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L'ÉDUCATION POPULAIRE RÉINTERROGÉE

De
347 pages
Eloignée dans la deuxième moitié du vingtième siècle de son projet de formation d'un citoyen conscient et critique, l'Education Populaire semble aujourd'hui abandonner son rôle d'émancipation collective au profit d'une intégration individuelle. Cependant, elle peut jouer un rôle fondamental dans la gestion des tensions et des conflits qui participent de la socialisation de chacun en faisant de la recherche de l'équilibre, dans une démarche d'apprentissage interculturel, un véritable outil formateur. C'est tout un avenir, porteur de sens, qu'elle se doit de réinventer.
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L'ÉDUCATION

POPULAIRE

RÉINTERROGÉE

du même auteur . "L'international, conduite de détour et stratégie de socialisation" étude réalisée dans le cadre du F.N.D.V .A., Paris 1991 Solidarités Jeunesses, 38 me du Faubourd Saint Denis, 75 010 Paris . "Les apports des chantiers de jeunes bénévoles: socialisation et citoyenneté, développement local et aménagement du territoire" étude réalisée par Cotravaux, rédaction par Jean Bourrieau, avec le concours de Francine Labadie, Gérard Guerinet (Direction dela Jeunesse et de la Vie Associative), Olivier Lenoir et Françoise Doré (Cotravaux) Document de I'INJEP n° 32, collection mémoire, avril 1997 INJEP,78 160 Marly le Roi

Jean BOURRIEAU

L'ÉDUCATION POPULAIRE RÉINTERROGÉE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1710-1

Le spermatozoïde

gagnant...o

"ils partirent 400 millions, un seul parvint au port.... curieuse façon de présenter les choses, ce n'est pas forcément une course que l'on gagne. En fait, il semble qu'un dialogue s'instaure entre l'ovule et les spermatozoïdes qui arrivent autour. Le choix semble se faire sur la différence. "Tu ne me ressembles pas, alors rentre, échangeons nos différences et créons quelque chose"o La nature semble vouloir maintenir la diversité. Vouloir gagner n?est pas dans notre nature, c'est la société qui veut nous le faire croire."
Albert Jacquard 1

l "Jacquard s'éclate", les réalités de l'écologie n° 66, éclats de voie recueillis par Gipé, juin 1995.

AVANT PROPOS une distanciation progressive Être engagé dans la dynamique des chantiers internationaux de jeunes volontaires, c'est à la fois se sentir intuitivement partie prenante d'un formidable mouvement où le concept de "travail" est questionné, bousculé, "torturé", et se trouver confronté à des logiques sociales, économiques qui se construisent autour du mot "chantier", que l'on vit confusément comme porteuses de dérives et devant être interrogées. Ces deux pôles d'un questionnement vécu, dans mon engagement associatif, à la fois comme positif quant à la dynamique de changement, et négatif quant aux risques que je percevais dans le même temps, ont été pour moi à l'origine d'un choix dont je ne percevais pas alors tout l'enjeu: prendre du recul, adopter une posture d'observation et d'écoute, entrer dans une démarche de recherche. Ce travail est donc l'aboutissement d'une démarche de recherche entamée il y a dix ans. TIne s'agit pas sur dix années, d'un cheminement raisonné, construit et suivi. Il s'agit plutôt d'un parcours, dans lequel chaque obstacle a nécessité un détour, non pour l'éviter, mais pour en comprendre les dimensions, dans lequel chaque difficulté a nécessité la définition d'un nouvel objectif tenant compte des réalités ainsi mises à JOur. Des questionnements, plus anciens encore, sont venus parfois apporter un éclairage dont l'inscription dans le temps n'est pas neutre. Ils posent la question tout à la fois de l'antériorité des choix de société qui sont faits aujourd'hui, et des résistances qui apparaissent.

9

Ce travail de recherche est aujourd'hui publié, alors même qu'à travers l'offre publique de réflexion sur l'Éducation Populaire initiée par le Ministère de la Jeunesse et des Sports il y a près de deux ans, sont invitées à se confronter les réflexions construites au sein des grandes associations d'Éducation populaire, les contributions des acteurs nouveaux de l'Éducation populaire (qu'ils s'en revendiquent ou pas) et la volonté d'un Ministère de redonner du sens à un projet jeunesse et Éducation populaire. Si l'on perçoit comment État et associations se sont mutuellement "poussés à la dérive", il doit être également possible pour tous les acteurs, acteurs de terrain et institutionnels, militants d'une transformation politique, d'y puiser matière à construire une nouvelle démarche d'Éducation populaire et de la traduire concrètement, tant sur le terrain que de manière institutionnelle. Jean Bourrieau

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Première partie

L'Éducation INTÉGRATION

Populaire:

OU ÉMANCIPATION?

Chapitre 1 ORIGINES ET PREMIÈRES CONTRADICTIONS

La Révolution Française Chacun s'accorde aujourd'hui à se référer à la Révolution Française quand il s'agit de situer les origines de l'Éducation Populaire: non pas une date bien précise, mais plutôt une dynamique, une pensée attachée à une époque. C'est ainsi que Georges Friedrich, Secrétaire Général des Francas, parle du Mouvement d'Éducation Populaire "nourri du siècle des lumières, de la Révolution française..." 1. C'est aussi à cette période que fait référence la Ligue de l'Enseignement quand elle organise de grands débats sur les thèmes actuels qui traversent la société à travers ce qu'elle a nommé les "Cercles Condorcet". C'est en effet plus particulièrement à Condorcet que les associations font référence, et pour cause: en avril 1792, Condorcet, dans un rapport à la Convention, déclarait:
"Tant qu'il y aura des hommes qui n'obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d'une opinion étrangère, en vain, toutes les chaînes auraient été brisées, en vain, ces opinions de commandes

seraient d'utiles vérités le genre humain n'en resterait pas moins partagé entre deux classes G.celle des hommes qui raisonnent, et celle
yG

des hommes qui croient. Celle des maîtres, et celle des esclavesG

Ce court passage, extrait du rapport sur "l'organisation générale de l'instruction publique," présenté les 20 et 21 Avril 1792 par "Antoine Caritat, Marquis de Condorcet" à l'Assemblée législative dont il était le président, est à resituer dans le contexte de la Révolution et en particulier la dénonciation du rôle de l'Église et la tardive prise de conscience de la réalité de l'esclavage.
1 Les idées en Mouvement, n° 28, avril 1995.

