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L’Écossaise

De
236 pages

Décors : le Valais suisse et l'Écosse. Un montagnard rencontre inopinément une jeune touriste écossaise. Un lien amoureux les unit bien vite. La vie s'ouvre, lumineuse, devant eux. Mais le destin a semé ses embûches. Leur parcours ne sera pas « un long fleuve tranquille ». L'auteur vous emmène dans les méandres de leur existence peu banale, tantôt colorée de bonheurs, tantôt lourde d'orages.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-94427-6

 

© Edilivre, 2015

Avertissement

 

Avertissement :

Ce livre relève de la fiction. Toute ressemblance avec une personne réelle serait pure coïncidence

Remerciements

Toute ma reconnaissance va à Liliane Windels qui m’a chaleureusement soutenue. Merci aussi à tous mes amis de l’écriture qui m’ont encouragée dans cette entreprise.

A mes fils

Ière Partie

« … Amour ! toi qui nous charmes !

Tu nous tiens par la joie et surtout par les larmes. »

(Victor Hugo)

1

En ce troisième dimanche de mai, le carillon de l’église de La Borgne annonce le rassemblement festif du remuage. Mais pour Théophile Forclaz, encore enfoui sous la couette, cette volée de cloches résonne comme un glas. Les ballons de Dôle qu’il a bus la veille pour s’étourdir cognent les parois de son crâne. Eveillé par la douleur, il soulève les paupières, se redresse péniblement, se rend compte enfin que le tintement n’a rien de lugubre. C’est lui qui se sent plongé dans les ténèbres. Sur la paroi blanche du mur, il voit se dessiner comme un pêle-mêle géant : Sylvaine qui lui fait de l’œil au réveillon de l’An ; Sylvaine qui descend avec lui les pistes enneigées, plus légère qu’un oiseau ; Sylvaine, les cheveux blonds dénoués, qui court vers lui. Mais Sylvaine aussi au bras de Gilbert qui murmure à son oreille ; Sylvaine enfin, une lettre à la main, au milieu d’un groupe de godelureaux, qui s’esclaffent avec des rires méchants.

Son billet, son poème amoureux, maladroit mais sincère, elle l’a montré à tout le village ! Théophile voudrait mourir. Il croyait, lui, le fils tant chéri de sa mère, qui l’avait eu sur le tard, que toutes les femmes étaient bienveillantes. A vingt-deux ans, il est resté naïf, la vie ne l’a jamais écorché, même pas égratigné. Il ignore que dans le cœur de certaines femmes une bête sauvage sommeille, plus redoutable que ces loups qui viennent de réapparaître dans le Valais.

« Idiot, crédule, gogo, voilà ce que je suis », se dit Théo. Et sa prestance physique – grand, musclé, les cheveux drus et foncés, les yeux bleus comme l’eau des glaciers – ne le rassure pas sur son pouvoir de séduction.

Pourtant, il faut se lever, revêtir le costume de drap brun, la ceinture fleurie et le chapeau de fête. Il faut aller à la messe ! Mais, aujourd’hui, il s’installera au premier rang, à côté de sa mère, le plus loin possible du porche où les jeunes ont l’habitude de se regrouper pour glousser, pouffer et surtout ne pas suivre l’office. Après l’« Ite missa est », il ne fera pas la « pichte » (1). Il trouvera bien un prétexte pour que ses vieux parents ne s’inquiètent pas.

Comme d’habitude, ce troisième lundi de mai, il met son béret de travers, revêt ses vieux jeans, sa chemise à carreaux et son gilet en peau de mouton. Il part pour les mayens, parmi ses brebis à tête noire, avec ses deux chiens, Sherpa et Bigoudi. N’est-il pas lui-même un mouton noir ? Le mulet, chargé du nécessaire pour l’estivage, ferme la marche. Et dans son sac à dos, sa chère flûte de bois !

