L'emploi, dissonances et défis

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EAN13 : 9782296289246
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L'EMPLOI: DISSONANCES ET DÉFIS Sociologues et économistes en déb~

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique DESJEUX et Bruno PEQUIGNOT
Dernières parutions: Valette Fo, Partage du travail. Une approch~ nouvelle pour sortir de la crise, 1993. Tricoire B., Le travail social à l'épreuve des violences modernes, 1993. CoJlectif, Le projet. Un déti nécessaire face à une société sans objet, 1993. Weil Do, Homme et sujet. La suhjectivité en question dans les sciences humaines, 1993. Gadrey No, Hommes et femmes au travail, 1993. Laufer R., L'entreprise face aux risques majeurs. A propos de l'incertitude des normes sociales. 1993. Clément Fo, Gestion stratégique des territoires. (Méthodologie), 1993. Leroy Mo, Le contrôle tiscal. Une approche cognitive de la décision administrative. 1993. Bousquet Go, Apogée et déclin de la modernité. Regards sur les années 60, 1993 Grell P., Héros obscurs de la précarité. Des sans-travail se racontent, des sociologues analysent, 1993. Marchand Ao, Le travail social à l'épreuve de l'Europe, 1993. Bagla-Gokalp L., Entre terre et machine, 1993. Vidal-Naquet P-A, Les ruisseaux, le canal et la mer, 1993. Martin Do, L'épuisement professionnel, Tome 2, 1993. Joubert Mo, Quartier, démocratie et santé, 1993.

Sabine ERBES-SEGUIN (sous la direction de)

L'EMPLOI:

DISSONANCES Sociologues

" ET DEFIS

et économistes en débat

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@L'HARMATTAN,

1994

ISBN: 2-7384-2515-1

Cet ouvrage a pour origine une table ronde qui s'est tenue à l'automne 1991, dans le cadre du colloque international sur "Les sociologues dans le débat social en Europe" organisé par l'Institut de Recherche sur les Sociétés Contemporaines (IRESCO - CNRS). Les communications ont été à nouveau discutées et remaniées, et il a été fait appel à des auteurs qui n'avaient pas participé au débat initial. La présente publication a bénéficié du concours de l'IRESCO. Une version allemande sera également publiée aux Éditions Sigma, grâce au concours du Centre de Recherches en Sciences Sociales (WZB) de Berlin.

ont collaboré

à cet ouvrage:

Peter Auer, économiste, chercheur au Centre de Recherches en Sciences Sociales (WZB), Berlin Pierre Desmarez, sociologue, chercheur à l'Institut de Sociologie, Université libre, Bruxelles Sabine Erbès-Seguin, sociologue, chercheur au CNRS, directrice du Groupe de Recherche et d'Analyse du Social et de la Sociabilité (GRASS), IRESeO, Paris Duncan Gallie, sociologue, Official Fellow à Nuffield College, Oxford Danielle Gerritsen, sociologue, chercheur au CNRS, Laboratoire de Sociologie de la Création Institutionnelle (LSCI), IRESeO, Paris Oriol Homs i Ferret, sociologue, directeur du Centre d'Initiatives et de Recherches sur l'Europe Méditerranéenne (CIREM), Barcelone Stanislav Kuzmin, économiste, chercheur à l'Institut d'Etudes Socio-économiques de la Population (ISEPP), Académie des Sciences, Moscou Robert M. Lindley, économiste, directeur de l'Institut de Recherche sur l'Emploi, Université de Warwick, Coventry Burkart Lutz, sociologue, directeur honoraire de l'Institut de Recherches Sociales (ISF), Munich Margaret Maruani , sociologue, chercheur au CNRS, Centre de Sociologie Urbaine (CSU), IRESeO, Paris François Michon, économiste, chercheur au CNRS, Séminaire d'Economie du Travail (METIS), Université Paris I Hildegard-Maria Nickel, sociologue, doyen du Département de Sociologie, Université Humboldt, Berlin Anna Pollert, sociologue, chercheur au Groupe de Recherche sur les Relations Professionnelles (IRRU), Université de Warwick, Coventry Robert Salais, économiste, administrateur de l'INSEE, directeur du groupe de recherche Institutions, Emploi et Politique Economique (IEPE), IRESeO, Paris

SOMMAIRE

Vers une nouvelle science sociale du
travail?

- Sabine Erbès-Seguin.

. . . . . . . . . . . .13

I - Le travail, mode d'emploi Le travail et l'emploi: plaidoyer pour l'interdisciplinarité - Peter Auer. . . . . . . . . . . . . . . .33 La sociologie du travail à l'épreuve de
l'emploi féminin socio-économie

- Margaret Maruani.

. . . . . . . .49

Travail, emploi, marché. Concepts et débats de la
française

- FrançoisMichon. . . . . 61

Pour une approche sectorielle, ou comment en finir avec les zones d'ombre de l'emploi - Anna Pollert. 93

II - Des expériences d'emploi contrastées Au-delà du "modèle typique". Vers une socioanthropologie de l'emploi - Danielle Gerritsen. Une politique active de l'emploi: aide au développement de la petite entreprise
industrielle en Russie

. .129

- Stanislav Kuzmin. . . . . .153

Les femmes dans l'ex-RDA: les grandes perdantes de l'unité allemande? L'évolution du travail
des femmes

- Hildegard-Maria Nickel. . . . . . . .175

9

nI -Les outils
d'emploi

conceptuels comme révélateurs

Pour une sociologie économique des structures

- Robert M. Lindley.

