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L'emploi du temps au féminin

De
210 pages
Le travail salarié des femmes s'est banalisé. Et pourtant le conflit "travail-famille" vécu davantage par les femmes que par les hommes, reste le point névralgique des politiques d'égalité. Au lieu de mettre le projecteur sur l'égalité, il s'agit ici de s'intéresser aux réalités subjectives et aux enjeux d'agencement des temps pour les individus, face aux stratégies globales définies pour l'emploi. En s'appuyant sur une interprétation de l'articulation des temps empruntée à Gurvitch, l'auteure convoque la liberté de l'acteur.
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Martine Buffier-Morel

L'emploi du temps au féminin
Entre liberté et égalité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI - ROC

1053 Budapest

de Kinshasa

www.1ibrairiehannattan.com diffusion .harlllattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo. fr cg L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02303-1 EAN : 9782296023031

Remerciements

Je tiens à remercier celles et ceux, qui d'une façon ou d'une autre m'ont aidée à faire aboutir ce livre.

à B. pour son compagnonnage

et sa patience, ainsi qu'à T. et C.

INTRODUCTION

La montée récente du temps, dans les politiques, a fort à voir avec l'irruption de la sphère privée dans la vie publique. Elle met en scène principalement le monde des femmes1 dans son rapport à l'expérience salariale et au développement économique. Si la dimension de conciliation de la vié professionnelle et de la vie familiale existe aussi pour les hommes, elle revêt dans le cas des femmes une dimension très particulière, inséparable de la notion de cycle de vie. C'est bien la mise en relation et l'interdépendance entre temps privés et temps publics qui fait problème. La préoccupation nouvelle montrée par les autorités publiques pour les temporalités sociales, procède d'un approfondissement démocratique, mais aussi d'une mise en conformité avec les objectifs d'une Europe compétitive qui vise la croissance et l'emploi dans une DE élargie. Cette préoccupation a (re) pris acte (certains diront tardivement), du salariat massif des femmes et tente de revisiter une série de fonctionnements touchant aux équipements, aux services, aux prestations familiales, aux organisations de travail. Elle est inséparable pour les élus, des enjeux d'attractivité du territoire et passe par un développement de l'accessibilité (à la ville, au territoire...), de plus en plus lié au développement de l'emploi des femmes qui révèle le temps des femmes.

Avec la mise en place depuis le début des années 2000 d'une thématique de l'articulation des temps de vie dans ses référentiels, l'action publique impose le temps comme catégorie politique. Le « maîtriser constitue un facteur d'égalité et de qualité de vie »2.

1 Intitulé d'un ouvrage d'Alain Touraine paru chez Fayard en 2006. 2 Citation extraite d'un cycle de conférences Repenser les temps, organisé à Rennes en 2004, à l'initiative du bureau des temps de la ville de Rennes.

Les contributions de spécialistes permettant d'éclairer cette évolution ne manquent pas. Dit très sommairement, certaines sont plutôt de type «temps/territoires» (on peut citer les travaux de Jean Yves Boulin, Pierre Dommergues, Françis Godard.. .) et proposent une sociologie des temps sociaux qui s'intéresse aux collectifs urbains et à une macro-régulation des temps sur le territoire; d'autres sont plutôt de type «temps/conciliation vie familiale-vie professionnelle» (on peut ici citer les travaux de Marie Thérèse Letablier, Jeanne Fagnani, Rachel Silvera...) et s'intéressent à l'impact des politiques sur le travail des femmes. A contrario rien, nous semble-t-il, n'a jusqu'à présent été dit sur la philosophie de l'articulation des temps d'un point de vue subjectif, aux fins d'une approche compréhensive des politiques, alors même que l'expression « articulation... », s'est banalisée auprès des praticiens de ce nouveau champ d'intervention. Mettre le projecteur sur ce déficit d'analyse est une de nos intentions. Avec un présupposé théorique emprunté aux sociologies de l'action et à l'individualisme méthodologique3, celui de la liberté de l'acteur. La démarche livrée ici, propose une réflexion sur la notion d'articulation des temps qui interroge quelques contenus de politiques publiques, notamment d'égalité, dans une optique phénoménologique, c'est à dire en lien avec l'expérience vécue et la subjectivité. Elle s'étonne de l'écart entre la norme d'égalité et la réalité des pratiques et s'inscrit dans le courant des sciences sociales qui tente aujourd'hui de restaurer la subjectivité des individus face aux approches sociétales, holistes et institutionnelles. Ce livre issu de travaux de thèse (Buffier-Morel, 2004) n'est pas à proprement parler un outil pour décideurs, mais une forme d'essai pour focaliser le propos sur l'individu et introduire un raisonnement qui met en avant la liberté de l'acteur à travers une lecture de quelques politiques publiques, principalement d'égalité. Au risque d'être à contre courant des positions normatives des politiques dites d'égalité de genre, dont l'objectif vise à rapprocher les statuts sociaux des hommes et des femmes, l'auteure tente d'explorer les limites de cette norme égalitaire. Elle la confronte à la question de la conciliation des temps familiaux

