L'éclatement de l'ORTF

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296339040
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L'ÉCLATEMENT
La réforme

DE L'O.R.T.F.

de la délivrance

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5333-3

Sophie BACHMANN

L'ÉCLATEMENT

DE L'O.R.T.F.

La réforme de la délivrance

Préface de Jean-Noël Jeanneney

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

REMERCIEMENTS

Je tiens à exprimer ma gratitude envers tous ceux qui, de 1981 à 1996, m'ont aidé par leur témoignage, leurs archives, leurs conseils, à l'écriture de cette histoire.

Jean Arnaud,

Jean Autin, Marc Avril, Charles Baudinat, Gabriel de Broglie, Yves Cannac, Jacques Dumas,

Denis Baudouin, Antoine

de Clermont-Tonnerre,

Claude Contamine,

Claude Durieux,

Jean Favre, Georges Fillioud, Jacques Friedmann, Edouard Guibert, Richard Hartzer, Long, Michel May,

Xavier Gouyou-Beauchamps,

Marcel Huart, Joël Le Tac, Marceau Michèle D'Glor, Jean-Claude

Périer, Jack Ralite, André Rossi, Antoine de Tarlé,

Monique

Sauvage, Pierre Schaeffer,

Jean-Didier Wolfromm et
Jean Noël Jeanneney.

Et toute ma reconnaissance à Sylvie Damême, pour sa contribution à la mise en forme de cet ouvrage.

PREFACE

Il est heureux que Sophie Bachmann publie aujourd 'hui une version ramassée et refondue de la thèse qu'elle avait rédigée et soutenue avec succès, voici déjà dix ans, dans le cadre du Cycle supérieur d'histoire du XXe siècle de l'Institut d'études politiques, sous une forme dactylographiée. Son jury avait jugé à l'époque que cette étude attentive et solide méritait de trouver son public. Voici que l'occasion lui en est enfin donnée. C'est le signe d'une évolution faste de la librairie, plus disposée que naguère à accueillir et à promouvoir les travaux réalisés dans le chantier neuf et animé de 1'Histoire des médias. Ne regrettons pas trop, au demeurant, ce long délai écoulé. On verra comment l'auteur en profite, dans sa préface et dans sa conclusion, pour esquisser des rapprochements avec notre plus récente actualité. La bibliographie sur le sujet s'est entre-temps enrichie. Et surtout le lecteur appréciera comment la décennie qui vient de s'écouler, permettant de replacer les événements de 1974 dans une plus longue continuité, modifie certains éclairages sur l'épisode considéré: celui-ci se replace mieux de la sorte dans la longue série de crises et de soubresauts qui jalonnent 1'histoire de la télévision dans notre pays. Non que Sophie Bachmann oblitère ce que la réforme qu'elle étudie doit à des circonstances spécifiques. Elle n'ignore pas la part du hasard. La mort de Georges Pompidou, si elle était survenue six mois plus tard, aurait permis probablement qu'aboutisse et que s'incarne dans les institutions le projet élaboré par Marceau Long (lui-même aidé par les lucidités du rapport antérieur de Lucien Paye), donc que survive un Office profondément remodelé par une forte déconcentration des pouvoirs. C'est un mérite de l'ouvrage que de donner à connaître en détail l'histoire de cet effort avorté.

