L'eau comme fait social

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Ce livre propose de montrer qu'avant d'être une oeuvre de génie civil, la gestion de l'eau est surtout une construction sociale. Dimension trop souvent oubliée. Ce livre montre comment l'eau s'immisce dans les conflits d'intérêt, dans les oppositions de force, et est aussi un instrument de résistance. Sa gestion reste un objet de pouvoir sur les sujets, leurs activités et leurs imaginaires. Si partager l'eau c'est partager le pouvoir, posséder l'eau c'est aussi posséder son pouvoir.
Publié le : jeudi 1 septembre 2005
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EAN13 : 9782336254203
Nombre de pages : 186
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L'EAU COMME FAIT SOCIAL

Collection Sociologies et environnement
dirigée par Salvador

JUANet Michelle

DOBRÉ

Le « progrès» est aussi progrès d'une menace de plus en plus exportée vers les pays les plus dépendants. Trop peu de travaux sociologiques émergent pour rendre intelligibles les tendances profondes d'une société à la fois plus inhumaine, plus dangereuse pour les équilibres du milieu et plus riche. La collection Sociologies et environnement est née de ce constat. Certes, selon le mot du poète Hôlderlin, avec la menace croit ce qui sauve, mais seule une conscience informée des risques et de ce qui provoque la dégradation tant de la qualité que des conditions de vie est susceptible de se concrétiser en réformes humainement supportables et socialement admissibles... Dans une perspective socio-anthropologique et critique, tant des questions d'environnement global que d'écologie urbaine et de vie quotidienne, en articulant les interprétations théoriques et les résultats empiriques, la collection Sociologies et errvironnement entend participer à l'émergence de cette conscience sociale. Elle présente aussi les alternatives portées par les mouvements sociaux et les pratiques de résistance contestant le productivisme ou la domination des appareils technocratiques.

Ouvrages parus dans la collection:

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La société inhumaine (Salvador JUAN), 2001 La vie contaminée (Frédérick LEMARCHAND), 2002 L'écologie au quotidien (Michèle DOBRE), 2002

Conditionset genres de vie (dirs. S. JUAN& D. LE GALL), 2002
La vie associative à Saint-Lô (Stéphane CORBIN), 2003 CPNT, entre écologisme et poujadisme (Céline VIVENT), 2005 Genres de vie et intimité (dir. Didier LE GALL), 2005 Ecologisme et travail (Gérard BOUDES SEUL), 2005

Corinne Berger Jean-Luc Roques

L'EAU

COMME FAIT SOCIAL

Transparence et opacité dans la gestion locale de l'eau

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

FRANCE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Des mêmes auteurs: J.-L. Roques, La petite ville et ses jeunes, Paris, L'Harmattan, 2004.

http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8657-X EAN : 9782747586573

Remerciements

Nous tenons à remercier Salvador Juan et Michelle Dobré pour leurs précieuses remarques et leur soutien dans la publication de ce texte. Toute notre gratitude va à Philippe Berger, Yves de RibeaupieITe, Marie-Claude Dugos, Françoise Léger, Véronique Prangère et Jean Roques pour leurs lectures et leurs conseils. Nous remercions la mairie et le SIAEP de Lussan pour nous avoir laissé le libre accès aux archives municipales et syndicales.

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INTRODUCTION
« Au lieu de traiter la nature comme un objet dont il est possible de disposer techniquement, on peut aller à sa rencontre comme celle d'un partenaire dans une interaction possible». 1. Habermas, La technique et la science comme idéologie.

