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L'encyclopédie sociale d'Otto Neurath

De
365 pages
Les Lumières européennes ont durablement placé la réforme sociale sous l'autorité de la Raison. Sociologue et économiste engagé dans la République des Conseils (1919), Otto Neurath, de 1920 à 1934, accompagna les trois piliers des réalisations sociales de Vienne la Rouge (l'école, le logement, la santé), en introduisant un langage statistique en images et en concevant le Musée économique et social. Une sorte d'Encyclopédie accessible à tous.
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L'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
La raison visuelleMouvement des savoirs
Collection dirigée par Bernard Andrieu
L'enjeu de la collection est de décrire la mobilité des Savoirs entre
des sciences exactes et des sciences humaines. Cette sorte de
mobilogie épistémologique privilégie plus particulièrement les
déplacements de disciplines originelles vers de nouvelles disciplines.
L'effet de ce déplacement produit de nouvelles synthèses. Au
déplacement des savoirs correspond une nouvelle description.
Mais le thème de cette révolution épistémologique présente aussi
l'avantage de décrire à la fois la continuité et la discontinuité des
savoirs:
un modèle scientifique n'est ni fixé à l'intérieur de la science qui l'a
constitué, ni défmitivement fixé dans l'histoire des modèles, ni sans
modifications par rapport aux effets des modèles par rapport aux
autres disciplines (comme la réception critique, ou encore la
concurrence des modèles). La révolution épistémologique a instauré
une dynamique des savoirs.
La collection accueille des travaux d'histoire des idées et des sciences
présentant les modes de communication et de constitution des savoirs
innovants.
Déj à parus
Henri VIEILLE-GROSJEAN, De la transmission à l'apprentis-
sage: contribution à une modélisation de la relation
pédagogique, 2009.
Gérard FATH, Laïcité et pédagogie, 2009.
Antoine ZAPATA, Pratiques enseignantes: Agir au service de
valeurs,2009.
Monique MANOHA et Alexandre KLEIN (dir.), Objet, bijou et
corps. In-corporer, 2008.
Thierry AUFFRET V AN DER KEMP et Jean-Claude NOUËT
(dir.), Homme et animal: de la douleur à la cruauté, 2008.
Gérard FA TH, Ecole et valeurs: la table brisée?, 2006.
Jean-Paul DOS TE, De la connaissance de l'eau, 2005.
Dominique TIBERI, Citoyen en classe Freinet. Journal d'une
classe coopérative, 2005.
Mohsen SAKHRI, Poincaré, un savant universel, 2005.
Véronique BARTHELEMY, Histoire de la vie scolaire, 2005.DENIS LELARGE
L'Encyclopédie sociale d'Otto N eurath
La raison visuelle
Préface de Gerhard Heinzmann
L'HARMATTAN@ L'HARMATTAN, 2009
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan l@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-10735-9
£AN: 9782296107359Préface
De la science unifiée à l'encyclopédie sociale
Otto Neurath n'est pas un homme double. Beaucoup ont reconnu,
pour les besoins de la philosophie analytique et le positivisme logique, le
fondateur de la science unifiée. L'intérêt de la thèse, ici publiée, de notre
collègue Denis Lelarge membre titulaire des Archives Poincaré, est de
démontrer que l'encyclopédisme réunit chez Otto Neurath tant le projet
de la science unifiée que celui de la diffusion sociale des savoirs.
L'unification des sciences n'est pas seulement théorique. Elle
échouerait si elle ne montrait, dans des images et dans l'histoire sociale,
l'universalité du discours scientifique. La science unifiée s'inscrit dans un
projet plus fondateur et ancien: celui de l'Encyclopédisme théorique et
social. Le paradigme de Diderot et D'Alembert, texte et planches, reste la
seconde dimension de l'œuvre de Neurath. Comment former une raison
visuelle afin d'illustrer l'universel et de susciter une compréhension
rationnelle pour tous?
La science unifiée trouve son origine en Allemagne et en Autriche.
Elle apparaît sous l'égide de la physique, puis de la physiologie, qui
permettraient par leurs descriptions l'extension épistémologique de leurs
modèles aux domaines des sciences humaines et de la philosophie. Plus
qu'une simple copie du projet d'une philosophie naturelle, la science
unifiée veut réunir en une seule science fondamentale toutes les autres.
L'objectif visé n'est pas d'atteindre une synthèse totale des disciplines au
sens où la science unifierait toutes les données de l'expérience humaine.
La science unifiée prend certes sa source dans les Lumières mais ne peut
cependant être confondue avec aucune des manifestations qui s'en
inspirèrent.
La philosophie positiviste, en de nombreux pays, fit un immense
effort pour se diffuser. A Vienne, elle commença en 1911 par la création
d'une société qui publia une revue, Zeitschrijt für Positivische Philosophie, et
se constitua, autour des travaux d'Ernst Mach (1838-1916), également
célèbre pour ses conférences populaires. Le Cercle de Vienne se
développa en plusieurs étapes. Il trouva dans son essor les forces mêmesL'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
de ses oppositions. Il fInit par buter sur la résistance de Freud (on ne
peut tout boucler).
Mais avant de participer à cette recherche de la science unifIée, Otto
Neurath s'est formé et engagé dans une philosophie de la société sur la
base d'une analyse et d'une action économique.
Les étapes de la vie d'Otto Neurath unifIent l'action sociale et l'étude
de la connaissance.
Les années 1920-1934 prennent une importance particulière dans la
capitale d'un empire déchu. Toute la structure sociale de Vienne se place
en vis-à-vis des textes d'Otto Neurath. A la fm de cette période (février
1934) le mouvement est déjà internationalisé. La statistique en image,
inspirée des peintures murales du Musée d'art et d'histoire, donne lieu à
la Renaissance des hiéroglyphes, à un langage qui se veut destiné à tous.
Au Congrès de Paris de 1935, s'organise le mouvement international
pour l'Unité de la Science (Uniry Science Movement), mouvement deif
dimension planétaire. La présence de Bertrand Russell assure une
continuité renouvelée avec le début du siècle, lorsque Henri Poincaré
introduisait avec ses conventions guidées par l'expérience le «linguistic
turn» en philosophie et lorsque Louis Couturat discernait dans les
travaux de Guiseppe Peano l'héritage leibnizien ou abandonnait la
postérité kantienne. Mais rencontre et échange ne veulent pas dire
accord. Bien accueilli en 1935, le mouvement de l'unité de la science
occupa nettement moins de place en 1937, année de la célébration du
tricentenaire du Discours de la méthode. L'adjonction de ces deux
termes positivisme et logique sufflsait à faire refuser ces liens entre la
logique, les mathématiques et la philosophie. Tout le mouvement actuel
des sciences et des techniques invite, au contraire, à revenir sur les
qualités de l'outil logique, sur l'inventivité des mathématiques...
Actuellement, la voie est à trouver entre l'illusoire synthèse et la
fragmentation des savoirs spécialisés. Quels sont les contours de
l'encyclopédie? La préoccupation d'Otto Neurath reste actuelle.
L'exil en Hollande voit le développement de la statistique en images
conçue comme le langage de l'encyclopédie projetée: l'International
Encyclopedia of UnifIed Science (Editor in-chief Neurath ; co-editors:
Rudolf Carnap and Charles W. Morris). Otto Neurath présente cette
encyclopédie en se servant de la métaphore de l'oignon, comme on le
verra plus loin.
8Préface
L'exil anglais confirme, lors de la Seconde Guerre mondiale,
l'approche de l'économie conçue dans les liens solidaires de la
production, des échanges et de la consommation. La valeur d'usage
reflétée dans les usages quotidiens y joue un rôle énorme. L'équilibre est
à chercher et à trouver pour sortir des crises; nul doute que le langage en
images (les isotypes) ait à y contribuer.
La mort d'Otto Neurath (en 1945) laisse toutes les directions d'action
se développer, de l'architecture à l'épistémologie. Le graphisme
d'information se révèle particulièrement accueillant, trop peut-être, eu
égard aux contours de cette œuvre ancrée dans la culture universelle, de
Strabon à Goethe. Les images, quant à elles, sont de tous les peuples et
servirent, dès les temps de la magie, à entreprendre la conquête des
chemins de la conception de la science unitaire.
Si l'on recentre l'ensemble de sa philosophie, on observe que la langue
physicaliste offre toutes les garanties pour le système de la science
unifiée. Si le terme de physicaliste a été inventé en 1931 par Otto
Neurath, et utilisé dans la revue Scientia, c'est pour faire de la physique le
langage universel de la science au plan épistémologique. Il sert à faire la
promotion d'un monisme radical comme langage universel de la science.
Monisme dont la philosophie offre peu d'exemples.
