L'éducation spécialisée, un chemin de vie

De
Publié par

Cet ouvrage relate le vécu des professionnels qui accompagnent les personnes handicapées dans les institutions qui les prennent en charge, généralement ignoré ou méconnu. Il comporte sa part d'ombre, sa "zone grise". Cette microsociologie de la relation d'aide, cette part méconnue de l'éducation spécialisée, est abordée dans ce livre.
Publié le : samedi 1 décembre 2007
Lecture(s) : 52
Tags :
EAN13 : 9782296187474
Nombre de pages : 279
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'éducation spécialisée un chemin de vie

Histoire de Vie et Formation Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Déjà parus
Volet: Histoire de vie Association des Anciens Responsables des Maisons Familiales Rurale (coord. par J.-C. Gimonet), Engagements dans les Maisons Familiales Rurales, 2007. Marie-Odile de GISORS et Joffre DUMAZEDIER, Nos lettres tissent un chemin, 2007. Michèle PELTIER, Le couchant d'une vie. Journal d'une cancéreuse croyante et coriace, 2007 Jacqueline OLIVIER-DEROY, Cœur d'enfance en Indochine, 2006. Jeannette FAVRE, En prison. Récits de vies, 2005. Françoise BONNE, A.N.P.E. MON AMOUR, 2006. Christian MONTEMONT et Katheline, Katheline, 2005. David JUSTET, Confessions ,d'un hooligan, 2005. Renée DANGER, Mon combat, leurs victoires, 2005. Danièle CEDRE, La porte-paroles. De Elles à... Elle, 2005. Guy-Joseph FELLER, Les carambars de la récré ! Une école de village en Pédagogie Freinet dans les années 60, 2005. Marie-Claire GRANGEPONTE, (sous la dire de), Classes nouvelles et gai-savoir au féminin, 2004. Jean-Marie ALBERTINI, Mémoires infidèles d'une famille de Provence, 2004. Jérémie MOREAU, Ma Mère, cette Utopie I, 2003

Jean-François

Gomez

L'éducation

spécialisée

un chemin de vie

Récit1'ournal

L'Harm.attan

Du même auteur
- Un éducateurdans les murs, poème antipédagogique our le 21 ° siècle, p
2ème édition

augmentée d'une préface de Joseph Rouze~ et d'un avant-propos inédit de l'auteur, Tétraèdre, 2004. - Mort d'un pédagogueou l'éducateur son autre histoire,Toulouse Edition et Privat, 1981, 2° édition sous le titre: L'éducateuret son autre histoire,récitde vie, préfacé par le professeur Gaston Pineau, Genève Edition des deux continents, 1994.

- Rééduquer parcours

d'épreuve et tro/ets de vie, Préface

de Jacques

Ladsous,

Ramonville St Agne, Edition Erès, 1992. - D'ailleurs... l'institution dans tous ses états, roman, Fernand Deligny, Ramonville St Agne, Edition Erès, - Le temps des rites, handicapset handicapés,préface d'Allondans. 2° édition Presses Universitaires (traduction espagnole) 2005.
- Déficiences mentales:

avec une lettre de 1996. de Thierry Goguel de Laval Quebec,

le devenir adulte, la personne en quête de sens, collection 2005.

Connaissance de l'éducation, Ramonville St Agne Editions ERES, 2001.

- Handicap,

éthique, et institution, Dunod,

A paraître: - Le travail social à l'épreuve du handicap,

Dunod,

2007.

Contributions: - Fabriquer du sens, in Charles Gardou, handicapées,Erés, 1997.

Professionnelsauprès des personnes

-

L'alchimiste, Blues pour rire et pour pleurer, in Jean Brichaux,
2004.

L'éducateur d'une métaphore à l'autre, parler autrement de l'éducateur, Eres,

Préfaces:
- Jacques LOUBET:
Eres, 2005
Des vies quifont des histoires,des histoiresqui font des vies,

- Jacques

CABASSUT: LA p.rychanafyseà la rescoussedu sUJet,clinique du sUjet supposé non-savoir,Champ soci~ 2005.

<9 L 'HARMA IT AN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-04598-9 EAN : 9782296045989

A tous les locataires du « château », ceux qui n'en ont jamais été propriétaires.

Comme deux voix montent à l'unisson Très longtemps Dans l'absolu silence de la nuit S'éloignent, se rapprochent, Tour à tour graves et tenues Jamais désaccordées pourtant, D'un même élan portée Vers l'apogée de la lumière, Ou comme deux oiseaux Au vol si harmonieux que l'on ne sait Que l'un de l'autre n'est pas l'ombre Et qui alors serait l'ombre de l'autre Oiseaux rêvés jadis dans le ciel d'un poème Où soudain m'apparut Un autre oiseau à leur image Transparent Mobile et immobiles, Distinct et confondu, Pur écho de lumière. [...] Toile tissée d'un double fil D'ombre et de lumière Trame serrée du jour. [...] Fil blanc Fil noir Serrés, jusqu'à l'heure où soudain la toile se déchire.
Jean Joubert, Anthologie personnelle

Mon unique prière: Oh ! Mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge! Frantz Fanon, Peaux noires et masques blancs

Avantpropos Travail sociar et éducatif: « une mise en récit ».

