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L'Eglise et les migrations

De
224 pages
Le but de cet ouvrage est de faire revivre le souci pastoral des Eglises d’Europe et d’Amérique à l’époque de l’important exode du vieux Continent vers les deux Amériques à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. L’ouvrage évoque le cadre historique dans lequel s’est développé la préoccupation des Eglises et met en évidence les enjeux politiques, les blocages sociaux et culturels que les hommes d’Eglise et les communautés des pays d’émigration et d’immigration ont dû assumer et dépasser pour faire face à leur mission, sans renoncer pour autant à leurs appartenances identitaires, sociales et culturelles.
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Sous la direction

de

Antonio PEROTTI

L'ÉGLISE ET LES MIGRATIONS
UN PRÉCURSEUR GIOVANNI BATTISTA SCALABRINI

Publié avec le concours du Fonds d'Action

Sociale

ClEM! 46, rue de Montreuil 75011 Paris
L'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris L'Hannattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

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Éditions l'Harn1attan, 1997
ISBN: 2-7384-5411-9

TABLE DES MATIÈRES
Introduction
1. Dimension européenne 2. Ouverture sociale 3. Prise en compte des aspects culturels et politiques L'émigration au temps et dans la pensée de G. B. Scalabrini 7 12 15 17 27 27 33 52 60 67 73 83 87 93 104

1. L'émigration italienne de 1876 à 1905 2. L'Église face à l'émigration italienne Gusqu'à 1887) 3. L'émigration du diocèse de Plaisance 4. L'analyse scalabrinienne 5. Les conséquences sociales et religieuses de l'émigration 6. Le devoir de l'État 7. La mission de l'Église 8. Le maintien de "l'identité culturelle" 9. Une pastorale "spécifique" d'insertion 10. Pour tous les émigrés catholiques Des missionnaires pour les émigrés 1. Projet d'une congrégation religieuse pour les émigrés 2. La phase de préparation 3. L'approbation du Saint-Siège 4. La fondation de la Congrégation des missionnaires de saint Charles 5. Les deux premiers règlements 6. Le début des missions parmi les émigrés aux États-Unis 7. Les premières missions au Brésil 8. La lettre apostolique Quam Aerumnosa 9. Les premiers succès et les premières difficultés 10. Le développement de la Congrégation jusqu'à la mort du fondateur Il. La visite de Mgr. Scalabrini aux émigrés italiens des États-Unis et du Brésil 12. L'œuvre scalabrinienne aujourd'hui Des sœurs pour les émigrés 1. Scalabrini et Sainte Francesca Saverio Cabrini 2. Les premières sœurs missionnaires scalabriniennes

109 109 114 125 129 133 142 148 155 157 163 176 182 197 197 202

Migrations

et Changements

ABRÉVIATIONS
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Divers B onomelli de la Bibliothèque Ambrosiana Scalabrinienne de

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Générales de la Congrégation (ViaCalandrelli Il, Rome) Rome = Archives Plaisance de PropagandaFide,

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Collèges

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Lettres et décrets de la

ASV =Archives Secrètes du Vatican
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=Archives

historiques du CSER (Centro Studi Emigrazione Roma, ViaDandolq 58, Rome)

R=Rubrique

V=Volume

ClEMI - L'Harmattan

De la lutte contre les exploiteurs des paysans migrants à la prise en compte des liens entre religion, société, langue, culture et nation. Comment les églises d'Europe et des Amériques ont suivi ou accueilli le grand exode des populations rurales vers le nouveau continent, à la fin du XIX siècle. L' histoire d'un évêque italien quifut au centre des événements et des enjeux: Giovanni Battista Scalabrini.

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et Changements

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L'Église et les migrations:

Giovanni Battista Scalabrini

aux États-Unis, la ruée vers l'exploitation agricole par les grandes compagnies de colonisation en Amérique du Nord (États-Unis et Canada) et en Amérique du Sud (Brésil et Argentine), les crises agraires et industrielles en Europe, les conséquences des guerres d'indépendance, de colonisation politique et d'expansion des empires dans le vieux continent, les luttes sociales et la politique répressive des gouvernements, l'expansion du commerce international, le développement rapide des moyens de communication terrestre et maritime (navigation à vapeur) et les déséquilibres démographiques furent à l'origine de l'imposant exode de populations, de l'Europe vers les deux Amériques. Cet exode constitue un des phénomènes les plus marquants du vieux continent à la fin du XIxe siècle, touchant et unifiant tous les pays européens, du Bassin méditerranéen à la Mer Baltique, de l'Atlantique à l'Oural. Tous les grands ports étaient devenus, dans la deuxième moitié du XIxe siècle, le théâtre d'un flux cosmopolite de migrants. Provenant de tous les coins du continent, ils parcouraient des itinéraires imposés par des compagnies de navigation de toutes nationalités se livrant à une concurrence effrénée, et sous la pression d'un réseau d'agents recruteurs sans scrupules fourmillant sur le continent (ils étaient Il 000 en 1896, dans la seule Italie), et tirant de luxueux profits de ce trafic d'hommes. Cet exode a porté les empreintes du paysage culturel européen de l'époque, marqué par les nouveaux courants de pensée et par les nouveaux mouvements politiques et sociaux se référant au colonialisme et au nationalisme, au socialisme et à ses différentes expressions, à l'anarchisme, au syndicalisme ouvrier et au libéralisme, à la laïcité et au laïcisme, à la séparation entre l'Église et l'État, à la réduction du religieux à la sphère privée. De plus, il s'est produit en même temps que se développait en Europe - surtout sous le Pontificat de Léon XIII (1878-1903) -le catholicisme social, avec une floraison de mouvements et d'initiatives du laïcat catholique (voir les congrès d' œuvres sociales, ou les congrès catholiques en Allemagne, France, Belgique, Italie) animé par le souci de la promotion des classes sociales défavorisées. Cette floraison a été accompagnée en Italie par la naissance de plusieurs congrégations religieuses, dont plusieurs vont s' impliquer dans l'assistance aux émigrés italiens (tels les salésiens de
ClEMIL'Harmattan -