Théophile et son troupeau passent le pont du torrent. De là on voit encore le clocher et les toits serrés qui descendent, cascade de pierres plates, vers le cours d’eau. Théo se retourne. Il lui semble laisser son âme dans ce village. Monter vers les alpages lui répugne, alors qu’il l’a fait tant de fois, l’esprit léger. Cœur lourd, poitrine serrée, estomac noué, pieds de plomb : tout le corps de Théo proteste. Ses pensées hurlent dans son crâne : où vas-tu ? Reste là ! Ne fuis pas le village ! Son être entier l’enjoint de faire demi-tour. Il envie l’immobilité des rochers, les arbres enracinés solidement. Et pourtant…

Partout autour de lui, la nature s’active. Sherpa et Bigoudi jappent, contiennent le troupeau qui hume déjà la fraîcheur des sommets. Les grelots tintinnabulent. Partout, les forces engourdies de la terre se réveillent. Le vent curieux soulève une à une les branches des mélèzes. L’herbe reverdie, piquetée de campanules, de coquelicots, de marguerites, ondule, lascive. Un aigle emprunte un courant invisible pour assurer son vol. Les larves deviennent insectes. La montagne tout entière est entrée en transhumance. A cet appel du fond des temps, rien ne résiste. Alors, le corps de Théo s’ébranle. Avec difficulté, notre homme se hisse de cailloux en sentiers terreux, de rus en pâturages.

Les heures s’égrènent. Soudain le troupeau accélère l’allure : le Lac aux Tritons est là et aimante les animaux.

« Les mayens, déjà ! » Mais l’enchantement du lieu recèle des maléfices pour le jeune homme. Sur les rives la sauge des prés, la centaurée frissonnent : les reins de Sylvaine ! La cascade s’unit au lac dans un roucoulement : le rire de Sylvaine ! Un buisson d’églantines ébouriffe ses fleurs qui exhalent leur fragrance : le parfum de Sylvaine ! « Quelle obsession ! Je deviens fou », hurle Théo.

A cet instant, sur le balcon d’un des rares chalets, apparaît une Valaisanne en robe traditionnelle, une tasse de thé fumant à la main.

– Té, le Théo ! Ça fait longtemps ! Tu commences à brailler comme tes bêtes maintenant !

– Henriette !

– Viens, je te prépare une tisane de « gratte-cul »(2). Mais quelle figure de carême prenant !

– C’est la Sylvaine qui…

– La Sylvaine qui t’a fait une figure de revenant ! Mon pauvre Théo ! Tu ne vas pas passer à cause de cette poulette que tout le village lui est monté dessus ! Sauf not’ bon curé !

Ce disant, Henriette se signe.

– Viens goûter de ma tisane.

Théo obéit. Une marmite ronronne sur le fourneau en pierres ollaires (3) qui dispense une chaleur bienfaisante. Et Théo s’assied sur le banc d’arolle. Henriette qui ne voit guère de monde durant l’hiver raconte : souvenirs de famille, histoire des ancêtres, des bergers, mariages, fauchage des foins et du regain. Théo est saoul, non de vin – l’expérience l’a rendu prudent – mais de paroles pittoresques, vivantes, chaleureuses.

– Je vais rentrer les bêtes. Merci pour tout, Henriette !

– Bonne nuit mon Théo !

En ouvrant la fenêtre de sa chambre, Henriette entend dans le calme nocturne une sonorité pure et douce monter vers les étoiles. Les notes veloutées de la flûte filent un air du pays : « Ce sont les Valaisannes ».

« Il n’est pas tout à fait perdu ! » se dit Henriette en souriant.

Mais le flûtiste doit encore affronter un sommeil malfaisant : rêves troubles, cauchemars se succèdent. Soudain Théo est réveillé par un son que son cerveau parvient difficilement à classifier. Les chiens aboient. Est-ce le loup, un rapace nocturne, une oréade ?

Pressentant un danger, le jeune homme bondit hors du mazot : un énorme sac à dos gît au bord du lac, ses bretelles retiennent captif le corps frêle d’une jeune fille dont la toison rousse macule la berge d’une tache lunaire.

Théo s’approche, une lampe torche à la main. Il admire d’abord la jeune évanouie, si belle malgré sa pâleur. Avec délicatesse, il la délivre de son fardeau puis lui tapote doucement les joues.

– Mademoiselle ! Mademoiselle !