Ce travail porte sur l'eau. Mais, c'est en mobilisant la dynamique des identités locales que nous nous attacherons à montrer que sa gestion peut avoir des significations bien particulières. L'idée même de partage de l'eau pose alors un problème. L'eau est un élément fondamental qui hante toutes les cultures humaines (Cario, 1995 : 7). Mais nos sociétés modernes ne se regardent..elles pas dans son miroir au risque de s'y perdre, comme Narcisse en son temps? La pléthore des articles, des colloques et des livres qui sont consacrés à l'eau montre à quel point les enjeux actuels sont associés à cet élément. En observant quelques chiffres, ceux-ci dénotent cette abondance. Si la Bibliothèque Nationale de France propose 5.814 entrées, un simple regard sur internet met en évidence plus de trois millions de sites. Un journal quotidien comme Le Monde augmente la quantité de ses articles sur 9

l'eau de manière exponentielle. Entre 1987 et 1990 le nombre de ceux-ci était de 6.194, pour passer dans la période 1999 et 2003 à Il.113 papiers. On pourrait se demander immédiatement d'où vient cette frénésie? Pourquoi, en l'espace d'une décennie, l'eau est-elle devenue aussi centrale? Peut-être que la situation devient de plus en plus limpide, car la planète est sur le point de manquer d'eau douce (Barlow & Clarke, 2002: Il). Peut-être que cette situation n'est pas si évidente car la définition de l'eau, par certains égards, est bien plus complexe qu'il n'y paraît, tant sa gestion est, depuis longtemps (Amougou, 2001), un cassetête pour les pouvoirs politiques. L'eau ne porte-t-elle pas en elle IDle intense ambivalence? Elle instaure la vie, mais provoque la mort. Elle est propre, mais sale. Elle est parfois mise en valeur quand elle est naturelle. D'autres fois, c'est l'inverse. Elle est condamnée quand elle devient sueur, salive, urine. Elle naît dans les sources et devient source de dynamisme, source de vie. C'est le bain de jouvence. Elle est, à l'opposé, à l'origine de peur et d'angoissel. Lorsqu'elle est calme, elle rassure et inspire. Lorsque son intensité devient trop importante, si la tempête est trop forte, c'est l'inondation, la vague, la destruction; dans ce cas, elle perturbe. L'eau est alors aussi bien liaison que séparation. Le lavoir ou le canal évoquent le partage et le lien. À l'opposé, le fleuve, le détroit imposent bien souvent une frontière. Nous retrouvons dans ces contradictions, le partage des eaux, symbolisé par Moïse et l'exode. L'eau est donc un élément de partage et de scission, mais aussi de partage et de lien. Lorsqu'on s'intéresse à la question de l'eau, on peut relever plusieurs âges. Pour chacun de ces moments de l'histoire, l'eau est appréhendée, représentée, utilisée de manière différente. Toutefois et pour synthétiser, on pourrait admettre qu'il y ait deux contextes. Le premier est ce que l'on peut appeler cosmologique ou cosmog onique, fait référence à la
1 En hébreu, l' ceil et la source sont désignés par le même mot « ayin ». 10

représentation d'un monde mystérieux et à un univers mythique. Cela recouvre le culte des fontaines, ou des sources. La même forme de représentation renvoie à un ensemble de symboliques, comme l'exemple de l'eau baptislnale qui lave des péchés. L'idéal que recouvre cet âge est magique et religieux. On croit aux nymphes, aux fées, aux vouivres. On imagine la belle au bain (Kelen, 2000). On croit surtout à l'esprit de l'eau et à sa sagesse (Bachelard, 1942). La seconde approche renvoie à un âge scientifique, puis bureaucratique. C'est l'univers de la rationalisation où la nature est désenchantée. Petit à petit, l'homme (occidental) va faire la conquête de cette ressource et ne l'appellera plus eau, mais «H20)}. Il va l'apprivoiser, puis l'utiliser pour enfin la dominer. L'idéal se veut productiviste et l'eau est fortement sécularisée. Quoi de plus banal que d'ouvrir un robinet. Les seuls esprits qui hantent la ressource sont les bactéries. La ligne de partage entre ces deux visions est-elle si nette que cela? La « Civilisation» est-elle véritablement passée d'une conception à une autre? Malgré sa rationalisation croissante, la définition de l'eau pose toujours un problème. Il existe toujours un angle de friction entre les deux conceptions générales. Celle qui considère l'eau comme Res Extra Commercium, c'est-à-dire hors de portée du commerce. Ici, l'eau est sacrée. Celle qui admet que l'eau est une ressource comme une autre et peut être considérée comme profane et donc objet de commerce. Tout cela renvoie à l'ambiguïté;! à la variabilité, au double sens de la notion de partage, et à l'existence d'un angle mort, non visible. Il désigne l'action de diviser en partie, mais aussi le fait d'avoir en commun. On peut admettre qu'il existe aujourd'hui trois discours sur l'eau. Le premier est scientifique et technique. Le second est juridique et politique. Le dernier est économique et social. Tous ne portent-ils pas en eux cette ambivalence relative au partage de l'eau? L'angle qui met en évidence la mise en commun et l'angle qui met en perspective la partition. Il

