L'effervescence religieuse en Afrique : crise ou vitalité de la foi ?

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On observe en Afrique un engouement pour une religiosité caractérisée par la quête de la prospérité, de la guérison, du succès et du miraculeux qui a imprégné en grande partie l'imaginaire collectif africain. Elle est devenue un mode de croire et de penser, d'agir et de réagir d'une bonne partie de la population africaine. Cet ouvrage voudrait scruter, assainir et réorienter la religiosité africaine afin qu'elle ne soit pas source d'aliénation mais un aiguillon du progrès des peuples d'Afrique.
Publié le : samedi 15 août 2015
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EAN13 : 9782336388922
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L’effervescence religieuse en Afrique : Jules MUANDA KIENGA
crise ou vitalité de la foi ?
Pistes pour une « nouvelle évangélisation »
S’il y a des phénomènes qui, aujourd’hui, en Afrique, attirent l’attention
de plus d’un, l’effervescence religieuse en est certainement un. On
observe, en effet, ici et là en Afrique un engouement vers le religieux. Il
s’agit plus spécifi quement d’une religiosité caractérisée par la quête de la
prospérité matérielle, de la guérison, du succès et du miraculeux. Il n’est
pas exagéré de dire que cette « religiosité-miracle » a imprégné en grande
partie l’imaginaire collectif africain. Elle est devenue un mode de croire et L’effervescence religieuse en Afrique :
de penser, d’agir et de réagir d’une bonne partie de la population africaine.
De ce fait, tout discours et projet sur l’Afrique, qu’il soit politique, socio- crise ou vitalité de la foi ?
économique ou religieux, ne peut éluder cette donnée, au risque d’être
superfi ciel. N’est-il pas d’ailleurs vrai que le religieux intègre et imprègne
toutes les dimensions de la vie humaine ? Cet ouvrage voudrait scruter, Pistes pour une « nouvelle évangélisation »
assainir et réorienter la religiosité africaine actuelle, de manière à ce
qu’elle ne soit pas source d’aliénation, mais un aiguillon du progrès des
peuples d’Afrique.
Jules Muanda KIENGA est prêtre du diocèse de Boma en RDC. Docteur
en théologie morale de l’Academia Alphonsiana de Rome depuis 2000, il
a enseigné la théologie au grand séminaire interdiocésain de Mayidi, où
il a été aussi Recteur, et la bioéthique à l’université Kongo de
MbanzaNgungu. Il est actuellement en repos sabbatique dans le diocèse de
Rottenburg-Stuttgart en Allemagne.
ISBN : 978-2-343-07088-9
théologique & spirituelle32 €
AFRIQUE
L’effervescence religieuse en Afrique : crise ou vitalité de la foi ?
Jules MUANDA KIENGA
Pistes pour une « nouvelle évangélisation »








L’effervescence religieuse en Afrique :
crise ou vitalité de la foi ?
Pistes pour une « nouvelle évangélisation »




Préface de
Jean-Bosco Matand Bulembat
















Jules Muanda Kienga










L’effervescence religieuse en Afrique :
crise ou vitalité de la foi ?
Pistes pour une « nouvelle évangélisation »




Préface de
Jean-Bosco Matand Bulembat








L’Harmattan




















© L'Harmattan, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-07088-9
EAN : 9782343070889




Sommaire


Préface ................................................................................................. 7

Introduction générale ....................................................................... 11

Chapitre 1
L’effervescence religieuse en Afrique. Vue panoramique et
facteurs d’émergence15
I. Un regard sur le paysage religieux en Afrique ........................... 15
II. L’idée de Dieu et de l’homme qui ressort des «
spiritualitésmiracles » ....................................................................................... 23
III. Les facteurs socio-économiques et culturels ............................ 25
IV. Récapitulation et perspectives .................................................. 68

Chapitre 2
Quelle spiritualité pour le chrétien d’Afrique d’aujourd’hui ? ... 73
I. « Assainir » l’idée de Dieu, préalable d’un discours sur la
spiritualité chrétienne africaine ...................................................... 74
II. Le profil d’une spiritualité africaine chrétienne ........................ 79
III. Récapitulation : le profil d’une spiritualité chrétienne
africaine. Un idéal et un défi pour les chrétiens d’Afrique .......... 189

Chapitre 3
Pour une « nouvelle évangélisation » de l’Afrique ; quelques
pistes ................................................................................................ 193
I. La formation et l’accompagnement des chrétiens ..................... 199
II. L’édification et la redynamisation de l’Église-famille, un
chemin pour les Églises d’Afrique ............................................... 241
Conclusion .................................................................................... 250

Conclusion générale ....................................................................... 253



Bibliographie sélective ................................................................... 257

Table des matières .......................................................................... 279



















6




Préface


L’effervescence religieuse en Afrique : crise ou vitalité de la foi ?
Pistes pour une « nouvelle évangélisation ». Voilà un essai
théologique qui se recommande de lui-même en ces temps où
l’Afrique est en ébullition. L’Afrique est bougée et bouge
pratiquement dans plusieurs domaines. Le religieux n’est pas mis à
part ; on pourrait dire qu’il est profané ! Cette « profanation » de la
religion inquiète les uns, alors que les autres, les acteurs du
bouillonnement, la vivent avec grande espérance. Quiconque procède
à une analyse lucide, pondérée et pénétrante de ce phénomène permet
aux uns et aux autres de se faire une idée équilibrée du problème et
d’éviter soit de s’extasier dans une exaltation peu critique, soit de
sombrer dans un désespoir mortifère. Jules Muanda Kienga,
théologien catholique congolais, a voulu que son ouvrage soit
équilibré dans l’intelligence de la pratique religieuse qui bouillonne en
Afrique aujourd’hui. Cette option épistémologique est très manifeste
dans l’ouvrage, d’autant plus que les questions qu’il y pose ne sont
pas spécifiquement africaines ni seulement contemporaines. Elles sont
religieuses tout court, concernant la façon dont l’homo religiosus
exprime sa foi en Dieu en fonction du contexte historique.
Il y a par exemple effectivement lieu de rapprocher le souci de
l’auteur à celui du prophète Élie discutant avec les adorateurs des
baalim, les divinités cananéennes censées garantir la fécondité et le
succès dans la terre d’Israël, autrefois de Canaan. Il suffit de lire le
récit de 1 R 18,17-40 pour en savoir plus. Certes, l’auteur ne considère
pas ceux qui sont à la recherche des miracles comme des idolâtres,
mais son propos finit par poser la question de fond que l’on aborde
quand on parle de l’idolâtrie par rapport au vrai Dieu. Dans la pratique
idolâtre, l’homme devient en quelque sorte le dieu du vrai Dieu, créant
le dieu qu’il veut, le manipulant à sa guise et lui ordonnant à lui obéir.
Dès que Dieu ne répond plus, on décide d’aller chercher un autre qui
satisfera au désir d’être comblé. Dans sa lettre aux Romains, saint
Paul estime que l’idolâtre pervertit l’ordre de la nature en adorant la

