valeurs et symboles indispensables à la vie collective. Confortée par des politiques adéquates, cette télévision a probabletnent encore de l'avenir. T'outefois, cet avenir ne se concrétisera pas de la même manière d'un pays à l'autre. La fonction économique de la télévision généraliste s'inscrit dans un contexte donriné par le libre jeu du marché. Tel n'est pas le cas des deux autres fonctions, politique et sociétale. Par le passé, leur mise en œuvre a exigé un cadre régulé. Selon toute probabilité, elle l'exigera encore à l' avenir. ~falgré les vagues de privatisation et de dérégle-

mentation des années 1980 et 1990

-

parler de re-réglementation au profit de certains

groupes serait plus exact -, rares sont les États qui ont abandonné tout droit de regard sur la radiodiffusion, la télévision et les systèmes de distribution. Les formes qu'empruntera cette régulation dans chacun des pays ou à une échelle régionale (par exemple dans le cadre européen de la Directive «Télévision sans frontières») seront variables, mais elles influeront de manière détemnnante sur le sort de la télévision généraliste et sur celui de l'ensemble du paysage audiovisuel.

Tels sont les traits saillants. Il est temps d'évoquer rapidement comment chaque auteur aborde la problématique qui vient d'être présentée et se situe par rapport à elle.

Les contributions Gaëtan 'Tremblay traite de la question dans une perspective historique. Avant d'émettre des hypothèses sur le devenir de la télévision généraliste, il nuance et relativise le poids respectif des facteurs technologiques, économiques, sociaux et politiques. Son incursion dans l'histoire de la télévision aux États-1Jnis le conduit à rappeler les choix politiques, réglementaires et judiciaires qui ont tranché entre les intérêts de divers groupes d'acteurs, stimulé ou inhibé des solutions teclmiques, favorisé certains modèles

socio-économiques au détriment d'autres. Chacun des trois modèles
club - a eu ses partisans, dès le début raliste et le modèle du flot se soient 1'histoire de la télévision, ne s'explique n'est pas vrai non plus que l'avenir condamné? - par les développements sion de l'infolIDation. Comme Gaëtan

-

flot, éditorial et

de l'aventure télévisuelle. Que la télévision généimposés, au cours des premières décennies de pas uniquement par les limitations techniques. Il de la télévision généraliste soit commandé récents des systèmes de traitement et de transmisrrremblay tente de le montrer par une analyse des

INTRODUCfION

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transformations actuelles du système télévisuel canadien, les exigences écononnques, sociales et politiques joueront sans doute, comme par le passé, un rôle primordial. Gilles Pronovost replace la question de la télévision généraliste dans le cadre d'une analyse plus générale des pratiques culturelles et de la consommation télévisuelle. Les données tirées d'études nord-américaines le conduisent à conclure à une stabilisation, voire à un déclin du temps consacré aux médias en général et à la télévision en particulier. De plus, la part des chaÛles généralistes ne cesse de ditninuer au profit des chaÛles spécialisées, tandis qu'Internet contribue aussi à ce déclin, en particulier chez les jeunes. TI est vrai que l' arrivée des chaînes spécialisées a stabilisé le temps consacré à la télévision. Toutefois, ce n'est probablement qu'une pause, la tendance étant à la réduction de la consommation médiatique. Il est significatif, à cet égard, que depuis le début des années 90, les gains de temps libre au sein de la population active ne profitent plus aux médias mais à d'autres types de loisirs comme l'activité physique et sportive. Gilles Pronovost rappelle, en outre, que les pratiques culturelles, quelles qu'elles soient, sont avant tout fonction du niveau de scolarité et des stéréotypes masculins et féminins. Et c'est par le choix des contenus plutôt que par celui des supports que se marqueront, selon lui, les clivages majeurs. Par rapport au poids considérable de ces facteurs sociologiques, la montée en puissance des chaînes spécialisées ou de 1'Inten1et n'auront vraisemblablement qu'un impact néglige.able sur les pratiques de la télévision. Jean-Guy Lacroix examine les rapports de la télévision et des nlodes de régulation sociale. Il associe l'émergence et la consolidation de la télévision généraliste de masse au mode de vie fordien-keynésien et au mode de régulation sociale qui l'a caractérisé de 1941 à 1975. Dans cette perspective, la télévision lui semble avoir joué un rôle de prenner plan dans la diffusion des valeurs qui ont fondé la paix sociale durant ces trentecinq ans, au cœur d'une « idéologie de démocratisation et d'accès universel sur la base du droit de citoyenneté ». Cette télévision de masse a, par la suite, été la cible des groupes privés et publics, qui ont remis en cause le fordisme-keynésisme et qui ont élaboré des stratégies pour y substituer un mode de régulation néolibérale. Paradoxalement, la télévision généraliste aura elle-même contribué au démantèlement du cadre institutionnel fordien-keynésien, en affichant ce que ses adversaires ont présenté comme les preuves de son inadéquation et de son dysfonctionnement. D,ffis le nouveau mode de vie et de régulation néolibérale, mis en place dans les années 80 et au début des alll1ées 90, la marchandisation de la cululre s'accentue et l'univers télévisuel, caractérisé par une forte diversification de l'offre, se structure autour les logiques du club et du self. I} auteur déplore l'effondrement du projet social d'une télévision pour la masse des citoyens. Il débusque au~si, dans l'idéologie de l'individualisation et de la « servuction » magnifiant une certaine image du récepteur actif (ou interactif), l'apparition d'une nouvelle forme d'aliénation. Juan Carlos Miguel présente l'analyse de la situation en Espagne où, de nos jours, la télévision généraliste continue à occuper une position dotllinante. En tétlloignent ses parts d'audience, le nombre de ses employés et l'importance de ses revenus publicitaires. Le tllarché télévisuel espagnol se caractérise, en outre, cas unique en Europe, par la