Tout d'abord, on peut admettre que l'eau devient l'affaire des scientifiques mais aussi des techniciens. Elle propose un panorama commun. Depuis Lavoisier, la mesure de la composition chimique de l'eau conduit à la formule élémentaire H20. De plus, on admet couramment qu'il existe trois états de l'eau (Matricon, 2001 : 14). Entre l'état solide, comme la glace, et l'état gazeux, comme la vapeur, l'eau liquide est un état intermédiaire, une sorte de parenthèse. Il est encore facile de se représenter une molécule qui est formée de deux atomes d'hydrogène et d'un atome d'oxygène. Il est simple de voir ou de toucher ces divers états. Ainsi, la qualité de l'eau peut être appréciée par les sens. On peut définir sa couleur, son odeur, sa saveur, mais aussi sa température. Il est nécessaire d'ajouter, dans cette évaluation, la turbidité qui définit l'état d'un liquide trouble. La représentation donnée par la science s'inscrit dans une forme d'universalité, et développe une définition commune qui devait, dès le 18èmesiècle, favoriser le bien-être, l'hygiène et la santé. Or, progressivement, au-delà de ce sens commun, l'activité technique va analyser, décomposer, décortiquer l'eau. Pardelà les découvertes, l'eau est défmie par sa qualité, notamment lorsqu'elle est consommée. Cette qualité est appréhendée par des indicateurs objectifs de plus en plus fins, qui mesurent la ressource en termes de limites. Outre les sens, un second type d'évaluation a été mis en place. Pour ce qui est du minéral, des substances sont tenues pour indésirables dans l'eau, comme les nitrates. D'autres voient leur taux fixé comme la teneur en fer, en cuivre ou en fluor. Enfin, certaines substances sont considérées comme toxiques. Le mercure et le plomb étant de la liste. Pour le vivant, il existe des paramètres micro-biologiques. Il s'agit ici de préciser le volume dans lequel on peut accepter de trouver un seul germe pathogène comme les salmonelles et les streptocoques. Cette description, loin d'être exhaustive, pose le problème de l'excès des paramétrages liés à l'analyse de l'eau. Elle permet de déceler des quantités extrêmement faibles de substances chimiques. Or, une pollution peut être éphémère, apparaître 12

rapidement, puis se diluer rapidement. Les variables sont si nombreuses que la sûreté visée peut échapper à toute crédibilité. Ne dépend-elle pas de la fréquence et de l'étendue des contrôles? La définition de l'eau s'éloigne des préoccupations quotidiennes pour entrer dans le domaine de la spécialisation. Toutefois, ces diverses approches ne peuvent, à elles seules, expliquer les processus complexes et interactifs qui président aux relations entre l'eau, la nature et les interventions humaines. En particulier, une approche basée sur les sciences naturelles, bien que riche en enseignements sur les processus physiques et chimiques à l'œuvre dans l'exploitation et le développement des ressources en eau pour l'usage humain, a quelques difficultés pour expliquer le contenu social de la gestion de l'eau. Elle a aussi des soucis pour suggérer quel est le réseau institutionnel requis pour pouvoir assurer une bonne gestion de cette ressource (Ahmed, Dixit & Nandy, 2002). Ensuite, l'eau est une affaire politique et juridique à la fois. La loi du 3 janvier 1992, dite «Loi sur l'eau », a reconnu pour la première fois la valeur juridique de la ressource hydraulique et l'a fait entrer à l'âge du droit. Dans son article 1er, ce texte insiste sur l'idée que «l'eau fait partie du patrimoine commun de la nation ». L'eau entre dans une forme de mise en commun du bien, dans ce grand tout. La loi aspire à l'aménagement de la ressource et à la réglementation des usages. Sans parler des aléas climatiques2, elle tente de prévenir les pollutions. Elle codifie le traitement des eaux.
2 Les collectivités doivent se préserver des aléas de l'eau. Il est nécessaire de rappeler que la dernière décennie a vu se multiplier les catastrophes naturelles dues aux inondations. En effet, depuis le début des années 1980, date d'entrée en vigueur de la loi dite « cat nat », 80 % des communes de métropole et d'outre...mer ont été touchées par une catastrophe naturelle. En cel~ depuis 1995, les communes sont invitées à dresser des plans de prévention des risques naturels, destinés à aménager les zones à risques. Or seulement 20 % des communes se sont jusqu'à présent dotées d'un outil pour minimiser les risques, et cet engagement est bien relatif puisqu'en juin 2001~ seules 7 919 communes (à peu près une sur cinq), étaient dotées d'un PPR Voir à ce titre Maës, Lepart & Jouadin (2002 : 36...51).

