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L'enfant dans la pensée traditionnelle de l'Afrique Noire

De
198 pages
L'enfant donne lieu, selon les civilisations, à des représentations fort diverses qu'il importe de connaître si l'on veut comprendre en profondeur les attitudes à son égard et la place qu'on lui réserve. Comment pense-t-on l'enfant d'homme en Afrique noire ? Quelle réalité décèle-t-on derrière les apparences ? Qui est-il ? Que vient-il faire parmi les vivants ? Telles sont les questions auxquelles ce livre cherche à répondre. Quand l'auteur le publia pour la première fois en 1968, après une expérience d'instituteur au Burkina Faso, c'est d'abord à ses collègues de l'école élémentaire qu'il l'adressait pour leur montrer qu'en Afrique noire aussi il y avait une pensée sur l'enfant et son éducation, quoi qu'on en dise.
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L'enfant

dans la pensée

traditionnelle

de l'Afrique

noire

P. Erny

L'enfant

dans

la

pensée traditionnelle de l'Afrique Noire

Editions l'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan,

1990

ISBN:

2-7384-0890-7

1.

PEUT-ON

PARLER
AFRICAINE?

DE PAIDOLOGIE

1. Ethnologie et païdologie.

L'enfant est devenu, depuis la fin du dix-neuvième siècle, l'objet d'une investigation à laquelle ont contribué toutes les branches des sciences de la vie et de l'homme. Les différentes approches ont produit une telle masse de documents qu'il est difficile, aujourd'hui. et peut-être encore prématuré, de vouloir procéder à une synthèse de tous ces points de vue, De différents côtés on a tenté de promouvoir une réflexion païdologique, essayant de saisir l'enfant dans son unité, dans son être même. Pour cette recherche. aucune source d'information ni aucun éclairage particulier du problème ne doivent être négligés. Or l'anthropologie culturelle est en mesure d'apporter sa contribution à l'édification d'une païdologie. Elle a rassemblé. elle aussi, une foule considérable de données sur l'enfant vu dans la diversité des sociétés. De plus, elle introduit en toute discussion un point de vue relativiste qui permet de mieux percevoir, au-delà de ce qui ~st culturellement contingent, ce qui appartient à la nature même du petit d'homme. Elle constitue un véritable carrefour des sciences humaines et doit elle-même déjà intégrer de nombreux points de vue particuliers. L'étude de l'enfant d'Afrique Noire ne peut être entreprise de .!lanière valable qu'à deux conditions: d'une part qu'on l'aborde dans sa totalité et qu'on avance simultanément dans les différentes voies' d'approche, biologique et médicale. psychologique. sociologique, pédagogique, ethnologique: d'autre part qu'on tente de saisir la logique interne de son développement et qu'on renonce à l'étudier en fonction de l'enfant d'un autre continent et en constante référence à celui-ci.
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En effet, une réalité humaine apparaît sous des facettes multiples, et on ne la saisit vraiment que si l'on en fait le tour, L'éducation en Afrique Noire s'inscrit dans une tradition et une conception du monde tellement différente de celles de l'Europe qu'il faut nécessairement se reporter à cette vision spécifique si l'on veut comprendre le pourquoi de tel1e pratique éducative et le comment de tel fait psychique. S'il doit y avoir antériorité de rune des voies d'approche, il nous semble que rien ne peut se faire en ce domaine s'il n'y a à la base une solide étude ethnographique et ethnologique. Mais les différentes disciplines scientifiques s'éclairent les unes les autres et le progrès de rune est aussi un progrès pour l'autre. Le plus grand danger en ce domaine à peine entamé serait un découpage exagéré et la mani~ de dresser des barrières entre spécialités. L'étude de l'enfant noir doit le situer à l'intérieur de sa culture, de son univers particulier où prédomine tel1e forme de pensée, tel climat affectif, tel niveau technique, tel mode d'affirmation de soi, tel type de langage. Un ensemble de facteurs, à commencer par la langue, peut par exemple rendre difficultueux l'usage d'un haut degré d'abstraction, mais poussera à l'extrême l'observation détaillée, ou l'esprit de classification, ou la pensée intuitive, ou la saisie immédiate des rapports analogiques et symboliques. II serait de mauvaise méthode de voir le développement de l'enfant autrement qu'en référence à ce champ de force culturel qui lui impose ses structures et ses coordonnées mentales. Comparer des enfants de cultures différentes peut être intéressant, mais au terme seulement de recherches approfondies, et non au départ. L'Afrique Noire, est-il besoin de le dire, est d'une diversité extraordinaire. Qu'y a-t-il alors de commun entre l'enfant congolais, l'enfant voltaïque, l'enfant tchadien et l'enfant rouandais? Pas plus sans doute qu'il n'y a de traits communs entre un enfant andalou, suédois, grec et caucasien. Mais malgré ce foisonnement culturel, il ne sous semble pas impossible de dégager certaines lignes directrices qui caractérisent la présence au monde de l'enfant africain. Mais il est évident que pour chacun des peuples les éléments ainsi dégagés reçoivent une accentuation, une coloration bien particulière.
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Dans notre recherche d'une paidologie il faudra nous placer à un triple point de vue. Nous nous demanderons d'abord qui est l'enfant dans la société africaine: comment le perçoit-elle, le conçoit-elle, que voit-elle en lui? Puis il convient de regarder comment cet enfant est élevé, quelle forme d'éducation il reçoit, comment sont envisagées sa formation et les étapes de sa croissance. Enfin il s'agit d'esquisser son portrait psychologique, de chercher certaines constantes dans sa manière de se présenter, de réagir, de se comporter. Dans la présente étude nous nous arrêterons au premier de ces domaines de recherche en nous posant la question suivante; qu'est-ce qu'un enfant aux yeux du Négro-Africain? (1). A vrai dire l'étude scientifique de toutes ces questions est à peine entreprise. La documentation actuelle est souvent partiale, empirique, incomplète, superficielle, dispersée. Très rares sont les études vraiment approfondies, et les lieux communs fleurissent ici comme en tout ce qui concerne l'Afrique. D'autre part, le continent noir est en pleine évolution. L'urbanisation, l'éclatement des cadres traditionnels, modifient profondément le contexte matériel dans lequel vivait l'homme d'Afrique, mais encore plus son contexte idéologique, cet univers de significations et de symboles où il se mouvait à l'aise, et qui pour son fils devient une énigme, un rébus indéchiffrable. La mentalité, les méthodes éducatives et par le fait même la psychologie de l'enfant africain, se trouvent en pleine transformation. Mais malgré tous les facteurs de changement et d'acculturation, l'essentiel demeurera, il faut l'espérer, de ce qui fait la richesse de l'Afrique de toujours, comme l'exprimait une jeune normalienne sénégalaise: « On a blanchi ma raison; mais ma tête est noire; mais mon sang inattaquable est pur, comme le soleil, pur, conservé de tout contact. Mon sang est resté païen dans mes veines civilisées et se révolte et piaffe aux sons des tam-tams noirs. » --(I) La présente étude Strasbourg en 1966-67. a fait J'objet d'un cours à l'Institut d'ethnologie de