créature à la place du Créateur (cf. Rm 1,19-23). Dans le domaine de
l’idolâtrie, en tout cas, l’homme créé devient le créateur du Créateur
qu’il veut ; il se forge le dieu qui doit lui faire bénéficier des miracles
dès qu’il en a besoin.
Un compositeur et musicien congolais, prêtre catholique, a
composé une chanson intitulée : Nzambe ya solo (en français : Le vrai
1Dieu) . Le refrain de la chanson affirme : Nzambe ya solo aza Nzambe
ya quado te, oyo tokolukaka kaka soki pine etoboki (en français : Le
vrai Dieu n’est pas un réparateur des pneus dont nous avons besoin
seulement en cas de crevaison). Le quado désigne, dans la ville de
Kinshasa, la personne qui a pour métier la réparation des pneus des
véhicules. Ce service de secours se trouve le long des avenues et des
rues, et dépanne en quelques minutes, remettant en place, un pneu qui
est troué ou a éclaté pendant la course du véhicule et qui, de ce fait,
empêche d’arriver à destination dans les délais souhaités.
L’engouement pour la spiritualité des nouveaux mouvements religieux
pose donc la question du Dieu que l’on croit trouver dans toutes les
diverses communautés de prières : est-il le vrai Dieu qui assure et
appelle à la vie éternelle ?
La question devient ainsi théologique. De la spiritualité on en
arrive à la théologie. Dans l’Église catholique, les théologiens
dogmaticiens, praticiens, moralistes, voire biblistes, se sentent
concernés et interpelés. Certes la question centrale qui apparaît dans
cet essai théologique est : quelle est donc la spiritualité qui convient à
l’Afrique d’aujourd’hui ? Qu’elle soit centrale, on le voit déjà dans
l’architecture de l’ouvrage. La question est de fait développée dans le
deuxième chapitre d’un volume qui en a seulement trois. On le voit
également par le nombre de pages attribuées à chacun des trois
chapitres de cette réflexion théologique. Le premier chapitre et le
troisième ont, chacun, pratiquement la moitié du nombre de pages du
deuxième. C’est comme si l’on était en présence d’une structure
textuelle symétrique à pointe émergente, où la pointe se situe au centre
et dont les extrêmes servent de termes de référence au départ et à la
sortie.
Or en posant au centre de l’ouvrage cette question de la
spiritualité qui convienne à l’Afrique d’aujourd’hui, une autre

1 Cf. C. Lubamba, « Nzambe ya solo », tiré de l'album Mandangamanga (en
français : Le Dieu très haut), Kinshasa, 2010.

8
subsidiaire surgit : qu’est-ce que la religion ? Dans le développement,
l’auteur théologien finit par expliciter cette dernière en ces termes :
quel est le sens de la vraie religion ? Jusqu’à quelle clairière peut-on
arriver pour avoir la certitude de pratiquer la vraie religion ? Et l’on
est à deux pas de la question concernant la vraie religion chrétienne.
De ce fait, et parce qu’elles sont chrétiennes, les religiosités-miracles,
dont discute l’auteur, posent la question même du Dieu de
JésusChrist, et non pas seulement du Dieu tout court. En quoi le Dieu de
Jésus-Christ est-il le vrai Dieu et comment faut-il lui rendre un culte
qui lui convient ? C’est dès lors obvie : cette prise en charge
théologique des lieux et des questions suscitées par des
spiritualitésmiracles concerne les dogmaticiens au plus haut point.
Elle ne peut pas cependant laisser les théologiens praticiens
indifférents. Non seulement le comportement de ceux qui ont soif des
miracles pose le problème du vrai Dieu et du Dieu de Jésus-Christ ;
mais il met aussi en évidence les responsabilités des pasteurs et de leur
formation. L’ouvrage est sans réserve sur ce point. Que signifie dire
Dieu et discourir sur le Dieu de Jésus Christ, quand nombreuses brebis
ne se sentent pas menées vers des prés d’herbe fraîche ; quand leurs
pasteurs donnent l’impression de ne pas écouter leur cri et de ne pas
sentir leur soif du vrai Dieu avant qu’elles ne commencent à errer et
même pendant leur divagation. L’effervescence religieuse pose le
problème du leadership dans les communautés chrétiennes !
Mais l’ouvrage interroge aussi les moralistes dans leur manière de
contextualiser les commandements de Dieu, de rendre aimable et
réellement performante la loi divine. N’est-elle pas, cette loi de
l’amour fraternel, parfois mise à mal par le relativisme de l’ère
postmoderne de la mondialisation ou rendue peu rassurante par des
discours humains, certes rationnels, mais quelquefois moins illuminés
par l’évangile de la miséricorde divine qui encourage au salut ?
Quelles réponses concrètes proposent les théologiens moralistes
vis-àvis de la théologie de la prospérité qui vante la richesse et le succès
terrestres comme bénédictions du vrai Dieu qui écoute les cris de ses
vrais fidèles ? Comment prennent-ils en charge les peurs et les
craintes des croyants des communautés chrétiennes africaines vivant
dans des conditions de sous humanité à cause de l’exploitation de
l’homme par l’homme ? Comment aident-ils à construire une vraie
Église Famille de Dieu, tant souhaitée par les évêques de l’Église en

9
Afrique, comme lieu et milieu de vie où la fraternité et la miséricorde
sont agissantes, la solidarité et le partage édifiants ?
Et les théologiens biblistes ? L’effervescence de la
religiositémiracle leur pose bien des questions, notamment celle de savoir s’ils
éclairent suffisamment les chrétiens sur ce qu’est la Bible, ce qu’est la
Parole de Dieu en langage humain. Comment parviennent-ils à
reprendre dans le contexte des auditeurs d’aujourd’hui l’enseignement
divin contenu dans les livres sacrés, marqués par l’historicité de leur
engendrement et les préoccupations pastorales de leurs milieux de
vie ? Que disent-ils sur le Dieu thaumaturge, lui qui est le Dieu des
armées, l’Éternel de gloire, qui sauve son peuple par la main puissante
et qui a, en Jésus Christ, guéri bien des malades ? Quelle valeur
accordent-ils à la Croix du Christ dans l’eschatologie chrétienne ?
Cet ouvrage propose des réponses à ces questions. Il vaut la peine
de le lire et d’évaluer, voire de s’approprier les réponses qu’il suggère.
L’auteur a le mérite d’en appeler à une étude interdisciplinaire pour
saisir la nature, les racines profondes et les ramifications objectives de
l’effervescence des spiritualités-miracles. Il a certainement raison de
poser aussi bien à ceux qui errent assoiffés des guérisons miracles
qu’à ceux qui les critiquent avec un regard assez moqueur cette
question que nous estimons fondamentale : qui est Dieu et comment
dire Dieu dans l’Afrique d’aujourd’hui pour que celle-ci soit
véritablement sauvée ? Voilà une question d’herméneutique
hautement biblique !

Jean-Bosco Matand Bulembat
Recteur de l’université catholique du Congo



10


Introduction générale


S’il y a des phénomènes qui attirent aujourd’hui l’attention des
observateurs et spécialistes de l’Afrique, l’effervescence religieuse en
est certainement un. Il ne s’agit pas de n’importe quelle religiosité,
mais bien d’une religiosité caractérisée par la quête du miracle, de la
guérison immédiate, de la prospérité matérielle, bref des solutions
miraculeuses aux situations-limites de la vie. On voit en fait dans les
cités comme dans des villages d’Afrique des gens se ruer vers des
pasteurs, des prêtres, des Églises et des groupes de prière qui
promettent délivrance, guérison et miracles. Ce phénomène que nous
2appelons « spiritualités-miracles » ou « religiosité-miracle » est
transversal : il ne se vérifie pas que dans les Églises chrétiennes dites
de « réveil » ; on le retrouve aussi, dans une certaine mesure, dans
celles dites « traditionnelles », notamment les Églises catholique et
protestante. Il ne serait donc pas exagéré de dire la «
religiositémiracle » a imprégné en grande partie l’imaginaire collectif africain.
En effet, elle a tellement influencé les comportements des
individus et la vie sociale à tel point qu’on peut dire qu’elle est
devenue tout un mode de penser, d’agir et d’être d’une bonne partie de
la population africaine. Pour nombre de croyants africains, la foi
signifie un abandon total en un Dieu providentiel de qui l’on attend
une réponse miraculeuse à toutes les prières à lui adressées. Ce Dieu
qui est cru et invoqué est de fait un « Dieu Vainqueur »,
« Thaumaturge » et « Omnipotent » qui agit en lieu et place de
l’homme. Il est l’« Avocat des causes impossibles » qui trouve des
solutions inespérées et perdues. Il délivre les siens de tous les
maléfices du sorcier et de la possession des démons. Dans cet univers
religieux en fait, l’échec, la maladie et toutes les autres situations-

2 C’est avec ces deux expressions que nous désignerons indistinctement cette
religiosité ou mieux ces spiritualités fondées sur la foi en un Dieu thaumaturge qui
donne richesse matérielle, guérison et délivrance. A ces spiritualités correspond en
en fait tout un art de vivre, de penser et de comprendre les situations existentielles.