. . . . . . . . . . . .203 . . . . . . . . . . . . 235

Les sciences sociales et les stratégies de
modernisation

- Burkart Lutz.

Observations sur les fondements historiques et conventionnels du concept d'«emploi»
dans l'économie du travail

- Robert Salais.

. . . . 257

IV - Le chercheur et le politique La recherche comme élément d'inflexion du débat social-PierreDesmarez

.277

La recherche en sciences sociales dans la cité au Royaume-Uni - Duncan Callie. . . . . . . . . . 297 Jeunesse et incertitudes de la sociologie en
Espagne

- Oriol Homs i Ferret. . . . . . . . . . . . 315

10

INTRODUCTION

VERS UNE NOUVELLE SCIENCE SOCIALE DU TRAVAIL?

Sabine ERBES-SEGUIN

Découverte de l'incertitude. On parle depuis quelques années de la raréfaction de l'emploi disponible, on en vient désormais à évoquer ouvertement un bouleversement des rapports au travail. Ce thème, qui avait déjà connu une certaine vogue au cours des années 1970, ressurgit aujourd'hui pour devenir peu à peu discours dominant, mais son contenu précis échappe encore à toute analyse approfondie. Il est donc urgent que sociologues et économistes réfléchissent non seulement à la place du travail dans la société, mais aussi aux conditions dans lesquelles s'effectuent leurs propres analyses. Cette préoccupation est à l'origine du présent ouvrage: il convient en effet d'opérer des distinctions conceptuelles claires - qui ne paraissaient pas s'imposer auparavant entre l'emploi comme position dans la société, c'est-à-dire le fait d'exercer une activité rémunérée ou d'en rechercher une; le type de contrat de travail, et le contenu du travail. Or l'utilisation de chacun de ces concepts a, jusqu'à présent, plutôt conforté la séparation entre disciplines: du contenu du travail, il a toujours été question en sociologie; l'activité rémunérée était plutôt le domaine des économistes, du moins jusqu'au moment où l'accélération de la tendance à une différenciation entre catégories d'emploi a incité à poser le problème en termes sociologiques; quant. au contrat de travail, il était presqu'exclusivement de la compétence des juristes. 13

Désormais, le fait d'avoir ou non un emploi, l'activité - plutôt que le salariat - comme élément essentiel de la position sociale, devient une question centrale pour la sociologie, et plus seulement pour l'économie, ce qui conduit, en repensant l'utilisation des concepts, à réfléchir aux lieux de rencontre entre disciplines. C'est le fait d'occuper ou non un emploi qui génère les transformations les plus importantes de la position sociale de chacun, mais la signification de cette évolution capitale, qui se profile depuis des décennies, commence à peine à émerger. TIest frappant, en effet, de constater que la transformation des structures d'emploi continue souvent à être analysée en termes conjoncturels, comme si une "reprise" économique hypothétique devait rétablir le niveau antérieur d'activité. Or, à l'inverse, c'est précisément la transformation profonde du rapport à l'activité qui risque de devenir un aspect essentiel de l'avenir des sociétés qu'elles soient dites "industrielles", "post-industrielles", "avancées"... Après l'irrésistible montée du travail salarié à temps plein, sur un contrat à durée indéterminée ou un statut, qui a marqué les années de croissance économique de l'après deuxième guerre, on commence à découvrir les incertitudes qui entourent la notion d'activité et les contours de la population active. Or le gommage des caractéristiques structurelles de la crise de l'emploi a été, jusqu'ici, marqué par la prédominance d'un raisonnement économique, qui utilise et transforme des évolutions sociales. On en donnera quelques exemples. La composition de la population active tend à se modifier: si le pourcentage des actifs dans la population totale ne diminue pas, sous l'effet de la forte croissance de deux catégories, les jeunes en formation et les retraités, c'est en raison de l'accroissement de l'activité fémininel. Or cette double évolution en sens contraire a des causes certes démographiques, mais avant tout sociales: allongement de la scolarité et valorisation de la formation; égalisation de la position des femmes dans la société; recomposition des temps sociaux. Mais ces tendances,
1 - voir M. Maruani et E. Reynaud, Sociologiede l'emploi, Paris, la Découverte, 1993.

