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L'enfant maltraité

De
321 pages
A travers la présentation de plusieurs situations de maltraitance, l'auteur démontre l'importance des indices produits par l'enfant lui-même dans la détection des sévices physiques et/ou psychologiques qui lui sont infligés. Dans le même temps, à travers l'exemple de certains des cas, il lance un signal d'alarme au sujet des répercussions néfastes sur la santé physique et psychologique des enfants qu'ont certaines décisions prises dans le cadre des jugements prononcés au sujet des systèmes de garde de ces malheureux enfants.
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L' ENFANT MALTRAITÉ

Santé, Sociétés et Cultures Collection dirigée par Jean Nadal
Peut-on être à l'écoute de la souffrance, en comprendre les racines et y apporter des remèdes, hors d'un champ culturel et linguistique, d'un imaginaire social, des mythes et des rituels? Qu'en est-il alors du concept d'inconscient? Pour répondre à ces questions, la collection Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la confrontation interdisciplinaire. Déjà parus Jacques GAILLARD, Expérience sensorielle et apprentissage, 2004. Albert MOYNE, L'autre adolescence, 2004 Pierre et Rose DALENS, Laurent MAL TERRE, L'unité psychothérapique, 2004. Michèle GUILLIN-HURLIN, La musicothérapie réceptive et son au-delà, 2004. Luc-Christophe GUILLERM, Naufragés à la dérive, 2004. Gérard THOURAILLE, Relaxation et présence humaine. Autour d'une expérience intime, 2004. Régis ROBIN; Malaise en psychiatrie, 2003. Claude LORIN, Pourquoi devient-on malade ?, 2003. J.L. SUD RES, P. MORON, L'adolescence en créations. Entre expression et thérapie. Georges TCHETECHE DIMY, Psychiatrie en Côte-d'Ivoire et contexte socio-culturels. Alphonse D'HaUT ADD, Sociologie de la santé. Thierry BIGNAND, Réflexions sur l'infection à virus VIR. Adam KISS (dir.), Les émotions. Asie -Europe. Aboubacar BARRY, Le corps, la mort et l'esprit du lignage. D. SOULAS DE RUSSEL, Noir délire. Bernard VIALETTES, L'anorexie mentale, une déraison philosophique. Guénolée de BLIGNIERES STROUK, Chroniques d'un pédiatre ordinaire. Yves BUIN, La psychiatrie mystifiée.

Dominique Brunet
Docteur en psychologie clinique

L ' ENFANT MALTRAITÉ
ou l'enfant oublié

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

Hongrie

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Du MÊME AUTEUR

La femme expliquée, 1982. Les thérapies au féminin, 1983.
Les maladies-refuges, Vivre à deux en amour, 1985. 1986.

Anorexie, boulimie et état mixte, 2003.

@ L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-8340-6 EAN : 9782747583404

Avertissement

Afin de préserver l'anonymat tant celui des enfants que de leur famille respective, tous les prénoms ont été changés. D'autre part, ne sont présentées que les situations les plus récurrentes, ceci dans un double but, éviter une identification nominative des familles concernées et, de façon concomitante, permettre à celles des familles qui sont en difficulté de pouvoir se remettre en cause plus facilement en prenant conscience des dangers auxquels leurs enfants sont exposés.

Préface

L'enfant maltraité est un enfant oublié. Au cours de ma pratique de psychologue, j'ai été témoin et je le suis toujours de la souffrance de ces enfants dont on avait oublié qu'ils avaient un cœur et une âme. Nombre de ces enfants viennent de familles désunies chez lesquelles l'un des parents ou les deux parents présentent de sérieux problèmes de comportements et des troubles de la personnalité. Par delà les querelles de ces parents séparés ou divorcés, par delà une lecture stricte et impersonnelle du droit, il y a un être, l'enfant, avec ses besoins, ses désirs, ses sentiments, ses émotions, ses souffrances. Lui prête-on attention? L'écoute-on? L'entend-on? Je dis tout de suite: NON. J'ai rencontré beaucoup trop d'enfants malheureux, tristes ou brisés, petits pantins désarticulés au regard vide ou adolescents sans illusion. J'ai rencontré trop d'enfants, et j'en rencontre toujours trop qui se retrouvent aux mains d'adultes fous de rage parce qu'ils sont décidés à « avoir» leurs enfants comme on possède un objet, des adultes irresponsables, sans considération pour le petit être qu'ils veulent posséder ou arracher au parent maternant!, sans considération pour sa
1 Parent maternant: j'emploie indifféremment les expressions parent maternant, parent aimant ou parent protecteur, le parent qui est le plus 7

sensibilité, pour ses besoins, sans montrer aucune compréhension de l'âme enfantine. Cet adulte là, parent proche en général, réussit trop souvent à imposer sa volonté au détriment du bien-être et du bonheur de l'enfant avec, hélas, dans certains cas, le soutien du système judiciaire. Quand père et mère s'entre-déchirent et qu'ils mettent leurs enfants au centre de leur haine réciproque en utilisant les malheureux petits comme moyens de représailles et de punition envers l'autre parent, ces enfants là sont en grand danger: ils n'existent plus en tant qu'êtres humains avec un cœur, une âme, des émotions, des sentiments; ils sont devenus des objets; ils sont instrumentalisés ; ils représentent pour le parent revendicateur des armes de guerre utilisées pour faire du mal au parent maternant. De même, quand la loi se met au centre des querelles conjugales et familiales et use du principe de paritél entre père et mère, cette loi a oublié premièrement, qu'au delà des droits des parents à se «partager» leurs enfants, en plus de ce droit de partage, ces parents ont des devoirs à accomplir envers leurs enfants et que, deuxièmement, il y a aussi les droits de ces enfants. Parmi les devoirs des parents, il y a celui d'assurer le bienêtre physique et psychologique de l'enfant. Parmi les droits des enfants, s'il y en a deux à respecter, c'est primo celui d'être protégé et, secundo, celui d'être compris.
proche affectivement de son enfant et qui est le plus attentif à ses besoins, donc à son bien-être tant physique que psychologique. 1 Loi du 4 mars 2002 favorisant la garde alternée des enfants dans les cas de rupture du couple parental et ce, en observation du principe d'équité. Voir Addendum 1.

