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L'échange

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349 pages
L'échange est sans doute le terme qui exprime le mieux le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui. Il évoque tant l'univers de la Toile que la complexité des réseaux qui permettent les échanges en temps "quasi" réel. Les nouvelles technologies de la communication n'ont peut-être rien apporté de plus à la réalisation des échanges que la notion de vitesse. L'échange produit depuis toujours, quelque soit sa nature, une transformation profonde des sociétés, des personnes, des objets, des rituels.
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Sous

la direction de

John TOLAN

L'échange

Journées de la Maison des sciences de l'homme Ange-Guépin

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Brigitte ALBERO, Monique LINARD, Jean-François ROBIN, Petite Fabrique de l'innovation à l'université, Quatre parcours pionniers, 2008. Françoise DUTHU, Le Maire et la Mosquée, 2008. Jérôme CIHUELO, La dynamique sociale de la confiance au cœur du projet, 2008. Vocation Sociologue, Les sociologues dans la Cité. Face au travail, 2008. Catherine LEJEALLE, Le jeu sur le téléphone portable: usages et sociabilité, 2008. François Etienne TSOPMBENG, Le travail salarié et les instances de régulation sur les hauts plateaux de l'Ouest Cameroun (1916-1972). Configuration historique et éléments d'interprétation sociologique, 2008. Michel WARREN, L'école à deux ans en France. Un nouveau mode de gestion de la chose publique éducative, 2008. Philippe LYET, L'institution incertaine du partenariat. Une analyse socio-anthropologique de la gouvernance partenariale dans l'action sociale territoriale, 2008. Roland GUILLON, Essai sur la formation sociale des œuvres d'art, 2008. Michèle PAGÈS, L'amour et ses histoires. Une sociologie des récits de l'expérience amoureuse, 2008. Dan FERRAND-BECHMANN, Tribulations d'une sociologue. Quarante ans de sociologie, 2008. Marko BANDLER et Marco GIUGNI (dir.), L'altermondia/isme en Suisse, 2008. Philippe HAMMAN (dir.), Penser le développement durable urbain: regards croisés, 2008. Juliette SMERALDA, La société martiniquaise entre ethnicité et citoyenneté,2008. Juliette SMERALDA, L 'lndo-Antillais entre Noirs et Békés, 2008.

MAISON DES SCIENCES DE L'HOMME ANGE-GUÉPIN

L'échange
Séminaire Le lien social
Organisé par

L'Équipe de recherche sur les échanges dans la Méditerranée antique et médiévale (EREMAM)

N antes les 21 et 22 mai 2007

Directeur

de publication

John Tolan
Textes rassemblés et présentés par

Fabienne Le Roy

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN, 2009 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http;/ /www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@Wanadoo. fr ISBN: 978-2-296-07431-6 EAN : 9782296074316

Introduction
John TOLAN*

L'échange fait partie du vocabulaire de base de maintes disciplines: échanges monétaires, échanges épistolaires, échanges cellulaires, échanges culturels, échanges d'idées, d'élèves, de tirs, d'objets, de prières, de diplomates... Mais que veut-on dire par échange? Y a-t-il un phénomène commun derrière ces usages divers? Peut-on gagner en précision et en clarté en croisant le regard de diverses disciplines sur ce qu'est l'échange? L'échange, largement conçu comme un espace où se forment des interrelations, est tout à la fois action et résultat de cette action. Il a un rapport intime avec le développement des sociétés humaines, il est au centre de toutes les formes de communication, et par là même, véhicule des concepts multiples. Prenons, dans la biologie, l'exemple des échanges cellulaires - transfert de matière, passage de substances, substitutions d'éléments... -: l'échange implique la transformation du milieu. De quelle manière, dans quelles mesures ou circonstances, les échanges, de quelque nature qu'ils soient, modifient-ils les modes de penser le monde, les manières de vivre? Comment permettent-ils des avancées techniques, des découvertes scientifiques? Comment vont naître à travers eux de nouvelles formes d'expressions artistiques? Que deviennent les territoires avec la perméabilité des frontières, comment comprendre les notions d'appartenance à un sol, à une région, les notions d'identité nationale, quand les échanges sont devenus transnationaux?
* Professeur d'histoire à l'université de Nantes, Équipe de recherche sur les échanges dans la Méditerranée antique et médiévale (EREMAM).

9

L'ÉCHAl'\JGE

Réfléchir sur« l'échange », c'est tout autant s'intéresser à l'objet d'échange qu'à la relation qui s'instaure dans un temps et un contexte. De ces deux pistes (objet et mécanisme ou cadre de l'échange) découle une dernière dimension relative au résultat de cet échange, à ce qu'il consttuit. Quelle culture commune, quel savoir commun pourrons-nous construire autour de cette notion d'échange? Vingt-deux chercheurs se sont retrouvés à la Maison des Sciences de l'Homme Ange-Guépin de Nantes, les 21 et 22 mai 2007, pour partager leurs idées sur l'échange: doctorants, chercheurs et enseignants chercheurs, spécialistes d'histoire, de sociologie, de gestion, de droit, de linguistique, de littérature, de sciences politiques, d'ethnologie et des sciences de l'éducation. L'objet de ces deux journées était de confronter et comparer les points de vue, ou plutôt les différentes conceptions propres aux multiples disciplines représentées ainsi que leurs méthodes et modalités d'expériences dans la recherche. Un premier ensemble de chercheurs s'est intéressé au thème« Quand échanger c'est communiquer ». Gilles Lazuech a montré comment, lors d'entretiens de recrutement, lorsque l'on échange des informations, le candidat à l'embauche offre surtout une image de lui qui correspond aux attentes des recruteurs. Celui qui aspire à un poste de cadre doit se montrer compétent et dynamique, tandis que le chômeur qui cherche un emploi modeste doit masquer son expérience et minimiser ses compétences. Dans cet échange, celui qui joue son rôle de manière convaincante peut espérer obtenir une embauche. Toute une série de facteurs sociaux et personnels agissent dans cet échange, où les recruteurs en réfèrent volontiers au feeling: on « sent» ou on « ne sent pas» un candidat. Dans les suivis téléphoniques de commandes entte distributeurs et livreurs de meubles, l'affectif et le relationnel jouent également un rôle important, comme l'explique Nicolas Arnaud: le rapport entte collaborateurs des entreprises partenaires dépasse et peut même inverser ou annuler la relation d'autorité pouvant exister a priori, en instaurant (ou non) une relation de confiance. L'éclairage est mis sur la distinction entre échanges « pauvres» (qu'une entreprise pourrait déléguer à un système informatique) et échanges riches (qui impliquent une véritable réflexion sur des sttatégies d'entreprise). Yvon Le Gall explore l'échange communicationnel dans l'œuvre de Roger Martin du Gard, notamment dans sa correspondance. L'échange épistolaire est une manière. de se définir et de définir son œuvre - on le voit notamment . dans les lettres échangées avec Gide. Mais Martin de Gard doute de la possi10

Introduction

bilité de vrais échanges, puisque les dangers de la superficialité et du malentendu guettent. Parfois l'échange est un leurre. Le pèlerinage à La Mecque, image de communion idéalisée entre croyants venus du monde entier, se transforme, dans les récits désabusés des xxe et xxre siècles étudiés par Luc Chantre, en échange manqué: les Indonésiens restent avec les Indonésiens, et ne se mêlent pas avec les Marocains ou les Irakiens, sauf dans les lieux de l'échange commercial mondialisé que sont les boutiques de souvenirs. Une deuxième série de communications a abordé le thème « Quand échanger c'est consommer ». Véronique Guienne, avec trois doctorants en sociologie, a animé un petit atelier sur l'échange économico-sexuel. Comme l'explique Marion David, la définition de l'échange est au cœur des débats à propos de la légalité de la prostitution et des questions éthiques qui l'entourent. Pour les uns, la prostituée est un objet, passif, non consentant, d'un échange entre un client et un proxénète; cet échange est dénoncé comme une forme d'esclavage ou de viol tarifé, dont on demande l'abolition. Pour d'autres, au contraire, la prostituée agit en agent libre, disposant de son corps comme elle le souhaite, une « professionnelle du sexe» qui offre des services qui ne seraient apriori ni plus honteux ni plus choquants que d'autres services existants dans l'économie du marché. Par exemple, pour certains ethnologues, dans la tradition de Claude Levi-Strauss, la femme est souvent une monnaie d'échange entre hommes ou entre groupes d'hommes, y compris dans l'institution du mariage. Les communications de Nicolas Mauviel et d'Ans sou Sane apportent des nuances à ce schéma. Au Sénégal comme au Kerala, on pratique la dot. L'homme sénégalais la verse à sa promise ou à sa famille; par contre, en Inde, c'est la famille de la mariée qui la verse à celle du marié. On ne peut donc pas réduire cette transaction à un simple « achat» d'une femme ou d'un mari; la dot fait partie chaque fois d'un ensemble de pratiques censées protéger l'intérêt et l'honneur des deux partenaires de l'alliance. L'argent est souvent présent dans des échanges sexuels et maritaux, sans qu'il soit possible pour autant de réduire ceux-ci à de simples transactions commerciales. L'échange de denrées alimentaires joue également un rôle dans la construction d'une identité sociale, comme Benjamin Moulet nous le montre dans le cadre des échanges épistolaires entre membres de l'élite byzantine. Des hommes de l'aristocratie (laïque et ecclésiastique) s'envoient des lettres, accompagnées parfois de mets divers: poissons, miel, gâteaux, gibier, etc. Ces envois renforcent (ou créent) des liens d'amitié, et aussi confirment l'appartenance de l'expéditeur (et du destinataire) à une élite raffinée. Ce même désir d'appartenir à 11