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La générosité de son responsable ouvrant largement ses archives à la curiosité scientifique qui le sollicitait a permis d'étudier un maillon que la loi de 74 avait jusque-là occulté mais dont la connaissance éclaire la suite. Sous cette lumière, l'étape de 1974 apparaît comme marquée par deux refus essentiels: le refus de la télévision privée, le refus de maintenir un lien, même lâche, entre les différents organismes créés à partir du démantèlement de l'Office. Le premier est voué, nous le savons maintenant, à être provisoire, la France ne pouvant échapper à une évolution inéluctable - et probablement bénéfique, à condition de ne pas basculer complètement de l'autre côté - qui touche toute l'Europe occidentale et conduit partout vers un système de coexistence entre deux secteurs, le public et le privé. Le sursis ne fut que d'une décennie. Il n'en est pas moins intéressant de déterminer les deux principales forces qui ont, à l'époque, empêché la privatisation d'une chaîne: I'héritage mythifié de De Gaulle en faveur du monopole, la résistance de la presse écrite inquiète pour ses ressources publicitaires. Il faut dire que, quelle que fût la sensibilité propre aux Républicains indépendants et à leur chef, on n'en était pas encore arrivé, en ce temps-là, même chez eux, aux débordements du tout-au-marché qui dix ans plus tard submergèrent la droite, en France, et touchèrent jusqu'à la gauche. Quant au rejet de tout holding, Sophie Bachmann confirme qu'il fut le choix personnel du nouveau président de la République Valéry Giscard d'Estaing, désireux à la fois, dans cette première phase de son mandat, de trancher sur les décisions antérieures et de mettre en lumière les vertus de la concurrence même étroitement maîtrisée. Observons en passant que la radio publique s'en est, pour sa part, fort bien trouvée puisqu'elle a recouvré du coup sa pleine autonomie et qu'elle a échappé à la tutelle un peu méprisante de la télévision: on sait combien Radio France a pu, par la suite, puiser d'énergie dans cette émancipation inespérée. Une autre question d'importance est celle de l'indépendance nouvelle accordée à l'information. On verra dans ces pages ce qu'en a valu l'aune, dès qu'il s'est agi des premières nominations. La personnalité la plus forte parmi les présidents de cette cuvée, Marcel Jullian, a souvent évoqué le contraste entre les intentions proclamées et son expérience vécue dès les premiers jours de son pouvoir. Mais en même temps l'évolution du discours officiel, tout hypocrite qu'il fût largement, était un signe favorable puisqu'il devenait plus difficile que naguère aux gouvemants de ne pas au moins afficher la vertu et que les propos tout récents encore de Georges Pompidou sur le « journaliste de télévision qui (n'était) pas tout à fait un journaliste

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comme les autres» avaient pris en deux ans seulement un assez rude coup de vieux. La chronique de l'élaboration de la loi, le relevé des prises de position publiques des uns et des autres, l'étude des rythmes gouvernementaux, administratifs et parlementaires, tout cela nourrit (malgré le handicap de certains silences devant l'enquête), une « étude de cas» dont l'intérêt dépasse le seul audiovisuel et renseigne sur le fonctionnement même de la République en ces années-là: syndicats valeureux mais déjà en déclin d'influence, soumission de Matignon à l'Elysée, poids de la Rue de Rivoli et usage de « l'arme financière» pour faire plier les indépendances (sans compter les exagérations critiques contre la gestion de l'O.R.T.F. : qui veut noyer son chien...), rôle enfin du Parlement, moins minime qu'on ne le dit parfois; on salue, chemin faisant, la qualité technique du travail des Chambres, en particulier du Sénat, - qui donne naissance à l'Institut national de l'audiovisuel, contre la volonté du gouvernement. L'influence de l'opposition de gauche paraît compter moins, en l'occurrence, que celle de la majorité post-gaulliste. Car en choisissant de ne pas dissoudre, Valéry Giscard d'Estaing lui a concédé un poids destiné à le gêner souvent, lui et les siens: nouveauté patente par rapport aux présidences antérieures. En somme, et comme toujours, par un mouvement naturel, I'histoire de la télévision dépasse ainsi constamment son seul objet. Le lecteur ne s'en plaindra pas.

Jean-~oëIJeanneney professeur à l'Institut d'études politiques de Paris ancien secrétaire d'Etat à la Communication.

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INTRODUCTION

La publication par Libération le 12 août 1996 des grandes lignes du rapport commandé par le premier ministre à Jean-Michel Bloch-Lainé, inspecteur général des Finances, sort de la torpeur estivale le microcosme « politico-médiatique ». A l'unisson, les éditorialistes de 1Humanité à France-Soir, voient se profiler « le retour de /'O.R. TF. ». Missionné fin février 96 pour étudier la « rationalisation» du secteur public audiovisuel, l'auteur du rapport partant du constat que ce secteur est en «porte à faux », confronté à des problèmes « d'identité» et de financement jugés « préoccupants », préconise « une restructuration qui transformerait France Télévision en holding et étendrait son périmètre à l'ensemble des sociétés de programme publiques» (...). Cette plus grande cohérence du secteur public permettrait également de dégager des économies d'échelle supplémentaires notamment en matière d'échanges de production ou d'investissement dans les nouveaux moyens de diffusion. Quelques jours plus tard, le président de France Télévision, Xavier Gouyou-Beauchamps qui se déclare favorable à une véritable « organisation de groupe» se défend« d'une réapparition du spectre de /'O.R.TF. ». Les orientations du rapport Bloch-Lainé sont solennellement confirmées par le ministre de la culture Philippe Douste-Blazy au traditionnel rendezvous de rentrée des professionnels de la communication à Hourtin en Gironde. Et d'annoncer la réorganisation de France Télévision en « vrai groupe» avec la création d'une filiale commune à France 2 et France 3, sous forme de société ou de GIE voire à plus long terme de holding.