3 En tant que chef de file de cette perspective, Raymond Boudon nous enseigne qu'il est de la nature de la connaissance sociologique de toujours rechercher l'action individuelle. Dans un ouvrage collectif: Sur l'individualisme (1991), il insiste sur le sens méthodologique de ce point de vue, orienté vers la construction de modèles et dont le point de départ se situe au niveau des acteurs individuels à l'origine des phénomènes macroscopiques à expliquer. La démarche boudonienne se situe dans une théorisation de l'explication des phénomènes sociaux par l'action intentionnelle des individus, en opposition à l'usage globalisant (holiste) des explications des comportements par le « despotisme des structures» (ibid. 1991, p. 58). 8

et professionnels, et aux échelles temporelles surtout celles desjeunesfamilles4. Prises dans des rythmes de vie où prime le temps système, celles-ci adoptent la surorganisation temporelle (William Grossin, 1998), comme stratégie d'interface avec un monde économique et professionnel calé sur l'ordre de la production. En intégrant la transformation des organisations de travail et les logiques de performance liées à la concurrence et à la mondialisation, cette investigation tente de repérer des seuils d'action critiques dans les compromis entre employeurs et salariés. Elle montre comment ces compromis de plus en plus exigés par le champ du politique pour inclure les femmes dans l'emploi, prennent forme dans des rationalités diverses qui peuvent induire des acteurs perdants, à certains égards, les femmes elles-mêmes. Cette investigation se réfère au cadre d'analyse propre à Gurvitch5 d'une articulation des temps selon le seul principe possible d'une hiérarchisation faisant cas des réalités subjectives et des valeurs. Elle prend appui sur une vision théorique et questionne les modèles d'articulation entre travail et hors travail donnés comme axes de progrès par les politiques contemporaines d'égalité, en suggérant qu'articuler, c'est hiérarchiser ses temps en fonction de valeurs (partie 1). Ce faisant, cet essai entend contribuer à la compréhension de la construction du champ politique de l'égalité de genre sur les vingt dernières années. Le prisme utilisé tente de montrer les interactions entre niveau européen et niveau étatique pour résoudre la question de l'interface travail/famille comme source d'inégalité professionnelle pour les femmes et de signifier comment dans ce processus, l'entreprise a été sollicitée par les pouvoirs publics, pour devenir le nouvel acteur d'une politique familiale en phase avec le référentiel global de marché (partie 2).

Le but de l'approche menée dans ce livre est double: montrer qu'en se référant au seul temps plein comme bon modèle d'articulation, les promoteurs de l'égalité dans le cas français ont produit une norme d'activité exigeante, potentiellement discriminante pour les femmes. Le débat français sur l'exercice du travail à temps partiel peine toujours à reconnaître la liberté de l'acteur, même lorsque cette forme d'inscription dans l'emploi est revendiquée par l'individu salarié. L'auteure, en tirant les leçons des orientations politiques des dernières décennies, affirme que la dimension privée du temps partiel n'a pas été reconnue dans les transitions entre travail et hors travail dans le cas français,
4

Nous devons cette expression à Tineke Willemsen de l'Université de Tilburg (Pays-Bas) avec qui nous avons travaillé dans le cadre d'un programme de recherche européen. S Georges Gurvitch, 1963, «La multiplicité des temps sociaux », La vocation actuelle de la sociologie, chapitre XIII, pp. 326-430, PUF. 9

contrairement à sa dimension d'utilité économique. Elle s'interroge sur la légitimité de cet égalitarisme qui rejette le modèle d'un temps partiel choisi féminin, alors que les faits attestent que les femmes avec enfant(s) travaillent moins que les femmes sans enfant(s) 6, (partie 3). L'autre intention est de montrer que le niveau de l'entreprise médiatise les politiques de conciliation décidées par le législateur. Celui-ci, en renforçant le rôle des entreprises dans la fabrique des politiques de conciliation, suite notamment aux injonctions du niveau communautaire et aux dernières conférences de la famille, laisse peut-être courir un risque dans sa quête de nouveaux modèles de combinaison de la gestion du travail et de la famille, le risque sociétal d'accentuer l'interdépendance entre stratégies d'entreprises et pratiques de salariés. A une époque révolue, la combinaison de cette gestion s'est inscrite dans le paternalisme industriel (partie 4). Si les politiques temporelles (on utilise cet adjectif par commodité, pour signifier un ensemble de mesures ou de dispositifs très variés pour articuler les temps) apportent en principe des ressources aux salariés susceptibles de s'en emparer, leurs effets sociaux peuvent aussi dans certains cas, freiner la liberté individuelle. Le changement social recherché à travers l'introduction de dispositifs temporels additionnels, comporte souvent le risque d'induire des effets pervers7 résultant de la juxtaposition de comportements individuels. Les limites d'expérimentations menées dans ce domaine seront abordées à partir de l'évocation d'une nouvelle conception des politiques dans l'espace européen, mettant à contribution les acteurs de terrain (partie 5). Cette nouvelle fabrique des politiques a été mise au point au niveau communautaire dans des programmes particuliers qui, à travers le soutien de projets, visent à développer une politique qui se ferait «du bas» vers« le haut» - bottom-up pour renouveler et compléter les cadres de pensée et les modèles à proposer pour avancer dans la transformation sociale de l'espace européen. La promotion de l'égalité hommes/femmes sur le marché du travail, figure aux premiers rangs des objectifs fixés par ces stratégies communautaires.

