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L'échange politique à la télévision

De
222 pages
Quel est le sens de la relation entre acteurs politiques, journalistes ou professionnels du divertissement dans les divers programmes proposés aujourd'hui aux téléspectateurs ? Peut-on se contenter d'opposer le sérieux et la profondeur de certaines émissions à la légèreté des talk-shows ? A quels types de transformation de l'activité politique, de la télévision ou des attentes des téléspectateurs renvoient l'existence et le succès de ces programmes ?
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LÉCHANGE POLITIQUE
À LA TÉLÉVISION
Sous la direction de Patrick Amey et Pierre Leroux
LÉCHANGE POLITIQUE À LA TÉLÉVISION
Interviews, débats et divertissements politiques
Postface de Erik Neveu
LHarmattan
© LHARMATTAN, 2012 5-7, rue de lÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.comdiffusion.harmattan@wanadoo.frharmattan1@wanadoo.frISBN : 978-2-296-96041-1 EAN : 9782296960411
 Remerciements
Nous adressons nos remerciements à tous les chercheurs, québécois (Guylaine Martel, Frédérick Bastien, Olivier Turbide), britanniques (Ralph Negrine, Peter Bull), français (Benoit Lafon, Philippe Riutort) et suisses (Sébastien Salerno et Gaetan Clavien), qui, suite à leur participation au colloque organisé à Genève, le 25 et 26 mars 2010, ont accepté avec enthousiasme de proposer une contribution à cet ouvrage. Merci à Érik Neveu davoir pris du temps pour lire les textes des contributeurs et davoir signé la postface. Nos remerciements vont par ailleurs au Fonds national suisse de la recherche scientifique, qui nous a témoigné sa confiance et financé le colloque de Genève.
Enfin, nous voulions remercier Uli Windisch davoir participé à la mise sur pied dudit colloque. Au moment où sa carrière académique prend fin, nous voulions rendre hommage au travail quil a accompli et rappeler quil a été le principal artisan de linstitutionnalisation des sciences de la communication, des médias et du journalisme à lUniversité de Genève. Uli a joué aussi un rôle clé dans la reconnaissance des SIC en Suisse et a contribué, par ses recherches (sur le langage, largumentation et la conflictualité sociale notamment) et son travail de longue haleine, à ce que des collaborations internationales, comme celle à lorigine de cet ouvrage, puissent voir le jour.
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 INTRODUCTION
1. La politique dans les émissions conversationnelles
 Cet ouvrage trouve son origine dans les échanges et les rencontres de chercheurs travaillant sur les transformations des représentations de la politique dans les médias audiovisuels. Réunis à Genève au printemps 2010 pour un colloque intitulé « Politique et télévision : le personnel politique à lheure des talk-shows et de linfodivertissement », ces chercheurs sont issus de traditions disciplinaires diverses (Sciences de linformation et de la communication, science politique, linguistique). Ils prolongent dans cet ouvrage leur volonté de faire le point sur une question scientifique dont lactualité tient moins au renouvellement des programmes télévisuels (inhérent au système de concurrence qui domine le secteur audiovisuel) quà linstitutionnalisation dun système double  et interdépendant  dun côté démissions politiques classiques (identifiées comme telles et largement tributaires dun ordre du jour des questions publiques) et de lautre des programmes hybrides du point de vue des contenus (lordre du jour est marqué par lagenda médiatique mais peut aussi sen écarter, et aucun type de contenu nen esta prioriexclu), des invités (des entrepreneurs politiques pour une part variable et souvent restreinte, mais essentiellement des personnalités du spectacle grand public), du ton (apparemment plus « libre », avec des interactions multiples et faisant appel à une distance humoristique).  