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L'Aventure de La Méthode

De
174 pages

À l'image du banian, cet arbre dont les branches, en tombant à terre, produisent d'autres racines, La Méthode est issue de la jonction de multiples expériences existentielles et intellectuelles dont les retombées ont créé de nouvelles arborescences, distinctes mais inséparables de la souche qui les a fait naître. De ce banian en perpétuel déploiement sont sorties de nombreuses ramifications, éducatives, sociologiques, politiques, qui permettent à la pensée complexe de se concrétiser et de s'épanouir.


Edgar Morin livre le récit d'une œuvre-vie, une vie nourrissant au fil du temps une œuvre, laquelle à son tour a nourri la vie. C'est l'aventure des trente années d'écriture de La Méthode, dont ce volume intègre un chapitre décisif, " Pour une rationalité ouverte ", initialement prévu dans le plan d'ensemble mais resté jusqu'ici inédit.


À travers ce cheminement de la vie de l'esprit et de l'esprit de vie, ce livre trace enfin la voie d'une refondation de l'humanisme nourrie des principes de La Méthode.



Directeur de recherche émérite au CNRS et docteur honoris causa de vingt-sept universités à travers le monde, Edgar Morin est l'auteur d'une œuvre transdisciplinaire, traduite en vingt-sept langues et dans quarante-deux pays, vouée à comprendre les complexités.


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ISBN 978-2-02-112096-7
© Éditions du Seuil, mai 2015
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www.seuil.com
À l’amour de Sabah
À l’amitié de Jean-Louis Le Moigne, Jean Tellez, Mauro Ceruti, Sergio Menghi, Giuseppe Gembillo et Annamaria Anselmo qui m’ont aidé et soutenu dans l’aventure deLa Méthode.
CHAPITRE 1
La recherche de mes vérités
Kant a formulé les questions premières, à la fois enfantines, adolescentes, anthropologiques, scientifiques et philosophiques auxquelles s’est attaqué le long travail de 1 ma vie : « Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? »
Pour essayer de saisir le sens de la vie d’une œuvre et de l’œuvre d’une vie, pour me comprendre et comprendre l’aventure des trente-cinq années d’élaboration des six volumes deLa Méthode, il me faut remonter très haut, quand ces questions m’ont happé à la fin brutale de mon enfance, puis n’ont cessé de revenir me hanter. Je dois donc revenir à ce moment bouleversant où la mort de ma mère a cruellement déchiré le cocon familial où je vivais ma vie d’enfant unique, adoré et adorant, et m’a fait devenir à dix ans adolescent précoce. La mort de ma mère m’avait été cachée. Nous habitions Rueil ; elle avait perdu connaissance dans le train de banlieue Rueil-Paris et sa mort avait été constatée gare Saint-Lazare. À la sortie du lycée, mon oncle Jo, époux de la sœur de ma mère, Corinne, vint me chercher en taxi et me conduisit chez lui en me disant que mes parents étaient partis en cure. Je ne ressentis aucune inquiétude et je m’installai chez ma tante, auprès de mes petits cousins. Deux jours plus tard, la bonne de ma tante m’emmena avec mon cousin Fredy, âgé de huit ans, au square Martin-Nadaud qui jouxte le cimetière du Père-Lachaise dont il est séparé par un mur. Je jouais sur le gazon et, soudain, je vis des chaussures noires, un costume noir, un homme tout en noir – mon père. J’ai tout compris de façon fulgurante. Mais j’ai feint de ne rien comprendre. Ce fut un Hiroshima intérieur. Le pire, c’est que mon père ainsi que Corinne continuèrent à me mentir pendant plusieurs jours en me parlant de la cure de ma mère. Puis, un jour, Corinne m’annonça que ma maman était partie faire un voyage au ciel, dont on revient parfois mais pas toujours. À ce mensonge imbécile, à ces sornettes pour moi écœurantes, s’ajouta quelques jours plus tard une phrase d’adoption qui pour moi fut une phrase d’usurpation : « À partir de maintenant, c’est moi ta maman. » Ils me cachèrent la vérité ; je leur cachai ma vérité. Je m’enfermais dans les cabinets pour pleurer, jusqu’à ce que je sois obligé de sécher mes yeux pour répondre à la voix de mon père : « Tu vas bien, tu as la diarrhée ? » La nuit, lumière éteinte, je pleurais sous les couvertures et j’imaginais son 2 retour. Je l’attendais tout en sachant que mon attente était vaine . De jour, je faisais bonne figure. Quand, plus tard, ils voulurent que je les accompagne au cimetière pour l’anniversaire de la mort de ma mère, je refusai – et j’ai toujours refusé d’aller avec eux sur sa tombe. Tout en les aimant je les ai haïs, et je crois qu’une haine presque pathologique du mensonge m’est restée. Mais qu’était la vérité alors ? La mort, le néant, le désastre. Mon nouvel habitat chez ma tante Corinne n’était pas un foyer pour moi. J’aurais dû changer d’établissement, mais j’exigeai de rester au lycée Rollin, éloigné de mon nouveau domicile de Ménilmontant par plusieurs stations de métro. Pourtant, il me fallut deux ans pour que je trouve la chaleur de bons camarades. Mais à aucun d’entre eux je ne faisais savoir que j’étais orphelin de mère.