La physique permet à la fois un formalisme mathématique des lois, et
une réduction à des états physiques des énoncés non logiques ou
empmques des autres sciences. En partant du problème de
l'intersubjectivité, Otto Neurath reconnaît que les énoncés de chaque
locuteur d'un langage phénoménaliste désignent moins des événements
ou des qualités sensorielles, que des objets physiques.
Otto Neurath opère donc avec l'Encyclopédie une distinction entre
les langues naturelles et les récepteurs sensoriels, constituant à partir
d'eux le moyen d'une référence et d'une reconstitution du langage
physicaliste social et universel.
9L'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
Les chantiers ouverts par Otto Neurath se situent dans la continuité
xxèmedes grandes théories de la science du début de siècle, celles de
Duhem et de Poincaré.
Ils nous semblent devoir mériter d'être poursuivis.
La présente enquête, si exploratrice des sources renouvelées de
l'encyclopédisme, va y contribuer.
Gerhard Heinzmann
Laboratoire de philosophie et d'histoire des sciences
Directeur des Archives Poincaré
UMR 7117 du CNRS
10Chapitre premier
L'encyc1opédisme est la base de la raison visuelleL'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
I. Maintenir la perspective encyclopédique
À l'âge des savoirs spécialisés
On dit souvent que notre époque est celle des savoirs spécialisés; il
serait donc abusif de continuer à laisser l'illusion qu'une connaissance
générale puisse prendre corps ou forme. Pourtant, régulièrement, les
explorations planétaires, la recherche médicale ou l'annonce des
innovations technologiques sollicitent l'attention de l'homme curieux en
ne lui épargnant ni les supputations sur les incidences de cet
accroissement des connaissances ni les corrélations fortes que les
secteurs en apparence isolés fInissent par entretenir. Premier exemple:
Mars et l'eau, Mars et la vie ,. l'eau, la vie et la planète TetTe ,. la TetTe unique ?..
Second exemple: l'hérédité et la génétique,. l'évolution et l'homme,. l'homme
malade et soigné,. les plantes et l'alimentation,. les plantes et la théraPie... Nous
pouvons construire un troisième exemple, en observant la place des
maillons communs aux deux chaines précédentes: le vivant et
l'organisation,. la chimie du vivant,. le carbone,. le vivant et l'itiformation . . .
Le mouvement des connaissances autorise le maintien de la
perspective encyclopédiste, faite d'une double conviction.
Premièrement, le mouvement des savotts déplace constamment les
supposées frontières disciplinaires.
Deuxièmement, fréquemment, les concepts astreints par nature à la
résidence surveillée dans un champ délimité conquièrent une autonomie
éclairante dans un champ de recherche initialement séparé.
Par suite, l'encyclopédisme dont nous traiterons n'est pas celui qui se
voudrait déftnitif, et fInalement synthétique.
L'encyclopédisme auquel nous nous attachons est celui de Leibniz,
Diderot, d'Alembert et Condorcet. Il est fait d'une annonce et d'une
attente, d'une réalisation et d'une reprise, d'un abandon et d'une
réaffIrmation. Ces trois paires de termes permettent de souligner que le
mouvement encyclopédique n'obéit pas à la conviction simple du projet,
fait d'une initiale formulation qui en donnerait le but, les étapes, et
s'achèverait dans son parcours.
Le projet encyclopédique résulte tout autant de l'aspiration à la
collecte organisée des savoirs séparés et épars que du choc de
l'impossibilité de procéder à cette organisation de façon déftnitive.
Ceux que nous venons de nommer ont tous fait cette eXpérience. Ils
ont néanmoins maintenu jusqu'au bout l'initiale intention
12L 'encyclopédisme, base de la raison visuelle
encyclopédique; ils ont éprouvé tant la force qui disloque les
conventions que les tensions qui dilacèrent le tissu des amitiés. Au total,
cependant, plus de deux siècles après leur mort, ils restent et demeurent
des encyclopédistes qui permettent de placer et situer toute forme de
projet encyclopédique dans l'hasardeux développement de la synthèse et
dans l'incertaine exploration des voies multiples de la connaissance.
Nous allons nous efforcer de montrer comment Otto Neurath
sollicite cette antériorité et comment il propose une encyclopédie qui
hérite et innove, prolonge et renouvelle, condense et développe, accepte
et réorganise.
C'est de la connaissance de ces textes et de ces planches qu'Otto
Neurath formera sa propre attente de l'encyclopédie de la science
unitaire, tout autant faite de textes que de l'expressivité d'un langage
visuel.
Apologie d'Hippias
Contre HipPias
Il convient dans une réflexion sur l'encyclopédisme de faire une place
de choix à Hippias d'Elis; cette place est l'une des toutes premières.
La désapprobation qui s'attache à son nom - peut-être en raison d'un
»1 (pour Zeller), et de sa prétentionexcès de suffisance, « de sa vanité
affichée à l'encyclopédisme dont il donne une « image grotesque »2, a au
moins fixé le terme de «pofymathie »3 mais a aussi aggravé le grief « quel
))4s1(jetce touche à tout n'a-t-il pas abordé?
Cette célébrité suscite une interrogation. Que le mode de vie,
l'enseignement d'Hippias d'Elis n'aient pas convenu à Socrate et à Platon
ne signifie pas qu'il faille tenir pour négligeable son ambition. Est-ce à
dire que la recherche de compétences multiples soit condamnable?
1Zeller (Edouard), La philosophiedes Grecs(traduction Boutroux).
2Jean-Paul Dumont (1991) Notice, page 946.
3 Petit Larousse (1911): Savoir qui embrasse beaucoup de connaissancesdiverses. Nouveau
Larousse Illustré (1907) : Savoir étendu, varié qui embrassebeaucoupde connaissancesdiverses.
On peut d'ailleurs observer que bien souvent les lexiques et dictionnaires à l'article
pofymathie renvoient à Hippias. On constate une circularité qui atteint son maximum
lorsque le mot n'existe qu'en une seule occurrence attestée (ce que les linguistes
nomment hapax).
~Jean Voilquin (1964), page 199.
13L'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
LeJ cercleJde l'enryclopédÙme
Le cercle de nos interrogations relatives au rapport entre
l'encyclopédisme et la pensée philosophique ne peut donc que s'élargir,
ce qui indique assez que la pensée ne traite pas sans risque
de dont la forme privilégiée est le cercle.
Le terme de cercle s'applique nettement au domaine couvert par les
activités encyclopédiques; il est suggestif dans la collecte des savoirs où il
permet de se représenter une conduite de la quête ordonnée et
exhaustive; l'anneau désigne assez bien la mise en rapport des éléments
collectés et ainsi ordonnés; les savoirs situés et mis en rapport renvoient
certes les uns aux autres mais encore à un cercle plus lointain qui les
contient peut-être tous comme lieu de rassemblement et
d'ordonnancement.
Confrontée à l'idée comme connaissance, comme mesure et comme
certitude, la pemée encyclopédique est critiquable, triplement.
Premièrement, la connaissance même cède la place aux savoirs, dans
la diversité des objets, pratiques et emplois qui les réalisent, les attestent
et les instituent.
Deuxièmement cette diversité est le meilleur facteur de
développement de la diversité elle-même par le procédé cumulatif et
non-critérié refusé par Socrate dans les tous premiers dialogues de
Platon.
Troisièmement, chaque savoir parcellaire accumulé et, fInalement,
l'ensemble de l'accumulation font disparaître la référence à ce qui assure
l'unité de la connaissance, l'idée comme type, disponible du
vrai.
HippiaJ choÙit l'enryclopédÙmecomme répome à la Vie
La réprobation qui s'attache à Hippias nous semble double. Pour une
part elle lui vient de ses afftrmations, de ses propres actes, de sa frénésie
de savoir, de sa prédilection pour les savoirs-faire. En afftrmant que tout
ce qu'il portait il l'avait fabriqué, Hippias se faisait à la fois image et
résultat de son art multiple, polytechnicien disponible, homme prêt à
faire preuve de sa mémoire, fIgure emblématique de l'ensemble de son
art.
Tout ceci ne pouvait qu'avoir comme conséquence de rendre la
critique particulièrement effIcace car elle portait, avec avantage, en une
14L'encyclopédisme, base de la raison visuelle
seule fois, sur l'exemple et le type, l'homme et l'œuvre, l'homme dans ses
œuvres. La critique ramène le cercle à un point, pour mieux percer.
Mais, pour une autre part, cette réprobation provient du fait que
Hippias est un sophiste et qu'il partage avec les autres sophistes un
certain nombre de points de vue et de solutions qui ne peuvent être
acceptés par Socrate ou par Platon.
