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L'aventure n'est-elle qu'une mode ?

192 pages
Le dossier de ce numéro « L'aventure n'est-elle qu'une mode ? » propose les article suivants :
- Une pédagogie du simulacre : I'invention du scoutisme (D. Denis)
- « Forcer l'aventure » : le jeu de nuit comme rite initiatique (A.Marcellin)
- Partir « sans frontière » ? L'humanitaire aujourd'hui
- Explorateurs et Eclaireurs : quelques grandes figures (N. Palluau)
- La fugue comme « enfance de l'aventure » (E. Baux-Pociello)
- L'escalade contemporaine : goût du risque ou passion de la lecture ? (E. de Léséluc) et d'autres articles
Voir plus Voir moins

1er

trime~tre 1998

,
4-

Editorial
:

Permis de construire, Olivier Douard

7 Dossier "les d~bats"

- Une pédagogie du simulacre: l'invention du scoutisme (1900-1912). Daniel Denis Sont analysées dans cet article les racines du Scoutisme en France et son contexte d'émergence où« l'aventure» devient un principe d'organisation et une « pédagogie» dans la jeunesse en mouvement. Lirepage 7 - L'aventure n'est-elle qu'une mode? Daniel Denis Lirepage 19

-

« Forcer l'aventure»

: Le jeu de nuit comme rite initiatique. Anne Marcellini

L'auteur propose une réflexion sur la logique éducative d'une situation qui tente de « forcer l'aventure» : l'épreuve du jeu de nuit vécue par l'auteur dans un camp d'adolescents Lirepage 23 Partir « sans frontière» ? L'humanitaire aujourd'hui.

NicolasBancel et Corinne leM Ce travail se propose d'appréhender le désir de départ des volontaires dans une mission humanitaire comme la manifestation socioculturelle
d'un imaginaire de l'aventure et de la mise à l'épreuve de soi. n analyse les motivations concrètes de quelques départs. Lirepage 31

l1J
- Explorateurs et Eclaireurs: quelques grandes figures (1919-1939). Nicolas Palluau Un ethnologue - Paul-Emile Victor, un naturaliste et paléontologue - Henri Lhote, un navigateur solitaire - Alain Gerbault, réalisent grandeur nature nos rêves d'aventures. C'est une nouvelle légitimité pour les Eclaireuses et Eclaireurs et la découverte de nouveaux loisirs pour adolescents. Lirepage 41 - La fugue comme« enfance de l'aventure ». Elisabeth Baux-Pociello L'examen clinique d'enfants fugueurs a permis de dégager une constance de forme, dans ces échappées urbaines. Un parallèle a pu être établi avec les biographies de certains grands aventuriers. Lirepage 49 - L'escalade contemporaine: Les normes d'équipement goût du risque ou passion de la... lecture ? Eric de Léséleuc et d'utilisation des falaises et des matériels d'escalade,

Cf) 2

et une force prescriptive ne permettent pas que les grimpeurs se mettent en danger. Les aléas de l'aventure s'expriment symboliquement dans la lecture « à vue» de la paroi... Lirepage 65 @ L'Harmattan,

1998 ISBN: 2-7384-6324-X

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L'Afrique irréelle dans la bande dessinée franco-belge de 1940 à nos jours. Christian Jannone

y compris dans la période post-coloniale, rares sont les bandes dessinées mettant en scène des faits authentiques avec un héros africain. C'est un héros blanc qui part en quête de ses origines ... Lirepage 73 - Naturisme et nudisme: un retour à la vie sauvage? Arnaud Baubérot A la fin des années 20 : création de la ligue « Vivre », ligue de régénérescence physique et mentale par le « naturisme intégral ». La pratique se présente comme une aventure à deux niveaux que cet article analyse. Lirepage 83 une figure du désenchantement? - L'aventurier-scientifique: Nancy Midol et Jacques Araszkiewiez L'exploit de Guy Delage mobilisa sponsors et médias et a été présenté comme une aventure à visée scientifique. Qu'en est-il ?.. Avec l'exemple de Guy Delage, est examiné l'un des modes d'apparition de la figure contemporaine de l'aventurier-scientifique-héros et sont interrogés les avatars que génère la culture de l'Extrême. Lirepage 91 - L'aventure en mer et dans le désert. Michel Roux Le désert et la mer, qui dans notre fond culturel ont été toujours été représentés comme les marges du monde habité, offrent aujourd'hui aux individus le privilège d'affirmer leur souveraineté, sans pouvoir ni titre de propriétés, en traçant librement leur chemin ou leur sillage au-delà de l'horizon... Lirepage 101

DossiE'r

"Points

dE' VUE''':

- S'en sortir et y rentrer...grâce au sport. Patrick Mignon L'auteur étudie la manière dont la pratique sportive avec ses compétences techniques et des réseaux mobilisables peut offrir localement des «Petits boulots» à de jeunes sportifs. Lirepage 115 Les relations sociales de l'enfant qui travaille à Mexico Elvia Taracéna Plus d'un million d'enfants dans la rue à Mexico... l'auteur s'interroge sur la diversité de leurs situations leurs modalités d'apprentissage et la nature des liens qu'ils tissent avec leur environnement. Lirepage 127 - Bibliographie AGORA débats jeunesses n° 1 à 10.
Lire page 139

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LirE',

fairE'

lirE'

CarnE't

dE' champs

VE'illE' informativE'

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Beaucoup

ont du prendre avec prudence, certaines arrières pensées,

voire peut-être

l'information selon laquelle le gouvernement rassemblait à Marly-le-Roi quelques centaines de jeunes pour un week-end afin de les entendre s'exprimer sur leurs problèmes. Il faut dire que le souvenir de la consultation «Balladur» est encore frais et que cette dernière n'était pas sans porter le flan à la critique. Mais, faute de moyens plus scientifiques et plus sûrs sur le plan méthodologique, il a été nécessaire de penser un dis~

et discutées, mais aussi à pointer les analyses inattendues et les propositions innovantes. Ainsi, à Montpellier, Ajaccio, Lille, Marseille ou ailleurs, tous ces jeunes, isolés ou appartenant à une association, un mouvement, parlant en leur nom propre ou se sentant investis de la parole institutionnelle de leur organisation, ont pu exprimer ce qu'ils avaient envie de faire savoir. Ils l'ont fait, certains timidement, maladroitement, vaguement étonnés qu'ils aient «vraiment» la parole, d'autres plus directement, parfois agressivement, voulant, dans le peu d'espace qu'il leur était laissé, faire entendre leur colère, leur révolte ou leur angoisse. Ils ont ainsi parlé de leur vie de tous les jours, de la difficulté de trouver du travail, de la galère pour obtenir un logement quand on n'a pas de revenus assurés, de leurs pratiques culturelles, de leurs loisirs ou des mois à tourner en rond dans la cité, de leurs états d'âme, de leurs stages-bidon, de leur militantisme, de leurs droits, de leur santé menacée, de l'urgence de faire quelque chose pour pouvoir se dire qu'ils existent. Surtout, ils ont dit leur volonté de parler vrai, d'être écoutés, de ne pas se faire récupérer... Ne pas se faire récupérer, «utiliser», «instrumentaliser», beaucoup l'on dit d'une manière ou d'une autre, expliquant leur présence, leur participation à cette consultation,

positif de substitution. C'est bien d'un dispo~ sitif dont il s'agit puisque ce sont près de 1700 rencontres qui se sont tenues sur tout le territoire français, concernant plus de 100 000 jeunes d'origines et d'horizons les plus divers. La rencontre de Marly apparaît alors tout-à-fait autrement que comme «un coup» en direction des médias, il s'agissait de la «finale», de l'événement de clôture symbolique d'une grande animation nationale d'un trimestre, menée dans une discrétion favorable à l'instauration d'une certaine sérénité indispensable à ce type de rencontres. C'est au niveau local que les relais du ministère de la Jeunesse et des Sports ont travaillé à faire émerger la diversité des opinions, à faire que des grandes tendances puissent se dégager ou que des contradictions puissent être relevées

