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L'échec de l'intégration des noirs en France

De
352 pages
Le constat est sévère : la société française est frileuse, crispée et conservatrice : elle discrimine les Noirs d'origine africaine et d'ailleurs. Pourquoi ? A cause des préjugés raciaux ? Cela explique-t-il la pérennité et la multiplication d'actes, de comportements et de discours discriminatoires, qui rendent leur intégration difficile, voire impossible ? Y a-t-il des pistes pour en sortir ?
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L'échec de l'intégration des Noirs en France

Du même auteur

Histoire du Multipartisme au Congo-Brazzaville Volume I La marche à rebours (1940-1991) L'Harmattan,2000 Volume Il Les débuts d'une crise annoncée (1992-1993) L'Harmattan, 2000 Volume III La République en otage (mai/octobre 1993) L'Harmattan,2003

Gaston-Jonas KOUVIBIDILA

L'échec de l'intégration des Noirs en France

L'Harmattan

(Ç) L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com di ffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04615-3 EAN : 9782296046153

« La quasi-totalité de la législation européenne porte sur l'immigration illégale et les différentes façons de mettre un terme aux nouvelles arrivées de migrants. Rien n'a été fait concernant l'immigration légale ou l'intégration. »
Giusto Catania, membre de la gauche unitaire européenne
(GUE-GVN) au Parlement européen. HD, I er au 7 juin 2006.

« Nous avons besoin de voir le vrai visage de la France. Pour cela, il faut mesurer la présence des enfants de l'immigration parmi les policiers, les magistrats, dans l'administration comme dans le secteur privé. »
Azouz Begag, ancien ministre délégué à la promotion de l'égalité des chances. Le Figaro, 18 novembre 2005. Libération, 19 et 20 novembre 2005.

« C'est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer. »
Amin Maalouf, écrivain, L'Humanité, 16 août 2006.

« Il faut nommer la réalité des problèmes si on veut agir contre les discriminations. »
Dominique Strauss-Khan, ancien ministre de l'économie et des Finances, Libération, 9 avri12007.

INTRODUCTION

L'intégration des Noirs d'origine africaine, français ou non, dans la société française, est au centre de ce travail. Les Antillais ne sont pas moins concernés, bien qu'ils ne soient pas issus de l'immigration. Ce problème est d'une brûlante actualité. Hommes et femmes politiques, politologues, sociologues, psychologues, psychiatres, économistes, philosophes, journalistes et essayistes s'affrontent par médias et livres interposés. Pour certains, la question de l'intégration des Noirs ne se pose pas. Pour d'autres, il y a un frémissement, mais on est très loin du compte. Pour d'autres encore, c'est un échec. Chacun y va de son analyse. Mais beaucoup d'entre eux font les mêmes constats: la société française est frileuse, crispée, conservatrice. D'aucuns pensent même que le pays est en net recul sur les droits de l'homme, ce qui serait en totale rupture avec le discours officiel. De plus, il ne fait pas assez d'effort pour accepter et intégrer les Noirs originaires d'Afrique, voire ceux venus d'ailleurs, comme il l'a fait, autre fois, pour les immigrés européens. Pourquoi? À cause des préjugés raciaux? Cela explique-t-illa pérennité et la multiplication des actes, comportements et discours discriminatoires, qui rendent l'intégration difficile, voire impossible? Si ces questions sont récurrentes, le débat n'a jamais été aussi vifl. De plus en plus de voix s'élèvent parmi les Noirs, les Africanistes, les associations, les intellectuels et les artistes pour dénoncer des comportements d'un autre âge. Les écrits et les cris de cœur se multiplient. Le communautarisme, « mouvement de pensée qui fait de la communauté une valeur centrale dans l'organisation de la société », est présenté comme le plus grand commun diviseur de la population française, qui se veut une et indivisible.
1 Azouz Begag estime que le mot intégration « a surgi dans le débat social au début des années quatre-vingt », mais « cela fait plus d'une génération qu'il charrie son lot d'ambiguïtés, de confusion et de tromperies. » Cf. L'intégration, Éditions Le Cavalier bleu, Paris, 2003, p. 117.

L'émigration des Noirs d'Afrique vers la France a commencé depuis longtemps, elle se poursuit aujourd'hui. Certains sont venus comme tirailleurs, d'autres comme étudiants ou stagiaires, d'autres encore comme exilés politico-économiques. Il y a donc des décennies qu'ils partagent les mêmes espaces vitaux, lisent les mêmes journaux, écoutent les mêmes radios, regardent les mêmes chaînes de télévision, lisent les mêmes livres, suivent les mêmes débats et scrutent l'avenir. Mais il y a aussi des décennies qu'ils s'interrogent sur leur place dans la société, sur l'image que celle-ci leur renvoie. Tout cela participe de l'échec ou de la réussite de l'intégration. Les Noirs prennent part à la construction du pays, ils y fondent des familles. Leurs enfants sont, pour la plupart, français et ne connaissent presque pas la culture du pays de leurs parents. Les générations se succèdent, car le mythe du retour a vécu. De plus, le monde est, depuis longtemps, un village planétaire, selon le sociologue canadien McLuhan!. Aucun pays, quel que soit son rang, et quoi qu'il fasse, n'empêchera les habitants de ce village de circuler. Tous les artifices ou barrières n'auront pour effet que de retarder les déplacements ou de les accentuer, compte tenu des politiques - à géométrie variable mises en œuvre par les dirigeants des pays du Nord et du Sud.

Cependant, plusieurs questions se posent: les Noirs sont-ils intégrés? Comment sont-ils perçus par les autochtones et ceux qui croient l'être, en réalité venus, eux-mêmes d'ailleurs? Sont-ils acceptés comme des citoyens à part entière? Ont-ils les mêmes droits et devoirs? Tous, toutes générations confondues, parents et enfants, ne demandent pourtant qu'à vivre comme leurs compatriotes Blancs, dans l'égalité, la liberté et la fraternité. Pour cela, ils sont nombreux à avoir intégré ou réintégré la nation2 française. Les autres, peut-être majoritaires, frappent chaque jour, à la porte; ils ne demandent qu'une chose: être reconnus, acceptés et intégrés. Dans le débat actuel, ces questions sont souvent éludées. Les acteurs politiques, toutes tendances confondues, s'interdisent d'en parler, ou font semblant, persuadés, faussement, que la société française favorise, depuis toujours, l'intégration des Noirs. En réalité, elle ne fait que les tolérer. Mieux, elle les subit. Ils parlent plus qu'ils n'agissent. Ils stigmatisent le
1 Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias, 1964. 2 Il y a deux démarches pour devenir français: réintégration pour les Africains nés dans les colonies et qui ont perdu la "nationalité française" après l'accession de celles-ci à l'indépendance et naturalisation pour ceux qui sont nés après l'indépendance ou qui viennent d'autres pays d'Afrique ou d'ailleurs. 10

repli communautaire qualifié d'anachronique, et condamné dans une société aspirant à l'unanimisme culturel et racial. Alors, on ergote sur la discrimination positive ou les quotas: bonne chose pour les uns, infâme promotion du choix ethnique au détriment de la valeur intellectuelle ou professionnelle pour les autres. On tergiverse sur le CV anonyme, lâche subterfuge imaginé pour contourner la question du délit de faciès ou de sale gueule. Pourquoi le communautarisme, la discrimination positive, le testing ou le CV anonyme? Tout cela n'est-il pas la conséquence de la frilosité de la société, voire de sa marche à rebours? Les actes posés par les citoyens, individuellement et collectivement ou par la République, ne confirment-ils pas ce sentiment de repliement, dans un monde où les pays sont de plus en plus multiculturels ? La France, "humaniste", crée-t-elle les conditions pour que les lois soient véritablement appliquées et répriment, sans équivoque, les comportements discriminatoires, ce qui favoriserait une réelle égalité des chances pour tous? La République faitelle en sorte, réellement, que certains groupes culturels ne tombent pas dans le communautarisme décrié? Ne favorise-t-elle pas, indirectement, la pérennité de ces discriminations du fait de son laxisme? Pourquoi la volonté de s'unir au sein des associations entretenant la mémoire d'un peuple, hier martyrisé, aujourd'hui ignoré, et la défense de ses intérêts, jetés aux orties, sont-elles qualifiées de repli communautaire si ce n'est la manifestation d'une volonté pernicieuse d'observer le statu quo? La propension, pour ce peuple, à s'enfermer dans la logique ethnique n'estelle pas une bouée de sauvetage, faute de reconnaissance? N'est-ce pas un moyen de combler un vide créé par l'inaction de la République? Le communautarisme est-il synonyme de marginalité d'un groupe culturel ou de déstructuration de la société? Provoque-t-il un schisme dans la société? Est-il rédhibitoire à l'unité du pays? Tout cela ne relève-t-il pas d'une logique qui tend à enfermer les Noirs dans des schémas désuets? De plus en plus de Noirs écrivent sur l'intégration et la citoyenneté. Gaston Kelman par exemple, a publié un livre intitulé: Au-delà du Noir et du Blanc 1. Ce livre, comme le précédent2, pose le problème de l'intégration des minorités, particulièrement noire, au-delà de la couleur de peau. Ce problème ne devait plus se poser parce que, dit-il: « au-delà du Blanc et du Noir, il y a l'être humain, tout simplement. » Pour Henri Lopès, historien et romancier, il n'y a pas « d'autre issue à ces géhennes
1 Gaston Kelman, Au-delà du Noir et du Blanc, MAD Max Milo, Paris 2005. 2 Un an plus tôt, Gaston Kelman a publié un livre au titre presque provocateur, dans lequel il «fustige les dangers d'une victimisation outrancière de la communauté noire» : Je suis noir et je n'aime pas le manioc.