La montée en puissance de « linfodivertissement » na pas entraîné la disparition des émissions politiques classiques dont la marginalisation est relative au sein dune offre télévisuelle de plus en plus fragmentée et diversifiée, mais linfodivertissement a trouvé une place pérenne en transformant progressivement sa relation au politique. Celle-ci est maintenant stable régulière et routinisée, et se démarque toujours assez nettement de la relation historiquement construite par les journalistes. Ces grands traits ne doivent pas masquer des différences profondes qui tiennent au fait que  au-delà de la circulation des formes télévisuelles  le développement des programmes reste largement lié dans ce domaine aux paysages audiovisuels nationaux.  En réunissant ces travaux situés dans lunivers francophone (avec le Québec, la France ou la Suisse romande), mais aussi au sein du monde anglo-saxon (avec le Royaume-Uni), il ne sagit pas de produire une mosaïque de regards plus ou moins « exotiques » sur les façons de « parler
politique » dans les médias de différents pays, ni de rapprocher à tout prix des regards pluriels. Il est plutôt question de faire comprendre avec des outils conceptuels et méthodologiques variés ce qui se joue dans les mises en scène contemporaines de la politique. Les approches ne se veulent pas comparatistes, pour autant, la diversité des objets, des terrains, des approches et des analyses souligne en arrière-plan limportance du contexte culturel dans lequel les échanges prennent place. Contexte médiatique, bien sûr : linfodivertissement constitue une réponse à la concurrence dautres produits (en France, elle a pu constituer un temps une spécificité des chaînes de service public), et met aux prises deux univers professionnels (les programmes politiques classiques émanent des rédactions et des journalistes, les divertissements relèvent des programmes et des animateurs). Contexte politique aussi : la « culture politique » structure de façon peu apparente mais déterminante, les relations entre lunivers politique et les médias. Cest ainsi que le lecteur pourra remarquer la tendance générale des contributeurs de cet ouvrage à envisager les programmes comme des objets complexes, « travaillés » par des impératifs plus ou moins puissants et contradictoires, renvoyant nécessairement à une connaissance dune histoire, des enjeux, des contraintes, et des jeux de positionnement tant dans lunivers politique que médiatique. La mobilisation de ces éclairages multiples permet de dépasser létude de contenustricto sensu.Partant des programmes, les auteurs montrent que lanalyse doit se situer autant « dans » que « hors » de lémission, en sinterrogeant sur les intérêts investis, les modalités de la transaction, les stratégies, les oppositions et les enjeux de la représentation politique.  Les transformations de la représentation de la politique dans les médias ont en effet fait lobjet de nombreuses analyses empruntant des méthodologies variées. Si les corpus de presse écrite se prêtaient tout particulièrement bien à lanalyse de discours1 celle-ci pouvait prétendre, en quelque sorte, être autosuffisante face à des textes , lanalyse des interventions des professionnels de la politique dans des médias comme la radio eta fortioritélévision a conduit à élargir la focale, en raison mêmela de la complexité de ce qui était donné à voir et à entendre (des paroles, des locuteurs, une image). Prétendre rendre raison des interactions, des discours, des échanges et de leurs modalités dorganisation, suppose de ne pas faire limpasse sur les enjeux dune interaction (radiophonique, télévisuelle) qui dépasse largement ces seuls échanges. Dans le cas 1 ne sagit pas ici de dévaluer cette approche, mais plutôt den souligner les Il limites, dès lors quil sagit de se fixer pour objectif de saisir des transformations engageant  comme dans le cas de la parole politique  autre chose que la question de « léchange » et du « sens ».