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L' AVENIR

DE LA TÉLÉVISION

GÉNÉRr\LISTE

vive concurrence que se livrent les chaînes généralistes, privées et publiques, et les chaînes des régions autonomes. Le facteur marquant de la décennie 1990 aura sans conteste été l'avènement des chaînes de télévision privée et la croissance phénoménale de la publicité télévisée. En a résulté une vive concurrence qui s'est traduite par une chute drastique des tarifs publicitaires. Dans ce nouveau contexte concurrentiel, la télévision publique espagnole traverse une quadnlple crise qui touche à la fois son identité, sa légitimité, son financement et sa réglementation. Les transformations les plus récentes du paysage télévisuel découlent, d'une part, de l'avènement de la télévision numérique et de la multiplication des chaînes thélnatiques qu'elle autorise ~ d'autre part, de l'am vée sur le marché télévisuel de l'opérateur historique des télécommunications espagnoles, le groupe Telef6nica. l/auteur conclut en rappelant que la complexité du cas espagnol tient à la coexistence d'un secteur public et d'un secteur privé, doublée d'une articulation tenitoriale en trois strates (national, autonome et local) et trois niveaux de réglementation (autonome, national, et européen). Marie-Françoise Le Tallec s'interroge sur l'avenir des chaînes généralistes confrontées au déploiement de la télévision numérique de terre, dite aussi « teITestre » (TNT) en France. Elle rappelle aussi, à grands traits, I 'histoire de son développement aux ÉtatsUnis, au Royaume-Uni et en Suède. Si le pays de l'Oncle Sam, pionnier en la matière, paraît maintenant empêtré dans les choix techniques, le Royaulne-Uni a lnis au point un modèle commercial viable, qui attribue la ressource en fréquence à un opérateur technique chargé de composer lui-même son bouquet de chaînes. La Suède, en revanche, mise sur le service public et sur l'attribution directe de la ressource aux chaînes. La stratégie française se fonde également sur la gratuité de l'offre et elle attribue un rôle moteur au service public. L'adoption du principe de simulcast, qui accorde préséance aux chaînes présentes sur le réseau hertzien analogique dans la conlposition de l'offre sur le réseau numérique, jouera sans doute en faveur des chaînes généralistes. ~1ême si l'audience de ces dernières a été quelque peu entamée par les chaînes thématiques du câble et du satellite, leur avenir ne semble pas menacé dans le cadre du déploiement de la TNT. L'auteur fait l'hypothèse que ces chaînes, toujours favorisées par les annonceurs, parce que seules capables de rassembler un large public aux heures de grande écoute, sont appelées à jouer un rôle de référence clans le cadre d'une offre multi-services globale. Pour Philippe \liallon, la télévision généraliste allemande, surtout publique, se caractérise par une lente mais régulière dégradation. Au départ, deux traits déterminent sa naissance, dus, l'un et l'autre, à la Constitution promulguée au sortir de la guelTe: fédéralisme et bipartisme. Tout commence en 1950 avec le règne sans partage d'une chaîne généraliste et publique, l' J\RD, qui regroupe les établissenlents de radio-télévision de la quasi totalité des Lander. En 1961, une autre chaîne publique, la ZDF', est lancée, suivie des châmes des Lander, elles aussi généralistes mais à vocation régionale et culturelle. Il faut attendre 1976 pour assister aux premières remises en cause, liées à la création de chaînes de télévision privées. J\ partir de 1982, le câble, puis le satellite, favolisent le processus. Les chaînes généralistes, Sat 1, RTL et d'autres de moindre importance, COlnme Pro 7, voient donc le jour. Plus significatif encore, le nombre des chaînes thé-