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tendances, résultat d'une évolution sociale permise par les années d'abondance, sont à présent enrôlées au service de nécessités économiques et de la recherche de politiques palliatives à la montée du chômage: il s'agit de retarder ou d'empêcher l'accès au marché du travail et d'en rendre la sortie plus facile. On pourrait imaginer que la montée de l'activité à temps partiel, prenant une signification sociale nouvelle, serve de déclencheur à une transformation des rapports au travail. Mais il faudrait qu'elle devienne le mode d'activité normal d'une partie importante de toute la population, non pas seulement de femmes précédemment inactives ou de pré-retraités en cessation progressive d'activité, mais aussi et surtout d'autres actifs décidés à partager à deux un seul emploi, comme le font, par exemple, mais de façon encore sporadique, des enseignants dans quelques pays. Au contraire, il s'agit le plus souvent, à l'heure actuelle, non pas d'activité partagée, mais de chômage partiel déguisé. Le cas le plus frappant, dans plusieurs pays occidentaux, est celui de femmes mises à temps partiel pour éviter des licenciements, ou embauchées sur un mi-temps contraint. La notion de temps partiel peut donc correspondre à deux positions contrastées par rapport à l'activité: forme atypique, vécue comme provisoire, par rapport à la norme du temps plein souhaité, ou, plus rarement, choix de vie. Or il devient essentiel, pour analyser le rapport à l'emploi, de distinguer entre la pression économique ou celle des circonstances personnelles sur la forme d'activité et le choix d'un rapport différent au temps de travail. Une éventuelle redéfinition de l'organisation sociale du temps supposerait, dans ce cas, un renversement de la place de l'économie dans la détermination des relations sociales, au profit d'une organisation par le social, avec des conséquences économiques. Ainsi, la relation entre activité et chômage apparaît-elle dominée par la recherche de solutions à caractère économique, ce qui permet encore parfois de les percevoir comme conjoncturelles, alors qu'elles sont liées à des restructurations au niveau mondial. Mais surtout, au lieu que soit mise en oeuvre une réelle complémentarité entre approches, l'approche sociologique reste 15

seconde par rapport à l'économique: les mesures d'insertion ou de réinsertion par la formation, voire une partie au moins de la formation permanente, sont elles aussi utilisées, comme le temps partiel ou les préretraites, à titre de palliatif au chômage. Or une véritable réflexion sur une autre forme d'organisation sociale, faisant alterner tout au long de la vie des périodes de travail, de non-travail et de formation, permettrait de mettre en place une autre répartition des modalités d'emploi. L'imagination pourrait-elle jouer ici un rôle essentiel: la recherche sociologique et économique pourrait peut-être permettre de préfigurer, à partir des tendances nouvelles de l'emploi, les contours d'une nouvelle forme de société. Quels sont alors les outils les plus aptes à permettre une redéfinition des concepts? Telles sont quelques unes des interrogations qui traversent cet ouvrage. Partis à la découverte de l'incertitude désormais liée à la relation d'emploi, les auteurs interrogent, chacun à sa manière, et à partir d'angles d'attaque très différents, la pertinence des concepts qu'ils utilisent, et ce qu'ils révèlent du mode de traitement de l'emploi et du travail par leurs disciplines respectives.

Découverte

de la complexitél

Pourquoi a-t-on pu si longtemps se passer d'une réflexion sur les concepts d'emploi et de travail ? Pourquoi est-ce maintenant, et maintenant seulement, qu'un tel débat commence à émerger dans la société, et surtout parmi les chercheurs? On peut avancer plusieurs types d'explication. D'abord, au cours de la période de croissance continue et de plein emploi, et même jusqu'au début des années J98O, une grande partie des analyses sociologiques s'est centrée sur l'amélioration du contenu et des conditions de travail. Les problèmes liés à une
2 - Sauf référence particulière, les noms cités renvoient aux auteurs du présent ouvrage.

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utilisation différenciée de la force de travail, d'une branche à l'autre (Pollert3, Gerritsen), d'un lieu de production à l'autre, d'un pays à l'autre (Desmarez, Gallie, Homs), entre les hommes et les femmes (Maruani), selon le niveau de qualification ou surtout la fonction (Lindley) ont été largement occultés. La diversité de cette liste signifie également qu'il existe des modes de légitimation et des sensibilités différentes à la précarisation de l'emploi et à la diversification des statuts. D. Gerritsen montre comment "le statut social induit le mode d'emploi... et entraîne de nouvelles segmentations à l'intérieur des groupes professionnels". Dans le secteur du transport, en particulier dans les taxis et le bâtiment, on note une prolifération de statuts "hybrides", "ni salariés, ni artisans". Dans un tout autre contexte, celui de la Russie actuelle (Kuzmin), les efforts pour. créer de nouvelles activités, dans le cadre de petites entreprises familiales, poussent d'une façon un peu semblable à la création de statuts hybrides, tendance que renforce encore, dans ce cas, la fragilité ou l'absence de systèmes de protection sociale. Mais cette approche implique également de réévaluer l'inventaire des ressources disponibles, comme le montre S. Kuzmin. Certaines de ces ressources, en quantité faible, peu ou pas exploitées (certains types de bois, de terrains, de ressources hydrauliques, etc) peuvent devenir des atouts dans le cadre d'un développement des petites entreprises. Plus généralement, écrit A. Pollert, un aveuglement à la dimension sectorielle, qui, de plus, s'accompagne souvent d'une méconnaissance de l'importance des différences de traitement des hommes et des femmes dans l'emploi4, interdit de comprendre toute la complexité des processus de restructuration qui pourtant touchent l'emploi au premier chef. R. Lindley va encore plus loin, en montrant la nécessité de forger des outils spécifiques d'analyse des restructurations. Des
3 - voir, en particulier, l'ouvrage Farewell to Flexibility?, Oxford, Blackwell, 1991,qu'elle a édité. 4 - voir les analyses qu'en fait M. Maruani en particulier dans Maisqui a peur du travaü desfemmes ?, Paris, Syros, 1985 et Au Ùlbeurdes dames. Métiers masculins, emplois féminins, avec Chantal Nicole, Paris, Syros 1989.