3limites sont interprétés comme l’œuvre des sorciers et des démons .
La figure du pasteur y est tout aussi centrale : il est celui qui, comme
le devin des sociétés traditionnelles, est investi du don de la divination
et du pouvoir d’opérer des miracles. Le croyant ressemble ici à ce
pauvre mineur qui, dépourvu de capacités, ne sait faire qu’une chose :
crier haut et fort pour faire entendre sa détresse. Et même là, c’est le
pasteur ou le prêtre qui lui dicte les modalités d’accès aux
bienveillances divines. Comme nous pouvons nous en apercevoir,
nous avons affaire à une religiosité qui prive l’homme de son pouvoir
de décider, de raisonner et de prendre sa vie en main. Un tel homme
n’est donc plus en réalité le partenaire du Dieu de Jésus-Christ qui,
dans son plan salvifique du monde, a créé et recréé l’homme pour
faire de lui un partenaire libre, raisonnable et responsable.
La présente étude n’entend donc nullement caricaturer la
religiosité des Africains, ni lui jeter l’opprobre. Nous reconnaissons en
effet qu’à côté de cette forme de religiosité que nous relevons, il y a
bel et bien aussi une pratique religieuse authentique et sincère. Bien de
chrétiens d’Afrique cherchent chaque jour, dans la sincérité de leurs
cœurs, le vrai Dieu et l’adorent et le prient en esprit et en vérité. Notre
souci est celui de mobiliser la force spirituelle qui caractérise les
Africains, afin que celle-ci soit un vrai atout dans la construction
d’une société africaine plus spirituelle, plus prospère et plus épanouie.
Notre démarche s’inscrit dans les efforts visant à restituer à la foi
chrétienne son authenticité, son caractère dynamique et sa marque de
nouveauté. En effet, fondée essentiellement sur l’annonce de la
Résurrection du Christ, la foi chrétienne se veut être un message
d’espérance, de nouveauté et de libération. De cette façon, nous
pensons aider les chrétiens d’Afrique à se remettre sur la route qui les
mène à la vraie rencontre avec Jésus-Christ. Car, c’est en le
rencontrant qu’ils seront eux-mêmes élevés dans leur dignité
d’hommes et transformeront le monde, comme le levain fermente la
4pâte .
Qu’il soit également clair que nous ne voulons pas non plus
diaboliser ces « spiritualités-miracles », encore moins les considérer
comme des épiphénomènes à banaliser. Nous laissant conduire par la
Sagesse du Messie qui veut qu’« on ne puisse pas éteindre la mèche

3 Chaque maladie, chaque vice ou insuccès est attribué à un démon particulier.
4 Cf. Gaudium et spes, n° 22.

12
qui fume encore » (cf. Is 42, 3), nous chercherons à comprendre
l’effervescence religieuse actuelle avec la patience du bon agriculteur.
Au lieu d’enlever et le bon grain et l’ivraie qui poussent sur son
champ, celui-ci extirpe la mauvaise herbe et laisse croître la bonne,
pour qu’elle donne du fruit. S’il est en fait vrai que la montée de cette
« religiosité-miracle » présente un danger pour l’orthodoxie chrétienne
et pour le progrès des peuples africains, elle envoie paradoxalement
un message à décrypter. Elle exprime sans doute, de manière
certainement incongrue, des désirs et des aspirations légitimes de tant
de femmes et d’hommes africains. C’est ce que la présente étude
tentera de relever. Elle voudrait en fait, à côté de bien d’autres études
sur la question, faire ressortir la vision de l’homme, de la société et de
l’Église que ces « spiritualités-miracles » veulent suggérer.
L’étude sur l’effervescence religieuse aujourd’hui en Afrique peut
être abordée de diverses manières. Cela résulte du fait que le
phénomène a plusieurs causes sous-jacentes et différentes incidences :
théologique, sociologique, économique, politique, etc. Notre approche
sera essentiellement théologique. Cependant, vu la complexité même
de l’objet de notre recherche et conformément à la méthode
théologique, nous ferons appel aux sciences humaines pouvant nous
éclairer sur le sujet. En effet, étant une dimension fondamentale de
l’être humain, la spiritualité est intimement liée aux autres aspects de
la vie humaine. C’est à juste titre d’ailleurs que le fait religieux est un
« medium symbolique » par lequel sont interprétés et décryptés le
milieu social d’un peuple, sa culture et son histoire, ses frustrations et
5ses aspirations, en relation bien sûr avec les réalités surnaturelles .
En voulant aller au fond de ces « spiritualités-miracles », nous
voudrions en fait voir ce qu’il y a à corriger, à « dé-caricaturer » et à
réorienter pour que l’expérience de la vie chrétienne africaine,
enracinée dans le mystère du Christ ressuscité et enrichie par la
culture africaine, soit pour les Africains un véritable levier de progrès
intégral et non une source d’aliénation, d’abêtissement et de conflits
sociaux.

5 Cf. MWENE BATENDE, Kinshasa à l’heure des Églises. Enjeux spirituels et
problématique du développement, in F-B. MABASI BAKABANA et G. MWENE
BATENDE (dir), Technoscience, savoirs endogènes et formes de vie spirituelle.
Défis et enjeux pour une réinvention de l’Afrique. Mélanges en mémoire du
Professeur Gérard Buakasa Tulu kia Mpansu (1937-2004), Kinshasa, Noraf, 2006, p.
248.

13
Nous pensons que toute spiritualité et toute religiosité qui se
veulent chrétiennes et se définissent comme telles doivent être en
mesure de relever les différents défis auxquels l’Afrique est
confrontée : le défi de l’aliénation religieuse et de la manipulation des
consciences, le défi du sous-développement et de la maladie, le défi de
l’insalubrité et de la destruction environnementale, le défi des conflits
interminables et de la violation des droits humains, le défi de la
corruption et de la mauvaise gouvernance.
C’est finalement sur la base de ces défis et de ces aspirations que
les Églises chrétiennes d’Afrique devront axer la « nouvelle
évangélisation » du continent. Il leur appartiendra donc d’articuler
leurs programmes pastoraux et leurs stratégies d’évangélisation, de
telle manière que la foi du chrétien africain devienne une Source de
Libération, d’Épanouissement et de Progrès du continent.
Notre souhait est que la présente étude sur l’effervescence
religieuse en Afrique aide aussi bien les chrétiens d’Afrique que les
non-nhrétiens, les agents de l’évangélisation ainsi que les acteurs du
développement de ce continent, à discerner et à cerner la vraie
« religiosité » qui libère et épanouit réellement les femmes et hommes
d’Afrique. C’est ici le lieu de remercier tous ceux qui, d’une manière
ou d’une autre, nous ont aidé à porter ce projet d’étude à bon terme.
Nous pensons notamment au Père Simon Madeko osb, aux Abbés
Jean-Bosco Matand, José-Claude Mbimbi, Crépin Khonde, Corneille
Makaba, Albert Vuna, Franklin Mboma, Jean-Marie Tetika et à
Monsieur Pascal Nsundi. Notre reconnaissance va également à nos
étudiants du Grand Séminaire de Mayidi avec qui nous avons eu
souvent à débattre sur ces sujets d’actualité pastorale et
sociopolitique. Que nos amis Gianni Santilli et sa chère épouse Annarita
trouvent aussi ici l’expression de notre profonde gratitude pour leur
contribution à la réalisation de ce projet.