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4

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éditorial
par leur désir citoyen de tenir leur place et de participer au débat public, à la construction d'une politique qui les concerne au premier chef. Mais ils n'ont pas hésité à rappeler, comme ces jeunes de Martigues, que «ce serait se leurrer que de croire que l'on peut économiser sur la vie, la santé et l'espoir des jeunes sans jamais en payer le prix!». Autre manière de rappeler que le problème n'est pas que le leur, que «le malaise n'est pas que de leur côté, qu'il est des deux côtés», que les adultes devraient absolument se poser la question de savoir quel monde ils laisseront à leurs enfants. Ils sont venus dire aussi «qu'ils en avaient assez de la langue de bois des responsables de tous poils». S'ils ne sont pas contre le dialogue, ce qu'ils redoutent le plus c'est de ne pas voir leur vie changer, c'est de ne pas petites choses, mais très concrètes, comme constater dans quelque temps les évolutions qu'on leur laisse entrevoir. Car c'est une fois de plus avec un immense espoir qu'ils ont écouté les propositions des sept ministres qui se sont déplacés, disant avec tout le poids de leur présence symbolique, que la priorité parmi toutes les priorités, celle du gouvernement actuel, ce sont eux, les jeunes. Madame Marie-George Buffet, ministre de la Jeunesse et des Sports, a touché juste quand elle a posé d'entrée que «la vie ne doit plus être ressentie comme une suite d'obstacles qui ne finissent jamais», c'est effectivement une manière synthétique de reformuler ce qu'ils ont pour beaucoup savoir lors de ces rencontres. voulu faire Ils semblent

~ 1.-

l'élaboration au lycée et au collège d'une charte de vie commune en début d'année avec les élèves et les partenaires éducatifs, mais aussi de mesures beaucoup plus ambitieuses, comme l'instauration d'une assurance maladie universelle qui ferait qu'aucun jeune ne puisse être exclu de l'accès aux soins. Monsieur Jospin, Premier ministre, ne veut pas, a-t-il dit, d'annonces qui ne soient pas suivies d'effets. Cet ensemble de mesures, qui devrait être mis en œuvre rapidement et suivi, sans trop tarder, d'autres mesures, crée indubitablement un contexte politique nouveau. C'est un véritable «permis de construire l'avenir» qui est livré là aux jeunes, un encouragement à penser demain, en créant des conditions passé. plus favorables que par le

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donc avoir été entendus. De là, la première série de mesures qui leur fut présentée ensuite et qui touche tous les domaines de la vie quotidienne des jeunes. Il s'agit parfois de

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Mais attention - c'est avant tout les jeunes eux-mêmes qui le disent - si cet état d'esprit correspond à l'attente de beaucoup de jeunes, et si ces mesures contribuent à remettre une génération sur les rails, c'est sur les résultats concrets et dans la durée que le gouvernement est attendu. Décevoir, une fois de plus, est interdit, strictement exclu. Comme disait Bibiche, de Paris, en rejoignant d'autres depuis (trop) longtemps: «on en a marre de casser et de s'inscrire dans une philosophie bidon... Je veux creuser le fond du problème et je veux avoir des réponses... rai l'espoir et je ne veux pas me refermer sur moi-même...», et quelqu'un du groupe On est sous la légende peut compléter: «se taire, toujours se taire, refouler ou se faire refouler, on n'en peut plus. C'est comme si on était paralysée, anesthésiée, tétanisée; on a oublié le goût de la lutte et notre vie est révisée... (mais)... j'ai appris que les libertés ne se mendient pas, elle se prennent»l. ~ Toutefois nous devons remarquer que ces rencontres de jeunes ont initié une manière de nouer avec eux un nouveau pacte républicain en l'assortissant d'une méthode de démocratie directe assez nouvelle pour être pointée. Nouvelle méthode, mais qui ne peut s'avérer productive que par une inscription dans la durée, avec les moyens nécessaires à la réalisation de cette ambition. Une des difficultés, déjà rencontrée mais qui pourrait être rédhibitoire dans cette perspective, c'est celle de construire les voies du dialogue pour l'avenir. Cette écoute des jeunes, dans leur grande diversité et au regard de l'évolution rapide de leurs caractéristiques, pose de nouveau le problème de la manière dont on pourrait avoir au long cours

une connaissance

fine de leurs conditions

réelles d'existence, de leurs pratiques culturelles, de leurs aspirations et de leurs besoins. Que l'on appelle cela un Observatoire des jeunes (terminologie qui semble préférable à Observatoire de la jeunesse), ou autrement, le débat n'aura d'intérêt qu'en référence à son contenu. Il est clair qu'une instance scientifique de ce type manque cruellement, mais il nous apparaît clairement aussi que cette instance devra être pensée dans ses liens au local, au plus près des situations réelles. Si la réflexion est d'ores et déjà engagée, ici ou là, il semble qu'elle se heurte à l'histoire. Serpent de mer pour les uns, alibi scientiste pour d'autres, il est vrai que le projet ne date pas d'hier et que jamais jusqu'à présent les moyens de le faire aboutir n'ont été trouvés. Sans doute se heurte-t-elle plus fondamentalement à la difficulté morale d'accepter de considérer la jeunesse comme un «objet observable» (<<nous luttons pour exister comme sujet», ont-ils dit aussi), difficulté qui pourrait se trouver balayée si le cadre général était balisé par une politique forte et lisible en direction des jeunes... Et c'est peut-être ce qui est en train de changer, puisqu'il est question aujourd'hui d'associer les jeunes à la décision politique2. Ce n'est pas qu'un permis de «construire», c'est aussi un permis de «conduire». Olivier DOUARD

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1 Cesparolesdejeunessontextraitesde Mémoiresinédites.

Recueil de quatre années d'écritures, déplacements, paroles, images. - Univers-citépOpulaire de Martigues: Martigues-Marseille, novembre 1996 (Document polycopié). 2 "Un ministère pour gouverner avec les jeunes", entretien avec Michel Fize, conseiller auprès de Marie-George Buffet, par Christophe Auxerre, L'Humanité Hebda, n' 3, du 4 au 10 décembre 1997.

