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L'Egypte Nassérienne

De
594 pages
Cette étude de l'Egypte nassérienne est le fruit de la réflexion d'un marxiste égyptien, sur l'histoire contemporaine de mon pays, sur le problème des origines, de la signification historique et des perspectives d'avenir du nassérisme. Cet ouvrage comporte cinq chapitres: Le premier (« la stratification sociale dans les campagnes ») part des résultats précis, c'est-à-dire chiffrés, d'une analyse socio-économique du partage du revenu agricole pour essayer de comprendre la structure actuelle et l'évolution historique de la société rurale égyptienne, de mesurer l'ampleur réelle des changements introduits par la réforme agraire. Le second chapitre (« la société urbaine ») applique la même méthode socio-économique à l'analyse du monde des villes. J'aborde, dans le chapitre III (« les structures de la bourgeoisie urbaine, 1882-1963 »), la description systématique des différents groupes qui constituent la bourgeoisie urbaine et son évolution récente. Le chapitre IV (« l'évolution économique de 1880 à 1960 et les perspectives d'avenir ») est une histoire chiffrée de l'accumulation du capital et du développement du pays et, à la lumière de cette histoire, une analyse critique des perspectives du Plan Quinquennal 1960-65. C'est seulement une fois précisés les résultats de ces analyses socio-économiques que j'estime possible de comprendre l'évolution politique du XIXe siècle à Nasser, traitée dans le chapitre V.
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Extrait
I - Le cadre de l’analyse

La campagne égyptienne a fourni le thème d’études sérieuses portant sur les techniques de l’agriculture. Mais l’analyse de la stratification sociale dans ces campagnes a donné lieu à très peu d’études systématiques. Les difficultés propres à ce genre d’analyse sont connues : difficultés d’ordre matériel provenant de l’inexistence ou de la très médiocre qualité des statistiques; difficultés d’ordre conceptuel aussI - Il s’agit de définir utilement un certain nombre de catégories sociales. Les fondements économiques de la classification retenue, fondements que l’on ne saurait de toute façon ramener au statut de la propriété, devront partager la société rurale en classes reconnaissables, non pas seulement par leur position économique mais également par leur comportement social.

Voici le cadre conceptuel dans lequel nous allons essayer de faire entrer la réalité rurale égyptienne.
La société rurale égyptienne sera définie comme l’ensemble de la population qui tire son revenu de l’exploitation agricole et vit à la campagne. Nous éliminons donc de la société à analyser et à structurer les propriétaires absentéistes que l’on étudiera dans un autre chapitre, avec la population urbaine.
La société rurale égyptienne ainsi définie sera partagée en un certain nombre de catégories fondamentales :
1) Les « masses populaires » pour lesquelles on distinguera deux sous-groupes :
a) Les « sans terre » : entendons par là les non exploitants. On peut être exploitant — donc attaché à la terre — soit au titre de propriétaire, soit à celui de locataire. C’est dans la masse des « sans terre » que se recrutent les ouvriers agricoles;
b) Les « paysans pauvres » (« semi prolétariat » au sens marxiste), propriétaires exploitants de parcelles naines (moins de 1 feddan), insuffisantes pour assurer leur plein emploi.
2) Les « couches intermédiaires » : ceux qui exploitent de 1 à 5 feddans, c’est-à-dire des parcelles suffisamment importantes pour assurer le plein emploi de la famille et suffisamment petites pour que le recours aux services d’une main-d’œuvre salariée n’apparaisse qu’à titre exceptionnel. Cette classe est, d’autre part, hétérogène quant au statut juridique de la terre qu’elle exploite. Elle groupe à la fois les petits exploitants propriétaires (la « petite paysannerie libre » dans la terminologie marxiste) et les petits locataires (pour lesquels on verra qu’ils représentent le mode traditionnel de mise en valeur des grands domaines).
3) La masse des « privilégiés » qui rassemble tous les exploitants de plus de 5 feddans, propriétaires ou non. On peut s’étonner que nous qualifiions de « privilégiés » l’ensemble de ces exploitants, y compris les plus petits d’entre eux, dont le niveau de vie est franchement pauvre si l’on retient un critère quelconque de bien-être occidental. Mais il faut se garder de tels rapprochements qui n’ont pas de sens. Privilégiés, ces exploitants le sont en effet dans la mesure où ils mangent à leur faim, demeurent numériquement très peu nombreux et recourent d’une façon permanente aux services d’ouvriers agricoles. On verra d’ailleurs plus loin que l’ensemble de ces « privilégiés » participent au gouvernement politique de la campagne et qu’ils sont sur ce plan extrêmement solidaires les uns des autres, malgré l’inégalité de la distribution de la terre : on passe graduellement de niveaux très modestes à des revenus extrêmement élevés (pour l’Égypte).
On distinguera ici trois sous-groupes :
a) Les « fermiers riches qui exploitent en location des parcelles de 5 à 20 feddans;
b) Les « capitalistes de la campagne » qui exploitent en location des superficies supérieures à 20 feddans;
c) Les « aristocraties » de grands propriétaires exploitants. La réforme agraire a liquidé l’ancienne « grande aristocratie » (propriétaires de plus de 300 feddans).
Nous justifierons plus loin cette classification et les dénominations que nous avons choisies.
L’étude qui suit doit montrer la valeur des concepts définis. Cela implique en dernière analyse que les groupes définis soient homogènes, que les estimations quantitatives relatives à ces groupes (nombre de familles, revenu par tête, etc.) permettent de comprendre les problèmes économiques et sociaux de la campagne; enfin, que l’on soit capable de suivre l’évolution économico-sociale de la campagne dans les cadres ainsi définis.
Nous étudierons d’abord la société rurale actuelle en essayant de mesurer les quantités caractéristiques de chaque groupe. Nous essayerons ensuite de reconstituer l’évolution qui a conduit aux rapports quantitatifs et qualitatifs actuels; plus précisément, de voir comment les différentes grandes forces économico-sociales (la pression démographique d’une part et la transformation de l’économie rurale ancienne en économie marchande exportatrice d’autre part) se sont conjuguées pour amener l’ancienne société de la deuxième moitié du XIXe siècle à son état actuel.