14



Chapitre 1

L’effervescence religieuse en Afrique.
Vue panoramique et facteurs d’émergence



Parcourons rapidement le paysage religieux de l’Afrique, précisément
celui de l’Afrique subsaharienne, pour voir le type de religiosité qui y
est émergeant. Pour un approfondissement du phénomène, nous allons
aussi faire appel aux sciences anthropologique, sociologique ou à la
philosophie des religions qui peuvent nous offrir de précieux
instruments d’analyse et de compréhension du fait religieux en
Afrique.
I. Un regard sur le paysage religieux en Afrique
Nous n’avons pas la prétention de présenter ici un panorama
complet et détaillé du paysage religieux en Afrique. Le sujet serait
certainement l’objet d’une étude beaucoup plus détaillée, par le fait
même que l’expression de cette religiosité présente des
caractéristiques quelque peu variées, selon que l’on se trouve dans un
milieu à majorité musulmane ou chrétienne, ou encore selon le niveau
de développement économique de tel ou tel autre milieu. Toutefois,
au-delà de ces variantes, la religiosité en milieu africain présente bel et
bien des constances et des similitudes que nous voulons mettre en
évidence.
En effet, en parcourant les rues des villes africaines, comme
Kinshasa, Abidjan, Lagos, Lomé, Cotonou, l’on est vite impressionné
par le nombre des lieux de culte et des panneaux publicitaires à
caractère religieux. On annonce çà et là des campagnes

d’évangélisation de tel ou tel autre pasteur, des séminaires bibliques,
des concerts de musique religieuse, etc. Que des foules nombreuses
accourent partout où sont annoncés des miracles. L’on a été
dernièrement impressionné par les incidents qui ont émaillé l’arrivée à
Accra du pasteur évangéliste nigérian T.B. Joshua le dimanche 19 mai
62013 . À la tête de l’une des plus grandes Églises évangélistes du
continent africain basée à Lagos, ce pasteur est réputé pour ses
prophéties sur les grands événements internationaux et la réalisation
de miracles en direct. Ces incidents, évalués à 4 morts et 30 blessés,
font suite à une émeute qui a éclaté parmi une foule immense venue
chercher l’eau bénie par ce pasteur. Des scènes, comme celles-ci, sont
fréquentes dans plusieurs villes africaines.
Des lieux de culte poussent presque partout, non seulement dans
les villes, mais même dans les coins les plus reculés des cités et des
villages. D’aucuns disent même qu’à chaque rue de la ville de
Kinshasa, si petite qu’elle soit, se trouverait une église. L’on ne
manque pas d’imagination dans la dénomination de ces églises en
quête du miraculeux. On voudrait sans doute ainsi créer le
sensationnel et attirer les nombreux « nomades spirituels » en quête de
protection et de lieux de miracles. Nous ne saurons énumérer toutes
ces nouvelles églises, dont les dénominations sont en elles-mêmes
révélatrices. Nous nous contenterions d’en citer quelques-unes : « Le
Centre des miracles », « le Ministère de la Puissance du nom de
Jésus », « l’Église Armée de l’Éternel du Général de corps d’Armée
Sonny », « le Tabernacle de la Victoire », « le Ministère international
de Réveil et de Combats spirituels », « l’Église Armée des Rachetés »,
« la Chapelle des Vainqueurs », « la Borne », « le Rocher des
Vainqueurs », « Dieu est grand », « le Ministère du Combat
spirituel », « l’Église Glorieuse », etc.
La réalité n’est pas différente dans les milieux des Africains de la
diaspora en Europe, en Amérique ou en Océanie : on y rencontre le
même engouement vers ces spiritualités. En Afrique comme en
Europe, en milieu africain, des hommes et des femmes, paraissent ici
et là, et disent avoir reçu des révélations et être investis d’une certaine
mission divine. Ils se font alors appeler « pasteurs », « apôtres »,

6 Information publiée le 19/05/2013 à 22 h 49 par la Rédaction de RTL.fr .

16
« évangélistes », « prophètes », « docteurs », « bishops »,
« archibishops » voire même « généraux ». Quitte à réunir deux ou
plusieurs adeptes, dans une maison, sous une toiture ou sous un
palmier. Ceux qui ne disposent pas d’espace ne tarissent pas de
créativité : ils distillent leurs « prophéties » dans les rues, aux
carrefours, dans les aéroports, dans les bus, dans les stades, au marché
et, parfois, dans d’autres endroits raisonnablement insolites.
Des chaînes de télévision et de radios diffusent à longueur de
journée des « croisades » des miracles, des rites de prospérité, des
séances d’intercession et de délivrance, des témoignages de miraculés,
de la musique religieuse, etc. Les pasteurs, à la manière des agents
publicitaires, rivalisent en imaginations, cherchant à convaincre le
public de la performance de leurs églises, à savoir leur capacité à
opérer des miracles et ainsi à satisfaire les besoins immédiats de leurs
fidèles. Dans beaucoup de ces « nouvelles Églises », des fidèles se
relaient nuits et jours, chantant, louant, jeûnant et invoquant la
toutepuissance de Dieu. Ces assemblées de prière sont souvent si bruyantes
qu’elles dérangent la quiétude nocturne des habitants de nombreux
quartiers. Dans un article assez intéressant intitulé « Alléluia, Dieu est
Kinois », le journaliste congolais Jacques Matand décrit si bien
l’ambiance de ces assemblées :
« Pendant ces différentes prières, ce sont des clameurs qui
s’élèvent. Par moment, on se croirait dans un stade de foot
lorsqu’une équipe marque un but. "Nous crions souvent
lorsque nous marquons des buts dans le camp du Diable",
répond un fidèle (…) L’un des moments forts dans différentes
prières est la prière de combat pour détruire les forces du mal.
Des gens font les cent pas, claquent les mains. D’autres
prennent les épées de l’Esprit pour affronter leurs oppresseurs,
lancent des cris de combat comme pour se mobiliser. Une
attitude qui dérange les voisins parfois, surtout ceux qui sont à
proximité des lieux de culte, de jour comme de nuit. (…) "On
n’a pas de repos, se plaint Jacques Yves, rencontré dans la
commune de Bandal à proximité d’une Église. Il y a des prières
à longueur de journée et lorsqu’on revient du travail, on est
dérangé. La nuit lorsqu’il y a une veillée de prière, c’est pareil
surtout qu’ils mettent des baffles et haut-parleurs. Est-ce qu’ils

17
ont le monopole de la prière ? Dieu a-t-il demandé que les
7gens crient comme ça, s’interroge-t-il" » .
Deux autres moments, les plus forts de ces cultes, sont
certainement ceux de la « délivrance » et de l’« intercession » :
- Le pasteur exorcise ceux qui sont accusés de sorcellerie, les
« Enfants-sorciers » notamment, ainsi que ceux qui sont supposés être
possédés par différents types de démons et d’esprits mauvais,
responsables des maladies, du chômage ou de quelque autre insuccès. À
chaque malheur ou insuccès, on attribue un type de démon : démon du
chômage, démon de la boisson, démon de telle ou telle maladie, etc.
- Le pasteur seul, ou avec des intercesseurs choisis, prie pour les
requérants et, au besoin, les oint, afin que soient exaucées leurs
demandes : travail, mariage, visa pour un voyage à l’étranger, santé,
promotion au travail, succès dans les affaires, etc.
Les prières d’intercession sont commandées selon une certaine
logique que Massamba ma Mpolo appelle la « Spiritualité de la
semence » : on pense que la prière est exaucée au prorata de ce qu’on
aura donné au pasteur ; plus on offre au prophète et à l’Église des
8sommes importantes d’argent, plus on est béni .