Hippias tient donc une place de choix dans les rangs des
encyclopédistes parce qu'il fait de l'encyclopédisme une solution à un
problème ouvert, celui de la nature des réponses qu'il convient de fournir
aux défis de la vie.
La sophistiquefait le choix du mieux vivre
Reprenons les leçons du mythe de Protagoras. L'homme est nu et
inerme, il est à la fois le plus démuni de tous les êtres et le plus adaptable
d'entre eux. Ces techniques qu'il inventera après le rapt du feu sont
autant de ruses pour dévier à son profit les ressources et les forces de la
nature; elles sont les unes par rapport aux autres dans un rapport de
moyen à fm et le but atteint est un départ pour parvenir à un autre
avantage.
Cependant cette analyse serait bien incomplète si elle limitait le rôle
des arts aux seuls arts productifs des moyens d'existence. Les hommes
ont en effet commerce entre eux; et les moyens dont ils disposent les
font se déchirer et s'entre-tuer: ainsi naît le besoin de l'art politique qui a
pour composante nécessaire l'éducation de chacun. La sophistique est
ainsi légitimée comme réponse à la coupure entre la nature et la
convention; cette réponse est à la fois théorique et technique, elle établit
une solution qui est un remède. Il nous semble assez net que la
sophistique ne peut pas se plier à l'ordre du mythe comme à une suite de
solutions, aux conceptions successives d'une raison rusée, d'une raison
technique puis d'une raison sociale. La sophistique présente un effort
total de réalisation d'un mieux vivre qui affecte tous les hommes à tous
les âges de leur vie dans l'ensemble de ses dimensions.
Dans la mesure où nous avons déjà dépassé le strict cadre de la
présentation pour passer à celui de l'interprétation de la pensée
sophistique, nous nous autorisons à considérer que c'est le terme de aJ-
extensivité entre la nature du problème et des solutions qui nous semble assez
caractéristique de la sophistique. Le besoin de savoir et de faire s'inscrit
dans l'état social et l'état social est le moyen de la réponse aux exigences
vitales. On ne saurait trancher entre la demande et l'offre, entre le besoin
15L'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
et la satisfaction du besoin. Le sophiste est un homme de la relation, de
la circulation et de la communication qui, au fond, sait que le langage
vaut ce qu'il permet, c'est-à-dire ce qu'il permet de faire, d'obtenir et de
dire. Il offre donc ses services comme facilitateur et nullement comme
instaurateur des relations sociales ou comme juge de leur conformité à la
norme.
Les sophistes ou la sophistique?
Les sophistes ou la sophistique? A Grote qui fait le choix de la
multiplicité en insistant sur les différences entre les sophistes, ce qui a
l'avantage d'intégrer le point de vue des Athéniens pour qui Socrate est
un sophiste, Zeller oppose la possibilité d'unifier la sophistique selon des
critères. Ceux-ci englobent la défiance à l'égard de la théorie, la recherche
de l'utile, le souci des activités humaines, la maîtrise dans l'art de la
dispute, la critique des mœurs et des usages et finalement l'exercice du
métier de professeur.
Ces points ne sont cependant pas tous attestés de façon identique
chez tous les sophistes, notamment dans la critique des mœurs. C'est
chez Antiphon que le point de vue est le plus radical puisque, grâce à
l'opposition entre la nature et la loi, il met en cause la distinction entre
Grecs et Barbares, faisant accéder tous à la capacité de parler (et non
plus de bafouiller) ; est-ce à dire que la possibilité de parler est aussi celle
d'être entendu? On peut mesurer une des origines possibles de
l'universalité entendue comme reconnaissance d'un trait propre aux
hommes, à tous les hommes.
La seconde leçon que nous pouvons tirer de cette opposition entre la
multiplicité et l'unité est qu'il y a une différence entre plusieurs points de
vue et que selon le cas l'unité est fractionnée et la multiplicité unifiée.
Socrate partage probablement avec nombre de sophistes le dédain de
l'ancienne physique, le goût de la controverse, l'art de l'argumentation, le
souci des actes effectifs, etc.
Il reste que notre enseignement scolaire insiste plutôt sur la diffrrence
entre Socrate et les sophistes, hommes à gages (salariés, stipendiés ou
mercenaires) et donc incapables de penser le vrai, le beau et le bien. Or,
cette façon de parler de ce qui va de soi pour tout un chacun, de ne pas
accepter, parce que c'est l'usage, les façons de faire, Socrate la tient
probablement aussi de Gorgias, fondateur de l'éthique comme discours
d'examen des mœurs et comme discours raisonné sur les actes. L'éthique
16L 'encyclopédisme, base de la raison visuelle
est probablement la reconnaissance de droit de ce que derrière la
diversité des mœurs il y a dans l'homme une part d'universel.
Mais reprenons: les sophistes ou la sophistique?
. L'universalité introduite par la sophistique (de Gorgias à
Antiphon) c'est l'émergence de la raison analytique et de
l'universel langage capable de toute critique, dont la critique de
lui-même.
. L'universalité résultant des prises de position des sophistes c'est
l'universalité de fait moins afftrmée qu'incertaine, parfois
obscurcie, tactiquement conquise et stratégiquement menacée,
alourdie par nos appartenances et nos racines.
La pofymathie
Il y a dans la co-extensivité du problème et des solutions le lieu de
bien des équivoques dans la répartition du jeu des énergies et des
investissements sociaux.
L'interaction entre besoins et réponses consiste plus en une
coagulation des phénomènes sociaux qu'en une interaction, facilement
perceptible, des composantes pratiques, pragmatiques, culturelles des
rapports sociaux.
On ne doit pas perdre de vue la distinction entre la nature et la loi qui
est certes fondamentale et institue la sophistique; mais cette distinction
générale, signe de ralliement des sophistes est le signal de l'ouverture du
débat sur les usages sociaux, sur la justice et sur l'éducation, sur l'art du
combat (militaire ou civil) et sur la culture politique. Cette distinction si
elle constitue puis assure une place à l'instance critique, n'est cependant
pas sufftsante pour désigner la place relative des possibles sociaux, le jeu
des composantes et l'écheveau des interactions. Elle débouche moins sur
une science que sur une pratique.
C'est pourquoi Hippias assume lui-même, aux yeux du Grec bien né,
tous les risques de sa prédilection pour l'irruption de la pensée technique
dans les divers ordres du politique, du culturel et du théorique. La pensée
technique, sitôt instaurée, est confrontée à une difftculté d'importance ;
elle doit afftrmer la reconnaissance de la généralisation de la solution
technique comme calcul des moyens et reconnaître la particularisation
des moyens propres à assurer une solution techniquement acceptable.
Elle doit dans le domaine des arts assurer une place à tous les arts, celui
du potier et celui du tisserand, celui du tanneur et celui du maçon, celui
17L'Encyclopédie sociale d'Otto Neuroth
du marin et celui du forgeron, celui du stratège et celui du combattant.
Nous choisissons de les regrouper par paire pour laisser entendre ce
qu'ils ont de commun et ce qui les distingue. Pour Hippias nul doute que
le transfert de concepts techniques d'un domaine à l'autre est possible.
Il restera quelque chose de ce point de vue dans la science politique
conçue, selon le cas, comme art suprême du tissage, comme technique de
l'intervention au moment favorable, comme science de l'ordre entre les
différents états sociaux, etc. Hippias, nous semble-t-il, fait plus que
d'ouvrir la voie de la métaphore dans le champ de la politique où elle
aura un avenir assuré, Hippias assure de double façon la
complémentarité entre l'universalisme et l'encyclopédisme. La pensée
technique s'étend à tous les arts, dont la vie de tous et de chacun dépend
(c'est un universalisme de fait, le quasi équivalent de la condition
humaine conçue comme interdépendance des hommes). Mais de la
généralisation d'une technique à une autre, la pensée tire la conséquence
qu'il est plus facile de ne pas oublier ce que l'on a appris en dégageant de
l'expérience les linéaments d'une organisation d'ensemble des actes. De
là provient le processus intellectuel de collecte de ces linéaments. Le
savoir de cette collecte est un savoir techniquement nécessaire, il a nom
« polymathie ».
))Les choix: « l'être terrestre et l'ici-bas
Faut-il justifier cet intérêt porté aux sophistes et à Hippias? La raison
profonde est que la polymathie, faite de savoirs et de techniques, est le
premier lien établi entre l'universalisme (qui vise à comprendre et
atteindre tout homme) et l'encyclopédisme (qui tend à organiser l'accès à
tous les savoirs).
La raison littérale est tirée du Manifeste du Cercfe de Vienne, de la
Conception scientijique du monde (1929) :
La conception scientijique du monde [...J vise la science unitaire [.. .J.