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Qui plus est « le pôle télévision extérieur» sera adossé à France Télévision qui détiendra la majorité du holding contrôlant notamment TV5 et CF/. Et comme le président de France Télévision le ministre de la culture réfute l'objection de « réformation de l'O.R. TF » et préfère évoquer le « modèle de la BBC ». En cet automne 96, le fantôme de l'O.R.T.F. est à nouveau venu hanter les antichambres ministérielles, les couloirs de la télévision et les salles de rédaction, comme d'ailleurs périodiquement depuis le vote de cette loi du 7 août 1974 qui supprimait l'Office créé dix ans auparavant en juillet 1964 par le général de Gaulle. Cet Office de la Radio-Télévision Française qui symbolise encore pour les uns l'âge d'or de la télévision, pour les autres le modèle honni d'une organisation monolithique et sclérosée. L'O.R.T.F. ne méritait sans doute ni cet excès d'honneur, ni cette indignité et la passion qu'il suscite encore aujourd'hui contraste avec la relative indifférence qui entoura son démantèlement en 1974, indifférence de l'opinion mais aussi d'une grande partie de la classe politique. Pourtant, l'éclatement de l'O.R.T.F. marque un tournant radical dans 1'histoire de la télévision et c'est au pourquoi et au comment de cette
réforme que nous avons voulu consacrer cette étude I
.

Ce n'est curieusement que dans les quelques mois qui ont précédé « la chute» du président Giscard d'Estaing que ses adversaires politiques ont remarqué, comme Laurent Fabius alors porte-parole du Parti socialiste, que ce n'était pas « un hasard si une des premières lois promulguées par Valéry Giscard d'Estaing avait concerné l'audiovisueP ». L'interrogation majeure qui pesait sur l'éclatement de l'O.R.T.F. était alors de savoir s'il s'inscrivait, mécaniquement dans la succession de réformes qu'avait subies l'Office entre 1969 et 1974 ou bien si le nouveau président avait voulu rompre avec la politique de ses prédécesseurs en appliquant au système audiovisuel une réforme originale et irréversible. Si la loi de 1974 peut être interprétée comme symbolique du nouveau pouvoir libéral, Valéry Giscard d'Estaing aura ainsi inauguré le cycle des réformes idéologiques.

I Le présent ouvrage est issu de notre thèse de doctorat de 3ème cycle d'histoire du XXe s, Histoire politique et sociale de la réforme de la radio-télévision en 19-.j soutenue en 1986 à l'Institut d'études politiques de Paris. 2 Laurent Fabius. « Un président audiovisuel... Le Alonde, 28 octobre 1980. 12

Notre principale préoccupation était dès lors de comprendre pourquoi, quelques semaines après l'élection du nouveau président de la République, le gouvernement avait décidé de promouvoir une réforme aussi importante; quelle en était l'origine; quels étaient les facteurs politiques, économiques, sociaux-culturels qui avaient conduit les pouvoirs publics à bouleverser les structures du système audiovisuel ;quels étaient les objectifs visés par les inspirateurs de la réforme; à quelles résistances politiques et syndicales la mise en oeuvre de la réforme s'était-elle heurtée? Mais l'histoire de cette réforme porte aussi l'ambition d'éclairer celles des nombreuses - trop nombreuses? - lois qui la suivirent. Car en cette période charnière du début des années 70 surgissent de profondes interrogations sur l'avenir de la télévision et les termes du débat vont être les mêmes pendant les deux décennies suivantes. . L'organisation du service public de radio-télévision: doit-il conserver un caractère unitaire ou bien faut-il aller vers une « déconcentration », une décentralisation de ses structures; quelle doit être en particulier l'articulation entre les structures de programmation et de production? La politique des programmes des différentes chaînes doit-elle être animée par le souci de complémentarité ou celui de concurrence? Et plus généralement, quelles doivent être les missions d'un service public de télévision? L'information, la culture, le divertissement: tout le monde en convient mais selon quelles priorités?