INTRODUCTION

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matiques en clair et à péage croît. Le duopole Bertelsmann-Kirch domine, jusqu'à la faillite du second. La concurrence se fait donc de plus en plus vive, substituant à la confrontation public/privé une structure tripartite public, privé gratuit et privé payant. Ainsi doublement concurrencées, les chaînes publiques généralistes ont du mal à réagir. Certes, la fidélité du public et le peu d'intérêt qu' il manifeste à l'égard des «nouvelles technologies» jouent en leur faveur. Cependant, le plafonnement de la redevance, la baisse constante de l'audience télévisuelle en général, l' habitude prise par les nouvelles générations de changer régulièrement de programmes et les pratiques plus sélectives qui se généralisent, n'augurent rien de bon pour les piliers originels du paysage audiovisuel allemand. C'est à travers la. question de la progratnmation que ~fihai Conlan Inet l'accent sur la crise que traverse la télévision généraliste publique dans les pays de l'est, spécialement en Roumanie. Après avoir identifié ce qui, pour des raisons politiques et éconoIniques, distingue les paysages audiovisuels en deçà et au-delà de r ancien « Rideau de fer », il montre qu'en Roumanie, les télévisions publiques ont été sounrises à de multiples contraintes et pressions depuis la chute du communisme: maintien d'un contrôle gouvernemental rigide (favorable au parti au pouvoir), concurrence exacerbée des chames généralistes privées, invasion de groupes étrangers, etc. De là vient la situation paradoxale des télévisions généralistes publiques roumaines, que trahit l'examen de leur grille de programmes: elles font davantage appel aux émissions étrangères que leurs homologues privées. Le problème est qu'au petit jeu de la conquête des audiences à tout prix, elles perdent leur âme. Du coup, c'est l'identité du modèle généraliste public qui est compromise. Indrajit Banerjee étudie la situation de la télévision en Malaisie. Comme beaucoup d'autres pays en voie de développement, la Malaisie a été marquée par plusieurs décennies d'exploitation coloniale. La télévision y a vu le jour un peu plus tardivement qu'en Occident, au début des années 1960, et elle a toujours été soumise à de fortes pressions politiques. Les particularités démographiques de ce pays, composé d'une nlajorité de ~1alais et de deux importantes minorités chinoise et indienne, avec leurs cortèges de différences linguistiques, culturelles et religieuses, ont également pesé lourd dans l'évolution de la télévision. Étroitement contrôlée par le pouvoir et tenue pour un instrument de développement et de modernisation du pays, elle laisse peu de place aux discours d'opposition; les émissions d'origine étrangère (États-Unis, Hong-Kong, Inde) y sont fort présentes, surtout en chinois, en hindi et en anglais; les programmes locaux sont majoritairement en langue malaise. Marqué par le monopole public pendant deux décennies, le paysage télévisuel malais s'est ouvert aux réseaux privés à partir de 1984. La décennie suivante a vu le développement de la télévision payante et de la diffusion par satellite. Malgré cette ouverture, la télévision nlalaise est restée sous contrôle politique, conséquence d'une loi sur la radiodiffusion adoptée en 1988, accordant les pleins pouvoirs au ministre de l'Information, et conséquence de la forte présence des partis politiques dans la structure de propriété des médias. En Malaisie, la télévision généra-