L'ÉCHANGE

une élite consommatrice motive les clients des grands magasins et des supermarchés aux XIXeet xxe siècles, comme le montrent Ève Lamendour et Asmaa Sharif Les commerçants savent du reste créer une ambiance du bien-être qui encourage leurs clients à une consommation bovaresque, où l'objet ultime, inatteignable, serait moins le produit acheté qu'une certaine image de soi. n est clair qu'une optique purement marchande des échanges, même des achats dans un supermarché, ne rend pas compte de la complexité des motivations de l'acheteur. Nous avons pu le constater encore dans le troisième volet de communications,« Quand échanger c'est compter ». Ronan Le Velly montre que la simple définition du marché comme locusd'interaction entre hominesœconomicirationnels et calculateurs ne prend en compte ni la complexité ni la diversité de pratiques marchandes, qui varient considérablement d'une culture à une autre. Samuel Jubé nous rappelle le rôle central joué par les comptables pour définir et diriger les échanges commerciaux: des scribes sumériens aux notaires génois, aux comptables des états modernes; il montre l'évolution du contrôle des normes comptables qui, depuis une soixantaine d'années en France, passe progressivement de la sphère de l'État à celle des grands patrons d'entreprise. Jean-Louis Herman se penche sur l'aide internationale, souvent présentée comme acte désintéressé de charité des pays riches envers les pays pauvres. Mais généralement il s'agit d'un échange peu équilibré, dans la mesure où l'on attend du pays qui reçoit l'aide un certain nombre de contreparties: notamment l'ouverture des marchés à la concurrence internationale et surtout aux entreprises du pays donateur. Les mécanismes mêmes d'évaluation de la pauvreté et de la croissance sont biaisés; ils supposent la supériorité des structures économiques et sociales des pays donateurs et l'abandon progressif de celles du pays récepteur. Gilles Raveneau s'intéresse à un exemple bien particulier et fascinant à maints égards: les chasseurs de cristaux, qui recherchent, dans les Alpes, des cristaux dont la valeur marchande est fonction de leur taille et de critères esthétiques. Mais si on risque sa vie sur les parois rocheuses des montagnes, ce n'est pas uniquement par esprit de lucre, pour le profit économique; c'est bien plus sûrement par goût de la quête et du prestige associé aux trouvailles exceptionnelles, durement, héroïquement cherchées et découvertes. L'échange donne place à une réflexion sur la valeur de ce qui est échangé: ce qui est d'autant plus vrai quand il s'agit d'échanger non pas des denrées, mais des valeurs intangibles qui nous sont chères, la liberté contre la sécurité, comme le montre Pierre-Yves Marot. En effet, les préoccupations sécuritaires ont donné lieu à des lois qui permettent aux forces de l'ordre d'avoir accès plus 12

Introduction

facilement aux données personnelles sous diverses formes (informations provenant de caméras de sécurité, des cartes et comptes bancaires, des réseaux de téléphonie mobile, etc.). Ceci ne va pas sans provoquer questionnements et débats: jusqu'à quel point doit-on accepter ce sacrifice de liberté personnelle en échange de la sécurité collective? Les échanges transforment leurs participants. Ni agents totalement libres, ni objets passifs, nous nous trouvons souvent métamorphosés par les échanges auxquels nous participons, comme nous le voyons dans le quatrième volet des communications, « Quand échanger c'est transformer». Pour Prisque Barbier, l'échange est un lieu d'actualisation des identités: à travers les échanges communicationnels se construisent entre les participants des relations socio-affectives de distance ou de familiarité. Tout sujet parlant cherche à se construire une identité qui le différencierait, soit de l'identité qui lui est donnée par la situation de communication, soit en opposition à l'identité et au positionnement de l'autre, interlocuteur ou tiers du discours. L'utilisation en particulier du pronom « nous» permet à un locuteur de s'inclure dans le groupe qu'il spécifie, tout en désignant celui ou ceux dont il s'exclut: c'est un indice des constructions identitaires du groupe. Les échanges intellectuels permettent non seulement la diffusion du savoir, mais aussi la création des liens transculturels entre élites intellectuelles. C'est notamment le cas en Méditerranée médiévale, comme nous le montrent les communications d'Antony Vinciguerra et de Maria-Jesus Viguera. Le premier s'est penché sur les pratiques alchimiques, où échanges intellectuels et commerciaux se confondent: en effet, en alchimie (comme du reste en pharmacologie), la transmission des idées est fortement liée au commerce non seulement du livre, support matériel des textes, mais aussi des ingrédients indispensables à la pratique de l'alchimie comme de la médecine. Maria-Jesus Viguera s'intéresse aux échanges de manuscrits entre l'Espagne musulmane et ses voisins: en effet, manuscrits arabes, latins et grecs font objet de pillage, de vols, de ventes, mais aussi sont souvent donnés en cadeaux. Quand, par exemple, l'empereur de Constantinople envoie des manuscrits en cadeaux au calife omeyade à Cordoue, c'est en grande partie pour renforcer une alliance politique contre des ennemis communs (carolingiens, abbassides et surtout fatimides). L'échange de cadeaux de valeur crée et tisse du lien social, que ce soit entre fiancés ou souverains. 13

L'ÉCHANGE

Si l'échange, historiquement, implique la rencontre physique entre deux ou plusieurs personnes dans un lieu précis, les technologies modernes permettant la communication à distance, surtout à l'ère d'internet, ont bien changé la donne, comme le montre Marcelino Chauque. L'« espace» virtuel, lieu des échanges, est un territoire qui n'en est pas un. Paradoxalement, des internautes s'approprient cet espace virtuel, dont le langage internationalisé (que ce soit le français ou l'anglais) répond aux besoins de cette nouvelle communauté. Un protocole de recherche transnational bouleverse et transforme les chercheurs qui y participent, comme nous le montre Marie-Anne Mallet: les méthodes et acquis que l'on croyait universels et scientifiquement assurés sont bien plus culturellement déterminés qu'on ne le pense souvent. Si on a pu échanger ainsi sur l'échange, c'est grâce au travail de toute une équipe qui a mis en place ces journées d'études. Ce comité scientifique, que j'ai présidé, était composé de Silvia Milanezi (professeur d'histoire grecque), Nicolas Arnaud (doctorant en gestion) Nadège Planchenault (doctorante en droit), Roumiana Michonova et Amélie Nicolas (doctorantes en sociologie), et Fabienne Le Roy (ingénieur d'études en sociologie). C'est grâce au travail de cette dernière, surtout, que ces journées d'études ont pu s'organiser et que cette publication a pu voir le jour.