7 Le texte est tiré de l’article de Jacques Matand publié le 6 juin 2012 par la
Rédaction du Slate Afrique sur le site d’informations et d’actualité direct.cd.
8 Cf. J. MASSAMBA MA MPOLO, Le Saint-Esprit interroge les esprits. Essai de
relecture et pistes psychopastorales de la spiritualité en Afrique. Cas de la
République Démocratique du Congo, Yaoundé, Éditions Clé, 2000, pp. 30-31. Dans
son article intitulé « RDC : un pasteur, un job en or », publié dans Jeune Afrique (7
février 2014), Trésor Kibangula décrit assez bien cette « Spiritualité de semence »,
bien en vogue dans les « Églises de réveil » en République Démocratique du
Congo : « Il n’y a pas de business plus lucratif, à Kinshasa, que les "Églises de
réveil". Leurs guides vendent au prix fort leur bénédiction aux fidèles congolais...
Pour conserver cette emprise, les pasteurs multiplient les initiatives : campagnes
d’évangélisation, journées de guérison, veillées de prière (...) La conquête des esprits
prend des allures de compétition entre prédicateurs, qui n’hésitent plus à lancer des
chaînes de radio ou de télévision pour se faire connaître et grossir les rangs de leurs
fidèles. Plus ceux-ci seront nombreux, plus les "bénédictions" qui s’achètent à prix
d’or lors de grands rassemblements de prière dans les stades seront rentables. Huile

18
Les « mouvements ésotériques » ne sont pas non plus en reste. Ils
comptent de plus en plus des adeptes, surtout recrutés parmi ceux qui
se disent élites, ou tout au moins aspirent à le devenir. Naguère
discrets, ces adeptes sortent eux aussi de leur traditionnelle réserve et
s’affichent sans complexe au grand jour.
Dans les Églises dites « traditionnelles », comme l’Église
catholique, un bon nombre des fidèles s’orientent de plus en plus vers
des groupes de prière et vers des prêtres qui pratiquent des exorcismes
et organisent des séances spirituelles de guérison, d’intercession et de
« libération ». Certains de ces prêtres, réputés posséder des dons
extraordinaires de divination et de guérison, n’hésitent pas à prescrire
à ces fidèles en quête de bien-être des « ordonnances spirituelles », à
la manière des médecins. Ces ordonnances varient selon l’imagination
de celui qui prescrit. Il s’agit généralement de pratiques de jeûne, de
chaînes de prière à tel ou tel saint, de l’huile d’olive dédiée à quelques
saints (sainte Rita, saint Michel, Padre Pio, etc.) dont il faut se oindre,
de l’encens ou différents types de bougies à brûler dans un tel ou tel
autre endroit, de l’eau bénite par tel ou tel prêtre à s’asperger à tel ou
tel moment de la journée, etc.
Comme nous pouvons nous en rendre compte, nous sommes là en
présence d’une quête effervescente de religiosité que d’aucuns ont
9 10dénommée « surchristianisation au quotidien » , « hyperreligiosité »

miraculeuse, bouteilles de vin porte-bonheur, bibles bénies, stylos de réussite (…)
Ces prédicateurs promettent tout et n’importe quoi pourvu qu’ils y trouvent leur
compte, à savoir bijoux et liasses de billets. (…) Leur influence sans cesse
grandissante dans la société n’échappe pas au radar des politiques. "Les pasteurs
sont écoutés par leurs ouailles, drainent des foules, remplissent des stades : mieux
vaut les avoir avec vous plutôt que contre vous", reconnaît un élu de Kinshasa.
Ainsi, en fonction de leur ascendant, les leaders religieux sont plus ou moins
courtisés par la classe politique. Il existe désormais les pasteurs proches du pouvoir
et ceux de l’opposition ».
9 Cf. V. ELONGO LUKULUNGA, La surchristianisation au quotidien à Kinshasa.
Une lecture de l’autre face de la religion, dans Congo-Afrique (octobre 2002),
n°368, pp. 463-479.
10 Cf. F.-B. MABASI, Hyperreligiosité congolaise et crise de Dieu. Hommage à
Gérard BUAKASA Tulu kia Mpasu, in F-B. MABASI BAKABANA et G. MWENE
BATENDE (dir), op. cit., pp. 233-245.

19
11ou encore « fête des religions » . Et, au-delà des formes diverses dans
lesquelles cette quête du religieux s’exprime, nous pouvons dire que la
motivation principale est sans aucun doute la recherche d’un bien-être
matériel, social et existentiel de tous les jours. À ce propos, l’analyse
que Richard Ngub’usim fait de thèmes-porteurs de la musique
religieuse congolaise (RDC) est assez révélatrice, étant donné d’ailleurs
que la musique est en Afrique un instrument précieux d’expression et
de communication. De cette étude, il résulte que le thème dominant qui
traverse la musique religieuse congolaise est celui relatif au bonheur et
12à la prospérité matériels . Les thèmes, comme l’amour de Dieu, la
justice ou la miséricorde, n’y sont que peu exploités.
Derrière cette ruée vers cette « religiosité-miracle » se cachent
entre autres des besoins matériels que nous pouvons ainsi identifier :

- Beaucoup sont généralement mus par la recherche d’un bonheur
matériel immédiat et d’une solution magique à leurs problèmes
existentiels. Ils veulent avoir des biens matériels, de l’argent, une
ascension sociale, du travail, une promotion professionnelle, du succès
dans les affaires ou dans les études, etc. Les malades sont en quête de
guérison physique; les femmes, généralement, cherchent des maris ou
veulent une solution à quelque problème de stérilité ou d’infidélité de
l’homme ; les jeunes gens aspirent à trouver des visas pour l’étranger,
où ils pensent trouver des opportunités pour leur avenir.
- Il y a également le besoin de protection et de sécurité. Dans un
contexte socio-économique où l’on vit la précarité et le manque, l’on
tend à attribuer la cause de ses malheurs et de son insuccès à certains

11 Cf. BUAKASA TULU KIA MPASU, La fête des religions au Zaïre, in L’Église
en Afrique et le pluralisme en théologie. Mélanges en l’honneur du Professeur Mgr
J.A. Vanneste, Kinshasa, F.T.C.K, 1988, pp. 239-250.
12 R. NGUB’USIM MPEY-KA, Le thème du salut dans la musique congolaise
moderne et dans les Églises de réveil, in Repenser le salut chrétien dans le contexte
eafricain. Actes de la XXIII Semaine Théologique de Kinshasa (du 10 au 15 mars
2003), Facultés Catholiques de Kinshasa, Kinshasa, 2004, pp. 39-50. Les requêtes
adressées à Dieu sont en général la guérison, la vie familiale heureuse, la réussite
scolaire ou professionnelle, ou tout ce qui permet de mettre fin aux difficultés
quotidiennes.

20
facteurs externes. Ainsi a resurgi dans les sociétés africaines ce que
13Banona Nseka a dénommé la « mentalité pansorcellaire » , cette
psychose du sorcier et des mauvais esprits qui envahit aujourd’hui
l’espace vital africain. On voit le sorcier partout; on lui attribue tous
ses échecs, ses malheurs et ses propres déficiences. Ainsi, les gens
vont prier pour se protéger contre le sorcier qui peut menacer sa vie,
celle de ses proches et ses biens.
- Il y en a aussi qui prient pour accéder au paradis, où ils
pourraient finalement vivre heureux, délivrés de souffrances de la vie
quotidienne.
Ce tour d’horizon sur la situation religieuse en Afrique nous a
permis d’explorer quelques facettes de cette religiosité qui la
soustend. Si nous pouvons voir dans cette effervescence spirituelle
certainement l’expression d’une volonté de libération et l’aspiration à
un mieux-être plus humain, il nous faut plutôt dire que la manière dont
elle est vécue en fait un facteur de régression et d’appauvrissement
humain. Loin d’être une énergie positive pour l’homme lui-même et
pour la société dans laquelle il vit, elle se révèle au contraire aliénante
et destructive. Nous avons affaire non plus à une spiritualité
authentique, promotrice de l’homme, mais à des spiritualités que
JeanMarie Matutu qualifie avec pertinence de « spiritualités
incestueuses » : « (…) propres au monde de l’infans et caractérisées
par des préoccupations "jouissives", celles qui donnent au sujet
l’illusion de combler le manque et le rendent incapable de différer sa
satisfaction, en acceptant l’épreuve du réel qui implique le travail afin
14d’améliorer la qualité de la vie et de transformer l’environnement » .
Les grands critiques de la religion, comme Feuerbach, Marx et
Freud, qualifieraient cette spiritualité tour à tour d’« illusion »,
d’« opium » et de « névrose ». Il s’agit là d’une « triple dérive de la

13 D. BANONA NSEKA, La mentalité pansorcellaire africaine face à la culture
technoscientifique, in F-B. MABASI BAKABANA et G. MWENE BATENDE
(dir), op. cit., pp. 51-66.
14 J-M. MATUTU, Dieu, le bonheur et la sorcellerie en Afrique. Perspectives
psychologiques et religieuses de libération, Paris, l’Harmattan, 2011, p. 114.