Introduction

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saint Jean"Bosco en Argentine, les sœurs de sainte Françoise Cabrini aux Etats-Unis et les sœurs Apôtres du Sacré Cœur). Les aspects économiques, sociaux et politiques de cet exode massif ont déj à fait l'objet de nombreuses et importantes recherches, des deux côtés de l'Atlantique. Moins connue, par contre, surtout du public francophone, est I'histoire de l'impact de cet exode sur l'ensemble des rapports entre le Vatican et les Églises particulières des pays d'émigration et d'immigration, sur les relations entre les évêques européens et les évêques d'Amérique, sur les nouvelles frontières ouvertes à l'action pastorale des Églises locales (Épiscopat, clergé, religieux, laïcat) et sur le rôle joué par G. B. Scalabrini dans ce domaine. Cet ouvrage est le résultat d'une longue recherche menée par Mario Francesconi dans de nombreuses archives de diocèses américains, ou de congrégations religieuses à Rome, les archives secrètes du Vatican ouvertes aux chercheurs depuis 1979 et de la Congrégation de "Propaganda Fide". Ces deux dernières archives conservent une riche information sur la question de l'immigration italienne aux États-Unis, sous le pontificat de Léon XIII. Les chapi tres de la recherche de Mario Francesconi que nous avons choisis mettent en lumière l'originalité de l'intervention de G. B. Scalabrini, les éléments spécifiques du contexte italien et américain (États- Unis et Brésil en particulier) et le profil des émigrés italiens de l'époque. L'originalité de son œuvre dans le contexte historique nous est livrée, surtout à travers la correspondance de l'évêque de Plaisance avec le Vatican, avec les congrégations romaines, les évêques des grandes villes américaines (New York, Chicago, Cleveland, Sao Paulo, Porto Alegre), avec les missionnaires qu'il avait envoyés en Amérique et aussi grâce à ses nombreuses publications sur les migrations. Il en ressort une figure d'évêque d'une grandeur insoupçonnée: remarquable à la fois par la globalité de son analyse; sa capacité à assumer la dimension européenne et internationale du phénomène migratoire; sa conception ecclésiologique ; son effort pour l'intégrer dans les réalités sociales, économiques et culturelles de l'époque, dans le but d'ouvrir le dialogue à tous les interlocuteurs concernés par la question, même ceux qui appartiennent à des philosophies ou à des religions différentes; son souci de donner au
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L'Église et les migrations: Giovanni Battista Scalabrini

phénomène migratoire un sens historique et d'en découvrir les enjeux pour la foi chrétienne des individus et l'avenir du catholicisme dans le nouveau monde; sa capacité à l'inscrire au niveau opérationnel, dans un réseau européen d'action et de protection sociale animé par le laïcat ; son intelligence dans l'effort pour mobiliser d'autres fondateurs de congrégations religieuses et les canaliser vers l'assistance aux émigrés. Une figure exceptionnelle d'évêque, surtout dans sa capacité à saisir les aspects anthropologiques et culturels des Églises locales et le long processus d' acculturation qu'implique toute transplantation d' hommes et de femmes de culture paysanne dans un contexte urbain et dans un environnement social, linguistique et religieux différent. G. B. Scalabrini et son œuvre font partie du paysage européen. L'évêque de Plaisance a intégré ce contexte dans le souci fondamental qui était le sien: l'amour de Dieu et la passion intense pour I'homme; il a su traduire cet amour et cette passion dans le langage culturel de son époque. Sa vocation à la solidarité avec les migrants fut la résultante d'une profonde sensibilité pastorale qui s'est exprimée, en même temps, dans un témoignage d'amour patriotique, un fait humaniste, une question morale et un engagement sociaP. Une démarche caractéristique de l'esprit de G. B. Scalabrini, ce fut de mener conjointement l'approche scientifique des phénomènes sociaux suggérée par la culture positiviste de son temps et la recherche opérationnelle traduite en réponses concrètes, structurées et institutionnalisées aux besoins mis en lumière par les enquêtes et les études. Cet esprit est la constante sous-jacente aux trois enquêtes statistiques et sociales que G. B. Scalabrini a organisées, à partir des réalités de son diocèse, sur les conditions des émigrés (1877 -1878), des sourds-muets (1878) et des repiqueuses et éplucheuses de riz (1903). Chacune de ces enquêtes est née d'un constat fait par l'évêque de Plaisance au cours de ses visites pastorales où il a constaté l'absence de 28000 diocésains partis vers l'étranger, la présence de quelques centaines de sourds-muets et le départ saisonnier de dizaines de milliers d'éplucheurs de riz (des femmes et des enfants pour la plupart) dans les rizières du Piémont et de la Lombardie.