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Le cadrè limité de cette étude ne nous permet pas de traiter de cette question dont on devine r étendue et la complexité dans une Afrique essentiellement diverse et multiforme, avec toute rabon~ dance et toutes les nuances qui auraient été nécessaires. A propos de chaque thème soulevé nous donnerons un certain nombre d'exemples glanés à travers la littérature ethnographique pour essayer ensuite d'en dégager la signification et la portée et de les intégrer dans une vision plus globale.

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2. Nature et sources de la paidologie populaire.

Chaque culture a sa manière propre de voir l'enfant d'homme, de le traiter, d'envisager ce qui a trait à son éducation et à son intégration sociale. Ce qui pour un peuple va de soi en ce domaine peut être inconcevable pour un autre. Mais tant que l'on reste à l'intérieur de sa propre culture, ces manières de faire sont tellement évidentes et habituelles que l'on n'a plus conscience de leur portée; on les vit plus qu'on ne les pense. Quand on change de milieu social, culturel ou simplement historique, on s'aperçoit que les attitudes à l'égard de l'enfant changent aussi profondément. Il en est de même quand toute une civilisation évolue assez rapidement pour que l'on s'en rende compte. La comparaison entre ce qui se fait ici et ce qui se fait ailleurs, entre ce qui se fait maintenant et ce qui se faisai~ autrefois, aide à rendre conscient ce qui auparavant était automati~ que. Si chaque culture a sa vision de l'homme, son anthropologie, sa philosophie implicite de la personne, chaque culture aura aussi sa manière de concevoir l'enfant d'homme, donc sa paidologie. Histori~ quement, l'attitude à l'égard de l'enfant a changé profondément en Europe depuis le Moyen~Age et même depuis le XVIII"siècle. Ces paidologies propres à chaque peuple et à chaque époque sont à la base même du façonnement de la personnalité, car elles détermi~ nent les attitudes, les conduites éducatives, la manière même dont le caractère est modelé par tout le milieu culturel. La paidologie telle que nous l'entendons ici se pose les ques~ tions suivantes : qu'est~ce qu'un enfant 1 qu'est ou qui est cet 11