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Or, pour l'instant, ce n'est pas ce que nous observons dans nos cabinets de consultation: devoir parental assurant le bonheur de l'enfant et veillant à sa santé ainsi que droits de l'enfant à être protégé et compris sont occultés. C'est d'ailleurs pour ces raisons que ces enfants sont amenés en psychologie. Si l'on veut observer le principe d'équité, appliquons-le à toute la famille, enfants compris. Par contre, au delà de cette nouvelle loi à laquelle nous pensons, celle de l'autorité parentale avec garde alternée, il y a de jeunes êtres humains en souffrance, ces êtres ne sont encore que des enfants, parfois des nourrissons: dans les situations de rupture parentale, ils sont tous des victimes. Il s'agit de les protéger quand il y a identification de la vindicte d'un parent, de son égoïsme et de son instrumentalisation de l'enfant comme arme offensive. A travers cet ouvrage, mon but est de faire prendre conscience aux adultes responsables, qu'ils soient parents, juges, médiateurs et intervenants de toutes catégories, des ravages parfois insoupçonnés que peut causer la maltraitance sous toutes ses formes, qu'elle soit physique, sexuelle, psychologique, sur le développement de l'enfant, son équilibre physique, nerveux, mental, émotif et affectif. Pour tous ces enfants, j'appelerai à plus de compassion, plus de compréhension, moins d'égoïsme, moins d'indifférence, moins de cécité psychologique de la part des adultes. Je vous dirai de suite que le temps de l'enfant n'est pas celui de l'adulte. Je vous dirai de suite qu'un enfant n'est pas un objet, que ce que l'adulte veut et décide pour lui dans un contexte judiciaire délicat n'est peut-

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être pas toujours ce dont l'enfant rêve et ce qui est bon pour lui. Je vous dirai donc de suite que les besoins psycho-affectifs et physiologiques de l'enfant ne sont pas les mêmes que ceux des grandes personnes: on doit y penser et en tenir compte. Les enfants ont, eux aussi, droit à l'expression de leurs sentiments, de leurs besoins; ils ont, eux aussi, droit au bonheur. Entendez-les! Ecoutez-les! Comprenez-les !

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Introduction

Pour répondre à la question de savoir si un enfant est maltraité, il n'y a qu'à observer les manifestations de sa souffrance. Comment s'exprime-t-elle? Au delà des mots sont les gestes. Il existe maintes formes d'expressions comportementales quand il y a mal-être ou malaise. Cette gestuelle spécifique représente une source d'informations précieuses lorsqu'elle s'applique à un être qui ne peut pas s'exprimer oralement pour décrire sa situation. Nous avons isolé trois raisons pour lesquelles l'enfant ne peut pas s'exprimer avec des mots: premièrement, quand trop jeune, il ne possède pas le vocabulaire pour décrire sa souffrance; deuxièmement, par peur, quand l'adulte le menace de sanctions s'il se met à parler; troisièmement, par désillusion, car même s'il peut s'exprimer et qu'il le fasse, quoiqu'il dise, l'enfant sait qu'il n'est ni entendu, ni écouté de son entourage. C'est alors qu'il a inconsciemment recours à une ou des conduites non-verbales indiquant et traduisant son malaise profond quand celui-ci est provoqué par une situation de stress qu'il a à subir de façon plus ou moins permanente. Dans le même temps et en corollaire, ces conduites nonverbales et inconscientes sont la représentation physique et concrète de l'étendue de l'état de frustration mentale dans lequel il vit.

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Cet état de frustration mentale s'explique par les trois raisons énoncées supra: soit il ne possède pas encore la faculté de s'exprimer oralement, soit il ne parle pas par peur des sévices et autres punitions, soit il réalise de façon plus ou moins claire que ce qu'il dit n'est pas entendu. Donné ces trois éventualités, l'enfant n'a plus que son corps pour manifester sa peine, sa douleur, son ressentiment, son impuissance à se faire comprendre. Ces différents signaux émis par l'enfant, nous venons de le mentionner, le sont, de façon inconsciente: il ne sait pas pourquoi, ne comprend pas pour quelles raisons il lui arrive de présenter tel ou tel comportement inquiétant. Mais, ces comportements signifient: «Regardez-moi! Aidez-moi! » Si ces messages non-verbaux sont indécodables pour l'enfant, ils le sont aussi, hélas trop souvent, pour l'entourage qui, soit ne comprend pas lui non plus, soit refuse de comprendre en attribuant les troubles présentés par l'enfant à des causes physiques ou à un «refus d'obéir », signifiant dans cette dernière alternative que l'enfant a « mauvais caractère». Il s'agit donc de mettre des mots sur la ou les conduites non-verbales de l'enfant, de traduire le langage corporel qu'il utilise à son insu en un langage tout court et ce, principalement à l'usage de l'entourage dans lequel se trouve la source cachée du malaise de l'enfant, de sa souffrance, de ses frustrations. Ce sera une des tâches du psychologue que celle de traduire les messages non-verbaux de l'enfant qui souffre en explications verbales. En ce qui concerne la maltraitance de l'enfant, notre présent sujet, il existe un certain nombre de ces comportements non-verbaux qui sont autant d'indices et,