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C'est un discours qui se situe clairement dans la pensée que nous appelons aujourd'hui laïque: le raisonnement s'oppose à la croyance, et la croyance fait des hommes des esclaves. Mais dans ce rapport à la Convention, Condorcet se veut aussi constructif et aborde d'autres questions, essentielles pour nous aujourd'hui : "Il serait très facile dans les écoles, dans les jeux du gymnœe, dans les fêtes, d'exercer les enfants à la pratique des sentiments les plus nécessaires à fortifier dans leur âme, tels que la justice, l'amour de l'égalité, l'indulgence, l'humanité, l'élévation d'âme." Et il ajoute:
On peut même les familiariser avec quelques-unes des fonctions sociales,

comme les élections, l'ordre d'une œsemblée". On retrouve dans ces quelques lignes quelques-uns des principes qui ont guidé les associations d'Éducation Populaire dans leurs projets. Depuis les patronages laïcs tels qu'ils ont été créés par les Francas, (Francs et Franches Camarades), jusqu'aux Conseils Municipaux d'Enfants et de Jeunes que l'on "exporte" aujourd'hui dans les Pays de l'Est comme apprentissage de la démocratie, en passant par le quotidien de l'importance des fêtes et de la mobilisation de bénévoles vécue autour de ces fêtes dans les associations. Nous sommes là en 1792, et déjà émerge ce qui va être l'un des deux pôles de l'Éducation Populaire: le développement de l'esprit critique. il apparaît là de trois manières:
-

sous la forme d'une éducation: être capable de raisonner.

- sous la forme d'acquisition de valeurs morales. - sous la forme d'une pratique de la citoyenneté. Les mots dans ce document ont leur importance quant au débat sur l'Éducation à la citoyenneté. Ce que propose Condorcet, ce ne sont pas des "cours magistraux" de morale, mais bien l'acquisition de valeurs morales à travers les pratiques des enfants. Mais c'est aussi l'apprentissage de fonctions sociales qui ne sont pas sans rappeler "l'éducation nouvelle" de Célestin Freinet ou les "classes coopératives" de Fernand Oury pour ne citer qu'eux. L'écoute en réunion, la prise de parole, le débat, le choix d'un candidat dans une élection ne se décrètent pas : ils s'acquièrent en faisant.

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Alors, fort des valeurs morales qu'il a construites, capable de choix conscients, ayant développé son esprit critique, l'homme est aussi citoyen. Mais nous débordons ici sur la définition de l'Éducation PoplÙaire. Le mouvement ouvrier C'est à l'histoire du mouvement ouvrier français que Georges Friedrich fait encore référence lorsqu'il écrit: "Le Mouvement d'Éducation Populaire est cousin de tous les mouvements d'émancipation de l'homme, sans pour autant se confondre avec eux." Lucien Mercier 2 ira dans le même sens, mais en décrivant, à propos des Universités Populaires, un certain nombre de "rendez vous manqués" entre l'Éducation Populaire et le mouvement ouvrier français au début du vingtième siècle. La situation alors, est simple: les enfants travaillent dès l'âge de douze ans, les congés payés n'existent pas, le savoir est le privilège de quelques-uns. La cause de ces "malheurs du peuple" est lisible par tous ~ l'exploiteur est identifié: ce sont les patrons des Houillères et tous les directeurs de fabriques, c'est l'État qui envoie la troupe pour mater les grévistes, c'est l'Église sur laquelle s'appuient les patrons pour désamorcer les mouvements ouvriers naissants. "L'instruction" va apparaître comme le meilleur moyen de lutter contre cette situation, l'outil pour faire face à la pauvreté et à la misère. Les mouvements d'Éducation Populaire apparaissent alors comme un des éléments indispensables de la lutte contre l'exploitation. Chargé de mission à Culture et Liberté, Alain Manac'h décrit, en janvier 19953, le rôle d' "émancipateur"que jouait l'Éducation Populaire: "L'organisation des travailleurs était une question de dignité et de survie. Il était évident, dans ce contexte, qu'il convenait de développer les capacités de découverte en élargissant les connaissances, en discernant les stratégies, en maîtrisant les règles économiques... Bref, tout ce qui pouvait permettre de conscientiser rentrait dans le champ de l'Éducation Populaire.
2 Lucien Mercier, Les Universités Populaires: 1899-1914 : Éducation mouvement ouvrier au début du siècle. 3 Éducation Populaire, formation, insertion, ou la trilogie d~un mensonge idées en mouvements janvier 1995. Populaire entretenu, et les

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Il était aussi nécessaire d'agir, donc de parler, d'écrire, de conduire des réunions, de faire des procès verbaux, des comptes renduso Il était indispensable de communiquer et donc d'inventer ou de se réapproprier des techniques spectaculaires de communication ou des moyens artistiques (affiches, chansons, théâtre d'agit-prop, etc.. Ces moyens étaient tous fondés sur une valeur essentielle: la solidarité. (...) " Face à ce qu'Alain Manac'h désigne comme "le mal dominant", l'exploitation, les mouvements d'Éducation Populaire vont ainsi participer à l'émancipation d'une classe sociale TIs vont contribuer à l'existence d'un rapport dialectique qui permet, dans ce contexte de pauvreté et de misère, une construction identitaire des personnes. Arlette Burgy, directrice du "Centre Conseil 1901" de Besançon, a tenté, dans le cadre d'une recherche personnelle sur l'Éducation Populaire, de mettre en parallèle à travers un tableau, les évolutions du mouvement ouvrier d'une part, du mouvement d'Éducation Populaire d'autre part. Bien que faisant référence aux barricades de 1830 et au Front populaire de 1936, ce tableau ne situe pas, dans sa chronologie, d'autres grands moments du mouvement ouvriers tels que l'insurrection de 1848 ou la Commune de Paris... TIne fait pas non plus référence à quelques-uns d'autres grands moments de notre histoire, tels que la séparation de l'Église et de l'État en 1905 ou la guerre de 1914-1918. Mais il aide à comprendre, dans la juxtaposition de deux entrées différentes d'une même période, les influences réciproques du mouvement ouvrier français et du mouvement d'Éducation Populaire.

16

document Histoire comparée du Mouvement Ouvrier et de l'Éducation Populaire de 1830 à 1944 (d'après Arlette Burgy)
avant 1840 :

- assoc. ouvrières interdites (1791: loi
Le Chapelier) ni sécurité ni hy giène dans les ateliers journée de travail de 15 h emploi d'enfants de 5 à 6 ans obligation du livret ouvrier.

-après les de l'association anciens élèves création polytechnique : barricades, les
de polytechnique veulent devenir les précepteurs de leurs compagnon~ d'armes, les ouvriers: ils organisent donc des cours gratuits de mécanique, physique, géographie, économie politique. 1848 : cr é at ion del' ass 0 ci a t i 0 philotechnique, axée sur l' instructio1 professionnelle. - nombreuses créations de ucours du soir" à Paris et en Province.

1830:

-

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1841 : - interdiction d'employer les enfants de de 8 ans journée de travail de 8 h, sans travail de nuit pour les enfants de 8 à 12 ans.

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1847 : - réglementation du travail des femmes

- création, populaire",
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1849:

à Paris, de ul 'institut rue de Babylone: cours gratuits d'hygiène, physique, chimie, droit, géométrie, lecture, écriture, chant 18~: - fondation par Jean Macé de la ligue française de l'enseignement 1871 :

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18M: - droit de grève. fondation à Londres Ul internationale des travailleurs". '

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de

1874: - interdiction d'employer les enfants de de 12 ans.