AGORA

DÉBATS JEUNESSES

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Une pédagogie du simulacre: rinvention du scoutisme
(1900-1912)
par Daniel DENIS
Daniel Denis, maître de conférences à

Suivant les traces de Robinson Crusoé - le Rousseau pour l'édification complète d'Émile - d'innomseul livre que recommandait brables romans ont porté la vogue de l'exploration et de l'aventure au point d'en faire, à la fin du XIXe siècle, un thème majeur des livres de distribution de prix!. C'est ainsi que Fenimore Cooper, Jules Verne et Paul d'Ivoi sont convoqués solennellement pour récompenser les bons élèves, offrant à ceux-ci une excitante «échappée» au dehors en échange d'une conduite vertueuse et d'un comportement studieux dans la classe. Cette subtile transaction révèle le tracé d'une frontière que l'Institution scolaire s'entend à baliser très méticuleusement: celle qui doit séparer le corps rêvé de l'aventure, livré au risque de la passion sans limite du mouvement qui s'exerce dans l'ordonnancement et celui strict et

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l'IUFM de
VersailIes Centre de recherches l'université réformes sur les cultures et au de

sportives

Pl1ris XI (Orsay). éducatives

T ravailIe sur les

aux XIXe et XXe siècles. Dans «Pédagogies de

ce cadre, il anime le séminaire l'aventure et idéologies

de la conquête

du monde».

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impi@mail.cIub-internet.fr

Avec Baden-Powell, l'aventure quitte l'espace du roman pour devenir le principe d'organisation d'une jeunesse en "mouvement". Sa méthode, fondée sur une pratique coloniale et nourrie d'un imaginaire exotique, séduit rapidement la jeunesse anglaise... et ne tarde pas à susciter la curiosité des services français du
renseignement avant-postes militaire en Angleterre. Situés aux de la rivalité "géo-politique innovation du " ils vont tenter de traduire en

.7

routinier de la pédagogie quotidienne, idéalement placée sous le signe du silence et de ['immobilité2.

franco-britannique, pédagogique.

français cette surprenante

Le simulacre de la conquête

monde devient alors un enjeu "géo-symbolique" passionnant dont l'étude approfondie permet de la complexité des échanges mieux comprendre
interculturels" .

1 L'exposition organisée en 1993 par le Musée national de l'éducation de Rouen mettait bien en évidence cette présence. 2 D.DENIS, «Du mouvement dans l'école. Histoire d'une lutte sourde et implacable». Numéro spécial de la revue Tréma. Éditions de l'IUFM de Montpellier, décembre 1997.

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Une initiative va contribuer à brouiller significativement le tracé de cette ligne de partage des genres et des rôles, à l'occasion d'une campagne de propagande qui se déroule tout au long de l'été 1911, dans le Journal des Voyages. Cette revue - où les récits d'explorations en cours sous les auspices de la Société de géographie côtoient les feuilletons exotiques les plus rocambolesques et les reportages élogieux sur les hauts faits de l'armée coloniale - cherche à promouvoir la Ligue d'éducation nationale, une œuvre placée sous les auspices de Pierre de Coubertin. Le projet consiste à séduire la jeunesse en plaçant la fiction au cœur d'une démarche éducative toute nouvelle: «Le programme d'instruction est des plus variés et des plus attrayants. En s'y conformant, ils (les jeunes) croiront un peu vivre ces romans d'aventures dont la lecture les

informels, un vieil officier colonial trouve les mots qui touchent les enfants et ruine la convention qui distingue le conteur du pédagogue jusqu'à confondre le charme de l'un et l'autorité de l'autre. L'art du récit et l'espace du rêve qu'il suscite vient se lover dans un ordre pragmatique qui constitue, de fait, un authentique mode de gouvernement de la jeunesse : les discussions au coin du feu de camp sont en effet le prélude à un programme très structuré d'activités pédagogiques où l' édification morale, l'instruction intellectuelle et le développement physique se conjuguent étroitement dans et par la fiction. Ainsi, les jeux de piste nous conduisent sur les traces des «trouveurs de voie» peaux-rouges ou les <<liseursde piste» entre Karachi et Sechouan, les techniques d'exploration sont présentées comme la mise en œuvre des pratiques d'initiation des jeunes Zoulous et des Souazis de l'Afrique australe (qui savent faire la preuve de leur capacité de survivre seuls dans la forêt pour être dignes du statut d'homme). Qu'il s'agisse de l'apprentissage du «Morse» - par référence aux communications par tambour de l'Afrique occidentale - de l'art de construire des huttes ou des ponts ou de celui du pouvoir de communier avec les animaux en imitant leurs cris, l'exemple vient toujours de contrées lointaines et mystérieuses. Ultime et spectaculaire concrétisation de cette invitation à entrer dans le «grand jeu» de la nature, les paroles de l'hymne destiné à être chanté en

passionne si fort». Tour à tour explorateurs,
cow-boys vivant sous la tente ou chasseurs lancés sur la piste de l'homme ou de la bête, les enfants «éprouveront les sensations qui font les hommes d'endurance, ils développeront leurs qualités d'action et d'observation. Et c'est en se distrayant, comme jamais ils ne l'ont fait, qu'ils travailleront au perfectionnement de leur individualité et, par là même, au perfectionnement de la racefrançaise».3 La «merveilleuse Cette campagne nationale s'institue gie» au mouvement école de la vie sauvage» de la Ligue d'éducation explicitement «par analocréé par Baden Powell en

8

1907 et dont on sait qu'il rencontre en Angleterre un succès considérable. Au principe de la mobilisation des jeunes, un feuilleton d'aventure publié sous forme de deux livraisons mensuelles vite réunies dans un livre: «Scouting for Boys»4. Autour de «bivouacs»

3 Journal des Voyages.16 juillet 1911. 4 Je signale le regroupement de toutes les éditions successives de "Scouting for boys» (et un nombre considérable de traductions dans plusieurs langues) dans une très accueillante bibliothèque-musée du scoutisme qui est située à Buttes. dans le Jura suisse.

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toutes circonstances par les éclaireurs anglais doivent effectivement plus à la fascination de la frontière qu'à la prose de Shakespeare: «In-gon-yâm-a, Gon-yam-a, In-vou-bou !»5 Comment comprendre cette authentique et sidérante pédagogie inspirée des antipodes? Comment interpréter cette rupture où des pratiques «primitives» sont données en modèle à l'éducation du jeune Européen alors qu'elles sont couramment présentées de façon péjorative dans le discours scientifique du tournant du siècle? Comment analyser le mode de projection de cette cartographie symbolique où le monde est, littéralement, à l'envers? On peut suggérer que la vitalité des hommes, la force des rites, l'envoûtement des danses et la subtilité des tactiques de combat fascinent l'officier impérial dont la patrie lointaine ne cesse d'apparaître, en comparaison, comme décadente, mesquine, étriquée, enfermée dans des stéréotypes dépassés, noyée dans un climat délétère. Cette conviction ne se limite pas à reproduire le discours convenu sur la dégénération qui, en Europe, depuis le XVIIIe siècle, entretient l'anxiété et constitue le creuset de l'éducation physiqué. Au-delà, on peut discerner chez Baden Powell une véritable révélation de la supériorité de l'homme «sauvage». Cette dimension - présente en filigrane dans tous ses textes - se révèle mieux encore (c'est-à-dire moins consciemment) dans ses remarquables dessins et caricatures où le blanc - rachitique et