Il

que de penser le monde non plus en termes de races mais d'individus, de droits et de valeurs universelsl. » Ces arguments sont valables, mais il faut aller plus loin dans l'examen de la question de l'intégration des Noirs, car beaucoup de contemporains ne sont pas encore sortis de cette logique. Ils pensent, écrivent et déclarent que les races existent, qu'elles ne sont pas égales. Par conséquent, l'homme noir n'est pas l'égal de l'homme blanc. Ne ferait-on pas l'autruche en éludant cette réalité, têtue, dramatiquement actuelle? En dépit du refus, légitime, de Gaston Kelman, et de bien d'autres Noirs, d'appartenir à une histoire et à une culture communes, plusieurs interrogations et remarques, pertinentes, sont soulevées dans ses livres. Cela m'a interpellé et conforté dans l'idée qu'il fallait faire ce travail. La lutte de la minorité noire repose essentiellement sur deux revendications: la représentation à la télévision de la diversité ethnique de la population française2 et l'égalité des chances pour tous, au-delà de la couleur de peau. Cela entraînera la fin de toutes les discriminations, affirme Gaston Kelman3. Il met volontiers de côté l'afro centrisme dont l'objectif est de redonner de l'éclat à la fierté des Africains et le néonégrocentrisme mettant en avant le destin commun des populations noires disséminées à travers le monde, et évoluant à « l'écart du reste de 1'humanité, et baignant dans une fraternité de type religieux, mystique, sinon sectaire4. » Que Gaston Kelman ne soit pas d'accord avec ce destin commun, c'est son choix. Personne ne peut le lui contester. Mais peut-il dire, de manière péremptoire, que les Noirs qui le revendiquent se trompent? Gaston Kelman sait que chacun est libre, en démocratie, d'exprimer son point de vue sur une question. Penser qu'on détient la vérité « absolue» sur celle-ci, me semble présomptueux. Ceux qui défendent ce destin commun, c'est-à-dire « la fraternité des Nègres» comme disait Senghor, ce sentiment d'appartenance à une histoire [coloniale] et à une origine [africaine] communes, sans renier leur citoyenneté française, sont convaincus d'une chose: aucun autre groupe culturel ne peut défendre leurs intérêts. Doit-on se taire ou dire amen, dès qu'on entend hurler les sirènes dénonçant le repli communautaire, alors que la République ne fait rien, sinon pas assez pour sanctionner les dérives comportementales qui le nourrissent? N'est-ce pas la meilleure
I Stephen Smith, Négrologie, Calmann-Lévy, Paris 2003, p. 228. 2 C'est particulièrement la thèse défendue par Calixte Beyala, écrivain camerounaise, présidente du Collectif Égalité. Le Monde du 22 février 2005. 3 Gaston Kelman, Au-delà du Noir et du Blanc, op. cit. pp. 12 et 13. 4 Ibid.

d'origine

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façon d'empêcher les Noirs d'exprimer leurs talents, souvent ignorés ou mis en doute, au nom des préjugés plutôt primitifs? Parle-t-on de repli communautaire s'agissant des communautés ethniques et religieuses qui s'expriment en France? Ces communautés ont pourtant créé des institutions éducatives et des associations, ce qui leur permet de revendiquer certains droits, de faire la promotion de leurs idées et de peser sur l'échiquier politique. Quant aux Noirs, ils doivent se taire et avaler leur fierté. Ce débat n'aurait aucun intérêt si toutes les dispositions étaient prises

dans cette France multiculturelle 1 et multiraciale, pour que chaque

citoyen, d'où qu'il vienne, ait les mêmes droits et les mêmes devoirs. Ne tient-on donc pas un discours en trompe-l'œil? Au-delà des postures, discutables, de certains intellectuels et acteurs politiques, la lutte pour l'égalité des citoyens est opportune. Mais peut-on affirmer, aujourd'hui, sans détour ni faux-fuyants, que la société française est prête à accepter les citoyens « de couleur» comme les autres français? Les faits donnent-ils raison à ceux qui l'affirment? En d'autres termes, cette minorité dite « visible» a-t-elle, réellement, les mêmes chances? Peut-on dire que tous les citoyens partent sur un pied d'égalité? Les Noirs ne sont-ils pas ghettoïsés et discriminés en permanence? Les autochtones, et ceux venus, autrefois, des pays européens, pour les mêmes raisons que les Noirs aujourd'hui2, acceptent-ils l'intégration de ces derniers? Les réponses ne vont pas de soi. C'est une chose de clamer la réussite de cette intégration, ce que la République fait avec virtuosité, et de la revendiquer, ce que les Noirs font sans complexe. Mais c'en est une autre de la mettre en oeuvre et de bénéficier de tous les droits. Ces dernières décennies, on a constaté un accroissement des inégalités et des actes discriminatoires. Jean Bensaïd, Daniel Cohen, Éric Maurin et Olivier Mongin écrivent, dans le texte « Les nouvelles inégalités », présenté le 22 novembre 2003, au cours d'un colloque organisé par « À gauche en Europe3 » : « Le paradoxe de départ est que l'on doive affronter comme un problème politique nouveau, la hausse des inégalités, alors même que le grand espoir du XXè siècle était, à l'inverse, que l'État Providence et la scolarisation de masse parviennent à les réduire. Qu'elles aient pu
I «L'immigration est une partie constitutive de la France d'aujourd'hui, puisqu'un cinquième de la population hexagonale a un ascendant, aïeul ou bisaïeul d'origine étrangère (...) La France est une terre d'immigration. » Cf. Philippe Dewitte, op. cit. p. 9. 2 Dictatures, guerres, misère, pauvreté, mirages de la France, etc. 3 Revue Esprit, na 302, février 2004, p. 34-35. 13

s'accroître est en soi le grand désespoir de la fin du XXè siècle, au nom duquel le procès de la social-démocratie est engagé. » Cette affirmation est-elle démentie en ce début du XXIè siècle? Peut-on passer du désespoir à l'espoir? Peut-on tordre le cou aux préjugés, séculaires, qui gangrènent les relations entre citoyens d'origines différentes? Jusque dans les années 1960, le racisme était brutal, théorisé et revendiquél. Ensuite, il s'est manifesté de façon plus ou moins insidieuse, d'où la difficulté de le cerner, de le prouver et de le sanctionner. Depuis la crise urbaine de l'automne 2005, il y a comme une radicalisation individuelle et collective sur la question. On constate un corne back sur le discours des siècles derniers2. Pourquoi? L'être humain n'a-t-il pas changé? La crise urbaine est-elle un tournant? De plus, les lois semblent avoir été faites de telle sorte qu'il est difficile au discriminé ou à la victime du racisme d'en apporter la preuve. Cela légitime indirectement les comportements et les actes discriminatoires et racistes. En définitive, ce que certains appellent « laxisme de la République », ou « dysfonctionnement de l'institution judiciaire », ne s'identifie-t-il pas à une « quasi-connivence» ? Autrement dit, la République n'avalise-t-elle pas, par ce « quasi-laxisme» et ces lois « permissives », la recrudescence des actes racistes posés par certains citoyens? Cela n'explique-t-il pas l'échec de l'intégration des Noirs en France? L'intégration des immigrés européens a été, il y a quelques décennies, différente de celle des Africains noirs, aujourd'hui, pour une raison simple: les premiers ont la même couleur de peau, les seconds sont Noirs. C'est peut-être là le problème. Mais on ne doit, semble-t-il, pas en parler sans tomber dans ce que les partisans du statu quo appellent la « victimisation » et le « communautarisme ».
1