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pour nombre d'entre nous, psychologues, autant de preuves que l'enfant souffre à la fois physiquement et mentalement. Tels que nous les avons notés dans notre pratique de psychologue clinicienne auprès des enfants et de leur entourage, ces indicateurs non-verbaux de souffrance physique et mentale ou, en d'autres termes, de stress, se regroupent en quatre catégories 1: celle des signes physiques signifiant qu'il y a un déséquilibre de l'organisme, celle des troubles dans la vie psychoaffective révélateurs d'un ou d'une série de traumatismes répétés, celle des déficits ou retards dans les différents apprentissages dont les apprentissages scolaires et une dernière catégorie qui fait état de la souffrance de l'enfant à travers ses activités2. Les causes des souffrances physiques et, ou psychologiques chez l'enfant sont multiples. Certaines sont bien connues. Parmi les plus traumatisantes, il yale viol et les attouchements sexuels, les coups et les abus verbaux. D'autres sont moins choquantes pour autrui car moins visibles mais tout aussi pernicieuses dans leurs effets sur l'enfant. Quelles sont ces autres causes? Avec les séparations des parents et leur divorce de plus en plus fréquents, ces causes nouvelles se rencontrent de plus en plus fréquemment, principalement la troisième3. Nous en avons répertorié trois, les trois liées à des décisions de justice.
1 Voir dans le détail chapitre II et Addendum II sur la classification des indices de maltraitance chez l'enfant. 2 Activités de jeux, dessins, modelages, écrits. 3 Depuis la mise en application de la loi du 3 mars 2002 sur le partage de l'autorité parentale et la mise en place de la garde alternée. 13

La première, celle qui est source de tant de drames et de maux chez l'enfant, est cette obligation qui lui est faite par la Cour d'aller habiter chez le parent qui est le moins familier, le moins aimé ou le plus détesté et dont il a peur. La seconde cause, un peu moins dramatique pour l'enfant, est cette même obligation qui lui est imposée par la Cour d'aller rendre visite à ce parent des week-ends entiers et de rester des semaines entières avec lui durant les vacances scolaires1 ~ la troisième cause, tout aussi perturbatrice et déstabilisante pour l'enfant que la première, est l'obligation d'aller vivre une semaine sur deux avec ce même parent craint et, ou détesté, toujours suite à une décision de justice2. Les dégâts, dans chacune de ces trois alternatives, sont incommensurables chez le petit enfant quand le monde des grands l'oblige, le force, à se plier, à des situations qui lui font peur, qui le font souffrir, qui le font pleurer de détresse. Hélas, ces situations se répètent, jours après jours, semaines après semaines, mois après mois. La douleur des enfants fait mal à voir. A contrario, quand son père et sa mère, d'un commun accord, lui laissent son libre-arbitre dans le choix du lieu où il veut demeurer, il peut y avoir, là de même, cause de souffrance psychologique ~ ce qui, apparemment, peut sembler paradoxal. S'il aime ses deux parents également, le dilemme étant que le choix du domicile implique celui du parent avec qui on veut vivre, ce choix cornélien peut avoir des conséquences catastrophiques dans la vie de l'enfant, pris

1 La cadence observée est, en général, une visite tous les quinze jours durant le week-end, et la moitié de chaque période de vacances scolaires. 2 Voir mon site www.garde-altemee.com. 14

entre ses deux parents aimés1. Par contre, son choix sera non conflictuel et plus aisé donc, s'il porte une préférence marquée pour l'un de ses deux parents: moins de tristesse, moins d'angoisse et pas de sentiment de grande culpabilité s'ensuivront. Afin de rendre compte de la détresse de ces enfants malmenés ou maltraités et pour sensibiliser un entourage parfois peu ou pas conscient des dangers que ces enfants encourent face à un monde pas toujours très clément, dans la première partie de l'ouvrage, nous allons présenter les histoires d'e vie d'un certain nombre de ces enfants ayant souffert à cause d'un de leurs parents ou des deux parents à la fois. Dans un second chapitre, nous ferons l'inventaire détaillé des diverses manifestations au travers desquelles s'expriment la souffrance de l'enfant maltraité ou malmené et sa détresse. Le dernier chapitre sera consacré à l'analyse des techniques présentées dans le cadre de cet ouvrage2 pour l'identification de la maltraitance, l'analyse de ses causes et de ses conséquences, ainsi que l'identification du stress et de son origine.

1 Voir infra les cas du jeune Damien et de Sandrine. Dans ces cas spécifiques quand les deux parents sont également aimés et quand cela est possible, la garde alternée se révèle être la moins traumatisante des solutions pour l'enfant. 2 C'est-à-dire à l'exception des tests psychologiques d'intelligence, d'apprentissage ou de personnalité autres que les dessins, tests utilisés avec les grands enfants principalement mais ne l'étant avec les plus petits que lorsque les conditions le permettent. Ce qui ne fut pas le cas avec les exemples donnés dans cet ouvrage. Nous eûmes recours aux jeux et dessins de façon préférentielle pour les cas cités. 15

Histoires d'enfants.