-

-cercles ouvriers":Albert de de loisirs, Mun, des . création, par clubs
bi bliothèq ues, sociétés de lecture regroupant des chrétiens. - Jean Macé lance le Mouvt National du sou contre l'ignorance, pétitio recueillant 1 200 000 signatures. 1881-82: - Jules Feny et les lois scolaires: obligatoire, gratuite et laïque 1~8: - l'affaire Dreyfus création des Universités (Alain, Péguy..) école

syndicats

1884: - loi Waldeck Rousseau autorisant les
ouvriers

1887: - création des ubourses du travail'" ; F. Pelloutier. 18W: - suppression du livret ouvrier.

- travail de nuit interdit aux enfants et
aux femmes. - 1er mai: fête internationale du travail. 1895: - fondation de la C.G.T. journée de Il h pour femmes enfants

-

Populaires

-

et

du travail - duréesemaine h par

1900:

industriel limitée à 60

1899: - Marc Sangner et l'oeuvre du ..Sillon": Cercle d'Études Catholiques; action pour la démocratisation et la réforme de l'entreprise! la coopération et la législation sociale échec en 1910

-

-1905 : - journée

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- --

de 8 h pour les mineurs

-

1901 : loi sur les associations

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1906: création - loi sur le du Ministère duTravail repos hebdomadaire -

1907:

- création
1911:

(Baden Powell),

de ru .F.C.V. Vacances - début du scoutisme en Angleterre
puis en France

-

1910: loi sur les retraites ouvrières

- fondation de France
---

par Charcot des Éclaireurs

technique

- juillet:
1925:

---- -- --- -- -- -- -- --- -- -- ---1919: loi des 8 h - fondation de la C.F.T.C.

-

loi sur l'enseignement

(loi Astier)

1919: fondation des Scouts de France création des uÉquipes Sociales" par Robert Garic (jeunes catholiques influencés par la pensée de Charles Péguy).

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-

- la taxe d'apprentissage aux entreprises

est imposée

1920: - premiers ciné-clubs (Delluc)

1928: - loi sur les assurances sociales.

- création
1925-1935

1926 puis 1929 de la J.O.C., puis de la J.A.C.
:

- la Ligue de l'Enseignement devient Confédération Générale des Oeuvres Laïques les Fédérations Départ. se constituent, puis les services techniques (UFOLEP, UFOLEA, UFOLEIS)

-

- Marc A uberge
L.F.A.J. 1933 :

1929:

Sangnier créé la première de Jeunesse, et fonde la

- Création du Centre Laïque des Auberges de Jeunesse.
1936 : deux millions de travailleurs sont en grève et occupent leur usine Gouvernement Léon Blum - accord Matignon sur les salaires -loi sur les congés payés - semaine de 40 h. - Ministère des Loisirs (Léo Lagrange) - scolarité obligatoire jusqu'à 14 ans les .'Collègues de Travail"

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1936 : développement des sports et du p. air - développement des auberges de jeun. - développement de r aviation popul. création du théâtre du peuple par la CGT (U14juillet" de Romain Rolland). - Renoir, René Clair, Camé, Prévert.. - premières émissions d'enseignement à la radio

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1939: - loi sur les allocations familiales
194Q..1944 fraternité des travailleurs à travers la udrôle de guerre", la résistance ou lès camps de prisonniers. - lois antisoc. et anti laïques de Vichy démission de Léon Blum

- création colonies
C.E.M.E.A.

1937 :

du premier de vacances,

Ustage" de puis des

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1940-44 : - dissolution des Mouvements Laïques et confiscation de leurs biens. - les chantiers de jeunesse -les Compagnons de France - l'école des cadres d' Uriagee

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En 1945, à la Libération, un petit groupe de militants des Éclaireurs de France créait les Francs et Franches Camarades. Un de leurs premiers textes de référence, écrit le sociologue Olivier Douard 4, s'intitulait "Révolution". TIy était écrit: "Nous trouvons notre foi, notre volonté, notre but dans le peuple (...). Si nous voulons travailler dans les milieux populaires, il faut que nous fassions pleinement corps avec eux. Il faut que toutes leurs souffrances, toutes leurs causes et tous leurs rêves soient nos souffrances, nos causes, nos reves... " . "" Ainsi, explique encore Olivier Douard, "l'Éducation Populaire s'est inscrite sur un système de valeurs, cohérent, qui met la classe ouvrière au centre des préoccupations éducatives et sociales des mouvements qui s'y réfèrent, substituant à un idéal d'égalitarisme absolu le réalisme stratégique d'une discrimination positive". Dans les années qui vont suivre la Libération, les mouvements d'Éducation Populaire font du mouvement ouvrier le centre de leurs préoccupations, la motivation des démarches qu'ils vont mettre en œuvre. Les cours pour adultes La formation constitue le deuxième pôle de l'Éducation Populaire. Dès son origine, l'Éducation Populaire a toujours vécu le "risque" d'une assimilation, d'une réduction à la formation continue, aux cours pour adultes. L'utilisation du terme "risque", plutôt que celui d'''enjeu'' ou de "chance" s'explique, avant la mise en place de toute stratégie de la part des associations d'Éducation Populaire, par le constat d'une pression forte et multiple, et donc d'un déséquilibre, en faveur de la formation continue, déséquilibre source de conflit potentiel. C'est en effet, au dix-neuvième siècle une demande, à la fois de la classe ouvrière organisée, de l'État, et d'une partie du patronat
4 Hl'Éducation 1995. Populaire, question de valeurs", animer, le magazine rural, n° 27, mars

19

Une demande de la classe ouvrière L'instruction gratuite pour tous, la nécessité d'acquisition de savoir était une forte demande de la classe ouvrière qui commençait à s'organiser. C'est ainsi que nous voyons, sur le tableau qui précède, "l'Association Polytechnique" naître du chemin tracé lors des Trois Glorieuses, en 1830, et mettre en place des cours gratuits de mécanique, physique, géographie, économie politique, et donc non pas liés directement une profession, mais plus à une compréhension du monde. C'est à nouveau après une insurrection, celle de juin 1848 consécutive à la suppression des "Ateliers Nationaux" 5, que sera fondée "l'Association Philotechnique", plus axée, cette fois, sur l'instruction professionnelle. Enfin, en 1849 , le champ de cet apprentissage, à travers les cours gratuits, va à nouveau s'élargir, à travers la création de "l'Institut populaire", non seulement à la physique, à la chimie, au droit, à la géométrie, mais aussi à des formations de base telles que la lecture et l'écriture, ainsi qu'au chant. A son tour, la première Internationale des Travailleurs va se saisir de cette revendication. Ainsi, Emile Aubry, ouvrier lithographe, déclarait en 1868 au Congrès de Bruxelles de la première internationale ouvrière: "Tantôt la plume, tantôt l'outil à la main, voilà le citoyen véritable, voilà l'hommefort, l'homme de l'avenir... Il importe de s'attacher à vulgariser le savoir, à le dépouiller de ce caractère de merveilleux dont on l'entoure ordinairement, à montrer qu'il n'y a pas plus de miracle à avoir l'esprit cultivé qu'à avoir deux bras et deux jambes vigoureusement constitués, que l'idée contraire constitue une infirmité, que l'homme qui ne possède pas de connaissances essentielles voulues pour vivre à la hauteur de son siècle est un élément social imparfait, un homme incomplet." Une demande de l'État Mais c'était aussi une demande forte de l'État.