14

Quand

échanger

c'est communiquer

Comment se faire une idée? L'échange d'information sur soi au cours des entretiens de recrutement
Gilles LAZUECH*

Karl Polanyi, après Karl Marx, affirmera le caractère singulier du travail à côté de la monnaie et de la terre, ceci à l'encontre du long processus théorique de désocialisation du travail consacré infine par la théorie walrasienne de l'Équilibre général. Théorie selon laquelle il est définitivement une marchandise comme les autres, c'est-à-dire soumise aux mêmes règles et principes d'échange que n'importe quel autre bien économique. L'auteur de La Grande traniformation (1944) qualifiant le travail de « marchandise fictive» entend réaffirmer le caractère particulier du travail qui, même après l'échange, ne devient jamais totalement la propriété de celui qui l'a acquis, alors que celui qui l'a vendu ne s'en dépossède pas totalement. La singularité du travail n'a pas échappé à la plupart des chercheurs en sciences sociales. En économie, nombreuses ont été les avancées théoriques réalisées depuis les années soixante-dix pour mieux saisir les particularités d'une « marchandise» sur laquelle semblent peser presque toutes les imperfections du marché: le travail n'est pas homogène, il n'est pas transparent, il est peu mobile, il n'y a pas de certitude concernant sa qualité. Le principe d'une segmentation du marché du travail (par l'intensité du « capital humain» par exemple), la théorie du marché interne et externe du travail, le concept d'aléa moral, la théorie du salaire d'efficience sont autant d'aménagements à la théorie standard du travail et de son marché. À ceci s'ajoute l'approche des théoriciens de l'école des conventions qui vise à intégrer travail et marché du travail au sein
* Maître de conférences à l'université de Nantes, Centre nantais de sociologie (CENS).

17

QUAND

ÉCHANGER

C'EST COMMUNIQUER

d'un ensemble social plus large - les institutions et les conventions - formes institutionnelles négligées par l'approche microéconomique classique. Partant de ce rapide état des lieux, nous aimerions montrer, à partir de l'observation de processus d'embauche, de quelle façon se construit 1'« objet» à échanger, c'est-à-dire comment se « montre» le travail (et le travailleur) et de quelle façon il est évalué. Le matériel empirique dont nous disposons se compose de deux enquêtes. La première enquête a été réalisée à la fin des années quatre-vingt-dix auprès de jeunes diplômés d'écoles de commerce et d'ingénieurs, la seconde, qui date de 2003, a été faite auprès de chômeurs de longue durée1. Les premiers visent un poste de cadre, les seconds un emploi sur contrat aidé dans une structure d'insertion par l'activité économique. D'un côté, les employeurs sont des DRHde grandes entreprises, de l'autre, des cadres de l'économie sociale. Ces deux enquêtes, effectuées auprès de populations aux compétences et aux niveaux d'employabilité très différents, nous permettrons de montrer que les acteurs ne sont pas uniquement dans le marché, comme le pensent encore trop d'économistes, mais qu'ils construisent le marché, donc l'échange sous certaines contraintes, habitudes et conventions sociales.

Échanger travail

des compétences

verSNS échanger

une force de

Chaque marché du travail étudié ne vise pas à échanger la même « marchandise»: d'un côté on « vend» des compétences, un savoir-faire, la force de la «jeunesse »; de l'autre sa« vie de misère », une volonté de bien faire, de s'en sortir, la force de ses bras. En amont de l'entretien d'embauche, les jeunes diplômés de grandes écoles adressent aux entreprises une lettre de motivation et un curriculumvitar? Les
1. La première enquête a été réalisée au cours de l'élaboration
l'université de Nantes. L'exception française. Le modèle des grandes

de la tbèse, soutenue en 1997 à
écolesface à la mondialisation, Rennes,

PUR, 1999, est la version

publiée

de ce travail. La seconde

enquête

fait partie

d'un dispositif

de recherche sur les structures paru aux éditions L'Harmattan

d'insertion par l'économie mené depuis 2002. L'ouvrage en 2005, Sortir du chômage, trouver un emploi. Ethnosociologie d'une

entreprise d'insertion, offre un aperçu de ce travail. 2. Les entreprises consultées, selon le poste à pourvoir et le degré de précision qui était donné au profil du poste, recevaient entre 3 et 110 candidatures par offre d'emploi. Pour un emploi d'attaché commercial, par exemple, pour lequel les compétences rédigées dans l'annonce portaient de façon un peu vague sur« le sens commercial », 1'« aisance relationnelle» et la« maîtrise de l'anglais », l'entreprise de transport maritime intéressée, qui avait diffusé très largement son offre

18

Les entretiens

de recrutement

informations contenues dans ces documents fournissent des renseignements à la fois précis et comparables d'une personne à l'autre (l'âge, le diplôme, le nom et la réputation de l'école, les expériences professionnelles, les stages effectués en entreprise) mais aussi plus personnalisés, comme ce doit être le cas de la lettre de motivation. Au cours de cette première phase du recrutement, les performances scolaires des candidats ne semblent pas retenir à elles seules l'attention. Les anciens majors de promotion n'ont pas un avantage décisif sur leurs camarades, un bon rang de classement scolaire n'est un plus dans le cv que s'il s'accompagne d'autres éléments jugés importants par l'employeur (les stages, l'investissement associatif). De son côté, la renommée de l'école, si elle compte dans l'appréciation de la valeur d'un candidat parce qu'elle atteste le sérieux de la formation reçue, est rarement à elle seule déterminante, surtout pour les écoles de province. Dans le ev et la lettre de motivation, les candidats présentent leurs stages comme des formes de pré-professionnalisation. Outre la durée des stages, les DRHsont intéressés par les « missions» qui ont été exécutées ainsi que les entreprises et leur secteur d'activité. Ce qui retient particulièrement l'attention des employeurs, c'est la cohérence des stages effectués avec l'emploi proposé. Dans ce cas, ils sont gage de« capacité d'adaptation à la fonction », de« compétences techniques », de « motivation pour le poste3 ». La participation des élèves à la vie associative de leur école les intéresse aussi parce qu'elle augure de l'ouverture et du dynamisme du candidat ainsi que sa capacité à organiser des manifestations4. Parmi les DRHqui prennent en compte la participation à la vie asso(presse régionale, ANPE et APEC), a reçu plus de 100 candidatures. Lorsque l'emploi est plus « ciblé» avec, dans le texte de l'annonce, une définition précise des compétences professionnelles attendues, le nombre de candidatures diminue significativement. Par exemple, pour un ingénieur « méthodes, ayant de solides compétences en fonderie et susceptible de faire évoluer les méthodes et les procédés de fabrication », une entreprise, leader européen en fonderie de fonte, n'a eu que trois ev à examiner. 3. Le rôle des stages en entreprises dans le processus d'insertion professionnelle des diplômés de l'enseignement présentés
Formation

supérieur

a fait l'objet et E. Cabuzac insertion

d'une recherche pour les étudiants

dont les principaux de second

résultats

ont été »,

par C. Béduwé
et emploi 58, 1997.

dans leur article, « Première

expérience

profession-

nelle avant le diplôme.

Quelle

cycle universitaire?

4. Au cours des années quatre-vingt-dix nous avons observé une véritable « explosion» des activités associatives au sein des gtandes écoles (en particulier des « petites ») et la multiplication d'« événements» de toutes sortes qui impliquaient fortement les élèves et des partenaires extérieurs.

19

QUfu'\!D

ÉCHfu'\!GER

C'EST COMMUNIQUER

ciative comme critères de présélection, les deux tiers ont une préférence pour un ancien président d'association, dont ils pensent apriori qu'il est« motivé », qu'il a « de la personnalité », une certaine « aisance relationnelle », qu'il est « dynamique ». Cette attention portée à la pratique n'est pas fortuite. Un stage en entreprise réussi et un projet associatif mené à son terme sont autant de signes qui conduisent les employeurs à penser que le candidat réunit les qualités

-

techniques,

comportementales recrutable.

et sociales - qui font de lui une personne potentiellement

Pour les chômeurs de longue durée et les exclus durables de l'emploi, qui visent une embauche dans une structure d'insertion par l'économie, il n'y a généralement ni véritable ev ni lettre de motivation. Ces documents joints au dossier, rares et souvent très courts, sont fournis par l'ANPE ou le PLIE.Ils ne disent presque rien des personnes et de leur qualité (sauf par défaut) et, en aucun cas, ils ne peuvent servir vraiment à effectuer une présélection des candidats. Par comparaison avec le marché de l'encadrement, celui de l'insertion par le travail s'apparente à un pseudo-marché puisque s'il y a bien la mise en scène d'offres et de demandes de travail sur ce marché, visibles lors du recrutement, son organisation est fortement encadrée par le dispositif de l'insertion mis en place par les politiques publiques depuis 20 anss. Pour autant, il serait inexact de croire que le marché de l'insertion n'est que la version appauvrie du marché de l'encadrement. C'est un autre marché du travail avec son curriculum vitaedu pauvre et des stratégies de présentation de soi particulières à ce marché, des règles qu'il faut connaître si l'on veut avoir une chance d'être retenu.