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Elle énumère les sanctions liées au non respect de la réglementation. L'évolution du droit de l'eau s'analyse comme un contrôle de plus en plus serré de l'usage de la ressource et devient ml enjeu de préservation. Les collectivités locales sont amenées à préserver la qualité de l'eau malgré la progression de l'urbanisation. Lorsqu'il y a localement une urbanisation3 croissante, il existe corrélativement une demande croissante d'eau, et une offre à laquelle doit répondre la collectivité. Dans ce sens, la nouvelle loi «Solidarité et Renouvellement Urbain» (ou loi SRU) du 13 décembre 2000, propose des outils aux politiques d'urbanisme tant au niveau intercommunal que communal. Ce texte pose un certain nombre de principes s'imposant aux documents d'urbanisme et s'articulant autour de trois grands axes: le respect des objectifs du développement durable, l'équilibre entre les moyens de transport et la gestion des eaux, l'utilisation économe des espaces naturels et la préservation de la qualité de l'eau. Ainsi, le Schéma de Cohérence Territoriale (ou SCOT) qui succède au schéma directeur, définit les grands objectifs d'aménagement et d'urbanisme et devient un véritable document de planification stratégique, avec pour objectif premier une meilleure organisation des aires urbaines. Pour éviter les problèlnes de développement anarchique à la périphérie des agglomérations les plus importantes et sur le littoral, le code de l'urbanisme prévoit qu'en l'absence d'un SCOT applicable, les zones naturelles et les zones d'urbanisation future, délimitées par le Plan Local d'Urbanisme des communes, ne peuvent pas être ouvertes à la construction. Toutefois, si l'eau est incluse dans un patrimoine commun, force est de constater qu~ene est toujours liée à un régime d'appropriation que l'activité juridique ne dément pas. En France, il existe un système de tension net entre une
3 L'urbanisation est bien souvent liée au problème récurrent de la politique du logement à but nécessairement social. Le 15 septembre 1995, la Cour d'Appel de Paris, dans une affaire dite de la rue du Dragon, a jugé que le droit au logement est considéré comme un droit fondamental et un objectif à valeur constitutionnelle. Voir pour cela Pavia (1997 : 99-114). 14