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approches trop globales interdisent donc de comprendre en quoi la structure de l'emploi elle-même se transforme. Le concept d'emploi, rappelle R. Salais, "a été élaboré dans une perspective de lutte macro-économique contre le chômage". Le travail est ainsi devenu "une abstraction . réalisée". D'autre part, les approches disciplinaires se sont longtemps tenues éloignées les unes des autres, en se cantonnant à l'étude de niveaux différents de la réalité sociale. Les différentes disciplines ne s'accordent toujours pas pour définir ce qu'elles entendent par travail et emploi, ce qui est "la pierre d'achoppement classique de toute discussion interdisciplinaire" écrit F. Michon. TI y aurait ainsi, entre la sociologie et l'économie, une inversion entre ce que chacune analyse, voire définit comme "travail" ou comme "emploi"S. "L'économiste s'intéresse plus au marché du travail qu'aux conditions de l'activité du travail". Pour sa part, le sociologue étudie la formation et l'évolution des compétences, se plaçant ainsi au niveau des "marchés du travail professionnels" (Lutz), Cette séparation des approches s'étend aussi à l'analyse de segments du marché du travail. Au-delà même de la distinction, devenue désormais d'un usage courant, entre plusieurs types de flexibilité de l'emploi, P. Auer montre que différents types d'emploi induisent non seulement des formes différentes de travail, mais aussi des formes d'analyse spécifique. Il faut donc reformuler les définitions classiques de l'emploi, et c'est là que s'articulent ou se confrontent les approches disciplinaires (voir notamment les parties I et ln du présent ouvrage). En effet, et de façon certes trop schématique, on peut dire que la sociologie, qui s'est longtemps limitée à l'étude de l'organisation et du contenu du travail, se cantonnant ainsi au niveau de l'entreprise, n'a pu, de ce fait, penser l'emploi qu'à ce niveau, et sa flexibilisation que selon une dichotomie entre travail dans l'entreprise et marché externe du travail. Or les transformations de l'emploi ne peuvent désormais se comprendre qu'à partir de la
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- François Michon & Denis Segrestin, "Histoire d'une rencontre", introduction à l'ouvrage L'emploi, l'entreprise, la société, Paris, Economica, 1990, édité par ces deux auteurs.
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relation étroite entre l'un et l'autre: l'entreprise peut de moins en moins être considérée comme un isolat. L'économie, pour sa part, encore trop rarement sortie des macro-analyses, s'est d'une part surtout préoccupée des problèmes de flexibilité externe, et de l'autre, a pratiqué d'abord des analyses agrégées, en termes de flux de main d'oeuvre, ce qui l'a trop souvent conduite à négliger l'importance d'une différenciation entre les secteurs et caractéristiques de l'activité. D'une façon générale, les sciences sociales, affirme B. Lutz, sont mal préparées, sur le plan théorique, à assumer de nouvelles tâches, dans la mesure où "la modernisation, qui est le paradigme fondateur sur lequel pratiquement toutes les sciences sociales d'aujourd'hui se sont constituées, a perdu une grande partie de sa force ancienne". De façon très diverse, des analyses lacunaires ont ainsi contribué à rendre invisibles certains aspects de l'emploi et des mécanismes qui l'animent. On peut penser, avec R. Salais, que c'est la construction même du modèle de plein emploi qui a engendré cette occultation: la conjonction, historiquement fortuite, entre la création massive d'emplois largement indifférenciés et la recherche prioritaire, par les salariés, d'un travail à temps plein garanti, aurait servi de base à une théorisation générale du marché du travail.. Celle-ci ne pouvait, dans ces conditions, prendre en compte qu'un emploi de masse standard, laissant de côté toute la réalité sociale complexe de l'emploi Chacune des approches du présent ouvrage trace, à sa façon, des voies qui permettent d'en rendre compte. L'emploi tend à perdre, comme l'écrit P. Auer "son caractère de catégorie abstraite de la macroéconomie". Un autre élément est plus difficile encore à percevoir, dans la mesure où il est nouveau, dans cette fin de 2()èmesiècle: la rencontre entre plusieurs facteurs de changement, dont R. Lindley souligne l'importance essentielle. Depuis plus de 15 ans, montre-t-il, des transformations fondamentales se produisent sur plusieurs plans à la fois. L'histoire de l'industrialisation a été marquée par de nombreuses phases de changement technologique et/ou d'évolution des structures de production, les pays d'Europe ont connu beaucoup de changements politiques, diplomatiques, économiques, 19