L'Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-1855) du Comte de Gobineau fait florès dans toute l'Europe durant la première moitié du XXè siècle. Philippe Dewitte écrit: «Avant même de constituer la base "théorique" du régime de Vichy, elles (théories racistes) ont été vulgarisées en France durant l'entre-deux-guerres : C'est dans la pureté de la race que résident les éléments essentiels de la conservation des peuples... Les croisements avec les races hostiles ont pour effet de dissocier les caractères héréditaires et d'en provoquer la dégénérescence. Il convient donc de protéger la race contre les immixtions étrangères et de s'opposer aux croisements avec les individus de race inférieure ou antagonistes.» Dr Bérillon, Les caractères nationaux, leurs facteurs biologiques et psychologiques, 1920, cité par Philippe Dewitte, Deux siècles d'immigration en France, La Documentation française, Paris, 2003, p. 53. 2 «Ceux qui s'affichent comme personnellement racistes en 2006, sont 29 % (...) C'est plus que fin 2004 (25 %). Mais c'est nettement moins qu'en 1990, où ils étaient 40 %. » Cf. Le Monde du 30 mars 2007, p. 21. 14

Dans ce travail, je mets volontiers l'accent sur un aspect sensible du débat. C'est une analyse factuelle. L'objectif est de montrer les éléments de résistance, les blocages et les obstacles, multiformes, qui expliquent l'échec de l'intégration des Noirs, et d'esquisser des pistes de sortie proposées par des citoyens qui veulent circonscrire cette gangrène. Ces éléments de résistance sont développés tant par la République que par une frange de la société. Il s'agit donc de montrer qu'une partie de la société s'arc-boute sur des préjugés primitifs, qu'elle a du mal à nommer ses maux, ses insuffisances et, par conséquent, à trouver des solutions radicales. Quelle est l'importance de la population concernée? Comment se manifestent ces pesanteurs, ces obstacles, ces blocages et ces éléments de résistance? La France est-elle réellement prête à intégrer la minorité noire comme le proclament certains intellectuels - d'origine africaine ou non - et les acteurs politiques? Pour y répondre, j'ai visité les différents compartiments de la société française à travers la presse: les déclarations des acteurs politiques, les travaux des chercheurs, les reportages des journalistes, la société civile, le monde associatif, les instituts de sondage, etc. L'immersion dans ces travaux, riches et contradictoires, m'a permis de répondre, en partie, aux différentes et brûlantes questions. Ma démonstration est donc illustrée par des analyses, des témoignages et des chiffres. Par conséquent, ce travail est la critique d'une partie de la société française, par des citoyens français, dans une démarche pluridisciplinaire. Ce travail est divisé en huit parties. Pour une meilleure compréhension, les deux premières montrent les causes de l'émigration des Noirs d'Afrique vers la France, leur mode de vie et les raisons d'un impossible retour, bien que confrontés à des problèmes multiformes. Les troisième, quatrième et cinquième parties déclinent le cadre juridique dans lequel ils s'insèrent (politique de l'immigration, conditions d'accession à la citoyenneté. Existe-t-il une politique d'intégration, et comment expliquer l'échec de l'intégration des Noirs? Ces questions sont abordées dans les sixième et septième parties. La majorité des autochtones affirme que les jeunes noirs issus de l'immigration, comme d'autres d'ailleurs, n'aiment pas la France, et que la délinquance, cause de leur non-intégration, serait congénitale et pathologique: un faux débat alimenté par la presse et certains scientifiques pour masquer une responsabilité partagée sur les questions de l'immigration et de la délinquance. Tels sont les points développés dans la huitième partie. 15

L'élection présidentielle est un moment politique très important; il marque la fin d'un régime et le début d'un autre. Etant donné que ma recherche a traversé l'échéance d'avril/mai 2007, il me semble intéressant d'analyser, succinctement, dans la dernière partie, l'évolution du discours politique sur la question de la diversité et de l'intégration des Noirs d'origine africaine, les préconisations, ainsi que l'écho que cela provoque en Afrique, continent particulièrement visé par la politique française de l'immigration.

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POUR MÉMOIRE

D'aucuns pensent que les Noirs sont des envahisseurs, qu'ils constituent, pour la France, un boulet dont il faudrait se débarrasser. Cela explique des questions sibyllines ou des observations surprenantes du type: «Depuis combien de temps êtes-vous en France? Qu'êtes-vous venu(e) faire en France? Comptez-vous y rester longtemps? Pourquoi ne pouvez-vous pas vivre chez vous? Que faites-vous en France? Comptezvous rentrez chez vous un jour? » Et des extravagances d'un autre âge comme: «Ce n'est pas la forêt ici, repartez dans votre jungle! Vous venez bouffer notre pain, prendre nos femmes, polluer notre environnement. Ce n'est pas la planète des singes ici, etc.» Ces invraisemblances viennent, indistinctement, des hommes, des femmes, des jeunes, des personnes âgées, des intellectuels, des acteurs politiques, etc. Les personnes qui vous les lancent, au marché, au travail, dans la rue, partout, oublient, ignorent ou feignent d'ignorer pourquoi ces "indésirables" sont venus en France. Depuis combien de temps! Les Noirs d'Afrique ont-ils toujours été "indésirables" en France? La réponse est plombée dans l'histoire. Est-il besoin de rappeler que la colonisation a existé, que ces Noirs étaient Français, qu'ils ont chanté La Marseillaise à l'école de leur village, au fin fond du continent, devant le drapeau tricolore, qu'on leur a fait dire que leurs ancêtres étaient les Gaulois, qu'ils sont morts par milliers pour la France par rapport à d'autres peuples qui étaient tranquilles chez eux, qu'ils ont appris par cœur la géographie, l'histoire et la culture de la France au même titre que les petits métropolitains qui, eux, ne savaient pas grand-chose de l'Afrique et des horreurs de leurs parents et ancêtres? Il suffit d'interroger cette histoire pour comprendre pourquoi les Noirs sont venus et viennent encore en France, pourquoi beaucoup d'entre eux parlent la langue française. La relecture de cette histoire permettrait, sans doute, de mettre un terme aux questions insipides et aux injures faites aux fils et petits-fils de ceux qui ont payé le prix fort pour libérer ce pays. Malheureusement, des Français, parfois de bonne famille, refusent de faire cet effort