Ce livre est aussi le résultat d'une trajectoire. Formée au milieu des années 70 à la sociologie des organisations au sein des équipes du CS08 créé par Michel Crozier, l'auteure a rejoint en 1990, après une pause-carrière, le Service des droits des femmes. Elle s'y est vue confier en tant que chargée de mission au bureau de l'égalité professionnelle, le dossier « conciliation vie familiale/vie professionnelle». Du choc de la rencontre entre des approches féministes holistes et une fidélité acquise aux sociologies de l'action, est née une pensée de recherche sur un sujet très porté par la Commission européenne, celui de la
6 En moyenne européenne, les femmes avec enfant travaillent 12 heures de moins que les femmes sans enfant.
7

8 Centre de sociologie des organisations, CNRS. 10

Ces effets sont non-intentionnels.

« réconciliation» des temps familiaux et professionnels. C'est cette tentative d'investigation qui fait la matière de ce livre, en lien avec un matériau subjectif qui considère la conflictualité des temps comme une réalité difficilement neutralisable pour les femmes aux prises avec des objectifs professionnels, quelque soit l'impact des politiques. L'auteure a donc cherché à ré-interroger le conflit « travail-famille» à partir d'un postulat de la conflictualité des temps emprunté à Gurvitch, en soulevant la question de savoir si les femmes indirectement ne sont pas exploitées par la montée de l'individualisme. En leur donnant une liberté, la montée de l'individualisme dans la sphère privée, les place aussi sur un marché où elles échangent la protection-domination du mari contre une subordination au temps de l'employeur qui en dépit de stratégies de surorganisation et de « projection constante pour assurer une bonne articulation des différents moments» (N. Aubert, 2003), télescope souvent le temps de la sphère privée.
Le retournement dialectique obtenu par les femmes dans le salariat

- à savoir

la transformation d'un état de dépendance en une position salariale distanciée de
la sphère familiale et source de liberté

- laisse

ainsi planer de façon aiguë le

problème des compatibilités famille/emploi et des effets induits par des temporalités où les logiques de performance et d'urgence sont tellement à l'œuvre, que la réalité de l'émancipation mérite d'être questionnée notamment dans le cas des jeunes familles. Les pratiques de temps des femmes dans les jeunes familles, révèlent bien les limites des politiques publiques face à la conflictualité des temps. Si cette pensée est politiquement incorrecte, elle tend surtout à contester l'idéal de temps plein professionnel égalitaire, en décalage avec des pratiques qui attestent d'un infléchissement manifeste de l'activité féminine pour cette population. On souhaite opposer à l'exigence de cette norme, une approche humaniste de temporalités diversifiées et reconnues tant pour les femmes que pour les hommes.

Il

1 DE L' ARTICULATION
HIÉRARCHISER

DES TEMPS DE VIE

POUR « ARTICULER »

les enseignements de Gurvitch et de quelques autres

En voie peut être de tomber un jour dans le sens commun (mais faut-il le souhaiter ?)1, la nouvelle expression d'articulation des temps de vie lancée comme un axe récent d'action publique, reste encore chargée pour de nombreuses personnes d'une signification opaque et dérange même, par son opacité. C'est en tous cas ce que nous avons pu constater au cours de diverses présentations faites auprès de publics variés (agents de services déconcentrés de l'administration, intervenants auprès d'associations...). Alors que l'éclairage de l'articulation par la dimension stratégique de la hiérarchisation apporte d'emblée du sens et rassure par son recentrage sur la dimension humaine et les capacités d'acteur. Il écarte en tous cas la représentation «technocratique» d'une notion associée le plus souvent à la diffusion des politiques d'égalité de genre. Cette opacité nous a nous-mêmes gênés dans une confrontation avec la fabrique de ces politiques. C'est pourquoi on n'a pas craint d'y consacrer un développement dans ce livre, en proposant une ouverture sur la pensée de Gurvitch et de quelques autres. C'est en butant conceptuellement sur le principe d'une articulation des temps mis en avant depuis la fin des années 90 par les politiques publiques à l'interface du travail et de la famille, notamment les politiques d'égalité hommes/femmes, que j'ai recherché le sens de ce principe. La lecture de
1 Notre réponse est plutôt négative, en accord avec le point de vue phénoménologique d'une familiarité avec le monde à préserver.

