L'émancipation contrariée du Maghreb

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Au Maghreb, l'économie informelle représente une énorme part du PIB. Qui profite de cette manne au point de faire échouer la moindre tentative de normalisation ? Pourquoi les populations et les autorités maghrébines s'accommodent de l'émigration définitive de 10 millions de maghrébins ? Qui porte la responsabilité de cette incapacité du Maghreb à s'émanciper alors que le nombre de maghrébins occidentalisés est bien plus important que sous le régime colonial ?
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782296243330
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Introduction

Par sa quadruplesituation, leMaghreboccupeune place
importante danslespréoccupations actuellesdes relations
internationales.Carilappartientgéographiquement à quatre
mondes : arabe,africain, islamique etméditerranéen.Depuis
l’Antiquité,cetespaceaintéressé lesgrandespuissances
militaireset commercialePs :héniciens,Romains,Arabes,
Ottomans,Français,Européens, …, par ses ressourceset sa
position géographique.Lesbouleversementsgéopolitiques
intervenusdepuislafin de l’URSSetl’amplification du
phénomène de mondialisation deséconomiesetde
globalisation desmarchés,replacentcetterégion dumonde
aucentre despréoccupationsgéostratégiquesdesgrandes
puissancesmilitairesetcommerciales.

Ceux quisontpréoccupésparl’évolution dumonde
méditerranéens’intéressentnécessairement àl’analyse de
l’évolution duMaghrebdepuis son indépendance politique
(1956-1962):son économie en pleine mutation, les
perspectivesoffertespar sesmultiplesmarchés,sa
populationcaractérisée par une forte proportion desa
jeunesse, ladiversité deses ressources,saproximitéavec
l’Europe, leregain d’intérêt que lui portentl’Union
européenne, lesÉtats-Unis, la Chine, la Russie, la Corée, le
Japon, leBrésil, la Turquie etd’autrespuissances qui ont
signé de multiples accordset traités commerciaux.Ainsi, en
face de l’Europe,cinqÉtatsavecleurs100millions
d’habitants attendentdavantage de leurspartenairespour
tracerdesperspectivesdecollaborationsetd’échanges àlong
terme,respectueusesdes spécificitésculturellesmaghrébines.

L’intérêtportéà cetterégion d’Afriqueconduitàdéterminer
d’abordcequicaractériseunesociétésous-développée.En

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l’occurrence,qu’est-cequi différenciaitessentiellementle
Maghrebdesannées1956-1962d’un pays développé decette
époquecomme la France? C’estàpartirdecette première
analyseque nouspasserons à celle des besoins, des
aspirationsetdesdésirsdespopulationsmaghrébinesetde
leursdirigeants.Cela conduira àposerla question des
moyens dontdisposaientlesMaghrébins tout aulong de leur
évolution, pour relever cesdéfis.Parcequechacun des
dirigeantsn’avoulumobiliser quecequi luiconvenait, de
l’immense énergie deson peuple, pour tenterde le fairesortir
du sous-développement ;etcettevolonté nes’est toujours
pasfaite enconsidérantles vraiespréoccupations à trèslong
terme despeuplesmaghrébins.Lebilan despremières
tentativesdesortie du sous-développementfera apparaître les
traits caractéristiquesdu Maghreb qui,àpeineayantrompu
avecl’illusion deréussir son émancipationavecdesmodèles
importésde développement,seretrouveconfrontéaux thèses
libérales anglo-saxonnes.En d’autres termes,siquatre
décenniesd’évolution postcoloniale n’ontpaseffacé
entièrementl’identitérurale descommunautésmaghrébines,
faudra-t-ils’attendreàdesbouleversementsprofondsàpartir
de lafin desannées quatre-vingt-dix ?Certains Maghrébins
bien plusnombreux aujourd’huisontdéjàfortement
occidentalisés aupointd’êtrecontraintsdevivre en marge de
leur communauté.Tandis que d’autres viventen exil etn’ont
aucun espoirdeseréinsérerdansleurpays.Car
malheureusementlesdirigeantsetlespeuples sesont
progressivement accommodésde leur absence définitive du
Maghreb.Pourtant, parmi eux setrouvent bienune
proportioncroissante d’hommesetde femmescapablesde
participer ardemment auxprogrammesderattrapage du
retard historique du Maghreb.Or,cesélitesontété mises
horsdujeu Maghrébin, ou sesontelles-mêmesmiseshors
dece jeu.Jusqu’auxannées soixante-dix,ceux qui partaient