En tout état de cause, les premiers commentateurs français ne se méprennent pas sur la trame qui permet d'expliquer le succès foudroyant du scouting britannique: «Baden Powell a compris que le moyen de refaire nos énergies amollies nous est enseigné dans une merveilleuse école, aux avantpostes de nos colonies, l'école de la vie sauvage»7. Et l'hommage rendu à l'inventeur d'une technique nouvelle d'éducation s'accompagne d'une analyse très attentive du procédé qu'il met en œuvre: «Après avoir mis les jeunes imaginations en marche, il précise le rêve en le portant en scène. Voilà donc notre scout posé dans son personnage de héros d'aventure. Pour le faire agir, il n'y a plus qu'à le placer dans le décor approprié, c'est-à-dire en pleine campagne, dans la forêt, près de la rivière, parmi les escarpements des collines (..) Pour alimenter son rêve, devenu en pratique un jeu passionnant, il apprendra à parcourir le terrain, à nager, à construire un radeau, une passerelle, à reconnaître les traces, à retrouver son chemin, à 5'orienter de jour et de nuit, à distinguer les animaux ren-

5 «II est un lion. Oui! mieux que cela; un hippopotame». Ce chant accompagne une danse guerrière où l'on mime la poursuite et la mise à mort d'un ennemi (ou la cérémonie terminant une chasse au buffle)... L'exemple est donné pour restituer le climat pour le moins singulier de cette innovation pédagogique et non pour en garantir l'authenticité anthropologique. Le regard croisé de chercheurs africains serait ici irremplaçable. 6 C'est une question fondamentale dont Georges VIGARELLO a tait une analyse convaincante dans «Le corps redressè», Delarge, 1978. Christian POCIELLO vient de procéder à un nouvel approfondissement théorique particulièrement opportun dans «La science en mouvements». (Préface de François Dagognet). PUF, 1998.
7

9

asthénique

-

fait pâle figure face à «l'indiune

gène» respirant une force triomphante,

vitalité radieuse, un équilibre dont l'origine tient à la pérennité souveraine des pratiques d'initiation dont le scoutisme va dès lors chercher à se réapproprier les mystères.

Capitaine ROYET, «Le rôte sociat du scoutisme français», Larousse, 1913. La rédaction initiale provient d'un texte publié par Vuibert en 1911. Le futur éditeur de Georges Hébert est certainement responsable de l'introduction de l'image du «primitif» dans la «méthode naturelle» car ce thème ne figurait pas dans les rédactions antérieures.

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L'art du récit E't l'E'spacE' du rêvE' qu'il suscitE' viE'nt SE'
lovE'r dans un ordrE' pragmatiquE' qui constituE', dE' fait,

veillées de très près par Saint-Georges.

Dans ce syncrétisme à proprement un authE'ntiquE' modE' dE' gOUVE'rnE'mE'nt dE' la jE'unE'ssE'. parler kaléïdoscocontrés, les arbres, les plantes, à dresser sa pique, la rencontre entre Conan Doyle et tente, à confectionner une hutte, à allumer du Kipling devient quasiment réaliste et feu, à faire sa cuisine, à soigner ses plaies et l'Angleterre soumise à la lutte des classes et ses bosses. Il revivra ainsi ces merveilleux romans de Cooper, dont le succès ne s'épuise jamais auprès de la jeunesse (...) Poussant la mise en scène jusqu'au dernier détai!, Sir Robert Baden Powell a donc placé l'enfant dans l'ambiance voulue par lui, sur ce terrain colonial où il s'agit de faire germer toutes les vertus de l'Homme d'action». Attentifs à expliquer l'originalité pragmatique du programme scout, les promoteurs français n'hésitent pas, enfin, à dévoiler la ruse qui fait de cette pédagogie de l'aventure une authentique et astucieuse idéologie ;»Les jeux originaux, les exercices passionnants, le costume, le chant de guerre ont été conçus seulement pour procurer à la jeunesse l'amusement intense qui permettra de l'attirer, puis de l'enfermer dans un cercle d'obligations étroites. En échange du continuel plaisir que lui apportera le simulacre des aventures, le scout se soumettra à une règle stricte et c'est là que Baden Powell nous apparaît à la fois comme un profond psychologue et un éducateur émérite.»8 Le but de Baden Powell n'est pas, en effet, de faire de l'Éclaireur un «sauvage» urbain mais, bien au contraire, un citoyen exemplaire, en quelque sorte plus vrai que nature, «policé» par ses aventures au plein-air. C'est l'histoire d'une rédemption par la nature où les tentations de l'ensauvagement sont suraux manifestations quotidiennes du hooliganisme ne manque pas de se faire l'écho des confins troublés de l'Empire britannique (et réciproquement). Ainsi, l'émule métropolitain de Kim aidera à envoyer un criminel à la potence grâce à la justesse de ses déductions (le Scout se doit d'aider la Police en toute circonstance) tandis que son héros lointain prêtera son précieux concours au Service de renseignement britannique, tel un «détective pour indigènes». On saisit maintenant sur le vif l'utilité des signes secrets qui signifient l'appartenance à une jeune élite placée sur le qui-vive, et l'on comprend pourquoi Kimball 0' Hara, le héros de Kipling, tient une place si éminente dans la grande fiction scoute au point qu'il donne son nom aux jeux d'observation qui constituent un des fils les plus solides de la trame pédagogique de «Scouting for boys». Mais il ne s'agit pas seulement d'un jeu d'enfants. Apprendre à voir sans être vu, mémoriser les observations, suivre les traces, faire parler des «signes» infimes, coder des messages et les transmettre en se dissimulant, faire des croquis précis de mémoire, ce sont aussi des pratiques qui s'inscrivent au répertoire des dispositions les plus prisées dans le monde professionnel de l'espionnage.
8 Capitaine ROYET (op.cit), p. 19 (souligné par nous).

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La diffusion

des pédagogies

de l'aven-

pour l'Armée de Terre et la 1ère section de l'état-major pour la Marine) que l'on trouve la description des conditions de possibilité de l'invention du scoutisme et aussi les noms des principaux acteurs qui vont s'illustrer dans le processus de son introduction en France, lequel ne prend sens que dans le contexte de la rivalité géopolitique franco-anglaise: l'aventure comme fiction exotique à l'usage des enfants s'inscrit désormais de plein droit dans la réalité de l'aventure vécue par les acteurs situés aux avant-postes de la compétition impérialiste. La première note concernant BadenPowell est signée par le général du Pontavice, attaché militaire à LondreslO. Ce sont des commentaires plutôt sceptiques concernant le siège de Mafeking (qui est devenu un mythe fondateur dans toutes les histoires du scoutisme). Mais si l'événement semble surfait, ses répercussions sur la population britannique impressionnent visiblement l'observateur : «L'orgie de drapeaux et de chants patriotiques» qui salue le dénouement du siège en mai 1900, et plus encore l'accueil de Baden Powell en véritable «héros national» en septembre de la même année traduisent à ses yeux «une véritable militarisation de la société britannique». Pontavice comprend surtout que la gloire de l'officier est de nature à favoriser le recrutement de volontaires destinés à former la «South Africa Constabulary», dans le contexte d'un conflit dont l'issue lui semble alors très incertaine. Tous les épisodes du recrutement de cette formation de maintien de l'ordre sont donc suivis de très près et font l'objet de notes qui parlent de plus en plus familièrement de «la police de B.P.» (prononcer Bi-Pi). Le général d'Amade