5 chantiers de travaux non spécialisés, artificiellement le chômage.

en particulier

de terrassement,

créés pour résorber

20

Dès 1833, la loi Guizot, qui répartissait les compétences entre les communes, les chefs lieux d'arrondissements et les chefs lieux de départements tout en leur donnant les moyens de satisfaire à leurs obligations de pourvoir à l'instruction primaire, primaire supérieure, et à la mise en place d'écoles normales d'instituteurs, créait également les cours d'adultes. Cette volonté de formation sera fortement poussée sous le second empire. C'est ainsi que Victor Duruy, Ministre de l'Instruction Publique de Napoléon ln de 1863 à 1869, défend les cours d'adultes " qui nous fourniront le moyen de réparer les négligences et de combler les lacunes de l'école. Le paysan sent aujourd'hui le besoin de faire luimême

ses comptes et ses écritures."

Un besoin du patronat

L'instruction gratuite pour tous est enfin une demande très forte d'une partie du patronat, que nous pourrions qualifier aujourd'hui de "capitalistes éclairés" qui découvrent que l'évolution de l'industrie demande des hommes ayant un minimum d'instruction. Ainsi, en 1867, durant le second Empire, Perdonnet dresse à la demande de l'État, un tableau de l'éducation des adultes depuis Charles X. "Il y a 2 ans, j'ai visité les grands établissements d'instruction publique de l'Allemagne. J'y ai vu de magnifiques écoles ouvertes le soir aux ouvriers, et partout aussi, j'ai vu les ouvriers y venir en foule. Il en est de même en Angleterre. Si vous n'imitiez pas, Messieurs, nos frères d'Allemagne et d'Angleterre, vous seriez un jour vaincus par la
supériorité de leurs armes intellectuelles" 6

.

Le premier volet de l'Éducation Populaire, le développement de l'homme, de son esprit critique, de sa compréhension du monde est absent des besoins du patronat comme de l'État.
6 Il faut noter l'ambiguïté introduite dans ce texte par le vocabulaire. Perdonnet parle
d abord de "nos frères" avant de brandir la menace de leurs "armes" - intellectuelles certesqui vont faire de nous des vaincus. Il s~agit d~une ambiguïté très contemporaine que l'on ~
~

re~rouve par exemple dans

I appel de Jean-Pierre Chévènement,

alors Ministre de

l'Education Nationale, qui "découvrant" la "réussite" du Japon, lançait en 1984 comme ~ objectif, I obtention du baccalauréat, sous des formes diversifiées, pour quatre vingt pour cent d~une classe d~âge. Cette ambiguïté est également présente de manière constante dans toutes les négociations commerciales au sein de l'Europe comme dans le GATT.

21

Il est présent, mais quelque peu noyé au sein de l'instruction professionnelle, dans les initiatives prises par la classe ouvrière ou ceux qui souhaitent la soutenir. L'affaire Dreyfus va montrer l'importance de le prendre en compte de manière prioritaire. L'affaire Dreyfus Rappelons les faits: en 1894, un officier juif, le capitaine Dreyfus, est accusé à tort d'avoir livré à l'Allemagne des secrets militaires. La majorité des officiers se solidarise avec les généraux pour respecter ce qu'ils appellent le "silence patriotique", alors même que, condamné à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée, Alfred Dreyfus est envoyé au bagne à l'île du Diable, en Guyane. Des officiers vont même jusqu'à fabriquer de faux documents pour convaincre l'opinion de sa culpabilité et éviter toute révision du procès. En 1896, des éléments sont découverts montrant l'iniquité du jugement et surtout la machination mise en place au sein de l'armée. Le 13 Janvier 1898, Emile Zola, écrivait dans l'Aurore, le fameux "J'accuse" qui allait donner le signal d'un changement des rapports de force et petmettre de commencer à démonter la machination. Six mois plus tard, le 4 juin 1898, était créée la Ligue des Droits de 1'homme autour de la défense du capitaine Dreyfus. Mais il faudra attendre 1906 pour que la Courde Cassation, après toute une série de procès, annule définitivement la condamnation du capitaine Dreyfus et pour qu'il soit réintégré dans l'atmée. A partir de 1896, les Français, à tous les niveaux, y compris dans l'armée et au gouvernement, vont se diviser entre dreyfusards et anti -dreyfusards. Pour les uns, il y a déni de justice, haine raciale, violation de droits de 1'homme. Pour les autres, il y a trahison, anti-patriotisme, complot contre l'armée. Ainsi, le mouvement Action Française, créé en 1899, et en particulier Charles Maurras considéreront qu'il s'agit d'un "complot juif contre l'État" et développeront à partir de ces événements un "antisémitisme d'État".

22

De 2faves Questions

Deux questions se sont posées à l'occasion de cette affaire à tous les défenseurs des droits de 1'homme. - Comment toute une population avait-elle aussi facilement pu être manipulée ? - Comment, malgré des preuves, continuait-elle à en vouloir à ceux qui avaient eu raison? Dans leur immense majorité, les habitants d'un pays ont accepté comme une évidence, sans questionnement, sans réflexion, la "vérité d'État" qui leur était proposée. Dans l'affaire Dreyfus, la défense n'a pas eu accès au dossier secret censé contenir les pièces accablantes, mais cela ne pose pas problème puisque le capitaine Dreyfus était le coupable présenté par l'État C'est ce que dénonçait Théodore Ruyssen, dreyfusard de la première heure dans le bulletin de l'Union pour l'action morale du 15 décembre 1899 7 : "que ces faits aient troublé si peu de consciences, qu'ils n'aient pas mis au moins en défiance plus d'esprits scrupuleux, qu'enfin l'inculpé n'ait pas tout au moins bénéficié du doute dans l'esprit des juges et du public antirévisionniste...8, c'est le scandale de la raison." Quand des éléments sont mis à jour montrant qu'il s'agissait d'un "montage", d'une "machination", les faits sont là ; il est difficile pour tous ceux qui ont condamné un peu vite, sinon en se retranchant derrière des discours idéologiques, de ne pas les accepter. Mais ils vont en vouloir à ceux qui ont fait éclater la vérité. TIsemble ainsi aujourd'hui que la défaite de Jean Jaurès aux élections de 1898 soit due pour l'essentiel au rôle qu'il avait joué dans l'affaire Dreyfus: il avait rédigé les preuves de son innocence . Les Universités Populaires Chacun s'accorde aujourd'hui à reconnaître Georges Deherme, comme pionnier, fondateur et propagandiste des Universités Populaires.