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en exilavaientpratiquement tousle projetderevenirdansde
meilleuresconditionsaprès quelquesannéesd’absence.A
cette époque,qui enviait un exilé? Personne !Parceque
l’exilsemblaitinscritdansl’inconscient
collectifaraboberbèrecommeunarrachementdouloureuxd’un êtreàtout
cequ’ilade précieuxdans son existence (famille,amis,
patrie).

Aforce d’avoirdesprojetsdivergentsde développement
danslescinqEtats, leMaghrebdesannées quatre-vingts’est
retrouvésouslescontraintesde l’économie mondiale,
observé par sescréanciersdans sesmoindres velléités
d’union oud’indépendance.L’acceptation implicite duprojet
d’insertion dechaqueEtatduMaghrebdanscette mouvance
de lamondialisation,sanslargesconsultationspopulaires,
faciliteralapropagation descrises,alors que jusqu’àprésent
cetterégion dumonde n’avait souffertd’aucunecrise
majeure (1929, 1952, 1968, 1973, 1987, 2000) parce qu’elle
était relativementen marge desgrandsfluxcommerciaux
mondiaux.Le paradoxequ’on observeaujourd’hui,c’est que
son poidsdansleséchangesmondiauxreste insignifiant:le
PIBdescinqpays duMaghreb,soit 350milliardsde dollars,
nereprésenteque l’équivalentdumontantdesexportations
françaisesde produitsmanufacturés.Maisdorénavantle
moindre froidquisévitenOccidentferaéternuer toutle
Maghreb.Etpuisquecelui-ci nes’impose pasvraiment
commes’impose l’Union européenne dans toutes ses
dimensions, dequelsmoyensde défense disposera,
individuellement,chacun descinqEtatsmaghrébinspour
éviterles soubresautsdescrisesinternationales quiseront
bien plusfréquentes?Larégion estdevenueun déversoirde
produitsdequalité médiocre importéslégalementou
illégalementdeChine etd’ailleurs.Ellealaparticularité
d’avoirfaitprospérer uneculture (l’économie informelle)qui

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résisteàtoutesles tentativesdecontraindre lesopérateurs
clandestinsdetravaillerdanslecadre légal.Pourquoi le
Maghreb aéchoué dans ses tentativesdesubstituerla culture
de lalégalitéàla culture de la clandestinité,chezdes
millionsd’opérateurs quicontinuentà agirhorsde
l’économie formelle (déclarée) etdecontrôlerplusdu tiers
des richessesannuellescrééesauMaghreb?

Tout visiteur quirevientauMaghreb,après uneabsence de
deuxou troisdécennies,seradéconcerté parles
transformationsphysiquesetmoralesde lasociété maghrébine,
notammentles rapports sociauxetles représentations.Que
s’est-il doncpasséqui mériterait qu’ons’intéresse
aujourd’huià cetterégion? On nesauraitle nier, les
responsabilitésdeséconomistesdans cette métamorphose
sontévidentes.Carparmanque d’imagination
etd’autonomie intellectuelle, ilsontacceptéavecenthousiasme de
travailler surdesmodèlesmacroéconomiquesimportéset
plusoumoins adaptés aux besoins,aspirationsetdésirsdes
nombreuses communautésmaghrébines.Etdepuislesannées
quatre-vingt-dix,c’est bien eux quisesontmis au service de
politicienséblouisparles succèsmatérielsde l’Occident,
pour trouverles vertusdulibéralismeaux couleurslocales.
L’objectif estde promouvoir cette idéologie nouvelleau
Maghreb auprèsdes classesmoyennes,ciblesprivilégiées
desmarchandsde nouveautésetdespromoteursde la société
deconsommationàl’américaine.Parmi lesnouveaux
défenseursdece libéralisme, onretrouve desmarxistes qui,
jusqu’audébutdesannées quatre-vingt-dix, necessaientde
vilipenderlecapitalisme, l’impérialisme, la bourgeoisie
occidentale, la bourgeoisiecompradore, etde nousparlerdu
«bon peuple »qu’il fautprotéger contre l’exploitation de
l’homme parl’homme.Dansl’ouverture de l’économie
maghrébineàlamondialisation, onretrouveàlafois cequi