Tout ce qu'on inlJente sur l'éducation est misérable, faute d'avoir réfléchi sur la difficulté de penser.

Alain On connaît les expériences du docteur Jean Marc Itard, médecin directeur de l'Institution Impériale des Sourds-Muets qui fit venir à Paris son fameux «sauvage» capturé dans les bois de Lacaune. Son fameux Mémoire sur les premiers développementsde Victor de l'Avryron (1801) et Rappol1 sur les nouveaux développements de Victor de l'Avryron (1807) sont considérés aujourd'hui comme un des fondements sociohistoriques de l'éducation spécialisé et Itard fit des émules. On connaît moins l'étonnante méditation de Fernand Deligny, lequel déclara avoir tout compris du langage en observant celui qu'il appelait Janmarie, un enfant qui n'a jamais parlé. Deligny
1

Dès l'abord, on rencontrera une difficulté à aborder ce concept terriblement mouvant, complexe, non dénué d'ambiguïté, comme l'ont montré des chercheurs comme Saül Kartsz ou Michel Autès. Nous dirons pour le moment que notre définition en est très large, sans doute plus étendue que celle qui fut le plus souvent retenue. Elle concerne tout ce qui touche à, la psychopédagogie, la sociothérapie, l'éducation spécialisée, la «relation d'aide» en général, quand bien même notre réflexion a été menée depuis une position essentiellement éducative. Les inf1m1iers en psychiatrie, tous ceux qui sont engagés dans des formes de sociothérapies, sont, à notre avis, et dans certaines limites, des « travailleurs sociaux ».

9

fit le contraire d'Itard, (lequel intéressa les salons parIsIens et l'académie de médecine, mais au bout du compte, échoua) : il alla se réfugier dans les Cévennes, loin du tumulte des institutions, et y poursuivit une tentative qui ne prétendit ni à la reconnaissance de la science officielle ni à produire des leçons. La fin de Victor ne fut pas glorieuse, et vers la fin de sa vie, on ne le montra plus. On connaît encore moins la vie d'un sourd qui s'appelait Joseph Eugène Allibert, contemporain d'Itard, (1815-1867) qui présenta à la même académie un mémoire sur les insuffisances du docteur Itard. Ce sourd-muet voulait apprendre les grands auteurs, Voltaire et La Fontaine et reprochait à Itard ne pas communiquer avec lui en langage des signes, ce que lui permettait Ferdinand Berthier, élève puis professeur à l'Institut des Sourds-muets2 infiniment moins connu qu' l tard, mais qui mériterait un monument. Cette lettre qui, à ma connaissance, n'a jamais été publiée résume à elle seule le malentendu dont furent l'objet les sourds, les monceaux d'absurdité du discours techno-scientifique prononcé à leur sujet. De même, nous n'avons pas fini de découvrir l'épaisseur de notre surdité au psychotique, à l'autiste, à l'handicapé... et au travailleur social, qui leur est contemporaine. Dans le domaine de la psychiatrie, on ne connaît pas ou peu Jean-Baptiste Pussin, qui arrivé malade à Bicêtre et sans la moindre instruction, se prit de passion pour les fous et devint portier à l'entrée, puis chef de division, gouverneur de l'emploi, et inventera une nouvelle façon de considérer la folie, la transfonnera en maladie mentale, et inventera le «traitement moral »3.

Les tensions sont encore grandes dans le monde des sourds entre les différentes méthodes (langage des signes, méthode oraliste ) et l'accès des sourds aux fonctions enseignantes reste un problème. Nous ne rentrerons pas ici dans les multiples détails de ce conflit évoqué ici à titre d'exemple. 3 Marie Didier, Dans la /luit deBicêtre,L'un et l'autre, Gallimard, 2006