7 Lucien Mercier, les Universités 8 contre la révision du procès.

Populaires,

op.cit.

23

En 1899, dans la "coopération des idées" , il explique comment l'affaire

Dreyfus a donné l'impulsion des UniversitésPopulaires 9 :
"Les vieux fanatismes que l'affaire Dreyfus avait exaspérés, la misère intellectuelle qu'on découvrit, firent sentir fortement à quelques-uns quelle œuvre urgente d'éducation, de discipline mentale, il y avait à entreprendre". Et plus loin: "Nous avons vu la bestialité, l'inconscience, l'ignorance morale des foules, nous avons vu l'iniquité, une république d'allure sud-américaine. C'est suffisanto Nous savons que tout le bien est à organiser. Mieux, nous connaissons le remède à ce chaos. Une seule besogne, urgente, capitale, s'impose à cette heure décisive, besogne qui, en dehors de tout ce qui s'oppose, doit unir tout ce qui a une conscience et une volonté. C'est l'Éducation Populaire". Comment est-il acceptable que si peu d'esprits aient été troublés par ces événements? De toute évidence, l'appartenance de classe ne suffit pas pour y voir clair 10. Aussi, la finalité est-elle précise: diffuser dans le peuple "l'esprit critique". C'est ainsi que vont naître les Universités Populaires, avec l'ambition de réunir, au coude à coude, ouvriers et intellectuels, dans une démarche d'apprentissage mutuel. Très vite, les différentes composantes du mouvement ouvrier vont soutenir l'expérience. Georges Yvetot, successeur de Pelloutier au secrétariat de la Fédération des Bourses du Travail considère les Universités Populaires comme une pépinière pour les syndicats. C'est ainsi qu'il encourage les responsables des Bourses, lors du IXème congrès des Bourses du Travail en 1901, à créer leur propre Université Populaire Il : "Dans ces institutions d'enseignement populaire et d'éducation mutuelle, on étend non seulement le champ des connaissances humaines que tout travailleur doit posséder pour affranchir son cerveau des préjugés et des superstitions, mais encore on l'emploie à développer les énergies et les individualités, à constituer des esprits libres, des caractères indépendants; en un mot, on y apprend à savoir et à vouloir. Ainsi, l'Université Populaire est un précieux auxiliaire de la Bourse du Travail."
9 Lucien Mercier, Les Universités Populaires, op. cit . 10 De ce point de vue, ce texte est très différent d'un certain nombre de textes politiques l'époque. Il Lucien Mercier, Les Universités Populaires, op. cit. de

24

Développement

et contradictions

L'année 1900 est l'année du développement des Universités Populaires: vingt à Paris, quarante sept en province se créent cette année là. Presque toutes les grandes villes de plus de trente mille habitants ont, en 1901, leur Université Populaire. Si l'unicité est de règle en province, la concurrence entre des projets d'origines politiques différentes domine à Paris et en banlieue. La taille des Universités variera donc en conséquence de quelques dizaines à plus d'un millier d'adhérents. Toutes ces initiatives, consensuelles ou concurrentielles, représentent ensemble, une importante mobilisation: cinq à six mille adhérents à Paris et en banlieue en 1901, quarante à cinquante mille adhérents en province pour 1901-1902. Qu'elles soient à l'initiative de Bourses du Travail, de coopératives, de syndicats, de groupements politiques, en particulier anarchistes et socialistes, ou de militants inorganisés, les deux tiers des créations sont d'origine ouvrière. Si la participation ouvrière est forte, la participation active des intellectuels n'en est pas moins importante, et l'engagement de mouvements tels que la Ligue des Droits de 1'Homme, la Ligue de l'Enseignement, la Libre Pensée ou les Loges Maçonniques constitue un soutien irremplaçable. TI s'agit presque toujours d'initiatives de proximité, pour un territoire donné, où le facteur distance joue un rôle important. Une enquête de la "Coopération des Idées" montre ainsi que soixante dix pour cent des adhérents des Universités Populaires viennent du proche voisinage, avec moins d'une demi-heure de marche, "maximum possible pour assister aux débuts des conférences sans prendre sur son temps de travail et trop entamer le sommeil par un long

trajet de retour"

12.

Le contenu des Universités Populaires est, dès le départ, très varié, mais peut être résumé à trois grands domaines: - les conférences où l'on vient écouter un orateur sur des sujets aussi variés que Michelet, la révolution de 1848, les dangers de l'alcoolisme ou les accidents du travaiL.., les questions sociales et 1'hygiène étant les deux sujets qui vont largement dominer.
12 Les Universités Populaires, op. ciL.

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-les "soirées ouvrières" où l'objectif est d'étudier les différentes théories émises par les savants, de les comprendre, d'en valider l'importance à partir de ses propres repères culturels et sociaux. - les spectacles et les bibliothèques dans une grande diversité de mise en œuvre. Ce que l'on retrouve dans tous les cas, c'est à la fois une soif d'apprendre et de comprendre, dans une démarche d'apprentissage mutuel. Bien qu'elles aient fait beaucoup pour l'éviter, y compris dans la rédaction de leurs statuts, les Universités Populaires vont subir rapidement l'emprise des intellectuels alors qu'ils ne représentent qu'un quart environ des adhérents. En effet, à la fois leur grande disponibilité et leur plus grande familiarité avec tout ce qui est "papier" va les amener à prendre un rôle dans le fonctionnement et dans la vie des Universités sans commune mesure avec leur représentation parmi les adhérents. Progressivement, les adhérents, absents dans le fonctionnement quotidien des Universités, comme dans le choix des thèmes étudiés et des conférences, absents également comme orateurs, vont se désintéresser d'Assemblées Générales vécues comme des parodies de démocratie. Des modifications ont parfois été apportées dans les pratiques pour tenter de remédier à cette tendance lourde: - création de lieux de consultation, - transformation de conférences en causeries, plus conviviales et permettant une prise de parole réelle des ouvriers. Elles ne masqueront pas l'omniprésence des intellectuels. Les Universités Populaires vont également, pour une partie d'entre elles, s'atteler directement aux conditions matérielles de vie des ouvriers autour de l'idée que pour assurer une liberté d'esprit permettant de recevoir, avec des résultats, un enseignement intellectuel, il faut enlever aux travailleurs tout souci matériel. - C'est dans cet esprit que naît, par exemple, en 1903, la Société Anonyme des logements hygiéniques à bon marché, qui verra la création de quarante appartements auxquels seront bientôt adjoints un restaurant coopératif et une société coopérative de consommation. - C'est également l'organisation, pour les adhérents de services d'assistance médicale, juridique et financière.