démographiques... Mais la conjonction d'un grand nombre de ces formes bouscule les approches, y compris celles des chercheurs, dont les outils conceptuels sont remis brusquement en question. Tous les textes présentés ici s'en font également, et chacun à sa manière, l'écho. Si la variété des modes d'approche correspond à des expériences de recherche différentes, qui fondent la richesse de la discussion, elle fait également apparaître des convergences d'autant plus intéressantes à souligner qu'elles viennent parfois de chercheurs situés dans des systèmes socio-économiques longtemps opposés, à l'ouest et à l'est de l'Europe. En Europe de l'ouest, lorsque l'emploi disponible était abondant et le chômage très faible, la forme de rapport au travail n'avait que peu d'incidence sur la régulation du marché du travail, en bref, sur la possibilité d'accéder à un emploi. Puisque le marché du travail était étroit, on avait d'autant plus facilement tendance à considérer que chacun(e) trouvait facilement emploi à sa convenance, même si la réalité du travail effectué démentait souvent cette assertion. Le problème le plus important, pour les entreprises, était alors de fixer la partie la plus qualifiée de la main d'oeuvre: c'est pourquoi l'accent était mis en priorité sur la définition des qualifications et des conditions de travail plutôt que sur les modes d'accès à un emploi. Par ailleurs, la croissance économique avait favorisé la mise en place de systèmes de négociation des salaires et conditions de travail, et la réglementation légale se bornait, pour l'essentiel, à garantir la protection juridique et sociale. Enfin, les formes et le niveau d'emploi des femmes dépendaient plus des politiques publiques nationales que de la quantité totale d'emploi disponible, comme le montre, par exemple, une comparaison entre les situations française et britannique6. La préoccupation de réglementer un bien rare, l'emploi, n'a commencé à se faire réellement jour que dans la décennie 1980, et avec elle, la nécessité d'opérer une distinction entre ceux qui, titulaires d'un emploi,
6 - Linda Hantrais, Managing Professionaland Famr1yLife.A Comparative
Study of British and French Women, Aldershot, Dartmouth Publishing Company, 1990.

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connaissaient certaines formes, plus ou moins avantageuses et plus ou moins négociables, de rapport au travail, et les exclus, ou ceux qui oCéupent une position faible sur le marché du travail. Bien que la transformation des structures industrielles et l'internationalisation de la production aient été entreprises dès les années 1960, leur impact sur l'emploi a mis deux décennies à devenir visible, tant étaient imbriqués les systèmes économiques et les relations collectives de travail mis en place au cours des années d'abondance. Ce modèle dominant connaissait, bien entendu, des variantes nationales souvent importantes, mais il était valable pour toutes les sociétés occidentales. Le modèle socialiste ne posait pas de la même façon la relation entre emploi et travail, mais il a fait émerger, avant même sa disparition, des questions parfois assez proches de celles qui se posaient aux sociétés occidentales: le plein emploi existait à l'Est de façon encore plus prédominante, et l'intérêt prioritaire ne pouvait aller qu'à la qualification et aux conditions annexes du travail. A l'est comme à l'ouest, bien que sous des formes différentes, le plein emploi fournissait les bases d'une forme de consensus social, aux contours imprécis, mais qui permettait de sous-entendre ou d'occulter certains des problèmes liés aux conditions d'emploi. Mais c'est désormais l'ensemble de l'édifice socio-économique connu sous le nom d'«Etat-Providence» qui chancelle. Il est significatif qu'une partie des questionnements sur le concept d'emploi ait pour origine les positions des hommes et celles des femmes par rapport au travail et à l'emploi. Dès les années 1950 et 1960, M. Guilbert7 avait ouvert la voie à des recherches sociologiques dans ce champ. Mais elles ne sont parvenues à s'imposer qu'au cours des années 1970 au plus tôt, avec de fortes variations selon les pays de l'Ouest, et pas du tput à l'Est de l'Europe. C'est en France surtout ainsi qu'au Royaume-Uni, que ces recherches,
7 - Lesfonctions des femmes dans l'industrie, Paris, Mouton, 1%6; avec V. lsambert-Jamati, "La répartition par sexe", in G. Friedmann & P. Naville, Traité de sociologie du travail, Paris, A. Colin, 1962, tome 1.

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celles de D. KergoatB, de M. Maruani9, de C. Cockburn, R. Milkman, A. Pollert10 ont permis, en dépassant la polarisation des analyses sur la vision tronquée de "l'ouvrier qualifié mâle de la grande industrie", de faire émerger des modèles beaucoup plus fins de rapports au travail et à l'emploi, et montré la nécessité de distinguer l'un de l'autre. Ainsi, M.Maruani met-elle en évidence un contraste, parfois frappant, surtout chez les femmes les moins qualifiées, entre un rapport souvent négatif au travail qu'elles effectuent, qui se manifeste en particulier par leur aversion pour le travail à la chaîne et au rendement auxquels elles sont contraintes, mais, à l'inverse, un fort attachement à la position dans la société que représente le fait d'avoir un emploi. Pourtant, écritelle, c'est pour les femmes seulement qu'on a longtemps amalgamé travail et emploi. Il paraît donc indispensable que l'analyse sociologique questionne la construction de l'invisibilité de l'emploi féminin, cette "évidence oubliée" par une longue polarisation de fait sur le travail des hommes. A. Pollert souligne un autre aspect de cette invisibilité. Elle montre que l'insuffisance des approches sectorielles de l'emploi contribue à masquer la présence et les spécificités du travail des femmes dans certains secteurs. D. Galliell a également fait voir qu'une conceptualisation sociologique du travail des femmes oblige à explorer en détails les mécanismes du marché du travail. Cette approche constitue une des articulations entre la sociologie et l'économie. Dans les pays de l'Est européen, une occultation beaucoup plus longue de ce problème s'est imposée: H. Nickel souligne que les