intellectuel. Ils s'enferment volontairement dans une ignorance sans bornes alors qu'on est dans une société et un monde surinformés. On n'est donc pas surpris qu'ils posent de telles questions, qui viendraient plutôt de ceux que l'on qualifie de primitifs. Pour cette raison, un détour historique, certes contraignant, s'est avéré indispensable avant d'aborder le thème principal. C'est d'autant plus important que le fait de ne pas connaître l'Autre est toujours, dans ce monde, à l'origine de son rejet et de monstruosités innommables. Telle est la triste leçon que l'on peut tirer de la colonisation et de nombreuses guerres que l'humanité a connues. Qui sont-ils donc ces Noirs? Pourquoi viennent-ils en France? Cette démarche peut paraître un tantinet incongrue, mais ce rappel est également important, car des générations entières vivent dans le mensonge et l'ignorance. Parce que beaucoup de gens ont la mémoire courte. Parce que, aujourd'hui encore, beaucoup de Français ignorent ce que l'Afrique a apporté et apporte à la France. Dire cela agace beaucoup de compatriotes, j'en suis certain. Mais il faut parfois se faire violence. Selon l'Atlas du continent africain, «les archéologues et les paléontologistes sont arrivés à la certitude que 1'humanité est née en Afrique. De l'australopithèque (qui vivait il y a 2 millions d'années) jusqu'à l'Homo sapiens, notre véritable ancêtre, apparu il y a moins de 14 000 ans, toute l'évolution de notre espèce est restituée par les vestiges humains ou préhominiens retrouvés sur le continent. C'est au néolithique, période qui voit le passage de la cueillette à l'agriculture et de la chasse à l'élevage, que se met en place le peuplement actuel de l'Afrique. Environ 5 000 ans avant J.-C., des civilisations perfectionnées voient le jour en Nubie, dans la vallée du Nil, et s'étendent progressivement aux plateaux éthiopiens et aux pays du Tchad et du Nigerl. » Trois mille ans avant l'ère chrétienne, les Égyptiens créent l'une des plus brillantes civilisations de l'histoire du monde. Du rr au XYlè siècle, par vagues migratoires successives, les peuples noirs se répandent vers le sud du continent2. Pendant cette période, l'Afrique noire est divisée par les conflits politiques, militaires et tribaux. Elle cède alors aux pénétrations étrangères inaugurées par les Portugais dès le Xyè siècle avec l'établissement des premiers comptoirs le long du golfe de Guinée. Suivra, du Xyè au XIXè siècle, la longue période de la traite des esclaves vers les
1 L'Atlas Jeune Afrique du Continent africain, Les Éditions Jaguar, Paris, 1993, p. 26. 2 Ibid. p. 26.
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Amériquesl, qui s'ajoute à «celle qui sévissait depuis longtemps vers
l'Afrique du Nord, du Nord-Est et de l'Est à destination du monde islamique. Ensemble, elles ont drainé sans doute 20 millions d'êtres humains et ont contribué, pour une part, à la stagnation démographique et économique de l'Afrique noire2. » Jusqu'en 1850, les tentatives de colonisation européenne en Afrique noire sont isolées. Les Français occupent le Sénégal et l'Algérie. Dans la seconde moitié du XIXè siècle, « les explorateurs européens se hasardent jusqu'au cœur de l'Afrique. Le continent devient alors l'enjeu d'une âpre compétition entre les puissances européennes. » En 1885, la conférence de Berlin fixe les règles du partage colonial de l' Afrique3. Le Français, Jules Ferry, déclare: «Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Il y a pour elles un droit parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures4. » Auparavant, la colonisation est précédée d'un travail lénifiant d'évangélisation. Ensuite, l'Afrique noire est déshumanisée, occupée, débarrassée de sa civilisation, de ses règles juridiques, de sa structure politique et de son organisation sociale et économique5.
I Elle concernera, au total, Il millions d'Africains. Le Monde/Dimanche du 7 mars 2005. Les navires français effectuent plus de 4 200 traversées et transportent 1 250 000 esclaves. Cf. Christian Delacampagne: Histoire de l'esclavage - De l'antiquité à nos jours, Librairie Générale française, 2002 (Poche), p. 302. Les traites orientales, elles, conduisent à la déportation de 17 millions de personnes entre les années 650 et 1920 vers le Maghreb et le Moyen-Orient. Ibid. 2 L'Atlas Jeune Afrique, op. cit. p. 28. 3 Le journaliste Stephen Smith écrit dans Atlas de l'Afrique, Éditions Autrement, 2005, ce qui suit, à propos de la conférence de Berlin: « Le partage de l'Afrique est un mythe. Entre le 15 novembre 1884 et le 26 février 1885, les puissances conviées à la conférence de Berlin ne cherchaient pas tant à découper un continent, dont elles ignoraient du reste la géographie exacte, qu'à établir des règles de saine compétition entre elles pour en prendre possession, sans risque de dérapage dans la guerre. Ainsi fut-il décidé que le drapeau planté sur un comptoir de commerce établirait une chasse gardée à respecter, quitte à négocier par la suite le tracé des frontières, ce que la France et l'Angleterre firent, entre 1882 et 1908, à travers 249 traités particuliers! » On a beau vouloir minimiser la portée de l'acte posé à Berlin, à partir du moment où des tracés furent négociés, délimitant les zones géographiques préalablement occupées et placées sous le contrôle de ces puissances, il ne s'agit pas d'autre chose que d'un partage, fût-il déguisé. On sait ce qui est advenu de ces états africains. Jusqu'aujourd'hui. Qu'on ne vienne pas nous raconter des histoires! Stephen Smith sait ce que ces colons ont fait en Afrique. Ont-ils remis en cause le consensus de Berlin? Cette réalité survivra à tout révisionnisme, d'où qu'il vienne. 4 Paul Wagret, Histoire, Éditions André Casteilla, Paris, 1988, p.n. S « Le développement économique est orienté en fonction des besoins des pays européens. Ceux-ci prélèvent entre autres, du bois précieux et l'ivoire d'Afrique noire. Une certaine 19

Le modèle européen sera imposé sur les terres africaines. Les peuples noirs passeront de peuples hautement structurés, et inventifs - ils savaient déjà travailler le fer, l'or et les autres métaux - à des peuples infantilisés, robotisés, qualifiés de primitifs, de barbares, d'athées ou de sauvages, tout juste bons à produire la richesse des occupants. Ainsi, après l'enrichissement par la traite négrière, c'est le sol et le sous-sol africains qui seront spoliés. On est passé à la colonisation brutale, une période de terreur, de feu, de sang et de larmes. La scolarisation n'est pas encouragée. Quelques commis seront formés pour faciliter le travail de l'administration coloniale. Les territoires africains occupés, seront proclamés territoires français d'outre-mer et ses habitants des citoyens français, sans droits. La brutalité de la France pendant cette longue et ténébreuse période va entraîner, avec l'aide des Africains-américains, une prise de conscience des Africains, laquelle débouchera, violemment ou pacifiquement, sur l'indépendance nominale, entre 1956 à 1962.

aggravation des inégalités découle de la colonisation. Les disparités spatiales s'accentuent. Les zones côtières qui entrent dans les circuits économiques modernes bénéficient de revenus, d'une scolarisation et d'une médicalisation inaccessible aux régions intérieures restées à l'écart. Par ailleurs, la présence des colonisateurs a pour effet de renforcer les structures sociales traditionnelles et le pouvoir des notables locaux. D'autant que les expropriations et la fiscalité introduites par les Européens provoquent l'endettement, donc une dépendance grandissante des pauvres à l'égard du grand propriétaire-usurier. Le nombre de paysans sans terre augmente: c'est le début des migrations rurales et de l'afflux des miséreux qui s'entassent dans des conditions précaires à la périphérie des villes. » Cf. Paul Wagret, Histoire, op. cit. p. 76. 20

I. DE L'AFRIQUE

NOIRE À LA FRANCE

« Comptez-vous repartir dans votre pays?» Voilà une question souvent posée aux Noirs. Cette question dérangeante, voire insensée, peut cacher une xénophobie inconsciente ou déguisée sinon je ne vois pas l'intérêt de la poser. Parce qu'on ignore souvent pourquoi des gens quittent leur pays, il m'a semblé utile de rappeler certains points de l'histoire que l'on a tendance à oublier ou à occulter.
1. Les causes de l'immigration des Noirs

La véritable immigration subie Les Noirs découvrent la France avec la colonisation. Les grands mouvements commencent avec leur participation à l'effort de guerre. Près de 200 000 « tirailleurs» sont recrutés en Afrique occidentale française (AOF) et en Afrique équatoriale française (AEF). Ils sont mobilisés dans l'armée française entre 1914 et 19181. Les Malgaches sont au nombre de 41 000. Trente-quatre mille (34 000) Noirs et Malgaches sont tués ou disparaissent durant la première guerre mondiale2. Plusieurs d'entre eux sont ensuite recrutés dans l'industrie privée: 79000 Algériens, 18000 Tunisiens, 36 000 Marocains, 5 000 Malgaches, 50 000 Indochinois et 37 000 Chinois, soit un total de 225 000 étrangers, selon Philippe Dewitte, qui ne précise pas d'ailleurs le nombre de Noirs embauchés dans l'industrie privée. La ségrégation existe déjà et frappe plus les Noirs que les Maghrébins. D'après Philippe Dewitte, « quelques milliers d'anciens tirailleurs coloniaux s'installent en France, après la première guerre mondiale, tandis qu'une immigration ouvrière, essentiellement algérienne,
1

M. Michel, La genèse du recrutementde 1918 en Afrique noirefrançaise, R.F.H.O.M.,
-

LVIII, 213, 1971, p. 433-450, in L'Afrique noire
Vidrovitch, Paris,

de 1800 à nos jours, C. CoqueryDocumentation française,

2 Philippe
2003,

H. Moniot,

Puf, Paris,

1974, p. 218.

Dewitte,
p. 29.

Deux siècles

d'immigration

en France,

21

commence à gagner la métropole. Environ 100 000 Maghrébins, 5 000 Indochinois, 5 000 Africains noirs et 10 000 à 15 000 Antillais résident dans l'Hexagone au tournant des années 30. Ces chiffres, somme toute modestes, ne doivent pas masquer le fait que l'on a désormais affaire à une immigration «visible », qui déjà marque les contemporains. Africains noirs, Maghrébins, Vietnamiens doivent composer avec une société très imbue de sa supériorité, qui leur renvoie, au travers de la mode exotique - les bals nègres, l'orientalisme de pacotille, les expositions coloniales de Marseille en 1922 et de Paris en 1931 - une image d'eux-mêmes déformée, stéréotypée, souvent humiliante. C'est dans cette atmosphère, raciste au pire, fraternelle quelquefois, paternaliste la plupart du temps, que naissent les premiers mouvements indépendantistes ou protonationalistes 1 .» Tout cela va d'ailleurs entraîner, chez les Noirs, le désenchantement, mais aussi, la tentation d'un « ultranationalisme », voire d'un racisme à rebours. En novembre/décembre 1934, dans La Race, journal afro-antillais édité à Paris, le médecin haïtien André Béton reprend à son compte le slogan «chacun chez soi» des racistes européens, alors que les premières revendications indépendantistes se font jour dans les empires coloniaux: « Nous ne sommes considérés Français qu'en temps de guerre (...) Pendant la paix, nous sommes des sidis, des bamboulas, des chocolats, des mal blanchis, et on ne comprend pas que nous soyons encore en France (...) N'allons pas à l'encontre de l'œuvre de la nature, rentrons chez nous. Mais une fois installés dans nos foyers, demandons à ces mêmes individus de vider les lieux2. » Dans la même période, des instituteurs africains formés dans les colonies en cycle court pour l'enseignement des indigènes, sont envoyés à l'École normale d'Aix-en-Provence pour y acquérir un diplôme d'instituteur de pleine valeur3. Entre 1923 et 1924, l'école devient un véritable foyer de subversion aux yeux des colonialistes; plusieurs étudiants seront d'ailleurs exclus 4. De là naissent les mouvements syndicalistes dans lesquels militent les Africains noirs vivant en France et en Afrique. Ils sont influencés par l'internationale communiste et les partis qui combattent les abus de la colonisation ou du colonialisme lui1 Philippe Dewitte, op. cit. p. 33 et 35. 2 Ibid.