Dans ce premier chapitre, nous allons présenter les cas d'enfants ayant subi ou subissant des mauvais traitements. La maltraitance subie était soit physique et, ou sexuelle, toujours psychologique, soit uniquement fsychologique. Tous ces enfants, à l'exception d'un seul, étaient issus de familles éclatées, recomposées ou non. Dans la plupart des cas rapportés, le parent maltraitant avait été identifié au préalable comme inadéquat par l'autre parent alors que dans les autres cas n'était mentionnée que l'incompatibilité des deux parents. Mais, que pouvait-il se cacher derrière cette incompatibilité? 1) Carence affective maternelle Les deux premiers cas présentés sont des exemples de carence affective que fait subir la mère à son enfant. Dans l'un des cas, l'enfant réagit par la conduite de retrait, dans l'autre, la réaction est celle de l'opposition systématique. Le premier cas de carence affective2 chez le petit enfant présenté est celui de Pierre, âgé de trois ans et deux mois. Les troubles du comportement décrits par le parent accompagnateur, le père, sont les suivants: pleurs,
1 Celui du jeune Gabriel dont les parents vivaient toujours ensemble au moment de la consultation. 2 Voir Addendum IlIa: diagnostic de carence affective dans le cas du petit Pierre.

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tristesse, retrait, absence du contrôle des sphincters, refus de l'enfant de rester avec sa mère, conduite d'évitement en sa présence et extrême frayeur. Pour la première consultation, le papa de Pierre vient seul. Monsieur est désespéré. Au vu de la situation de son fils, il veut en obtenir la garde; une demande sans succès jusqu'à présent et ce, malgré toutes ses démarches. Monsieur nous raconte l'histoire de son fils et la sienne. Depuis deux ans, il est séparé de sa compagne, la mère de Pierre. C'est elle qui a obtenu la garde de leur fils. Or, au fil des mois, Monsieur a fait les observations suivantes. A chaque fois qu'il ramène son fils au domicile maternel, l'enfant se met à hurler et tente de se cacher sous le siège arrière de la voiture. Il crie: «maison, papa, maison, papa ». L'enfant s'accroche à son bras, nous dit le père, s'agrippe à lui, ne veut pas le lâcher. Le plus souvent, c'est le nouvel ami de la mère ou un autre membre de la famille maternelle qui vient «récupérer» l'enfant à la grille d'entrée, la mère restant en retrait, sur le devant de sa porte ou bien n'étant pas présente. Quand il va chercher son fils lors des week-ends qui lui sont alloués, lui est remis un petit Pierre ni peigné, ni lavé, vêtu d'habits autant sales qu'usagés; la plupart du temps, l'enfant porte des couches pleines d'excréments. Selon Monsieur, la mère de Pierre se vengerait de lui, le père, en ne prenant pas soin de leur fils. Elle ferait exprès de ne pas s'en occuper; ce qui est, pour le père, une conduite incompréhensible de la part d'une maman. Dès que Pierre est avec son père, l'enfant demande beaucoup d'attention et de câlins. Il lui arrive de dire: « Maman, méchante ».

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Monsieur est « retourné» par ce qui est en train d'arriver à son fils. Il vient de réitérer une demande de garde avec enquête sociale au domicile maternel. Jusque-là, aucune de ses demandes n'a été prise en compte. Monsieur vient pour cette première consultation parce qu'il souffre de voir son fils souffrir. Il ne comprend pas la mère de Pierre: elle qui voulait la garde de leur enfant, qui l'a obtenue, maintenant, ne s'occupe plus de lui, allant jusqu'à le laisser vivre dans ses excréments. A sa seconde consultation, Monsieur vient avec son fils. L'enfant est dans ses bras, agrippé à lui, le visage enfoui dans le creux de son épaule. Aucun regard, aucun geste, aucun signe indiquant qu'il a conscience d'une présence autre que celle de son père. Par contre, il est figé, blotti contre lui, comme paralysé. L'enfant a peur. Quand le père s'est assis, l'enfant était toujours agrippé à lui. Pendant qu'il parlait, Pierre gardait son visage caché, toujours enfoui dans la veste du père. Puis, au fur et-à mesure que le temps passait, le père nous parlant de son fils et lui parlant de temps à autre, des échanges se firent durant lesquels on invita Pierre à nous regarder et à venir jouer. Il commença alors à se détacher de son père, tournant son visage vers moi, un visage dépourvu d'expression, les yeux toujours baissés, sans dire un mot. Pierre ne veut pas voir, ni être vu. On ne sait pas ce qu'il y a dans son regard. On ne sait pas non plus ce qu'il pense: il est muet et ne sourit pas. Outre que l'on ne sait pas ce qu'il pense, son visage sans expression ne permet pas de savoir ce qu'il ressent. Tout son petit corps est immobile. Tout est immobile en lui. On a l'impression qu'il veut se faire invisible, transparent même. Par contre, on le perçoit

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attentif à tout ce que son père dit, tendu immobilité, aux aguets, sur ses gardes.

dans son

Enfin, à l'un de nos encouragements à quitter les genoux de son père et à nous accompagner pour jouer, après quelque hésitation, Pierre se lève, docile, toujours sans dire un mot, toujours les yeux baissés, prend la main tendue et se laisse finalement conduire vers les jouets. A nouveau, réaction inattendue de la part d'un enfant: Pierre reste là, debout devant les objets, sans faire un geste, sans bouger, sans vouloir en toucher aucun. Nous l'encourageons alors à en choisir au moins un. En situation de jeu, l'enfant est incertain, maladroit. Il n'ose rien toucher. Si on lui tend un jouet et qu'il le prend, il le lâche aussitôt comme si l'objet était brûlant. Nous ne parvenons pas à éveiller l'intérêt de l'enfant aux jeux. Quelques instants plus tard, on lui présente une grande feuille de papier et des crayons de couleur en lui disant: « Tiens, montres à Papa les beaux dessins que tu sais faire! » Comme l'enfant repousse feuille et crayons, nous dessinons des cercles et des colimaçons en l'invitant à les colorier. Finalement, Pierre prend le crayon que nous lui tendons puisqu'il refuse de choisir un crayon luimême. Il commence à utiliser sa feuille mais avec retenue, en hésitant. Il esquisse des mouvements circulaires avec sa main pour tenter de faire des ronds mais rien sur la feuille: on ne voit pas le trait. Pierre a de la difficulté à utiliser un crayon et il ose à peine appuyer avec la mine sur sa feuille. Durant l'entière consultation, Pierre sera resté coi, sans réaction, sans émotion, presque sans remuer et sans nous regarder et ce, jusqu'au moment de partir quand, alors, il