2

10

Sans parler de Franz Fanon l'antillais, psychiatre à l'hôpital de Blida pendant la guerre d'Algérie4, qui considéra que la pratique de la psychiatrie dans le contexte de la colonisation devenait impossible, mit ses forces dans la révolution algérienne, puis fut terrassé par une leucémie qui l'emporta à 36 ans, après qu'il eut écrit les derniers mots du livre préfacé par Sartre, «Les damnés de la terre ». On connaît mieux aujourd'hui après un demisiècle, son apport à la psychiatrie de son temps et la posture exceptionnelle (il voulait donner la parole aux malades) de celui qui fut appelé « le négro » et qui produisit à Pontorson, dans la Manche, une grève de malades en sa faveur contre l'administration, ce qui était tout de même assez rare pour l'époque. Les multiples modalités pratiques du travail social et de l'éducation spécialisée, ses ramifications, ses spécialisations (aide sociale à l'enfance, protection judiciaire, handicap) ses incroyables diversités (inadaptations, prévention spécialisée, secteur enfant, secteur adulte), ses connexions avec le secteur sanitaire et la pédo-psychiatrie, la psychiatrie adulte en font un monde impénétrable pour les non-initiés. Plus encore, ses modes de pensées, ses méthodes et références, ses théories implicites, ses valeurs, restent mal ou peu repérées. Lorsqu'on évoque les questions du travail social ou du handicap psychique ou physique, de la marginalité ou de l'inadaptation, il n'est pas d'usage de demander leur avis à ces intervenants méconnus. Pour le grand public, le travailleur social, l'éducateur spécialisé, le moniteur éducateur, l'aide médico-psychologique, l'infirmier, qui vivent auprès des publics défavorisés ou exclus restent des silhouettes peu précises dont on ignore l'influence sur les politiques sociales mais aussi sur le niveau de satisfaction ou de mécontentement de ceux qu'on appelle aujourd'hui les « usagers» ou les «bénéficiaires ». On ne sait rien ni de leur action véritable ni de leur culture, ni de leur conception du

4

.VST, revue du champ social et de la santé mentale, VomÙlation et révolte, Franz
n° 89, Cemea/Erés.

Fanon,

11

monde. On ne connaît guère ce qui se trame derrière les murs du Château. C'est dire que le travail social ou éducatif, sous des formes diverses, dans sa vitalité et dans ses contradictions est resté toujours plus ou moins ignoré. Pus sin, Deligny, Allibert, ne recherchent ni le pouvoir de la science, ni la notoriété; Franz Fanon est possédé par un discours de vérité qu'il veut atteindre. Ces acteurs sont rejetés aux marges de l'histoire. La psychiatrie, l'éducation spécialisée, la psychopédagogie, comme disent ceux qui savent, ne retiendra rien d'eux. Et si elle retient quelque chose elle retournera bien vite à ses chères études, vers le discours de la Science. Il faudrait revenir à une observation du rôle des acteurs oubliés et sans grade, pour saisir à travers quelles tensions, quelles disputes, quel travail sur les institutions, dans le passé comme aujourd'hui, le travailleur social a pu produire du sens et de l'efficacité. La condition du travailleur social, ce qui lui est permis de faire et de penser, loin de renvoyer à des problèmes statutaires et syndicaux, son « hygiène mentale », la façon dont il rêve, il pense, la manière dont ses actions sont soutenues ou au contraire destituées pourrait donner quelque éclairage sur une éthique triomphalement annoncée par tous les protagonistes, comme en temps de guerre, quand chacun met Dieu de son côté. D'une certaine façon, on peut penser que la méconnaissance des différents intervenants ou acteurs du social, méconnaissance qui touche tant à leur type d'intervention qu'à leur formation se joue sur plusieurs niveaux. D'une part, les travailleurs sociaux, par leur existence même renvoient la société technologique et marchande à ses « exclus, ses reclus et ses perclus» (Gaston Pineau), ces laissés pour compte du libéralisme triomphant dont on aimerait, au fond, cacher l'existence. D'autre part, la prise en compte de l'exclusion ou de l'inclusion, de l'extemalisation abusive en psychiatrie, la question de l'amélioration des conditions de soin ou de prise en charge, toutes réflexions à ce sujet, finissent par une réponse que la Société voudrait éviter: la prise de parole,

12

précisélnent de ces usagers qui en avaient été privés, alors que le »5 tend à système tout entier, à travers son « bluff technologique faire taire cette parole, à la juguler, l'empêcher, ou la considérer comme hors sujet, hors de propos et cela malgré un attirail de lois qui proclalnent le contraire, prescrivent l'autonomie de ceux qu'on a placés « au centre du dispositif ». Ce qu'on sait moins, en ces temps où l'on évoque volontiers l'éthique pour justifier toutes les actions et même celles qui se limitent à une posture de bienséance, c'est que cette « parole de l'usager» éminemment respectable passe par la parole des travailleurs sociaux, qui ne sauraient être bâillonnés, instrumentalisés sans dommage pour les usagers6. Je crois profondément qu'aucun processus éducatif ou rééducatif n'est possible qui n'ait les soucis, qui se donne les moyens et la considération des professionnels et des professions qui s'y attellent, ce qui va plus loin que la distribution de primes ou la flagornerie, la carotte ou le bâton. Dans ce monde sans valeur commune où «le marché est en train de fabriquer un homme nouveau, déchu de sa faculté de juger (sans autre principe que celui du gain maximal) 7» [...] il faut éviter que le travailleur social, l'éducateur, confronté aux ratés du système plutôt qu'à son optimisme triomphant ne devienne un témoin gênant. Autrefois, dans les Harems, les seigneurs musulmans crevaient les yeux des musiciens pour qu'ils puissent enchanter leurs femmes sans les voir. Aujourd'hui, les travailleurs sociaux sont chargés de ne rien dire et de ne rien savoir. On voudrait aussi qu'ils soient incapables d'entendre et quand cette surdité est
5 6

Jacques Ellul, Le bluff techllologique, achette, H

1988.