5. Les structures d'insertion,

d'insertion associations

par l'économie intermédiaires)

(régies de quartier, ont reçu un agrément

chantiers

d'insertion, d'emplois

entreprises de l'État (via orgaen inser-

et une convention déterminé

les ANPE généralement). nismes de placement des candidats ni libre, ni ouvert.

À ce titre elles bénéficient aidés). Chaque

d'un nombre

tion (qui sont des emplois

offre d'emploi

est transmise de l'emploi)

aux différents

(ANPE, PUE, ccas, mission locale, maison concernées. Le marché

qui, ensuite, envoient n'est donc

vers les structures

de l'emploi

en insertion

20

Les

entretiens

de recrutement

Lettres de motivation pour un recrutement

de vendeusé

«Je suis une personne qui veut travailler, qui n'a peur de rien. J'adore le relationnel, j'ai travaillé de nombreuses années dans la coiffure, alors le contact avec la clientèle n'a plus de secret pour moi. Je suis disponible de suite ». (Carole, 28 ans, trois enfants) «Je suis actuellement séparée de mon mari et je suis seule avec deux enfants. J'ai besoin impérativement de travailler. J'espère que vous ne me priverez pas de cette chance ». (Christelle, 27 ans, deux enfants) « Mon expérience professionnelle dans différentes activités liées à la restauration rapide et l'hôtellerie m'a permis d'acquérir les qualités nécessaires à ce poste de vendeuse: sens de l'organisation, disponibilité à l'égard de la clientèle, rapidité de décision ». (Nadia, 34 ans, un enfant) « Mon parcours professionnel comporte une majorité d'emplois liés au public, à l'accueil, à la vente, au commerce: pharmacie, chaussures, vêtements haut de gamme, caisse de restauration. Je me sais accueillante et sociable, j'ai su gérer seule mon propre commerce de service (salon de toilettage pour chiens) et le revendre ». (Martine, 54 ans, trois enfants dont une fille de 22 ans encore à charge)

La mise en scène de soi: du « trop» au « pas assez»
Le moment de l'entretien d'embauche conduit à la rencontre entre un candidat potentiel, normalement intéressé par le poste à pourvoir, et un ou des recruteurs chargés d'apprécier la valeur du candidae. Dans La mise en scènede la vie quotidienne,Erving Goffman se donne pour projet de mieux comprendre les scènes de rencontre à l'occasion desquelles la « personne se présente elle-même et présente son activité aux autres, par quels moyens elle oriente et gouverne l'impression qu'elle produit sur eux, et quelles sortes de choses elle peut ou ne peut pas se permettre au cours de sa représentations ». Dans un autre ouvrage, Stigmate, il développe une théorie du handicap social qui peut provenir de l'apparence physique ou du parcours social, scolaire, professionnel.

6. Les lettres généralement

de motivation, estimée.

qui sont reproduites

dans l'encadré,

correspondent

à un emploi est

qualifié dans le secteur 7. Voir, Eymard-Duvernay du travail, Paris, Métaillé, 8. Goffman

de l'insertion. E, Marchal 1997.

Pour ce type de poste, l'employabilité E., Façons de recruter. Lejugement

de la personne

des compétences sur le marché 1973, p. 9.

E., La mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Éditions

de Minuit,

21

QUfu"lD

ÉCHANGER

C'EST COMMUNIQUER

Ces stigmates sociaux, qui peuvent apporter un discrédit s'ils sont révélés aux autres, sont généralement dissimulés par celui qui les porte. Lors de l'entretien d'embauche, on peut penser que chaque candidat, indépendamment du marché du travail sur lequel il se présente, cherchera à faire bonne figure, à montrer le meilleur de sa personne et à mettre en avant ses qualités et aptitudes. Pour les jeunes diplômés d'écoles de commerce et d'ingénieurs, le stigmate renvoie au principe du « pas assez juste» dans un marché où existe une forte concurrence et où ce qui va être apprécié, c'est la compétence technique et sociale du candidat eu égard à un prom de poste prédéfini. Dans le cas des chômeurs de longue durée, pour des emplois faiblement qualifiés, c'est souvent le « trop» qui est disqualifiant. Les exclus durables de l'emploi ordinaire ont toujours plus intérêt à cacher leurs compétences et à mettre en avant leur bonne volonté et leur « docilité », c'est-à-dire leur aptitude à accepter des conditions de travail et de rémunérations socialement et économiquement dévaluées9. Lors de mes investigations au Relais-Atlantiquel0, j'ai assisté à plusieurs séries d'entretiens d'embauche menés par le responsable du secteur « chantier ». Les entretiens se sont déroulés dans une petite salle proche de l'accueil. Les candidats sont convoqués tous les quarts d'heure. Ils doivent remplir au préalable un formulaire de candidature sur lequel est demandé leur état civil; leur situation: ayant droit RMI,bénéficiaire RMI,demandeur d'emploi longue durée, indemnisé ou non indemnisé; la nature de leurs revenus: salaire, CES, ASS,RMI;leur parcours scolaire, etc. Le Relais a reçu pour chaque candidat un
9. Dans son article, « Les politiques d'insertion »,Actes de la recherche n sciencesociales, ars 2001, e s m Gérard Mauger parle d'inculcation d'un habitus flexible comme disposition nécessaire à l'employabilité des« inutiles au monde ». 10. Le Relais-Atlantique est la seconde plus importante entreprise d'insertion par l'économie du département de la Loire-Atlantique. L'entreprise a, en 2004, 60 salariés dont 35 en contrat d'insertion. Son chiffre d'affaires est supérieur à 8000000 euros, l'entreprise a reçu pour l'exercice 2003 un peu plus de 3000000 euros de subventions, 100000 euros environ de résultats nets ont été dégagés. L'activité du Relais-Atlantique consiste: 1 - dans la distribution de sacs de collecte dans les boîtes à lettres des particuliers; 2 - le ramassage quotidien des sacs (2 camions de ramassage) ; 3 -le tri du textile (tri à la chaîne: « le tapis» occupant 7 salariées, tri sur table - pantalon et export) ; 4 - la coupe de certains textiles (chiffons d'essuyage, 3 salariées), la vente des vêtements sélectionnés « tri-boutique» dans l'une des 5 boutiques Dingue Fringue (12 salariés). A cela s'ajoutent les activités de manutention, d'accueil, de secrétariat, de comptabilité, de direction et un poste de travail consacré au suivi social des salariés en insertion.

22

Les

entretiens

de recrutement

curriculumvitae transmis par l'organisme prescripteur (ANPE,régie de quartier, PLIE), qui tient en moins d'une page. Ce document est parfois accompagné d'une« fiche de positionnement sur l'offre », sur laquelle des indications sont portées par un conseiller en insertion, généralement en faveur du candidat: untel est « volontaire », un autre a une « réelle volonté de travailler dans ce secteur », un dernier est « résistant physiquement et rapide ». Très rarement une lettre de motivation est jointe au ev.
Les entretiens de recrutement

J'assiste à des entretiens de recrutement pour un poste de manutentionnaire. Le travail demande des capacités d'organisation, de gestion de l'espace et de gestion du temps (ne pas avoir de rupture dans les approvisionnements) et, dans l'ensemble, une bonne condition physique. Quinze personnes sont convoquées, ce sont des hommes, tous sont inscrits au chômage depuis plus de 12 mois. Je me présente comme stagiaire, je suis de côté au fond de la salle, Yoann, le responsable du secteur, fait face aux candidats, il est en short et tee-shirt. Lorsqu'il lève les bras, ce qu'il fait souvent, de grandes auréoles de sueur apparaissent. Yoann fait entrer les candidats, explique en cinq minutes la nature du poste, ce qu'est le Relais, le type de contrat de travail, puis normalement une discussion d'une dizaine de minutes s'engage. Ces hommes parlent peu, posent rarement des questions et ne semblent pas du tout à leur aise. Les situations professionnelles ou occupationnelles des uns et des autres sont différentes. Quelques-uns ont eu des COD dans des entreprises qui leur ont fait miroiter un CD!qui n'estjamais venu, d'autres ont fait un CESqui ne s'est jamais transformé en embauche. La plupart ont connu les petits boulots: cueillette du muguet, nettoyage de chantier, terrassier, livreur, plongeur, gardiennage, etc. Ils n'ont, de fait, que peu de choses à mettre en avant, sinon leur bonne volonté, ou, parfois, leur détresse. [...] Il s'agit cette fois de recruter quatre femmes, deux pour le tapis et deux pour l'export. Les postes ne sont pas équivalents. Sur le poste du tapis, c'est un travail d'équipe, de coordination et de vitesse; sur le poste d'export, c'est du classage sur table réalisé de façon individuelle. Certaines de ces femmes paraissent très dynamiques, d'autres très abattues. Yoann écarte trois des six femmes que nous verrons ce matin-là. Nadine, 47 ans, qui semble un peu absente, qui fait des phrases courtes et interrompues, qui fuit son regard. Nadine, malgré sa bonne volonté, n'a pas travaillé depuis 1981. Yoann écartera aussi Laila, une jeune femme de 26 ans, titulaire d'un cap vente depuis 4 ans mais qui, depuis cette date, n'a jamais eu de
travail.