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nous jettera un bref coup d'œil et un petit sourire. Pendant tout ce temps, il sera demeuré figé, paralysé. Dans son immobilité physique et psychologique, Pierre donne l'impression de ne s'être jamais amusé avec des jouets, de n'avoir jamais tenu un crayon et pris plaisir à gribouiller comme le font tous les enfants. Nous demandons au père ce qu'il en est avec lui quand ils ne sont que tous les deux. Le papa nous assure qu'il intéresse son enfant à tout ce qui est de sa portée quand il peut l'avoir auprès de lui: ils jouent ensemble, dessinent, se promènent, en bref font tout ensemble, les mille et un petits gestes de la vie quotidienne. Bien sûr, il ne sait pas ce qui se passe au domicile maternel; mais, lui aussi, a noté les hésitations de Pierre, son manque de curiosité, de vivacité, comme si on lui interdisait de bouger, d'explorer, de prendre les objets, de prendre de petites initiatives. Un autre comportement inquiète le père: le fait que Pierre ne demande jamais à aller sur le pot et donc reste dans ses excréments sans manifester ni inconfort, ni déplaisir. Nous allons par ailleurs être témoin de ce qui doit lui arriver souvent. Alors que l'enfant avait été rassuré aussi bien par son papa que par moi-même de nous dire quand il aurait envie de faire ses besoins et de ne pas avoir peur de demander d'aller sur le pot, on lui avait montré où aller, au cours de l'entretien, il y eut un moment où une très forte odeur de fèces se répandit dans la pièce. Pierre avait fait dans ses couches; mais, le petit garçon n'avait rien dit, muet, impassible, sans réaction aucune. Quand on emmena Pierre aux toilettes pour le nettoyer, il ne fit aucun geste, ne se mit pas à crier. Il se laissa faire, sans un bruit, son petit corps soudainement tout mou, inerte, comme celui d'un pantin désarticulé. Il nous donna

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l'impression d'un être qui se préparait à recevoir des coups ou à être sévèrement grondé. Notre hypothèse était la suivante: l'enfant avait appris à vivre sans se manifester de quelque façon que ce soit, ni cris, ni plaintes, ni pleurs et sans bouger, sans faire un geste qui puisse attirer l'attention sur lui. Pierre avait compris que mieux valait ne rien dire et ne rien faire, même si, à un moment ou à un autre, il allait être puni comme par exemple pour avoir fait dans sa couche; mieux valait donc attendre car il serait grondé et, ou battu de toute façon. Figé dans son absence d'expression faciale, paralysé dans ses mouvements, comme anesthésié dans ses sensations, atone, l'enfant semblait vivre dans un carcan imaginaire. Subissait-il ces interdits du style «ne fais pas ceci, ne fais pas cela, arrêtes de m'ennuyer, tiens-toi tranquille », interdits accompagnés le plus souvent de leur suite logique, les menaces comme « sinon gare la fessée» ou toute autre menace, puis de punitions, conséquences du non-respect des interdits proclamés, l'ensemble des interdits, menaces et punitions ayant façonné ce carcan? Seul un climat des plus délétères d'insécurité, de peur ainsi crées au milieu d'une indifférence générale le reste du temps, pouvait expliquer un tel comportement d'évitement chez ce tout jeune enfant, un évitement qui semblait se généraliser à un grand nombre de conduites. Evitement du regard: comportement le plus siflificatif de toute la gamme des conduites d'évitement, Pierre garda les yeux baissés excepté pour quelques brefs regards et l'esquisse d'un timide sourire. Evitement du toucher: comme s'ils étaient de feu, il laissait tomber tous les objets qu'on lui tendait pour prendre et qu'il venait d'effleurer. Evitement de la parole: l'enfant resta muet durant tout le
1 Voir Addendum IlIa: manifestations 22 de carence affective chez Pierre.

temps de la consultation. Evitement des gestes: pour tout ce que nous proposerons à Pierre, sa réaction initiale fut un refus à chaque fois avec refus de se mouvoir, refus de prendre, refus de jouer, refus de dessiner. Dans l'évitement qui est, on le sait, une conduite de refus, Pierre avait trouvé un refuge, un havre de paix. L'état de négation devenait ainsi sa plus chère récompense. Il avait appris d'autant plus rapidement à se réfugier dans l'immobilité, la négation, la passivité qu'il était quasiment certain de ne plus vivre dans la peur de la punition s'il obéissait aux consignes restrictives de son entourage. En restant coi et immobile, sa récompense était l'absence de punition. Ce type de récompense par lequel est inculqué à l'enfant qu'une bonne réponse est précisément l'absence de réponse, la récompense n'étant exprimée que par l'absence de punition, est un conditionnement des plus négatifs, des plus destructeurs de la psyché de cet enfant et donc, destructeur de sa personnalité. Car, s'il utilise ce type d'apprentissage auprès de l'enfant, l'adulte entrave le développement normal de sa personnalité tant dans ses aspects psycho-affectifs qu'émotionnels en favorisant le négativisme, l'immobilisme, la passivité, l'atonie, l'indétermination ou manque de confiance en soi. Simultanément, ce type d'apprentissage entrave le développement normal de l'intelligence en éteignant toute curiosité, tout élan vers la découverte du monde alentour, toute reconnaissance des êtres et des objets, toute recherche d'explications du réel et tout imaginaire. De même, ce terrible apprentissage par la négation nuit au processus de socialisation naissante puisqu'on interdit à l'enfant de communiquer, le risque étant le développement

