//img.uscri.be/pth/f5099f00d8131fbc2f9278bc57166ab0e29b8031
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,15 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'engouement associatif pour l'histoire locale

125 pages
L'histoire locale connaît un succès grandissant qui se traduit par de multiples initiatives de collecte et de mise en valeur de l'histoire d'un quartier, d'une commune et d'un pays. Les auteurs ont interrogé de manière approfondie des responsables de groupes et associations d'histoire locale sur les motifs qui guident leur investissement et comment ils s'organisent pour retrouver, diffuser et faire vivre l'histoire des lieux ; un usage collectif et public du passé témoignant de la manière dont l'histoire locale répond aux soucis du présent.
Voir plus Voir moins

L'ENGOUEMENT ASSOCIATIF POUR L'HISTOIRE LOCALE
Le cas du Maine-el-Loire

Illustration de couverture: productions d'histoire locale en Anjou Photographie de Benoît Carteron

Sous la direction de

Benoît CAR TER ON

L'ENGOUEMENT

ASSOCIATIF

POUR L'HISTOIRE LOCALE
Le cas du Maine-et-Loire

G.R.E.A.
Groupe de Recherches Ethnologiques de l'Anjou

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-8258-2 E~:9782747582582

Groupe de Recherches Ethnologiques (G.ReE.A.)
sous la direction de Benoît Carteron

de l'Anjou

Groupe de l'équipe de sociologie du Laboratoire de Recherche de l'IPSA (CERIPSA) Université Catholique de l'Ouest - Angers Sous la direction de Benoît Carteron Marie-Hélène Chevalier Jacqueline Chabot Marilyne Chassaing Bernadette Couturier Christophe Martin

Merci aux étudiants de la filière de sociologie de l'IPSA qui ont également rejoint le groupe à l'occasion de stages: Marie Bodinier, Simon Burtin, Sébastien Nani et Thomas Pigeon.

Nous remercions également les responsables des associations et groupes d'histoire locale du département de Maine et Loire qui nous ont reçus dans le cadre de cette recherche.

Anthropologie du Monde Occidental Collection dirigée par Denis Laborde Déjà parus
Denis LABORDE (éd.), Six études sur la société basque, 2004. Eguzki URTEAGA, Les journalistes locaux, fragilisation d'une profession, 2004. Jacques CHEYRONNAUD, Musique, politique, religion. De quelques menus objets de culture, 2002. Marie-Claire LATRY, Leftl du rêve: des couturières entre les vivants et les morts, 2002. Fotini TSffiIRIDOU, Les Pomack dans la Thrace grecque. Discours ethnique et pratiques socioculturelles, 2000. Alf LÜDTKE, Des ouvriers au quotidien dans l'Allemagne du xXme siècle, le quotidien des dictatures, 2000. Louis QUERE, La sociologie à l'épreuve de l'herméneutique. Essai d'épistémologie des sciences sociales, 1999. Jean-Michel LARRASQUET, L'Entreprise à l'épreuve du complexe, 1999. Jean-Michel LARRASQUET, Le Management à l'épreuve du complexe, 1999. Denis LABORDE, De Jean-Sébastien Bach à Glenn Gould. Magie des sons et spectacle de la passion, 1997. Hubert JAPPELLE, les Enjeux de l'interprétation théâtrale, 1997. Denis LABORDE (éd.), Tout un monde de musiques, 1996. Annie GOFFRE (éd.), Polyphonies corses. L'orgue et la voix, 1996.

INTRODUCTION

Pour cette recherche, nous sommes partis d'un constat de foisonnement des associations et groupes plus ou moins institutionnalisés s'intéressant à la collecte et la mise en valeur des traces du passé local. À l'occasion d'une précédente enquête du GREA notamment (1995), les agriculteurs et agricultrices interrogés, « modernistes» militants et actifs durant leur vie professionnelle, mettaient désormais à profit leur retraite pour valoriser au niveau de leur commune ou de la région environnante la mémoire des modes de vie traditionnels désormais largement disparus. Le Maine-et-Loire ne se singularise pas particulièrement dans un phénomène qui touche l'ensemble du territoire français et même bien au-delà. La recherche historique locale n'est pas particulièrement non plus un phénomène nouveau, en témoigne l'ancienneté des sociétés savantes agissant dans chaque département. On peut cependant observer un élargissement de la recherche historique locale dont les prémisses sont apparues dans les années 1970 en s'étoffant dans les années 1980 sans retomber depuis. Cet élargissement prend plusieurs fonnes : . les historiens amateurs ne sont plus seulement les représentants d'une élite sociale et culturelle (médecin, instituteur, professeur, prêtre...) mais cela concerne toutes les couches de la société et prend même pour les personnes faiblement scolarisées et ayant exercé des métiers manuels une fonne de révélation de passions historiques et talents de chercheurs enfouis par le destin ; . les objets de cette histoire se sont étendus. À la suite du folklore et de l'ethnographie, l'intérêt d'un large public pour

.