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. La question du financement

de la radio-télévision

devient aussi, à la fin

des années 60, un objet de préoccupation. Confronté à des coûts croissants, le service public ne doit-il pas disposer de ressources garanties contre l'inflation? L'introduction de la publicité en 1968 n'est pas sans répercussions sur la « qualité» des programmes. Comment en limiter les effets? Le Parlement peut-il augmenter la redevance sans mécontenter son électorat? L'O.R.T.F. est-il une entreprise comme une autre? Quels critères de gestion peut-on lui appliquer?

. Au début des années 70, le monopole d'Etat commence à être contesté.
D'abord timides puis de plus en plus entreprenants les partisans d'une « évolution» du monopole puis de la « privatisation» d'une ou plusieurs chaînes forment déjà un groupe de pression non négligeable. D'autant plus qu'à partir de 1968, c'est aussi le monopole gouvernemental sur la radio-télévision qui est remis en cause. La libéralisation politique de la télévision peut-elle s'effectuer dans le cadre du monopole alors même que de nouveaux vecteurs de diffusion apparai ssent.

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Et au delà des problèmes de structures, la question dominante n'est-elle pas et ne reste t-elle pas celle des rapports entre le, je dirais les pouvoirs politiques et la radio-télévision?

Outre l'intérêt rétrospectif que pouvait représenter I'histoire de la réfonne de 74, pour l'analyse de celles qui ont suivi - et de celles à venir? il m'importait de reconstituer ces quelques mois au cours desquels le sigle de l'O.R.T.F. a été effacé. La période de l'éclatement reste avant tout comme une blessure, un traumatisme pour un corps professionnel écartelé mais aussi comme une épreuve pour tous ceux - promoteurs ou détracteurs de la réfonne - qui y ont été impliqués. Si I'histoire est, selon la belle définition de Marc Bloch l, « La science des hommes dans le temps », ce livre porte avant tout témoignage d'un des épisodes-clé de I'histoire de la télévision.

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Marc Bloch, Apologie

pour l'histoire

- Paris:
u

A. Colin, 1974, p. 36.

PREMIERE

PARTIE

« UNE HISTOIRE ORAGEUSE

1

»

La genèse de la réforme de 1974

IRobert-André Vivien, préface au rapport fait au nom de la Commission de contrôle de la gestion fmancière de l'ORU, Ass. Nat., 29 juin 74, doc. parI. n° 1972, p.7.

En 1974, l'O.R.T.F. est devenu la plus grande entreprise française d'infonnation et de spectacle: avec 16 000 agents, un budget de 2 400 millions de francs, elle diffuse 26 000 heures de radio et 67 000 heures de télévision sur cinq chaînes de radio et trois chaînes de télévision; elle comprend onze directions régionales, neuf stations d'outre-mer, trois régies de fabrication d'émissions et vingt-deux bureaux à l'étranger. Or l'O.R.T.F. est en crise: contesté, vilipendé, il lui faut s'adapter sous peine de disparaître. De fait, depuis sa création, la radio-télévision est une institution qui n'a jamais connu de véritable stabilité. De réfonnes de structures en changements d'hommes, de grèves en scandales, elle a traversé de nombreuses tourmentes. Après la crise de 1968, on aurait pu espérer que l'Office parte sur de nouvelles bases et trouve son équilibre. C'est le contraire qui s'est produit. Soumis à la triple contestation des forces politiques pour lesquelles il demeure un enjeu de pouvoir, du public qui exprime périodiquement son mécontentement face à « la baisse de qualité des programmes}) - alors même que la parc des récepteurs a connu un accroissement considérableI enfin, de son personnel qui estime que le pouvoir en place ayant confisqué l'Office à ses fins de propagande l'empêche de remplir sa véritable mission de service public, l'O.R.T.F. connaît une période de bouleversements qui vont le condamner à disparaître. C'est bien dans la succession des crises qui le secouent de 1969 à 1974 qu'il faut replacer l'éclatement de l'O.R.T.F.

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I

3 000 récepteurs en 1950, 260 000 en 1955, 1 900 000 en 1960, 6 494 000 en 1965,
en 1970,14000000 en 1974.