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spécifique des discours politiques i. e.sens où nous lentendons dans cetau ouvrage, à savoir tenus par des locuteurs appartenant à lunivers politique  cest une évidence depuis longtemps : qui pourrait prétendre aujourdhui que léchange télévisuel est un objet clos, limité à des propos et des images ? Historiquement, les études des émissions politiques se sont renouvelées en allant chercher toujours plus loin, au-delà de leur objet initial (le programme), ce qui contribuait à le « construire » sous une forme plutôt quune autre.  Il est apparu, en première analyse, quune émission « politique » (dans une définition extensive qui prend acte de la diversité des formes de représentation), renvoie à des enjeux qui se superposent et saccordent en partie pour contribuer à une forme particulière (un dispositif). Ces enjeux renvoient de la façon la plus directe aux médias et au système médiatique. Ils varient en fonction de la concurrence entre entreprises audiovisuelles, de la diversité des pratiques professionnelles des producteurs, concepteurs, présentateurs des émissions. Mais, précisément, parce quil sagit dun type de parole particulière, les questions autour de ce qui fait la spécificité de ce discours interrogent le poids de « la politique » à différents niveaux : dans le fonctionnement du système audiovisuel, à travers la construction de lagenda, la concurrence entre entrepreneurs politiques et partis, la place des pratiques de « communication politique » et des stratégies de communication, etc.  Lexamen séparé des deux logiques conduit cependant à deux impasses. Limpasse « média-centrée », tout en allant au-delà de la seule analyse interne, considère la parole politique comme un phénomène avant tout médiatique : les médias mènent ainsi le jeu, « invitant » les politiques à des mises en scène qui évoluent essentiellement à travers une dynamique de renouvellement interne, relevant des nécessités du média et des professionnels. Mais la focalisation sur le poids du politique est un autre type dimpasse parce quelle tend à en surévaluer les effets : la domination politique tend à faire des représentations médiatiques le produit des seules logiques politiques, avec pour résultat dévacuer la prise en compte des principes concrets dorganisation de la médiation. Si les tribunes télévisuelles classiques, en laissant une large place à lexposition des arguments des entrepreneurs politiques sous la houlette de journalistes spécialisés, ont pu constituer un idéal dexposition de la parole politique (parfois mis à mal comme dans le cas de l «adversarial questioning» analysé par Peter Bull), elles présentent linconvénient majeur de réunir un public limité en nombre, moins recherché parce que plutôt âgé, et déjà familier, à des degrés divers, des enjeux politiques. Dès lors, les propositions dune représentation plus « ludique » ou récréative relevant de
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linfodivertissement trouvent leur place dans les programmes (dans la logique de recherches daudience ciblées) et offrent un intérêt pour les entrepreneurs politiques en réunissant en partie dautres publics, tout en autorisant des représentations en dehors des contraintes ordinaires de représentation du rôle politique.  Bien entendu, il faut un temps dadaptation et de « régulation ». En France, la réussite rapide de certaines « scènes » de linfodivertissement renvoie à la nature de ladéquation de cette offre médiatique avec les transformations de la communication politique et de la vision médiatique de la politique : forte personnalisation et psychologisation ne sont pas lapanage de linfodivertissement, mais sy développent plus particulièrement. Les difficultés de certaines émissions à réunir les membres du premier cercle de la vie politique montrent bien lexistence de formes de résistance aux mises en scène les plus « hérétiques » de la politique. En Suisse, où lunivers politique est à la fois moins professionnalisé et sans doute un peu moins personnalisé que dans dautres pays, et la concurrence audiovisuelle faible pour les émissions politiques (ce nest pas vrai pour dautres types de programmes), ces contraintes sont moins impérieuses. Les débats conservent des formes classiques et sont animés par des journalistes, non sans une « modernisation » limitée des formes. Aux États-Unis (dont le système audiovisuel est marchand depuis lorigine) et dans une plus faible mesure au Québec (où le poids du service public reste important), lexistence ancienne de talk-shows (avec une gamme étendue de formes) a rendu incontournable la participation des politiques à linfodivertissement. Ainsi, on ne peut pas, pour parler du « succès » de linfodivertissement, opposer le développement précoce de la France ou du Québec dans ce domaine à celui, plus tardif et moins marqué de la Suisse, sans renvoyer au poids particulier des impératifs daudience et à la désaffection plus ou moins marquée du public pour les formes classiques.  Sans quil sagisse à proprement parler dune négociation formelle sur les conditions de la représentation médiatique, cest dans les éléments dune relation entre les univers des médias et de la politique quil est nécessaire de chercher les raisons des transformations. Les analyses des programmes présentées ici livrent ainsi un état des rapports entre des professionnels du journalisme, de lanimation, de la politique. Elles montrent bien quune émission est le fruit dune coproduction, qui résulte de linvestissement dintérêts congruents ou contradictoires, individuels (animateurs des débats, membres du personnel politique) et collectifs (relatifs à la logique des univers dappartenance), qui varient au fil du temps. Dès lors, les approches disciplinaires retrouvent leurs spécificités et les auteurs peuvent nous inviter à la compréhension approfondie de logiques de construction des produits
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