Est-il utile de le dire, les discours de certaines associations gestionnaires, qui tiennent un discours sur l'éthique mais une éthique qui serait réservée aux usagers, comme s'il fallait la fonder aux dépens et contre les professionnels qui en ont la charge, sont une duperie. On ne peut pas prétendre bien traiter dans une institution, les usagers et maltraiter les personnels qui les prennent en charge. 7 Dany- Robert Duffour, De la réduction des têtes au challgemel1tdes corps, Le Monde Diplomatique, Avril 2005.

13

enfin acquise sur le terrain où l'on possède mille subterfuges pour la rendre possible, on voudrait la faire passer pour une sorte de complexe d'ignorance ou de débilité (les sourds-muets, encore eux, ont connu ça tout au long de leur histoire douloureuse) . En fait, la rencontre quotidienne avec l'usager souffrant, dépendant, malade, délinquant ou fou (de désespoir ou de douleur) suppose beaucoup d'invention et d'imagination. Elle se défie des programmes concoctés dans les bureaux ministériels ou les schémas d'action imaginés par les technocrates de la pensée sécuritaire8. Elle implique des ruminations théoriques et des élaborations qui puisent leur inspiration dans des régions inattendues. Elle fait penser à une quête assez désespérée, comme ces «faïsses9» obsédantes (qui surgiront à plusieurs reprises dans le texte), mot occitan qui signifie «terrasse de culture» gagnées sur le destin, les terres arides, la colère des Dieux, métaphore d'une tâche sans fin commencée par nos aînés. Ainsi, le travail social, tel qu'il est imaginé par le système se présente comme une vaste boîte noire dont le fonctionnement reste inconnu à moins qu'il s'agisse de la boîte de Pandore qui
8

Pensée sécuritaire qui reprend le dessus et qui se modélise sur la notion d'expulsion, qui est la façon la plus simple d'aborder la question sociale. On retourne aux idées des hygiénistes du XIXème siècle. En Belgique, au moment où ces lignes étaient écrites, un projet de loi dite Loi Mayeur concernant les sans-abri et qui, bien évidemment n'avait pas pris soin de consulter les associations intervenantes dans ce domaine vise à mettre en place un dispositif d'urgence, une « aide forcée» qui permet d'agir sans le consentement des personnes concernées. On imagine que les rues doivent être propre et le risque zéro (risque pour les politiques? Ou pour les sansabri ?). En France, on connaît le fameux rapport de l'INSERM suggérant un contrôle soutenu des enfants de moins de trois ans dans le cadre d'un plan de prévention de la délinquance et qui à ce jour a produit près de deux cent mille signatures d'indignation. 9 Les faIsses: appelées étagères, restanques ou barres suivant les régions, sont des murs de pierre sèches qui permettent la culture sur les pentes arides et montagneuses en drainant la terre. Ces faïsses ont été déclarées «patrimoine vernaculaire» par l'UNESCO et des associations existent qui s'emploient à les remonter ou les entretenir. On verra le rôle qu'elles jouent dans le journal.

14

déversa sur le monde tous nos maux. La machine à broyer l'individu et sa conscience, machine à expulser en douceur les humains comme déchets tolère à ses marges les dits travailleurs sociaux en tant que pêcheurs d'hommes, chargés d'humaniser le système, d'en maquiller l'apparence en brandissant le flambeau des valeurs; de temps en temps, elle produit une rencontre miraculeuse qui peut faire douter de ce qu'on sait déjà, que le système est pervers dans son entier: quelqu'un a pu s'en tirer; on a mis un handicapé au travail; un habitant des «bas quartiers» est devenu chef d'entreprise; un autiste a été soigné; une psychose a été guérie; un malade mental ou une anorexique a écrit un livre. Mais elle n'apprécie guère que ces derniers donnent leur avis sur le monde et son organisation, qui sont affaires sérieuses. La société technologique a prévu de former les travailleurs sociaux, de leur donner des diplômes et des qualifications. C'est ainsi qu'ils apprennent un peu de sociologie, un peu de psychologie, un peu de psychanalyse, un peu de philosophie, un peu de culture (qu'on dit« générale »), un peu d'hygiène, un peu de dynamique de groupe (de moins en moins), etc... Mais il s'agit avant tout d'une teinture de médiocre qualité: le propos est de regarder le moins possible les rouages institutionnels ceux des établissements et services - de se détourner du politique au profit de la politique, de s'abstenir de comprendre les dysfonctionnements cruellement répétitifs de ceux qui gèrent et jugent le monde, même s'ils en font une terre inhabitable. Apprendre à rester à sa place, ne pas tenter de comprendre pourquoi la société fabrique plus de pauvres, plus de handicapés, plus de chômeurs, plus de névrosés, plus d'analphabètes et d'illettrés. Comprendre qu'il ne s'agit pas d'un démantèlement du social mais d'une marchandisation du monde et des services.to
tO

Philippe Sollers: «Je crois que nous vivons, non pas une décadence ou un effondrement général, comme beaucoup de gens le pensent, mais le début de la construction d'une nouvelle tyrannie qui a, me semble-t-il, un programme spontané lié à ce qu'est devenue la marchandise sur la planète» (Magazine Littéraire, décembre .1...

