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L'Égypte et ses provinces perdues

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350 pages

A l’heure où les pays que j’ai visités, où j’ai commandé, passent à des mains spoliatrices, je crois qu’il serait peut-être intéressant pour le lecteur de savoir comment ces régions sauvages virent pour la première fois se lever chez elles le soleil de la civilisation ; comment elles entrèrent dans le patrimoine de l’Égypte.

Officier de l’armée égyptienne depuis 1870, j’avais été désigné par Ismaïl pacha Khédive, en 1874, comme chef d’état-major du général Gordon, nommé gouverneur général des provinces du Soudan sur les insistances de Nubar pacha, l’âme damnée, jusqu’à il y a peu, des Anglais ; Gordon avait alors le grade de lieutenant-colonel du génie dans l’armée britannique.

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Charles Chaillé-Long
L'Égypte et ses provinces perdues
A Monsieur GAVILLOT DÉPUTÉ DE LA NATION FRANÇAISE DIRECTEUR-PROPRIÉTAIRE DU JOURNALle Sphinx Hommage de profonde reconnaissance pour les notes p récieuses qu’il a données à l’auteur de ce livre et pour la vaillante hospitalité de son journal où parut, sous les yeux des occupants anglais, ce bilan véritable de l’occupation anglaise. Colonel CHAILLÉ-LONG BEY.
AVANT-PROPOS
Plus de quinze années se sont écoulées depuis la publication de cet ouvrage :l’Afrique centrale —Expéditions au lac Victoria Nyanza et au Makraka-Ni am-Niam, contrées annexées à l’Egypte par suite des expéditions accom plies par l’auteur en sa qualité d’officier supérieur dans l’armée égyptienne, chef d’état-major du général Gordon pacha, gouverneur général des provinces équatoriales de l’Égypte. Les événements qui, depuis cette époque, se sont dé roulés au Soudan et en Égypte ne sont que les conséquences des faiblesses qui déb utèrent par la nomination de Gordon au poste de gouverneur général des provinces soudaniennes. L’insurrection du Mahdi, la prise d’Obéid, le désas tre de Hicks, la révolte d’Arabi, l’occupation anglaise de l’Égypte, le retour dramatique de Gordon au Soudan, la prise de Khartoum, le protectorat de Zanzibar et cette burle sque expédition pour secourir un pacha égyptien ne sont aussi que des incidents de c es faiblesses inconscientes, plus terribles qu’un drame, qu’éclaire de ses lueurs lugubres l’incendie d’Alexandrie. Pour ceux qui ont suivi de près la marche de ces év énements, ils ne peuvent avoir aucun doute qu’ils ont été préparés de longue main par la Grande-Bretagne dans le but d’en profiter pour se tailler un empire anglo-afric ain. Depuis longtemps l’auteur avait prévu ce qui se passe aujourd’hui et il en avait pa rlé sans ménagements ; mais c’était parler dans le désert. Il signalait les convoitises anglaises dans un article paru dans le numéro du 15 mars 1887 de laNouvelle Revue,« Stanley et Emin pacha », au intitulé moment même où se préparait cette fameuse expéditio n de sauvetage ; voici en quels termes il concluait :
Pour nous, à l’encontre de ce que pensent beaucoup de gens mieux intentionnés que bien informés, nous pensons qu’Emin pacha ne court aucun danger et que Stanley a un but caché qui n’apparaîtra au grand jour que lorsqu’il sera trop tard pour y faire opposition. L’expédition cache, sous l’apparence méritoire d’un secours à porter à un Européen en détresse, un dessein politique conçu depuis longtemps. Elle est le premier pas en avant vers là constitution d’un empire africain anglais : A bon entendeur salut !