C’est surtout dans les trois cinémas de la rue Ménilmontant que je trouvais refuge, en plongeant dans un univers enveloppant d’imaginaire. Le cinéma ne fut pas seulement l’opium de l’orphelin, il devint nourriture affective et intellectuelle.
Je n’avais pas de vérité. Je vivais un sentiment « nihiliste », l’impossibilité de croire quoi que ce soit après le mensonge de mon père, après l’effondrement de ma seule vérité (l’amour de ma mère). Et en même temps j’avais un besoin de foi, de communion, comme
d’une transfusion de sève aimante pour compenser l’hémorragie d’amour que je subissais.
Aussi me sont venues de façon prématurée et lancinante les questions de tout enfant quand émerge en lui l’adolescent, c’est-à-dire quand son esprit s’ouvre au monde au-delà des frontières de sa famille : que puis-je croire ? que puis-je savoir ? que puis-je espérer ?
Questions auxquelles je ne pouvais trouver aucune réponse dans ma culture familiale. Mes parents laïcisés ne m’avaient enseigné aucune foi, aucune morale, aucune vérité.
Mes vérités premières
Enfant unique et solitaire, je lisais énormément du vivant de ma mère et j’ai quasiment parcouru toute la littérature enfantine, de la comtesse de Ségur aux romans d’aventure.
J’ai continué après sa mort, lisant de façon indistincte tout ce qui me tombait sous la main, à table pendant le repas, en classe sous mon pupitre, dans le métro, bref à tous les moments possibles. Je crois que c’est vers douze ou treize ans que j’ai découvert mes vérités premières, à traversJean-Christophe de Romain Rolland et les romans d’Anatole France. Le torrent romantique deJean-Christophe m’a fait espérer que je trouverais foi dans la vie. Anatole France a transformé mon nihilisme enfantin en doute raisonné. Cet écrivain aujourd’hui oublié était réputé pour son « scepticisme souriant ». Chacun de ses romans était une apologie du doute, une critique des certitudes, un rejet des fanatismes. Je confortais là mon impossibilité de croire. Depuis, même dans mes élans de foi, le doute est resté enraciné en moi. Je crois que c’est presque aussitôt que j’ai été marqué – à jamais – par une littérature portant en elle une force mystique de foi, de compassion, de communion, d’amour. J’ai découvertRésurrectionTolstoï, puis de Crime et châtiment de Dostoïevski. C’est chez Dostoïevski que le roman révèle des profondeurs anthropologiques qu’aucune science humaine ne peut atteindre. Il m’a montré, comme je l’ai compris plus tard, que la petite prostituée Sonia avait des millions d’années-lumière d’avance sur Karl Marx. De plus, comme si cela répondait à un sentiment de culpabilité que je portais depuis la mort de ma mère (Corinne avait dit devant moi à ses enfants que ma mère était morte parce qu’on lui avait fait trop de chagrins), j’ai compris que la rédemption était possible, et que, même au prix de la souffrance, de la prison, du danger de mort, il y avait une voie de salut. En fait s’est mise en place et s’est enracinée dans mon esprit une dualité faite de l’opposition complémentaire d’instances inséparables : le doute et le besoin de foi.