enfant particulier qui vient de naître? Comment les parents, comment la société doivenHls se comporter à son égard dans telle tradi~ tion culturelle? Autant de questions qui ne relèvent pas directement de la psychologie, mais qui ont pour elle une importance décisive. Elles ne sont d'ailleurs posées sous cette forme que rarement. Une culture donnée a des réponses toutes prêtes: tous ceux qui en font partie les ont adoptées sans même s'en rendre compte et les vivent implicitement. C'est une des tâches de l'ethnologue de les déchiffrer à travers les comportements et les manifestations culturelles qu'il peut observer. Au~delà de la personnalité, la paidologie se centre donc sur la personne même de l' enfant, Celle~ci se distingue de la personne adulte par le fait qu'elle n'est pas encore parvenue à maturité. qu'elle est encore en croissance. en voie d'achèvement. Elle ne peut donc être décrite dans son état plénier et stable. puisqu'elle est essentiel~ lement dynamisme. tension. acheminement vers un état plus parfait. On ne peut envisager ni la personne. ni la personnalité enfantines, autrement que sous l'angle de leur dynamique. de leur devenir. La pensée populaire classe partout les hommes en catégories d'âge, définies par des critères précis. tant par les croyances qui les entourent que par les comportements que l'on attend d'elles et que l'on observe à leur égard. Les faits que décrivent les folkloristes européens concordent sur ce point avec ce que l'on peut observer en Afrique Noire ou ailleurs. La société ménage des transitions d'une classe à l'autre et. de palier en palier. conduit la personne vers son intégration sociale définitive, jusqu'à ce qu'avec la vieillesse et la mort elle quitte à nouveau la communauté des vivants de ce monde pour s'intégrer à celle des êtres peuplant « l'autre monde », qui, bien qu'invisible, est cependant partout présent. Les grands traits de la paidologie populaire doivent être dégagés de l'ensemble des données qui concernent l'enfant. Il y a d'abord tout ce qu'au niveau conscient fournit la sagesse du peuple dans ses manières de parler et ses proverbes. Mais ce n'est pas la source la plus riche. La littérature populaire. l'analyse du langage que les adultes destinent à l'enfant ou qu'ils utilisent à son sujet. les contes, 12

les devinettes, les chants et les berceuses, peuvent aussi fournir de très nombreuses indications utiles sur la manière dont l'enfant est perçu et sur les éléments avec lesquels ont le met symboliquement en rapport. Les rites qui jalonnent la vie de l'enfant et servent à intégrer la personne dans la société et à marquer les différentes étapes de sa croissance, véhiculent toute une idéologie. Enfin, les attitudes et les pratiques éducatives ne sont pas arbitraires. Elles aussi correspondent à l'image que l'on se fait du petit d'homme et il est donc possible d'en dégager non pas tellement la manière dont on conçoit, mais plutôt celle dont on vit existentiellement la réalité enfantine. Remarquons enfin que la païdologie n'est qu'un chapitre de l'anthropologie. Elle considère la personne dans ce qu'elle a d'in~ choatH, mais ne peut le faire sans se référer à l'ensemble des données capables de révéler une philosophie de l'homme. Au niveau des rites on remarquera souvent une sorte de parallélisme entre le céré~ maniaI qui accompagne la naissance et celui qui marque la mort. Il faut y voir une incitation à rapprocher les conceptions sur la destinée outre~tombe avec celles sur l'origine des bébés. Tout thème anthropologique se retrouve nécessairement au niveau de la vision de l'enfant. Dans ces divers domaines on devine donc, implicitement pré~ sente, toute une théorie de la personne humaine, diversifiée selon chaque catégorie d'âge envisagée, mais dont la principale caractéristique réside dans le fait qu'elle est davantage vécue que pensée, qu'il n'est pas possible habituellement de la recueillir toute faite de la bouche de ceux qui l'utilisent, mais qu'il faut la deviner et la dégager par déduction à partir d'un complexe fait de compor~ tements, de rites, d'usages, de coutumes, de manières de parIer, d'idéologies. Mais la pensée populaire procède partout selon les mêmes schèmes et les mêmes cheminements, et il est remarquable de constater combien on touche là un fond extrêmement solide et résis~ tant, sous-jacent plus ou moins partout sous des formes analogues.