ture... Dans le contexte des rivalités impériales. Avant d'idéaliser le «renseignement» dans une fiction à vocation parodique, Baden Powell a longuement éprouvé le recours à cette technique au long de sa carrière coloniale. L'enquête de type ethno-anthropologique - indispensable pour comprendre les tactiques déconcertantes de l'adversaire et connaître les structures de la société qu'il

s'agit de soumettre - s'est doublée en permanence d'une activité plus classique d'espionnage entre les puissances européennes. Il n'est guère besoin d'insister sur cette dimension dont le fondateur du scoutisme n'a pas hésité à se vanter lui-même dans ses livres, assumant pleinement la fonction d'espion au service de la cause impériale britannique. Reprise dans d'innombrables hagiographies, cette affirmation n'a pas manqué de nourrir une substantielle littérature critique de langue anglaise où le rapport du scoutisme à l'impérialisme est amplement théorisé9. Il n'en va pas de même en France, en l'absence d'une protohistoire et d'une sociogenèse du scoutisme français. Nos recherches ont entrepris de combler cette lacune et c'est effectivement dans les archives du renseignement militaire (le 2e bureau

11

9

Pour n'évoquer que quelques livres, tous consultables au

British Council à Paris, citons: Hugh BROGAN, "Mogli's sons and Baden Powell's boy scouts». Jonathan CAPE, Ltd. Londres 1987. Michael ROSENTHAl,»The characterfactory. BP and the origins of the boy scouts mouvement», Collins, london, 1986. John SPRINGHAll, "Youth, empire and society. British youth mouvement 1883-1940», Croom Helm, london, 1977. Sarah L. MllBURRY, "European and african stereotypes in 20 th century fiction», Mac Millan Press, 1980. Alan SANDISON, "The wheel of Empire», Mac Millan, 1967. Jim TEAL, "Baden Powell», Ed. Hutchinson, Londres, 1989. 10 Service historique de l'armée de terre, SHAT. 7N 1219.

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DÉBATS JEUNESSES

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-

qui succède à Pontavice à Londres en 1901 - est encore mieux placé pour mettre

que les conséquences de la guerre des Boers sont «d'un intérêt tactique non négligeable danJ la préparation de la bataille de demain» et qu'il faut donner un sens à la figure du «scout» (l'éclaireur) «idéal du soldat soudé au service d'intelligence», un homme «qui doit avoir le flair des indices, pratiquer la méthode de Sherlock Holmes, tout voir au contact de l'ennemi». On peut considérer qu'en 1904, le général anglais est déjà une vieille connaissance des services de renseignements français et que ses agents ne voient pas de solution de continuité entre l'action de Baden-Powell en Afrique australe et son «retour» en Angleterre. En effet, quand il jette les bases d'une nouvelle pédagogie destinée à «démilitariser» les parades des «Boy's brigade», aucun des observateurs concernés n'imagine que «B,P.» soit devenu subitement pacifiste 12:il est clairement perçu comme le promoteur d'une préparation militaire moderne, vivante, attractive, débarrassée des formes archaïques de la tradition de la parade, de la «routine abrutissante», de la «discipline inintelligente» et du «drill», c'est-à-dire tout ce qui constitue, depuis 1899, son cheval de bataille au sein de l'armée coloniale. Et il ne fait pas de doute qu'il agit ainsi en ardent partisan de la conscription dans le cadre du débat intense qui agite l'Angleterre sur ce thème, suivi à la loupe par les services secrets, à partir de 1902. Le «scouting» naissant prend donc logiquement place dans

en perspective ce que représente l'innovation principale de ce dispositif car il revient d'Afrique du Sud où il était officiellement attaché militaire auprès de l'état-major de Lord Robert en 1900. Il insiste tout particulièrement sur le rôle des «National Scouts» dans cette formation d'un type nouveau et se livre à une critique virulente de la méthode de Baden Powell: «C'est une chose monstrueuse dont le mot trahison ne traduit que la moitié. Il faut un effort d'imagination difficile pour un Français. Plusieurs milliers de Boers se sont enrôlés au service de l'Angleterre pour combattre leurs frères. Le ferment de haine est escompté et les «National Scouts» forment le pivot de la politique anglaise». Considérant que la défaite à proprement parler militaire était patente, il juge que «c'est grâce à cette technique que les Anglais ont vaincu» et il attire l'attention sur le fait que «ce qui fut un procédé de guerre devient un mode de gouvernementll. Le réalisme impose néanmoins à d'Amade de dominer son aversion car il fait observer à l'état-major que «B.P. est après le Général French, le chef le plus célèbre de l'armée anglaise. Il est un de ceux devant lequel par Ja valeur personnelle, Ja réputation acquiJe en Afrique aUJtrale et sajeuneJJe (46 ans) J'ouvre le pluJ bel avenir militaire». De plus, il pense
11 SHAT. 7N 1221. 12 Ce qui sera dit partois dans la hiérarchie hostile à la volonté de réforme qu'il cherche à promouvoir et qui a pu trouver un écho dans les milieux mal informés qui peuvent assimiler la critique du drill à une position anti-militaire. Certains peuvent enfin chercher à entretenir le mythe d'une œuvre originellement pacifiste (en rapportant à 1907 des propos tenus dans les années 20). Les premiers travaux d'Arnaud Baubérot sur les débuts du scoutisme unioniste incitent à poursuivre et approfondir cette analyse.

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l'analyse de tout ce qui concerne le recrutement, la mobilisation de la réserve, la création du corps des cadets, la National Service League et les réformes de la scolarisation des jeunes officiers.

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C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre le séjour en Angleterre du lieutenant de vaisseau Nicolas Benoît, «apôtre» de l'introduction du scoutisme en France. On savait, depuis H. Viaux, que le jeune officier de marine s'était épris des méthodes scoutes alors qu'il se trouvait en Angleterre en 1910 pour y passer un «brevet d'interprète» et qu'il avait à son retour transmis un rapport au ministre de la Marine dont le caractère «très peu militaire» était rapporté aux effets de l'Entente cordiale et du pouvoir de Delcassé, alors ministre de la Marine13. De là à voir dans ce voyage une démarche désintéressée teintée de mysticisme, il n'y avait qu'un pas, franchi par P. Kergomard et P. François14.Or, ces versions ne résistent pas à l'étude des archives de la Marine. Elles méconnaissent en effet le caractère spécial du brevet en question, si spécial que le décret le concernant (15 mai1903) n'a pas été publié au motif explicite qu'il s'agissait d'un métier relevant de la section de renseignement de l'état-major général (EMG) pour lui fournir des cadres spécialisés capables de concilier à la fois l'étude technique, les renseignements à terre et l'aptitude à mener des discussions politiques (avec les Neutres, dans l'hypothèse d'un conflit)15. Il s'agit donc d'une mission de confiance pour laquelle les rares élus sont sélectionnés parmi les jeunes officiers d'élite «à pousser rapidement». Les instructions données aux impétrants lors du départ en mission sont d'un étonnant libéralisme: les officiers ne doivent «en aucun cas porter l'uniforme» et ne pas chercher à «faire du renseignement» (si une ouverture favorable se manifestait, il ne faudrait rien faire sans autorisation exprès de l'attaché naval). En lieu et place des arsenaux et des casernes, ils doivent impérati-