Vérités de la société, vérités du monde
Le monde des années 1930 avançait somnambuliquement vers une immense tragédie historique. La crise économique universelle de 1929 suscita de formidables bouleversements sociaux. Le nazisme arriva légalement au pouvoir en Allemagne en 1933. La France connut une grave crise de démocratie lors de la journée d’émeutes du 6 février 1934. Le Reich hitlérien annexa l’Autriche, le Front populaire triompha en France, la guerre civile éclata en Espagne…
Je fus tout d’abord insensible à ces événements, me situant après le 6 février 1934 à un niveau de scepticisme supérieur, alors que mes condisciples s’affrontaient. Mais je fus traversé par le grand souffle d’espoir du Front populaire puis, avec la guerre d’Espagne, par la tragédie qui tuait l’Espoir.
Que croire alors ? Que faire ? Dans la crise du capitalisme et la crise de la démocratie, la peur du communisme suscitait des adhésions au fascisme, la peur du fascisme entraînait des adhésions au communisme. Le stalinisme avec les procès de Moscou
révélait un visage ignoble tandis que l’assassinat de Röhm par Hitler dévoilait une cruauté impitoyable. Mon scepticisme me faisait résister facilement aux fanatismes ; en ce qui concerne le salut de la société, j’étais sensible aux arguments contraires. Faut-il réformer ou révolutionner ? La réforme me semblait plus pacifique et humaine mais insuffisante, la révolution plus radicalement transformatrice, mais dangereuse. Je rejoignis donc les chercheurs de la « troisième voie », celle qui permettrait de surmonter la crise de la démocratie en la sauvant, qui dépasserait le capitalisme, qui réformerait profondément la société en l’humanisant. Je lisais donc Simone Weil, Robert Aron et Arnaud Dandieu,Esprit d’Emmanuel Mounier, lesNouveaux Cahiers d’Auguste Detœuf, les uns et les autres en quête d’un printemps politique, lequel ne put advenir, écrasé par la guerre avant de pouvoir naître.
Je m’étais finalement fixé sur le parti frontiste de Gaston Bergery, qui, cela convenant bien à mon esprit déjà complexe, promouvait la lutte sur deux fronts, contre le fascisme et contre le communisme stalinien, et proposait une politique de réforme socialiste dans le cadre national. Bergery prônait en même temps une politique internationale pacifiste et vota même contre la déclaration de guerre de 1939. J’étais moi-même fort influencé par le très puissant pacifisme né du dégoût des hécatombes de 1914-1918.
Aussi, autour de 1938-1939, à l’âge de dix-sept ou dix-huit ans, je m’étais stabilisé sur quelques vérités ou croyances politiques. J’étais, pensais-je, totalement immunisé à l’égard du communisme stalinien. J’avais lu leStaline de Boris Souvarine, les écrits de Trotski, d’innombrables témoignages d’ex-communistes désabusés. À la même époque, mon ami Georges Delboy, rencontré aux étudiants frontistes, influencé par son professeur de philosophie René Maublanc, me disait qu’il y avait une pensée capable de comprendre tous les problèmes humains historiques et sociaux, celle de Marx, car elle rassemblait en elle la réflexion philosophique, la connaissance des sciences naturelles et humaines et enfin la pensée politique. Là était la Voie vers la vérité, notre vérité, la vérité de notre temps. Le 23 août 1939, sur l’initiative de Staline, l’Allemagne et l’URSS signent un pacte de er non-agression et décident secrètement du partage de la Pologne. Le 1 septembre 1939 les armées hitlériennes attaquent la Pologne ; le 3 septembre, la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne. Mais c’est la « drôle de guerre » : rien ne se passe à l’ouest et tout se calme une fois la Pologne envahie et découpée. Apres avoir passé mon bac philo en juin, j’entre à l’université à l’automne. Fidèle au message marxien transmis par Delboy, je vais employer mes études universitaires à répondre à la question « Que puis-je connaître ? », devenue « Que dois-je connaître ? », qui comporterait la réponse à « Que puis-je croire ? » et peut-être à « Que suis-je en droit d’espérer ? », puisqu’il n’y a plus d’espoir en la troisième voie. Je m’inscris en philo (qui comporte un certificat de morale et sociologie), en droit (qui comprend l’enseignement de la science économique), en histoire et géographie, et à l’École libre des sciences politiques. Je ne songe pas à une carrière, je veux connaître la réalité du monde humain alors que ce monde en crise entre dans la guerre. Je suis animé par l’aspiration qui va devenir l’un des projets deLa Méthode : relier entre elles et en moi les connaissances séparées. Je pars à la conquête du savoir. L’année 1939-1940 est studieuse.