3 Pierre Durand, Cette mystérieuse section coloniale

-

1960). Éd. Messidor, Paris, 1986, p. 185. 4 Ibid.

Le PCF et les colonies (1920-

22

même. L'apport des Africains-Américains est d'ailleurs déterminant dans cette prise de conscience politique. « Quand en 1939 la guerre éclate, écrit Philippe Dewitte, le conflit est plus que présenté aux coloniaux comme une guerre juste, contre la barbarie nazie, contre un régime qui considère les Noirs, les Arabes et tous les autres non-aryens comme des sous-hommes. C'est au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité que l'on fait appel aux soldats de l'Empire. C'est en leur nom qu'ils vont combattre, d'abord dans l'armée régulière, puis pour certains, dans la résistance.» En 39-45, 360 000

Maghrébins et 180 000 « tirailleurs sénégalais1}}quittent leur terre natale

pour aller défendre une cause qui n'est pas la leur. Pourtant, quelle est la joie, par exemple, de 125000 Africains qui chantent en débarquant, le 15 août 1944, sur les plages de Provence: «Nous sommes venus d'Afrique pour libérer la France2. » Selon les chiffres du secrétariat d'État aux Anciens combattants, « 21 500 Africains et Malgaches (entendez Noirs et Malgaches) (H') sont tués entre 1939 et 1945. Environ 25000 Africains et Malgaches sont faits prisonniers et restent bloqués en métropole durant toute la guerre, d'abord dans des stalags allemands en France, puis transformés en "travailleurs libres", et enfin "recrutés" par l'organisation Todt pour construire des fortifications sur la côte méditerranéenne 3 .» Beaucoup de rescapés restent en France et fondent des familles. L'immigration organisée La France vient de perdre une grande partie de ses infrastructures et des centaines de milliers d'hommes pendant la guerre. Il faut tout reconstruire. Le pays devient donc un grand chantier, mais il manque de bras. Sa population a diminué d'environ un million de personnes4. La France n'a d'autre choix que d'importer la main-d'œuvre étrangère. Dès 1945, on crée l'Office national d'immigration (ONI); elle réglemente l'entrée et le séjour des travailleurs immigrés en France. Les colonies françaises fournissent les gros bataillons de main-d'œuvre.
I Par ces tenues on désignait tous les soldats venus des anciennes colonies françaises d'Afrique noire y compris Madagascar, pour participer à l'effort de guerre. 2 Atlas de l'Afrique, Stephen Smith, op. cit. p. 36. 3 Philippe Dewitte, op. cit. pp. 50-51. 4 Guy Le Moigne et André Lebon, L'immigration en France, Que sais-je? Puf, Paris, 1999, p. 7.

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On distingue trois vagues d'immigration africaine en Francel : Juste après la guerre, il se constitue d'abord «de petites communautés d'hommes seuls autour de tirailleurs démobilisés et d'anciens matelots de la marine commerciale. Entre 1960 et 1974, l'abondance de l'offre d'emplois non qualifiés en France suscite l'arrivée de plusieurs dizaines de milliers d'hommes, principalement sénégalais et maliens. » Ils s'installent dans la région parisienne qui offre de nombreuses possibilités de travail. «L'année 1974 marque une date importante dans l'histoire des immigrations africaines. La suspension de l'immigration économique décrétée alors par le gouvernement rend plus difficile le maintien du système d'alternance de longs séjours entre la France et l'Afrique et les permutations entre parents. La réponse à cette nouvelle situation va être, pour beaucoup d'immigrés, le regroupement familial (l'immigration de peuplement, ndlr). On va passer d'une immigration jusque-là essentiellement masculine et organisée de façon très autonome à une immigration familiale qui va très vite interpeller la société française. Les conditions très exigeantes mises au regroupement familial légal vont inciter beaucoup d'Africains à réaliser un regroupement de fait et à tenter d'obtenir des régularisations ultérieures. » Les difficultés consécutives à ce regroupement et à l'entrée en France sont renforcées; elles amènent de nombreuses situations irrégulières. Mais les pressants besoins en main-d'œuvre font que les pouvoirs publics ferment les yeux sur les entrées clandestines et encouragent, par le biais de l'Office national d'immigration (aNI), la régularisation administrative de ceux qui trouvent un emploi. Avec la récession économique à la fin des années 1970 et l'augmentation du chômage, on assiste à la montée du racisme, qui ouvre la voie à des politiques faisant des étrangers des boucs émissaires de la crise2.
Des causes politico-sécuritaires

Les indépendances sonnent le glas de la colonisation française en Afrique. Le Guinéen, Sékou Touré, est le premier à tourner le dos à « la mère patrie» en 1958. Deux ans plus tard, toutes les colonies disent non à la Communauté française, à l'issue d'un référendum. Elles vont accéder
1 David Assouline et Mehdi Lallaoui, Un siècle d'immigrations en France, Troisième période, 1945 à nos jours - Du chantier à la Citoyenneté? Syros, Au nom de la mémoire, 1997, p. 31. 2 Ibid. pp. 10,34 et 42. 24

majoritairement à l'indépendance nominale entre avril et septembre 1960. La France qui s'est empêtrée dans la guerre d'Indochine et d'Algérie ne souhaite pas ouvrir un autre front au sud du Sahara. Mais bientôt, ici et là, les nouveaux dirigeants confisquent le pouvoir. Sékou Touré, encore lui, inaugure cette période faite de feu et de sang. À peine a-t-il inauguré sa République, le 2 octobre 1958, que le ton de ses discours, enflammés, change et inquiète. Il déclare 1 : « Hommes et femmes, jeunes et vieux du PDG (Parti démocratique guinéen), vous aurez à surveiller tout le monde, à commencer par le président Sékou Touré, dans les moindres attitudes, publiques comme privées. Tous ceux que vous considérez comme susceptibles de faire honte à la Guinée et à l'Afrique, dénoncez-les. » À travers ces mots qui font froid dans le dos, Sékou Touré annonce le recours permanent à la police secrète et à la mise au pas du peuple. Sa devise devient: « Surveillez-vous les uns les autres, moi je vous surveille tous. » En janvier 1959, un décret supprime la liberté d'information. Quatre mois plus tard, la restriction de la liberté professionnelle est aussi réglementée: «aucun avocat, notaire, huissier n'a plus le droit d'exercer, si ce n'est à la demande des autorités. » De manière générale, monolithisme politique, autoritarisme, restriction de libertés et insécurité caractérisent les régimes africains. Dans ce climat de peur, les étudiants se trouvant en France préfèrent y rester, devenant des immigrés malgré eux. Les intellectuels, surveillés, parfois emprisonnés quand on ne les assassine pas, pour leurs idées, quittent le pays dès qu'ils en ont l'occasion. La destination privilégiée est bien sûr l'ancienne puissance coloniale, pour des raisons historiques et culturelles. Ainsi se constitue, année après année, une nouvelle catégorie d'immigrés, potentiels demandeurs d'emploi et de logement en France. À ceux-là vont s'ajouter, progressivement, des centaines d'hommes politiques dégoûtés par une gestion chaotique, familiale et paternaliste, placée sous la coupe réglée de la France. Il en découle, aujourd'hui encore, des crises et des conflits à répétition. En France, on les appelle conflits ethniques. En réalité, il s'agit de guerres économiques fabriquées par les multinationales et pays riches2. Les hommes politiques africains, marionnettes mus par des intérêts personnels, soutenus par la famille, l'ethnie, la tribu ou la région, sont instrumentalisés, montés les uns contre
1 lbrahima Baba Kaké, Sékou Touré - le héros et le tyran, Éditions Jeune Afrique, Paris, 1987, pp. 91-92. 2 Lire les ouvrages de François-Xavier Verschave: La Françafrique, Noir silence, etc. aux éditions Les arènes. 25