15

Bien sûr, ce sera une gageure pour les «formés» s'ils ont l'intention d'agir, d'articuler ces différents discours, tâche à proprement parler inhumaine, contre des effets de sens et de bon sens qui ont pour but essentiel de contrôler la pensée, de l'emboliser, à l'intérieur d'un mécanisme subtil, qui fabrique des «dissonances cognitives»: Il faut surtout éviter que le travailleur social ne fasse un lien entre les questions d'autonomie, telles qu'il les a apprises théoriquement et l'autonomie qui lui est laissée dans son humble travail. Le travail de la pensée, trop souvent, est rendu impossible. Ce qu'on entend le plus souvent aujourd'hui, c'est plutôt « qu'on n'a plus le temps de penser! ». Et quand ce travail de pensée serait possible, quand bien même on l'encouragerait, on verrait comment il s'oriente spontanément, vers quelques démarches secondaires. On évoque souvent le tête-à-tête singulier du travailleur social avec son « client », comme s'ils étaient seuls au monde. On s'emploie soigneusement à interroger tantôt le savoir et tantôt le faire, mais le moins possible le « savoir-faire ». Le travail d'équipe est plus souvent imaginé dans son principe qu'appliqué dans une pratique quotidienne. On accable les intervenants de protocoles et de procédures. On les somme d'auto-évaluer leur pratique. Puis on les fait contrôler par des évaluateurs. On les entoure d'experts qui n'ont qu'une idée très vague de l'acte éducatif, ce qui ne les empêche pas d'avoir sur les faits et gestes de ceux qui le pratiquent un savoir surplombant. On les habitue à ne pas penser par eux-mêmes sans s'inquiéter de leur équilibre. Pour cela il suffit d'introduire des doutes sur leur capacité d'expertise en intimidant leur intelligence. Il suffit de couper le savoir en tranches et en disciplines lesquelles seront autant de territoires réservés, le domaine privilégié de l'éducateur étant celui qui se définit d'abord par ce qu'il n'est pas. Dans la plupart des cas, dira-t-on, il n'est pas psychologue, il n'est pas psychothérapeute, il n'est pas

2006, p. 104).

16

gestionnaire, il n'est pas directeur. Il n'exerce pas à proprement parler de responsabilité, il n'a aucun pouvoir, sauf celui de « tenir» son groupe ou d'assurer une relation de bonne qualité avec l'usager. Et bien sûr, le travailleur social, quel que soit le nom qu'on lui donne, risque de le croire. De plus, on multiplie les filières et les Ecoles concernant les professionnels engagés dans l'acte éducatif et qui pourraient en dégager une théorie commune (Moniteurs éducateurs, Aide Médico-Pédagogique spécialisé) pendant qu'au contraire, on regroupe les professions dont les définitions sont très disparates (Assistante sociale avec Educateurs spécialisés, Educateur de jeunes enfants etc.) ; on met en place des nouveaux métiers qui n'ont de nouveau que le nom et qui créent une confusion de plus dans les systèmes de savoir et de transmission; dernière opération cruciale, on met en place un système de « Validation des Acquis de l'Expérience », qui devrait, s'ils étaient pris au sens strict du terme, - ne concerner qu'une minuscule minorité d'individus surdoués (ayant trouvé les chemins de l'autodidaxie et de l'autoformation), - à la disposition d'une masse de candidats à qui l'on fera croire qu'on peut découvrir tout seul les théories utiles comme Pascal inventa les théorèmes d'Euclide à l'âge de 12 ans. A moins que les professionnels du travail social soient « a-théoriques ». En ce qui concerne les sujets les plus doués ou qui sont montés dans la hiérarchie, on se charge de les former dans des Ecoles, on leur apprend la gestion des ressources humaines les bilans et comptes de résultats, on leur explique que tout est complexe et qu'il existe des sciences pour aborder cette complexité, telle l'approche systémique. On leur dit que derrière le visage de l'enfant en difficulté, derrière les subjectivités brouillonnes de l'éducateur, existent des réalités autrement plus importantes et qui conditionnent la scène éducative. Muni de ce bagage qui, selon certains ouvre toutes les serrures, on leur dit qu'ils sont devenus des experts auxquels la nation tout entière, le secteur sanitaire, le social et le médico-social confient leur destin. Bref, on leur demande d'oublier leur mission.