vement s'immerger dans la vie civile du pays, et chercher plus particulièrement à se «mêler aux milieux universitaires». La seule contrainte consiste à rédiger, à l'issue d'une enquête d'un an, un rapport sur «l'étude d'une question se rapportant à la Marine~~. Cette conception s'illustre également dans le changement d'orientation des consignes qui sont à la même époque (1907) données aux attachés navals: <<Leontact étroit et incessant avec le peuple au c milieu duquel vous résiderez vous permettra de bien le connaître à tous les points de vue et de renseigner l'EMG sur ses intentions, sur ses méthodes, ses aptitudes et son degré de préparation à la guerre maritime~}16.On peut voir dans ces instructions la concrétisation d'un tournant où l'espionnage militaire (qui continue bien entendu d'exister) se double d'une recherche de renseignements d'ordre sociologique, culturel et «pédagogique». En une décennie, on voit le thème éducatif devenir une donnée permettant d'appréhender en profondeur la stratégie d'une puissance étrangère et si l'état-major continue de croire que «la discipline fait la principale force des armées», il cherche désormais à comprendre son fondement social et culturel. Le temps n'est plus où les officiers en mission s'étonnaient, par exemple en 1890, de constater l'amour éperdu des Anglais pour leur marine. Il s'agit, vingt ans plus tard, d'en analyser scientifiquement les causes et d'en tirer la leçon...

~-I .....J

ni

13H.VIAUX. "Aux sources du scoutisme français». Paris, 1961. 14 P .KERGOMARD et P.FRANÇOIS, «Les Éclaireurs de France de 1911 à 1951», Ed. ÉDF, 1983, p.35. 15 Service historique de la Marine (SHM) 887-13. On y trouve un historique complet du brevet entre 1890 et 1908. 16 SHM. 887-140.

AGORA

DÉBATS JEUNESSES

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C'est dans 1es archives du renseignement que l'on trouve 1a description possibilité de l'invention du scoutisme.

mi1itaire de

des conditions

en mains la direction générale de la «Ligue maritime»,

Le rapport de Nicolas Benoît1? suit à la lettre les instructions: il fait une allusion appuyée sur l'intérêt des «sea-scouts» pour favoriser une diversification du recrutement à l'intérieur du pays et non plus seulement sur les côtes (thème qui devient récurrent dans tous les rapports de l'époque), mais il procéde pour l'essentiel à une analyse méticuleuse de la méthode «réellement géniale» de Baden Powell. Sanctionné par un «témoignage de satisfaction» du ministre, le rapport vaut à son auteur d'être immédiatement affecté à la première section de l'EMG où il sera chargé du renseignement sur les marines étrangères, en particulier dans l'Océan indien, jusqu'à sa mort en 1914, Et c'est dans ce cadre institutionnel bien défini qu'il accomplit ce que son dossier confidentiel précise être une «mission toute spéciale»18 pour laquelle il est en quelque sorte détaché: il s'agit de créer en France une «Ligue d'éducation nationale» calquée sur le modèle du scouting britannique, Cette mise à disposition est surprenante dans la mesure où la première section souffre d'un sous-effectif reconnu qui est présenté comme risquant de compromettre la synthèse fiable et cohérente des renseignements dans un contexte de «durcissement de la guerre secrète», Mais on doit faire état d'une coïncidence qui peut éclairer cette démarche, Au même moment, en effet, le Commandant Malo-Lefèvre (qui vient de prendre sa retraite de chef de la 1ère section de l'EMG)19 prend

un organisme de pédagogie et de vulgarisation des «idées saine" sur la marine», Les

deux hommes sont appelés à collaborer très étroitement pour jeter les bases d'une structure tournée vers la mobilisation de la jeunesse française, En outre, le général du Pontavice (ancien attaché militaire à Londres) est très présent sur le même terrain20 et c'est le colonel Huguet, nouveau titulaire du poste à Londres, qui conseille Nicolas Benoît sur les contacts civils à prendre à Paris, en particulier auprès du publiciste André Chéradame21, On a donc quelques éléments pour avancer une hypothèse: le projet d'institutionnalisation du scouting en France se fait au sein d'un réseau formé d'hommes qui ont tous été impliqués depuis une vingtaine d'années dans la recherche Angleterre du renseignement
22,

militaire

en

14

17 Introuvable au SHM, on en trouve une copie manuscrite, annotée par Chéradame, aux Archives départementales du Calvados, Fond Chéradame. F.5872. 18 SHM. CC7 4' moderne. carton 18. Dossier 9. 19 SHM. CC7 4' moderne. N°141, dossier 9, et qui avait lui aussi passé le brevet d'interprète en 1903. 20 G. GALLlENNE, «Les éclaireurs de Grenelle et les débuts du scoutisme en France». Document inédit, 1946. 21 À lire ses articles, la nature des liens que le publiciste entretient avec l'état-major ne fait guère de doutes: il défend avec constance ses positions dans la presse française et étrangère, notamment pendant l'affaire Dreyfus. Grâce aux contacts de Chéradame dans les milieux nationalistes proches de sa revue «L'énergie française», Nicolas Benoît a rencontré à partir d'avril 1911 tous ceux qui s'intéressaient alors aux activités physiques de plein-air, au sauvetage, au camping, soit «une centaine de petites chapelles» qu'il tenta d'unifier dans la Ligue d'éducation nationale. 22 L'absence du général d'Amade peut être remarquée. Notons qu'il soutiendra fortement l'implantation du scoutisme en Bretagne quand ii commandera la 1De région militaire. L'EDF. n° 32 (décembre 1917) et n° 39 (février 19).