La totalité du vécu forme un réseau compliqué que l'on ne peut pas tOl(jours
embrasser du regard, et dont on ne peut souvent saisir que le détaiL Tout est
accessible à l'homme, et l'homme est la mesure de toutes choses. Ici la parenté
avec les sophistes, non avec les platoniciens devient évidente, [...J avec tous
ceux qui plaident pour l'erre terrestre et l'ici-bas.
Alles ist dem Menschen zuganglich ,. und der Mensch ist das Ma} aller
Dinge. Hier zeigt sich die Venvandtschcift mit den Sophisten, nicht mit den
Platonikern [...J mit allen, die irdisches Wesen und Diesigkeit vertreten.
(GS, 305).
18L'encyclopédisme, base de la raison visuelle
Bien entendu cette raison littérale renvoie à la fois à ses consé-
quences et à ses causes que nous pouvons regrouper, sommairement,
sous la rubrique de l'inventivité et sous celle de la transmissibilité.
Ainsi se structure une figure des Lumières marquée par le besoin de
l'inventivité dans le domaine des savoirs et par la nécessité de la trans-
mission améliorée des acquis anciens ou récents. C'est en quelque sorte
la fin de la tradition comme absolu et comme cadre fixe.
C'est également l'ouverture sur un présent incertain fait de promes-
ses qui peuvent se réaliser pour peu que les circonstances soient
constamment tenues pour ce qu'elles sont, une condition, un frein et un
incitateur à l'action et à la pensée.
Les voies de la synthèse: la culture et la science unitaire
Hippias d'Elis est, à nos yeux du moins, un penseur original qui ouvre
des voies, dans des domaines maintenant très séparés.
Dans l'histoire des mathématiques, son nom reste attaché à la
construction de la quadratrice5. On peut la refuser comme un coup de
force mécanique contre les rapports essentiels et mathématiques. On
peut aussi considérer qu'elle résulte d'un agencement permettant un
engendrement, une vue dynamique qui fait de la courbe un résultat
produit, un tracé.
Dans le domaine de la pensée éducative, coexistent deux affIrmations
inséparables, celle de la nécessité des techniques d'une part et d'autre
part celle du but, la construction de l'homme social. Les années 1930 ont
donné lieu à des oppositions fortes sur l'interprétation de Rousseau et de
Platon, que l'on comprend mieux si l'on sait que l'actualité est alors dans
la prétention de l'Etat fasciste (puis nazi) de redéfinir l'éducation totale,
en lieu et place de l'éducation humaniste. La fm prévisible de la deuxième
guerre mondiale pose la question de la dénazification, notamment en
matière d'éducation: Platon est-il coupable? Dans le même temps paraît
Paideiri de W. Jaeger, consacré à l'éducation grecque, éducation de
SH. Brocard et T. Lemoyne. Courbes géométriquesremarquables (courbesspéciales)planes et
gauches, tome 1. - nouveau tirage. - Paris, 1967, Librairie Albert Blanchard. Ces auteurs
donnent à cet endroit une référence à Newton.
6Wemer Jaeger: Paideia. - ouvrage paru en 1933, puis réédité et complété: traduction
française du premier et deuxième par André et Simone Devyver.- Paris, Gallimard
réédition dans la collection Tel, 1988.
19L'Encyclopédie sociale d'Otto Neuroth
l'homme par excellence. Humanisme pourrait-on dire en utilisant une
racine latine, fort du fait que Humanités veut aussi dire culture et héritage.
L'histoire de l'éducation dans l'Antiquité de H.I Manou7 cite
abondamment W. Jaeger. L'inspiration humaniste repose à la fois sur la
double idée de la culture, un développement purement humain et le
réceptacle du meilleur des siècles passés. Paru après 1945 (et dédié à
Gilbert Dru résistant chrétien fusillé) l'ouvrage fournit des appréciations
qui peuvent être appréciées par le refus des tyrannies. Tyrannie du corps.
Tyrannie du verbe flatteur. Tyrannie de l'utile. Quels Jeux olympiques
ouvrira le discobole? Derrière Sparte s'annonce Berlin; tous les maux de
notre civilisation se lisent dans l'oubli des fIns. On aurait cependant tort
de croire que, au nom de l'esprit, vont être à nouveau, seules, appelées
les valeurs et les idées. L'ouvrage de l'historien permet de comprendre
comment les grandes lignes de la pensée éducative sont partagées entre
ces trois nécessités, penser les fIns certes, mais aussi déterminer les
processus effectifs et, pour ce faire, ne pas négliger les techniques. La
mise à distance de ce que H.I Manou juge répréhensible dans la
sophistique n'est pas faite au nom du triomphe de la philosophie enfIn
advenue avec Socrate et Platon.
En effet, de façon critique, H. I. Manou souligne toujours
soigneusement la différence entre l'idée et la pratique, entre la logique
des constructions de système et la solidité des institutions, etc. Ainsi,
Hippias ne peut être tenu en seconde place car il pense l'homme, exerce
le métier, transmet, forme, et enfm s'attache à la diversité des techniques
(de la mnémotechnie à l'art oratoire, du tissage à la sellerie). De façon
plus générale, la pensée éducative n'est pas une philosophie, système
d'idées.
Nous pouvons donc considérer Otto N eurath comme un penseur et
non pas seulement comme un philosophe. Les techniques et savoirs
entre-mêlés sont ceux qui concourent à la sécurité sociale (prévention,
traitement et soins), au logement (bâtir, équiper, aérer), à l'éducation
(bâtir, organiser, enseigner, défmir les méthodes), à la vie courante
(alimentation, transports)... La science unitaire se construit en référence
aux sciences majeures mais se prolonge et s'enracine à la fois dans ces
besoins et réponses aux besoins.
7 Manou, Henri-Irénée (1958). Réédition dans la collection Points Histoire en deux
volumes.
20L'encyclopédisme, base de la raison visuelle
Notons au passage l'écheveau: histoire; questions d'actualité;
réflexions et systèmes d'idées8. La dimension historique (toute la culture
occidentale) fait fond sur la dispersion géographique progressivement
étendue au monde entier.
Certes il y a un risque qui consiste à faire d'Otto Neurath un
aboutissement et ainsi réévaluer l'histoire de la pensée selon un schéma
éternitaire ou déductif, ce qui est une des faiblesses du positivisme
anClen.
Cette recherche de la science unitaire repose sur des savoirs ou se
structure par des techniques. Si quelque chose d'Hippias persiste chez
Neurath n'est-ce pas moins la polymathie possédée que la recherche
ouverte de compétences?
II. L'antécédence leibnizienne
Leibniz en 1935 et 1901
«Les vues de Leibniz attirèrent l'attention, mais il ne lui vint aucun
appw. »
C'est ainsi qu'Otto Neurath (1935) place dans le mouvement des
idées l'auteur du projet encyclopédique qu'il cite d'après Louis Couturat
(1901).
« COUTURA T, enclin lui-même à « une métaphysique du
rationalisme» résume la manière dont LEIBNIZ chercha à « fonder une
société de savants », pour se mettre effectivement à l'Opus magnum, qui
devait comprendre:
1. une Bibliotheca contracta, qui serait le résumé des
connaissances contenues dans les livres;
2. un Atlas universalis, qui réunirait toutes les figures, tableaux,
schémas, propres à illustrer et compléter l'Encyclopédie;
3. un Cimeliorum litteratorium copus, c'est-à-dÏ1:e une collection
de documents inédits ou rares;
((8 Voir l'étude détaillée de Antonia Soulez Le noble mensonge)) ou mystique de la participation
politique.
21L'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
4. un Thesaurus experientiae, recueil d'observations et
d'expériences de toutes sortes (Physique, médecine, industrie)
5. enfIn, la Vera methodus inveniandi acjudicandi, qui comprend
l'Analytique et la Combinatoire; c'est la Logique telle que la
conçoit LEIBNIZ9, qui doit servir à ordonner tous les
matériaux énumérés suivant l'enchaînement logique des vérités
et à les compléter tirant par déduction toutes les conséquences
nécessaires. »
Ainsi s'exprime effectivement Louis Couturat (1901) dans la Logique de
Leibniz (pp. 124-125). Il édite parallèlement les Opuscules etfragments inédits,
extraits de la Bibliothèque royale de Hanovre, dans lesquels se trouve
également l'énumération des parties de l'encyclopédie leibnizienne (pages
30-41 ).
xxème siècle; on célèbre leNous sommes alors au début du
centenaire de la mort de Kant (1904). On trouve dans les papiers de
Leibniz des copies d'écrits de Pascal dont on suspecte l'authenticité, le
génie de la clarté française ayant été obscurci par les ténèbres
allemandes! Cependant, pour étudier le Vocabulaire technique et critique
de la philosophie et parvenir à une entente internationale, la philosophie
européenne fournit à André Lalande, qui bénéfIcie du soutien de
Couturat jusqu'à son décès accidentel, des avis et notices de Husserl, de
Claparède, de Russell... Le mot Epistemology devient Epistémologie, se
sépare de l'Erkenntnislehre grâce à une remarque de traduction de
Couturat située en postface des réflexions sur la géométrie de Russell,
qui lui-même livrera sa vue de Leibniz.