17

Ceux qui voudraient penser le travail social en dehors du management et de ses schémas obligés, dans une sorte d'obstination, rencontreraient d'autres voies prévisibles. Ils seront conduits vers des filières para-universitaires mais qui ne sont pas une intégration véritable aux filières de recherche. Ils pourraient à la rigueur tenir des années durant un discours critique sur les institutions, sans que ce discours ait la moindre prise sur la réalité. Le Diplôme Supérieur de Travail Social (DSTS) sera un de ces compromis qui permettront aux travailleurs sociaux de réfléchir entre eux sans contaminer l'université ni y être vraiment admis. Il leur facilitera tout de même dans bien des cas l'accès à des postes hiérarchiques, au statut de formateur ou de « cadre intermédiaire ». En fait dans le domaine du travail social et cela pour de nombreuses raisons, penser est une aventure qui se mène contre le flux naturel des choses et du monde; il s'agit d'emprunter les voies plus ou moins ardues d'un savoir qui est mal distribué dans les institutions, et le plus souvent voilé. Il faut marcher à contresens, à contre-courant, à contretemps, se méfier des autoroutes du savoir et des évidences techniques, surtout celles qui se parent des valeurs les moins controversées (comme la « transparence de l'acte éducatif », qui est sûrement la plus belle absurdité qui ait pu être inventée !). Pourtant, il se peut que nous découvrions un jour l'inanité de nos théories et de nos méthodes actuelles. Il n'est pas sûr que des œuvres qui ouvrent une brèche dans ce sens, puissent se présenter sous une forme ou un contenu académique. Les textes qui vont suivre s'inscrivent dans ce contre-courant. Ils évoquent la part du travail social ou éducatif où l'on ne cesse de se méprendre: le travail auprès des personnes en situation de handicap qu'on dit mental ou psychique. La difficulté du sujet en explique sans doute la forme, tissée de deux brins. - L'un est constitué de pages de carnets qui transcrivent des faits véridiques, des pensées, des situations nées au jour le jour. C'est ainsi que le narrateur, devant les deux dernières années de sa vie professionnelle, se trouve en même temps empêtré dans les difficultés liées à sa mère vieillissante mais aussi à ses

18

propres souvenirs que ladite situation lui suggère obstinément. Extraits d'une masse de documents plus importantsll, ils s'inscrivent dans la continuité du récit D'ailleurs... l'institution dans tous ses états qui s'essayait déjà à travers les linéaments d'une fiction, à mettre en scène les réalités subtiles qui agitent un groupe d'éducateurs confronté à la présence/absence d'un enfant autiste, mais aussi en corrélation avec le travail d'autobiographie écrit en 1981 et réédité en 1994, L'éducateur et son autre histoireou mort d'JinPédagogue. n y voit des morceaux de O vie voler en éclats, se décomposer et se recomposer; tentative anthropologique de repérer avec des outils inhabituels les questions au travail dans le scénario vivant de l'acte éducatif La digression y est la règle. Lors des deux dernières années de mon activité de responsable d'établissement, j'y ai glissé certaines annotations concernant les mouvements de ma pensée, mes inquiétudes ou mes constats, voire des aphorismes ou des réflexions fragmentaires qui venaient sous la plume. Certaines d'entre elles avaient à voir avec l'exercice de ma fonction, d'autres pouvaient sembler en être éloignées. La question sociale y était souvent présente. « Ce qui m'intéresse, au fond, dit Annie Emaux, c'est l'aventure d'une écriture qui agit sur moi [...] Ce qui se passe dans un livre, ce n'est pas l'écriture d'une aventure mais l'aventure d'une écriture. »12Beaucoup de textes sont la trace d'une difficulté, d'un temps d'arrêt, d'une sidération, une rencontre que l'écriture met au travail. L'autre de ces fils représente une tentative d'échapper à cette réalité par la fiction. Dans le récit des aventures d'un antihéros qui s'appelle Grégoire (ce qui fait penser au Grégoire Samsa de La métamorphos/~, ne semblent compter que les mouvements de
11 J'ai commencé à remplir de façon systématique des carnets et des cahiers en 1978 et rédigé mes premiers articles après mon premier livre à cette date. 12 Mémoire et réalité, entretien d'Annie Ernaux, publier son journal, Les Moments littéraires, revue de littérature, n° 6, 2èmesemestre 2001. 13 Franz Kafka, La métamotphose,Livre de poche 6633, éd. 1991.