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manqueau Maghrebpours’émanciper sansperdresonâme
— l’arrivéeàtrop faiblesdosesde nouvelles technologies
nonagressivesadaptéesàlasituation locale —, mais
égalementdunéocolonialisme,commecequis’estproduit
en octobre2009:«uneFrançaise installéeà Marrakech et
propriétaire d'un hôtel faitfermer une mosquéevieille de 50
ansparceque lemuezzindérangesesclients! »;cequia
provoqué desréactionsde lapopulation et une marchearrière
desautoritéslocales quiavaientprisladécision officielle
d’aidercetteOccidentaleà ressusciterdansleroyaume,un
coin duMaroc colonialavecses quartierseuropéens sans
mosquées,alors que le pays prétend être indépendantdepuis
1956etdirigé par une lignée desultansproclamés,chacun,
«Emirdescroyants» (Amirel Moueminine) et aussi
«Gardien des Lieux SaintsdeJérusalem» (Qods).

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Chapitre 1
Principalesdifficultés
d’une émancipationcollective

1. Comment reconnaîtreunerégionsous-développée?

— Lorsqu’onvisiteun paysou unerégion dumonde
qualifiésdesousdéveloppés, on estimmédiatement
confrontéauxchangementsdesituation,souventdès qu’on
arriveàlafile d’attente pourprocéderauxformalités
d’embarquement.Ens’installantdansl’avion oulebateau,
on découvrirad’autresmanifestationsdu
sousdéveloppement.Etaprèsavoir séjourné plusieursjours,
semainesoumoisdansle paysoularégion, onressentira ce
que les spécialistesappellent« lesous-développement».
Maiscelasansarriverà cerner sesoriginesniàpouvoir
visionnerl’ensemble desesmanifestationsafin d’exprimer
facilement touslesécartspar rapportaux« normes» dans
lesquelles viventlespeuples« émancipés».

—Qu’est-cequ’une économiesous-développée etcomment
secaractérisaitlasociété maghrébineàlafin de la
colonisation?Aumomentde leurindépendance politique,
lescinq sociétésmaghrébinesétaientprofondément
marquéesparles stigmatesdu sous-développement, la
France livrera auxnouveauxdirigeants
unesociétésousdéveloppéequiservirade laboratoire d’expérimentation pour
lesmodélistesoccidentauxouautochtonesoccidentalisés.
Rappelons que lescinqpaysduMaghreb aurontleur
indépendance politiqueàdesdatesdifférentes.La Tunisie
avecla convention deTunisdu 3juin 1955assurant une
largeautonomie, puisladéclarationunilatérale
d’indépendance par Habib Bourguibale20mars1956, etenfin la

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destitution du BeydeTunisle25 juillet1957.LeMaroc avec
lesaccordsde laCelle-Saint-Cloud du2mars1956 signés
parlesultanMohammedV,annulantipso factoles accords
deFezdu 30mars1912 qui imposaientauMarocla tutelle
de la France,appelée protectorat, mais quiaprisl’allure d’un
colonialismerampantpar sesnombreux aspects.L’Algérie
avecles accordsd’Evian du18 mars1962,baptisés accords
« d’indépendance de l’Algérie dansla coopérationavecla
France »,avecuncessez-le-feudécrété le lendemain pour
er
mettre finàune guerre ininterrompue depuisnole 1vembre
P P
1954, débouchant surl’indépendance le 5 juillet1962.La
Libyeaura son indépendance, octroyée parl’ONU, le24
décembre 1951;ellesupportait une présence militaire des
alliésdepuis1941,cequiconduira àuncoup d’Étatle 1er
septembre 1969contre ladynastie desSenoussis, puisaux
accordsdeTripoli pourle départdesAnglaisentre le 13
décembre 1969 etle23mai 1970.Enfin, la Mauritanie
profiterade ladisposition françaiseà accorderles
indépendancespolitiquesàsescoloniesd’Afrique de l’Ouest
en 1960.