Gurvitch m'a permis de comprendre une idée simple mais néanmoins complexe à réaliser dans un environnement social très normatif: l'articulation procède d'une capacité à hiérarchiser ses temps en fonction de valeurs. Cette approche n'est pas seulement individuelle même si le rapport aux temps est par définition individuel (J.P. Rouch, 2006), elle rencontre aussi les logiques collectives. Plus, les agencements individuels sont « fondamentalement sociaux », et sous-tendus par ces logiques mêmes (ibid.). La notion d'échelle des temps en gestation chez Gurvitch, permet d'aborder les contradictions entre la liberté intime d'un rapport au temps et les modes d'organisation collectifs qui en matière de temps de travail essentiellement, se situent encore dans un cadre normatif rigide. Ma réflexion se situe en lien avec la construction d'identité et s'inscrit dans ce qui pourrait être une anthropologie du salariat, attachée à restaurer la subjectivité dans les transitions entre espaces privés et publics. Elle se centre sur la capacité de l'individu-acteur à faire reconnaître la dimension normative propre à la subjectivité de son temps dans un ensemble contraint de régulations ou d'effets sociaux dont il dépend. L'acuité de la question des temps sociaux au niveau des politiques actuelles (durée du travail et RTT, politique familiale, politique territoriale dite «d'harmonisation des temps dans la ville» et «diagnostics territoriaux des temps»), invite à un retour vers les sociologues qui de façon pionnière ont tenté de donner corps à une sociologie du temps. Gurvitch à cet égard est incontournable et Gilles Pronovosf dans son ouvrage Sociologie du temps (1996), tout en reconnaissant que les catégories de la classification des temps sociaux mises en avant par Gurvitch sont « peu sociologiques », lui fait une place importante, rendant hommage à « son indéniable richesse d'analyses et de perspective»: car« par-delà un vocabulaire confus, imprécis et encombrant, on lui doit quelques distinctions majeures ». La place de Gurvitch dans la tradition de recherche sur les temps sociaux dans le cas français est également reconnue par Jean Yves Boulin dans un chapitre préliminaire d'un ouvrage consacré au temps des villes (La ville à mille temps, 2002). Celui-ci en évoquant la question intéressante des obstacles à une approche transversale et intégrée des politiques temporelles en France3, écrit de cette tradition de recherche qu'elle «a été magnifiquement synthétisée et prolongée dans les travaux de Georges Gurvitch (1963) qui a conceptualisé la multiplicité
G. Pronovost, Sociologie du temps, De Boeck Université, Bruxelles, 1996 (une première version de cet ouvrage est parue en anglais en 1989). 3 lY. Boulin note que les recherches académiques ainsi que les politiques temporelles ne sont parvenues que de façon très épisodique à se départir d'une approche sectorisée. Il avance deux raisons à cela: le poids de la rationalisation du temps de travail qui « a contaminé l'ensemble de la sphère sociale» et le faible intérêt porté en France, tant par la recherche que l'action publique, à la vie quotidienne (ibid.). 14
2

ainsi que la dialectique et l'articulation des temps sociaux» (ibid p. 27). On retiendra donc en premier, l'apport de cet auteur, car nous pensons que sa vision peut encore inspirer la réflexion et l'action.

Les enseignements de Gurvitch Gurvitch a été un des derniers sociologues de l'après-guerre à avoir tenté une théorie générale de la société et c'est par cette visée qu'il est amené à une approche des temporalités. Il pense que l'unification des temps est nécessaire au fonctionnement individuel et social et que cette unification ne peut s'opérer que par une hiérarchisation des temps (Gurvitch, op. cit. p. 340) dont la réalisation présuppose un rapport aux valeurs. La lecture du chapitre XIII de Gurvitch sur la multiplicité des temps sociaux (Gurvitch, 1963) donne un ancrage problématique à la question de l'articulation des temps. En abordant l'uniticationlhiérarchisation des temps comme un enjeu vital pour « notre vie personnelle et la vie des sociétés» (ibid p.334), Gurvitch fait de la lutte pour maîtriser le temps, une aventure humaine «liée à une hiérarchisation souvent précaire ». En insistant sur la complémentarité de la sociologie et de l'histoire, il se situe dans une certaine proximité avec les travaux socio-historiques de E.P. Thompson (1979, 1 ère ed. 1967) et de Jacques Le Goff, (2001, 1 ère ed. 1977) qui apportent, pour le premier une profondeur de champ sur les effets anthropologiques de la révolution temporelle opérée par le capitalisme industriel et pour le second, une mise en perspective de l'activité et du temps dans la cité médiévale occidentale des marchands. Si la pensée de Gurvitch est précieuse pour notre propos, c'est d'abord parce que son étude sur la multiplicité des temps sociaux, semble avoir été motivée par une recherche antérieure sur les déterminismes sociaux et la liberté humaine4. Or c'est bien l'exercice de cette liberté qui nous importe dans les logiques de construction du temps. En opérant un va-et-vient entre le temps humain de l'acteur individuel et la propension des sociétés à agencer le temps selon leur degré de développement et leurs valeurs, Gurvitch fournit un schéma conceptuel propice, pour confronter une évaluation des politiques publiques sur la question de l'articulation des temps, avec les pratiques réelles d'individus. Nous avons recherché chez Gurvitch une définition des temps sociaux. Celle ci n'est pas donnée au départ de son étude, mais procède par esquisses successives à travers lesquelles il laisse apparaître les notions de mouvement, de coordination et de rupture. Inspiré par Mauss et son idée de phénomène social
Georges Gurvitch signale cet ouvrage dans son chapitre XIII, p. 326 ; l'intitulé complet en est: Déterminismes sociaux et liberté humaine, Vers l'étude sociologique des cheminements de la liberté, Paris, PUF 1955. 15
4

total, ces faits qui « mettent en branle, dans certains cas la totalité de la société et de ses institutions» 5, il aboutit à une définition finale dialectique mais décevante, assimilant le temps social au principe même d'articulation des phénomènes sociaux totaux. Il écrit ainsi à propos du temps social «c'est le temps de coordination et de décalage des mouvements des phénomènes sociaux totaux, que ces phénomènes soient globaux, groupaux ou micro sociaux... Ces phénomènes sociaux totaux et les structures sociales qui les expriment partiellement sont à la fois les producteurs et les produits du temps social ».