11 000000

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Au cours de cette période, l'instabilité de l'O.R.T.F. n'est que le reflet, pour ne pas dire la conséquence, de la vie politique et sociale qui marque l'après 1968. Les séquelles de l'ébranlement social, la remise en cause des valeurs sociales et culturelles, la succession du gaullisme constituent la toile de fond de la crise permanente dans laquelle plonge l'O.R.T.F.. De 1969 à 1974 la télévision, non seulement subit toutes les évolutions de la vie politique mais encore elle devient le catalyseur voire l'accélérateur des luttes politiques. Parallèlement aux vicissitudes que connaît la « nouvelle société» de Jacques Chaban-Delmas, l'O.R.T.F. entre dans une période de réformes qui ne rencontreront pas tous les succès escomptés. En 1972, prenant prétexte du scandale de la publicité clandestine, le pouvoir, en imposant une réforme législative ambiguë, réaffirme son autorité sur l'O.R.T.F.. Mais l'usage qui sera fait de cette nouvelle loi débouchera moins d'un an et demi après sur un nouveau conflit politique qui n'est pas sans liens avec les incertitudes nées de la maladie du président Pompidou. La crise de l'automne 1973 cristallise bien les problèmes que l'Office a rencontrés depuis 1969 ; elle constitue un point de non-retour. L'appréhension de cette crise à trois dimensions - politique, structures, gestion - donne aussi en quelque sorte une photographie si tant est qu'on puisse figer une machine en évolution constante de l'O.R.T.F. un an avant sa disparition. La période de transition qui s'ouvre alors est sans doute une des plus méconnues de l'histoire de la télévision. L'élaboration du plan de décentralisation par la nouvelle direction de l'Office revêt cependant une importance capitale. La mise en place du schéma de décentralisation de l'O.R.T.F. préparé par Marceau Long sera suspendue à la mort du président Pompidou. Dernière tentative pour décentraliser l'O.R.T.F. tout en conservant son unité ou un avant-projet d'éclatement, l'agencement des structures effectué (sur le papier) au cours de l'hiver 1973-1974 éclaire tant par ses différences que par ses similitudes, les choix de l'été 1974.

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CHAPITRE I

L 'O.R. T.F. EN CRISEI

1 - LA CRISE POLITIQUE
Tout au long de son histoire, la radio-télévision a été l'enjeu des pouvoirs politiques. Bien que son impact sur le comportement électoral ait été depuis longtemps relativisé par les études sociologiques, elle est pour la classe politique un moyen privilégié de communication et d'influence. Le monopole d'Etat posé en 1923 a été constamment réaffirmé depuis la Libération. TIa permis au pouvoir en place de contrôler la radio-télévision et ce contrôle ne s'est que partiellement atténué à travers les différents statuts visant à lui conférer une certaine autonomie. L'ordonnance du 4 février 1959 érige la R.T.F. en établissement public à caractère industriel et commercial ; la loi du 27 juin 1964 institue l'Office de Radiodiffusion et de Télévision Française et lui octroie l'autonomie administrative et financière. Un conseil d'administration « chargé de veiller à l'objectivité et à l'exactitude des informations» est créé, le directeur général - un haut fonctionnaire - reste nommé par le gouvernement. Les gouvernements de la IVème République exerçaient déjà leur contrôle sur l'information à la RTF.. Mais c'est sous la Vème République que la télévision acquiert une véritable fonction politique dont le général de Gaulle saura maintes fois tirer parti. Le contrôle sur le journal télévisé est patent et il se renforce encore en 1964 alors que naissent la deuxième chaîne de télévision et 23 stations

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Les principales références bibliographiques pour cette période sont: et ses problèmes ». Droit social, Numéro spécial, n° 12, déco 1970. - Jacques Chevallier. « L'O.R.T.F. en question ». Droit social, N°g et 9, aoûtseptembre 1972. Jacques Thibau, La Télévision, le pouvoir et l'argent. Paris: Calmann-Lévy, 1973. -

- « L'O.R.T.F.