—Troisexplicationspeuventêtre données surl’origine du
sous-développement ;chacune implique laresponsabilité
d’unacteurexplicitementouimplicitementdésigné:
l’explicationtechnocratique, l’explication
politicohistorique, l’explicationsocioculturelle.

—Dansl’explicationtechnocratique,
lesousdéveloppementapparaîtcommeuneanomalieculturelle
dansles rouageséconomiques.Cette explicationsous-tend
troisidées:l’idée de normes universellesàrespecter, l’idée
de normes scientifiquementprouvéesetl’idée de personnel
qualifié pourdécréterlescritèresdecivilisation.Ainsi, le
sous-développementest unesituationanormale,

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comparativementaux sociétésoccidentales tellesqu’elles
sontissuesdesrévolutionspolitiques, financièreset
e e
industriellesduXVIIIetXIXsiècles.Par sesimplications
P PP P
philosophiques,cette explication n’estpasrecevable en l’état
desrechercheset suscite deux remarquesessentielles.Elle
estfondéesurla croyance enun modèleuniverselconfondu
avecle modèle de développementoccidental depuisles
e e
premières révolutionsduXVIIIetXIXsièclesen
P PP P
Occident.Or, il n’estpasacceptable deconfondre
l’occidentalisation dumonde, dénoncée par SergeLatouche,
etlamodernité,recherchée par certainspeuplesimprégnés
d’unecivilisation millénaire.Les sociétésenretardseraient
enquelquesorte des sociétés traditionnelles(voire
primitives,casdes tribus)représentées comme pointde
départde l’Occident.Cettethèseaétébattue enbrèchespar
de nombreux anthropologues,commeLeviStrauss, débattue
récemmentpardesphilosophesdeconfessionsdifférentes
notammentpourlecasdumonde islamique (cf.Jacques
Neyrinck etTariqRamadan,Peut-onvivreavecl'islam?
éditionsFavre,Lausanne, 1999).

—L’explication politico-historiqueimpute la
responsabilité principaleà untout
autreacteur.Lesousdéveloppementdevientle produitd’unesituation historique
déterminée.Lecolonialismea briséavec acharnement
l’harmonie des sociétés anté-coloniales,sansfaire évoluerles
peuplesdominés vers une nouvelle harmonie d’ensemble.
Cette explications’appuiesur troisidées sous-jacentes.
D’abord, l’idéeque lecolonialismea construitdélibérément
une économie duale (un pôle moderne entouré d’une
économiearchaïque,sanséchange entre lesdeuxpôles).
Ensuite, l’idée deconstruction d’une économie extravertie
(prioritéàlaréponseauxbesoinsde lamétropoleavantles
besoinsnationaux).Etenfin, l’idée de maintien en

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permanencedunéocolonialisme etde l’impérialisme (même
indépendantespolitiquement, lesnations sous-développées
demeurent souslecontrôle étroitdesgrandespuissancesen
matière d’armement, destratégie industrielle, de système de
valeurs, etc.).Cetteseconde explicationsoulèveunesérie de
questions quirelativisesaplace dansla compréhension
intégrale duphénomène desous-développement.Que dire
des sociétéspolitiquementindépendantesdepuisle milieudu
e
XIXsiècle (casdespays de l’Amérique latine) et qui
P P
gardentdes traitsdu sous-développementcomparablesà
ceuxdes sociétésindépendantesdepuis quatre oucinq
e
décennies ?N’ont-ellespaseuletemps, depuisleXIX
P P
siècle, de formerdesélitesnationalescapablesdereleverle
défi dudéveloppementetfairesortirlasociété desonretard
historique? Cette explication necherche-t-elle pas àdonner
unalibiauxgénérationsde dirigeantsetd’élitesnationales
qui n’ontpasjoué pleinementleurs rôles respectifsouont
simplement brillé parleurincurie?