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Arrêtons-nous un instant sur ce constat: ce sont ceux qui font profession de contrer les ambitions militaro-politiques de l'Angleterre qui s'emploient à diffuser en France une invention militaro-éducative britannique! On mesure combien la notion - régulièrement invoquée - de l'anglomanie est de peu de prix pour interpréter un tel processus. Je propose d'appeler «xénophilophobie» cette disposition contournée où l'immémoriale aversion se conjugue avec une admiration éperdue jusqu'à former un espace étrange où l'on ne parvient pas à faire la part entre complicité et duplicité. C'est d'autant plus nécessaire de nommer cette tendance qu'elle n'est pas spécifique à la conjoncture des années 10, ni propre aux officiers du renseignement. Ainsi, lorsque le sociologue Edmond Demolins (soucieux de démilitariser la pédagogie des lycées) fonde l'École des Roches en 1898, il s'inscrit dans un mouvement strictement identique. Il importe une «école nouvelle» qu'il yeut en tous points conforme à celles de la «new education» telle qu'elle se pratique dans les écoles de Bedales ou d'Abbotsholme. Or, il dédie son livre23 à Jules Lemaître, président de la «Ligue de la patrie française» - fer de lance du nationalisme bourgeois anti-dreyfusard - au moment même où celui-ci propose, en pleine crise de Fachoda, de faire aux Allemands des concessions territoriales en Afrique pour construire une alliance militaire contre l'Angleterre! Le réseau dont fait partie Nicolas Benoît fonctionne dans les mêmes dispositions et pour les mêmes motifs: il s'agit effectivement d'assimiler «ce qui fait la supériorité des Anglo-saxons» et de choisir les moyens pédagogiques d'un adversaire jugé plus puissant,

en escomptant le battre ultérieurement sur son propre terrain d'excellence. Dans la conjoncture des années 10, la présence active d'officiers illustre le durcissement d'une configuration élargie dont l'institution militaire faisait déjà partie auparavant (avec le Yacht Club et le Touring Club, par exemple) sans pour autant chercher à en contrôler le fonctionnement car elle n'en avait pas encore ressenti l'utilité à son propre usage. Ce que nous enseigne le changement de cap, c'est que les autorités militaires (et tout particulièrement celles de la Marine) font désormais un lien explicite entre la maîtrise des transformations de la guerre moderne et la nécessité d'une réforme radicale de la politique éducative, en son sein d'abord, dans l'Instruction publique ensuite. Dans cette perspective, la manière anglaise de faire face au défi techno-idéologique est jugée, quoiqu'il en coûte, pratiquement incontournable. Tout comme le sport au siècle précédent24, le scoutisme est une invention symbolique dont la diffusion mondiale ne s'explique nullement par un quelconque prosélytisme des promoteurs anglais mais par l'opiniâtreté imitatrice de leurs adversaires continentaux les plus résolus. Vingt-cinq ans après l'introduction mimétique des sports athlétiques et collectifs en France, le processus d'appropriaÛI ÛI

15

23

E. DEMOLlNS,"L'éducation nouvelle. L'école des Roches».

F.Didot. 1899. Cet auteur a également écrit trois ans plus tôt un livre à succès "À quoi tient la supériorité des Anglo-saxons». (Également chez F. Didot). 24 Tout comme le sport. Tout contre aussi. Le scoutisme est fondé sur une Ç!:itiq~e acerbe du culte des sports et de son elfet pervers sur la formation de la jeunesse. Kipling se retrouve là encore proche de B.P. quand Il revendique dès 1902. des pratiques de plein-air où l'aventure se substitue à la compétition sportive. lieu de tous les excès et théâtre de la corruption des moeurs.

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tion culturelle des faits et gestes de l'adversaire se poursuit, quasiment indifférent aux ruptures qui caractérisent les relations géopolitiques franco-anglaises et saisissent fébrilement l'opinion publique. On est pourtant passé en moins de cinq ans d'une guerre imminente avec l'Angleterre à une spectacu1aire Entente «cordiale» ! Cela montre la nécessité d'un instrument conceptuel nouveau pour appréhender la subtilité et l'autonomie de ces contrebandes culturelles qui ne se limitent pas, bien entendu au sport et au scoutisme. On parlera donc de «géosymbolique» pour interpréter nombre de faits réputés «paradoxaux» - parce qu'ils échappent à l'entendement des historiens - et qui sont pourtant, sans doute, au principe même des transferts culturels25. Indispensable pour démêler l'écheveau complexe de l'inter-culturel, le concept de géosymbolique s'avère également utile pour interpréter des oppositions apparemment franco-françaises. Ainsi, de l'échec final de la «Ligue d'éducation nationale» dont nous avons suivi la tentative d'institutionnalisation: très vite, des difficultés insurmontables sont survenues avec Pierre de Coubertin, dont

qu'il pensait pouvoir ré-éditer le scénario couronné de succès vingt ans plus tôt en formant la prophétique machine diplomatico-politique du Comité international olympique: imiter les Anglais sans rien leur devoir en apparence. Dès lors, Benoît s' em porte et dénonce le programme «théorique et flasque» de Coubertin et de ses alliés 27 : «Je les crozS tout-à-fait ignorants de la psychologie pratique et surtout de la psychologie des enfants. Ils n'acceptent ni l'uniforme, ni l'insigne, considérant tout cela -les pauvres' - comme des hochets ridicules sans se rendre compte que c'est le côté brillant qui peut captiver les adolescents et que, par suite, nous serions stupides de ne pas en faire usage». De plus, «ils ne font pas assez appel au côté romanesque, aventureux, imaginatif des enfants» et négligent les «exercices rappelant les exploits en pays sauvage», c'est-à-dire, au fond, tous «les éléments importants capables d'attirer les enfants bien qu'ils paraissent futiles aux universitaires». Si la polémique reste courtoise, elle va rapidement dégénérer au point que Benoit provoque Coubertin en duel en août 1911 !28 Quel geste pourrait
25 En effet, cette logique n'est pas propre aux reiations francoanglaises. Cf. D.DENIS, «Les réformes corporelles dans le contexte des rivalités internationales" dans «À quoi sert l'éducation physique et sportive ?" Dossier W 29, Editions EPS, 1996.
26

16

Nicolas Benoît souhaitait faire la caution civile, pédagogique et universitaire de son uvement. Mais rien ne trouva grâce aux x du fondateur de l'Olympisme : ni le ser11,ni le costume, ni la devise, ni l'expresI «boy scout». Là où Benoît était décidé à 'Jierpurement et simplement les Anglais» et lait traduire l' œuvre «réellement géniale» 3.P. «aussi vite que possible» 26,Coubertin tachait à développer le culte bien français «débrouillard» dans l'acception de sa ciété des sports populaires». Nul doute

Lettre à Chéradame. 19 mars 1911. Ironiedu sort, la

«traduction" s'avérera impossible. C'est la preuve qu'il ne s'agit pas de littérature. En effet, traduire Baden-Powell, ce n'est pas risque de trahir l'auteur, mais à coup sûr trahir le... traducteur, contraint de faire l'éloge des héros de l'impérialisme anglais et de se faire le chantre de méthodes qui heurtent en permanence et à tout propos les règles élémentaires de la grammaire sociopolitique de l'éducation en France. Cette traduction «littérale" sera donc réalisée par Pierre Bovet, un pédagogue suisse, lui aussi attiré par ie «génie de Baden Poweil», sans avoir à souffrir des implications géopolitiques de son discours. 27 Les citations qui suivent sont extraites de la correspondance entre Benoît et Chéradame (mars à novembre AD du Calvados. F.5872. 28 Lettre à Chéradame, août 1911. 1911)