Pourtant, refaire avec Gurvitch le chemin de cet effort de définition ne nous a pas semblé vain, car c'est précisément dans l'esquisse et la filiation avec un certain nombre de penseurs de la temporalité, qu'il nous livre un matériau conceptuel dont l'utilité demeure. Gurvitch rappelle que la multiplicité des temps n'est pas le propre des sciences sociales. Ce constat est issu d'un état des connaissances propre aux avancées des sciences du XX ème siècle. Le pluralisme temporel s'est imposé dans les sciences de la nature. La théorie de la relativité et la physique quantique ont donné à voir une réalité physique de cette multiplicité. D'une certaine façon, les sciences sociales rejoignent les sciences dures dans le développement d'une théorie de la multiplicité des temps: «jamais on n'a vécu dans une ambiance intellectuelle aussi favorable à la prise de conscience de la multiplicité des temps que celle du XX ème siècle. Et jamais les différents temps sociaux ne se sont confrontés avec un tel relief qu'aujourd'hui» .. .ou encore « si la multiplicité des temps s'impose dans les sciences de la nature, comment pourrait-on la récuser dans les sciences humaines où les conflits des temps sont bien plus aigus et bien plus éclatants ». Il y a ainsi pour Gurvitch, un principe d'évidence qui lie les nouvelles observations sur le temps des sciences de la nature à un renversement de perspective obligé sur le temps humain. La théorie einstenienne a permis un rapprochement entre le temps et l'espace, et la physique quantique a permis de s'affranchir de la continuité. Un dévoilement du temps dans sa multiplicité sous l'influence des pas immenses du progrès des techniques s'est opéré qui ne peut plus être contesté. Les philosophes et les scientifiques en ont pris acte: « l'unité du temps s'est révélée un mirage dont ont fait justice à la fois la philosophie et la science ». Selon Gurvitch, un philosophe s'est trouvé à la charnière de cette entreprise sans investir pleinement cette vision nouvelle: Bergson n'était pas prêt « pour détrôner l'éternité en faveur du temps humain» mais il a préparé le terrain car il a entr'aperçu le rapprochement entre le temps et l'espace, cependant« il n'a rien su tirer de la théorie einstenienne, trop effrayé du rapprochement entre le temps et l'espace».

5

Marcel Mauss, « Essai sur le don », Sociologie

et anthropologie,

PUP, 1960.

16

Mais l'approche que tente Gurvitch des temps sociaux, bien qu'adossée à la pensée philosophique, est aussi un effort de distanciation pour faire œuvre sociologique: c'est pourquoi il se propose d'élaborer une définition descriptive du temps s'interdisant de ce fait, toute définition essentialiste. De prime abord, on trouve trois composantes de cette définition: le mouvement, la coordination et les effets de rupture auxquelles une quatrième composante est à rajouter: la multiplicité, caractéristique sans doute plus généralement repérée par le savoir qui s'est constitué sur les temps sociaux. Gurvitch puise chez Aristote l'idée que le temps est lié au mouvement. Par le mouvement, le temps est multiple - la réalité sociale se meut à différents niveaux dans des temporalités multiples mais c'est aussi par le mouvement que Gurvitch sauve l'unité dont il diagnostique par ailleurs la disparition. Sa métaphore du volcan est bien là pour évoquer « l'unité fluctuante» d'un « tout indécomposable» qu'il rapporte à son concept favori de phénomène social total. La deuxième composante, d'ordre stratégique - la coordination - vient précisément en aide de cette unité à préserver. C'est chez Piaget6 que Gurvitch la trouve. Piaget définit en effet le temps par la coordination des mouvements. Cette coordination, ce temps opératoire trouvé chez Piaget et dont il s'empare, constitue à nos yeux l'aspect le plus intéressant de la pensée de Gurvitch. Gurvitch a à la fois reconnu la multiplicité objective des temps sociaux, tout en s'acharnant à théoriser les conditions de possibilité d'une réunification de cette différenciation. Dans son introduction à La vocation actuelle de la sociologie (Gurvitch, ibid p. 22 ), n'écrit-il pas « en réalité, il n'existe qu'un seul homme tout court». La cinquième composante dans l'approche de Gurvitch, s'apparente à l'appréhension du temps comme temps vécu (Saint Augustin), avec l'idée que le temps possède un élément qualitatif et n'est pas toujours mesurable, à plus forte raison quantifiable. Unifier les temps sociaux: un problème pour toute société La construction de l'unification des temps ne procède pas d'une unité qui nous est donnée, mais d'une unification à acquérir. Gurvitch montre ainsi que l'agencement des temps sociaux est un enjeu vital pour l'homme et pour les sociétés, mais qu'il s'agit toujours d'un problème, d'un effort, d'une tentative dont le résultat reste relatif et précaire. Les équilibres ne sont jamais acquis sans doute parce que les temps sociaux sont le plus souvent conflictuels et concurrentiels. C'est bien à une problématique de« l'articulation» que s'affronte Gurvitch, mais celle ci n'est pas banale. Son originalité est d'avoir rapproché articulation et rapport aux valeurs (hiérarchisation) : « Le but de cette étude est d'essayer de montrer que la vie sociale s'écoule dans des temps multiples, toujours divergents, souvent contradictoires, et dont l'unification
6