—L’explicationsocioculturellemetl’accentsur unrouage
complexeàl’origine du sous-développementderégions
comme leMaghreb.L’harmonie des sociétés traditionnelles
ne pouvait se maintenirlongtemps aprèsles agressions
culturelles venuesde l’extérieur.Lesous-développement
seraperçu commeune désarticulation organique d’un
ensemble destructureséconomiques,culturelleset sociales.
Donc, lesous-développementest une incapacité d’assimiler
les technologies banalesd’abord, d’en produiresoi-même
ensuite, etd’imposerenfin desnouveautés au reste du
monde, entenant compte dufait que les sociétésévoluées
ont accéléré leurrythme derecherches scientifiques,
d’applications techniques, destransformationsde lanature,
desmodificationsde leur culture.Comme pourlesdeux
précédentesexplications, onretrouvetoujoursdesidées

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derrièreune démarche intellectuelle:l’idée d’anomalie
congénitale (certainspeuplesportenten euxlaraison de leur
échec),soutenue parl’idée de fatalitéà accepter un étatde
fait(qui finitparêtre inculquéeàdesgénérations) etl’idée
de difficultéàtransgresserlesacré, le mythe, la croyance
(parexemple,certainsontincriminé l’Islam
danslesousdéveloppementdes sociétésmusulmanesparcequ’il impose
deslimiteséthiquesetmoralesqu’on ne peuttransgresser,
alorsqu’onOccidentc’estfinalementla révoltecontreDieu
quia triomphé dans toute laphilosophie).Cette nouvelle
explication du sous-développement suscite égalementdes
critiques.On peut aisément constater que lesplaces
intéressantes surl’échiquiermondial nesontpaslibrespour
touslespeuples.En effet, lesgrandespuissancesn’ontpas
eule même égard enverslespeuplesasiatiques(qui ont
réussi depuislesannéescinquanteà s’imposeraujourd’hui
comme pays émergents) etlespeuplesduMaghrebetde
l’Afrique noire pour qui onaœuvrévolontairementpour un
autre destin,celui de fournisseursde matièrespremièresetde
main-d’œuvreàmoindrecoûtpourlesindustries
européennes.Cetenfermementdanslerôle de fournisseurs
de matièrespremièresetde main-d’œuvre nonqualifiée,
entretient uneculturecorrespondanteà cetétatde fait.
Contrairement àla culture nouvelle observée dans certains
paysasiatiques quisebattentdepuiscinqdécennies, pour
placerleursproduitsmanufacturés surdesmarchés àforte
compétition internationale.Cequi lesobligeconstamment à
s’adapter, innover,trouverdesidéesou utiliserdesidées
nouvelles, moderniserleurs structuresindustrielles,
commerciales, financières,sociales, etc.

—Aulendemain deson indépendance,chacun despays du
Maghrebs’estretrouvéavec un énormeretard historique
qu’onappelle lesous-développement.Celui-cise manifeste

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universellementpar troisordresdecarences quicaractérisent
samorphologie.Après une présentationsommaire, nous
examineronsplusloin en détailcette morphologie du
sousdéveloppementdes sociétésmaghrébinesaulendemain de
leurindépendance politique.Chacune des
sociétésmaghrébines souffraitdetroisordresdecarences.Les carencesde
premierordre: trois carenceséconomiques(industrie,
agriculture,crédit) et unecarencesocioéconomique
(transports).Les carencesde deuxième ordre:deux carences
socioéconomiques(alimentation,revenu) etdeux carences
culturelles(démographie,bureaucratie).Les carencesde
troisième ordre: unecarenceculturelle (hygiène) et trois
carences sociales(protectionsociale, instruction, emploi).