Lorsque le reporter-voyageur arrivait au Caire, en 1887, le journal leBosphore Égyptienune lettre que le colonel Chaillé-Long avai t adressée à la Société publia Khédiviale de géographie pour l’information de Son Altesse le Khédive. En voici des extraits :
La série des vols de territoires égyptiens faits depuis 1882 doit mettre les habitants de l’Égypte en garde contre les agissements de cette prétendue expédition au secours d’Emin qui, d’après les dernières nouvelles, est en parfaite santé et hors de tout danger ; j’écris pour attirer l’attention de Votre Altesse et celle de la Société de géographie du Caire sur le fait que l’expédition de Stanley ne peut avoir d’autre but que d’enlever à l’Égypte les provinces de l’Équateur et le bassin du Haut-Nil que j’ai annexés moi-même à l’Égypte en scellant cette annexion de mon sang. Je proteste donc au nom de l’Égypte contre ce rapt à l’état d’embryon mais bien prémédité.
Le lecteur voudra bien remarquer que cette note portait la date de 1887. Le reporter anglo-américain Stanley, interviewé au sujet de ladite protestation, niait avec une indignation feinte. Depuis lors Stanley avoue, dans son dernier livre, avec une effronterie caractéristique, qu’il fut en effet por teur, à l’adresse d’Emin de plusieurs
propositionscachetées à Londres et ailleurs, toutes faites dans l’unique but d’enlever à l’Égypte ces provinces depuis longtemps convoitées. Les premiers chapitres de ce volume rappellent les expéditions antérieures accomplies en Afrique centrale pour faire mieux ressortir les sacrifices et périls qu’ont éprouvés ceux qui ont soumis ces contrées à l’autorité égyptienne. L’auteur fait ensuite le récit de la dernière expéd ition du Khédive Ismaïl en 1875 et 1876 et dont le commandement lui fut confié conjointement avec son ami le regretté Mac Killop pacha, expédition qui devait étendre les dom aines égyptiens sur la côte orientale de l’Afrique et, à partir de la rivière de Juba, su r la mer des Indes, ouvrir une route équatoriale jusqu’aux Grands-Lacs. De cette expédition, rien ou presque rien n’a été dit jusqu’ici et ceci pour obéir à la raison d’État, ob ligée de se plier devant les menaces anglaises qui exigeaient le lâcher-prise de la côte au nom de S.M. le Sultan de Zanzibar, sans doute pour être moins embarrassé pour constituer plus tard ce protectorat qui était le mobile de l’ingérence anglaise contre les légitimes ambitions du Khédive d’Égypte. Quelques chapitres sont consacrés ensuite aux Lotop hages, aux Pygmées, aux sources du Nil, au général Gordon pacha, à Stanley et à Emin pacha, afin de faire mieux apprécier cette récente entreprise anglaise cachée sous une apparence humanitaire. Dans un volume intitulé :The Three Prophets :Gordon, El-Mahdi and Arabi pacha, 1 publié à New-York en 1884 , l’auteur a raconté les événements d’Égypte depuis la chute d’Ismaïl jusqu’à l’intrusion anglaise. Le bombardement d’Alexandrie et l’incendie de de la ville y sont décritsin extenso,mais il croit utile d’y revenir dans un chapitre spécial pour rectifier quelques récits inexacts publiés récemment par un écrivain anglais au sujet du bombardement, pour accentuer le fait que le sauveta ge de la ville d’Alexandrie fut dû, non pas aux Anglais et aux Allemands, comme on a vo ulu le faire croire, mais bien aux marins américains que l’auteur, alors gérant provisoire du consulat des États-Unis, a pu, sur sa demande, auprès de l’amiral américain, faire débarquer ; en réoccupant le premier son consulat, il a procédé à l’extinction de l’incendie et rétabli l’ordre vingt-quatre heures avant l’occupation de toute autre force, soit anglaise, soit allemande. Ce récit est du reste bien à sa place dans ce volume, car, comme on le sait d’ailleurs, le bombardement faisait partie du programme qui débuta par les massacres du 11 juin et finit par l’occupation. Les Provinces perdues, volées à l’Égypte, peuvent et doivent être reprises ; l’Égypte, pour des raisons capitales, ne peut pas les abandonner, car ni l’abandon par Gordon en 1879, ni l’abandon par lord Dufferin en 1883... ni l’abandon par Emin en 1890, ni la prétendue prise de possession par lord Salisbury l’ année suivante, ne peuvent être valables. Ces provinces ont été dûment annexées à l’Égypte et font partie intégrante de l’Empire ottoman, dont le firman d’investiture de S .A. Tewfick pacha en date de 19 Chaaban 1296 (18 août 1879) contient cette clause formelle et absolue :
Le Khédive n’abandonnera aux autres sousaucun prétexte ou motif,totalité en ou en partie, les privilèges accordés à l’Égypte et qui émanent des prérogatives et des devoirs naturels de Notre gouvernement impérial. Il n’abandonnera non plus aucune partie du territoire.