3. C. Bello, "La pastorale dell'immigrazione nelle opere di Mons. Scalabrini e di Mons. Bonomelli", Studi Emigrazione, n° 9, juin 1967, pp. 286-292

CIEMI

- L'Harmattan

Introduction

Il

Chacune de ses recherches a débouché sur la fondation d'une œuvre visant à répondre à la globalité des besoins de protection sociale et économique, d'assistance morale et religieuse, de réforme législative soulevés par ces catégories particulières des "nouveaux pauvres" de son temps: l'institut pour l'instruction des sourds-muets (1879), la congrégation religieuse des missionnaires pour les émigrés (1887), la société laïque d'assistance pour l'émigration (1889) et l'œuvre pour les éplucheuses de riz (1903). C'est cette conjonction constante de la connaissance des phénomènes et de la volonté d' y donner des réponses concrètes et globales qui distingua G. B. Scalabrini de ceux qui, de son temps, menaient des enquêtes simplement pour ajouter un autre chapitre à 1a «sociologie chrétienne» ou pour produire du « beurre catholique »\comme le remarquait avec ironie l'évêque de Plaisance se référant à certains prêtres qui passaient leur temps uniquement à organiser des «fromageries sociales» !
L'approche que G. B. Scalabrini a eu du phénomène de l'exode des paysans analphabètes en Amérique ne peut être comprise sans tenir compte de la connaissance qui transparaît dans ses écrits de l'actualité internationale et du débat social et politique national; de sa prise de conscience en faveur de l'abandon de la colonisation politique et de la culture nationaliste qui l'inspirait, à une époque où le "philocolonialisme" n'épargnait pas de nombreux groupes catholiques de la Péninsule; de la connaissance acquise de la législation comparée des lois et de la réglementation sur les migrations en vigueur dans les États européens et en Amérique; de sa connaissance des conditions de vie et de travail des classes ouvrières, du socialisme italien et européen et de son adhésion à plusieurs postulats du socialisme contemporain. L'évêque de Plaisance estimait que ces postulats faisaient partie des droits de l'homme, tels que la limitation de lajournée de travail, le salaire minimum fixé par la loi, le droit au travail, le droit de grève, les lois sur les prod 'hommes et la retraite, la protection du travail des femmes et des enfants, l' hygiène sur les lieux de travaiP. La vague socialiste de la fin du

4. F. Molinari, Il movimento cattolico a Piacenza sotto il vescovo Scalabrini
5. (1876-1905), in : F. Molinari, Tre vescovi piacentini (1876-1961), Plaisance: Biblioteca storica piacentina, XXXVII, 1977, p. 34. G. B.Scalabrini, IIsocialismoel'azionedelclero, Plaisance :Ed.G.Tedeschi, 1899.

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L'Église et les migrations:

Giovanni Battista Scalabrini

XIxe siècle était pour G. B. Scalabrini« un avertissement étéfolie de négliger»6.

qu'il eût

G. B. Scalabrini avait même pressenti que, dans un avenir proche, les catholiques auraient eu à se poser la question des rapports entre corporatisme et syndicalisme, en dépassant le premier au profit du second. C'est surtout dans la mise en œuvre de ses intuitions que nous retrou vons la dimension européenne et la qualité d'ou verture sociale et culturelle de son action.

1. Dimension européenne
En 1887-1888, à l'époque de la fondation de son œuvre pour les migrants à Plaisance, G. B. Scalabrini est déjà en relation avec les plus importantes institutions et associations cléricales et laïques qui s'intéressaient en Allemagne et en Belgique à l'assistance et au soutien des migrants. Il est surtout en rapport avec le parlementaire allemand, Peter Paul Cahensly - pionnier de l'organisation catholique en faveur des émigrés allenlands - à l'occasion du congrès catholique à Bamberg en 1868 ; fondateur de l'association Saint-Raphaël, Cahensly devint promoteur d'un important réseau européen de cette association en Belgique (1888), en Autriche (1889), en Espagne et en France (1899)7. Il avait rencontré, dans les mêmes années, l'évêque de Münster qui, pendant son épiscopat, avait envoyé en Amérique 92 prêtres de son diocèse pour exercer un travail pastoral auprès de leurs compatriotes 8. Dès 1887, année de la fondation de son institut missionnaire, G. B. Scalabrini était en rapport avec l'Institut catholique de Louvain et avec le Collège américain -lié à cette Université - fondé en 1857 explicitement pour l'évangélisation des communautés émigrées catholiques aux États-Unis.

6.

Ibid., p. 7. di massa, Studi Emigrazione, n° 11-12, février-juin 1968, pp. 3-511 (cf. pp. 79-95). G. B. Scalabrini, "Lemigrazione degli operai italiani", in : A. Perotti, La società italiana di fronte aile prime migrazioni di massa, op. cit., pp. 291-302 (cf. p. 299).