Pascal-Kant-Leibniz au pays de Descartes: comment la raison peut-
elle s'accommoder de telles oppositions dans la description du
fonctionnement de l'esprit humain? La question est aiguë
particulièrement dans le domaine des mathématiques où excelle, à Paris,
Henri Poincaré qui déplore « la deuxième mort de Kant », s'oppose à la
logistique, force son incompréhension de l'axiomatique de Peano, et
préfère les voies de l'invention mathématique, en laissant les subtilités
des logiciens pour ce qu'elles sont, des curiosités.
9 L'édition originale de Neurath (1935) utilise pour les noms propres les majuscules
(capitales d'imprimerie). Louis Couturat et l'édition en langue allemande écrivent:
ùibniz. Par ailleurs, on utilise fréquemment ùibniti:
22L 'encyclopédisme, base de la raison visuelle
Trente ans plus tard, les participants au Congrès de Paris de la science
unitaire, accueilleront Russell en ne lui cachant pas la dette qui est la leur
à son égard. Sa grande œuvre (écrit en collaboration avec Whitehead) a
10;pour titre les Principia mathematica l'allusion directe au titre d'Isaac
Newton, Principia Philosophiae Naturalis, et l'entreprise elle-même
subvertissent la vieille idée d'une logique achevée sur laquelle la science
n'aurait plus rien à construire. Au contraire, ni l'usage devenu simple
habitude, ni l'esprit humain considéré dans son excellence n'échappent à
l'examen logique. On reposera donc la question: comment comprendre
le nombre? Leibniz avait déjà, à la suite de Pascal, afftrmé le rôle des
défritions successives, suspecté l'induction, refusé l'évidence comme
critère du vrai et préféré le pas à pas de la construction. Le nombre est le
cardinal d'un ensemble, voilà qui semble délaisser la vertu de l'ancienne
addition de un à un.
L'indispensable logique
La logique est à l'œuvre partout. Louis Couturat soutient qu'elle
devrait être alliée à la rhétorique pour rendre rigoureux l'exercice de la
philosophie dans les classes de terminale des lycées. Le Vocabulaire
technique convoque à leur ordre alphabétique Barbara et Cesare, Celarent,
tous les modes des figures du syllogisme que Louis Couturat (1901)
récapitule également dans l'Appendice I de sa Logique de Leibniz ou Précis
de Logique classique (pp. 443-456).
La représentation graphique de ces figures de raisonnement se
présente dans ses premières formes connues (Leibniz, 1903, pp. 292 et
sq.). Editant ce texte en latin, où il envisage l'établissement de la preuve
de la forme logique au moyen du tracé de lignes, Louis Couturat (1901)
consacre le paragraphe 13 du chapitre sur La !)Illogistique à examiner, ce
schématisme géométrique que l'on attribue à Euler, mais que Leibniz connaissait
d{jà. Nous y renvoyons le lecteur pour saisir l'ancienneté de la discussion
entre la différence et l'opposition, entre le point de vue de l'extension
(ou ensemble des objets auxquels s'applique un élément de connaissance)
10 GS, 656. Neurath mentionne la différence entre les coauteurs, Russell tenant de
l'empirisme logique, Whitehead demeurant attaché à la métaphysique. Il retrace le
mouvement de trois siècles qui a engendré la conception scientifique du monde, dotéedes
mqyens de la logique et fille de la sciencemoderne mais enfant de la mathématique et de
l'empirisme. Allusion est faite à la rencontre de Russell et de Peano en 1900. Les
rapports de parenté donneront lieu à la boutade de Russell: qui est le père, je dois être
le grand-père ?
23L'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
et le point de vue de la compréhension (1'ensemble des caractères d'un
concept). Louis Couturat donne comme critère d'apparition de la
Logique algorithmique la réduction des concepts à leur extension, c'est-
à-dire à des ensembles ou classes d'objets ou d'individus. Reprenons
dans sa littéralité l'exemple de Louis Vax (1982) : identiques en extension,
l'ensemble des nombres impairs compris entre 4 et 8, et celui desfacteurs premiers de
35 ne le sont pas en compréhension, parce qu'ils cOfTespondent à des concepts
différents. Il resterait à savoir si la logique moderne repose sur cette
présupposition d'existence.
Ce qui est en discussion continuellement c'est l'appui que l'expérience
courante, faite d'inférences acquises et de conclusions supposées valides,
offre au raisonnement. Leibniz insiste sur la forme. Cependant, il cherche
à aider la pensée en recourant à des schèmes non seulement circulaires
comme ceuxde Euler mais encore, par des schèmes linéaires, il s'efforce
d'étayer l'implication. Pour satisfaire à l'intuition et l'imagination, conclut
Couturat.
L'emprise de la logique sur les concepts pose question certes, mais
dans la direction prise, Leibniz joue un rôle premier: la logique ne
connaît pas de domaines réservés; le raisonnement expérimental, la
déduction ouvrent la voie à la vérification et au calcul. C'est l'âge du
calcul, dont l'excellence se place dans l'idée d'un Dieu qui calcule (et
simultanément le monde advient: Dum Deus calculat,fit mundus). A cette
certitude, s'ajoute la conviction métaphysique que l'esprit meut la matière
(mens agitat molem).
Le projet encyclopédique leibnizien n'est pas une accumulation, c'est
un ordonnancement, fait de la collecte des vérités et usages établis, des
faits d'expérience et des raisonnements communs, qui prépare à être
mieux disposé à déduire et expérimenter et à faire place à ce qu'il
convient de découvrir, par un calcul approprié.
Poursuivons la lecture du texte de 1935 d'Otto Neurath qui résume
les cinq pointsl1 que l'on vient de lire :
11Ces cinq points:
1. une Bibliotheca contracta,
2. un Atlas universalis,
3. un Cimeliorum litteratorium corpus,
24L'encyclopédisme, base de la raison visuelle
(( Brif, le plan bien mûri d'une Enryclopédie, étudié sous maints aspects, com1ruit
))dans une langue scientijique élaborée aussi confOrmément à un plan.
En 1935 encore, dans la recension du Congrès International de
Philosophie scientifique, après l'énumération qui fait la chair du
paragraphe établissant que l'unité de la scienceest en devenir:
(( Tout ceci, et en particulier le plan de l'enryclopédie, est la poursuite de ce que
Leibniz a commencé)) (CS, 656).
Leibniz est-il l'encyclopédiste par excellence?
Qui considère sa vie (1646-1716) et son œuvre immense, ne peut que
répondre oui, et ce d'autant plus fermement qu'il s'attachera à sa collecte
des vérités acquises et diffuses, et à la mise en commun des meilleures
manières de faire.
La fondation des sociétés savantes et des académies en Europe
commence alors (Académie dei Lincei en 1609, Paris en 1666, Londres) et
ouvre l'espace des échanges entre savants, les correspondances et
controverses... Les Amériques donnent le sucre et le chocolat, et l'on
hésite entre les utiliser comme remèdes ou comme produits alimentaires.
La tomate, si semblable à la belladone, semble maléfique et reste
longtemps ornementale, édénique emblème de l'amour. Les cieux
s'ouvrent aux lunettes et télescopes. On cherche à unifier la mesure des
longueurs et on prendrait volontiers la longueur du pendule battant la
seconde comme unité de base.
Leibniz parcourt l'Europe comme ingénieur, diplomate, bibliothécaire
et archiviste. Il participe aux controverses entre catholiques et
protestants, s'efforce de concilier les opinions tranchées. Rien de ce qui
suscite l'interrogation, souvent intéressée, d'un prince ne lui est étranger.
Les principautés et les royaumes cherchent, pour durer et s'étendre, des
ressources, des hommes; il faut un commerce, des échanges, une
monnaie. Les incendies et les naufrages, les décès et les naissances seront
rapprochés des gains et des pertes des jeux, que le chevalier de Méré,
Blaise Pascal et Rémon de Montmort érigent en objet d'une nouvelle
mathématique. Lui s'intéressera également à l'organisation des services
d'incendie, aux assurances sociales... Telle est cette puissance d'inventer et de
juger (vera methodus inveniendi acjudicandi) dont Leibniz attend l'amélioration
4. un Thesaurus experientiae,
5. la Vera methodus inveniandi acjudicandi.