A une

question

posée sur son projet professionnel,

Laila répondra

qu'elle

ne sait pas trop quoi faire, alors pourquoi pas le Relais? Laila qui semble gênée tout au long de l'entretien et qui finira par dire :je ne suispas trèsdouée pour lesentre-

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QUAND

ÉCHANGER

C'EST COMMUNIQUER

tiens,je me bloque à chaquefois. Il y a enfin Sylvette, réunionnaise de 26 ans, très timide, confuse parfois, qui loge dans un foyer de jeunes travailleurs. Les trois autres femmes seront retenues. C'est le cas de Laurence, 36 ans, divorcée et mère de 4 enfants. Laurence a toujours travaillé, mais beaucoup en intérim, elle cherche un peu de stabilité et envisage de prendre un appartement plus grand. Il y a Isabelle, 36 ans, deux enfants, dont le mari chauffeur routier durant 8 ans est au chômage depuis 15 mois. Cette jolie femme participe activement à la discussion et semble très posée. Enfin, Danielle, 50 ans, assez forte, célibataire, qui se présente avec un maquillage léger, les ongles vernis et qui sera très attentive à ce que lui dira Yoann. Danielle a travaillé pendant 32 ans dans la même entreprise comme ouvrière sur une chaîne et puis, il y a quatre ans, elle a été licenciée économique. Depuis cette date, Danielle dit n'avoir rien trouvé: Je voudraisretourneren usine,mais je ne trouve rien. Ils disent queje suis trop vieille,mais quandj'ai commencéà travaillerà 14 ans, ils m'ont pas dit quej'étais tropjeune. [...]. Ces femmes sont venues chercher un travail, elles le disent en évoquant, au détour d'une phrase, sans insistance, leur condition présente: j'ai unfils à nourrir et à éduquer; ilfaut queje puissefinir par me loger;jesuis contented'êtrelà, depuisle temps queje rame; il est temps queje trouvequelque chose,c'estunpeu dur;je toucheenviron450 eurospar mois et mon lqyerest de 300 euros!!.

Lors de ces entretiens d'embauche, les hommes qui se sont présentés m'ont semblé assez démunis, passifs, presque absents. Peu de questions, le regard fuyant, comme une sorte de honte d'être là, à quémander un travail. À l'inverse, l'attitude de certaines des femmes se rapproche davantage de ce qui peut être attendu d'un candidat à la recherche d'un emploi: elles sont attentives, posent des questions, mettent en valeur leurs expériences professionnelles. Une autre différence se fait jour entre les candidats dans ce que l'on pourrait appeler une aptitude différenciée à tenir un rôle positif dans une situation -l'entretiende présentation de soi12.Celui qui est embauché pour faire la distribution des sacs de collecte dans les boîtes à lettres n'a pas les mêmes atouts à mettre en avant lors de l'entretien que celui ou celle qui postule pour un emploi plus qualifié13,il n'a pas le même rôle à tenir et les recruteurs ne les perçoivent pas de la même façon. Si les hommes, qui sont recrutés pour des emplois physiques (distribution et ramassage), paraissent en retrait lors des entretiens d'embauche,
11. ln Lazuech sion donnée, G., Sortir du chômage, op. cit., p. 95-98. on entend la totalité de l'activité d'une personne donnée, dans une occa», in Goffinan 1973, p. 23. E., pour influencer d'une certaine façon un des autres participants

12. « Par représentation,

La mise en scène de la vie quotidienne, t. 1, La présentation de soi, Paris, Minuit,

13. Le Relais offre des emplois à très faible niveau de qualification, comme la distribution de sacs pour la collecte des vêtements auprès des particuliers et des emplois qualifiés, dans les boutiques en particulier, pour lesquelles il a besoin de vendeurs.

24

Les

entretiens

de recrutement

c'est qu'ils ne vendent, sur ce marché particulier, que leur force de travail et leur bonne volonté. Dès lors, toute autre compétence serait suspecte ou mal venue. Les femmes, pour les postes de tri14ou de vendeuses qui leur sont proposés, ont à mettre en avant un savoir-faire lié à des apprentissages familiaux, scolaires et/ou professionnels. À l'occasion de ces deux séries de recrutement, les hommes avaient à vendre leur résistance physique, leur capacité à l'effort et leur aptitude à la soumission, les femmes ne pouvaient pas vendre que cela. Les premiers, qui avaient été socialement désignés comme des « inutiles au monde », devaient continuer à jouer ce jeu, même devant l'employeur. Les secondes étaient, en considérant leur situation personnelle15, dans l'obligation de trouver un travail rémunéré. Leur déclassement relevait moins du «handicap» que des aléas de la vie. Ces femmes peuvent donc lors de l'entretien mettre en avant leurs expériences professionnelles passées, leurs aptitudes et leurs savoir-faire qui, dans ce cas précis ont un sens et font valeur aux yeux des recruteurs. Ce qui s'observe pour les emplois en insertion est aussi à l'œuvre à l'occasion du recrutement d'un futur cadre d'entreprise. L'entretien met en relation des employeurs avec des candidats aPriori recrutables puisque déjà présélectionnés. Ces derniers, dans la logique de la compétence, sont évalués de façon globale. À ce stade de recrutement, il ne faut dire ni « trop» ni pas « assez », il faut être « juste ». L'impression d'aisance lors des entretiens, la capacité à maîtriser la situation, à trouver les mots justes, sont l'expression d'une proximité sociale objective entre les jeunes diplômés et certains des employeurs, souvent anciens diplômés des grandes écoles. Selon les témoignages recueillis auprès des nouveaux recrutés, le sentiment d'aisance croît à mesure que les entretiens s'apparentent davantage à une « discussion» entre pairs qu'à celle d'une évaluation formelle, parfois technique, clairement identifiée comme telle. Ce sont lors de ces entretiens « libres» que le candidat exprime le mieux la connaissance sociale qu'il a du milieu professionnel auquel il se destine, ce qui lui permet, en toute liberté, d'être ou d'apparaître «naturel ».
14. Aux postes de tri et de classage l'habileté manuelle et la rapidité dans l'exécution sont des compétences professionnelles indispensables. 15. Beaucoup de ces femmes sont divorcées et ont encore des enfants, voire de très jeunes enfants, à charge.

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QUAND ÉCHANGER C'EST COMMUNIQUER

Ceux qui reconnaissent être mal à l'aise lors des entretiens mettent plus de temps à se faire recruter. Pour ces derniers un apprentissage de la situation d'entretien est nécessaire16, comme en témoigne François, diplômé de l'École des arts et métiers (ENSAM Angers) dont le père est ouvrier qualifié: « À mon premier entretien d'embauche, j'étais complètement terrorisé, je n'arrivais pas vraiment à me concentrer sur ce que je devais dire et en plus je transpirais abondamment ce qui augmentait mon trouble, c'est au bout du quatrième entretien que j'ai fini par mieux me maîtriser et à afftrmer un peu mieux ma personnalité. » Avoir le sentiment d'être plutôt à l'aise n'est pas qu'une affaire de personnalité ou de tempérament. Ce sentiment est aussi le résultat d'expériences sociales antérieures. Sans remonter aux formes familiales de socialisation pourtant déterminantes, les diplômés qui se disent à l'aise ont souvent été à la tête des associations les plus importantes de leur école. Leurs responsabilités associatives, prises à l'occasion de leurs études, les ont mis en contact avec des chefs d'entreprises et des cadres17. Dans l'exercice de ces responsabilités, ils ont pu avoir des relations d'échanges avec des professionnels en entreprise. Relations où s'expriment et se confortent des façons communes de penser, de prendre les choses, de dire et d'être. Autant de signes, presque invisibles, d'incorporation lente mais très pratique d'une certaine forme d'ethos à laquelle les employeurs sont sensibles dans leurs façons de juger et d'apprécier des candidats, même s'ils sont rarement exprimés en tant que tel, parce qu'ils font écho à des dispositions très profondément enfouies18.