7. A. Perotti, La società italiana di fronte aile prime migrazioni
8.

ClEMI

-L'Harmattan

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Introduction

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De 1857 à 1898, le Collège américain accueillit 827 séminaristes (originaires de Belgique: 140, d'Allemagne, des Pays-Bas et de la Lorraine) envoyés ensuite aux Amériques. Parmi eux, 18 devinrent évêques dont certains, comme Mgr. John L. Spalding, évêque de Péoria (Illinois), s'impliquèrent activement dans la question de l' immigration européenne aux États-Unis. Ajuste titre, le Collège américain était considéré à l'époque comme «une pépinière de prêtres et d'évêques, une des forces du catholicisme aux États- Unis »9. Mgr. Charles Cartuyvels, vice-recteur en 1887 de l'Université catholique de Lou vain, connaissai t l'intérêt et l' œu vre de G. B. Scalabrini, qu'il présentait comme « l'apôtre des migrants» ; il cita des extraits de son premier ouvrage sur l'émigration dans sa conférence sur L'émigration belge enAmérique, au Congrès des œuvres sociales à Liège (5-7 septembre 1887)10.Fin 1887 et début 1888, G. B. Scalabrini avait soumis aux évêques du Grand Duché du Luxembourg et de Namur, un projet concernant l'ouverture à Clairefontaine, à la frontière belgo-Iuxembourgeoise, d'un séminaire international dépendant de l' œuvre fondée à Plaisance, pour la préparation de prêtres en vue de «l'évangélisation des émigrés européens ». Le projet fut confié au chanoine Dominique Hengesh, professeur à l'époque au séminaire du Luxembourg, qui reçut plusieurs fois à Luxembourg la visite de missionnaires scalabriniens représentant l'évêque de Plaisance. En 1888, le séminaire, ouvert provisoirement pour accueillir les premiers candidats, sera vi te fermé en raison d'une part, de la proximité avec le séminaire américain de Louvain, récemment agrandi, et de la préférence manifestée par P. P. Cahensly pour l'ouverture d'un tel séminaire en Allemagne; d'autre part, à cause de la distance qui aurait empêché l'évêque de Plaisance de suivre convenablement l'initiative et du manque de moyens financiers pour la soutenir. G. B. Scalabrini avait aussi informé de ce projet le nonce apostolique de Bruxelles et le roi de Belgique!!.

9.

C. Cartuyvels, "Discours sur l'émigration belge en Amérique (prononcé au congrès des œuvres sociales à Liège, 5-7 septembre 1881", in : Oeuvres oratoires de Mgr. Cartuyvels, p. 103, réédité par L. Bordin, in : "Évangélisation des émigrants européens", n° 2, Bruxelles: ClEM, 22 août 1987. 10. Ibid. 11. L. Bordin, "Évangélisation des émigrants européens", n° 3, Bruxelles: ClEM, 20 octobre 1987, pp. 3-25.

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L'Église et les migrations:

Giovanni Battista Scalabrini

L' œuvre sera reprise en 1889 par le fondateur des Prêtres du SacréCœur, le père Jean- Léon Déhon, qui rendra visite à Mgr. Scalabrini en décembre 1890. Il lui exprima sa volonté d'ouvrir sa congrégation aux migrants en provenance des pays de l'Europe du Nord. De fait, à la fin du XIxe siècle, les prêtres du Sacré-Cœur vont ouvrir plusieurs missions pour les émigrés aux Pays-Bas, en Belgique et accompagner jusqu'en 1958 les émigrés luxembourgeois de Paris. L'approche européenne du phénomène migratoire sera mise en évidence encore plus par le soutien et l'encouragement de G. B. Scalabrini à l'organisation d'une ligue internationale européenne pour la protection des migrants, proposée par la Conférence internationale des associations de Saint-Raphaël, à Lucerne (Suisse) les 9-10 décembre 1890, et dont Scalabrini fut un des promoteurs. A la conférence étaient représentés l'Allemagne, l'Italie, la France, la Suisse, le Luxembourg, les États-Unis et le Canada. Sa vision internationale du phénomène sera parachevée après ses deux importantes et exténuantes visites à ses missionnaires et aux communautés italiennes et polonaises aux États-Unis (aoûtnovembre 1901) et au Brésil Guillet-novembre 1904). Le 22 juillet 1904, dans une lettre adressée au pape Pie X, G. B. Scalabrini propose, pour la première fois, la création d'une congrégation romaine ou commission "Pro emigratis catholicis" qui, à l'instar de la Congrégation de "Propaganda Fide", se serait occupée de tous les émigrés catholiques dans le monde. Sous-jacente à cette proposition, il y avait une de ses idées-clés: que l'avenir de l'Église se jouerait plus sur le terrain de la mobilité humaine que sur les frontières missionnaires de la propagation de la foi 12. Le 5 mars 1905, G. B. Scalabrini envoya au cardinal secrétaire d'État un mémoire détaillé présentant le projet de la nouvelle congrégation romaine "Pro emigratis catholicis", en expliquant la gravité et l'urgence du problème, ainsi que le rôle de la nouvelle congrégation. L'idée de la création à Rome d'une congrégation ou commission pour tous les émigrés catholiques obsédait l'esprit de G. B. Scalabrini les dernières semaines de sa vie. Pour accélérer la réalisation de ce