structure administrative centralisée d'une part et d'autre part l'inviolabilité de la propriété privée (Baraqué, 1990). Qu'elle soit le fait de particuliers ou celui des collectivités locales, l'eau rencontre inéluctablement le droit de propriété et la terre semble faire le droit de l'eau. La symbolique de la fontaine, qui marquait la vitalité et la puissance de la cité (Goubert, 1986), se retrouve aujourd'hui dans les divers jeux d'eau, qu'ils soient publics ou privés. Loin de l'imaginaire égalitaire du texte qui tente d'éviter tout cloisonnement4, l'eau reste en cela attachée à une dimension particulariste. Ainsi, le discours politique et juridique porte en lui une intense ambivalence. Enfin, on peut relever le discours de l'économique et du social. Il met en exergue le bien vital. En près de 150 ans, la logique des compagnies de l'eau n'a pas varié. L'idée de bien commun est le premier principe apparent qui fonde leurs activités. En 1853, la Compagnie Générale des Eaux annonce que ses services pourraient favoriser l'embellissement et la salubrité des villes et des campagnes. Le fait de pourvoir en eau potable ces divers espaces permet de faire œuvre d'utilité publiques. L'entreprise qui se constitue ne prétend donc pas être là pour en tirer du profit, mais pour rendre service à la société. Dans le même registre, en 2004, l'approche est bien similaire. Regrettant que nombre d'individus n'aient pas encore accès à l'eau potable, dans le monde, la mobilisation du secteur privé est indispensable pour « apporter ces services aux plus démunis)} (Fry, 2003: 15). L'industrie de l'eau recouvre ici toute une entreprise morale qui répond à l'idée d'accès à l'eau pour tous. Elle valorise l'eau. Si pour les uns elle met en évidence les besoins vitaux, pour les autres elle favorise l'avènement du bien-être. Cette industrie de l'eau est à la source de nouvelles formes communes de consommation. Après les Trente Glorieuses, on voit émerger la société des
4 On peut faire référence à l'ouvrage de Rosanvallon, relatif au modèle folitique français, (2004). Création de la Compagnie Générale des Eaux autorisée par le décret impérial du 14 décembre 1853 précisée par Goubert (1986 : 177).

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loisirs avec l'avènement de la plage, de la neige, du rafting. Elle est source de jeunesse du corps. Elle va ainsi structurer cette société du temps libre et favoriser, pour certains, une forme d'effervescence sociale. Mais l'eau dans ce discours ne relève pas uniquement du bien commun et vital. Elle est happée par l'activité commerciale et la loi du marché. Elle devient source de profits grandissants. C~est une richesse potentielle qui est convoitée par de grands groupes opérateurs comme Vivendi, SuezLyonnaise des Eaux, SAUR (Société d'Aménagement Urbain et Rural) et la CISE (Compagnie Internationale de SetVices et d'Environnement). Dans ce jeu d'appropriation de la ressource, il existe bien un appétit vorace des multinationales sur le marché de l'eau (Maris, 2002). Cet idéal de partition favorise l'appropriation. Ce sont les parts de marché qui imposent de nouvelles actions commerciales. La mise en place d'un jeu de distinction avec l'installation des piscines, la mise en service du nettoyage des véhicules, la nécessité absolue d'arroser des jardins. L'impérieuse activité économique met en place un système dont l'ambiguïté s'inscrit entre une communauté d'intérêts et des intérêts particuliers. On peut admettre à la suite de ce rapide exposé, sur ces trois discours, que la définition de l'eau et sa gestion deviennent bien complexes. En entrant dans l'ère de la technique, du droit et de l'économique, on peut se demander si la gestion de l'eau n'a pas submergé l'activité de l'homme? Elle est devenue tout à la fois un produit de consommation sous surveillance et une affaire bureaucratique, c'est, pourrait-on dire; l'affaire de l'État. Elle est en même temps réglementée, protégée et enjeu de préservation; mais encore un bien écologique. Cette volonté de normalisation entraîne bien des contradictions. Lors d'un entretien réalisé avec le maire d'une petite commune rurale ce sentiment d'impuissance paraissait bien sensible. Cet élu nous affirmait que tout était géré « en haut» et qu'il n'avait de fait aucune autonomie, ni marge de manœuvre. Pourtant, la gestion de l'eau, reconnue comme un « service public », en France, fait 16