Jean Piaget, Le développement de la notion de temps chez l'enfant, Paris, PUF, 1946. 17

relative, liée à une hiérarchisation souvent précaire, représente un problème pour toute société». De cet effort pour unifier, il écrit encore «Il est exact que sans une unification des temps divergents dans des ensembles de temps hiérarchisés, ni notre vie personnelle, ni la vie des sociétés (...), ni notre orientation dans le monde ne nous paraissent possibles. Mais il ne s'agit pas d'une unité qui nous est donnée, mais d'une unification à acquérir par l'effort humain où entre la lutte pour maîtriser le temps. Nous ne savons pas et ne pourrons jamais savoir s'il existe en soi une unité des temps multiples. Tout ce que nous pouvons faire c'est de lutter pour ne pas être perdu dans la multiplicité des temps, pour aboutir à leurs unifications relatives dans les échelles de temps» (Gurvitch, ibid p. 332). En liant les notions de « maîtrise» à des formes de priorisation variables des temps hiérarchisés, il rend visible les enjeux de domination et de pouvoir qui s'exercent dans la construction du temps et toutes les dissonances qui peuvent en résulter, celles par exemple opposant l'individu à la société ou aux groupements intermédiaires. Nous reviendrons sur cet aspect principalement à propos de nos analyses relatives à l'accès au temps de travail choisi.

Hiérarchiser

pour « articuler »

Le principe de hiérarchisation des temps est la seule façon de transiter d'un temps à un autre, ce qui suppose que les manières de transit données à la liberté humaine pour agencer et unifier les temps de vie, peuvent présenter une grande variabilité. Cette variabilité est observable dans les normes, les pratiques, les aspirations. Ce que Gurvitch montre très bien, c'est que les temps sociaux outre le fait d'être souvent en opposition, sont aussi des temps en concurrence et que cette concurrence s'avère être celle de groupements sociaux qui tentent d'imposer leur propre échelle des temps. Les temps sociaux présenteraient donc une double différenciation: ils seraient non seulement différenciés par leur contenus humains variés -temps professionnel, parental, domestique, personnel, et physiologique7 - mais leur articulation selon une pluralité d'agencements possibles serait également productrice de différenciation. Dit autrement, non seulement les temps sociaux sont variés, mais il y a aussi de la variabilité dans les manières de les hiérarchiser. Pour Gurvitch, la hiérarchisation, l'unification et la maîtrise des temps semble une seule et même chose. Ce qu'il montre par ailleurs, c'est qu'il y a toujours lutte autour de cette maîtrise, car les producteurs de temps à tous les niveaux: individu, famille, entreprise, mais aussi État, Ville, École, Église, mettent en œuvre tous les efforts pour imposer leurs propres rythmes, pour « ranger ces temps dans une échelle hiérarchisée ». L'interaction entre toutes les
7 Nous reprenons ici les cinq temps de vie des personnes tels qu'ils ont été appréhendés dans l'enquête française du programme de Tilburg (voir Barrère-Maurisson, Buffier-Morel, Rivier, 2001).

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échelles de temps social font que « le temps social est le plus discontinu des temps humains» et le plus complexe:« Il nous suffira (...) de noter que le temps social est caractérisé par le maximum de significations humaines qui se greffent sur lui et par son extrême complexité, complexité bien plus grande que celle de la réalité psychique. Il est en outre le plus discontinu des temps humains, le temps historique excepté. Aussi, l'unification des temps sociaux sera plus difficile à obtenir que l'unification de tous les autres genres de temps, ce qui conduira à la variabilité particulièrement intense de la hiérarchie des temps sociaux et du caractère de leurs interpénétrations consécutives» (Gurvitch, ibid. p. 340). Comprendre l'articulation des temps: en résumé, le paradigme de Gurvitch prolongé par nos analyses La pensée de Gurvitch bien que foisonnante est intéressante au moins pour deux raisons: 1 / elle propose une compréhension systémique de l'articulation des temps avec la mise en relation de trois niveaux (échelles), celui de l'individu (microsociologique), celui de la société globale (macro sociologique), et entre les deux, ce que Gurvitch appelle les groupements intermédiaires. C'est à ce niveau, parfois appelé niveau méso, que l'on peut situer les entreprises, qui sont de grands producteurs de temps pour les parents salariés; 2/ elle propose une philosophie de l'articulation qui permet d'aborder dans toute leur ampleur les problématiques de la construction des temps et de passer d'un stade descriptif (tels les contenus temporels des approches budgets-temps) à un stade dynamique reliant la tentative d'articulation à une orientation aux valeurs.

L'éclatement

des temps

Face à l'éclatement des temps qu'il considère comme inhumain, Gurvitch propose un cadre d'analyse qui donne toute sa force à la dimension stratégique de l'acteur en quête d'une réunification de ses temps. Cet effort nécessaire au fonctionnement individuel et social, nécessite d'être orienté par des choix, des valeurs qui supposent l'exercice d'une liberté humaine. La grande originalité de la pensée de Gurvitch est d'avoir rapproché articulation et hiérarchisation et ainsi d'avoir suggéré que l'articulation ne peut procéder que d'un rapport aux valeurs et de la mise en œuvre d'une liberté. Si l'on considère l'articulation emploi-famille, on peut avancer qu'en dépit d'une exposition aux normes dominantes, les manières d'agencer les temps de vie, peuvent présenter de la variabilité. Cette variabilité est observable dans les pratiques, les aspirations. Les enquêtes qui s'intéressent au travail des femmes ont ainsi repéré différents types d'articulation: celui du «travail avant tout », celui de «la famille avant tout », celui du cumul. En fonction de ces orientations, les choix d'articulation peuvent donc varier. 19