Donc le Khédive a le droit et le devoir de traiter commenuls et non avenusces tous projets conçus dans le but d’aliéner le Soudan et s es provinces des Grands-Lacs de l’Égypte. En outre, l’Afrique centrale est loin de présenter autant d’avantages que l’Europe veut croire sur la foi des contes fantastiques des voyag eurs intéressés. Ce que Tyr, Alexandrie, Sidon, Carthage et Rome n’ont pu faire est tenté aujourd’hui ; mais, dans l’opinion modeste de l’auteur, on s’expose à de gra nds déboires et à de cruelles
désillusions ; les côtes de l’Afrique, voilà ce qui peut et doit être considéré comme sérieux ; en y attirant les quelques producteurs indigènes on accomplit le but désiré sans provoquer l’hostilité du naturel, toujours en éveil contre toute tentative de lui imposer un devoir, quel qu’il soit. En dehors d’un climat meurtrier et insupportable po ur l’Européen, le nègre est d’une paresse indomptable et n’a de goût que pour des com bats interminables. Aussi l’histoire est là pour nous montrer les luttes continuelles des rois d’Égypte contre les barbares du Sud, et, avant le désastre du général Hicks, elle, enregistrait le désastre de Cambyse. L’auteur conclut que c’est à l’Egypte même, en suiv ant son artère naturel — le Nil — que l’Afrique centrale doit appartenir, et, à ce sujet, il ne peut que citer le dernier mot de son volumel’Afrique centrale:
Je répète que l’Égypte seule a, dans ses propres domaines, une population spécialement propre au service périlleux de l’exploitation de ces pays, et c’est à cet élément plutôt qu’à des expéditions étrangères onéreuses, dont le prix, tant en argent qu’en vies humaines, est entièrement hors de proportion avec les résultats obtenus, que le souverain de l’Égypte, le philanthrope, le marchand doivent avoir recours, si la Providence ordonne que la régénération de l’Afrique centrale s’accomplisse par des moyens humains ; c’est ainsi, et seulement ainsi, qu’elle s’achèvera.
Il est vrai que le Soudan est toujours en révolte, mais cette révolte n’est plus qu’un fantôme qui disparaîtra le lendemain de l’évacuatio n des Anglais, dont la présence en Égypte seule suffit comme prétexte à lui donner le peu de consistance qu’elle possède. Quant à l’Égypte, il faut qu’elle soit mise à jamais à l’abri d’intrusions pareilles à celles dont elle a supporté les charges depuis ces derniers dix ans. Sa destinée manifeste lui confie, tout en conservant son autonomie sous le co ntrôle de S.M. le Sultan de la Turquie, à la tutelle des puissances européennes, selon M. Gladstone, « le plus haut et le plus authentique organe de la civilisation chrét ienne ». En ce faisant, les propres intérêts de l’Égypte seront mieux sauvegardés et la question d’Égypte ne sera plus une menace contre la paix de l’Europe.
1The Three Prophets : Gordon, El-Mahdi and Arabi pac ha, New York, 1884. Une traduction de ce livre fut faite par unMaltais possédant peu les langues anglaise et française et fut publiée en 1885. Le traducteur, comme cela se comprend, a réussi à faire un ouvrage qui semble plutôt appartenir auvolapükqu’au français. En maints endroits il dénature le sens du livre original, et d’ailleurs, il a profité de l’absence de l’auteur de Paris pour ajouter à cette production un appendice sympat hique à Arabi pacha et nécessairement contraire à l’argument présenté dans le texte véritable.