12. M. Francesconi, Giovanni Battista Scalabrini, vescovo di Plaisance e degli emigrati, op. cit., p. 978.

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Introduction

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projet et aider le Saint-Siège à le réaliser rapidement, G. B. Scalabrini, 15 jours avant sa mort, proposa dans une lettre du 17 mai 1905 adressée au cardinal secrétaire d'État, Merry deI Val, d' invi ter à Rome trois de ses missionnaires (deux en provenance de l'Amérique du Nord et un du Brésil) pour leur confier la tâche de préparer le démarrage du projet, profitant ainsi de leur expérience et des études déjà réalisées. Son institut religieux n'ayant pas de siège à Rome, G. B. Scalabrini avait même proposé, pour facili ter la tâche, que dans le cadre de la nouvelle répartition des paroisses, le SaintSiège puisse confier à ces trois missionnaires une église à Rome, avec un petit local annexe qui aurait servi de pied à terre pour le démarrage du projet13. L'évêque de Plaisance mourut le 1er juin 1905. Comme s'il pressentait sa fin, il avait voulu laisser ce projet en guise de testament. Il s'agissait de« quelques considérations et propositions concernant les conditions présentes et futures du catholicisme dans les deuxAmériques. Remarques et propositions - soulignait G. B. Scalabrini dans le préambule du mémorial qui sont lefruit de longues études poursuivies sur le terrain et encore plus de l'expérience de missionnaires et d'évêques qui ont consacré toute leur vie à la diffusion de la religion dans ces

régions

»14.

Il faudra attendre la réforme de la Çurie romaine à la

suite du Concile Vatican II pour que l'idée de Scalabrini devienne réalité avec la création, à Rome, du Conseil pontifical pour la pastorale des migrations (1970).

2. Ouverture sociale
Un de ses mérites est d'avoir perçu le phénomène migratoire de la fin du XIxe siècle comme faisant partie intégrante, au niveau international, de ce que l'on appelait à l'époque, la "question sociale" ou la "question ouvrière" : l'amélioration de la condition des grandes masses populaires.
13. M. Francesconi, "Un progetto di Mons. Scalabrini per l'assistenza religiosa agli emigrati di tutte le nazionalità", Studi Emigrazione, n° 25-26, mars-juin 1972, pp. 185-203 (cf. p. 203). 14. M. Francesconi, "Un progetto di Mons. Scalabrini per l'assistenza religiosa agli emigrati di tutte le nazionalità", op. cit., p. 191.

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Giovanni Battista Scalabrini

Dès son premier écrit sur l'émigration italienne en Amérique (1887), G. B. Scalabrini reprenait, en la faisant sienne, la pensée du cardinal J31mesGibbons, archevêque de Baltimore, qu'il rencontrera aux Etats-Unis en 1901 : «Les grandes questions de l'avenir ne sont pas les questions de guerre, de commerce ou definance, mais les questions sociales, les questions qui touchent à l' amélioration de la condition des grandes masses populaires, et spécialement des classes ouvrières. Il est donc d'une importance capitale que l'Église soit trouvée toujours et fermement rangée du côté de l' humanité, de lajustice envers les multitudes qui composent le corps de la famille humaine »15. Dans son ouvrage sur Le socialisme et l'action du clergé, il invitait ses prêtres« à promouvoir et favoriser les coopératives agricoles de production et de consommation et à encourager les personnes honnêtes et intelligentes à s'y engager, parce que, comme le soulignait l'évêque de Mainz, Mgr. von Wilhlem Kettler, promoteur du mouvement coopératif, autrefois ils [les bienfaiteurs] dotaient l'Église de couvents et d'institutions publiques de charité, tandis qu' aujourd' hui, ils entreprendraient une œuvre plus agréable à Dieu, en favorisant le développement d'associations et de coopératives pour améliorer les conditions des ouvriers ». « Là où il y a le peuple qui travaille et qui souffre, là il Y al' Ég lise» répétait fréquemment l'évêque de Plaisance, lors de ses nombreuses conférences sur le thème de l'émigration, dans les années 1891-1892. Il avait fait de la lutte contre les exploiteurs des migrants un des objectifs principaux de son action, appelant à «une guerre implacable contre les marchands de chair humaine» et contre l' exploitation de ce nouveau marché d'esclaves. Si Léon XUI avait ordonné en son temps une collecte internationale contre la "traite des noirs", s'interrogeait Scalabrini, pourquoi Pie X ne pourrait-il, à son tour, instituer une collecte pour éliminer cette "traite des blancs" ?16 Évêque d'un grand diocèse à forte concentration de population rurale, G. B. Scalabrini avait connu de près, lors de ses visites pas-

15. G. B. Scalabrini, L:emigrazione italiana in America, Plaisance, 1887, in :A. Perotti, La società italiana di fronte aile prime emigrazioni di massa, op. cit., pp. 228-229. 16. Memoriale di Mons. Scalabrini sulla Congregazione 0 Commissione "Pro emigratis catholicis", in : M. Francesconi, Un progetto di Mons. Scalabrini per l'assistenza religiosa agli emigrati di tutte le nazionalità, op. cit., p. 202.