La fille ouvre les yeux :

– Oh ! My god, what happend ?

– N’ayez pas peur, je m’occupe de vous.

La jeune femme semble confiante et Théo aide la marcheuse un peu chancelante à se relever. La soutenant, il l’emmène vers le mazot et l’installe au mieux.

– Vous parlez français ? s’inquiète Théo qui ignore tout des langues étrangères.

– Bien sûr ! dit-elle avec un adorable accent anglais. Je m’appelle Audrey.

– Moi, c’est Théo. Je suis berger.

La tome de chèvre, le pain bis et un bon vin chaud ont vite fait de raviver le teint de la jeune fille.

Audrey explique son invraisemblable voyage. Arrivée par avion de Glasgow à Genève, elle a rejoint Sion par le train. Un bus l’a déposée au pied du barrage de la Grande Dixence. Et, pour ne pas perdre un jour de vacances, cette jeune téméraire a décidé de longer le lac de retenue pour escalader un versant de montagne et redescendre ensuite vers La Borgne. C’était sans compter avec l’altitude qui vous fait tourner la tête, les chemins rocailleux, le poids du sac à dos, les genoux qui souffrent dans la descente. Ses forces l’avaient abandonnée avant le but. « Voilà bien les Anglais, pense Théo : plus imprudents, tu meurs ! Le cimetière de La Borgne compte quelques-uns de ces originaux ! »

Dehors, Sherpa et Bigoudi protestent par leurs aboiements contre l’installation de la mystérieuse intruse.

Audrey dormira au mazot. Pas question à cette heure de l’accompagner au village. Théo lui cède sa couche. La visiteuse s’endort sans demander son reste.

Lui s’étend à même le sol, enroulé dans une couverture. Dans la pénombre, il observe l’inconnue et peine à trouver le sommeil. Il s’endort enfin, agité de rêves étranges où des elfes dansent une sarabande autour du lac.

Le lendemain matin, le soleil colore le sommet des Dents de Veisivi, les ombres des pics se rétrécissent et une lumière vive entre par une fenêtre du refuge éveillant Audrey. A son tour d’observer Théo : « My God, what a beautiful man ! » (4).

Mais à peine Audrey a-t-elle le temps d’admirer son sauveur, que celui-ci sort et emmène le troupeau paître.

A son retour, il décide d’accompagner la jeune fille jusqu’à La Borgne. Il portera son sac. Son absence ne sera pas longue. Henriette les voit passer, interloquée : « Et ben, y perd pas son temps notre Théo ! Mais ce n’est pas tant bon de courir après toutes les belles qui passent ! ». La vieille dame referme sa fenêtre.

Les deux jeunes dévalent en riant les sentiers des mayens : elle, aidée d’une main secourable quand la pente se fait trop raide, lui, les yeux et le cœur éblouis par une chevelure rousse qui danse.

Ils font une pause sur un plat, au pied d’une grange à foin abandonnée. Théo s’active, allume un feu. Sur une pierre plate, il pose des tranches de pain garnies de fromage à raclette. Le fendant fruité est aussi de la fête.

De rires en confidences, de confidences en regards, de regards en effleurements, Eros fait son œuvre. Et voilà Audrey subjuguée par le beau montagnard et le dépaysement, et Théo ensorcelé par la chevelure aux reflets cuivrés, la nacre de la peau de la « petite » Ecossaise.

Quelques instants plus tard, les rayons obliques du soleil, filtrant par les planches disjointes du cabanon, rayent de lumière et de chaleur deux corps enlacés.

Peu à peu, l’ombre des montagnes envahit la vallée de ses longs doigts noueux. Seule la Dent Blanche rose orangé, torche de vestale, flamboie encore sur un ciel entre chien et loup. Il est temps d’emmener Audrey à l’auberge de l’Ermitage aux balcons fleuris de géraniums. Les amoureux promettent de se revoir.

2

Le cœur léger, le corps plein de vigueur, Théo remonte aux mayens. Il dépasse la dernière butte qui mène au lac. C’est alors qu’il entend un aboiement étrange. Pas celui de la fureur d’un chien regroupant le troupeau, pas le jappement joyeux du gardien du troupeau qui pressent le retour de son maître, mais un hurlement désespéré qui fait remonter en l’homme une peur ancestrale.