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régionales avec la création du Service de Liaison Intenninistériel de l'Infonnation (S.L.U.) « véritable direction-bis» de l'infonnation à l'O.R.T.F.. Toutefois, à côté d'un journal télévisé partial et orienté coexistent des magazines d'infonnation et des émissions de confrontation (Cinq colonnes à la Une, Faire Face, Zoom, Caméra III) qui rompent avec la monotonie du journal télévisé. L'ensemble des programmes hors infonnation échappe davantage à la vigilance du pouvoir. Jusqu'en 1964, sous l'impulsion de Jean d'Arcy (1952-1958) puis d'Albert Ollivier (1959-1964), la recherche d'un style propre à ce nouvel instrument donne naissance à des programmes de qualité qui vont faire le renom de la télévision française: La caméra explore le temps (1956), En votre âme et conscience (1954), Les cinq dernières minutes (1968) etc. Sous l'impulsion des pionniers (Banna, Kerchbron, Lorenzi, Spade, Bluwal, Prat, ...) une véritable école de programmes se forge. « L'école des Buttes-Chaumont» continue à prospérer après 1959 tandis que se développent les dramatiques et qu'apparaît une véritable télévision d'auteurs. L'abandon du monopole de production en 1964 met fin à « l'âge d'or de la télévision française». La suppression symbolique en février 1965 de La caméra explore le temps traduit une certaine prise de conscience des gouvernants face aux programmes de fiction qui peuvent exercer une influence beaucoup plus importante sur le téléspectateur que le journal télévisé. A partir de 1964, en dépit de la place de plus en plus importante accordée aux émissions de variétés, aux feuilletons et aux jeux, l'ouverture aux réalisateurs de cinéma et le renouvellement dont fait preuve la deuxième chaîne maintiennent la qualité des programmes. L'emprise gouvernementale sur l'infonnation éclate aux yeux de tous en mai 1968. La censure dont sont victimes les journalistes qui couvrent les événements déclenche la grève à l'O.R.T.F.. A l'issue de celle-ci, la sanction se voudra exemplaire: soixante-douze journalistes seront frappés de licenciements. En 1968, la télévision a momentanément échappé au contrôle du pouvoir. En dépit de la période de libéralisation qui suit les événements, le pouvoir a désonnais compris le danger que pouvait représenter cet instrument. Comme en témoignent plusieurs acteurs, de la crise de 1968 est certainement née la volonté de « casser» l'Office.

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La libération de l'O.RT.F.
limites (juin 1969

-juillet

sous le gouvernement Chaban-Delmas et ses

1972)

La période 1969-1972 reste dans les annales comme une des plus libérales de 1'histoire de la télévision. Intégrant l'information audiovisuelle à son projet de « nouvelle société » le nouveau premier ministre, Jacques Chaban-Delmas, supprime le ministère de l'information. Sans attendre les conclusions de la commission, présidée par Lucien Paye, qu'il charge le 14 octobre 1969 de formuler des recommandations en vue d'une réforme globale de la radio-télévision, Jacques Chaban-Delmas annonce le 16 septembre 1969 à l'Assemblée nationale la création de « deux unités autonomes d'information dont les directeurs, nommés pour une durée déterminée, choisiraient librement les journalistes et utiliseraient sous leur seule autorité les moyens mis à leur disposition, la qualité des productions et l'objectivité de l'information devant trouver leur meilleure garantie dans le talent, la liberté, l'émulation de la conscience projèssionnelle des journalistes ». A leur tête sont nommés Pierre Desgraupes, (première chaîne) et Jacqueline Baudrier, (deuxième chaîne). La volonté du premier ministre de redonner une certaine crédibilité à l'information télévisée se traduit sans conteste par une amélioration de la qualité de l'information. Les magazines et tribunes de discussions réapparaissent, (Hexagone, A armes égales, Objectifs, Le club de la presse) des journalistes, grévistes en 1968, reviennent à l'antenne. Toutefois, la
censure et l'autocensure ne disparaissent pas

- surtout

en régions

-, comme

en témoignent la démission en juin 1970 du responsable de Panorama Olivier Todd après l'absence de diffusion d'un film d'Yves Saadl sur la bataille d'Alger, « la suspension » en décembre 1970 de Qu'en dites-vous, séquence incorporée au dernier journal de la Une qui donnait la parole aux éditorialistes de presse écrite, ou encore l'éclat retentissant de Maurice Clavel à Armes égales, en décembre 1971 (Messieurs les censeurs, bonsoir !). Si une certaine libéralisation a été jugée nécessaire en matière d'information, l'après 1968 est marqué par une action plus directe sur les programmes. Priorité est donnée au divertissement: « Dans la conception de la grille des programmes », explique le directeur général de l'Office au printemps 1970, « nous nous efforcerons de mettre après l'information et systématiquement un programme distractif de façon que les gens qui 21

rentrent du travail pensent, après le côté sérieux que revêt l'information, avoir un moment de détente pendant la première partie de la soirée ».