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d'une psychopathologie des plus alannantes, la schizoïdie et l'autisme!. En résumé de ce qui précède, la conduite d'évitement étant l'expression d'un stress profond, choc physique ou psychologique ou les deux à la fois, qui a été produit de façon isolée ou répétitive chez l'être vivant, animal ou humain, on peut penser que le petit Pierre avait été et demeuraittraumatisélà où il vivait. Il était « recroquevillé »2 sur lui-même. Ce refus de voir le monde extérieur, d'y participer, ce refus de l'autre, c'était sa façon à lue de se protéger d'un monde d'adultes
menaçants.

1 L'autisme ou introversion consiste en un repli sur soi. Ce repli sur le monde intérieur se fait au détriment de la réalité. La personne est déconnectée du monde réel. Elle vit en état d'autarcie mentale. L'autisme ou introversion est une caractéristique symptomatique de la schizoïdie. Cependant, ce trouble sévère du comportement peut aussi se présenter comme entité nosologique. Les causes de l'autisme ne sont pas entièrement clarifiées à ce moment-ci de nos connaissances: cause génétique, cause organo-génétique, trauma psychologique sévère ou combinaison de deux ou trois de ces causes? La schizoïdie est un terme le plus souvent employé pour décrire un type de personnalité, une façon d'être. La personne schizoïde est distante, peu communicative. Son apparence est faite de froideur, de manque d'intérêt pour ce qui se passe autour d'elle. Elle aura tendance à intellectualiser. Or, cette scission, schizo signifiant scinder en grec, entre soi et la réalité peut se révéler un terrain favorable à l'éclosion de la schizophrénie qui semblerait être un mal d'origine organo-génétique. Dans tous les cas, le repli sur soi représente le plus souvent, une réaction de protection à une hypersensibilité soit naturelle, soit induite par des traumas consécutifs. 2 Recroquevillé avait été le terme employé par le père pour décrire l'attitude de son fils. 3 Dans d'autres cas de carence affective, l'enfant peut réagir par le comportement agressif. Voir le cas du jeune Gabriel et Addendum lIIb. 24

Il avait appris à être plus ~ue sage: il avait appris à être invisible, presque « mort» . On ne l'entendait pas ~on ne le voyait pas; il n'existait pas. Enfin, se croyait-il tranquille dans son univers clos, aveugle. On imagine combien ce petit enfant devait souffrir pour être à ce point éteint, anesthésié, paralysé dans ce qu'il pouvait ressentir. Cette souffrance muette est la plus pathétique des souffrances.

Le second cas de carence affective maternelle présenté est celui de Gabriel, âgé de trois ans. C'est la maman de Gabriel qui a téléphoné pour prendre rendez-vous. Elle demande de l'aide, disant qu'elle n'en peut plus, qu'elle va craquer. Elle ne peut plus supporter son fils. « Il faut faire quelque chose, très vite », nous ditelle. Devant la détresse de cette jeune maman, rendez-vous est pris pour le jour même. Mère, père et enfant arrivent quelques heures plus tard. Madame s'assoit la première, son mari non loin d'elle mais un peu en retrait et Gabriel près de son père. Le papa se trouve donc placé entre son épouse et son fils. Madame présente les problèmes que lui posent son fils. Elle dit en avoir toujours eu depuis qu'il est bébé :troubles du sommeil, de l'appétit, poussées d'eczéma puis,
1 Ce tenne qualificatif de «mort» avait été employé au cours de sa thérapie par l'épouse d'un homme qui, enfant, avait été maltraité par sa mère. Madame avait remarqué que, si elle parlait de façon brusque à son mari ou quand elle le critiquait, celui-ci devenait comme « mort ». Nous lui avions demandé ce qu'elle voulait dire par « mort ». «Si je parle un peu fort à mon mari ou que je le critique, il ne réagit plus ». « On dirait un mort, une vraie loque », nous avait-elle répondu. 25

récemment, énurésie alors qu'il avait été propre durant quelques mois, comportement d'opposition, grandes colères, et agressif envers les autres enfants. Elle n'arrive plus à se faire obéir. «Gabriel devient très dur, de plus en plus têtu, pas seulement à la maison avec moi mais aussi, depuis quelque temps, avec sa nounou 1. On dirait qu'il veut commander tout le monde. » Le père acquiesce mais ne semble pas inquiet à la description des comportements de son fils tels que rapportés par son épouse. Par contre, la mère de Gabriel s'emporte à mesure qu'elle parle, criant presque, excédée. Pendant ce temps, nous regardons Gabriel: il semble plutôt satisfait de son effet, pas du tout perturbé de voir sa maman« hors d'elle»! Nous demandons s'il y a d'autres soucis au sujet de Gabriel, par exemple: «Comment dort-il? Comment mange-t-il ? » Madame mentionne pêle-mêle les cauchemars de l'enfant, son sommeil agité, ses cris durant le sommeil, les réveils nocturnes en hurlant, le pipi au lit alors que Gabriel avait été propre dès l'âge de vingt-deux mois, le refus de manger principalement quand sa mère est présente. Madame nous répète qu'elle n'en peut plus, qu'il faut faire quelque chose, que jamais elle ne tiendra le coup. Nous apprenons que Gabriel est enfant unique. Il est gardé par une nourrice durant toute la journée, les deux parents travaillant à l'extérieur. Il ne se retrouve avec ses père et mère que le soir et durant les week-ends. Madame nous dit que son fils est suivi par un pédiatre pour son manque d'appétit, pour son «pipi au lit» récent et pour l'eczéma