- "Ouvriers = ouvrières ?", in Critique de l'Economie Politique, novembre 1978, et Les ouvrières, Paris, Sycomore, 1982. 9 - Les syndicats à l'épreuve du féminisme
8 10 - Cynthia Cockburn, Machinery of Dominanœ : Women, Men and Technical Know-How, London, Pluto Press, 1985i Ruth Milkman, "Le travail des femmes et la crise économique", in La Revue d'en Faœ, n' 5-6 1979i Anna Pollert, Girls, Wives, FactoryLives, Basingstoke, Macmillan, 1981. 11 "La sociologie de l'emploi en Grande-Bretagne",in Grande-Bretagne, R.F.A., Italie: Tendanœs de la recherche l'emploi. Cahiers du séminaire sur du Laboratoire de Sociologie du Travail du CNAM, 1988.

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spécificités du travail des femmes étaient un thème généralement tabou, alors même qu'existaient d'importantes discriminations dans l'accès aux responsabilités professionnelles, basées sur les différences de sexe. Au croisement de situations nationales différentes, une analyse de la position des hommes et des femmes par rapport au travail et à l'emploi pennet de renouveler la réflexion sur les concepts.

Les conditions socio-politiques de la recherche Les conditions socio-politiques favorisent l'occultation, ou au contraire l'émergence, de questionnements sociologiques ou économiques, c'est ce que montre de façon particulièrement frappante la diversification des modes d'emploi. Si, comme l'écrit J. Rancière12 "le sociologue est celui qui dénonce l'écart des mots aux choses", l'état du débat intellectuel et la position des chercheurs, la pression de l'événement, le mode de prise en charge institutionnel, les politiques publiques et, d'une façon plus générale, l'état de chaque société, jouent de toute évidence un rôle dans l'orientation des débats sur l'emploi. Certaines contributions l'illustrent plus directement que d'autres, en montrant comment de profondes transformations politiques. ont provoqué l'émergence d'une recherche sociologique pratiquement interdite dans la période précédente, et dans le même temps posé à cette discipline encore balbutiante des questions nouvelles et difficiles. 0. Homs analyse cette relation étroite entre la production sociologique et les transfonnations politiques: ce n'est qu'avec le postfranquisme qu'une véritable sociologie a pu se développer en Espagne, lentement, en générant beaucoup d'insécurité chez les chercheurs, car elle manque encore, sinon de structures institutionnelles, du moins de la capacité à produire de façon suffisante ses propres outils conceptuels. En Europe centrale et orientale, la situation
12 - Les mots de l'histoire, Paris, Seuil, 1992.

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est plus contrastée entre les pays qui, comme la Pologne ou la Hongrie possédaient de longue date une sociologie bien inscrite dans les réseaux européens, et ceux qui, comme l'ex-URSS, avaient connu successivement une interdiction totale à l'époque stalinienne, puis une étroite limitation à des champs bien précis et contrôlés. Ces limitations s'accompagnaient souvent d'une utilisation idéologique des résultats. TI est désormais possible, comme le montre S. Kuzmin, de réfléchir sur de nouvelles bases aux conditions de l'emploi en Russie. H. Nickel montre pour sa part, comment, dans l'ex-RDA, les résultats des enquêtes sur le travail étaient utilisés, voire détournés, pour donner à croire que l'égalité proclamée entre hommes et femmes était totalement réalisée, occultant ainsi une véritable dépendance paternaliste dans, et surtout hors du travail. Ce sont parfois aussi des circonstances socio-économiques réunies par hasard qui orientent, comme le montrent R. Salais et B. Lutz, l'utilisation qui est faite des concepts par les économistes comme par les sociologues. L'une des fonctions spécifiques de la sociologie est d'identifier des phénomènes nouveaux, et de montrer, par exemple, la complexité sociale du phénomène des licenciements en Pologne, les incidences du changement politique en RDA sur les critères de qualification professionnelle des femmes (Nickel), mais aussi, comme en Espagne (Homs), l'importance du décalage entre l'évolution politique et le développement d'une analyse sociologique. La grande "jeunesse" de la discipline peut donner aux chercheurs un certain sentiment d'insécurité. Mais partout, les conditions institutionnelles de la recherche ont UI}impact sur les approches et les résultats, que ce soit dans l'ex-URSS ou en Europe de l'ouest, bien que, écrit P. Desmarez, "la relation entre chercheurs et demande sociale ne se laisse pas ranger dans des typologies". Cet auteur, prenant le cas de la Belgique, met en évidence un double mouvement. D'une part, "l'implication des sociologues se fait en partie par l'amont", c'est-à-dire par les instances de programmation. Mais celles--ciont, d'une époque et d'un pays à l'autre, une vision différente des milieux de la recherche. D'autre part, la recherche contribue à modifier les termes du débat 24