La volonté de séparer les genres, ce qui relève de l'infonnation la politique et le social et ce qui relève de la distraction s'exprime dans une directive à l'intention de la direction générale adoptée le 8 décembre 1970 par le conseil d'administration: « Le conseil d'administration a décidé que les émissions politiques ont leur place dans la partie des programmes réservée à l'information et des directives ont été données aux responsables des unités d'information afin d'en assurer l'impartiabilité et l'exactitude. En revanche, les autres parties du programme ne doivent en aucun cas être l'occasion ou le prétexte de polémiques ou de propagande politique... ». Une telle conception des programmes revenait non seulement à réduire le programme hors infonnation aux jeux, séries, feuilletons et variétés mais elle allait justifier a posteriori et a fortiori - bon nombre de censures: ainsi la disparition de Post-scriptum de Michel Polac après une émission sur l'inceste, la déprogrammation de deux émissions de Max-Pol Fouchet consacrées à l'art à Cuba, celle de Mourir à Madrid de Frédéric Rossif dans le cadre des Dossiers de l'écran, ou encore l'émission de Vive le cinéma consacrée à Me Kiejman qui devait évoquer l'Affaire Mattei et Psaume rouge. Une telle politique conduisait à mettre fin à « l'écriture par l'image », expérience de renouvellement des dramatiques dont la fonne utilisait la technique du reportage filmé et qui avaient pour thème des faits sociaux: panni les plus célèbres, citons Un fils unique de Michel Polac, l'usine un jour et La montée de Jacques Krier, De la belle ouvrage de Maurice Failevic. Le développement de la publicité, l'instauration de la concurrence entre les deux chaînes relèvent également de la volonté de faire de la télévision un instrument de distraction plutôt que de réflexion et de culture. Les producteurs et réalisateurs de l'O.R.T.F. se sont vivement élevés contre cette politique comme en témoigne cet apostrophe de Jean-Christophe Averty. « Tout ce qui se passe à l 'O.R.TF. est indigne des hommes et des machines. Si actuellement les gens s'endorment devant leur poste, c'est que la télévision ne produit qu'une pollution morale, intellectuelle et artistique qui envahit la France». Mais si pour beaucoup de professionnels, c'est la primauté donnée au divertissement dans les programmes, et non l'infonnation libéralisée qui donne le ton à la télévision de 1969 à 1972, il n'en n'est de même pour ceux

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qui prennent la télévision comme cheval de bataille pour s'opposer à la « nouvelle société». A partir de l'été 1971, alors que la situation politique se dégrade, les éléments les plus conservateurs de la majorité lancent une campagne de dénigrement contre la politique d'ouverture menée par le premier ministre et singulièrement contre l'lnfonnation Première «domestiquée », selon René Tomasini, «par les adversaires de la liberté ». Arthur Conte, dénonce, quant à lui, devant les Assises nationales de l'U.D.R. le 21 novembre 1969, «la mainmise des communistes sur l'ensemble des programmes ». Ces critiques sont considérablement amplifiées par la révélation du scandale de la publicité clandestine et surtout par l'exploitation politique qui en est faite. L'introduction en 1968 de la publicité de marques à la télévision a paradoxalement favorisé l'irruption de la publicité clandestine en créant un climat « de vénalité et d'affairisme». La constitution d'une commission d'enquête interne à l'O.R.T.F. le 24 novembre 1971 n'empêche pas l'affaire de prendre une tournure politique. Le 29 novembre, le sénateur Diligent qui avait été l'auteur d'un rapport très critique sur l'O.R.T.F. en 1967-1968, dénonce «l'envahissement systématique du petit écran par la publicité officielle ou clandestine » et déclare que « sous couvert d'agences de publicité, la corruption s'organise de façon méthodique et systématique ». En décembre, le Sénat puis l'Assemblée nationale désignent des commissions d'enquête. Les résultats de l'enquête interne connus, la direction générale prend, le 7 mars 1972, des sanctions. La publication des rapports Parlementaires qui fournissent de nombreux exemples de corruption déclenche une vaste campagne contre l'O.R.T.F.. Le 4 mai, une mission d'infonnation et de proposition est confiée à Philippe Malaud, secrétaire d'Etat à la fonction publique. Le 12 mai, Bruno de Leusse et Jean-Jacques de Bresson, respectivement président du conseil d'administration et directeur général, démissionnent. Le conseil des ministres charge le 31 mai, Philippe Malaud de la rédaction d'un projet de loi visant à réfonner les structures de l'O.R.T.F.. Ce bref rappel chronologique rend imparfaitement compte du caractère politique de l'affaire de la publicité clandestine qui va servir de prétexte au vote de la loi du 3 juillet 1972, traduction législative d'un véritable tournant politique.