Les échelles de temps

La confrontation d'ordres temporels différents induit l'idée d'ajustement ou de désajustement face à des temps de différents niveaux. Le temps productif du «juste-à-temps », par exemple utilisé dans les organisations de travail pour rationaliser les coûts, s'appuie souvent sur le dispositif de la modulation des horaires travaillés. Ce dispositif calé sur l'ordre de la production, implique pour l'opérateur salarié une variabilité de son activité professionnelle qui est source d'imprévisibilité par rapport aux temps privés. Ce temps productif est orienté par une norme économique mais peut peser comme une contrainte en raison de l'incertitude qu'il suscite sur des temps à l'échelle privée liés par exemple à des engagements familiaux, des activités citoyennes ou encore de loisirs... Les échelles de temps se construisent et se déconstruisent en fonction de normes associées aux différents temps et selon des effets d'articulation et de domination entre des temps collectifs, institutionnalisés et des temps privés proches de l'autonomie individuelle et de la liberté. Selon les superpositions possibles, l'enjeu sur le plan humain est celui de la marge de manœuvre laissée à l'individu dans la construction de ses temporalités. Ainsi les échelles de temps entrecroisent des temps macro sociaux (horaires usuels de travail, temps scolaire...) et des temps micro sociaux, ceux notamment des familles mais aussi des individus et chaque acteur, institutionnel ou individuel, tente d'imposer sa propre échelle, sa propre hiérarchie des temps.

Des stratégies pour réunifier les temps face à des « échelles» concurrentes

Dans notre perspective, les hommes et les femmes dans la condition salariale font l'expérience d'une fragmentation temporelle et identitaire qu'ils s'efforcent de contrôler en mettant en place des stratégies pour tenter de reconstruire une unité. Ces stratégies sont confrontées à l'établissement et aux régulations de normes collectives du temps. En prise avec des «échelles» de temps concurrentes, c'est à dire impliqués dans des hiérarchies temporelles sur lesquelles ils ont plus ou moins de pouvoir et qui sont plus ou moins dominantes dans leur rapport au temps, les individus transitent d'une échelle à l'autre (de l'échelle privée à celle des organisations de travail par exemple) en fonction de leurs ressources auxquelles les politiques publiques peuvent contribuer. Des modes de garde «aidés» par la collectivité, au domicile de parents travaillant en horaires atypiques (très tôt le matin ou tard le soir), sur des emplois peu rémunérés, sont une manière de faciliter l'ajustement entre des temps productifs contraignants (qui leur offrent néanmoins un emploi) et une capacité à l'échelle familiale et individuelle, à mettre en œuvre des choix possibles, celui ici de pouvoir laisser l'enfant dans son cadre à la maison,

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gardé par un(e) intervenant (e) à domicile qualifié (choix du bien être de l'enfant). Le cas des petites maladies d'enfant (F. de Singly, 1993) est également un bon analyseur de possibilités d'arbitrages variées ou au contraire limitées pour un(e) salarié( e) confronté à une situation de tension entre nécessités familiales et nécessités de travail. Compte tenu des ressources en présence mais aussi de l'idée qu'il se fait du bien de l'enfant, il en résultera pour le parent salarié une pluralité de choix possibles ou au contraire un non-choix: possibilité de s'absenter sans difficulté selon un arrangement avec la hiérarchie de proximité, recours au droit légal ou conventionnel avec le congé pour enfant malade, ou encore recours à une délégation qui dans certains cas peut être fournie par l'entreprise, ainsi que recours au réseau familial quand celui ci existe. Toutes ces stratégies concourent à ajuster des temporalités discontinues, celle à l'échelle du soin pour l'enfant et celle de la réalisation professionnelle. Selon les situations, le parent salarié sera plus ou moins contraint dans ses arbitrages.

Pronovost et l'articulation des temps

symbolique

Le canadien Gilles Pronovost déjà mentionné, fournit dans sa Sociologie du temps (1996), ce qu'il nomme lui même «une synthèse de la tradition sociologique qui a pris le temps comme objet direct d'analyse». C'est en ce sens qu'on peut le considérer comme un passeur de savoirs vers un objet qui n'a pas une « entrée» directe dans les sciences sociales. Son premier chapitre est une revue très utile des travaux classiques en sociologie du temps, pour qui s'intéresse aux approches temporalistes ; mais c'est dans son chapitre sur la diversité des cadres temporels de la vie quotidienne, qu'il s'essaye à son tour à une classification du temps social, son apport le plus pertinent selon nous, se situant à l'endroit du rapport aux valeurs et à la culture. En esquissant un schéma d'analyse culturelle du temps, il énonce le principe d'une «articulation symbolique d'ensemble des temps sociaux les uns par rapport aux autres ». Il y a dans cette approche toute une connivence avec l'idée d'une capacité stratégique des individus face aux diverses temporalités. La notion d'agencement symbolique des temps qui émane de cet auteur, permet d'interpréter sur un mode dynamique des choix stratégiques issus de volontés d'acteurs orientées par des valeurs. Pronovost donne des exemples d'articulation reliés aux normes et aux valeurs de nos sociétés où l'on retrouve à la base les temps fondamentaux de l'interface travail/famille qui constitue la matière de notre questionnement face aux politiques publiques. Il vaut la peine de le citer: « on sait (...) que dans les sociétés modernes l'une des conceptions dominantes du temps est celle de son utilité, particulièrement au plan économique: le temps est notamment l'une des 21