25L'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
des connaissances humaines, et par suite de la conduite de la vie, par
l'observation des règles qui procurent la santé et assurent au bien sa
place.
Selon Gilles-Gaston Granger (1954),
(( )).Leibnii; comme Condorcet, est véritablement un ençycloPédiste Entendons par
là:
1. un homme que ses goûts portent à embrasser l'ensemble des sciences;
2. qui postule l'extension des méthodes scientijiques à la connaissancede
l'homme;
3. qui adapte erifin une attitude active, et s'ifforce de développer la science dans
le sens d'une connaissance appliquée.
Leibniz prend ainsi place dans l'histoire de la philosophie occidentale
entre Descartes et Condorcet, ou plus exactement dans un
rapprochement avec Condorcet et une différence avec Descartes.
L'ordre attendu
La notion d'ordre permet de réunir cette multiplicité de savoirs, dans
les domaines de la connaissance et de l'action. La mise en rapport des
divers domaines d'activités est la reconnaissance de la nécessité d'un
ordre total et d'ordres partiels. La collecte et le recueil de ce qui a été
acquis dans les différents arts puis la synthèse supposent l'exécution
d'instructions données et conçues selon un plan d'ensemble.
Pour comprendre cet ordonnancement des savoirs, il n'est que de
considérer le domaine des mathématiques - science de l'ordre plus que
de la mesure, où Leibniz laisse son nom à la fois dans les travaux relatifs
à leur fondement, au calcul, à l'invention de notation et d'algorithmes, à
l'extension de leurs méthodes aux jeux, à la construction d'une machine à
additionner... Chacun peut éprouver la complémentarité de ces
domaines en réfléchissant aux concepts que nous pouvons former de ce
qu'est une droite linéaire. C'est une notion projective, exprimable
algébriquement par une fonction affme mais également concrètement à
œuvre dans le dégauchissage d'une face et la construction du plan, cel'
qui peut être précisé par des tolérances à l'égard des irrégularités. Mais
ces dernières considérations mécaniques laissent chez Leibniz place à
l'utilisation de la droite dans la connaissance physique pour concevoir, au
besoin avec un argument ftnaliste, l'idée du trajet de la lumière, lequel
pourrait-être justifté par un argument d'économie.
26L 'encyclopédisme, base de la raison visuelle
L'encyclopédisme leibnizien est, disons-le encore une fois, un trait de
parenté de Leibniz avec Condorcet et une différence avec Descartes, ce
qui est ici renforcé par la mise en exergue de son mathématisme et d'un
formalisme qui ne craint pas l'étude des applications.
Mentionnons l'avis de Yvon Belaval (1960) :
[Les hommes] ont entassé des richesses,. mais en désordre [...] chez les
((auteurs [...] il en a encore bien plus qui se trouvent dispersées chez lesY
hommes dans la pratique de chaque profession )). C'est même là - etjusque
((la meilleurepartie dechez lesjeux des etifants - que, non enregistréese trouve
notre trésor)). Inventorions d'abord ces richesses pour en former une
EnrycloPédie. Rassembler, ordonner doit être la première tâche [. . .] la méthode
de l'EnrycloPédie ne j-aurait donc que s'opposer à la méthode du Discours [de
la méthode] qui se veut assurer une certitude définitive: elle imiterait plutoT la
méthode de la morale provisoire [...] Ilya là dfjà, l'opposition du XVIIIème
siècle enrycloPédiste à Descartes. Ne déduisons pas a priori. Obse17Jons.
Rassemblons les vérités acquises. Dépouillons-les des ornements, formulons les
((avec la netteté des géomètres. Alors nous pourrons les ranger selon l'ordre de
)). [...] Ainsi, tO/gours à la révolution cartésienne,leur dépendance et des s,!jets
Leibniz ne cesse d'ol!jecter les exigences de l'évolution.
Leibniz nous aide à construire le type de l'encyclopédiste selon les
traits suivants:
- une investigation rationnelle des connaissances acquises et des arts
assure la corrélation du plus grand nombre d'attributs, sans limitation
historique ou géographique;
- l'interconnexion est mise en évidence ;
- une délimitation réciproque (ou une exclusion mutuelle) évite de
laisser penser que tout est dans tout et que tout communique.
Les nomenclatures précisent les termes. Les séries se forment. Les unes r1frent,
selon l'ordonnancement euclidien, une science établie par des propositions successives.
Les autres, reliées par une vue générale faite d'une conviction métapfD;sique ou
philosophique, enchalnent les raisonnements et les cas (ainsi la science du droit obéit
aujuste et aux règles).
Le divers et les opposés
Les Nouveaux Essais sur l'entendement humain (composés en 1703)
offrent quelques exemples de cette collecte du bibliothécaire, archiviste
au fait des langues anciennes et pétri de logique qui se sert des langues
27L'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
pour établir les parentés entre les notions et ne manque pas d'indiquer ce
que l'Europe savante explore.
Cela ressemble à une science de bénédictin par son ampleur et sa
précision. Mais la disponibilité permanente à ce qui est relaté s'attarde
aux inconnus paysans de Saxe, s'inquiète de la Nouvelle Zemble,
mentionne un petit livre illustré... Leibniz insiste sur les vis-à-vis
salutaires dans les matières où l'incertain s'installe, comme ce
qu'il aurait fallu avoir avec Newton, directement. Sous le pseudonyme de
Théophile (celui qui aime Dieu), il entretient dans les NOU1)eaUX Essais une
controverse avec Locke, l'amoureux de la vérité (Philalèthe) qu'il cite à la
barre et fait répondre à ses objections. Ii n'est rien dans J'entendement qui n'ait
d'abord été dans les sens, l'aŒrmation de Locke peut faire la base de la
psychologie, ouvre la voie à l'empirisme moderne. On peut lire tout
l'ouvrage comme un rappel du complément: si ne n'est l'entendement lui-
même. La collecte des procédés des arts, et l'observation des usuelles
manières de raisonner attestent que nous sommes empiriques dans les trois
quarts de nos actions.
Fontenelle opposait les deux traditions de la philosophie de son
temps, et citant cette saillie: « nous ne lisonspas vos ouvrages et vous ne lisezpas
)),les nôtres il laissait penser que nous serions, bientôt, placés moins
devant l'impossibilité de tout lire que préparés à ne pouvoir assimiler que
certaines substances intellectuelles. Comme si l'esprit était à lui-même
son propre catalyseur...
Nous venions de constituer le type de l'encyclopédiste leibnizienne
(corrélation entre les attributs, interconnexion, réciproque délimitation) ;
nous pourrions également l'apprécier, triplement, comme une
conciliation entre le divers et l'uni, comme un lien, dans l'épars, entre les
possibles et comme une résistance interne qu'éprouve l'esprit dans sa
conquête d'un monde dont il est l'étincelle.
La conciliation
On se méprendrait beaucoup en croyant comprendre l'encyclopédie
par l'accumulation. Si nous énumérons, à la suite de Lucy Prenant (1972),
les tâches qu'un prince pouvait attendre du plus polymorphe des
penseurs:
Ii fut avant tout, dans sa vie sociale, le conseillerd'un prince allemand. Mais ilfut
aussi à J'occasion Juriste, bibliothécaire, historiographe, diplomate, ingénieur,
versijicateur, fOndateur d'académies, et théologien, logicien, pf?ysicien, curieux et
28L'encyclopédisme, base de la raison visuelle
informé de chimie, de sciences naturelles, linguiste, très grand inventeur en
mathématiques, aurons-nous, in fine, tout dit?
Il estjuste d'q}outer: trèsgrand métapf?ysicien.
Otto Neurath (1935), après avoir rappelé, comme nous l'avons déjà
mentionné, qu'aucun de ses protecteurs ne soutint Leibniz dans son
ambition encyclopédique, constate que c'est la propension à la discipline
logique qui manqua leplus aux enryclopédistes- cette si essentiellechez le
métapf?ysicienantimatérialiste qu 'était Leibni~
Notre pensée forme facilement des couples de termes et de notions;
la tradition scolaire les fixe ; dans la galerie des portraits de nos penseurs
illustres, chaque nom pourrait également être complété par le nom des
doctrines simplifiées; ainsi Locke est l'empiriste et Leibniz le rationaliste.
Otto Neurath appuie doublement son éloge de Leibniz et des
encyclopédistes en louant le premier de ce qui a fait défaut aux seconds:
la logique. Ceci reste fidèle à la pensée des opposés et indique une voie
de développement qui, on le devine, aboutira à sa propre conception de
l'encyclopédie, utilisant également l'outil logique et le langage des images.