C’est Sherpa qui hurle à la mort devant Bigoudi égorgé, son pelage blanc ensanglanté. Plus loin, trois brebis sont dépecées. Théo reste figé par l’horreur.

Henriette, qui n’osait pas sortir seule quand elle a entendu les bêlements, arrive essoufflée : « Vingt dieux ! Quel carnage ! »

Dans l’urgence, Théo, aidé de Sherpa, se démène pour ramener les bêtes apeurées au bercail. Ne restent sur l’alpage que trois taches blanches immobiles. Des larmes coulent sur les joues du jeune homme et des sanglots secouent sa poitrine.

– C’est ma faute, Henriette !

– Mais non, mon Théo, lui dit la Valaisanne le prenant dans ses bras. Tu sais bien que tu n’es pas le seul. Les loups sont revenus dans le Valais depuis quelque temps et ont tué. Mais ces charognes de députés interdisent de les tirer ! C’est une honte !

– J’aurais dû rester ici !

– Ça n’aurait rien changé. Ces animaux sont rusés. Tu t’absentes pour boire, mon bon Théo, et ils ont déjà crevé les moutons !

En peu de temps, le village est au courant du drame. Mais le pire, c’est que tout le monde croit savoir que Théo a culbuté l’Anglaise. Certains ricanent. La mère de Théo, cette brave Honorine, pleure à s’en déshydrater. Le père, le vieil Henri, a piqué une de ses redoutables colères contre son fils, contre le loup, la municipalité, les écologistes, le président, les chiens et contre tout ce qui lui passait par l’esprit.

Théo a enterré les bêtes. Sa vie est bouleversée à jamais. Il a été trahi par Sylvaine, a subi les sarcasmes des garçons, il a quitté son troupeau pour un jupon qui passait, perdu ses chères brebis et son irremplaçable Bigoudi. « Ce doit être ça devenir un homme ! » Un vers de Vigny appris à l’école lui revient : « Gémir, pleurer, prier est également lâche… ». Dans ce paysage de ruisseaux et de cascades, il sait que le flux de la vie, tel le torrent furieux de La Borgne, continue de couler, malgré les meurtrissures. Théo va chercher sa flûte, s’assied sur un rocher et les notes de « The Sound of silence » s’envolent en guise d’exorcisme.

Dans cette vallée encore très attachée à la tradition chrétienne, c’est le curé qui ramène ses ouailles à la raison. Profitant du sermon du dimanche, il fustige les moqueurs et les médisants ; il adresse des paroles de consolation à Honorine et à Henri. Quant aux autres, il leur suggère, s’ils en ont le cœur, de jeter la première pierre à Théo. A la sortie de la messe, les paroissiens se regroupent autour du président de La Borgne. Après maints conciliabules, on décide, qu’en soutien à Théo, une représentation du village montera au lac. Parmi les volontaires, le père de Théo, les tenanciers de café, les commerçants, des femmes aussi, les enfants de l’école primaire et même Sylvaine, que le sermon du curé a ébranlée.

Le lundi matin, en costumes et robes du Val d’Hérens, le groupe coloré dessine un serpentin mouvant qui ondule sur les prairies abruptes du coteau.

Audrey, informée aussi des événements, discrète, nouant ses cheveux en chignon et les recouvrant d’un foulard, se mêle aux montagnards.

Théo surveille le troupeau, le cœur en deuil, l’âme en berne, le regard vide. Henriette égrène un chapelet dans l’ombre de son mazot.

La procession silencieuse atteint le sommet du mamelon herbu qui descend jusqu’au lac. Telle une déferlante, la foule surgit sur la crête du talus et glisse sans bruit vers la nappe d’eau. Soudain, les jappements de Sherpa font sursauter Théo. A peine celui-ci a-t-il le temps de se retourner et d’apercevoir toutes ces mines bienveillantes, qu’il se retrouve dans les bras de son père au milieu des applaudissements.