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L'exploitation politique du scandale de la publicité clandestine a pour but d'une part, de remettre en cause la politique libérale menée par le premier ministre et d'autre part de porter atteinte au monopole du service public. Le conseil d'administration ne s'y est pas trompé en publiant un communiqué qui s'élève « avec force contre toute exploitation des faits et contre toute campagne qui tendrait à mettre en cause la radio-télévision comme service public ou à jeter le discrédit sur l'ensemble du personnel». Et c'est bien comme une « nouvelle chance accordée au monopole» qu'est présentée la loi de 1972. La veille du débat à l'Assemblée nationale, le 14 juin, les personnels font connaître par une grève et une manifestation leur hostilité à un projet préparant « le démantèlement et la privatisation de
l'Office )).

La volonté de mettre fin à la libéralisation apparaît avec évidence avec la désignation de Philippe Malaud pour préparer la réfonne : N'a-t-il pas déclaré vouloir « rendre à la majorité silencieuse la parole qui ne lui était que trop souvent ravie », arracher la télévision à l'influence « des intellectuels mabouls et des sociétés de dingues» et « bouter hors de l'Office, la cohorte des cassandres gauchistesl ». Le renforcement du contrôle sur la télévision et la question de l'organisation du service public constituent les deux éléments principaux de la réfonne de l'été 1972.
La loi du 3 juillet 1972 et « la reprise en main )) de l'Office.

La loi du 3 juillet 1972 apparaît comme la traduction législative de la reprise en main avouée de l'O.R.T.F. après la tentative de libéralisation menée par Jacques Chaban-Delmas. Elle montre à l'évidence que des structures ne sont pas neutres et qu'elles dépendent aussi de l'usage qui en est fait. Conçue dans la précipitation et avec une certaine improvisation, votée en troisième lecture par la seule Assemblée nationale, la loi de 1972 se présente comme une loi-cadre qui laisse au pouvoir réglementaire le soin de préciser un certain nombre de dispositions. La loi ne s'éloigne pas fondamentalement des textes de 1959 et 1964. Ses principales motivations consistent d'une part, à renforcer l'autorité sur l'O.R.T.F. par l'institution d'un président directeur général aux pouvoirs étendus et une limitation du droit de grève des personnels et à poser d'autre part, une évolution du monopole et des structures du service public.
1 Le Figaro, 27 mai 1972 24

La fusion des fonctions du président du conseil d'administration et du directeur général au profit d'un président directeur général, nommé par décret pris en conseil des ministres pour une durée de trois ans renouvelable est la pièce mai'tresse du dispositif. fi est d'ailleurs significatif de voir que celui qui a été nommé à ce poste aurait été en fait choisi avant le vote de la loi. « Imaginez-vous que nous faisons une loi pour vous» lui aurait dit Pierre Juillet le 20 mai 19721. Tant par le rôle qui lui est assigné par les auteurs de la loi que par l'étendue de ses pouvoirs, le P.D.G. incarne la volonté de restaurer l'autorité et la responsabilité au sein de l'Office. Comme le déclare Philippe Malaud, il bénéficie de la « stabilité nécessaire pour assumer sa mission avec le sérénité qui convient », et il est « responsable des orientations générales devant le gouvernement ». Son rôle est considérable puisque sous réserve des orientations définies par le conseil d'administration, il dirige et gère l'Office. fi est l'ordonnateur principal des dépenses et il nomme à tous les emplois. La nouvelle réglementation du droit de grève participe de la même volonté de reprise en main. La loi de 1972 ne se réfère plus à la notion de « service minimum» mais à celle de « continuité» des éléments de service essentiels à l'accomplissement des missions de service public à savoir: « répondre aux besoins et aux aspirations de la population en ce qui concerne l'information, la culture, l'éducation, le divertissement et l'ensemble des valeurs de civilisation». Dès lors le programme minimum en cas de grève ne se compose plus seulement de bulletins d'infonnation mais également d'un programme composé d'un film ou d'une émission à caractère « culturel ». Trois dispositions confèrent à la loi un caractère libéral. - Un droit de réponse (qui ne concerne que les personnes physiques) sera organisé par un décret pris en Conseil d'Etat . - Le champ d'action de la Délégation parlementaire consultative est précisé. - Plus originale, est l'institution d'un Haut Conseil de l'audiovisuel. Cependant, ses membres sont tous nommés par le gouvernement; le

A. Conte, Hommes libres. Paris: Plon, 73, p. 24-25 « Loyauté» était le maître mot d'Arthur Conte. Son témoignage, écrit à chaud après sa révocation peut être considéré comme un document relativement fiable, bien que ou parce que sa portée politique est évidente. Un grand nombre de citations en sont extraites. 25

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