social, au niveau national et, de plus en plus, au plan européen (voir par exemple les programmes FAST de la CEE). On se trouve donc devant un double mode d'implication des chercheurs, à la fois directe, dans les institutions, et indirecte, marquée par les caractéristiques du compromis social dans chaque pays. La place des sciences sociales évolue, car les institutions ont une fonction centrale dans les modes de légitimation de la recherche, de sorte que des questionnements peuvent être occultés à certaines époques et en certains lieux. D. Gallie fait ressortir les caractéristiques variables de ces compromis, et le niveau inégal d'implication des chercheurs. Dans le cas du Royaume-Uni, cette implication a connu des fluctuations particulièrement fortes, liées notamment à la couleur politique des gouvernements. Ainsi, dans l'après-guerre, et jusque vers 1967-68, les sciences sociales se sont efforcées de jouer un rôle dans les transformations sociales, se repliant ensuite sur la réflexion, pour se réinsérer, à partir des années 1980, dans le débat social. On peut aussi assister à un repli sur des stéréotypes vieillis, mais apparemment unifiants, qui gomment la diversité des modèles de production et de reproduction et notamment l'hétérogénéité des groupes professionnels. Le temps est en effet un élément transformateur des catégories socio-professionnelles : la qualification n'est pas un donné de chaque profession, mais un élément variable, conduisant, par exemple, à la déqualification de métiers, par exemple les typographes ou les chauffeurs de taxi.

Les disciplines et leurs concepts Tous ces éléments font partie d'un débat important, à la fois sur les relations entre disciplines, sur le sens des évolutions conceptuelles et sur la place des chercheurs dans l'appréhension, le diagnostic, voire le traitement des problèmes. Il comporte plusieurs aspects. TI s'agit d'abord de la définition des concepts et de son 25

impact sur les usages qui en sont'faits d'une discipline à l'autre, mais aussi, et réciproquement, de la façon dont l'évolution des situations d'emploi et de travail s'inscrit dans les outils conceptuels. Toutefois, les formes d'influence des circonstances économiques et sociales, ou si l'on préfère le degré d'imprégnation spatio-temporelle des concepts, ne sont pas faciles à discerner. Or cette imprégnation conditionne également la définition de l' inter-discip linarité. La question des champs disciplinaires peut être posée par le biais de la définition et de l'évolution, en sociologie et en économie, de la conceptualisation des rapports du travail et de l'emploi à la technique, à l'entreprise, à la société. Ainsi R. Salais montre-t-il que le domaine de l'emploi est de création récente en France, mais on pourrait étendre le champ d'observation à de nombreux pays: il ne date guère que de la fin des années 1960 - c'est-à-dire de la période où a commencé la vague de restructurations qui devait s'amplifier au cours des décennies suivantes. Mais si les faits sont pluridisciplinaires, on peut penser que le travail de recherche n'a de signification véritable qu'à partir de disciplines constituées, avec leurs outils conceptuels propres. Il existe, rappelle R. Salais, une contradiction interne aux outils d'analyse: comment traiter la crise de l'emploi à partir d'instruments conceptuels et statistiques internes au champ de l'emploi? Toutefois, les disciplines évoluent dans le temps. Il y a certes, comme l'écrivent Dierkes et Wagner13 "de bonnes raisons de mettre en question la raison d ',être de la structure présente des sciences sociales", et leur position dans la société n'est pas fixée une fois pour toutes, on peut même observer des fluctuations remarquables depuis leur naissance commedisciplines à part entière. Après avoir joué un rôle majeur dans l'invention et la mise en oeuvre de la première révolution industrielle, elles ont, dans la période contemporaine, évolué de la précarité à la reconnaissance.
13 - Meinolf Dierkes & Peter Wagner, "European Social Science in Transition: Conclusions and Recommendations", in M. Dierkes & B. Bievert (editors), European Social Scienœ in Transition. Assessment and Outlook, Frankfurt/Main, Campus Verlag, 1992.

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On a pu penser, jusqu'au début des années 1970, que "la sociologie pourrait fournir les techniques, les politiques, les façons de penser, ainsi qu'une vision de la société idéale qui guiderait le changement"14. Mais la position, de la sociologie tout particulièrement, apparaît instable. L'analyse de D. Gallie pour le Royaume-Uni, et plus encore celle d'O. Homs, pour l'Espagne, en sont des exemples très nets. C'est aujourd'hui une gageure, écrit R. Salais, de reconstituer dans son intégralité la personne par rapport au travail. Pourtant, la spécificité disciplinaire s'est affirmée, elle ne repose pas uniquement sur des distinctions académiquement constituées, mais sur une utilisation différente de concepts qui ont souvent la même origine. Si certains auteurs, comme P. Auer, pensent qu'il est possible de mettre en oeuvre une problématique directement pluri-disciplinaire, cela ne peut se faire, ainsi que le note B. Lutz, que s'il existe entre disciplines un poids à peu près égal. Or on constate une tendance hégémonique de l'économie grâce en particulier à un appareillage économétrique dont la sophistication ne suffit pas à garantir la légitimité. La sociologie devrait-elle se contenter d'apporter un supplément d'âme social par l'analyse des acteurs, de leurs motivations, de leurs valeurs de référence? Dans ce débat, la plupart des contributions montre qu'en fait chaque discipline s'est forgé son propre outil de saisie de ces processus complexes que sont l'emploi et le travail. Ainsi, les spécialisations internes à la sociologie ne se sont constituées qu'après la seconde guerre, elles ne naissent pas, écrit P. Rolle15, "du développement naturel de la science, mais d'une mutation de ses objectifs". Désormais, se borner à parler du seul travail comme d'une activité située en un lieu unique, l'entreprise, revient souvent à évacuer tout ce qui différencie le mode d'emploi des travailleurs, évite de comprendre que les difficultés d'emploi recensées avec
14 - Friedhelm Neidhardt & Neil J. Smelser, "Sociology", in European
Social Science in Transition, op. cit. 15 - Bilan de la sociologie du travail. Tome 1 : Travail et salariat, Grenoble, PUG,1988.