19

l'âme. Un homme dans la force de l'âge, responsable d'une institution sociale (Le Château) perd tous ses repères dans une situation qui se présente comme une chute vertigineuse, inattendue et déraisonnable. Sa journée finie, on sait qu'il reprendra le fil de sa vie, mais que rien ne sera plus comme avant. . . Il se peut que la réalité ne soit pas si véridique, et que la fiction, comme il se doit, entraîne avec elle des lambeaux de réalité, l'ensemble constituant une part inconnue, peut-être maudite ou mil dite du travail social. Pourtant comme l'écrit Michel Serres, il faudra bien que certaines réalités du travail social se disent. Mais elles ne pourront se dire qu'autrement, en trouvant leur langage propre. « Un jour, écrit-il, les épistémologues feront les poubelles. Un jour les savants, las d'un terrain aseptisé où rien ne poussera plus, iront chercher une fécondité naturelle sur les terres mêmes qu'ils méprisent aujourd'hui. Jusque dans les dires de bonnes femmes, jusqu'à ce qu'ils nomment bavardage, littérature, . . . 14 lffiagmatlon ». Nous ne montrerons pas ici une expérience psychopédagogique originale. Là n'est pas notre propos, ni de parler de l'institution ou de l'établissemenes. Plus modestement, en nous éloignant de la présentation habituelle d'un exposé, nous essayerons de pénétrer dans la boîte noire où s'organise et se désorganise au jour le jour une pensée. Cette pensée en fragments ne cherche pas à colmater les brèches des savoirs utilisés, qui dans le domaine du handicap,
Michel Serres, Le passage du Nord Ouest, Hennès \T., Editions de Minuit, 1980. p.109. 15 On s'étonnera sans doute que le quotidien d'une institution « au jour le jour» n'apparaisse qu'assez peu dans le journal. Et c'est bien la question. Si les lectures, les colloques et les rencontres y ont une certaines importance, c'est précisément parce qu'ils mettent en route la pensée, et qu'en retour, ils donnent du sens au quotidien. Ainsi le journal (parfaitement véridique même si quelques éléments ont dû être modifiés ou supprimés pour des raisons évidentes) ne retient que des bribes de pensées ou fait trace d'actions ou d'événements qui éclairent le quotidien, il n'est jamais le quotidien textuellement décrit. 14

20

sont inépuisables. Ni de donner une information objective sur les acteurs de cette comédie aux cent actes divers - qui est d'ailleurs quelquefois une tragédie ou plutôt un drame. Elle n'administre pas une preuve. Elle est fractale, discontinue, arrachée à une «vie vécue» au milieu des multiples figures du handicap et du travail social, mais aussi des milles joies et peines qui agitent l'homme. Elle tâtonne. Elle se garde de conclure sur des certitudes. Elle imagine qu'en changeant de perspective, on puisse acquérir, sur les organisations qui se mettent en place, un surcroît de lucidité, et donc elle est en perpétuelle recherche d'issues. Méfiante du discours de communication, elle se nourrit de la vie elle-même telle qu'elle va. Comme l'écrivit Fernand Deligny avant sa mort, laquelle le surprit en pleine conscience et le crayon à la main, dans cette maison des Cévennes où il vécut les dernières années de sa vie en «présence proche» d'enfants et d'adultes autistes et psychotiques: Le fait est qu'il y a un trou dans le sens Des mots comme ily en a un dans L'ozone Et l'homme (l'homme que nous sommes) tente de colmater la brèche en la
Bourrant de sens qui passent à sa portée.

Ces réflexions paraîtront comme inutiles à d'aucuns qui imaginent les professionnels de la relation d'aide comme de simples exécutants, ne leur accordant aucunement le point de vue d'un savoir qui leur serait propre, encore moins le droit de penser les actes qu'ils produisene6 ou d'en transmettre quelque chose.

Aigues-Mortes 8 mars 2007

Fernand Deligny, Marseille,2005.

16

Essi et copeaux, derl1iers écrits et aphorismes, Les mots

et le reste,

21

Avertissement

« Le vrai poète doit laisser des traces sur son passage et non des preuves. Seules les traces font rêver» écrit René Char, dans «(La
bibliothèque est enflu. ))

L'histoire de Grégoire et de ses compagnons est la trace des combats qui se mènent dans les lieux de la folie et du handicap. Le travail social est souvent insaisissable. Personne ne peut dire s'il y a, entre la vie rêvée de Grégoire et sa vie réelle, entre l'expérience de l'auteur et l'existence de son narrateur, autre chose qu'un ensemble de pures coïncidences. On ne trouvera donc pas ici une ou plusieurs clés qui permettraient de mettre un nom ou une forme sur des personnages ou des situations qui, bien sûr, ne s'inventent jamais tout à fait. Ainsi, en tant que fiction et comme toute fiction, ce récit, comme reconstruction imaginaire dans laquelle on aurait bien tort de chercher à identifier tel ou tel protagoniste connu, se rapprochera de la réalité, sans toutefois épuiser sa complexité.

ChaPitre premier

Où l'antihéros se confronte à une chute qui modifie sa trajectoire
u vrai chemin passe par une corde qui

n'est pas tendue en l'air, mais presque au ras du sol. Elle paraît plus destinée à faire trébucher qu'à être parcourue.