Henriette, non plus, n’avait rien entendu et délaissant son chapelet, elle jure : « Tcheuuu ! »

Bousculades, embrassades, effusions. Théo a chaud au cœur.

Soudain, le fendant caché sous les vestes et les tabliers, fait son apparition. Les bouchons sautent : on trinque à la solidarité retrouvée. Théo croise alors le regard d’Audrey. Il s’approche d’elle. Elle glisse furtivement un billet dans sa poche. Il ne pourra le lire que la nuit venue.

A ce moment, seul le stylo d’encre bleue sait quels mots sa plume a tracés sur le papier : « Rendez-vous dans un an à l’aéroport de Glasgow le premier juillet 1970. Les Highlands aussi regorgent de granges à foin ! »

3

Pendant des années, Audrey Paterson, vingt-deux ans, a toujours pris sa mère Margareth pour modèle. Pourtant, elle a souvent dû brider son impétuosité naturelle pour arriver à se montrer aussi patiente qu’elle.

Ce qu’Audrey admire particulièrement dans le caractère maternel, c’est sa douceur, son humeur égale et souriante devant un mari autoritaire, imbu de son grade de colonel dans la Navy. Sa fonction qui l’entraînait souvent à l’étranger, en avait fait un père plus absent que présent, intransigeant, injuste parfois. Rien ni personne n’avaient le front de lui résister. Et malgré ses voyages, son ascendant planait insidieusement sur famille et domestiques.

Visiblement il a toujours préféré son fils Marwin dont il est fier. Celui-ci a décroché un diplôme de médecine à vingt-cinq ans et tient un cabinet à Fort William. Il a rapidement acquis une réputation enviable tant il excelle dans l’exercice de son art. Quant à sa fille, le colonel lui a refusé des études universitaires. Elle aurait dû aller à Glasgow, ville tentaculaire et dangereuse pour toute fille de bonne famille. Les discussions furent inutiles. Margareth eut beau jouer de diplomatie, quand son colonel d’époux avait pris une décision, celle-ci était rédhibitoire ! Audrey s’était soumise, comme elle avait toujours vu sa mère le faire, et dut donc se contenter d’un diplôme de secrétaire médicale, profession à laquelle un institut de Fort William prépare les adolescentes. Elle s’était juré cependant qu’à sa majorité, elle échapperait à ce père tyrannique ne fût-ce que quelques semaines. Très liée avec sa marraine Lucy, sœur aînée de sa mère et veuve depuis longtemps, elle a monté avec celle-ci l’expédition en Suisse. Lucy n’a eu aucun mal à persuader son beau-frère que vingt et un ans ça se fête et qu’Audrey a mérité ce voyage comme cadeau. John Paterson, pour une fois, ne discuta pas. Ainsi, les deux complices se sont envolées pour la Suisse, vers de Val d’Hérens. Ce que John ignorait, c’est que la marraine et sa filleule ne logeraient pas au même endroit.

A son retour, Audrey ne pense plus qu’à Théo. Elle veut tenir sa promesse et retrouver Théo dans sa chère Ecosse, lui en faire goûter les douceurs. Lucy, encore une fois, intervient. Il est vrai que le colonel si guindé a de la sympathie pour sa belle-sœur. Celle-ci dégage un charme particulier, une élégance toute « british » et elle a su mener sa vie seule après le décès prématuré de son mari. Elle enseigne le français dans un collège où elle a excellente réputation et l’art de parler comme un orateur, faisant ainsi plier les plus rétifs.