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Il ne faut pas pour autant chercher à se débarrasser trop vite du contexte fondateur, entendu dans le sens d'une configuration élargie, à un moment historique où les représentations du monde basculent dans l'expérience même de la rivalité pour la conquête du monde. Les «jeux d'enfants» qui en résultent constituent un véritable bain de jouvence pour le Parti colonial et ils vont mettre durablement en cause des polarités classiquement établies (la guerre et la paix, le civilisé et le primitif, l'homme et le fauve), contribuant à faire vaciller des frontières capitales dans un imaginaire où la sensorialité aux aguets culbute les évidences de la tradition philosophique européenne. Cela ne peut manquer de nous donner à penser gravement le champ de ces pratiques ludiques généraleConclusion Je ne cache pas mon embarras au terme de cette enquête, les faits révélés ici risquant de susciter des interprétations hâtives et des généralisations erronées. Certains ne manqueront pas de voir dans le succès croissant des modes d'éducation au plein-air, dans les années 20 et 30, le signe de la réussite d'un complot, la conclusion en droite ligne d'un machiavélisme fondateur. Or ceci ne peut pas être soutenu car tout indique qu'après l'échec de la tentative du «montage» dont nous avons parlé, les instances militaires n'ont guère porté d'attention au scoutisme jusqu'à s'en désintéresser quasi-complètement, me semble-t-il, après la première guerre mondiale. Il convient donc de mettre rigoureusement en garde contre la tentation de projeter l'ombre de l'état-major sur le développement institutionnel futur des mouvements de jeunesse29. ment considérées comme dérisoires3o. La montée en puissance de ces simulacres d'aventure dans les années 20-30 doit être interprétée à l'aune de l'attrait suscité par ces pratiques étranges, car il faut se rendre à l'évidence: cette vague a été portée par le désir des adolescents. Autrement dit, l'effort d'analyse - qui serait rapidement infructueux si on cherchait la «cause» du phénomène dans une manipulation politique somdu côté de la maire - doit s'orienter recherche des conditions corporelles et psychiques qui rendent possibles l'investissement social d'une telle thèmatique mouvements de masse. dans des

mieux signifier l'enjeu symbolique que représente la direction de cette entreprise qui pouvait sans doute apparaître, au début de cet article, anodine et innocente?

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29Dans ce processus, ce sont les rivalités confessionnelles qui jouent un rôle structurant. On peut se rapporter aux travaux de Philippe Laneyrie et de Christian Guérin pour le mouvement catholique et d'Arnaud Baubérot pour la dynamiqueprotestante. 30Cette orientation de recherche incite à relire très attentivement l'œuvre d'Hannah ARENDT et tout particulièrement «Les origines du totalitarisme", Points, Politique, Ed du Seuil, 1984.

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Pedagogy of the enactment
With Baden Powell, adventure steps out from the pages of the book to become the organisational principle of youth "on the move". The method, based up on colonial practice and nurtured by an imaginaryexotic, quicklyattracts English

Eine Padagogik der Vortauschung : die Erfindung der Pfadfinderbewegung (1900-1912).
Mit Baden-Powell verlasst das Abenteuer die Romanseiner Jugend phare und wird zum Organisationsprinzip "in Bewegung".

Seine Methode, die auf Kolonialpraxis Phantasie ernahrt und militari-

youth... and before long arouses the curiosity of the French military information services in England. Situated at the outposts of Franco-British geo-political

beruht und von einer exotischen

wird, verlockt schnell die Englische Jugend... erweckt bald die Neugier des Franz6sischen

rivalry, they set about producing a French version of

QJ

.

schen Nachrichtendienstes der "geopolitischen"

in England. Ais Vorposten Riva/itat padagogische

this surprising pedagogical

innovation. of the world becomes

franz6sisch-britischen

The enactment of the conquest an enthralling geo-symbolic

wird er versuchen, diese überraschende Innovation FranziJsisch umzuselzen. der Welteroberung "geosymbolischen" besseres

game of which an in-depth of the com-

Die Vortauschung

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study allows for greater understanding plexity of intercultural exchanges.

wird also zu einem spannenden liel dessen gründliche Sludie ein des innerkul-

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Una

Verstandnis der Kompliziertheit erm6glicht.

lurellen Auslausches

pedagog,a del simulacro:
deI Movimiento Scout

la invenciôn

(1900 - 1912)
Con Baden Powell, la aventura se escapa dei ambito de la novela para Ilegar a ser el principia de organizaci6n de una juvenlud en "movimiento". Su método, basado

en una practica colonial y nutrido par un imaginario

:.J
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ex6tico, seduce rapidamente a la juventud inglesa... y no tarda en suscitar la curiosidad de los servicios franceses de inteligencia militar en Inglaterra. Situados en la vanguardia de la rivalidad "geo-polftica" francobritanica, intentaran traducir al Francés esta sorprendente innovaci6n pedag6gica. El simulacra de la conquista dei mundo se vuelve entonces una apuesta "geo-simb6lica" cuyo estudio profundizado complejidad apasionante

permite entender me jar la interculturales.

de los intercambios

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L' av~ntur~

n' ~st-~II~ qu' un~ mod~ ?
par Daniel DENIS
abordable) constituant un marché des sensations fortes dont rend compte en particulier l'extraordinaire développement de l'usage du vélo «tout terrain» ou de la moto «trial». Ce miroir du monde est, enfin, tendu à nos métropoles saturées et l'invasion urbaine des «4/4» en traduit ironiquement l'enjeu imaginaire : pris dans le sablier des heures de pointe, les héros du périphérique rêvent sans doute à des «portes» où Timimoun, Agadès et Gao remplacent avantageusement celles d'Orléans, de Montreuil ou de Clignancourt. Enfin, chapeau de broussard, saharienne chic ou gilet multi-poches jungles impénétrables de globe-trotter, les et les espaces infinis

Chacun peut le constater il existe un engouement contemporain pour l'aventure. Les formes en varient constamment mais le mouvement général qui s'esquisse vers 1980 ne cesse de se développer et de s'inscrire en filigrane pour signifier nombre de nos pratiques et de nos représentations actuelles. Le retentissement des grands raids automobiles a-t-il tendance à s'estomper, le suivi fébrile des courses au large prend le relais: suspendu à de grandioses opérations de sauvetage dans les parages inouïs de l'Antarctique, l'hémisphère Nord «communie» à sa manière avec le Sud. En marge de ces actions spectaculaires, mais de façon peut-être plus significative encore, un tourisme nouveau élargit son audience, faisant d'inaccessibles mythes de destinations désormais familières. Tibet, Patagonie, Namibie sont autant de «Terres d'aventure" très consciencieusement balisées, en vérité, à l'intention d'arpenteurs paisibles qui, sans le moindre risque, partagent l'émotion des explorateurs et des conquérants. Pour les moins fortunés, les Pyrénées (ou l'Aveyron) multiplient les offres et vantent une sauvagerie tout aussi grandiose (et plus

nous habillent ici même: une mode, l'aventure ? Oui, sans doute, et d'aucuns hausseront les épaules, pensant inutile d'attacher une signification particulière à ce qui est éphémère et dérisoire par définition. D'autres, au contraire, refuseront de s'étonner, interprétant cet engouement si manifestement actuel comme le signe évident d'un besoin latent. Que le thème de l'aventure soit éternel, qui peut le nier? Du voyage en Occident de Si Yeou Ki à Joyce en passant par l'Odyssée, les Mille et une nuits ou Don Quichotte, l'aventure est au principe même de la littérature. On soutiendra pourtant ici une manière 19

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