21
15religiosité » . En effet, cette ruée vers ces spiritualités exprime certes
des aspirations des individus vers un mieux-être socio-économique et
matériel ; mais des aspirations frustrées qu’ils ne savent pas atteindre
et qu’ils finissent par transférer sur Dieu. C’est de fait cette religion
qui est caricaturée chez Feuerbach ; celle qu’il définit comme
« l’essence infantile de l’humanité », la « projection de l’essence de
16l’homme hors de lui-même » .
En outre, à travers cette religiosité se lit la détresse d’un peuple.
Un peuple qui croit avoir trouvé dans la religion une cure à sa misère.
Elle semble lui offrir une solution, mais qui n’est qu’illusoire. Elle est
comme une drogue qui plonge dans une situation d’euphorie, mais
qui, en réalité, enfonce encore la personne dans un état d’aliénation
plus forte. Karl Marx définit cette religion « d’une part, comme
l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre
la misère réelle (…) le soupir de la créature accablée par le malheur,
l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une
17époque sans esprit. C’est l’opium du peuple » .

Cette religiosité correspond tout aussi bien à celle que Freud
18qualifie de « névrose obsessionnelle » individuelle et collective dont
la visée est d’offrir à l’homme une protection de type paternel contre
le « désaide » originaire, c’est-à-dire, son état de détresse et
d’angoisse résultant de son impuissance et de sa finitude humaine. Le
besoin religieux s’origine donc dans le complexe parental du croyant,

15 Cf. J.-C. MBIMBI MBAMBA, La phénoménologie de la religion du jeune
Heidegger et sa signification pour la théologie. Contribution à la critique de la
religiosité africaine, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2012, pp. 280-282. À travers le
schème feuerbachien, marxien et freudien, José-Claude Mbimbi Mbamba fait une
lecture critique de la religiosité africaine. Il stigmatise une triple dérive de cette
religiosité : elle se révèle de fait comme « illusion », « opium » et « fétiche ».
16 Cf. L. FEUERBACH, L’essence du christianisme. Traduction de Jean-Pierre
Osier, Maspero, 1968, pp. 129-130. A. DURAND, « Ludwig Feuerbach : la religion
de l’Homme », Trajectoires [en ligne], 2 | 2008, mis en ligne le 16 décembre 2009,
consulté le 21 avril 2013. URL : http://trajectoires.revues.org/213
17 K. MARX, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel.
Traduction de A. Baraquin, Paris, Éditions Sociales, 1975, p. 197.
18 Cf. S. FREUD, Névrose, psychose et perversion. Traduction de l’allemand sous la
direction de Jean Laplanche, Paris, 1973, pp. 133-142.

22
qui, vivant encore son état d’enfance, voit en Dieu ce Père
toutpuissant qui peut résoudre tous ses problèmes et apaiser ses angoisses
19existentielles . Pour Freud, la religion n’est pas « vraie » ; elle n’est
qu’un sédatif de l’angoisse enfantine de l’homme.
À cette conception de la religion correspond, comme nous venons
de le relever avec Freud, une certaine idée de Dieu et de l’homme.
Ceci nous porte à nous interroger sur la dynamique de la relation qui
relie l’homme à Dieu et sur l’impact de cette relation sur sa vie. Des
questions qui méritent d’être éclaircies.
II. L’idée de Dieu et de l’homme qui ressort des
« spiritualités-miracles »
Du contenu de ces spiritualités que nous avons dénommées
« spiritualités-miracles », émergent, comme nous l’avons déjà
esquissé, une idée de Dieu et de l’homme, un art de vivre et une
conception de la liberté. Dieu est considéré comme le Tout-Puissant,
le thaumaturge, tandis que l’homme comme le nécessiteux qui
n’attend que l’intervention providentielle et miraculeuse de ce
dernier. Face aux situations-limites, on entend de fait souvent dire à
Kinshasa : « Tosala nini ?Tobondela kaka. Topesa nionso na Nkolo.
20Ye moko ayebi mpe akosala » (qu'est-ce que nous pouvons faire ? Il
ne nous reste qu’à prier. Confions tout entre les mains du Très-Haut.
Lui seul sait ; il interviendra pour nous). Dieu est celui qui pourvoit
en richesses et miracles : il donne du travail, des maris et des visas ;
il guérit, délivre et défend celui qui l’invoque contre ses ennemis qui
cherchent à porter atteinte à sa vie. On le nomme selon le besoin de
celui qui le prie : le Père des Orphelins, le Guérisseur des malades, le
Pourvoyeur des maris, etc. Il est en dernier ressort réduit aux besoins
matériels et immédiats des hommes ; besoins qu’ils ne réussissent
pas par eux-mêmes à satisfaire. Il est, pour reprendre l’expression du

19 Cf. IDEM, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Paris, Gallimard, 1977,
pp. 124-125.
20 Il s’agit ici du lingala, langue parlée à Kinshasa et presque partout ailleurs en RDC.

23
théologien protestant Dietrich Bonhoeffer, le « deus ex machina,
qu’ils font apparaître (…) pour résoudre apparemment les problèmes
21insolubles (…) le bouche-trou de notre connaissance imparfaite » .
Devant ce Dieu-providence et omnipotent à qui il demande de
trouver solution à ses problèmes, l’homme est comme infantilisé et
diminué dans son être. Ses capacités de réflexion, d’initiative et
d’engagement se trouvent amenuisées. Au lieu de chercher à
identifier les causes de ses malheurs et de trouver des voies d’issue,
il va se réfugier auprès d’un Dieu thaumaturge de qui il attend, après
une « cure » des jeûnes et une « chaîne » des veillées nocturnes, la
délivrance et les miracles. Dans cet univers socio-spirituel, c’est le
Dieu ex machina et le pasteur au nom duquel il agit, qui occupent la
place prépondérante. Le pasteur joue en fait le rôle d’intermédiaire
obligé et incontournable entre l’homme et Dieu. C’est lui qui, « au
nom de Jésus », détecte les causes des malheurs, exorcise et obtient
pour les fidèles la santé et la prospérité. Il donne des prémonitions et
injonctions : il peut ordonner une rupture de relations avec l’un ou
l’autre membre de famille, considéré comme démoniaque ; il peut
même recommander un divorce. C’est en fait la négation même de
l’homme, en tant qu’être capable de pensée et d’agir libre.
Du point de vue éthique, l’on se trouve devant un homme
dépossédé de toute responsabilité morale. Il ne peut en définitive être
tenu responsable de telle ou telle autre faute morale. Car tout forfait
est considéré comme l’effet de l’envoûtement de quelque sorcier ou
démon. Une anecdote pourrait éclairer notre propos. Un directeur de
lycée en République Démocratique du Congo raconte avoir renvoyé
un enfant pour mauvaise conduite et récidive avérée. Quelque temps
après, il reçut les parents venus solliciter la réintégration de leur
enfant. Jurant alors sur la bonne éducation de leur enfant, ces parents
estimaient que ce dernier ne pouvait être tenu pour responsable de
cas d’indiscipline lui reprochés, parce que – à leur avis - le pauvre

21 D. BONHOEFFER, Résistance et soumission. Lettres et notes de captivité,
eGenève, 2 édition, traduit de l’allemand par Bernard Lauret avec la collaboration de
Henry Mottu, Genève, Labor et Fides, 2006, lettres du 30 avril 1944 et du 29 mai
1944 (ici, nous nous référerons au texte en donnant, non les pages, mais les dates des
lettres). L’original de l’oeuvre en allemand est : Widerstand und Ergebung. Briefe
und Aufzeichnungen aus der Haft.