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une inquiétude croissante ne sont pas de simples dysfonctionnements, liés à une "crise" dont les spécificités ne sont pas, par ailleurs, vraiment définies, dans l'attente d'une "reprise" économique. C'est, une fois de plus, séparer analyse économique et sociologique, et s'en remettre à l'économie pour définir les paramètres dont dépendrait l'évolution des marchés du travail. Selon R. Salais, on assisterait "à la fin de la conception même de modèle" d'emploi, avec d'une part un renforcement de "sa dimension stricte de sécurité sociale", et de l'autre, la coexistence d'une pluralité de modèles de travail régis chacun par une convention, mais sans qu'il n'y ait "ni convergence, ni pratique optimale". En tout cas, l'un des principaux problèmes posés est désormais, comme le montre R. Lindley, l'insuffisance des outils d'analyse du marché du travail et de ses composantes, alors même que se combinent plusieurs formes de changement, qui ont également un impact sur l'outil statistique lui-même. Les obstacles ne peuvent tenir seulement à une incompréhension, plus ou moins soigneusement entretenue, des méthodes de l'autre discipline. Chacune a son propre outil de saisie de l'emploi, en tant que phénomène global, c'est ce que montrent F. Michon et R. Salais. Mais il existe aussi, selon B. Lutz, des "temps" différents de la sociologie et de l'économie, et dans une conjoncture historique donnée, soit l'une, soit l'autre, possède les outils d'analyse les plus appropriés. Les bienfaits de la forte croissance s'étendaient entre autres à l'emploi, qui apparaissait dès lors comme subordonné au développement économique. Mais la perspective change lorsqu'il est question non pas d'une crise conjoncturelle, où la recherche d'aménagements à la situation de l'emploi est possible, à travers des palliatifs souvent utilisés comme le chômage partiel (y compris une grande partie du travail à temps partiel), mais d'une évolution structurelle. Donc les outils conceptuels doivent, eux aussi, évoluer. Si la flexibilité et la dérégulation deviennent des problèmes majeurs, cela pourrait conduire, pense B. Lutz, à un déplacement de l'avantage relatif en faveur des sociologues, dont la conceptualisation et les méthodes seraient plus à même de réévaluer la position du travail et de l'emploi. Si l'on a, 28

dit-il, cherché à accroître la flexibilité par multiplication des emplois précaires, c'est en partie parce que les modèles macro-économiques étaient impropres à concevoir la flexibilité, sauf à créer des masses flottantes de travailleurs potentiellement employés.

Conclusion S'interrogeant sur les incertitudes, désormais liées à la relation d'emploi, mais aussi sur l'imprécision des outils d'analyse, les auteurs de cet ouvrage mettent en évidence, avec de nombreuses facettes du travail et de l'emploi, de multiples raisons de repenser leur propre position de chercheurs, son évolution, sa diversité. Sans doute la répartition proposée des textes est-elle, comme toujours, quelque peu artificielle, puisque, on l'a maintes fois souligné, des interrogations semblables ou proches traversent l'ensemble des contributions. Le plan proposé met cependant en exergue certaines différences d'approche: - la partie I pose la question de la validité des concepts d'emploi et de travail traditionnellement utilisés en sociologie et en économie, et s'interroge sur la possibilité de construire un langage au moins partiellement commun entre les disciplines. - La partie II prend pour base des analyses contrastées, parfois à l'extrême, pour définir de nouveaux contours à l'activité productive et montrer à quel point l'approfondissement des approches de l'emploi contribue à une redéfinition des relations entre travail et emploi.

- Dans la partie III, les outils conceptuels sont considérés non seulement comme des révélateurs des structures changeantes de l'emploi, mais aussi comme une façon d'interroger la place respective de la sociologie et de l'économie et son évolution, en fonètion de problèmes majeurs posés par les structures socio-économiques.
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Enfin, la partie IV ouvre le vaste débat de la place des chercheurs face au politique, faisant apparaître, là aussi, des inflexions plus ou moins fortes dans le temps et l'espace, des réorientations, des remises en cause parfois fondamentales.
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Durkheim se serait-il trompé en considérant que le travail est la seule forme d'intégration sociale possible? On pourrait peut-être le penser, à lire certaines déclarations publiques récentes. Mais il paraît plus profitable de tenter plutôt d'analyser en quoi et jusqu'où la diversité croissante constatée dans le travail et l'emploi constitue une amorce de changements sociaux plus profonds. Le débat entre chercheurs, largement entrepris lors du Colloque de l'IRESC016, a été repris, repensé et amplifié dans le présent ouvrage. Mais il ne représente qu'une amorce de ce qui devrait devenir l'un des questionnements essentiels du proche avenir, dans toute l'Europe: la place du rapport au travail dans l'organisation sociale.

16 - Institut de Recherche sur les Sociétés Contemporaines

(CNRS)

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I LE TRAVAIL, MODE D'EMPLOI

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