de la commune un acteur majeur. Les questions qui se posent sont multiples. Elles vont de celle de son appartenance: peut...on se qualifier «propriétaire de cette ressource »1 À celle de la qualification pour gérer l'eau: qui peut mieux gérer qu'un autre cette ressource? Et malgré cette rationalisation croissante, l'eau est-elle totalement désenchantée? N'a-telle pas gardé cette puissante faculté de fabriquer de l'imaginaire? À partir de ce constat fait d'oppositions et de contradictions, nous avons voulu pointer notre regard ailleurs. Bien loin des grands chantiers, des imposantes conférences, des considérables ouvrages, notre analyse portera plutôt sur ce qui POUlTait paraître banal et ordinaire6. Mais le banal et l'ordinaire ne sont-ils pas là pour nous replacer dans une dimension plus quotidienne? L'eau ne fait-elle pas partie aussi de cet ordinaire et de ce quotidien? En cela, la présente étude s'intéressera à une petite commune du département du Gard. La question est de savoir comment Lussan gère l'eau, son eau?

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Le local a longtemps été suspecté de conservatisme, assimilé à la

tradition et à l'intérêt particulier (Galissot, 1908: 45). Certaines tentatives pour analyser le local apparaissent entre les années 1940 et 1960. Elles portaient sur des monographies de village: c'était les Community studies. Le local, tombé en désuétude au profit d'analyses pl us « macro» et sous les coups de boutoir du structuralisme, semble émerger à nouveau. Il sort petit à petit de son oubli et refait son apparition. Il est reconsidéré tout en devenant parfois obj et fétichisé (Abeles, 1993). Sans vouloir se référer au «Small is beautiful », nous dirons que le local a sa spécificité, par le biais de relations concrètes et de proximité, d'interactions quotidiennes qui renvoient à un espace connu (Simmel, 1908 : 45). Le local s'inscrit dans la vie de tous les jours, dans la connaissance qu'en ont les gens, dans cette visibilité de l'autre, dans un contexte de co-présence (Giddens, 1994: 86), dans ces réseaux qui consolident dans le temps les contacts, dans cette situation corporelle qui met chacun dans une place particulière et unique. C'est une scène où se produit quelque chose. Mais loin de voir un espace idyllique, c'est un espace de négociations, de contradictions, de conflits et de compromis parfois instables.

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Cette eau fait référence à un espace particulier, à un milieu typique. Les activités qui lui sont liées sont techniques, politiques et économiques. Les usages y sont très divers et recouvrent là le loisir, ici la production agricole. Toutefois, lorsqu'on ouvre un des rares ouvrages qui traitent de cette commune, on est frappé par cette première phrase introductive: «Le lussanais qui dans un songe extraordinaire arriverait à voir ce qu'était sa contrée, il y a seulement quelques millions d'années apercevrait autour de lui (...) de l'eau partout» (Bethunes, Bouras, Loucif-Maheux & Maheux, 1992 : 7). Ici, l'eau se rapporte au rêve, à l'éternel, au symbolique. Elle se cristallise dans l'au-delà. La commune de Lussan participe alors au double partage de l'eau. Le premier renvoie à une activité rationalisée. Or, celle-ci touche d'un côté à ce qui est commun, le service public, d'un autre côté à ce qui fonde des appropriations différentielles et des facturations « séquencées». Le second partage s'immisce dans une activité emblématique, avec d'un côté ce qui englobe les individus qui font partie de la mémoire commune, de l'autre ce qui sépare ceux qui n'ont pas accès à cette histoire commune. Il serait possible de nous poser la question: pourquoi choisir la commune de Lussan? Nous pourrions rétorquer: mais pourquoi pas Lussan? Nous avons effectué dans plusieurs communes du Gard des enquêtes portant sur les jeunes, les femmes, les chômeurs, les entreprises. Nous avons procédé à des comparaisons, à des liaisons statistiques. Mais tout cela procédait d'une vision relativement éclatée, en catégories, en lieu~ en techniques diverses. Au milieu des années 1990, nous avons eu l'idée de réaliser un film avec l'école du bourg. Ce film aurait permis de fixer un « instant» de l'histoire de la commune. Mais ce projet est resté lettre morte. Pourtant, à bien y repenser, l'origine de ce travail renvoie à ce même dessein. Capter la dynamique de l'instant et en comprendre les rouages. Car ici, comme dans bon nombre d'endroits, il y a une part d'humanité. Tout se mélange. Le beau et le laid, le faible et le fort, le grand mais aussi le petit (Laplantine, 18