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- C'est enfin la mise sur pied dès 1900, de premières expériences de vacances pour les ouvriers. Au delà de cette première réalité, des contradictions apparaissent au fur et à mesure de la pratique des Universités Populaires. - La première contradiction se situe entre les tenants d'une tendance que nous pouvons qualifier de philanthropique et humanitaire, et ceux d'une émancipation de la classe ouvrière face au capitalisme. TIs'agit bien de deux conceptions très différentes de l'éducation et de l'action sociale à partir de deux finalités contradictoires: intégration ou émancipation. Dans un cas, l'objectif des Universités Populaires est de donner "au peuple" les moyens d'une "promotion sociale", de "prendre une place dans la société", de sortir de la misère par la promotion. Dans l'autre cas, il s'agit de donner les moyens "au peuple" de comprendre, d'analyser et de lutter contre une organisation de la société qui le condamne à la misère, bref, de s'émanciper. On comprend bien que les connaissances nécessaires pour atteindre l'un ou l'autre de ces objectifs se situent dans des registres très différents. - La deuxième contradiction concerne, au sein même des socialistes, et de manière théorique cette fois, le rôle des intellectuels: pour une partie des socialistes, les intellectuels ont, au côté des ouvriers, une fonction émancipatrice. Pour les autres, ce point de vue est antagonique avec le rôle historique du prolétariat tel que le définit le marxIsme. - La troisième contradiction concerne le contenu même des Universités Populaires: Francis Delaisi, économiste, explique en 1904 dans un article du numéro 181 de "pages libres", l'échec des Universités Populaires par un décalage entre la demande des ouvriers et la réalité de ce qui est mis en place: fallait-il acquérir des connaissances relevant d'une "culture générale" ou favoriser un "apprentissage" très ciblé sur les réponses à des besoins repérés? "Que demandait l'ouvrier? La connaissance précise et pratique de la société où il peine. Que lui a offert l'universitaire? La connaissance des métaphysiques, des littératures, des arts du passé: en somme des distractions, une culture d'oisifs. Comme d'ordinaire, le peuple
demandait du pain, comme d'habitude, on lui a offert de la brioche"
13.

Ces trois contradictions sont très liées et vont se renforcer l'une l'autre.
13 Les Universités Populaires IOP. cit.

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Après une stagnation de près de deux ans, de 1902 à 1904, le mouvement des Universités Populaires entame un long déclin auquel, au delà des contradictions que nous avons déjà repérées, contribue le contexte de ce début du vingtième siècle: - la "défense républicaine" autour de Dreyfus s'est émoussée. -le climat social s'est modifié, et l'agitation sociale de 1904 fait des syndicats un engagement prioritaire. - 1902, 1904, 1906 sont également des années électorales qui voient dans les quartiers parisiens des modifications de rapports de force qui ne sont pas favorables aux Universités Populaires. - la naissance et l'extension d'organismes tels que le Conservatoire des Arts et Métiers, qui répondent à la demande de "formation", ne sont pas sans effet sur la baisse des adhésions dans les Universités Populaires. - la grave crise sociale des années 1907-1908 et la multiplication des grèves qui l'accompagnent, constituent une période de grande misère ou la survie au delà du chômage capte toutes les énergies. TIreste, au delà de ce déclin puis de cette disparition au bout de quinze ans des Universités Populaires, quelques remarques fondamentales pour ce qui est de l'Éducation Populaire. - Si leur fréquentation a été si importante, alors même, que dès le départ, l'enseignement était contesté, c'est qu'au delà de cet enseignement, c'est bien d'autres choses qui étaient recherchées: les Universités Populaires ont contribué à socialiser une population jusque là exclue d'une société masculine, les femmes et les enfants. Elles ont occupé un espace situé entre le parti politique, engagé dans des enjeux électoraux et le syndicat, défenseur des intérêts économiques. Elles ont créé une sorte de "convivialité populaire", où la famille pouvait se retrouver toute entière. - C'est au cœur de cette démarche que sont nées les colonies de vacances, que s'est développé le sport ouvrier et qu'est apparue l'idée d'un cinéma du peuple. - Elles ont constitué un repère dans un moment où l'industrialisation provoquait une mutation importante, une véritable acculturation, le dépaysement d'une vie urbaine. Lucien Mercier, en conclusion de son ouvrage 14, décrit l'opposition entre ce qu'il nomme "l'éducation mutuelle" et "l'éducation du peuple" :
14 Les Universités Popzdaires, op. cit.

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Dans l'éducation mutuelle, il n'y a que des "égaux volontaires" alors que "l'éducation du peuple" introduit au contraire une hiérarchisation entre une "bonne culture", un "bon savoir" qu'il faudrait acquérir pour faire partie de l'élite, et une culture populaire à laquelle on ne reconnaît pas de valeur propre. Au delà des différences idéologiques qui ont provoqué scissions et créations, au delà des contradictions qui apparaissent, c'est en fait un débat transversal qui va agiter l'ensemble des Universités Populaires: - s'agit-il de faire acquérir un "savoir" aux ouvriers? - ou de développer tout ce qui peut permettre l'éveil d'un esprit critique, d'une capacité de raisonner et de décider? Ce débat est fondamental, car il constitue le cadre dans lequel évoluera l'Éducation Populaire, dans lequel les mouvements d'Éducation Populaire devront faire des choix. L'omniprésence des intellectuels dans les Universités Populaires les feront rapidement glisser de "l'éducation mutuelle" à "l'éducation du peuple", préfigurant en quelque sorte ce qui constituera des ruptures tout au long de la deuxième moitié de ce siècle. TImet en évidence dans le même temps l'opposition entre une démarche d'émancipation collective, qui reconnaît la culture propre d'un groupe social donné et vise plutôt à donner à ce groupe les moyens de son émancipation et une démarche que l'on pourrait qualifier de moralisation, d'intégration, qui consiste à permettre aux éléments les plus performants d'un groupe social considéré "sous-développé culturellement" de rejoindre les rangs de la culture dominante. On est là, déjà, dans un processus d'émancipation individuelle sur lequel nous amons à revenir. L'une après l'autre, par vagues, vont naître les grandes associations d'Éducation Populaire. Toutes ou presque vont être traversées par ce débat qui, nous le verrons, est encore très contemporain. Le monde MIraI Nous avons vu la relation étroite que nous pouvions faire entre le mouvement d'Éducation Populaire et l'histoire du mouvement ouvrier. Cependant, les grandes mutations qui vont intervenir tout au long du vingtième siècle dans le monde rural vont s'accompagner elles aussi de grands mouvements qui vont rejoindre dans l'histoire le mouvement d'Éducation Populaire.