CHAPITRE PREMIER
LA MISSION DIPLOMATIQUE A LA COUR D’OUGANDA
A l’heure où les pays que j’ai visités, où j’ai com mandé, passent à des mains spoliatrices, je crois qu’il serait peut-être intéressant pour le lecteur de savoir comment ces régions sauvages virent pour la première fois s e lever chez elles le soleil de la civilisation ; comment elles entrèrent dans le patrimoine de l’Égypte. Officier de l’armée égyptienne depuis 1870, j’avais été désigné par Ismaïl pacha Khédive, en 1874, comme chef d’état-major du généra l Gordon, nommé gouverneur général des provinces du Soudan sur les insistances de Nubar pacha, l’âme damnée, jusqu’à il y a peu, des Anglais ; Gordon avait alor s le grade de lieutenant-colonel du génie dans l’armée britannique. Parti le 21 février du Caire avec Gordon, nous arrivâmes, le 17 avril, à Gondokoro. Le souverain de l’Égypte flairait justement l’expédition qui, plus tard, sous la direction de Stanley, vint pour arborer les couleurs anglaise s dans la région des Lacs ; cette expédition eut lieu ; mais quand Stanley atteignit ces pays, le 15avril1875, il y avait déjà neuf mois que j’y avais planté le drapeau égyptien. Je viens de vous dire que nous étions arrivés le 17 avril 1874 à Gondokoro avec Gordon ; ce dernier me quitta le 20, c’est-à-dire trois jours après, pour aller au-devant d’une colonne expéditionnaire attendue de Khartoum. Bien que la saison des pluies, qui, règne pendant six mois de suite dans ces parages, rendît plus pénible le voyage que je voulais entrep rendre, je n’hésitai pas à quitter moi-même Gondokoro le 24 avril, dans l’intention de gag ner le lac Victoria et la capitale de 1 M’Tésa, roi de l’Ouganda . J’avais pour ce monarque quelques cadeaux triés dans les magasins du gouvernement à Gondokoro, entre autres un miroir, une boîte à musique, une petite batterie électrique : je comptais beaucoup sur ces présents ; mais ce qui l’emporta sur tout, ce fut mon petit cheval arabe, animal jusqu’à ce jour entièrement in connu des naturels de l’Ouganda et qui me donna le prestige d’uncentaure,d’un demi-dieu, chez ces peuplades primitives. J’avais pris avec moi deux soldats comme escorte :Saïd Bagarrah etAbdul-Rahman, deux braves noirs soudaniens, et deux domestiques. Je profitai d’une caravane qui allait à Foueira pour gagner ce dernier point de la frontière égyptienne. Après c’était l’inconnu. Après cinquante-huit jours de marche j’atteignis enfin, le 20 juin, une hauteur en face de laquelle, sur une autre colline, se trouvait le roi M’Tésa, entouré de son harem et de sa cour ; tout autour, le peuple attendait prostern é le nez dans la poussière, dans l’attitude ordonnée par le souverain à ses sujets p our rendre honneur auM’buguru ou prince blanc, ainsi qu’on m’appelait. Le 16 juin j’avais déjà reçu une ambassade escortée de plusieurs milliers de guerriers que le roi m’avait envoyée pour me saluer à mon ent rée dans ses États. J’arrivai à sa capitale le 21. Une succession de collines, couvert es de bouquets de bananiers, se déroulait à mes regards pour aller se perdre dans les vapeurs qui semblaient envelopper de mystère le lac Victoria et le Nil inconnu ; sur le flanc des collines étaient réunies des milliers de personnes ; et, droit devant moi, à la porte du palais, se tenait M’Tésa, entouré d’une multitude d’hommes et de femmes. Tout ce monde cherchait à apercevoir le M’buguru ; autour de moi, tous les indigènes s’étaient prosternés ; tandis que, immobile sur mon cheval, je contemplais cette scène,