Tout en approfondissant ma culture littéraire, j’acquiers une culture historique, sociologique, économique, philosophique. C’est par mon maître, le professeur d’histoire de la Révolution française Georges Lefebvre que j’acquiers deux idées-clés qui vont plus tard féconderLa Méthode. La première est que les décisions et actions n’aboutissent pas
souvent aux résultats espérés, et même peuvent aboutir à leur contraire (écologie de l’action). La seconde est que l’historien qui étudie le passé doit lui-même être historisé dans son temps, car il projette inconsciemment sur son objet les problèmes et expériences de son époque (observation de l’observateur).
Le 10 mai 1940, l’Allemagne attaque les Pays-Bas et la Belgique. Les armées françaises vont de désastre en désastre. Alors que je prépare mes examens, la radio m’apprend, au matin du 10 juin, que ceux de l’Université de Paris sont suspendus. Je prends le même jour le dernier train pour Toulouse. Les troupes allemandes entrent dans Paris le 14 juin, et la France capitule le 22 juin.
Notes
1. Emmanuel Kant,Critique de transcendantale, chap. 2, section 2.
la
raison
pure,
1781,
Méthodologie
2. C’est pourquoi me bouleverse toujours aux larmes le chant d’attente de madame Butterfly, qui ne sait pas que son attente est vaine.
La vérité de guerre
CHAPITRE2
Mort et résurrection d’une vérité
Les armées allemandes poursuivent leur invasion. Par millions de réfugiés, la France dégringole du nord au sud. La rue d’Alsace-Lorraine de Toulouse est traversée par des camions militaires en déroute, des réfugiés de l’est, du nord, de l’ouest en fuite. La voix tremblante du maréchal Pétain annonce l’armistice « dans l’honneur ». Le pays est hagard. Rares sont ceux qui entendront l’appel à la résistance du général de Gaulle le 18 juin.
À Toulouse, bien que subissant le fait accompli comme fatalité, je participai en novembre 1940 à une petite manifestation de solidarité envers le professeur Vladimir Jankélévitch que Vichy venait de limoger en application des premières mesures excluant les juifs de l’enseignement. Je suivis par la suite les cours privés qu’il donnait au premier étage d’un café de la place du Capitole et j’ai gardé de son enseignement pathétique l’importance de l’ineffable, de ce qui échappe aux mots, du « je-ne-sais-quoi » et du « presque-rien ».
Par ailleurs, je pus découvrir que si je me voulais rationnel, je n’étais nullement rationaliste. J’avais été mis en relation avec Julien Benda pour lui fournir des citations révélant l’irrationalité des auteurs qu’il condamnait, Gide, Valéry, Malraux, entre autres, dansLaFrance byzantineil avait entrepris la rédaction. Benda vivait ascétiquement dont dans une petite chambre à Carcassonne, il n’avait avec lui que quatre livres, dont un de Spinoza, son œuvre avait été mise au pilon et, bien qu’il n’eût aucun espoir de publier son ouvrage, il écrivait comme pour l’éternité. Je fus très impressionné par l’homme, je fis les lectures qu’il me demandait, je me hasardais parfois à défendre telle phrase de Gide ou de Valéry, mais je ne pus l’influencer comme il ne put m’influencer. Je lui dois d’avoir lu Taine, Cournot, Fustel de Coulanges, dont il appréciait le « style d’idées ».
L’Allemagne nazie étendit son empire à toute l’Europe et sembla devoir abattre l’Union soviétique qu’elle attaqua en juin 1941. Tout semblait accompli à la fin de cet été. Leningrad était encerclé, le plus gros de la Russie d’Europe envahi, et les troupes allemandes arrivaient aux faubourgs de Moscou.