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Sans entrer dans les détails de la structuration de ces mouvements, il est important d'essayer d'en comprendre les grandes lignes et leurs approches spécifiques. Pour cela, nous avons choisi de nous appuyer sur deux ouvrages très récents: - le premier, intitulé "JAC/M.R.J.C., un mouvement de jeunesse au cœur de la société française" 15, a été publié à l'occasion des trente ans du M.R.J.C., Mouvement Rural de la Jeunesse Chrétienne. Nous nous intéresserons particulièrement à la description faite par François Leprieur, chercheur en histoire, des débuts de la J.A.C. (Jeunesse Agricole Catholique) et donc d'une approche "religieuse" du monde rural. - le second est intitulé "Les Foyers Ruraux, 1946-1996 ; cinquante ans d'Éducation Populaire pour le développement rural". Comme le titre même l'indique, il est lui aussi publié à l'occasion d'un

anniversaire, celui de la la Fédération Nationale des Foyers Ruraux 16.
Nous nous arrêterons essentiellement au travail mené par Catherine Pasteur, historienne, sur les origines et les débuts du mouvement qui se situe au milieu du siècle, dans une démarche laïque en milieu rural. La démarche de militants chrétiens François Leprieur situe l'origine de la J.A.C. comme l'aboutissement d'initiatives convergentes portées par trois organismes déjà existants. Fondée en 1886, c'est dans les années 1900 que l'A.C.J. F., Association Catholique de la Jeunesse Française, commence à s'étendre dans les campagnes avec une section agraire composée pour l'essentiel d'élèves de l'Institut Agronomique: leur démarche consiste alors à constituer des dossiers sur les grandes questions agricoles qu'ils perçoivent. Mais il n'y a pas ensuite d'utilisation de ces dossiers. C'est durant la première guerre mondiale que s'est posée la question de la fonnation de cadres "jeunes agriculteurs", avec les jeunes qui n'étaient pas encore mobilisés. En 1916, Un conseil se tenait dans l'objectif d'organiser "la pénétration de la jeunesse catholique dans les milieux étudiants, ouvriers et paysans".
15 Préface de Jacques Delors, Lyon: Ed. Chroniques Sociales, 1996, 418 p, coll. Comprendre la Société, l'essentiel. 16 Préface de Philippe Vasseur, Ministre de l'Agriculture, de la Pêche et de l'Alimentation, Paris, Ed. Fédération Nationale des Foyers Ruraux et Associations de développement et d'Animation du Milieu Rural, 1996, 254 p.

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Lors de ce conseil, l'un des intervenants, un jeune paysan du Tarn, lançait un "appel de la jeunesse paysanne, avide de s'instruire à ceux
qui pouvaient l'aider à réaliser ce rêve"
17.

La première réponse apportée consiste à inviter les jeunes à des sessions très courtes baptisées" semaines agricoles" dont l'objectif est d'éveiller durant ces stages les adolescents qui, de retour chez eux, seraient regroupés en "cercles d'études communaux et cantonaux" avec lesquels les dirigeants d'associations agricoles locales seraient en relation. Cette démarche rencontre un important succès, puisque la 'première session regroupe en janvier 1917 vingt-huit jeunes à Toulouse, plus de cent en 1920, avant d'essaimer dans d'autres départements. Mais une nouvelle question se pose alors: comment encadrer tous ces jeunes qui auront été" éveillés" ? On retrouve dans la solution qui est mise en place, l'E.A.C., Enseignement Agricole par correspondance, l'un des éléments essentiels de l'originalité de ce qui allait être la J.A.C. : la volonté d'une "formation enracinée". En effet, il concilie la nécessité d'une formation peu coûteuse, mais rigoureuse et scientifique et le maintien des jeunes sur place. Pour cela, un bulletin mensuel est envoyé du mois d'octobre au mois de mai de chaque année, bulletin apportant des éléments de méthodologie et invitant à vérifier les connaissances à partir de l'observation concrète et de la réflexion pratique. Mais au delà du travail personnel, les Cercles d'Études permettent de bénéficier de la confrontation avec d'autres, pour partie plus expérimentés, constituant ainsi un relais de la recherche et de l'apprentissage de chacun. François Leprieur, citant à nouveau Marc Dubruel, souligne également l'influence morale positive des E.A.C. "Les initiateurs de ce mouvement (...) espèrent servir bien davantage encore dans l'avenir la grande cause de notre agriculture; ils espèrent même renverser le cours de la décadence fatale. (.08) Ils espèrent «sauver la terre» , suivant un titre de M Méline, une population richement douée à tous les points de vue, et contribuer ainsi très largement à la grandeur de la France" 18.
17 Marc Dubruel, op. cit. 18 Marc Dubruel, les E.A.C., Études n° 194,20, JAC/ M.R.J.C., op. cit.. février 1928, cité par François Leprieur ,

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Troisième initiative à l'origine de la J.A.C., les "Semaines Rurales", composées presque exclusivement de jeunes agriculteurs, ont comme objectif, dès 1911, de "préparer et de susciter les chefs ruraux de demain" 19 , à travers une formation en profondeur. Cette formation, autant morale que sociale, est globale et vise à saisir l'individu dans ses dimensions professionnelle, sociale et religieuse. "Au sortir de la Semaine Rurale, le jeune agriculteur ayant entendu des terriens fervents lui parler des besoins et des devoirs de son noble métier sera mieux préparé à se dévouer à la cause paysanne. Il comprendra qu'il n'est plus possible aujourd'hui d'en rester à l'attitude égoïste du «chacun pour soi», et qu'étant solidaire du milieu dans lequel il vit,

il doit chercher à l'améliorer." 20
Cette éducation globale visant à briser les tendances individualistes au profit de la prise de conscience des solidarités, constitue un autre élément fort de ce que sera la J.A.C.. On retrouve à travers ces initiatives, qui préludent à la naissance de la J.A.C., deux préoccupations très proches de ce que nous avons étudié à travers l'Éducation Populaire et le mouvement ouvrier: une éducation des jeunes agriculteurs sur la base de la confrontation, de l'échange, et la formation d'une élite. Cependant, la dimension catholique très forte
de ces démarches les situe dans un champ contradictoire

- à ce

moment -

avec les mouvements d'Éducation Populaire naissants. Une démarche laïque en milieu rural La deuxième approche que nous avons choisie, celles des foyers ruraux, est plus tardive. Les foyers ruraux s'appuient sur toute la pratique des patronages, patronages laïcs ou chrétiens qui se développent dans la première moitié du vingtième siècle. S'interrogeant sur l'origine du terme de "foyer", Catherine Pasteur situe en 1916 la première apparition de ce vocable: il s'agit de "foyers du soldat", lieux de réinsertion pour soldats démobilisés ou en permission, créés par des militants chrétiens que l'on retrouvera dans les années trente au sein de la J.A.C.
19 Père Maurice De Gamay, Pour l'action au village, Problème paysan et apostolat spécialisé, Paris, 1936, cité par François Leprieur, op. cit. 20 Père De Gamay, in JAC I M.R.J.C., op. cit. page 25.