Soit donc l'opposition initiale entre l'expérience et la raison que nous
considérons ici comme une dualité. Elle correspond, chez Leibniz, à
l'opposition entre vérités de fait et vérités de raison, entre propositions
synthétiques et propositions analytiques. Chaque constituant trouve une
double délimitation, d'abord par son opposé, et ensuite par son
successeur. Ainsi se conjuguent la contiguïté et la continuité, la différence
et la similitude.
Nous pouvons saisir la différence entre l'histoire et la physique. Jean
sans Terre est passé par ici. A quoi s'oppose: mais il ny repasseraplus. Après
avoir donné un exemple maintes fois cité emprunté à Henri Poincaré
(1902), nous pouvons continuer à utiliser la dualité entre l'expérience et
la raison. Nous ferons la différence entre la physique et les
mathématiques. Dans ces dernières, nous apprécierons l'écart entre la
pratique de l'arithmétique et la théorie des nombres. Nous pourrons
distinguer dans cette dernière la partie inférencielle de la partie
proprement algorithrnique.
Que le critère formel soit susceptible d'être déplacé signifie que le
point de vue encyclopédique n'est pas, comme on le croit trop souvent,
inféodé à un ordre des matières. Il est une mise à distance qui tend à
structurer l'expérience et à, conjointement, en construire la structuration.
29L'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
Est-ce commettre un anachronisme que de soutenir que Leibniz
développe une théorie opératoire de la connaissance, ce que permet le
point de vue logique? Mais si les opérations obéissent également à une
hiérarchie des niveaux, tant des niveaux logiques ou déductifs que des
niveaux existentiels et métaphysiques, pouvons-nous persévérer dans
l'anachronisme et soutenir que Leibniz développe une théorie structurale
de la connaissance ?
L'art du mixte
L'ordre attendu se veut ferme; il l'est par la mise à distance des
niveaux extrêmes, ce qui est métaphysiquement requis et pratiquement
souhaitable. Cependant, les modes effectifs de la connaissance plaident
pour une raison qui peut être dite expérienciée, ou encore, pour une
expérience raisonnée. L'encyclopédisme est une pratique de l'art du
mixte.
Il convient donc d'atténuer l'opposition entre deux images exclusives
de Leibniz: l'image forte de Leibniz logiciste, calculateur universel
opposée à l'autre image du serviteur des princes, dispersé et ambigu, mi-
diplomate, mi-espion, un Talleyrand de la pensée.
La notion de mixte ne correspond pas à une moyenne entre des
extrêmes ou, encore, à l'affIrmation de la région des vérités acceptées et
acceptables. Le mixte, dont nous traitons ici, est une réduction d'un écart
entre la raison et l'expérience, réduction souhaitée et nécessaire à la fois
si l'on songe au petit nombre des vérités nécessaires et au nombre fort
grand des inférences empiriques qui sont présentes dans les calculs eux-
mêmes.
Cette insistance sur Leibniz peut surprendre dans un ouvrage
consacré à Otto Neurath. Un certain nombre de traits similaires
l'autorisent.
Tout d'abord, la constance attestée par la reprise de la tâche
abandonnée là bas et puis reprise ailleurs, dès que les
circonstances le permettent.
Ensuite, un zèle pour la diffusion et la communication des vérités
et connaissances.
Tout également, la recherche de moyens appropriés et la
confiance dans les sociétés savantes et organismes collectifs.
30L'encyclopédisme, base de la raison visuelle
Sur le plan des textes, ou du style si l'on préfère, la répétition de
points de vue identiques, qui laisse entrevoir une fugitive
différence.
Le modèle
Leibniz est un des « modèles» de 1'« encyclopédie comme modèle du
savoir» et de la connaissance. Ce titre est celui d'un article de Neurath
paru dans la Revue de Synthèse en 1936. Il l'est par son panlogisme, comme
Hume l'est par son empirisme et Comte pour sa science générale. Mais
Neurath tient à préserver son projet des trois arrière-plans
métaphysiques (GS, 737).
Leibniz est une des figures du philosophe-savant qui s'impose le plus
nettement dans le passé culturel de l'humanité. Il prend place après
Platon et Aristote, Descartes et Pascal. Il continue de nous inciter à faire
de la connaissance des êtres une préoccupation principale et constante.
Les savoirs spécialisés ont actuellement triomphé. Cette incitation
leibnizienne est certes une vue profonde qui concède à jamais à l'univers
ses dimensions d'infinité de petitesse et de grandeur, plaçant l'intelligence
humaine en son milieu dans le déchiffrement des répétitions, régularités,
successions et concordances. Il s'agit d'une vue générale, d'une exigence
éthique. Ce n'est pas un programme de tâches. C'est une disponibilité à
l'égard des signes.
Pourtant, la figure du savant-philosophe que Leibniz, brillamment,
continue d'exercer une fascination. Celle d'un découvreur qui se fait
éveilleur, celle d'un penseur du tout qui incite à saisir le détail. La
méthode fera sortir du labyrinthe. L'ordre du monde est fait de
transitions invisibles entre des niveaux d'être. A l'homme de se mettre à
la tâche, selon les moyens dont il hérite et qu'il peut contribuer à
préciser.
Un des risques de l'encyclopédisme apparaît d'emblée dans cette vue
générale résultant du besoin de croire que l'on sait plus que ce que l'on
sait.
Techniquement, en effet, une encyclopédie met en rapport des savoirs
qui n'ont pas un lien actualisé dans le présent, soit que les objets réels
sont séparés soit que les connaissances ne sont pas immédiatement
articulées. Par exemple, la chimie et la botanique. L'encyclopédie institue la
série des cercles de mises en rapport de qui est initialement séparé. On
pourra préciser ces correspondances par les séries suivantes: l'art des
31L'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
remèdes, la médecine comme observation des iffets, le principe actif, les corps composéj~
les alcaloïdes, l'aspirine, la spirée et la reine des prés. . .
Rien ne serajamais dijinitif, ni dans le détail ni dans la vue du tout.
Le travail enrycloPédique tend à une science du général, et il y parvient par un
!)Istème de parties or;ganisées, totg'ours susceptibles d'être mises en relation.
La mise en commun et la concordance logique
Le plan leibnizien est une incitation à la mise en commun des vérités
éprouvées.
L'appel neurathien qui tend à réaliser l'EnrycloPédie de la science unitaire
est tout aussi sans limites disciplinaires.
Admettons l'objection suivante: mais en trois siècles, vous n'avez rien
appris, vous continuez à propager l'idée d'une science commune et
partagée, organisée et métbodique, et pourtant ouverte et disponible!
Vous confondez l'héritage et la découverte ! Vos vues prospectives sont
irréalistes! V ous stériliserez la recherche!
Soit.
A cette objection, il y a deux réponses.
La première consiste à admettre que la direction proposée en matière
de savoir établit précisément le savoir (dans sa généralité) dans sa
différence aux connaissances (spécialisées). Cette direction articule le
caractère collectif du savoir aux besoins et attentes. A la santé. A la vie
bonne.
La seconde réponse croise deux exigences.
La première exigence restaure la logique comme technique de pensée
et comme instrument de la métbodologie.
La seconde exigence est dans la reconnaissance de la diversité des
points de vue des spécialistes.
C'est à coordonner des différences que va s'attacher l'Encyclopédie
de la science unitaire.
32L'encyclopédisme, base de la raison visuelle
III. Kant et Hegel, ces encyclopédistes
Peut-on étendre à Kant et à Hegel
le concept d'encyclopédisme ?
Pourquoi aSSOCIer le nom de Hegel (1770-1831) et celui de Kant
(1724-1804) à celui d'Otto Neurath (1882-1945) ? Selon la lettre de cet
écrit de 1935 dont nous venons d'extraire l'éloge de Leibniz, Le
développement du Cercle de Vienne et l'avenir de l'emPirisme logique, Kane2 a
méconnu l'analyse logique du langage et établi une philosophie qui s'est
arrogé un droit inacceptable sur les sciences. Hegel13 est à l'origine de la
métaphysique allemande... On pourrait insister encore et souligner que
Leibniz avait développé l'analyse logique du langage dans sa double
dimension linguistique et logique, qu'il est l'auteur de Pensées sur la langue
allemande qui livrent une pensée du signe. On pourrait tout autant
actualiser la métaphysique allemande des années 1930 et souligner qu'elle
est pour Neurath l'illustration du verbalisme et de l'obscurité: le néant
néantise.
Nous persistons dans notre audace qui va contre la lettre du texte
d'Otto Neurath.