2003 : 31). Notre désir n'est donc pas de revisiter de façon nostalgique une époque révolue, mais de mettre en évidence que bien des éléments du global se retrouvent dans ce local qui semble si commun et si particulier. Parler d'une petite commune et de son eau renvoie alors à un double enjeu. Le premier est d'ordre méthodologique. En partant d'un cas, d'une petite entité, nous pensons qu'il est possible d'induire des éléments plus généraux. La méthode est plutôt centrée sur une étude monographique d'une unité concrète. Pour cela, nous avons porté une grande attention à ce que les Canadiens appellent de manière poétique la cueillette des données. Ainsi, pour ce genre de travail, rien ne peut remplacer ce que Le Play nommait le dévouement à la vérité. Nous avons utilisé, pour appréhender ce village, des données statistiques. Celles-ci proviennent plus particulièrement de l'INSEE. De plus, nous avons réalisé dans le milieu des années 1990, une analyse statistique de la commune (Berger & Roques, 1994). Pour cela, nous avons interrogé cent personnes (soit environ un quart de la population). L'objet portait sur l'information et la participation en milieu rural. À partir d'un questionnaire fermé d'une vingtaine de questions, nous désirions connaître le type d'information que recevaient les habitants et comment ils les obtenaient. Ensuite, nous voulions savoir s'ils participaient aux affaires de la commune et s'ils souhaitaient y participer. Enfin, nous leur avons demandé en quelques mots de défmir leur village. C'est donc cette base d'enquête que nous utiliserons. Au-delà de ces données quantitatives, nous avons utilisé des traces écrites. On pourrait englober cette quête sous l'appellation d'historiographie locale. C'est à partir de quelques textes d'historiens ou de géographes locaux que nous avons pu situer Lussan dans le temps et dans l'espace. Puis, nous avons recherché, dans les archives municipales et syndicales, des éléments permettant de saisir la façon dont les habitants de Lussan vivaient, mais aussi géraient et gèrent l'eau, leur eau. Enfin, pour terminer cette approche monographique, nous avons effectué des entretiens avec des personnes du village, et des 19

communes des environnantes. Cela nous a permis de valider ou d'infirmer certaines de nos hypothèses. Le deuxième enjeu tient sur notre approche transversale. En comparant les évolutions, les changements et les transformations de cette localité, nous proposons de faire une lecture historique qui évitera toute forme de naturalisation de ce local. L'objet est alors de montrer qu'il n'existe pas une fracture entre action et imaginaire, mais que ces deux conceptions peuvent être liées. Les activités politiques, économiques, techniques, s'entrecroisent avec les images et les représentations. L'eau constitue un milieu complexe et fragile, à la fois ressource et écosystème, sur lequel s'exerce de multiples usages (Sironneau, 1996) mais aussi de multiples imaginaires. La gestion inventée et la définition de cette ressource sont entre les mains de l'homme, mais aussi dans ses rêves, dans ses fantasmes et dans ses idéaux. Aussi ne pourrions-nous pas dire qu'avant d'être une œuvre de génie civil, la gestion de l'eau est une construction sociale? Débutons par un premier constat relatif à cette petite commune. Pendant des temps immémoriaux, les sources, les puits, les citernes étaient les seuls moyens pour les habitants de s'approvisionner en eau. L'eau était à tous et pour tous. Ce n'est qu'au début des années 1960 que voit le jour le syndicat de l'eau. Jusqu'à la fin des années 1970, il fonctionne de manière autonome en régie directe. Toutefois, à partir de 1979, il délègue à deux reprises sa gestion à des sociétés fermières. Ces deux compagnies vont se succéder. Puis en 1998, la commune rompt son dernier contrat d'affermage. La régie publique redevient gestionnaire de l'eau. Le syndicat se reconstruit et opte pour un modèle de «gestion collective». La question qui se pose est alors de savoir pourquoi en l'espace de quarante ans, l'eau a fait l'objet de ce que l'on pourrait nommer une révolution. Elle est passée en effet de main en main, pour revenir entre les

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