1 Voir Addendum IIIb : l'origine des comportements le jeune Gabriel. 26

d'opposition

chez

qu'il fait depuis tout petit par poussées et ce, indépendamment de toute allergie apparemment. I. Cependant, « rien n'y fait », constate Madame. Le traitement prescrit ne donne aucun résultat: Gabriel continue de mal dormir, de picorer, de faire pipi au lit, d'avoir des éruptions cutanées et d'être toujours aussi difficile. En désespoir de causes physiques, en dernier ressort, parce qu'il n'y a plus d'autres avenues à explorer que celle de la psychologie, Madame a pris rendez-vous. Nous voyons l'enfant seul. Gabriel est un petit garçon pas très enrobé mais pas malingre non plus. «Il mange bien chez sa nourrice» avait dit la maman. C'est un enfant de grande sensibilité. Durant la première partie de l'entretien, l'expression de son visage avait changé quand sa mère eut mentionné qu'il faisait pipi au lit comme un bébé. De tout content de lui-même quand elle parlait de son caractère difficile, de son besoin de commander, de faire le contraire de ce qu'elle lui demandait, Gabriel était devenu tout timide, un peu penaud et inquiet. Les mots le marquent à l'évidence. Afin de permettre à ce jeune garçon de se sentir à l'aise et en confiance avec la personne adulte et étrangère que je suis, nous commençons avec des jeux. D'emblée, spontanément, Gabriel accepte de jouer. Il choisit de jouer au papa, à la maman et à la dînette. Il éclate de rire à différents moments du jeu. Puis, en plein milieu de son amusement, il lance de façon impromptue alors que l'on joue: « Maman, pas mignonne!» «Ah! Maman, pas mignonne! Qu'est-ce que tu veux dire! » Pas de réponse. «Est-ce que Maman
1 Voir Addendum IV: l'origine nerveuse des troubles psycho-somatiques chez le jeune Gabriel. 27

n'est pas contente quand tu fais pipi dans ton lit? » Signe de tête voulant dire oui. Donné ce petit encouragement, nous continuons avec quelques questions. « Quand tu ne manges pas? » A nouveau, un oui en signe. « Quand elle dit que tu n'es pas gentil? » Toujours oui de la tête. « Mais, dis-moi, Gabriel, quand tu manges bien, elle est contente? » Oui, en réponse. « Quand tu ne fais pas pipi au lit, elle est contente? » Encore oui de la tête. « Quand tu lui obéis et donc que tu es très mignon, elle est contente? » Oui encore. Puis, c'est le jeu des dessins. On donne à Gabriel une feuille de papier et des crayons de couleur. L'enfant se met à gribouiller avec énergie, remplissant toute sa feuille de gribouillis de toutes les couleurs. Il prend un visible plaisir à utiliser le papier-crayon. A aucun moment de l'examen, avons-nous noté une quelconque «mauvaise volonté» de la part de Gabriel, une quelconque réticence ou propension à l'opposition, c'est-à-dire à dire «non» et à se lancer dans une autre activité que celle proposée. Au cours de nos jeux, Gabriel nous apprend qu'il va avoir une petite sœur. Les parents n'avaient pas fait mention de la naissance à venir d'un bébé. Nous lui demandons s'il est heureux d'avoir bientôt une petite sœur. Il fait d'abord signe que oui, puis non, mais sans pouvoir nous expliquer pourquoi oui et pourquoi non. Comme nous savons très bien ce qui se passe dans le cerveau de ce jeune garçon car, de toute évidence, Gabriel a peur de perdre sa place dans le cœur de ses parents, a peur de ne plus être aimé à cause de la petite sœur qui va arriver et peut-être même, de croire que c'est parce que ses parents ne l'aiment plus qu'une petite sœur va naître\
l Ceci est une raison qu'un jeune garçon de quatre ans m'avait donnée pour expliquer qu'il n'aimait pas sa petite sœur. Cette petite sœur était arrivée, m'avait-il dit, parce que ses parents ne l'aimaient plus! 28

nous le rassurons en lui disant: « Tu sais, même quand tu auras ta petite sœur, Maman et Papa t'aimeront toujours autant. Tu es leur grand fils. Tu le seras toujours. Tu n'as pas à avoir peur. Tu seras le grand frère. Tu lui montreras des tas de choses. Tujoueras avec elle. Pour l'instant, si tu fais plaisir à Papa et à Maman, si tu ne fais plus pipi au lit, si tu manges bien, Maman, elle ne criera plus. Elle sera contente et te fera de gros câlins. Papa aussi. Parce que tu le sais bien: Papa et maman, ils t'aiment. » Nous demandons à parler à Madame seule. Le père et son fils vont jouer et dessiner dans une pièce attenante. Celle-ci nous confinne la naissance d'une petite fille dans quelque trois mois. Elle n'avait pas voulu en parler ni devant son enfant ni devant son mari ni au téléphone quand elle a pris rendez-vous mais, l'une des raisons pour lesquelles elle est venue consulter en psychologie, en plus de savoir pourquoi son fils est malade, est qu'avec la naissance d'un autre enfant, elle a peur de ne plus pouvoir supporter Gabriel. Son désir secret est de s'en séparer. Sa venue en consultation est un appel au secours. Madame en veut beaucoup à ce fils qui, dit-elle, «n'a été que problèmes depuis sa naissance et même avant ». «Il me gâche la vie. » «Je ne veux pas que ça continue quand il y aura ma fille. » « Je n'y résisterai pas. » Que s'est-il donc passé pour que cette maman ressente autant d'hostilité envers son propre enfant? Mariée très jeune et voulant profiter de la vie avec son époux, Madame ne s'attendait pas à« tomber enceinte» si tôt après avoir interrompu «la pilule» pour raisons de santé. Elle avait mal accepté cette première grossesse. Pourtant, quoique nerveuse et inquiète, tout s'était déroulé sans