16. Lors d'un entretien avec la responsable« carrière» de l'agence pour l'emploi des cadres (APÉc), il nous a été dit que les jeunes diplômés des écoles de commerce et d'ingénieurs qui venaient suivre les séminaires de recherche d'emploi étaient souvent d'origine sociale modeste. 17. La plupart des activités extra-scolaires organisées dans les grandes écoles sont financées par l'appel au sponsoring. Les présidents des associations ont donc l'occasion de rencontrer des chefs d'entreprise et des cadres auXquels ils exposent leur projet et qu'ils doivent chercher à convaincre afin d'obtenir un financement. 18. S'il ne s'agit pas de dire que, pour obtenir un emploi de cadre, seule la personnalité compte, ces formes discrètes (et peut-être inconscientes) de discrimination à l'embauche, éclairent pour leur part les grands principes de division hiérarchique que l'on observe sur le marché du travail des cadres. Notre analyse tend à montrer également que les probabilités pour les élèves d'une même école d'entrer facilement dans la carrière et d'y faire rapidement leur place sont inégalement distribuées en fonction de leur origine sociale et de leur sexe.

26

Les

entretiens

de recrutement

Critères d'appréciation, semblable et de l'altérité

critères

de jugement:

le poids

du

Pour comprendre comment les recruteurs apprécient les candidats à l'embauche, comment ils perçoivent face à telle ou telle personne un futur collaborateur ou salarié possible, il faut partir des représentations qu'ils mobilisent pour juger qui est recru table et qui ne l'est pas. Ces représentations sont difficilement objectivables, la plupart des recruteurs rencontrés, qu'ils soient en entreprise classique ou dans l'insertion, restent vagues. Certains disent utiliser des grilles d'évaluation, d'autres s'appuyer sur des analyses ou des tests, quelques-uns sur des recommandations, mais, pour presque tous, c'est lefeeling qui est invoqué: on « sent» ou l'on ne « sent» pas le candidat. Les catégories d'appréciation mobilisées par les employeurs, qui sont toujours très personnelles, sont en réalité déterminantes lors des entretiens en face-à-face. Ces derniers reconnaissent se fier à leurs impressions, au ressenti qu'ils ont de la personne devant eux: « On n'a pas de grille bien définie, on recrute sur le feeling, sur les expériences qu'ils ont pu avoir» (DRHd'un grand établissement bancaire); « C'est délicat de juger en une heure, une heure trente, ce que quelqu'un va pouvoir donner en tant que cadre, en tant qu'encadrement d'équipe, en termes de compétences techniques, etc. Donc, c'est forcément au feeling, ça passe ou ça ne passe pas» (DRHd'une filiale américaine) ; « Ma priorité dans le recrutement, je la donne toujours à celui qui veut sortir de sa galère, il faut que j'arrive à sentir, ce n'est pas évident, mais il faut que j'arrive à sentir ou à détecter que la personne ait envie de s'en sortir en bossant» (directeur du
Relais)

.

Pour le recrutement de jeunes diplômés d'écoles de commerce et d'ingénieur, tout se passe comme si les recruteurs cherchaient à trouver idéalement lors des entretiens le candidat qui renvoie à ce qu'ils sont ou ce qu'ils ont été au même âge. Comme le montrent Peter Berger et Thomas Luckmann dans La construction socialede la réalite19, l'évidence du monde est avant tout l'évidence de son propre monde. Le semblable nous parle toujours plus que le différent. Ceci est vrai pour tous les protagonistes de l'échange, c'est pourquoi le sentiment d'aisance, d'être à sa place, dans son univers, joue en la faveur des uns et en la défaveur des autres. Dans ce cas, la proximité sociale avec l'employeur est

19. Berger

P., Luckmann

T., La construction sociale de la réalité, Paris, Armand

Colin,

1996.

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QUAND

ÉCHANGER

C'EST COMMUNIQUER

souvent déterminante dans un jeu de séduction qui ne dit pas son nom mais durant lequel le futur recruté doit à la fois convaincre et plaire. Ici, le poids du semblable pèse fortement, à commencer par les façons de se présenter, de parler, qui sont autant de signes que le jeune diplômé « envoie» à celui qui est chargé de l'évaluer, de le jauger et, en définitive, de le recruter. À ce jeu, certains sont mieux armés que d'autres. Les filles, les enfants d'ouvriers ou d'employés, les élèves, certes très minoritaires, dont les parents sont issus de l'immigration non européenne, rencontrent plus de difficultés à trouver, dès la sortie de l'école, un bon emploi et, souvent, font des carrières plus modestes.
Les DRH parlent des cadres

« Ce que mon entreprise cherche aujourd'hui d'un cadre, c'est de la souplesse, du management, c'est-à-dire la capacité à manager les hommes, à faire en sorte que, par rapport à un objectif fIxé, tout le monde l'accepte, adhère à l'objectif et mette en place tous les moyens pour y arriver. Je crois que la qualité principale d'un cadre, c'est d'être un manager. C'est quelqu'un qui est capable d'être leader, quelqu'un qui sait faire de la perspective ». (responsable du recrutement, entreprise de transformation des métaux, 400 salariés, 45 ans, licence en droit) « Notre entreprise demande sur des lignes de production des ingénieurs «pilotes ». Le pilote, c'est avant tout quelqu'un qui connait bien son métier d'un point de vue technique, c'est un très bon technicien, mais il faut également qu'il ait des qualités humaines et de gestionnaire. Un pilote qui est chef d'équipe sur une ligne de production se retrouve avec le même éventail de responsabilités que le directeur de l'usine, c'est- à-dire qu'il va avoir l'animation de son personnel, le suivi de ses investissements, de ses nouveaux produits, de la production, de la qualité et des délais. Pour nous, c'est un véritable manager ». (DRH, construction mécanique, 600 salariés, 37 ans, diplômé école d'ingénieurs) «Pour moi un cadre, c'est une personne motivée et responsable. C'est une personne dont l'adaptabilité est rapide et effIcace. Il faut qu'il ait une réelle polyvalence. Le fait de savoir prendre en main une situation est très important. Il faut que le cadre soit un outil effIcace et adaptable pour l'entreprise. Il doit posséder un réel sens du devoir. C'est aussi une personne très occupée, qui doit faire des sacrifices en contradiction parfois avec ses désirs personnels. Seton moi, le cadre doit en quelque sorte faire don de sa personne à une cause bien précise: le bon fonctionnement de l'entreprise où il travaille ». (DRH, entreprise bancaire, 50 ans, autodidacteZ~
20. Lazuech G., « Recruter, être recru table. L'insertion professionnelle des jeunes diplômés d'écoles d'ingénieurs et de commerce », FormationEmploi 60,2000, p. 5-20.