ses messagers vinrent au nom de M’Tésa me prier de m’avancer avec mon cheval et de me montrer à tout son monde ! Je piquai des deux, c omme on dit vulgairement, et m’élançai au triple galop jusqu’à la hauteur occupé e par la famille royale. Je traversai ainsi la foule stupéfaite qui hurlait : je n’ai jam ais bien su si c’était de frayeur ou de joie ; le chemin que je suivais était mauvais, le pavage e n bois étant encore inconnu à cette époque dans l’Ouganda ; arrivé devant la cour, ma monture fit un faux pas : la crainte de perdre mon prestige dans une chute ridicule fit que je relevai ma bête un peu trop vivement, elle se cabra ; ce fut une débandade géné ral, le harem tout entier s’enfuit en poussant des cris de terreur et, derrière le harem, une bonne partie des dignitaires ; mais M’Tésa comprit que la grandeur ne s’associe pas avec la peur ; il ne broncha pas, et se contenta de sourciller d’une façon que je ne craind rais pas de qualifier d’inquiète. Je saluai et retournai à ma place. Quand la foule me vit descendre de cheval, elle n’y tint plus ; les cris, les vociférations atteignirent un diapason impossible à décrire ; ces braves gens s’étaient figuré que moi et mon cheval ne faisions qu’un. Ils m’avaient jusqu’alors pris pour uncentaure. Le tableau de cet épisode comique de mon voyage est resté vivant dans le souvenir de ces peuplades. Mgr Livinhac, que j’ai eu l’honneur de voir ces temps derniers à Paris à son retour de l’Ouganda, me racontait que les indig ènes lui parlaient souvent deLongy Bey,qui était venu dans le pays le premier avec un cheval ; une bête terrible. Le lendemain 22 eut lieu la présentation officielle, la grande réception,au palais !Mes serviteurs portaient les cadeaux qui, de tous temps et en tous pays, sont des moyens utiles de se faire bien voir des puissants, même en Afrique. Autour des cases qui m’avaient été assignées comme domicile, des millier s de noirs se pressaient plus nombreux encore que la veille. On voulait me voir, mais j’ai toujours pensé qu’on voulait surtout voir mon cheval. Comme ma monture n’avait dévoré personne dans la journée précédente, la crainte de cet animal inconnu avait très sensiblement diminué, et c’est au milieu de vives et très bruyantes acclamations que mon cheval me conduisit auprès de M’Tésa. Le palais royal n’avait rien de commun avec l’édifice qui porte ce nom et est situé en face du Louvre ; c’était une grande hutte, en forme de pyramide, soutenue à l’intérieur par une galerie de colonnes. Élevé sur un amphithéâ tre formé par sept rangées de hautes palissades, ledit palais n’avait point mauvaise figure. On devait traverser naturellement sept portes ouvertes dans chacune des palissades p o u r arriver à l’édifice central ; chacune de ces p ortes était garnie d’une masse de cloches ou grands grelots, assez semblables à ceux qu’on met au cou des bœufs et des vaches dans les pays d’Europe. Tout cela était mis en branle en mon honneur, et j’ ose déclarer qu’il m’est arrivé souvent d’entendre des mélodies plus suaves que celle qui m’écorchait les oreilles en ce moment-là. M’Tésa sortit de son palais et s’avança vers moi ; c’était un homme au teint cuivre clair, haut de six pieds. Il portait unegalabiehsemblable à celles des marchands arabes de la classe aisée. Sa physionomie, sous des traits réguliers et relativement beaux, avait des reflets de grandeur, de noblesse et en même temps d e brutalité et de farouche inquiétude. Il me salua très gracieusement, mais c’ est encore mon cheval qui parut surtout l’intéresser. Enfin, au milieu du bruit assourdissant des trompes et des tambours, je suivis le roi au fond de la galerie. Un siège recouvert d’une étoffe en brocart d’or lui servait de trône, ses pieds étaient posés sur un coussin, et une énorme défense d’éléph ant, admirablement polie, était