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L'A VENIR DE LA TÉLÉVISION

GÉNÉRr\LISTE

liste reste en position hégémonique, mais la pénétration des autres chaînes Inarque des points au fur et à mesure que s'implante la télévision par satellite. Pablo Hernandez, Guillemlo Mastrini, Glenn Postolski et Luis Albornoz indiquent d'emblée que la télévision argentine n'échappe pas aux grandes tendances internationales que sont la concentration de la propriété, la globalisation économique et la convergence entre les secteurs des télécommunications, de l'informatique et de l'audiovisuel. Ils proposent une interprétation de I'histoire de la télévision argentine en la resituant dans le contexte de l'évolution des industries culturelles, des processus socioéconomiques et des changements politiques. Créée par Peron en 1951, pour la retransmission d'un événement du Parti, la télévision argentine est toujours restée dépendante du pouvoir politique, et son statut évolue au gré des changements de gouvenlement, populiste, démocratique ou dictatorial. Si la propriété se partage entre le privé et l'État, le modèle reste celui du départ: un système cOlmnercial financé exclusivetnent par les recettes publicitaires. L'État prend en charge d'importants investissements en infrastructures, mais jamais le modèle du service public ne réussit à s'inlposer. Au début des années 2000, la télévision généraliste hertzienne domine toujours, malgré le développement de la distribution par câble et par satellite. La libéralisation a fait lIDelarge place aux capitaux étrangers, et la concentration de la propriété laisse deux groupes multimédia en situation de duopole.
César Ricardo Siqueira Bolano, enfin, propose une périodisation de I 'histoire de la télévision au Brésil. La première période s'étend de 1950 à 1965 et elle voit, avec l'arrivée de la chaîne Globo, le passage d'un marché concurrentiel à une situation oligopolistique. La deuxième période, de 1965 à 1969, marque la transition et le début du système en réseaux. La troisième période, de 1970 à 1995, consacre I 'hégémonie de la Rede Globo. Elle étend sa couverture nationale et développe ses exportations. Cette péliode se caractérise par une grande stabilité structurelle, tant par son modèle technoesthétique de production que par la répartition de l'audience et des recettes publicitaires. Depuis le milieu des années 90, la multiplication de l'offre, grâce à l'expansion de la câblodistribution en particulier, caractérise la quatrième période. Cohabitent maintenant au Brésil une télévision de masse et une télévision segnlentée : l'une et l'autre sont en concurrence pour l'audience et la publicité. Ivlais les mêmes groupes, comme la Globo, sont souvent impliqués dans les deux types de télévision, de sorte que les pertes dans un secteur sont compensées par des gains dans l'autre. Malgré cette importante transformation structurelle, l'auteur est convaincu que le marché télévisuel brésilien se caractérise toujours par une profonde division entre deux types de publics: celui, minoritaire mais plus riche et attractif pour les annonceurs, et celui, nlajolitaire mais dont les ressources sont limitées et qui est donc moins intéressant pour les publicitaires. Les choses vont vite en télévision et dans les industries culturelles en général. Pour autant, cet ouvrage ne nous paraît pas devoir se démoder aussitôt que paru. Du moins gardera-t-il son intérêt si l'on n'y recherche que ce qui s'y trouve: l'évocation de plusieurs cas significatifs et contrastés, à un moment charnière pour la télévision généraliste et à l'aube du XXIe siècle. Le. premier âge de la télévision généraliste s'achève. Il

INiRODUCfION

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est prématuré de dire que ce fut son âge d'or. Le fait est qu'une page se tourne. Sur la suivante, la télévision généraliste n'écrira probablement pas son dernier mot. 'Témoignage des situations antérieures et présentation des tendances en cours, cet ouvrage a l'ambition de fournir des matériaux pour le présentet pour l' histoire.

L'avenir de la télévision à large audience à l'ère de l'abondance télévisuelle
Gaëtan Tremblay, O-RICIS,Jniversitédu Québecà Nlontréal l

Depuis le début des années 80 aux États-lJnis et quelques années plus tard en Europe et au Canada, l'audie.nce des chaÎlle.s de télévision généralistesl a enregistré une baisse significative. Cette désaffection de la faveur populaire est généralement attribuée à l'exacerbation de la concurrence consécutive à la multiplication des chaînes, en particulier des chaînes spécialisées ou thématiques. Dans le même temps, l'accroissement des possibilités de transmission a servi el'argument à une remise en cause de l'intervention de l'État dans le champ de la télévision par l'intennédiaire des chaînes publiques, que celles-ci aient ou non été en situation de monopole comme en France, ou en situation concurrentielle comme au Canada. La nouvelle donne créée par l'innovation technologique, les succès de l'idéologie néo-libérale, les difficultés budgétaires gouvernementales, la libéralisation (déréglementation ou reréglementation) et l'introduction de la

concurrence

-

ou de son durcisselnent - ont ébranlé les rentes de situation dont jouis-

saient la plupart des chaînes généralistes à travers le Inonde.

Télévision généraliste, télévision de masse, télévision à large audience: autant d'expressions différentes pour tenter de qualifier la télévision d'avant l'ère de la multiplication des chaînes. Comme le titre l'indique, j'ai une préférence pour télévision à large audience bien que sa signification ne soit pas exactement la nlême que celle de télévision généraliste. Je ID'en expliquerai au point trois.