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Les entretiens

de recrutement

Sur le marché du travail de l'insertion, dans le cas particulier du Relais marqué par les valeurs du mouvement Emmaüs, la perception de l'autre intervient également fortement dans l'échange. Pour les emplois les moins qualifiés ce qui fait valeur, pour les employeurs, c'est un mélange chez le candidat de bonne volonté (être disponible tout de suite, avoir un projet professionnel et/ou de vie), et de retenue, voire l'humilité (ne pas être arrogant, ne pas être « grande gueule »). Il faut, dans l'idéal de la Règle du mouvement Emmaüs, «servir premier, le plus souffrant ». Ceux qui parlent fort, sourient un peu trop, paraissent à l'aise, mettent en avant des qualifications par trop exceptionnelles, ont peu de chance d'obtenir le poste. Le candidat doit être méritant, il doit, par son attitude lors de l'entretien, être digne de l'emploi qui lui est proposé et qui va venir soulager ses souffrances. Il y a ici une expression, certes singulièrement minimale, de l'altérité. Le secteur de l'insertion par l'économique recrute non des semblables mais des autres reconnus comme tels dans leurs différences. Tout se passe comme si, sur ce marché, la règle était d'inverser les stigmates afin d'accorder de la valeur à ce qui disqualifie ces personnes aux yeux des recruteurs ordinaires. Mais faut-il encore que les exclus jouent le jeu. Il y a ceux qui« ne sont pas prêts à un emploi », qui« n'ont pas encore assez cheminé », qui« cachent des choses », qui ont de« gros problèmes d'alcool ». Le recrutement d'un salarié en insertion a des exigences et des régularités que chaque postulant à l'emploi aidé fmi par connaître2!. Celui ou celie qui se présente en retard au rendez-vous, qui « sent l'alcool », qui s'invente un passé professionnel ou des compétences a peu de chance de se faire recruter, l'expression de la détresse a aussi ses limites.
Yoann parle d'un manutentionnaire22 « J'ai choisi Jean-Paul parce qu'il est dans une situation difficile, qu'il a eu une vie qui l'a cassé. Je me dis que si on peut l'aider à se reconstruire, ça vaut le coup. Il y a peut-être d'autres gens lors de ce recrutement qui avaient une vie moins difficile... Je sais qu'avec Jean-Paul ce n'est pas facile, je le vois bien au travail, en même temps, c'est un gars qui n'avait pas bossé depuis longtemps, qui avait 44 ans, si on ne lui donne pas sa chance, on va pas y arriver. C'est un

21. D'autant que les contrats de travail sont courts (six mois à deux ans), que le taux de retour vers l'emploi « normal» est rarement supérieur à 30-40 % et que la plupart des recrutés ont déjà un long passé de chômeur et de travailleur précaire. 22. Extrait d'entretien réalisé un mois après le recrutement d'un manutentionnaire pour le secteur « chantier ».

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QUAND

ÉCHANGER

C'EST COMMUNIQUER

gars qui a besoin de travailler et il travaille, il travaille, il fait ce qu'il peut. Je me dis qu'il a sa place ici [...].Jean-Paul, oui, pas de boulot depuis des années, déprimé, alcoolique sûrement. Une vie cassée là aussi. Un gars qui est à la limite de basculer vers la clochardisation, qui a vraiment besoin d'un coup de pouce, qui veut rester digne parce qu'il a des enfants, mais qui n'en peut plus, qui a totalement perdu confiance en lui. .. même si d'un point de vue strictement économique le Relais n'a pas besoin de gens comme Jean-Paul, d'un point de vue social notre mission, c'est aussi d'aider des gens comme lui ».

Pour conclure: la construction

sociale du marché

Une des contributions de la sociologie à la compréhension des faits économiques est de montrer que ce qui fait sens et valeur dans l'échange est lié pour partie à l'espace dans lequel il se réalise et moins aux qualités intrinsèques détenues par telle ou telle marchandise. En ce sens 1'«objet» de l'échange, les façons de le construire et de le mettre en scène, ne sont pas indépendantes des espaces sociaux dans lesquels les relations d'échanges se manifestent concrètement. Une connaissance, même intuitive, des espaces de l'échange est donc une ressource précieuse pour celui qui souhaite obtenir un emploi. Dans le cas du marché du travail des jeunes diplômés, l'origine sociale est déterminante à chaque fois que le recruteur cherche un autre soi-même. Dès lors, certains ont juste besoin d'être eux-mêmes pour séduire les recruteurs. Dans le cas de l'insertion et pour certains postes, la figure du « bon pauvre », est certainement la plus payante si l'on souhaite avoir le poste et, inversement, jouer un autre jeu peut signifier auprès des recruteurs que l'on ne désire pas retravailler pour l'instant23.

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Colin,

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M.-Ch.,

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E. (éds), Au

risque de /'évaluation. Les salariés soumis aux

aléasdujugement, Paris, Presses universitaires du Septentrion, 2005.

23. On doit préciser, d'une part, que certains ayants droit des minima sociaux se présentent pour des emplois qu'ils ne désirent pas (le positionnement ayant été surtout le fait du conseiller en insertion) et, d'autre part, que l'insertion a aussi un coût pour celui qui s'« insère ».

30

Les

entretiens

de recrutement

.

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mars 2001.

31

Roger

Martin du Gard entre solitude et monde,
la complexité de l'échange
Yvon LE GALL*

«Je suis comme les autres: un homme, obsédé par lui-même, qui veut vivre individuellement, et qui doit vivre en société! ».

Roger Martin a 50 ans quand il écrit ces lignes dans son Journal, à la date du 23 mars 1931. Il ne manque pas de remarquer que « les deux-tiers de la traversée sont déjà faits ». C'est la réflexion d'un homme que la circonstance invite à une petite méditation sur ce demi-siècle d'existence. Qu'il s'interroge sur le mode de navigation qui a été le sien n'est pas fait pour étonner. Force lui est de reconnaître qu'il ne s'est point servi de boussole, et qu'il s'est contenté de louvoyer, comme il a été ballotté entre ses aspirations individualistes et les contraintes de la vie collective. « Tout le problème moral est là peut-être », ajoute-t-il aussitôt. Il s'octroie un satiifedtpour avoir réussi notamment à concilier les impulsions fortes et le goût de la mesure, tout en épargnant le mieux possible les désagréments à ses proches. Du moins s'en flatte-t-iL La question de la conciliation de la volonté et du devoir - soulignés par ses soins

-

est

sans doute l'une des grandes questions de sa vie. Question banale, souligne-til, mais ô combien essentielle pour l'homme qu'il était, et ô combien sensible au cours des décennies qu'il a vécues. En fait, l'échange s'est trouvé au cœur d'une tension majeure.
d'histoire * Professeur (UMR CNRS 6028). l.Journal, références du droit à l'université de Nantes, Laboratoire Droit et changement indiquerons social les

t. II, 1919-1936,

(23 mars 1931), Paris, Gallimard, du volume

1993, p. 892. Nous

au Journal par la lettre J., affectée

d'où elles sont extraites.

33

QUAND

ÉCHANGER

C'EST COMMUNIQUER

Ici, l'échange est ce qui, communément, articule les deux pôles mis en évidence, mais qui tient une place toute particulière pour un homme qui s'est voué totalement à l'écriture. Car Martin du Gard s'est très tôt senti un intérêt pour celle-ci. L'appartenance à une famille cossue l'a aidé à réaliser son ambition. Cette origine bourgeoise, qu'il finit par intégrer avec une sorte de résignation, une fois encore à la cinquantaine2, a beaucoup pesé sur sa vision du monde. Il n'est pas impossible que le passage par les Chartes - sans doute par complaisance pour sa famille, car il n'y voyait pas de perspectives professionnelles - y ait également contribué3. Disons qu'il l'a confirmé dans sa nature, à l'âge de la formation. Martin du Gard met aussi en relief l'incidence du climat intellectuel de ces mêmes années sur son caractère d'homme hésitant, qui va tant compter dans le dossier que nous approchons ici4.Il sait pourtant que nombre de ses exacts contemporains n'ont pas donné dans le scepticisme, et il y aura lieu d'y revenir. Reste que sa pente, naturelle ou pas, le conduit à mettre le dialogue au centre de son œuvre. Il n'est pas question de trouver chez lui une théorie de l'échange. Martin du Gard a toujours récusé d'avoir une tête théorique. Et même, sans fausse modestie, il a constamment pointé sa culture somme

2. « On

ne change

pas de peau, et c'est le commencement

de la sagesse que de s'accepter

comme

une donnée, Vieillissant, équitable

et de partir de là. J'ai toute ma vie lutté contre ces éléments et, à la fois, composé avec. et devenu beaucoup plus indifférent et plus sceptique, je me retourne vers mon cette vie qui n'a cessé d'osciller entre deux pôles, et je ne regrette rien. Plus penser sens à que je traîne collé à ma peau, je crois pouvoir partie, mon équilibre. et, si je dis toute ma pensée, une certaine

passé, je regarde

que jadis pour le bourgeoisisme l'horreur des extrêmes, aptitude le 8juillet

que c'est à ce poids que je dois, en grande de la mesure, À Marcel la justice, une certaine Lallemand, Nous 1992, p. 116-117.