24
était sous l’envoûtement d’un oncle sorcier jaloux. Et, comme gage
de leur bonne volonté, ils promettaient d’aller faire exorciser l’enfant
chez un prêtre ou un pasteur attitré. Cet exemple nous montre
jusqu’à quel point ces spiritualités, que Kä Mana qualifie de « forces
22d’imbécilisation », peuvent dépouiller l’homme de sa
responsabilité éthique et sociale ; des atouts pourtant nécessaires
pour la reconstruction de la société africaine.
Nous convenons avec les évêques de la République Démocratique
du Congo qui voient en ces spiritualités des forces de diversion et de
véritables freins au développement des populations :
« Sur fond de la misère, des formes déviantes de religiosité sont
en train de se développer étrangement dans notre pays au point
de détourner l’attention des Congolais de leurs responsabilités
dans la société. Elles font espérer que le changement viendra
comme par un coup de baguette magique. Elles détournent la
population du sens de ses responsabilités sociales pour
23s’assumer et prendre en main son propre destin » .
Il nous paraît important, pour mieux comprendre cette religiosité
en vogue dans la société africaine d’aujourd’hui, d’explorer le
« soubassement socio-culturel » ou, pour utiliser l’expression
allemande, le « Hintergrund », dans lequel elle naît et se développe.
III. Les facteurs socio-économiques et culturels
Il s’agit en fait d’identifier les différents facteurs qui
conditionnent et alimentent cette ruée vers ces «
spiritualitésmiracles » : les facteurs socio-économiques et les facteurs culturels.

22 KÄ MANA, Le protestantisme africain et le salut en Jésus-Christ, in Repenser le
salut chrétien dans le contexte africain, p. 148.
23 CONFÉRENCE ÉPISCOPALE NATIONALE DU CONGO, « La justice grandit
une nation » (Pr 14, 34). La restauration de la Nation par la lutte contre la
corruption. Message aux fidèles catholiques, aux hommes et aux femmes de bonne
volonté à l’occasion du 49e anniversaire de l’indépendance de la RD Congo,
Kinshasa, le 10 juillet 2009, n°. 12.

25
Le problème ainsi posé nous ramène en réalité à nous interroger
sur la dynamique entre cette religiosité et la situation culturelle et
socio-économique de l’Afrique. Le lien entre la religion et la société a
toujours été une des questions majeures de la sociologie, comme nous
24l’indique si bien l’importance que les sociologues y accordent . Nous
trouvons de fait déjà cette question au centre des préoccupations de
David Émile Durkheim (1858-1917), considéré comme le fondateur
de la science sociologique en France.
Pour Durkheim, la préoccupation majeure à laquelle la sociologie
doit répondre est la suivante : « qu’est-ce qui fonde l’ordre social qui
est en train de naître dans les sociétés industrielles à l’heure où la
25religion perd de son influence ? » C’est à cette interrogation qu’il va
dédier ses cours et ses ouvrages. Il aborde la question de manière
beaucoup plus approfondie surtout dans son dernier grand ouvrage
intitulé « Les formes élémentaires de la vie religieuse ». Il y
systématise sa théorie sur le fondement social de la religion et va ainsi
lancer le débat avec ses contemporains. Définissant la société, « pas
simplement (…) par la masse des individus qui la composent, par le
sol qu’ils occupent, par les choses dont ils se servent, par les
mouvements qu’ils accomplissent, mais avant tout, par l’idée qu’elle
26se fait d’elle-même » , Durkheim estime qu’elle est la source de toute
religion. En effet, affirme-t-il, le « principe sacré n’est autre chose que
27la société hypostasiée et transfigurée » . La religion sacralise, par
l’organisation du culte et de la pratique des hommes, la conscience
collective de la société pour la perpétrer, la préserver et la reproduire.
On comprend par là le lien intrinsèque qu’il y a entre la religion et
la société : « la société relève profondément de la religion, la religion
28dépend intimement de la société » . Relevons que cette

24 Sur ce sujet, on peut lire : O. BOBINEAU et SÉBASTIEN TANK-STORPER,
Sociologie des religions, Paris, Armand Colin, 2007 ; J-P. WILLAIME, Sociologie
des religions, Paris, PUF, 1995 ; R. ROBERTSON, The sociological Interpretation
of Religion, New-York, Schocken, 1993.
25 O. BOBINEAU et SÉBASTIEN TANK-STORPER, op. cit., p. 10.
26 E. DURKHEIM, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, Le Livre de
Poche, 1991, p. 703.
27 Ibidem, p. 584.
28 O. BOBINEAU et SÉBASTIEN TANK-STORPER, op.cit., p. 16.

26
compréhension durkheimienne du fait religieux a suscité un débat
entre, d’une part, ceux pour qui, à la suite de Durkheim, la religion est
un dispositif de sens qui détermine l’action des individus et des
communautés, et, d’autre part, ceux qui lui ont reproché d’avoir dilué
le champ opératoire du religieux à force d’avoir cherché à l’étendre
jusqu’au social et au culturel.
Au-delà de ce débat, sur lequel il ne nous semble pas ici opportun
29
de nous étendre , il convient bien de relever la pertinence de
l’intuition de Durkheim selon laquelle le religieux et le social sont
étroitement liés entre eux. On ne peut cependant partager avec lui son
réductionnisme. Car, en réduisant la religion à un pur fait social,
Durkheim ne tient pas compte du caractère surnaturel du religieux. Le
religieux fait en effet toujours référence à une surnature. En d’autres
termes, si le religieux renvoie à une vision du monde et de la société, à
une organisation communautaire, à un corpus éthique plus ou moins
constitué, tout cela se rapporte de manière intrinsèque à l’idée que l’on
a du Transcendant. Ce qui donne d’ailleurs l’unité du fait religieux
face à l’aspect multidimensionnel qui le caractérise. Nous convenons
donc avec Antoine Vergote que la religion « recouvre un langage, des
sentiments, des comportements se rapportant à un ou à des êtres
30naturels, des êtres mythiques » .
Ainsi défini, nous pensons que la religion ou mieux le vécu
religieux d’un peuple révèle son histoire, sa culture, ses frustrations et
ses aspirations, bref son vécu social. Et, de ce fait, les facteurs qui
favorisent l’effervescence de la « religiosité-miracle », telle que nous
la vivons aujourd’hui dans la société africaine, sont à rechercher en
grande partie dans le milieu socio-culturel dans lequel elle germe et
évolue.
En faisant la lecture socio-culturelle de l’Afrique, nous pensons
que trois facteurs majeurs sont à prendre en compte si nous voulons
comprendre la ruée vers cette « religiosité-miracle ». Il convient de

29 Sur ce point, il est intéressant de lire : D. DUBUISSON, L’Occident et la religion.
Mythes, science et idéologie, Bruxelles, Éditions Complexe, 1998, 334 pp. ; R.
Robertson, op. cit. ; A. PIETTE, Le fait religieux. Une théorie de la religion
ordinaire, Paris, Economica, 2003, 115 pp. ; O. BOBINEAU et SÉBASTIEN
TANK-STORPER, op.cit.
30 A. VERGOTE, Religion, foi, incroyance, Bruxelles, Mardaga, 1983, p. 10.