a)Les carencesde premierordre

—La carence industrielle.Toutpays sous-développé est
seulementdoté de petites unitésde productionconcentrées
dansdeuxou troisgrandes agglomérations, proposant au
marchéune productionsemi-industrielle ou artisanale
destinéeà uneconsommation locale (consommateurs augoût
stable),sansinnovation ni investissementdecapacité, de
rationalité oude productivité, ni même l’idée deréaliserde
grandsprojetsindustriels.Cette industriequi fonctionneavec
desméthodes archaïquesde production, distribue des salaires
trop faiblesetdesprofitsdestinésessentiellement àla
consommation privée duproducteur.À sontour,cette
industrie défaillanteà toutpointdevue, entretiendrala
défaillance desonzeautres secteurs, parlaquellese manifeste
le phénomène du sous-développement.Imaginez un système
conçuavecdouzerouesdentées, oùl’une des quatreroues
motrices aperduplusieursdents.Quese passera-t-il pour
chacune desautres rouesde l’engrenage?Ellesne pourront
certainementpas tournernormalement.Et sichacuneades

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dents cassées, la vitesse derotation de l’ensemble de
l’engrenageseraréduite, lebruit serainsupportable etl’usure
de l’ensemble dusystèmese feraplus rapidement.

— La carenceagricole.Par quoireconnaît-onune
agriculturesous-développée?Par unesérie de difficultés,
d’insuffisancesetde dysfonctionnements :morcellementdes
terres, propriétaires terriens vivantderentes, mauvais régime
fiscal (ontaxe le laboureuretle métayermaispasle
propriétaire foncier qui perçoit unerente en nature),
techniquesarchaïquesde production, pasde moyens
adéquatsdestockage,réseaudecommercialisation défaillant,
trop d’analphabètes(cequi empêche ladiffusion des
connaissancesmodernes), pasdesélection des semenceset
desespècesanimalespouraccroître les rendementsdes
exploitations.Onvoit clairementqu’une partie des
problèmesliés à cettecarence ontpour cause la carence
industrielle.

—La carence du crédit.Cettecarencea une double
origine.D’abord,des raisonsculturelles.Laforte proportion
d’analphabètesalongtempslimité lecontactentre la
population etleslieuxdecollecte de l’épargne,caril faut
savoirlire etécrire pour verserou retirerde l’argentdans un
comptebancaire oupostal.Au Maghreb, lamajorité de la
population estdeculturearabo-islamique.Or,comme les
deux autres religionsmonothéiste (Judaïsme,Christianisme),
l’Islam interditl’usure («Dieu autorise la vente et rend
illicite l’usure »,Coran,sourateII,verset275).Donc,
pendantla colonisation etlongtempsaprèsladécolonisation,
en dehorsd’une frange de lapopulation ignorante du
préceptereligieuxoud’une frange occidentalisée, lereste ne
prête ni emprunte de l’argent,contreun encaissementou un
paiementd’untauxd’intérêt.Ensuite,les raisons techniques.

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Les banques, les assurancesetlescomptespostaux,tousces
instrumentsdecollecte de l’épargne publique nesontpas
développés.Ontrouve des agences bancairesetpostalesdans
lesgrandes villes,au centreville,rarementdansles quartiers
populaires, etjamaisdanslespetites bourgadeset villages.
Par conséquentonconstatequebeaucoup de liquidités
(possédéesparles commerçants,artisans,agriculteurset
familles aisées) nesontpasdéposéesdansdes comptes afin
de permettre le développementdu crédit(empruntsdes
ménagespourla consommation oupour construire des
maisonsindividuellesetempruntsde l’État(bonsduTrésor)
pour réaliserdesprojets).Certes ce n’estpasavec cette
sourceque leMaghrebpourrafinancerlesprogrammes
adéquatspour combler tout sonretard historiquequi est
immense.A titre d’exemple,citonslecasde l’Allemagne de
l’Est :de1989à2009, laréunificationallemandea coûtéà
l’Allemagne de l’Ouest1300milliardsd’euros,sans arriver
à résorberleretard de l’Allemagne de l’Est,unEtatdontle
niveaude développementen 1989était sans comparaison
avecle niveauactuel duMaghreb.Etpourtantlesautorités
allemandesestiment que lesdeuxpartiesde l’Allemagne
serontaumême niveauaprèsdixannées supplémentaires
d’effortderestructuration etde modernisation.