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Mais c'est en 1936, à l'initiative de la Confédération Nationale Paysanne, émanation syndicale de la S.F.I.O., qu'apparaissent les premiers "foyers paysans", qui vont se développer très vite, une centaine, dans le contexte du Front Populaire et avec le soutien du Syndicat National des Institutems, des Auberges de Jeunesse... Catherine Pasteur analyse le but de ces foyers, comme assez proche, au delà des divergences idéologiques, de celui des jacistes : il s'agit de former une élite pour le monde rural de demain en assurant aux jeunes paysans une formation technique, humaine et sociale. "Le même mouvement qui pousse au développement des collèges de travail se manifeste aussi dans le monde paysan... pour former dans le cadre syndical une pépinière de jeunes guides restant à la terre et
préparés aux tâches de demain".
21

Ces foyers paysans ne rencontreront qu'un succès mitigé, en raison de leur orientation politique d'une part, du champ limité de leur action, très technique, du fait de leur composition exclusivement agricole d'autre part. La situation se radicalise avec le début de la guerre, une ligne de partage entre les partisans de Vichy et la résistance allant traverser le monde paysan durant toute l'occupation. D'un côté, les foyers paysans manquent d'animateurs, d'abord mobilisés, puis en captivité ou entrés dans la résistance. Dissoutes en 1940 , les organisations paysannes de gauche se regroupent, à l'exclusion des communistes, dans ce qui deviendra la C.G.A., Confédération Générale de l'Agriculture, unique organisation représentative du monde paysan en 1945. D'un autre côté, le gouvernement de Vichy créé la Corporation Nationale Paysanne et appuie la création de foyers organisés par les "jeunes paysans" qui en sont issus. A la fin la guerre, si les français manquent de pain, ils manquent aussi de loisirs, et de nombreuses initiatives locales naissent un peu partout: bibliothèques, garderies, fêtes, bals, tournois sportifs..., à l'initiative d'instituteurs, d'animateurs bénévoles...
21 Gérard V ée, Jeunesse cit. daté de 1945, cité par Catherine Pasteur, les foyers ruraux, op.

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R. Frébault, futur président de la Fédération Nationale des Foyers Ruraux, alors instituteur et secrétaire de mairie dans un village de la Nièvre 22, explique ainsi: "J'étais persuadé que dans cette œuvre d'Éducation Populaire rurale, le rôle de l'école devait être capital, et que l'instituteur dans un village, après ses heures de classe et de préparation, avait un rôle d'éducateur à remplir... Il faut également se souvenir que dans cette période qui a suivi la guerre, la population avait un besoin très fort de s'exprimer, de se rencontrer, de se détendre, de participer à une vie sociale intense..."~ Deux démarches ministérielles vont alors converger: au Ministère de l'Éducation Nationale, on souhaite appuyer ces initiatives. Yvonne Foumout, inspecteur des mouvements de Jeunesse, va travailler ainsi avec un groupe d'anciens résistants à remettre en activité les foyers paysans. Au Ministère de l'Agriculture, Tanguy Prigent essaye de concilier, dans cette période de reconstruction où l'agriculture joue un rôle capital, productivité et progrès social. En 1945, cela se traduit par le développement de trois institutions: le syndicat, la coopérative et le foyer rural. Durant toute l'année 1945, les deux Ministères vont se concerter pour rénover le "foyer" tout en lui donnant un cadre juridique et matériel. Pour cela, une commission d'Éducation Populaire rurale est créée sous la responsabilité de Jean Guéhenno. L'ambition première de cette institution, à l'élaboration de laquelle participent la Santé Publique, la J.A.C., la Confédération Générale de l'Agriculture, la Ligue de l'Enseignement, le Syndicat National des Instituteurs, est de rassembler, d'exalter le sentiment d'appartenance à une même nation. Le monde paysan est associé à la France de Vichy, et on l'accuse de tous les maux: enrichissement par le marché noir, responsable des difficultés de ravitaillement à la libération.... Par ailleurs, "ni Jean Guéhenno ni Tanguy Prigenf', écrit Catherine Pasteur 23, "n'ont pu oublier que la politique de 1936, à trop favoriser les classes urbaines, a précipité le monde paysan dans les bras de la droite agrarienne".
22 E. Frébault, De la création du Foyer Rural de Rouy à l'essor de la F.N.F.R., 1986, cité par C. Pasteur, op. cit. 231esfoyers ruraux: 1946-1996, op. cit. étude, août

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Ainsi, en œuvrant à la parité culturelle entre citadins et ruraux, "les urbains respecteraient davantage la vie, les travaux de ceux des campagnes et, d'autre part, les ruraux perdraient un peu de leur

complexe d'infériorité" 24.
Le 13 septembre 1945, le Ministère de l'Agriculture et le Ministère de l'Éducation nationale signent les circulaires d'agrément des foyers ruraux. C'est un agrément délivré par une commission interministérielle, agrément qui donne droit à des subventions sur un chapitre du Ministère de l'Agriculture intitulé "Activités Culturelles de la jeunesse rurale" qui assimile de fait les foyers ruraux à un service public. Cette situation durera jusqu'en 1949, date à laquelle les Foyers Ruraux seront pris en compte, mais au côté d'autres associations de Jeunesse et d'Éducation Populaire.

24 Jean Guéhenno, juillet 1945.

intervention

à la commission

de l'Éducation

Populaire

Rurale du 3

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document:
auelaues dates de naissance Parmi les Associations d'Éducation Populaire

1866: Ligue Française de l'Enseignement et de l'Éducation Permanente 1868: Ligue des Droits de l'Homme 1898 : Fédération Sportive et Culturelle de France 1907: Union Française des Centres de Vacances 1911: Éclaireuses et Éclaireurs de France 1919: Scouts de France 1923: Fédération des Éclaireuses et Éclaireurs de France 1923 : Guides de France 1926: Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.C.) 1927: Fédération des Centres Sociaux et Socioculturels 1929: J.A.C. (deviendra M.R.J.C. en 1965) 1929 : École des Parents et des Éducateurs 1930: Ligue Française pour les Auberges de Jeunesse 1933 : Centre Laïc des Auberges de Jeunesse 1934: Service Civil International 1936: Action Catholique des Enfants 1937: Centre d'Entraînement aux Méthodes d'Éducation Active 1943 : Fédération Nationale des Familles Rurales 1944: Francs et Franches Camarades (devenus Fédération Nationale des Francas) 1944: Jeunesses Musicales de France 1944: Mouvement République des Jeunes (devenu en 1948 Féd. Française des Maisons des Jeunes et de la Culture) 1945 : Peuple et Culture 1946 : Fédération Nationale des Foyers Ruraux 1946: Fédération des Conseils de Parents d'Élèves 1948 : Jeunesse et Reconstruction (dans le cadre de l'Office du Tourisme Universitaire) 1950 : Fédération Léo Lagrange 1950 : Concordia 1953 : Club des 4 vents 1953 : Alpes de Lumière 1955: Union Nationale des Foyers de Jeunes Travailleurs 1956 : Fédération Unie des Auberges de Jeunesse 1956: S.J.M.C.P. (devenu aujourd'hui Solidarités Jeunesses) 1956: Fédération Française des Clubs Unesco 1957: ATD Quart Monde 1957 : Compagnons 1959: COTRAVAUX 1962: Études et Chantiers 1966 : Union Rempart 1970: Culture et Liberté (devenu aujourd'hui Unarec) Bâtisseurs

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