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incident aucun, aUSSI bien la grossesse que l' accouchement. Les réels problèmes commencèrent dès la naissance de Gabriel. Le nouveau-né pleurait beaucoup, dormait mal; il lui arrivait de refuser son biberon. Son mari et elle passèrent des nuits sans sommeil, de nombreuses nuits. Vers l'âge de sept-huit mois, le bébé commença à faire des réactions eczémateuses. Les seuls moments de répit de Madame étaient quand elle se trouvait à son travail qu'elle avait repris peu de temps après l'accouchement. Il lui arrivait de ne plus pouvoir souffrir ce bébé pleureur qui l'empêchait de dormir et de vivre normalement. Elle se mit alors à prendre des calmants tant la situation lui devenait de plus en plus insoutenable. «Il y eut des moments où je haïssais ce bébé.» Moment d'arrêt, puis: «Je pense que je n'ai jamais aimé Gabriel. » Heureusement, Gabriel avait un père qui faisait plus ou moins consciemment contre-poids au rejet maternel, tampon amortisseur entre son épouse et son fils, apaisant la mère, protégeant le fils de l'ire maternelle. Protégé par son père et ayant une bonne nourrice, l'enfant eut un développement psycho-moteur normal: marche à onze mois, premières syllabes et premiers mots entre quinze et dix-huit mois. L'apprentissage à la propreté se fit vers deux ans. Quoique la nourrice trouvât Gabriel un peu nerveux, elle n'eut aucun problème avec lui, nous avait dit la mère, et ce, jusqu'à quelque deux mois. Toujours selon la nourrice, tel que rapporté par Madame, quand Gabriel était chez elle, il mangeait bien, sans picorer; sans s'opposer non plus, il faisait la sieste avec les autres petits dont elle avait

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la garde. Plutôt de bonne composition, il aimait jouer avec ces enfants, un garçon et une fille de quelques mois plus âgés. La nourrice avait cependant remarqué que Gabriel exigeait beaucoup plus d'attention de la part de l'adulte que les deux autres enfants. Il demandait souvent à être pris dans les bras et à recevoir des câlins. En quelques mots, Gabriel avait besoin que l'on s'occupe de lui. Or, depuis ces derniers temps, deux mois environ, son comportement avait changé rapidement tant à la maison que chez la nourrice. Devenu encore plus grognon qu'à l'habitude à la maison, et plus entêté, refusant d'obéir systématiquement à sa mère, il s'était mis à faire de même avec sa nourrice: il lui tenait tête, disait non à tout, se mettait à piquer des crises, se roulait par terre, et, le plus ennuyeux pour la nounou, il se montrait agressif et méchant avec les deux autres petits. Pour le faire manger, ce fut comme à la maison: la nourrice avait beaucoup de mal; les repas devinrent épreuves de force et de patience. Gabriel se mit à refuser de faire la sieste et il recommença à faire pipi comme un bébé: il fallut lui mettre des couches. Quant à l'eczéma, ses bras en étaient couverts, de même que ses jambes et la poitrine. Il ne faisait que se gratter. Gabriel était devenu un problème non seulement pour sa mère mais aussi pour la nounou. Madame n'avait qu'une crainte: que la nourrice refuse de garder l'enfant. A la fin de son récit, Madame nous dit en résumé qu'elle allait «devenir folle ». Nous avions rassuré Madame; puis, nous lui avions demandé ce qui avait pu se passer deux mois auparavant qui aurait traumatisé Gabriel, toutes les réactions décrites présentes chez l'enfant étant des réactions physiques et psychologiques au stress.

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Comme Madame ne se rappelait aucun incident, elle n'en percevait pas, nous avions demandé à quel moment avait été annoncé la nouvelle de l'arrivée d'une petite sœur. En quelques secondes, Madame comprit ce qui avait dû se passer dans la tête de son fils. En effet, comme elle se le remémora, l'annonce d'un prochain bébé avait été faite à tout l'entourage, y compris à Gabriel, quelque deux mois auparavant. Dans ce cas-ci, il était clair que Gabriel ne s'étant jamais senti aimé de sa mère, rejeté plutôt, quand il apprit la naissance de sa future petite sœur, ce fut certainement la panique dans sa jeune tête. Il dut penser que ses parents allaient l'abandonner complètement et ne s'occuper que du bébé. Peut-être que la petite sœur venait pour prendre sa place à la maison puisque sa maman ne l'aimait pas? Que lui arriverait-il? Autant de questions et de certitudes qui avaient dû se glisser dans le cerveau de ce jeune garçon bien mal aimé de sa mère. Que faire alors pour ramener la situation mère-fils à des proportions moins dramatiques et plus vivables aussi bien pour la mère que pour son fils ? Cette maman désemparée avait demandé de l'aide aussi bien pour elle-même que pour son enfant. Il fallait impérativement rassurer la mère après avoir rassuré son fils. La maman seule, nous lui avions fait remarquer que son fils ne demandait qu'à recevoir son affection et sa tendresse. Avec des câlins, des mots gentils, des comportements tout simples comme partager des activités avec lui, jeux, dînette, dessins, se promener ensemble,

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