Je veux dire un certain disposition

à faire, toujours

et en tout, la part de César et la part de Dieu ». Paris, Gallimard, bourgeoises trente du de Martin générale avec les lettres CG. Au début à ses origines des années

1937. Correspondance générale, VII, 1937-1939, à la correspondance bourgeois Nous qui s'expliquent ». Les références peut-être

renverrons négatives

de la lettre, il parlait de son « atavisme ont des connotations sur lesquelles Gard. (Nous il y aura lieu de revenir. nous permettrons

par le contexte RMG).

tenons

là un très bel autoportrait

de le citer avec ses initiales,

3. il en souligne l'impact sur sa vie d'écrivain. À René Lalou, qui enquête sur lui pour écrire un portrait, il précise qu'il a fait une thèse sur l'abbaye de Jumièges, et qu'il a acquis aux Chartes « les méthodes pour la vérité, d'être compter empêché de travail des érudits, l'habitude du travail une espèce de conscience et aussi la manie et celui des choses scientifique, du document, d'autrefois, le goût de la vérité de la fiche. Sans qui m'a toujours de la précision; désintéressé,

le respect

un iconoclaste génération des hommes,

», lettre du 25 février

1937, CG, VII, p. 42-43. [...J et je suis resté le plus hésitant, [...J », à René Serre, le

4. « Je suis d'une le plus impartial

qui a été élevée dans le doute

le plus tiraillé, aussi, entre les extrêmes

19 avril 1937, CG, VII, p. 78.

34

Roger Martin

du Gard

entre solitude

et monde,

la complexité

de l'échange

toute assez modestes. Mais il n'en revendique pas moins la capacité de percevoir les forces et les faiblesses de la pensée des autres. Et il est doué de suffisamment de capacité d'écoute pour être une sorte de maître de l'échange. Il va de soi que les voies de l'échange pour Martin du Gard passent naturellement par la plume. Sur le plan littéraire, il se définit d'abord et avant tout comme un romancier. Quand il pense à son œuvre, c'est d'abord sa production romanesque qui est concernée. Il la considère comme la pièce majeure de son apport à la vie collective, au jeu social. Il s'efface derrière elle, comme si elle rendait inutiles d'autres interventions. Beaucoup auront du mal à le comprendre. Sans doute le roman n'épuise-t-il pas sa production littéraire. Il y a aussi le théâtre. Au moment où il atteint pour la première fois la gloire avec Jean Barois, il fait, en la personne de Copeau, l'une des grandes rencontres de sa vie. Et sans doute la proximité du Vieux-Colombier l'a-t-elle engagé à écrire plusieurs farces. Mais il n'en nourrira pas moins une grande réticence vis-àvis de ce médium artistique, qu'il a vécu comme une trahison. À ses yeux, le théâtre pâtit de la faiblesse rédhibitoire d'échapper à l'écrivain, dont les intentions sont presque systématiquement trahies par les acteurs toujours tentés par le cabotinagé. C'est dans la correspondance que le roman trouve, chez Martin du Gard, un véritable rival. Sans doute notre auteur est-il à situer au premier

5. Il écrit même

« très superficielle

», J., II, p. 1139, (6 août

1935). Et il ne peut s'empêcher

de

souligner ce même trait pour son dernier grand personnage, le lieutenant-colonel de Maumort, qui partage tant de traits avec lui. «Maumort n'est pas un penseur. Maumort dira: J'admire plus que tout la rigueur de la rigueur dans la pensée. Mais c'est en vain que je me suis toujours superficiel. efforcé de donner à mon esprit. Je reste déplorablement Rien d'un penseur. », RMG, Le

Ueutenant-colonel de Maumort, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1983, p. 913. Rappelons que l'œuvre est inachevée, pour des raisons que nous aurons l'occasion d'envisager. Ce passage est tiré de ce qu'A. Daspre, ler les « Dossiers tion de l'ouvrage, la plupart Maumort maître d'œuvre de cette remarquable de notes C'est à ces dossiers RMG craignait édition, a proposé d'appede la boîte noire », c'est-à-dire selon sa démarche que nous habituelle. ferons accumulées par RMG pour la rédacque nous emprunterons tellement de confondre à la sienne par rapport

des références avec lui-même

à Maumort.

qu'il a décidé de décaler d'une dizaine d'années une relation très forte avec Jouvet.

la date de naissance 6. Il n'en a pas moins pointement Tout

du personnage. entretenu En 1920, RMG dit son désapà cause [.. .]. est mensonges mensonger du Vieux-Colombier. conventionnel; «Je suis venu au Vieux-Colombier au fond, les mêmes qu'un théâtre moins

de l'expérience je garde,

de certe haine du théâtre de même,

et j'y retrouve, au fond de moi, la conviction

possible ». Il espère en Copeau, malgré des considérations p. 99-102. En 1931, le constat se fait plus sévère, à l'occasion - qui n'est pas une farce -, à la préparation desquelles

sévères sur le cabotinage, J., II, de représentations de son Taciturne pourtant beaucoup

il avait consacré

35

QUAND

ÉCHANGER

C'EST COMMUNIQUER

rang des épistoliers en langue française, tant par la quantité7 que par la qualité de sa production. Et la correspondance est bien l'un des vecteurs majeurs de l'échange, à cette époque plus qu'aujourd'hui, évidemment. Comme le remarque M. Rieuneau, il ne s'agit pas là, chez Martin du Gard, d'un à-côté,« mais d'un long et profond besoin d'intimité; conciliant merveilleusement la solitude (dont il a tant apprécié les bienfaits) et la communication choisie, l'échange limité à deux consciences8 ». Toujours selon le même Rieuneau, il y a une forte ambiguïté dans le statut de la lettre. il yen a même deux. Ambiguïté de la lettre, qui, à la fois moyen de communication entre les personnes et forme littéraire consacrée par la tradition, permet de faire de la littérature« sans avoir l'air d'en faire, ou sans le savoir ». Ambiguïté aussi, dans la mesure où elle est « dialogue dans la solitude », du fait que, s'adressant à un correspondant particulier, elle appelle ~n propos approprié. C'est très évident chez Martin du Gard, pour qui la lettre est à la fois occasion de répondre à l'attente de son correspondant et d'exprimer sa réaction à certaines situations, personnelles ou collectives. Mais il lui apparaît qu'au-delà d'une certaine distance, la correspondance n'est plus qu'un « échange de monologues à la cantonade9 ». Mais une telle distance a été rare dans sa vie. Quoi qu'il en soit, peu avant sa mort qu'il pressent prochaine, Martin du Gard a eu une claire conscience de ce que sa correspondance risquait de prendre la première place dans son œuvre aux yeux de la postérité10. il la percevait alors, en raison d'une « introspection sans complaisance », comme un véritable « journal personnel ».
de temps. le poète On ne trouve plus trace d'espoir. « Art essentiellement sans le truchement sont groupés de vie secrète, mineur, conclut-il, parce que que le ait ne peut pas communiquer les meilleurs, pour sa pensée dès qu'ils de ces êtres médiocres intérieure

sont les comédiens Pourtant,

». Au fil des représentations, souffert qu'elle

texte « s'est peu à peu vidé de tout son contenu RMG s'est passionné été accueillie de façon très partagée. international 1992, p. 64-75. on peut estimer dix lettres Paris, Gallimard,

», ibid., p. 916-917.

cette expérience,

dont il a sans doute

Airal J.-c., « L'aventure de Nice, 4-6 octobre

du Taciturne », in Roger Martin du

Gard, actes du colloque Paris, Gallimard, 7. Selon M. Rieuneau, ci écrivait jusqu'à CG, 1,1893-1913,

1990, Cahiers Roger Martin du Gard 3, total des lettres de RMG. CeluiRieuneau M., Introduction à la

à plus de 10000 le nombre était au Tertre, 1980, p. 12.

par jour lorsqu'il

8. Ibid.
9. À P. et E. Herbart, le 18 juillet 1939, CG, VII, p. 465. Et RMGajoute: « c'est assez décevant.» Le 4 août 1939, à l'intention de J. Schlumberger, il parle « d'un échange de soliloques à la cantonade, sans grand attrait », ibid., p. 474. TIest alors en Martinique depuis quelques mois. 10. RMGa toujours été inquiet du devenir de ses papiers après sa mort. TIl'est d'autant plus, à ce moment-là, qu'il n'entretient plus de relation avec son unique héritière et qu'il en attend le pire. TIpasse beaucoup de temps à classer sa correspondance - il en réalise le volume 36