27
préciser et de souligner qu’il ne s’agit pas ici d’identifier des « causes
causantes » de cette religiosité ou d’établir un rapport de « cause à
effet » entre les éléments identifiés et ladite religiosité. Comme déjà
dit, nous indiquons ici ce que nous pensons être les « facteurs » qui
favorisent et stimulent l’effervescence de cette forme de religiosité
aujourd’hui en vogue en Afrique.
Sans prétendre être exhaustif, nous épinglons quatre facteurs :
- la situation socio-économique ;
- la survivance de la spiritualité traditionnelle africaine et de
ses corrélats ;
- l’impact de la mondialisation sur la religiosité africaine
d’aujourd’hui ;
- un déficit d’intelligence et de discernement.
III.1. La situation socio-économique
Un ouvrage, resté célèbre, portant comme titre L’Afrique est mal
31partie, paraissait en 1962 . Dans cet ouvrage qui fit presque scandale
au moment de sa parution, René Dumont, ingénieur agronome
français, homme de terrain et observateur attentif de l’Afrique
subsaharienne qu’il avait eu à parcourir, dressait déjà il y a un peu
plus de 50 ans un tableau sombre de l’avenir socio-économique de
l’Afrique.
En contraste avec les discours optimistes de nouvelles élites
africaines issues des indépendances, il mettait en garde autant
l’Afrique que l’Occident sur les dangers qui guettaient l’Afrique,
notamment la famine et la dépendance totale de l’aide internationale.
Il estimait déjà que certaines pratiques, comme la corruption et
l’abandon de l’agriculture vivrière au profit de l’exploitation des
matières premières, beaucoup plus utile à l’économie occidentale, ne
pourraient procurer un avenir radieux à l’Afrique.

31 R. DUMONT, L’Afrique noire est mal partie, Paris, Seuil, 1962, 287 pp.

28

Presque un demi-siècle après la période des indépendances de la
plupart des pays africains, le diagnostic s’est avéré pertinent comme le
décrivent de manière assez pointillée les évêques de la République
Démocratique du Congo. Dans leur message aux fidèles catholiques,
aux hommes et aux femmes de bonne volonté à l’occasion du 49e
anniversaire de l’indépendance de la RD Congo, ils dressaient un
tableau sombre de la situation socio-politique du pays : misère
matérielle, effondrement des institutions sociales, faillite de l’État et
32de ses services, guerres à répétition, etc. . Quand bien même quelques

32CONFÉRENCE ÉPISCOPALE NATIONALE DU CONGO, op. cit., nn° 4-7, 11,
14 : « Quelles sont aujourd’hui, 49 ans plus tard, les destinées de notre pays ? Il sied
de reconnaître des avancées indéniables, notamment la conscience d’appartenance à
une même Nation, la cohésion sociale qui a permis de résister aux velléités de
balkanisation, la mise en place des institutions démocratiques, l’émergence d’une
élite autochtone de renommée incontestable. Cependant, la RD Congo a aussi
beaucoup reculé. Au fil des années, des antivaleurs ont déconstruit le tissu éthique
de notre société. Des guerres à répétition ont entraîné des milliers de morts. Les
infrastructures sociales sont en cours d’effondrement inquiétant. L’administration
publique, la territoriale, la magistrature, l’éducation nationale, l’armée, la police, etc.
ne sont plus des structures qui donnent pleine satisfaction à la population. Le peuple
est clochardisé et voué à la débrouillardise. Tout le monde se plaint de cette situation
et la décrie. En effet, de la base au sommet, tout le monde se plaint des conditions de
vie qui deviennent de jour en jour plus ardues pour la majorité de la population.
Dans ces plaintes et gémissements, le peuple en particulier pointe du doigt la
corruption qui est devenue, comme nous l’affirmions dans un précédent message,
"le cadre général de vie et d’action politique en RD Congo". Aucune institution en
RD Congo n’en est épargnée tant la pratique tend à devenir normale aux yeux de
beaucoup de Congolais. De l’école primaire à l’université, dans les cours et
tribunaux comme dans d’autres instances de décision et d’exécution, des réseaux
maffieux continuent, imperturbables, d’opérer. Une sous-culture marquée par la
corruption est en train de s’installer dans la gestion de l’État. Comme un cancer, la
corruption renforce le dysfonctionnement du système judiciaire. Tout le monde s’en
plaint et la dénonce, mais une réelle volonté de la combattre et de l’éradiquer fait
encore défaut (…) La responsabilité du gouvernement dans cette situation est
engagée. La corruption est une des bases de la répartition inéquitable de la richesse
nationale entre la classe opulente constituée des autorités publiques et la majorité de
la population qui vit misérablement. En plus, la corruption entretenue par l’impunité
entraîne la dégradation des infrastructures de base, le découragement des opérateurs
économiques, le mépris des textes et des normes, l’appauvrissement de l’État et son
affaiblissement (…) L’affaiblissement de l’autorité de l’État est dû également à des
causes externes. À bien observer, l’on dirait même qu’il est orchestré par des

29
pays africains ont réalisé ces dernières années des avancées sur le plan
socio-économique, il faut dire que la situation qui prévaut dans la
plupart des pays africains est plus ou moins semblable à celle mise en
33évidence par les évêques congolais .
Pour ces Prélats, la médiocrité des dirigeants africains et la
complicité de certains milieux financiers occidentaux cupides qui
servent de bouclier à leur pouvoir arbitraire et corrompu sont, sans
doute, parmi les causes majeures de la pauvreté qui frappe une grande
majorité de la population africaine. Cette pauvreté est encore plus
aiguë parmi les populations qui sont victimes des perpétuels conflits
armés ; conflits à facette tribale, mais en réalité orchestrés et
entretenus par certains groupes financiers cupides qui, de mèche avec
des fils corrompus d’Afrique, cherchent à avoir une mainmise sur les
richesses naturelles. Ces populations sont continuellement contraintes
de fuir leurs maisons et leurs terres, ne pouvant ainsi plus travailler
pour leur propre prise en charge et pour l’amélioration de leurs

organisations et pouvoirs occultes qui veulent avoir la mainmise sur la RD Congo et
ses richesses qu’elles tiennent à contrôler et exploiter à souhait. La plupart sont de
mèche avec des Congolais qui placent leurs intérêts au-dessus du bien de l’ensemble
de la population. Certains s’illustrent par leur cupidité et l’accaparement des
richesses forestières et minières au détriment des populations locales. Il y a de
sérieuses raisons pour douter de la sincérité de l’intention qu’ils affichent d’aider la
RD Congo. D’aucuns se demandent si l’on n’entretient pas des conflits et si l’on
n’oppose pas des groupes ethniques les uns aux autres pour que perdure
indéfiniment la présence en RD Congo de ces organisations et de ces pouvoirs
occultes (…) Ayant perdu le sens de l’État et de sa finalité, certains dirigeants ne se
soucient guère de la population. Ils ne se préoccupent que de leurs affaires et de
leurs propres intérêts pour lesquels le bien commun est sacrifié. En somme, nous
assistons à un renversement des priorités et des valeurs : les affaires privées ont pris
le dessus par rapport au bien de l’ensemble ».
33- Les problèmes actuels de l’Afrique ont été l’objet des réflexions de deux synodes
des Évêques sur l’Afrique : cf. : JEAN-PAUL II, Exhortation apostolique
postsynodale Ecclesia in Africa, Yaoundé, 14 septembre 1995 ; BENOÎT XVI,
Exhortation apostolique post-synodale Africa Munus, Ouidah, 19 novembre 2001.
- Intéressantes sont aussi ces analyses sur la situation socio-économique de
l’Afrique : R. N’GUETTIA KOUASSI, Les défis du développement de l’Afrique
contemporaine. Préface d’Edem Kodjo, Paris, l’Harmattan, 2012, 190 pp. ; A. O.
BARRY, Les racines du mal guinéen, Paris, Karthala, 2004, 136 pp. ; N. VAN DE
WALLE et T. A. JOHNSTON, T.A. Johnston, Improving aid to Africa, John Hokins
University Press, New York, 1996, 134 pp.

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