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3. La position africaine du problème de l'enfant.

Pour le Négro~africain, le visible n'est que manifestation de l'invisible qui anime les apparences, leur donne couleur, rythme, vie et sens. Ce qui émeut le Noir, écrivait L.~S. Senghor, ce n'est pas tant l'aspect de l'objet que sa réalité profonde, pas tant le signe que son sens. La tradition scientifique européenne repose sur une observation minutieuse et précise. Elle décrit l'enfant dans toutes les manifesta~ tions de son psychisme, de sa croissance, de sa maturation, de sa puberté, etc. Elle est sensible avant tout au comportement et cher~ che à savoir comment les choses se passent. La tradition africaine repose également sur une observation d'une acuité implacable, mais elle ne s'y arrête pas: à travers les apparences, elle veut connaître les significations, au~delà du paraître elle cherche l'être. A travers les signes extérieurs de l'accession à l'adolescence, par exemple, elle cherche à caractériser la mutation qui s'opère au niveau de la personne. Cette façon d'appréhender la réalité n'est sans doute pas étrangère à la tradition européenne, mais elle n'y est pas essentielle. Alors qu'ici on accentue surtout la dimension psychologique des choses, il semble que là l'esprit ne trouve son repos que dans une appréhension ontologique, une recherche sur l'être. Ainsi, la question « qu'est~ce qu'un enfant» ou plus concr~te~ ment « qui est cet enfant» peut paraître singulière et quelque peu oiseuse dans un contexte européen. Par contre elle est primordiale en Afrique Noire. 14

Mais l'être s'identifie à la vie. Une force vitale semblable à celle de l'homme anime chaque objet: depuis Dieu jusqu'au grain de sable l'univers africain est sans couture. L'être~force vitale est en liaison nécessaire avec d'autres forces, s'il veut croître et non dépé~ rir ; il est inséré dans une hiérarchie dynamique où tout est solidaire. Nous sommes ainsi introduits dans un univers de correspondances, d'analogies, d'harmonies, d'interactions. Homme et cosmos consti~ tuent un même réseau de forces. leur saisie intellectuelle est iden~ tique. Le jeune chevrier bambara ou dogon qui mène ses bêtes au pâtu~ rage, porte une gourde de calebasse dont la panse est décorée. Mais pour lui cet objet dépasse sa destination purement utilitaire. Le milieu culturel dans laquelle il a grandi le pousse à y lire une sorte de résumé succinct, mais agencé, du monde. Les rayures qui se recoupent sont l'espace et indiquent les directions cardinales: elles représentent aussi l'inondation universelle par les eaux futures, et l'âme du porteur y échappera grâce à la calebasse elle~même, flottant sur les courants. Au~dessus des eaux voisinent les étoiles et les animaux, reptiles, poissons, oiseaux. Plus haut, une collerette d'un nombre bien défini de triangles représente les vingt~deux catégories d'êtres. Des chevrons croisés enserrant les étoiles marquent la posi~ tion du dernier ciel. Le récipient lui~même, avec ses deux renfle~ ments, représente, sans intervention de la main, la terre du bas sur~ montée par le ciel auquel la joint le goulot. Le chevrier pend donc le monde à son cou par la ficelle de sa gourde. Cet exemple que donne l'ethnologue Marcel Griaule nous place d'emblée dans l'univers symbolique où l'Africain se meut avec une aisance déconcertante. La gourde n'est qu'un support de connais~ sance. L'enfant apprend que les choses se répondent les unes aux autres. La réalité est un livre vivant qu'il faut apprendre à déchif~ frer, sa gourde n'y est qu'un chapitre, celui ayant trait surtout à l'eau: pourtant la panse est terre, le renflement supérieur feu et ciel. le goulot air. Son javelot aussi est feu par son fer, terre par son talon, vent par sa hampe équilibrée pour les trajets aériens, eau par son cuivre, métal de la toison couvrant le bélier des orages. Chaque 15