L’espoir ne pouvait qu’être reporté à un très lointain avenir. Dans un article de 1940 qui m’avait beaucoup frappé, Simone Weil rappelait que la si barbare conquête romaine du monde méditerranéen avait abouti deux siècles plus tard, non seulement à la paix romaine, mais à l’édit de Caracalla (212) accordant la citoyenneté à tout habitant de l’Empire. Elle faisait l’hypothèse qu’une barbare victoire nazie sur l’Europe serait dépassée par cette 1 victoire même et ferait émerger une Europe unie et civilisée . Hitler avait promis un Reich de mille ans. Sans aller jusque-là, la domination nazie semblait durablement établie. L’inattendu arriva et l’incroyable prit corps. Dès le début de l’automne 1941 l’armée allemande devant Moscou se trouva enlisée par des pluies diluviennes. Puis un hiver précoce congela littéralement les troupes allemandes. On apprit bien plus tard que Hitler avait retardé d’un mois l’attaque de l’URSS, contraint de liquider d’abord un coup d’État anti-allemand en Yougoslavie. Moscou aurait été prise s’il avait attaqué l’URSS en mai. Par ailleurs, on apprit également plus tard que Staline avait été avisé par son agent secret Richard Sorge, installé à Tokyo, que le Japon, allié de l’Allemagne, n’attaquerait pas la Sibérie. Ce qui permit à Staline de déployer sur le front de Moscou ses troupes fraîches d’Extrême-Orient. Le 5 décembre, Joukov déclenche la contre-offensive soviétique qui va totalement
dégager Moscou ; c’est la première défaite nazie, la première victoire soviétique. Le 7 décembre, l’aviation japonaise attaque Pearl Harbour et fait basculer les États-Unis dans la guerre qui devient mondiale. En deux jours, le destin du monde a basculé. Puis après divers aléas militaires, c’est la formidable résistance soviétique à Stalingrad (juillet 1942-février 1943), suivie par une extraordinaire victoire faisant 91 000 prisonniers dont le maréchal Paulus. À partir de décembre 1941 et tout au long de l’année 1942, j’ai ainsi été amené à reconsidérer totalement ma vision de l’Union soviétique. Je ne pouvais oublier ce que je savais de bonne source sur le communisme stalinien, les procès de Moscou, le rôle du général Orlov pendant la guerre d’Espagne. Mais, me fondant sur une réflexion historique, je pensais désormais que tous les aspects négatifs de l’URSS étaient d’une part l’héritage de l’arriération propre à la Russie tsariste, et tenaient d’autre part aux conséquences de l’encerclement capitaliste qui avait induit chez les dirigeants soviétique, au premier chef Staline, une psychologie obsidionale, les amenant à voir des espions et des ennemis partout. Aussi, sans justifier les procès de Moscou, je les « comprenais » avec tristesse. Les excès de cruauté, l’élimination de toute contestation étaient l’envers de ce qu’il y avait de plus positif : l’énergie du Parti qui sauvegardait à tout prix son bien le plus précieux, l’Unité. De même qu’un naïf hégélianisme avait pu faire de la conquête napoléonienne une « ruse de la raison » par laquelle se répandait sur l’Europe les idées de la Révolution française, de même l’implacable et désormais à mes yeux nécessaire dictature de Staline faisait de ce dernier l’instrument d’une ruse de la raison devant assurer le triomphe des nobles idéaux révolutionnaires sur le monde. Par ailleurs, le Pacte germano-soviétique était vu après Stalingrad comme une ruse géniale de Staline pour gagner du temps. Enfin, je reportais sur l’URSS l’argument de Simone Weil faisant d’une guerre barbare le moyen d’arriver à une paix civilisée. Ce n’était pas l’Europe qui allait être sauvée, c’est l’humanité tout entière qui allait être libérée de toutes les exploitations grâce à la victoire soviétique. Le communisme n’était pas le masque d’un système totalitaire, c’était la vérité profonde que le devenir de l’URSS portait dans ses flancs. Ainsi, mon nouveau système de pensée transformait en caractères secondaires et provisoires les pires aspects du communisme soviétique ; il désamorçait, refoulait les connaissances indubitables qui étaient celles de ma culture politique adolescente. Les faits étaient dissous, désintégrés par la rationalisation. J’avais détruit mon immunologie intellectuelle au profit d’une foi. En fait, les épreuves et les immenses souffrances subies par les combattants et les populations alimentaient un messianisme de guerre, l’idée que de la victoire naîtrait nécessairement un monde meilleur. Le communisme portait en lui l’aspiration à la fin de la préhistoire humaine, au règne de la fraternité universelle. Cette victoire du communisme allait rétrospectivement légitimer toute l’histoire de l’Union soviétique. Je camouflais à mes propres yeux le caractère religieux de mon adhésion au communisme en croyant obéir à l’injonction de la pensée hégéliano-marxiste. J’avais commencé à militer clandestinement auprès des communistes au cours de l’année 1942 à Toulouse, puis à Lyon, à l’automne 1942, en pleine bataille de Stalingrad, j’adhérai au parti communiste. J’interrompis mes études au printemps 1943 pour devenir un résistant professionnel, avec une double appartenance, communiste et gaulliste. Je croyais avoir répondu à la question de Kant. Je savais ce que je devais savoir, je connaissais ce qu’il fallait connaître : la vérité hégéliano-marxiste. Je savais ce que je devais croire (bien que n’ayant pas refoulé totalement mes doutes). Je savais ce qu’il fallait espérer.