ClEMI - L'Harmattan

Introduction

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torales, la condition précaire des paysans. Conscient que les prêtres de son diocèse n'auraient pas pu assurer leur rôle, sans connaître les problèmes et les intérêts des paysans, il avait même institué l'enseignement agricole dans le "curriculum" de formation du séminaire diocésain et mis sur pied des conférences sur l'agriculture dans diverses paroisses, afin d'apprendre aux prêtres et aux paysans les nouvelles techniques, telles que la «fertilisation artificielle des sols, la culture intensive, la rotation plus opportune des semailles, les remèdes contre le phylloxéra et l'épizootie» 17.

3. Prise en compte des aspects culturels et politiques
G. B. Scalabrini ne s'est pas contenté de prendre en compte les aspects sociaux du phénomène migratoire. Il en a saisi également les aspects culturels et l'impact sur les populations paysannes. Chez le paysan, écrivait-il, «le concept de religion est inséparablement lié à celui de temple et de prêtre. Où disparaît toute trace visible d'une structure religieuse, il oublie peu à peu ses devoirs envers Dieu, et la vie chrétienne dans son esprit languit et disparaît»18. L'évêque de Plaisance ne nous a pas laissé une analyse de la religiosité populaire; il en avait pourtant saisi la caractéristique: la loi de la globalité. Par rapport à la culture cultivée ou savante, la culture populaire est marquée par la globalité. La culture savante tend à distinguer les niveaux, tandis que dans la culture populaire, les différents niveaux coexistent toujours. Conséquence logique de cette analyse: la grande importance accordée par G. B. Scalabrini à l'apprentissage de la langue du nouveau pays d'immigration et du pays d'origine. «La langue, répétait-il, est un moyen mystérieux, un moyen incontournable de sauvegarde de la foi : il n'est pas facile 4e le démontrer, mais c'est un fait ». Dans l'assistance pastorale aux émigrés, il attachait aussi beaucoup d'importance à la catéchèse et à l'instruction en général. Il est significatif que l'évêque de Plaisance, avant même d'être "l'apôtre des émigrés", ait été en Italie l'apôtre de l'instruction religieuse. C'est à lui que l'Italie doit le premier congrès catéché-

17. G. B. Scalabrini, /I socialismo e l'azione del clero, op. cit. 18. G. B. Scalabrini, L'emigrazione italiana in America, in : A. Perotti, La società italiana di fronte aile prime migrazioni di massa, op. cit., p. 225.

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tique national en 1889, la première revue catéchétique (1876) et le premier catéchisme illustré pour les enfants des écoles maternelles (1875). Du point de vue pédagogique, son ouvrage sur le catéchisme catholique de 1877 est encore aujourd 'hui considéré comme une des meilleures publications de l' époque19. En raison de son intérêt pour l'instruction religieuse, en 1877 Pie X présenta G. B. Scalabrini comme "l'apôtre du catéchisme" et en 1883 Léon XIII définit Plaisance comme "la ville du catéchisme". G. B. Scalabrini a saisi le profond décalage entre la culture des migrants italiens pour la plupart issus des campagnes, et la culture officielle du nouvel État italien. Il a pressenti l'incapacité de la culture officielle, laïque, urbaine, bourgeoise, qui n'avait jamais participé aux formes d'organisation propres à la culture rurale, à interpréter et exprimer un peuple de paysans religieux. Il a perçu la responsabilité historique de cette culture bourgeoise et urbaine dans l'isolement de ces émigrés, obligés d'affronter seuls, avec leur propre culture populaire, le choc des cultures américaines. En effet, cette culture laïque imprégnait non seulement les nouvelles classes politiques en Italie, mais aussi les couches intellectuelles (professionnels et journalistes) qui précédèrent ces émigrés en Amérique dans la période du Risorgimento, ainsi que les représentants de la nouvelle administration diplomatique et consulaire qui venait de se constituer à l'étranger: «Ces classes n'avaient ni la connaissance ni l'intérêt des problèmes du monde rural. Au contraire, elles étaient persuadées que pour accéder à la démocratie, à la liberté et à la culture, ce monde devait renoncer à sa propre originalité»20. Au fond, cet écart culturel fut bien la raison principale du rejet par le gouvernement italien de l'époque (1887), de la proposition de Mgr. Scalabrini suggérant de pallier aux besoins d'alphabétisation des émigrés italiens (d'après les statistiques, environ 70 % d'entre eux étaient analphabètes), en exemptant les séminaristes du service militaire (alors de trois ans) ou en le réduisant, en contrepartie d'un

19. En 1956, Mgr.Kelley,évêque de Boyse (États-Unis) traduira en anglais pour les catéchistes américains les règles didactiques catéchétiques que G. B. Scalabrini proposa dans sa première publication sur la catéchèse en 1877 : /I catechismo cattolico. Considerazioni di Mons. G. B. Scalabrini, vescovo di Plaisance, Plaisance: Ed. G. Tedeschi, 1877. 20. G. Dore, La democrazia italiana e l'emigrazione in America, Brescia: Ed. Morcelliana, , 1904, p. 29.