Franz I<.afka,Journal. T out le monde connaît dans notre ville, la passerelle qui mène au parking de la gare. Grégoire lui-même y était allé cent fois et sans encombre, à pied, seul le plus souvent, chargé de bagages lorsqu'il lui arrivait de prendre le train ou qu'il revenait de voyage. Quand on avait laissé stationner sa voiture dans une rue proche de la vieille ville et non dans le gigantesque parking relié par un pont de fer à la « salle des pas perdus », au deuxième étage, il y avait une sorte de passage obligé, une passerelle métallique qui résonnait sous les pas, à tel point que l'on pouvait entendre venir de loin n'importe qui; les enfants s'amusaient à la faire résonner sous leurs pieds. Grégoire pensa qu'il n'aimait pas cet endroit: il se souvenait toujours des groupes qui séjournaient là dans leurs tenues excentriques, encombrés de chiens et de paquets mal ficelés, au milieu de leurs bouteilles de vin et de leurs disputes. Il voulut éviter d'être importuné, (à moins que la seule pensée de ces gens lui ait déplu), fit un grand détour pour prendre

25

l'ascenseur extérieur, à cinquante mètres plus loin, et éviter d'emprunter cette fichue passerelle, ce dont il avait tout de même un peu honte. Il était déjà très en retard. C'était là que son destin s'était mis à vaciller... Il était exactement six heures quinze du matin. L'heure du premier train pour Lyon. Il revoyait tous les détails de l'accident. C'était au niveau le plus élevé de la gare, depuis lequel on pouvait, en faisant l'effort de se pencher un peu, observer tous les mouvements: les rails, les trains, les poteaux, les signaux et les fils. Lorsqu'il avait entendu annoncer le départ imminent du T.G.V. il s'était mis à faire de grandes enjambées. Puis l'idée lui était venue de traverser le pont en quittant le trottoir qui protégeait les piétons du flux incessant des voitures pour rejoindre l'autre trottoir en face, à l'endroit où la bretelle fait une sorte de virage à angle droit. Il fallait pour cela prendre un petit risque, attendre qu'il n'y ait plus de voitures, et après trois enjambées pour traverser le pont, lever le pied très haut pour se hisser sur la bordure en face; on se retrouvait ainsi sur le trottoir réservé aux piétons, et l'on avait évité quelques secondes de trop. La bordure était très haute, ce dont il s'était avisé au dernier moment. Il avait d'abord entendu la voix du haut-parleur qui annonçait le départ imminent, puis sa résolution de se hisser audessus du trottoir s'était transformée en une sorte de saut dans le vide accompagné d'un choc violent dont il ne comprit pas tout de suite l'origine. Il s'était retrouvé par terre, un peu groggy, un peu bête, ramassant ses affaires, en tâtonnant, un sac léger qu'il avait préparé pour le voyage rempli de livres, ses lunettes, et le journal du JOur. En un instant, il comprit qu'il avait lâché dans sa chute le billet qu'il venait de saisir dans sa main pour se préparer à identifier le numéro de son wagon. Celui-ci s'était mis à voleter tout près de lui, était allé s'envoler au-dessus du pont, puis au dessous, bien plus loin sur les rails, au-delà des quais. *

26

Plusieurs pensées se mirent en place en un centième de seconde. Il fallait au moins aller à la recherche de ce putain de billet qui s'était échappé, avant de rattraper le train qui allait repartir dans cinq minutes. Sinon attraper le train ne servirait à rien. Puis il pensait qu'il était devenu vieux, irrémédiablement, et qu'autrefois, jamais une pareille mésaventure ne lui serait arrivée. Il comprit que le temps était venu de comprendre ce signe. Puis l'idée lui vint qu'il fallait aussi cinq minutes, précisément, pour aller de la passerelle au train en passant, comme tout le monde par la salle d'attente, puis l'escalator qui descendait jusque sur les quais. Cinq minutes plus cinq minutes, il n'aurait pas le temps d'aller chercher ce bout de papier, qui, tombé de la passerelle, poussé par les vents et les courants d'air produits par les passages des trains, se retrouverait à deux cents mètres plus loin. Une autre idée lui envahit l'esprit, celle de se faire aider, puis immédiatement, il pensa que ce projet était impossible: à cette heure, il n'y avait presque personne dans la gare. Personne, d'ailleurs, ne l'avait vu tomber. Personne ne s'était inquiété de ce qui lui arrivait. Il lui semblait alors que le monde était désert, mais il y avait encore l'espoir que quelque chose pouvait se manifester au dernier moment. Il n'y avait pas que la question du billet. Grégoire se vit littéralement ficelé dans une situation d'impossibilité, relié par une multitude de fils invisibles qui semblaient avoir été agencés à son insu par une volonté extérieure et toute-puissante. C'était contre elle qu'il fallait lutter. Voyant les verres de ses lunettes devenir soudainement opaques, il les retira de son nez, d'un geste machinal, vit qu'elles étaient couvertes de sang. Il mit alors la main dans ses cheveux d'un geste rapide, et constata que sur son crâne se mettait à ruisseler un liquide chaud qui venait maintenant gêner sa vue. Le haut-parleur résonnait dans toute la gare, annonçant le départ immédiat du train. Il eut un sentiment diffus de désespoir, réfléchissant déjà aux façons qu'il lui restait de biaiser avec

27

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.