— La carence du transport.Danslespays
sousdéveloppés, lerapportentre les quatrecarencesde premier
ordre (industrie,agriculture,créditet transport) est
l’exemple-type
ducerclevicieux.Lesprojetsd’infrastructures routières, ferroviaires, portuaires,aéroportuaires
sont tropcoûteuxpourlesfinancesd’un pays
sousdéveloppé.De même, la rentabilité d’uneroute est bien plus
difficileà calculer quecelle d’uneusine oud’une ferme.Par
conséquent,un pays sous-développé neconsidère jamaisle
transport commeune priorité.Carilyad’autresproblèmes

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plusurgentsàtraiter que d’importerdescars, des voitures,
deslocomotives, desbateaux qui demandent tousd’énormes
investissementsen infrastructures.Pendantqu’on néglige le
transport, pourdes raisonsobjectives, les solutionsapportées
auxcarencesindustrielles,agricolesetducrédit,auront un
effetlimité.Leséconomiesdéveloppées sontcaractérisées
parlafacilitéaveclaquelle le maximum debiensetde
personnespeuvent se déplacer selon leursbesoins,sans
entravesetdansdetrèsbonnesconditions,sur toutle
territoire national.

b)Carence de deuxième ordre

—La carencealimentaire:lapopulation d’un pays
sousdéveloppé souffre d’un déséquilibrealimentairequi peutêtre
quantitatif et qualitatif.Insuffisance de larationalimentaire
quotidienne encalories(un mineuret un ouvrieragricole ont
besoin de3500à4000caloriesparjour,un employé de
bureaude2 000à2 200caloriesparjour), en protéines
(animaleset végétales), en lipides, glucides,vitamines,sels
minéraux, fer,calcium,
magnésium.Cettecarencequantitative et qualitative prédisposeàdesmalformations chezles
enfants, fragilise les victimesfaceaux agressions
bactériennes.Elle explique égalementle faiblerendement
desactifsau travail (on ne peutpas,sansdommagescertains,
faire plusd’effort queceque notrecorpsareçudequantités
d’énergiechaque jour).Enfin,cettecarencealimentaire fait
partie d’un ensemblequi explique lesforts tauxde mortalité
àtouslesâges, lafaible espérance deviecomparativement
auxpays développés.

—La carence du revenu.D’où vientcettecarence? La
faiblesse du revenudécouleautomatiquementdes carences
précédentes.Il estévidentqu’une industrie et uneagriculture

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peuproductivesdonnerontpeuderevenus, etla carence des
moyensdetransportlimite lataille dubassin d’emploi.Si en
France on peut venirchaque matin d’OrléansoudeLille
pour travailler à Pariset repartir chaque fin d’après-midi,
dans certainspays sous-développés ladistancequisépare le
domicile dulieudetravail dépassera rarementladizaine de
kilomètres.Pourles raisonsévoquéesplushaut, on
n’emprunte pas contreuntauxd’intérêtpour se lancerdans
un projet afin d’accroîtresonrevenu, on ne prête pasnon
plus son épargne pourencaisserdesintérêts.D’oùle peude
développementdesbourses qui n’intéressent que lagrande
bourgeoisie d’affairesoula bourgeoisiecompradore.

— L’absence d’optimum démographique.Des tauxde
féconditérelativement trop élevés,cequi provoqueun
déséquilibre entre letauxdecroissance démographique etle
tauxdecroissance économique.Chaqueannée
l’accroissementdu surplusde population poseunesérie de problèmes
aux autoritéspubliques.Comme lapromiscuité permanente
dans tousleslieuxpublitrcs :ottoirs, marchés, lieuxde
loisirs,servicespublics(bus,trains, dispensaires, hôpitaux,
écoles, etc.).Ladégradationrapide deséquipements
(surchargesdansles buset trains), desinfrastructures(écoles,
dispensaires, hôpitaux) etde l’environnement(destruction
d’arbres, de plantes rares, desites).L’extinction d’espèces
animaleset végétalesà cause de l’urbanisationanarchique.
L’enlaidissementdesgrandes villesparla construction de
bidonvillesdanslesquelsles conditionsdevie, d’hygiène et
desécuritésont trèsmauvaises.