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service civil gratuit de cinq ans dans l'enseignement primaire qu'ils auraient dispensé aux émigrés italiens, en Amérique. Le gouvernement rejeta la proposition, par myopie idéologique: «Il n'était pas convenable pour un citoyen italien de se présenter à l'étranger essentiellement comme sujet religieux et clérical »21. Ce qui n'empêcha pas Mgr. Scalabrini de demander à ses missionnaires de créer une école à côté des églises qu'ils ouvriraient en Amérique. Ces missionnaires n'auraient pas eu, en effet, à se soucier seulement de la piété populaire, mais aussi de« l'enseignement de la langue, des mathématiques, de l' histoire de la patrie », afin de «promouvoir le bien-être moral, civique et économique des migrants. Ce qui impliquait l'engagement à transformer l'analphabète, même ouvrier,fermierou maçon, en un citoyen: ce qui ne s'était pas produit dans leurs propres villages d'origine» 22. Les chapitres de l'ouvrage de Mario Francesconi retenus pour l'édition française, ont été choisis parce que, tout en étant limités au contexte italien, ils apportent des éclairages importants sur la problématique générale posée à la hiérarchie américaine par l' implantation rapide et très concentrée géographiquement de quelques millions d'immigrés de tradition catholique, que ce soit dans une société (les États-Unis) à dominante protestante, prévenue contre les influences étrangères, et dont la conscience nationale était encore en pleine formation, au lendemain de la guerre de Sécession (1860-1865), ou dans une société (l'Amérique du Sud) à dominante catholique, mais très pauvre en clergé, en structures religieuses et surtout éducatives, et traversée par un esprit nationaliste, héritage de l'ancienne colonisation. L'état d'animosité et de rébellion visà-vis de tout ce qui était ressenti comme européen, remarque G. B. Scalabrini, avait une incidence sur la religion, parce que dans l'opinion de la majorité en Amérique du Sud, le clergé était assimilé

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et souvent il était de fait lié - au pouvoir politique.

L'immigration massive en provenance d'Italie se développait, en effet, à une époque où la hiérarchie catholique des États- Unis était préoccupée de témoigner sa loyauté à la nation naissante et aux principes de la nouvelle démocratie américaine; une loyauté

21.

Ibid.,

pp. 26-27. in : Scalabrini 1989. tra vecchio e nuovo mondo, Rome: Centro Studi

22. G. De Rosa, Emigrazione,

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non encore totalement acquise par le milieu protestant, largement majoritaire, qui voyait dans l'introduction importante d'immigrés catholiques en provenance du Sud européen une sorte de menace pour la cohésion nationale23. De fait, les statistiques pouvaient alimenter ces peurs. Lors du recensement de 1790, on dénombrait aux États-Unis 4 millions d'individus dont 700 000 esclaves noirs. Sur cette population, on recensait 60,9 % d'Anglais (protestants), 9,7 % d'Irlandais (presbytériens d'Ulster), 8,8 % d'Allemands et 8,3 % d'Écossais. C'est à partir de 1820 que l'émigration vers les États- Unis se fit massive: de 1820 à 1860 environ 5 millions d'immigrants dont un bon nombre d'Irlandais catholiques après 1845; de 1860à 1890,13,5 millions d'immigrants dont nombreux étaient originaires d'Europe méridionale (surtout Italiens) et d'Europe centrale et orientale (Allemands, Juifs, Slaves). Entre 1880 et 1900, les catholiques, grâce surtout à l'immigration, passaient de 6 259 000 (14,4 %) à 12041 000 (18 %). La peur des Églises protestantes vis-à- vis de l'immigration comme instrument de diffusion du catholicisme aux États- Unis était aussi probablement alimentée à l'époque par le contexte des rapports entre le Vatican et les Églises locales. Jusqu'en 1909, les États-Unis furent, en effet, considérés par le Vatican comme territoire de mission, à l'instar de l'Afrique et de l'Asie et, comme tel, sous lajuridiction de la Congrégation de "PropagandaFide". Toute décision concernant la vie de l'Église aux Etats- Unis - et l'action pastorale parmi les immigrés ne faisait pas exception - était de la compétence de cette congrégation24. Ces aspects politiques d'outre-Atlantique étaient rendus encore plus complexes par la situation en Italie après 1870, à cause de la rupture des rapports entre le nouveau pouvoir politique de l'Italie unifiée et le Vatican (occupation de Rome; fin du pouvoir temporel de l'Église; laïcisation de l'enseignement public; non-reconnaissance

23; S. Di Giovanni, "Michaele Augustine Corrigan and the italian immigrants: The relationship between the church and the italians in the archidiocese of New-York, 1885-1902", in : L. F: Tomasi (edited by), Italian Americans. New perspectives in Italian immigration and ethnicity, New York: Center for Migrations Studies, ouvrage édité par G. Rosoli, Scalabrini, tra 1985, pp. 302-319 ; cf. aussi l'excellent vecchio e nuovo mondo, Rome: Centro Studi Emigrazione, 1989. 24. S. Di Giovanni, op. cit., p. 306