Comme l’annonçait Rimbaud dansUne saison en enfer, je possédais « la vérité dans une âme et un corps ». Je ne me doutais nullement que j’étais dans l’illusion. Je ne savais pas que ma rationalité avait été submergée par la foi. Je croyais au contraire avoir trouvé la vraie rationalité alors que je faisais de la rationalisation. Je n’avais pas compris que j’étais entré en religion.
Le désabusement
L’illusion était inséparable, ai-je dit, de tout un système hégéliano-marxiste cohérent que j’ai, dansAutocritique, appelé « notre vulgate » ; il a fallu l’aide d’événements d’abord mineurs, puis énormes à partir de 1946, pour que ce système se désintègre.
Tout d’abord, mes amis Dionys Mascolo, Robert Antelme, Elio Vittorini et moi avons résisté quand le Parti entreprit de contrôler la vie intellectuelle et la littérature. Nous nous opposâmes à l’identification du front de la culture au front de la politique. Mais ce fut une résistance intellectuelle limitée à la culture. Quand, par exemple, Jean Kanapa s’indigna que le prix Nobel fût attribué en 1947 à André Gide, qu’il qualifia dansLes Lettres françaisesde « vieux fasciste pédéraste », je fis un article pour indiquer qu’en dépit de son 2 ultime anticommunisme, Gide joua un rôle libérateur . Quand la ligne « Jdanov » des deux sciences et des deux littératures, bourgeoise et prolétarienne, fut imposée aux intellectuels communistes, nous la désapprouvâmes. Mais nous ne contestions pas la politique du Parti.
Bien qu’atterrés, nous sommes restés muets lors de l’excommunication de Tito par le Kominform en juin 1948, aussi grotesque que nous parût sa dénonciation comme fasciste. Nous n’avons pas osé nous prononcer lors du procès Kravtchenko-Lettres françaises en 1949, ni lors de la demande de David Rousset, notre ami, pour enquêter sur les camps de concentration soviétiques. Le dégoût montait de tant de mensonges, de bêtise, de cruauté, mais il n’avait pas la force de créer la rupture spirituelle.
Cette rupture vint, quelques mois après l’affaire Kravtchenko, à l’occasion du procès de Laszlo Rajk, un dirigeant communiste hongrois accusé d’avoir été espion nazi puis américain, qui avait avoué ses forfaits imaginaires. L’éclairage puissant de mon ami 3 François Fejtö dansEspritrévéla toute l’imposture . De très chers amis du Parti me rompirent avec moi. Moi, je n’osais rompre publiquement avec le Parti. Je ne repris pas ma carte, mais il fallut deux ans plus tard l’exclusion pour que je me libère enfin.
Notes
1. Simone Weil, « Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme », o er Nouveaux Cahiers53, 1 janvier 1940 ; rééd. in, n Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, 1960. o 2. « “Familles, je vous haïssais.” André Gide et le prix Nobel »,Action164,, n novembre 1947.
3. François Fejtö, « L’affaire Rajk est une affaire Dreyfus internationale », Esprit, novembre 1949.
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