accessoire est un résumé suffisant et nécessaire de l'univers. L'en.. semble est un épanouissement développant l'atmosphère cosmique autour du porteur. Le bonnet du circoncis bambara apparaît aussi comme le rac.. courci d'un cosmos actif: une ligne verticale de trois et quatre points rappelle que l'homme est double, à la fois mâle et femelle; des points en étoile préfigurent le monde futur; le pompon met le porteur en relation avec le deI. Le bonnet dans son entier est une manière d'exhiber le résultat de l'opération subie: « la tête de l'enfant est enserrée dans son propre prépuce, ce qui revient à iden.. tifier cette partie du corps à toute la création. Ainsi coiffé d'univers, le circoncis chemine dans sa nouvelle personne» (Griaule). Par les objets qu'il manipule et dont peu à peu on lui fait voir la dimension symbolique, l'enfant s'intègre dans un ordre, un cosmos organisé et agissant. A la chose et au geste s'attache un sens. On vit les symboles, qui s'expriment tout en se cachant dans un maté.. riel ou dans des actes, Les correspondances analogiques ne sont pas seulement valables au niveau de la pensée, mais aussi de l'action. Les rapports sont dynamiques, porteurs de force et d'influence, et on en attend une efficience. L'univers africain, a..t..on dit, est comme une toile d'araignée: on ne peut toucher au moindre de ses éléments sans faire vibrer l'ensemble; tout est relié, solidaire: tout concourt à former une unité. L'homme y occupe cependant une place à part; il en est le centre et tout converge vers lui. Parler de l'enfant et de son éducation en soi, en tant qu'objets séparés d'étude ou d'action, n'a donc pas de sens dans une pareille vision du monde, Il faut le situer dans ce cosmos, voir à quoi il se relie, ce qui agit sur lui et ce sur quoi il agit. Homme. il récapitule en quelque sorte cet univers, lui sert de modèle, concentre l'ensemble des présences et des influences. S'interroger sur l'être profond de l'enfant et les modifications ontologiques qui surviennent au cours de son développement, le situer dans cet univers qui l'entoure et avec lequel il établit des correspondances multiples, telles nous semblent être deux directions essentielles de la réflexion africaine sur l'enfant. 16

Il. L'ENFANT

ET LE COSMOS

« Tout est lié à tout en matière de tradition et de société traditionnelle» A. Varagnac

Les mythes qui retracent l'origine de l'univers et de l'humanité racontent à leur manière l'enfance du monde. La tradition africaine opère de façon explicite le rapprochement entre les premiers chemi~ nements de l'être humain avant et après sa naissance et les débuts de l'existence terrestre. Partant du mythe et du symbolisme cosmi~ que qui le sous~tend, nous tenterons de mettre en lumière un cer~ tain nombre de ces rapports d'analogie qui s'établissent ainsi entre l'enfant et le cosmos et qui permettent de situer le petit d'homme dans cet univers tel que le conçoit la pensée populaire (1 ).

(1) Les référence. b.bliographiques seront données forme de deux nombres, le premIer indiquant le numéro dans l'index bibliographique, le second la page.

ent,re parenthèses sous de l'ouvrage en question

1. L'enfant,

être

en croissance.

Le nouveau~né, riche de toutes les potentialités de la nature humaine, est entièrement tourné vers l'avenir. Il n'est encore rien dans le présent, sinon attente, puissance en quête d'actualisation. La culture dans laquelle il va entrer sans l'avoir choisie, qui va s'impo~ ser à lui au fur et à mesure qu'il la fera sienne, rendra actuelles cer~ taines de ces virtualités, mais par le fait même en étouffera d'autres qui ne pourront plus jamais émerger. Le passage de la nature à la culture peut être considéré d'une double manière: si la nature humaine n'est que ce qui a un fondement biologique, - ce qui est
lié à un instinct, donc commun à l'homme et au singe supérieur,

-

la culture apparaît comme une efflorescence, un épanouissement, dont les fruits dépassent les possibilités de la graine. Mais si, au lieu de considérer ainsi la nature comme un minimum, on la prend en ce qu'elle a de spécifiquement humain, elle nous apparaît au contraire comme l'ensemble immense de toutes les potentialités de l'homme dont la culture ne va actualiser qu'un nombre infime. Le passage de la puissance à l'acte représente alors en un sens une limitation, un nécessaire rétrécissement. Dans le nouveau~né nous touchons en quelque sorte du doigt cet état de nature, car il est encore capable d'apprendre toutes les langues, de faire siens tous les gestes et tous les modes de penser. Mais il est déjà tendu vers la réalisation de ses possibilités et celle~ci va s'opérer rapidement, en quelques années, au fur et à mesure que se dérouleront les processus de la croissance biologique et les interventions du milieu physique et humain. Essayant de répondre à la question « qu'est~ce qu'un enfant? », rare il est vrai sous la plume d'un psychologue moderne, Jean Ch~~ teau donne entre autres les réponses suivantes (10) : l'enfant est un 19