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diplomatique par le Saint-Siège du nouveau gouvernement italien et consigne du Vatican aux catholiques italiens de déserter les consultations électorales). L'important pour G. B. Scalabrini, ce n'était pas la perte des privilèges et du pouvoir temporel de l'Église, mais qu'elle marche «au pas de l'histoire» et que, pour préparer l'avenir, elle choisisse une stratégie de perspective plutôt qu'une tactique de défense. Sa préoccupation première, sous-jacente à la polémique avec les catholiques intransigeants de l'époque, c'était la construction de l'Église qu'il estimait menacée par l'intolérance de ceux qui étaient appelés à la réaliser. L'absentéisme des catholiques dans la vie poli tique inquiétai t fortement G. B. Scalabrini, parce qu'ils contribuaient ainsi à désagréger le terrain culturel de la foi. L'abstention des catholiques italiens de la vie publique et l'orientation intégriste qui se manifestait en son sein ont pesé lourdement sur l'intuition pastorale scalabrinienne qui impliquait une perspective politico-religieuse différente de celle de son temps. Au nom de la mission chrétienne vis-à-vis des frères migrants, Mgr. Scalabrini invitait avec force le mouvement catholique italien à abandonner son opposition de principe aux initiatives de solidarité communautaire. Le manque de conscience nationale (l'unité italienne ne date que de 1870 et elle fut surtout l' œuvre des classes bourgeoises du Nord) et la méfiance vis-à-vis du nou vel État d'une fraction importante du monde catholique d'orientation "pure et dure" constitueront un important obstacle à l'action de Mgr. Scalabrini en faveur de l'émigration, autant en Italie qu'en Amérique. Un obstacle d'abord en Italie, en limitant l'activité laïque de son œuvre à des fonctions complémentaires visant à lever toute équivoque laïque qui - dans la situation complexe - aurait pu paraître comme une contamination des objectifs spirituels et politiques25. Il en résulta un plan ecclésiastique rigide. Certes, cet état de fait a offert la pleine Iiberté à l'action religieuse des missionnaires, en leur garantissant la dépendance de l'autorité religieuse, mais il a largement mortifié l'apport du laïcat, en rétrécissant les horizons de l'approche globale de G. B. Scalabrini. Le conflit entre l'Église

25. C. Bello, La pastorale dell'emigrazione di Mons. Bonomelli, op. cit.

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et l'État italien (la fameuse «questione romana») devait se révéler lourd de conséquences pour l' œuvre scalabrinienne qui visait à lier étroitement le concept de "patrie" et celui de "religion". Ce n'est donc pas sans raison profondément pastorale que Mgr. Scalabrini a été en Italie parmi les partisans les plus convaincus et les plus fervents de la conciliation entre le Saint-Siège et Rome26. Ainsi, G. B. Scalabrini s'opposa aux ultramontains et aux légitimistes français soutenus par le Journal de Rome, et prit ses distan ces avec certains évêques de France, pourtant de ses amis et correspondants assidus, tell' évêque de Nancy, Mgr. Charles François Turinaz. Et lorsque le cardinal Jean-Baptiste Pitra, bénédictin de Solesmes et porte-parole à Rome des ultramontains et des légitimistes, publia dans le Journal de Rome en juin 1885, une lettre critiquant le pape Léon XIII pour sa politique italienne trop conciliatrice par rapport à la solution du conflit entre l'Église et l'État, G. B. Scalabrini réagit immédiatement en faveur de Léon XIII. Le 5 octobre 1885, l'évêque de Plaisance publia une lettre pastorale consacrée à un commentaire critique de la lettre du cardinal Pitra. Cette note pastorale connut une large diffusion en Italie (quatre éditions) et souleva un grand intérêt à Paris où elle fut traduite en français en 188527. Les répercussions de ce conflit s'étendirent aux émigrés italiens en Amérique. Nous avons déjà fait référence au refus du gouvernement italien de la proposition de Scalabrini de convertir le service militaire des séminaristes en service civil pour l'enseignement des émigrés expatriés en Amérique. Mais les conséquences négatives ne s'arrêtèrent pas là. Le conflit constitua, en effet, un handicap important au développement d'un esprit de cohésion et de mobilisation sociale et culturelle de la communauté italienne à l'étranger. Contrairement aux Irlandais, aux Polonais et aux Allemands, animés par de vigoureux sentiments nationaux, les Italiens, remarquait G. B. Scalabrini, avaient quitté l'Italie sans conscience nationale, mais porteurs d'une forte identité villageoise et régionale.

26. C. Bellà, "Scalabrini, Bonomelli e l'emigrazione italiana", Studi Emigrazione, n° 37, mars 1975, pp. 3-44. Cf. aussi G. Rosoli, "Scalabrini e Bonomelli : due pastori degli emigrati", et L. pe Rosa, "Stato e Chiesa nell'assistenza agli emigrati italiani : l'opera di Scalabrini", in : G. Rosoli, Scalabrini tra vecchio e nuovo mondo, op. cit., pp. 537-562 et pp. 237-252. 27. M. Francesconi, Giovanni Battista Scalabrini, op. cit., p.588.

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