placée à ses côtés. On me fit asseoir et aussitôt la musique infernale cessa ; je profitai du silence pour embrasser d’un regard tout ce qui m’entourait. Ados sés à chacun des piliers qui soutenaient la voûte de l’édifice se tenaient appuy és des individus à mine farouche et dont les regards peu aimables ne m’inspiraient qu’u ne très médiocre sympathie, nous verrons tout à l’heure le rôle de ces individus. Pour me donner une haute idée de sa puissance, M’Tésa avait convoqué dans ce jour tous les hauts officiers de son royaume en audience publique ; chacun était venu rendre compte de son administration. Le général en chef des armées, leKongouee,qui avait conduit la première ambassade dont j’ai parlé, fut le premier à rendre compte de sa mission. A l’immense honneur de l’armée de l’Ouganda, il m’avait conduit sain et sauf auprès du roi. LeKahotah,des affaires étrangères et cuisinier en chef, expliqua comment il ministre avait eu soin d’éviter de se trouver en ma présence avant ce jour, pour ne point ainsi jeter les yeux sur. moi avant que son roi ne m’eût vu. Cette courtisanerie raffinée avait une raison toute particulière. Le Kahotah avait été chargé par M’Tésa de m’offrir vingt vaches ; en évitant de me voir il avait évité de m’offrir ces animaux, qu’il avait gardés pour lui. Un grand de la cour, le seigneurBa-Baker,était jaloux et envieux du Kahotah, se qui chargea de dire toute la vérité à M’Tésa, Je dus in tervenir et expliquer au farouche monarque qu’étant malade j’avais refusé le cadeau des vingt vaches, et ainsi j’évitais à S. Exe. le ministre des affaires étrangères et prem ier marmiton du roi de l’Ouganda d’avoir la tête tranchée, ce qui l’eût humilié et surtout gêné. Sur l’invitation qui m’en fut faite, je rendis compte à M’Tésa du but de ma mission : Le roi d’Égypte avait entendu parler du grand M’Tésa e t m’avait député vers lui avec des cadeaux. Alors tous le personnel de se mettre à crier bravo, ce qui se dit à Ouganda : Kurungi ! Kurungi !et les bâtons de faire le moulinet, et les dignitaires grands et petits de faire des gambades pour remercier le roi d’avoir reçu dans ses États un personnage qui portait des cadeaux. Tout à coup M’Tésa se lève et fait un signe : les personnages dont j’ai parlé tantôt, et qui, à mon entrée, étaient adossés contre les pilie rs de la hutte, détachent de leurs turbans la corde tressée qui y est fixée. Ils s’éla ncent au dehors et reviennent traînant après eux trente malheureux. Je dus faire appel à m on énergie pour ne point laisser paraître la moindre émotion à la vue de l’horrible spectacle que je dus subir. L’égorgement hideux de ces trente victimes, exécuté au milieu des cris épouvantables, des hurlements farouches, était l’insigne honneur r endu par le roi de l’Ouganda à l’ambassadeur du Khédive. Et je voyais les yeux de ces assassins fixés sur moi, heureux de surprendre une émotion, un sentiment de crainte ou d’horreur qui m’eût rendu à leurs yeux un être inférieur et ridicule. Il est à remarq uer que chez le nègre ce qui impressionne le plus, c’est le sang-froid ; lâche le plus souvent, il ne prise rien tant que ce qui lui fait défaut : l’impassibilité. L’œuvre de sang était accomplie, l’audience solennelle était terminée ; je m’empressai de me lever ; ma tête tournait, et l’odeur de la boucherie me soulevait le cœur. Je sortis de la hutte royale et trouvai à la porte mes fidèles soldats Saïd et Abdul, qui n’étaient que très médiocrement rassurés. M’Tésa m’avait suivi ; il tenait à me présenter à ses épouses. Elles étaient une centaine environ et se tenaient d ans un jardin situé à gauche de l’entrée de la demeure royale. Ces dames étaient généralement jolies et portaient la robe simple et gracieuse, faite de
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