C’est ainsi qu’un an plus tard, le 1er juillet 1970, à Glasgow, Audrey attend l’avion de la British Airways en provenance de Genève qui vient de se poser sur le tarmac. Une jeune fille rousse, perdue dans une foule à l’affût, qui d’un proche, qui d’un ami, se hisse sur la pointe des pieds pour apercevoir l’homme qu’elle attend. Audrey Paterson et Théophile Forclaz s’étaient promis de se revoir en terre écossaise un an après leur rencontre valaisanne. Aucun des deux n’a trahi sa parole. Un an a coulé sur leurs amours, des lettres enflammées ont été échangées. Pourtant Audrey est nerveuse : comment va réagir Théo ? Elle lui a bien expliqué à demi-mots dans quelques-unes de ses missives qu’elle n’habitait pas dans une maison ordinaire et que sa famille descendait d’une lignée d’officiers, de farouches guerriers et que sa vie était régie d’une façon très stricte, mais Théo ne semblait jamais réagir ces avertissements. A part le moyenâgeux château de Sion, tout en ruines, il ne connaissait de vastes demeures que quelques rares hôtels de sa vallée. Tout entier à sa passion amoureuse, il ne posait aucune question, il pensait qu’aucun obstacle ne lui résisterait. Il avait consulté des sites sur l’Ecosse et admiré les musiciens en costume local jouant de la cornemuse. Ils lui semblaient fort sympathiques. Chaque pays a ses coutumes, il suffit d’avoir l’esprit ouvert et de s’en accommoder.

Soudain, elle aperçoit, au milieu d’un flot de chevelures où domine le roux, une toison châtain foncé. « C’est lui ! » Elle pousse les gêneurs qui la séparent encore de Théo et deux cris résonnent en chœur : « Audrey ! », « Théo ! »

Il lâche sa valise, et la serre contre lui. La longue attente est abolie, ne reste qu’un présent délicieux où deux corps se fondent. Audrey rit de bonheur et de surprise. Elle qui n’avait connu que le berger en pantalons de laine brune et chemise à carreaux, s’étonne de le voir en pékin, encore plus beau !

– Viens, Théo. Quittons cette foule. En route pour les Highlands !

– Ok ! My Love !

– Ah ! Tu parles anglais maintenant !

– Je me débrouille tant bien que mal.

Tout en papotant et en se bécotant, ils rejoignent la mini rouge de la jeune fille. D’un banc, proche du véhicule, une femme d’un certain âge, se lève. Elle est menue. Chapeau de feutre taupé, manteau gris pâle, elle s’avance vers les amoureux.

– Ma mère, dit Audrey.

– How do you do ?

– How do you do ? répond Théo sans hésiter.

Il sourit, mais au fond de lui, il ressent une profonde déception : « Quoi, un chaperon ! Les retrouvailles commencent bien ! »

Cent cinquante kilomètres environ séparent Glasgow de la demeure familiale des Paterson. « Pas de conversations intimes », pense Théo. « Je me contenterai du paysage. » Au volant, Audrey gazouille commentant l’aspect des bourgs et les vues surprenantes de la nature. Théo ne se sent pas à l’aise : à tout moment, il craint une collision frontale. « Imbécile ! » se tance-t-il lui-même. « Bien sûr, on roule à gauche ici ! »

Les Highlands lui coupent le souffle sans vraiment lui rappeler les Alpes. Pas de sommets enneigés mais des mamelons herbeux, aux sentiers escarpés, qui prennent doucement de l’altitude. Des routes en lacets. A la sortie des tournants, scintille soudain un lac gris métal à la surface duquel flottent les nuages mouvants. Des moutons blancs, bien laineux, émaillent l’herbe. « Ah ! Quelque chose de normal ! Mais les vaches ! Des briards croisés avec des lamas ! Que peuvent-elles apercevoir derrière ce rideau de poils roux qui encombre leurs yeux jusqu’au museau ! Et cette robe pelucheuse qui leur bat les jarrets ! »

Très droite à l’arrière du véhicule, madame Paterson ne souffle mot. Elle est complètement coincée dans ce véhicule trop petit, envahi par un costaud montagnard. Elle essaie bien de se tortiller pour dégourdir ses jambes qui commencent à picoter. Elle ne réussit qu’à transformer les aiguilles en crampes ! Elle voudrait demander une pause à sa fille mais une Anglaise qui se respecte reste digne et coite, surtout que l’invité semble comprendre l’anglais. « Oh ! My God ! Ce qu’une mère doit endurer pour épauler sa fille ! » Elle reprend donc sa pause figée.

Théo se tait et n’imagine pas un instant le supplice qu’endure la passagère. Il n’a d’yeux que pour Audrey et, égoïstement, il rejette le reste du monde dans le néant de son indifférence.

Il n’est pas encore au bout de ses surprises...