—Ladifformitébureaucratique.Pourquoi doncles
bureaucratesetla bureaucratie doiventêtre prisen
considération danslamorphologie du sous-développement ?
Dans un pays sous-développé, la bureaucratie n’apaslesens

24

positifque luiadonné lesociologueallemandMax Weber,
c’est-à-direunerationalité dansletraitementdesdossiers,
descritères rigoureux, l’absence de discrimination,
l’anonymat, l’absence d’interférence desliensamicaux,
familiauxou tribauxdanslamanière detraiter un problème,
etc.Dans un pays sous-développé, la bureaucratie devient un
pouvoirde nuisance.Elleallongeconstammentlesdélaisde
traitementdetoutproblème dontelleala charge.Elle
absorbeune partie des ressourcesdupays (recettesfiscales),
sansprouver son efficacité dansl’encadrementde la
population pourl’inciteràdonnerle meilleurd’elle-même.
Interviennentsystématiquementdeuxmaux quise greffentà
ce malbureaucratique:la corruption etladiscrimination
(tribalisme,régionalisme,copinage, népotisme,racisme,
etc.).Dans certainspays sous-développés,ce sontles
servicesderépression etdecontrôle de lapopulationquisont
privilégiésen dotations(budget, personnel, équipement)au
détrimentdes servicespublics universels(éducation,soins,
transports, eau, énergie, etc.).

c)Carence detroisième ordre

—La carence de l’hygiène.Dans un pays sous-développé,
la carence de l’hygiène est visibleàtouslesniveaux.Elle
s’explique parle manque deconnaissancesdes règles
modernesdeconservation desaliments, de protection du
corps, detraitementdesdéchets, de manipulation de matières
dangereuses, etc.Seulslesdangers visibles sontprisen
considération.Quand on nesaitpas quelle estla cause de
telle maladie ou quelrisque encoure-t-onavectelle pratique
ou tradition héritée desanciens, oncontinueà adopterles
mêmesgestes quotidiens sansavoirlamoindre inquiétude.
La carence de l’hygiène estla conséquence d’unesérie de
facteurs: attachementà certaineshabitudesdevie, manque

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deconnaissancesetd’informations, manque de moyens
comme leréfrigérateurpourl’alimentation, les stérilisateurs
dansleslieuxdesoins, lespénuriesd’eaupotable,
l’évacuation deseaux usées(absence du tout-à-l’égout), etc.
Le manque d’hygièneaffecte directementlaforce detravail
présente etfuture,à cause des tauxélevésde mortalité.Il est
la cause de maladies transmissibles qui entraînentdes
handicaps, de l’absentéismeautravail et réduisent
l’espérance devieréduiteàtouslesâges.

— La carence de
laprotectionsociale.Unesociétésousdéveloppée est unesociététraditionnelle oùlesliens
familiauxet tribaux sontforts.Donc,cesontlesmembresde
lafamille, de la tribu, du clan oude la communauté
villageoisequi prennentencharge le malade, l’infirme,
l’accidenté, lechômeur, levieillard, l’impotent, ladivorcée,
la veuve, l’orphelin, etc.Tant quecesliensexistent, pointde
nécessité d’avoir quatrecaissesd’assurance (maladie,
chômage,vieillesse, invalidité).Par ailleurs,celaexigeune
organisationrationnelle pourencaisserles cotisationset
redistribuerlesfonds sousforme d’indemnitésauxayants
droit.Or, puisqu’un pays sous-développéadescarencesde
revenus, dues àdes carencesindustrielles,agricoleset autres,
logiquementpeude famillespeuvent bénéficierdeces
institutionsdecollecte de l’épargne.Cesontles
fonctionnairesde l’Étatetlesemployésdesentreprises
soumises au contrôle des servicesfiscauxetde la Sécurité
sociale.Laplusgrande découvertesociologique des trente
dernières années au Maghreb, parexemple,c’estla
destruction irréversible desliensfamiliaux,tribauxou
communautairesobservée du Nordau Sud, de l’Est à
l’Ouest.C’estl’intrusion d’un individualismesommaire,
sanslecadre juridico-institutionnelqui l’a accompagné dans
e
les sociétésoccidentalesdepuisleXVIIIsiècle.La
P P

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