les autres par le magnat de la finance. Jusqu'à la guerre civile. L'opinion internationale ne voit que des ethnies qui se vouent une haine viscérale jusqu'à vouloir s'exterminer mutuellement alors qu'elles ont toujours cohabité pacifiquement. Pendant ce temps, les multinationales pillent les richesses du sol ou du sous-sol, avec l'aval des dirigeants locaux. Les pays riches débloquent des moyens colossaux pour atteindre leurs objectifs. Quitte à liquider les intellectuels qui se mettent en travers de leur chemin. Éric Decouty, journaliste au Figaro écrit, dans son livre interview consacré à Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG d'Elf: « Il (Le Floch-Prigent) raconte également comment, par l'entremise d'BIf, la France a pu être un facteur de stabilisation ou de déstabilisation pour les gouvernements de pays africains. Elf a été créée par le général de Gaulle pour être le bras séculier de l'État en Afrique. » Le Floch-Prigent précise: «Elf est mise en œuvre pour fonctionner comme une compagnie pétrolière, ce qui a d'ailleurs parfaitement réussi, mais il s'agit également d'un prolongement de l'État, afin que la politique africaine soit bien conforme aux intérêts du pays. Disons que le président d'Elf est à la fois président d'une société pétrolière et ministre bis de la Coopération; et c'est justement parce que cette société avait un objet politique et diplomatique en Afrique qu'elle a de tout temps financé les services 1 secrets . » Le journaliste Stephen Smith, écrit dans son Atlas de l'Afrique: «Des indépendances du drapeau à la démocratisation tardive concédée par le président François Mitterrand en 1990 au sommet franco-africain de La Baule, en passant par l'envoi à répétition des parachutistes - la politique du 2è REP - pour rétablir des «régimes amis» en danger, les connivences entre la classe dirigeante à Paris et les élites dans les anciennes colonies d'Afrique ne s'est pas démentie pendant près de quarante ans. Mais le contexte géopolitique bouleversé par la fin de la guerre froide, en 1989, a provoqué une dérive des plaques tectoniques de la« Françafrique »2. L'immigration culturelle Soucieuse de son rayonnement culturel dans les pays africains francophones et de leur maintien dans son pré carré, la France signe des accords bilatéraux et multilatéraux avec ces derniers. Ainsi, pendant des
1 Éric Decouty, Affaire Elf-Affaire 54. 2 Atlas de l'Afrique, op. cil. p. 38. d'État, le cherche midi éditeur, Paris, 2001, pp. 14 et

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décennies, des centaines de milliers d'étudiants originaires des anciennes colonies d'Afrique bénéficient de bourses pour étudier en France. Cette tendance est allée crescendo jusque dans les années 1980. Deux explications principales à cette situation. Primo, la fracture scolaire Nord/Sud se répercute dans le domaine scientifique. Les investissements dans le domaine de la recherche sont tels que peu de pays peuvent y faire face. Un cercle vicieux se met en place: le manque de crédits empêche le recrutement de bons professeurs, et le système scolaire, faute d'être suffisamment attractif, laisse partir ses bons étudiants. Cela a toujours été ainsi dans la quasi-totalité des pays subsahariens. En 2003-2004, la France reçoit environ 200 723 étudiants étrangers dont 102 766 Africains
(41 688 en provenance de l'Afrique

noire et 61 078 du Maghreb) 1.

Deusio, le maintien des accords culturels signés au lendemain des indépendances avec les différents pays. Mais cette embellie risque de ne plus durer, car la France se replie davantage sur elle-même. Elle adopte des lois très sévères en matière d'immigration, contrairement à des pays comme les États-Unis et le Canada par exemple. En fermant les portes à beaucoup d'Africains, les plus nombreux à parler français en dehors de la France, les autorités françaises condamnent, sans le vouloir, cette langue qui, chaque année, perd du terrain par rapport à l'anglais. L'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) ne peut que le déplorer: «Le français souffre.» Selon un recensement réalisé par cette institution, actuellement dirigée par l'ancien président sénégalais, Abdou Diouf, le français concernerait 175 millions de personnes dans le monde. L'augmentation du nombre de francophones n'est, en fait, qu'un faux semblant, car cette langue recule dans des pays comme le Congo (RDC), la Centrafrique et le Tchad, même s'il conserve sa place ou s'améliore au Cameroun, au Gabon et au Maroc2. Face à ce déclin, «le français lutte pour garder sa place dans le monde 3 ». La France soutient victorieusement, en octobre 2005, à l'Unesco, la résolution sur la diversité culturelle et plaide en faveur du bilinguisme en Afrique tout en le refusant en France. Elle essaie aussi de conserver des positions institutionnelles héritées d'une époque où, des arts à la technique, la pratique du français, semblait naturelle aux élites africaines. Ce pari sera de plus en plus difficile à tenir, à cause des postures de la France en matière d'immigration.
1 Le Monde, 29 janvier 2005. 2 Le Monde, 27 avril 2006, cahier sur la Francophonie. 3 Ibid.

27

L'immigration économique L'effondrement du système scolaire dans les pays d'Afrique noire produit beaucoup d'illettrés et d'analphabètes. Le maigre tissu économique de la période coloniale disparaît. Le chômage explose, surtout parmi les jeunes. Cela explique le désir, obsessionnel, de partir là où ils sont susceptibles de trouver du travail et d'accéder au bien-être, de plus en plus introuvable chez eux. Mais la déliquescence de l'économie africaine ne compromet pas uniquement les chances des jeunes non formés et sans travail; elle pénalise également les jeunes diplômés qui n'ont aucun avenir. Tous ont finalement le sentiment d'avoir perdu leur temps dans les institutions de formation. Les mirages de la France, doublés de la mondialisation, favorisent aussi cette émigration. Vers où ? Olivier Pliez montre que plus de la moitié des migrants dans le monde quitte un pays en développement pour en rejoindre un autre, souvent prochel, parfois sur un autre continent. Ce chercheur montre aussi que pour une grande part, ces migrations sont «forcées ». La pauvreté, les conflits et les catastrophes naturelles provoquent le départ de millions de personnes, partout dans le monde. L'histoire est là pour nous le rappeler. Dans un article intitulé: Les migrations Sud-Sud, révélatrices de pauvreté et de l'instabilité? Oliver Pliez met en évidence les tendances migratoires actuelles au Sud, suscitées par l'apparition, depuis les années 1970, de nouveaux pôles d'emploi et par le fort accroissement du nombre de réfugiés. Ce que ce chercheur ne souligne pas assez, c'est que la migration vers le pays voisin n'est qu'une étape sur la route vers l'Europe. Dans le contexte actuel où la mondialisation s'accompagne, paradoxalement, de la fermeture des frontières au Nord, les migrations Sud-Sud risquent d'être, pour l'essentiel, des migrations «par défaut »2. L'immigration économique se nourrit aussi, dans les pays développés, comme l'écrit Michelle Guillon, du besoin récurrent d'une main-d'œuvre peu qualifiée, et la demande croissante de travailleurs spécialisés3. Cela
1 Cela est vrai lorsque le pays voisin ou proche est la destination finale parce qu'il bénéficie d'une économie qui attirent les émigrants. Dans la plupart des cas, il ne constitue qu'une étape, sur la route de l'Europe, pour gagner un peu d'argent après avoir épuisé ses premières économies. 2 Olivier Pliez, Géographe, CNRS - lREMAM, Les migrations Sud-Sud, révélatrices de la pauvreté et de l'instabilité? ln Cahiers/rançais, n0307, op. cit. pp. 16-21. 3 Dynamiques migratoires - Les principales régions d'accueil: l'attrait maintenu des pays riches par Michelle Guillon, professeur émérite de Géographie, chercheur au CNRS Université de Poitiers, in Les migrations internationales, Cahiers Français n0307, mars/avril 2002.

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fonctionne donc comme une pompe aspirante, même s'il y a des variations entre années de prospérité et de crise, et malgré les discours nationalistes privilégiant les autochtones. Selon l'Observatoire des statistiques de l'immigration, créée en juillet 2001 par le ministre de la cohésion sociale, Jean-Louis Borloo, le nombre de nouveaux immigrés permanents provenant des pays hors Union européenne augmente de 28% entre 2001 et 2003, ce qui représente 30000 personnes en plus. La principale raison de leur venue est familiale. Les 30000 personnes supplémentaires se retrouvent, quasiment toutes, dans la catégorie des titres de séjour « vie privée et familiale qui regroupe les conjoints des Français, les parents d'enfants français et les personnes ayant des liens personnels ou familiaux. Ainsi, alors que le regroupement familial classique (la famille rejoint le chef de famille) connaît une légère diminution, la hausse enregistrée est principalement due aux conjoints de Français. Ce flux est devenu la principale voie d'accès à l'immigration permanente, précise l'Observatoire. En 2006, l'immigration légale diminue de plus de 2%. Cela veut dire que moins de visas ont été délivrés. Par ailleurs, la proportion d'étrangers ayant bénéficié d'une régularisation après dix ans de séjour en France ou pour liens personnels et familiaux établis, est notable (respectivement 14% et 10%). Le reste bénéficie aux mineurs résidant en France depuis l'âge de 10ans 1.»
2. Combien d'Africains noirs sont installés en France?