La figure Kant-Hegel
Tous deux sont des professeurs, à l'Université. Ni Descartes, ni
Pascal, ni Leibniz ne le furent. Tous deux furent contemporains de la
Révolution française, qu'ils saluèrent. Rousseau les influença tous les
deux, tant par Emile que par le Contrat social, tant par la philosophie de
l'histoire que par l'appel à la réforme du genre humain par l'éducation ou
par les transformations des institutions.
Le professeur Kant enseigna la géographie, la logique, la pédagogie. Il
a laissé son nom dans l'histoire des idées scientifiques en proposant un
modèle d'accrétion cosmique. Il montre sans cesse qu'il a lu Newton; il
réfléchit, lui qui ne quitta pas Konigsberg, à la théorie des marées, si
faibles ici à l'extrémité de la Baltique. Il s'intéresse à la compréhension
des faits physiques et situe nettement Galilée aux commencements de la
physique expérimentale. Il pressent l'importance de la chimie, encore
engluée dans les afflnités. Il est le contemporain des découvreurs
12 Le développement du Cercle de Vienne et l'avenir de l'empirisme logique, p. 15, p. 24, p. 29, p.
30,p.35,p.43,p.44.
13 Ibidem, p. 16, p.24, p. 31.
33L'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
immenses en astronomie que sont Herschel et Messier14. Ce contexte
donne tout son sens à cette exigence théorique et morale qui,
doublement, place l'homme dans l'univers et face à l'obligation de son
devoir: le ciel étoilé au dessus de moi, la loi morale en moi.
Cette compétence kantienne dans la compréhension des faits
physiques trouve sa réplique dans l'un des plus beaux échecs de Hegel
qui publia sa thèse sur le nombre limité des planètes... Ce qui est bien
gênant à une époque qui veut faire du savoir le rempart de la morale. Le
philosophe, à l'époque de Kant et Hegel, est encore celui qui sait. Si les
ignorances sont toujours compréhensibles, les erreurs sont posées
comme des conséquences de la philosophie. Notre époque apprécie la
philosophie comme une science, à son exactitude et à sa valeur
prédictive. Par suite, on relève en faveur de Kant, le concept de galaxie,
concept correspondant à ces laitances ftxes que les chercheurs de
comètes trouvent à des endroits ftxes, dont Charles Messier dresse le
catalogue, toujours édité et utilisablel5.
Contre Hegel, l'existence. En 1781 la découverte, d'Uranus par Herschel (et
Messier un mois aprèsI6). En 1842-1845, cellede Neptune par Adams, Le Verrier
et Galf.
En 1934, celle de Pluton par Tombaugh, un amateur. On ne peut déterminer
l'existence.
S'agit-il de trois victoires du télescope et du pouvoir de résolution?
La tenaille du calcul et de l'observation est plus déchirante que la tenaille
du ou bien ou bien, (entweder-ode!) !
D'une certainefaçon, la diversité des travaux académiques de Kant, ses lectures
coifrontées aux donnéespréservent Kant de la substitution du rationnel au réel et de
la méconnaissance du caractère empirique de la connaissance, ce qui advient par la
reconnaissancedu caractèreexpérimental de la pf?ysique classique.
Chez Hegel, les savoirs de référence ne sont pas ceux du monde
physique, ce sont ceux du monde moral (histoire, beaux-arts, droit,
religion, systèmes philosophiques), domaines où la constitution même du
champ de pensée suppose des critères. La pensée préexiste au monde.
Selon la formule de Kant: penser c'estjuger.
I~Gabrielle Flammarion (1930a).
15Messier (1781) et B. Guillaud-Saumur, O. Réthoré Les Gijels deMessier (1985).
16Gabrielle Flammarion (1930b), page 380.
34L'encyclopédisme, base de la raison visuelle
L'unité, toujours et malgré tout
L'une des caractéristiques de la pensée encyclopédique est la
recherche de l'unité de la connaissance. Sur cette base, l'écart entre Kant
et Hegel s'apprécie comme la différence entre l'affIrmation de l'instance
critique (par Kant) qui laisse les sciences comme des faits et l'affirmation
de l'universel (par Hegel), ce qui en fait des cas très secondaires de la
manifestation de la pensée.
La philosophie cherche l'unité. Eu égard à cette unité la dénomination
des composants de celle ci est secondaire. Dans la trame du système de
Hegel, le détail compte moins que la position prise à l'égard de
l'affIrmation de la pensée. Les fortes réticences et critiques de Hegel à
l'encontre de Kant se traduisent dans la quasi accusation d'empirisme
qu'il porte contre l'auteur de la Critique de la Raison pure, comme si il avait
subi dans son parcours le chant des sirènes et naufragé la pensée contre
les récifs de Hume, continent improbable. Autant Kant a accepté les
sciences comme des faits, autant il a refusé de concevoir les systèmes de
pensée comme des efforts de pensée: la concession à l'expérimental est
un abandon à l'empirisme et un abandon de l'idée. Pour préciser ces
abandons, laissons entendre que le premier est un renoncement à soi et
le second une paresse.
Pour Hegel la synthèse ne peut venir des éléments de la
connaissance; ni l'entendement ni l'expérience ne forment l'unité qui
suppose une épreuve d'une autre ampleur, selon le cas, la résistance du
donné historique, le déchirement de la conscience. C'est ici qu'une ruse
de la raison peut saisir le système de Hegel: il affirme lui même l'unité du
Savoir et se livre à la construction d'une Encyclopédie des sciences
philosophiques, à travers le temps de l'histoire, dans le déploiement des
civilisations, dans la richesse des arts et les chocs de la moralité et de
l'éthique, dans l'improbable confrontation des religions et du divin.
N'admettant pas le dialogue que l'entendement entretient, chez Kant,
avec l'expérience, il réinstaure la Raison, c'est-à-dire la réceptivité à
l'Absolu, lui-même transindividuel et transhistorique.
N'est -ce pas la figure du savoir total?
L'unité semble inséparable de la perspective encyclopédique, quelle
qu'elle soit.
Ose savoir! Sapere aude
Le 31 juillet 1784, Denis Diderot meurt vers midi alors qu'il était à
table. La même année, l'article de Kant paraît dans le numéro 4 du
35L'Encyclopédie sociale d'Otto Neurath
BerlinischeMonatschrift en réponse à la question: Was ist Atifkldrung ?
Qu'est-ce que les Lumières?
C'est Arthur M. Wilson dans son Diderot qui fait le rapprochement:
L'Enryclopédie a été conçue comme l'arché!JrPe même des Lumières. La
célèbre définition des Lumières par Kant, l'année de la mort de Diderot [. . .)
((est cotiforme à son tiflirmation selon laquelle l'homme est né pour penser de
lui-même [art. Chaldéens) ,. le caractère que doit avoir un bon dictionnaire
)) [art. Enryclopédie).(. . .) est de changer la façon commune de penser
De ce point de vue, on peut considérer que Kant (qui a alors soixante
ans et a publié en 1781 la Critique de la Raison pure) prolonge, en s'y
inscrivant, le mouvement des Lumières. Cette maxime, ose savoir, fait du
savoir une force, un instrument de libération, l'accès à l'espace public.
Il est donc tout à fait possible d'insérer un maillon kantien dans la
chaîne des encyclopédistes. L'acceptation de l'intention de l'Atifkldrung
est bien une des positions de base du jeune Hegel. Son effort de penser
la place respective et relative de l'individu et de l'Etat suscitera la double
opposition romantique et réactionnaire.
7
Après 1815, l'Autriche (celle de Metternich) rifusera Kant' comme étant un des
penseurs de ces Lumières qui conduisirent à la Révolution française. Au même
endroit, Otto Neurath tiflirme que Hegel ouvre la voie à la conception de l'histoire du
socialism/8. Politique et philosophie ne marchant pas du meme pas, Kant et Hegel
prennent tous les deux place dans une série euroPéennedepenseurs à la recherchedes
.!)Inthèseset des .!)Istématisationsdes bases du savoir.
Notons au passage que le système d'appréciation de Neurath dissocie
la philosophie de Kant, oublieuse de la logique Gugée achevée depuis
Aristote) de la philosophie de l'histoire de Hegel, antichambre du
socialisme.
Les objections seraient nombreuses. Tout d'abord, révoquant Bernard
Bolzano, prêtre et mathématicien, professeur à Prague, la monarchie des
Habsbourg n'a pas, en 1815, contribué à accélérer la philosophie de la
logique. La mise à l'Index des œuvres de ce dernier témoigne d'un lien
distendu entre la scolastique et la pensée de la logique. Ensuite, les pro-
testations contre les obscurités et la fatuité des exercices publics sont
aussi le fait de logiciens. Ainsi Leibniz:
17 Le développement du Cercle de Vienne..., page 33.
18 Ibid., page 32.
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