mesures du travail. Ainsi, l'une des façons d'approcher la question de l'importance relative qui est accordée au temps de travail dans l'ensemble des valeurs sociales, est de mesurer l'attachement au nombre d'heures habituellement passées au travail, ainsi que l'ouverture ou non, la résistance ou non, soit à un temps plus court, soit à un temps plus long que l'on serait disposé à consacrer au travail et ce, en fonction de la place accordée à d'autres valeurs, telle que la famille, l'autonomie personnelle et l'affirmation de soi, etc...On peut encore donner l'exemple de l'importance culturelle accordée au «temps libre» par rapport aux obligations scolaires, familiales, politiques, religieuses ou autres. La place accordée au temps scolaire, chez les jeunes, traduit encore l'importance donnée à l'école en comparaison du jeu et du loisir. A un autre plan, on peut étudier l'articulation envisagée, les rapports effectifs ou souhaités entre les divers temps sociaux. A ce sujet, les dimensions pertinentes sont multiples: représentations de l'équilibre entre le temps consacré au travail et les autres temps de la vie, particulièrement les temps consacrés à la famille et au loisir, place donnée au temps de travail dans l'économie de toute une vie humaine, influence des valeurs familiales et des valeurs du loisir sur le temps de travail. Les valeurs associées au temps portent également sur des perspectives temporelles, notamment les projets, les prévisions, les représentations du passé et de l'avenir, tout autant que les stratégies de planification, par exemple: les projets de carrière, la représentation de la retraite... » (Pronovost, 1996, pp. 7374).

Actions utilitaires et non utilitaires: l'acteur « enrichi» d'Hirschman Un troisième auteur permet de réintroduire du jeu dans la conception utilitaire de l'action: on doit à l'économiste américain Albert Hirschman d'avoir « compliqué le discours économique », en pensant un acteur ouvert sur une pluralité de rationalités, susceptibles de recouvrir tous les aspects de l'expérience et de l'activité humaine. L'acteur enrichi d'Hirschman introduit la nécessité d'une reconnaissance de «l'incroyable complexité de la nature humaine» et place à côté des actions utilitaires, les actions non utilitaires telles que les activités affectives ou expressives. Enrichi d'affects et pas seulement mu par l'intérêt, cet acteur peut osciller entre des modes d'action utilitaires et non utilitaires, préférer le bonheur privé à l'action publique et inversement. Il apparaît libre de consacrer plus de temps et d'énergie aux actions utilitaires au détriment des actions non utilitaires et vice versa8 (Hirschman, 1986). Le sillon creusé par ce positionnement théorique est très fécond pour appréhender les problématiques de l'interface travail/famille car il restitue à la personne son identité individuelle au delà du « capital humain» et fournit des explications
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Albert Hirschman, Vers une économie politique élargie, Paris, Les éditions de minuit, 1986.

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aux comportements déviants. En restaurant la subjectivité et le rapport aux valeurs face à l'environnement normatif, il fonde un individu libre de ses polarités. La notion de métapréférence comme« capacité des hommes et des femmes à prendre du recul par rapport à leurs besoins et à se demander s'ils ont vraiment besoin de ces besoins», éclaire de façon intéressante les dilemmes entre travail et famille pour les femmes et pour les hommes. Cette notion peut aider à l'analyse des stratégies de temps partiel choisi chez les femmes alors que cette modalité d'insertion dans l'emploi est le plus souvent considérée comme une déviance dans le cas français, au regard de la norme égalitaire de temps plein.

Les apports de Grossin ou l'inconfort des temps construits face aux équations temporelles personnelles Willam Grossin est le dernier auteur que nous souhaitons indiquer au lecteur dans cette partie, pour l'intérêt de ses analyses. Attentif à notre environnement temporel, ce penseur temporaliste interroge le mal être des conditions temporelles actuelles de l'homme moderne façonné par la contrainte en homo temporalis. Dans un article introductif de la Revue française des Affaires sociales consacré à la thématique du temps comme variable de l'action9, il reprend le fil historique de la mécanisation pour évoquer la surorganisation temporelle qui guette l' « homme standard adaptable ». L'industrie mécanisée a introduit « des pratiques et des notions temporelles révolutionnaires par rapport à celles que transmettait la tradition» (Grossin 1998, pp.7-18). Mais peu à peu la maîtrise du temps a perdu sa dimension humaniste pour se dégrader en temps paramètre dans une civilisation du temps abstrait «où l'on fabrique un homme standard adaptable, qui réprime les aspirations de son équation temporelle» (ibid) jusqu'à devenir parfois étranger à lui-même. Ainsi, l'homo temporalis décrit par William Grossin tel qu'il a été moulé par le temps pivot du travail salarié des sociétés industrielles, «transite d'un cadre temporel à un autre, inclus ou enclos dans des périodes délimitées. Il se conforme à des temps agencés qu'il n'a point voulus ». Ce temps «de type industriel supprime ou restreint l'étendue de ses choix» (ibid.).

9 Les temps de notre temps, Enjeux, incertitudes, complexité, Revue française des Affaires sociales, n° 3 juillet-septembre 1998..

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