Surestimé, exagéré, parfois minoré, ce nombre fait l'objet de toutes les analyses et interprétations; il nourrit parfois des phobies injustifiées. On lit ici et là que c'est le pays européen qui compte plus de Noirs, toutes origines confondues. En réalité, ils sont 1 865 000, selon un sondage commandé par le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) à TNS-SOFRES, publié le 31 janvier 2007. Selon le recensement de 1999, la France comptait 58,5 millions d'habitants: 55,3 millions de Français2 et 3,3 millions d'étrangers (moins de 6% de la population totale). Pour Jacques Vallin 3, le nombre
1 Le Monde, 10 novembre 2004. 2 Plusieurs d'entre eux sont des fils ou des petits fils d'immigrés espagnols, yougoslaves, polonais, hongrois, russes, etc. au 19 mars 2001.

italiens,

portugais,

3 Étrangers: combien sont-ils en France? ln Jeune Afrique/L'Intelligentn02096 - du 13

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d'étrangers recensés est traditionnellement inférieur au nombre réel d'étrangers, car les départs définitifs ne sont enregistrés que très tard, et que certains échappent même complètement à la statistique du ministère. Parmi les 3,3 millions d'étrangers (3 258539 exactement selon Philippe Dewittel), plus de 40% sont des Européens; l'immense majorité provient des pays de l'Union européenne. Les Noirs d'Afrique représentent 8,5% des étrangers recensés en France. Tous les Africains y compris les Maghrébins sont au nombre de 1 417 8312. Le nombre de Noirs passe d'environ 180 000 en 1982 à 215 000 en 1990 ; il atteint 284 000 en 1999. Parmi les nationalités subsahariennes comptant plus de 10 000 résidents, il y a, par ordre décroissant: le Sénégal, le CongoBrazzaville, le Mali, le Cameroun, la Côte d'Ivoire, la RDC (ex-Zaïre) et Madagascar. Si les migrations internationales jouent un rôle important dans la variation du nombre d'étrangers, précise Jacques Vallin, «elles ne sont pas la seule clé. La population étrangère dépend aussi de son propre mouvement naturel (naissances et décès) et du rythme des naturalisations. Le processus des naturalisations tend évidemment à réduire le nombre d'étrangers. Le rôle de la balance naturelle des naissances et des décès d'étrangers est moins évident. Si la population étrangère est surtout composée de jeunes travailleurs, sa mortalité est faible mais sa fécondité l'est également en raison du déséquilibre entre les sexes. Si, au contraire, par le biais du rapprochement familial, la population étrangère se rééquilibre, elle connaît durant une phase plus ou moins longue un excédent naturel d'autant plus fort que cette population reste jeune et conserve une forte féconditë. »
3. Comment viennent-ils?

Pour beaucoup d'Africains, le rêve est de venir en France et de s'y installer. À tout prix! Ainsi, la famille racle ses maigres économies, vend ses poussiéreux bijoux ou s'endette pour faire partir le fils, le petit-fils ou le neveu vers la réussite. Leur réussite. C'est tout un investissement! Dans ces conditions, personne ne pense aux difficultés de ce voyage.
1 Français de naissance: 53 millions. Français par acquisition: 2,3 millions dont 0,8 nés en France et 1,5 nés hors de France. Étrangers: 3,2 millions dont 2,7 nés hors de France et 0,5 nés en France. Le nombre total d'immigrés nés hors de France était, en 1999, de 4,3 millions. 2 Source: recensement de la population. Philippe Dewitte, op. cit. pp. 75 et 99. 3 Jeune Afrique/L'Intelligent, n02096, op. cit. 30

Personne ne se demande non plus si le jeune homme arrivera en France! Peu importe, il faut tout simplement l'aider. Ainsi veut la tradition africaine. 26 novembre 2005. FR3 diffuse un reportage réalisé au Mali. Le journaliste interviewe un ancien étudiant en Lettres modernes. Ce jeune homme veut se rendre en France, quoi qu'il lui en coûte. Il est parti du Togo, son pays d'origine, depuis plusieurs mois, fait de petits boulots dans les pays qu'il traverse, histoire de compléter la somme nécessaire pour atteindre la France. Au pays, femme, enfant, frères et parents, démunis, attendent. Ils attendent qu'il arrive en France, trouve du travail et leur envoie de l'argent, comme font les autres qui ont réussi. Il refuse de repartir au pays. «Je retomberai dans les mêmes problèmes, je ne supporterai pas le regard réprobateur de ma femme, de mon enfant et de mes frères. Non, il est hors de question que j'y retourne», dit-il. Et d'ajouter: « Si l'Europe ne fait rien, nos enfants vont envahir ces pays, et leurs murs ne les dissuaderont pas. » Plusieurs jeunes ont entamé, depuis des mois, voire des années, le long, hypothétique et périlleux voyage, vers la France. Peu importe ce qu'ils y trouveront, comment ils seront accueillis, comment ils vivront, et avec quel statut! Chaque chose a son temps! L'essentiel est de sortir d'abord de 1'« enfer». Ce jeune Togolais affirme, ne sachant rien de la vie en France: « Ici, c'est pire que là-bas. » Cela montre à quel point des générations entières sont désespérées. La maxime « qui ne tente rien n'a rien» trouve ici tout son sens.
La croix et la bannière

Les candidats à l'émigration manifestent un enthousiasme débordant à l'idée de se rendre en France et de s'y installer. Ils sont comme conditionnés pour vivre à Paris, quel qu'en soit le prix, avant même l'obtention du passeport. Pourtant, n'obtient pas ce précieux parchemin qui veut, pour plusieurs raisons: coût prohibitif, dossier complexe, perte de documents, longue et énervante attente, humiliations, corruption, etc. Les candidats au départ doivent ensuite affronter les fonctionnaires, hautins, des ambassades ou des consulats de France. Ces derniers sont formatés depuis Paris pour décourager tout demandeur de visa. L'Autre Afrique écrit: «Les ambassades reçoivent des instructions et des consignes spéciales, sous forme de circulaires ou de télégrammes. Curieusement en France, c'est le ministère de l'Intérieur qui est chargé de les établir. Ses instructions sont directement transmises au Quai d'Orsay (ministère des Affaires étrangères) puis au service de la circulation des 31

Étrangers, avant d'aboutir dans les différents consulats. » Ces documents sont inaccessibles au public « dans la mesure où la communication de ces instructions serait susceptible de porter atteinte au secret de la politique extérieure. » Selon L'Autre Afrique, « l'objet principal de ces circulaires est de signaler les parias. Il n'y a pas de règle absolue en la matière. Cela varie selon les circonstances et la situation politique des différents États 1.» Quant à l'obtention du visa, ce n'est pas du tout facile! Des dizaines de demandeurs de visa, en Afrique, prennent d'assaut l'ambassade ou le consulat, tôt le matin. Hommes, femmes, jeunes et moins jeunes attendent, exposés à toutes les intempéries alors que les bureaux n'ouvrent que vers 9 h. Le consul sélectionne, selon son humeur, les dix, douze ou quinze premières personnes. Les autres reviendront tenter leur chance deux ou trois jours plus tard. Chacune des personnes retenues reçoit un jeton, elles sont invitées, le jour même ou après, à déposer un dossier auprès d'un fonctionnaire dont l'insolence rappelle une époque révolue. Rabaissés, insultés, ridiculisés et infantilisés, la plupart des postulants voient leur rêve se briser en sortant de cette forteresse. Très peu d'entre eux obtiennent ce visa considéré comme la clé du paradis. Ces conditions inhumaines, appliquées par un pays qui passe pour le champion des droits de l'homme, sont souvent dénoncées par la presse internationale. Certains diplomates et ministres des Affaires étrangères montent également au créneau pour protester contre l'attitude des fonctionnaires français travaillant dans les consulats et ambassades. Au nom de la maîtrise de l'immigration, ils font ce qu'ils veulent dans les capitales africaines. Les insignifiantes améliorations apportées çà et là ne modifient en rien le traitement infligé aux demandeurs de visa. Que celuici soit accordé ou non, les milliers de candidats au départ paient d'importants frais - variables selon le type de visa - lors du dépôt du dossier. Des centaines de millions de francs CFA sont donc soutirés par un pays riche à des pauvres, dans des pays pauvres. Ces frais ne sont pas remboursés aux demandeurs déboutés, sans qu'il leur soit d'ailleurs expliqué pourquoi. Plutôt si, Paris en a décidé ainsi! Amen. Quelle manne financière! Et combien la France gagne-t-elle ainsi, par an, en spoliant des gens chaque jour appauvris par un pouvoir local qu'elle protège et dont elle soutient les méthodes et les pratiques? Comment un
1 L'Autre Afrique, 9/15 juillet 1997, op. cit.

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pays riche, comme la France, peut-il réaliser une partie de ses recettes sur le rêve de ces damnés de la terre? Informe-t-on les Français, à qui on dit tous les jours que la France est riche, d'où vient une partie de cette richesse? Est-ce ainsi que les chantres de l'immigration zéro entendent aider ces pauvres à rester chez eux? Aux frais de visa s'ajoutent: le billet aller/retour que Air France, en situation de quasi-monopole dans plusieurs anciennes colonies, augmente exagérément chaque année, et le chèque de voyage pour payer le séjour en France. Ce chèque doit être délivré par une banque qui a pignon sur rue en France. Tout cela a naturellement pour objectif de décourager plus d'un candidat à l'émigration. Le prix du billet au départ d'Afrique équivaut à des dizaines d'années de travail. Ainsi, toute la famille s'y met pour réunir la somme nécessaire. Malheureusement, toutes n'en sont pas capables. Et, c'est la porte ouverte à tout. Dans un article intitulé Magouilles et petites combines, L'Autre Afrique écritl : « Qu'ils soient étudiants, artistes ou rêveurs, ils doivent trouver mille ruses et cent détours pour parvenir sur le vieux continent. Les autorités veillent et le risque est grand. » Voici quelques exemples. Luce, vingt-deux ans, Ivoirienne, témoigne: ["Quand ils ont refusé de me délivrer mon visa étudiant, j'étais désemparée". "En France, l'année universitaire avait déjà commencé. J'ai donc renoncé." "Heureusement, mon père connaissait l'ambassadeur. J'ai pensé que tout serait rapidement réglé." Pour peu que l'on connaisse les bonnes personnes, il est toujours possible d'obtenir un visa touriste ou étudiant. Cependant, nombre de candidats au départ ignorent que l'ambassadeur peut rarement intervenir en pareil cas. Seul le Consul est habilité à délivrer un visa. Un ancien ambassadeur confie: "Quand on est trop pressant, le consul se rebiffe et l'on n'obtient rien. À moins qu'il ne reçoive un ordre de très haut." En réalité, ce type d'ordre ne concerne que le quidam qui compte parmi ses connaissances. Les enfants des personnalités africaines possèdent, pour la plupart, un passeport diplomatique. M..., journaliste à la télévision sénégalaise, s'est vu opposer un refus poli, malgré une invitation pour un stage dans une rédaction française. Sans l'intervention d'une amie et consoeur, elle ne serait jamais venue en France.] Plusieurs artistes africains renoncent à venir en France.
1 L'Autre Afrique, 9-15 juillet 1997.

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4. Partir à tout prix! Face aux nombreux obstacles dressés par la France, les candidats africains au départ sont prêts à tout tenter, quoi qu'il leur en coûte. « Sans "piston" - pour obtenir le visa -, restent les magouilles, aux conséquences plus ou moins graves. "Il n'y a plus que les hommes d'affaires ou les rêveurs pour passer par l'ambassade." C'est l'avis d'un "jeune débarqué" en France (...). Ce mécanicien - d'origine béninoise - ne rêvait que d'une chose: faire fortune en Europe. Tous ses amis y étaient déjà, entre Paris, Londres, Munich et Amsterdam 1.» «Nombreux sont ceux qui, frontières fermées ou pas, n'hésitent pas à employer tous les moyens pour quitter leur pays. De nombreux réseaux sont alimentés en Europe et en Afrique. Les sommes d'argent engagées donnent le vertige: 1,5 million de F CFA (2 286,74 euros) pour obtenir un passeport français, 100000 F CFA (152,45 euros) pour une carte de séjour belge, entre 700000 (1067,14 euros) et 1,5 million de F CFA (2 286,74 euros) pour "acheter" un visa pour les États-Unis, l'Italie ou la France. Les possibilités de fraude existent à tous les échelons. Devant les ambassades, des spécialistes proposent, moyennant finances, d'intercéder en faveur des demandeurs. Dans l'enceinte des missions diplomatiques, des agents peu scrupuleux font passer rapidement certains dossiers. Le Canard enchaîné, révélait, en février 1996, le licenciement de plusieurs agents consulaires, français, qui vendaient des visas à des Africains passant par l'Arabie saoudite2. » Les autres se préparent, seuls ou en groupe. Dans le plus grand secret, car le voyage pour l'Europe est un projet qui ne s'ébruite pas. Seuls les proches sont informés. C'est le saut dans l'inconnu. Certains se cachent dans la cale d'un bateau, avec la complicité des matelots. Ils peuvent embarquer de n'importe quel port d'Afrique: Luanda, Pointe-Noire, PortGentil, Lagos, Lomé, Dakar, etc. Le clandestin a une chance sur mille d'arriver en France. S'il est découvert, le capitaine, raciste ou peu respectueux des droits de l'homme, peut donner l'ordre de le jeter à la mer. Plusieurs clandestins ont connu ce sort. On se souvient encore de ce capitaine grec qui avait balancé des Noirs par-dessus bord, en haute mer, avant d'arriver en Europe. Aujourd'hui, si un clandestin est débusqué dans la cale d'un bateau, il est débarqué au prochain port et est renvoyé
1 L'Autre Afrique, 9/15 juillet 1997, op. cit. 2 Ibid.

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chez lui. Mais quelques-uns arrivent quand même à passer entre les mailles du filet. Voulant éviter les obstacles dressés par l'ambassade de France, un jeune congolais a une idée de fou, le 9 octobre 2003. Il en a sans doute entendu parler auparavant. Probablement avec la complicité des agents de l'aéroport de Brazzaville, il réussit à se glisser dans le logement du train d'atterrissage d'un avion d'Air France, en partance pour Paris. C'est plus d'une heure, après le décollage, que le pilote est infonné de la présence d'un homme caché à cet endroit. Mais, il continue sa route jusqu'à Paris. Le corps, congelé, du jeune homme est extrait de la carlingue à Roissyl. À plus de dix mille mètres d'altitude et par moins 50 degrés, aucune personne ne peut survivre. L'avait-on prévenu qu'il ne réaliserait pas son rêve? Savait-il que c'était dangereux? Pourtant il n'a pas hésité, car l'envie de se rendre en France était très forte. Finalement, rien ne fait reculer ces jeunes rongés par une misère sans nom. Alors, Béninois, Maliens, Ghanéens, Burkinabé, Sénégalais, Nigériens, Zaïrois, Congolais et bien d'autres Africains, de plus en plus jeunes, se lancent dans une aventure à l'issue incertaine. « Les autres ont réussi, pourquoi pas nous! », disent-ils, toujours obsédés par une seule idée: partir à tout prix, et s'installer en France. Ils vont alors prendre la direction de l'Afrique du Nord avant d'entrer en Europe. Depuis le désert du Sahara, des passeurs, plutôt arnaqueurs, sont prêts à leur soutirer les maigres sous qu'ils ont économisés des années durant. Ceux qui atteignent les villes côtières des pays du Maghreb, se font encore détrousser par d'autres passeurs. Moyennant plusieurs milliers de dollars ou d'euros, on leur propose un voyage dans des pirogues de fortune sur une mer parfois démontée. Sans espoir d'arriver sur les côtes européennes. Mais à cette étape du voyage, personne ne veut renoncer. Hommes, femmes, diplômés et illettrés s'engouffrent dans ces pirogues. Advienne que pourra! Les «foot-boat-peoples » noirs suivent plusieurs trajets pour essayer de gagner l'Europe: Dakar-Nouadhibou-EI-Ayoun- Agadir-Ceuta; Agadir-EI-Ayoun-Canaries (Espagne); Agadès au Niger (plaque tournante où se retrouvent tous les clandestins venant de l'Afrique de l'Ouest et de l'Afrique centrale)-Algérie-Libye ou Tunisie; Khartoum (où se regroupent tous ceux qui viennent de l'Afrique de l'Est)-Libye. Ils sortent de l'Afrique par quatre pays. Le Maroc: [direction Ceuta ou
1 Libération, 8 décembre 2003.

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