.

.

l'histoire locale n'a plus été seulement tourné vers la manière dont de grands événements nationaux se sont concrétisés localement, l'histoire la plus ancienne ou celle des personnages célèbres, mais elle intègre la mémoire de la vie quotidienne du travail, des modes de sociabilité, des fêtes religieuses et laïques, le destin des familles modestes... pour s'étendre enfm plus récemment encore au «petit patrimoine» des éléments modestes du bâti et du paysage anciens; de par l'extension des objets, on est passé d'une histoire classiquement tournée vers les sources écrites à une histoire orale. Ainsi, la collecte des témoignages oraux, longtemps abandonnée aux ethnographes et à quelques historiens professionnels, avec une part mêlée de méfiance vis-à-vis d'une source subjective et de crainte quant à la manière de s'y prendre, connaîtelle une véritable explosion en Maine-et-Loire! ; les modes de restitution de cette histoire sont infiniment variés et débordent largement du schéma classique de la publication sous forme de livres ou d'articles dans les publications locales ou les revues spécialisées. La restitution participe d'une mise en scène de l'histoire locale où la mise à disposition du savoir historique est indissociable de la recréation d'un passé suscitant l'émotion et la participation collective; Enfin, l'histoire locale dans ses motifs, fait l'objet d'un double mouvement, qui si d'une manière ont peut soupçonner qu'il a toujours été présent dans l'histoire en général, se trouve amplifié à ce niveau d'histoire du lieu de vie. Ce que produit I'histoire locale est une «histoire à soi » (cf. Bensa, Fabre, 2001) qui a trait à l'identité de ceux qui la font et se l'approprient. Cette histoire concerne dans le même temps et de manière indissociable les collectivités dans l'image qu'elles se façonnent d'elles-mêmes et dans leur rapport aux

1 On peut évoquer à ce propos l'appui offert par les collectivités, notamment le Conseil Général à travers les Archives départementales qui a mis en place une politique de collecte, la conservation des témoignages oraux recueillis dans le cadre de recherches, propose des fonnations aux collecteurs et une mise en commun des expériences locales. Des Pays ou Comités d'expansion ont également lancé des collectes systématiques de récits de vie, dont une de ces expériences est relatée dans la présente recherche. 8

collectivités avoisinantes. Il s'agit ainsi par cette histoire à soi « d'instituer une identité locale par la préfiguration du passé» (Fabre, 2001, p. 23). Au même titre qu'une tradition réinventée, l'histoire locale informe sur des intérêts et des enjeux présents dont le passé est le support et l'argument. À ce titre 1'histoire locale comporte une dimension de politique locale: frontières tracées entre les territoires, création de sentiments d'appartenance, rassemblement des habitants autour d'emblèmes ou de valeurs. .. D'où la forte médiatisation qui entoure les initiatives d'histoire locale: elle est une histoire qui se donne à voir en même temps qu'elle s'élabore, tout en adoptant les traits d'une mémoire où priment l'émotion et l'identification aux ancêtres et l'exaltation collective. Là où le sentiment d'appartenance allait de soi par le simple fait d'y être né et de s'inscrire dans la continuité des générations, 1'histoire locale, au même titre que les pratiques généalogiques et la conservation des éléments du passé familial, prend la place des « milieux de mémoire» dans le fait de se sentir d'un lieu et de singulariser la collectivité de ce lieu. Huit groupes d'histoire locale sur dix existent en Anjou depuis les années 1980. La proportion est très importante. Elle conduit à affmner que l'engouement pour 1'histoire locale, clé de voûte de l'origine de ces groupes, est un espace de significations assez récent: il a à peine 20 ans. Décrypter le contexte social et politique de la décennie permet de le mieux comprendre. L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 a donné impulsion à certaines pratiques de participation sociale. Dès après la victoire de Mitterrand en mai et des députés de la « vague rose» en juin, un certain bouillonnement culturel marqua durablement la création et l'innovation, en particulier dans les domaines de la culture cultivée (théâtre, musique, spectacles historiques...) L'espoir lié au changement effectif du personnel politique anima tel un aiguillon une sorte de désir fébrile de société, une envie de
lien social, une envie de l' autre2 .

2 T. Todorov, Nous et les autres, Paris: Seuil, 1986. 9

En 1983, le gouvernement discuta et promulgua une loi cadre et un ensemble de directives sur le thème de la décentralisation. Ces textes, ainsi que d'autres dispositions votées par la suite, et qui affinèrent le premier projet, donnent compétence aux collectivités tenitoriales et locales pour organiser certains aspects de la vie sociale locale. Des initiatives locales étaient gérées par ces collectivités, qui pouvaient passer des appels à projets, puis distribuer des subventions. Expositions, entreprises de restauration de sites, fêtes locales, etc. La mise en place des écomusées sont des exemples intéressants de cette nouvelle filiation avec les institutions régionales et locales. L'histoire locale est ainsi une de ces pratiques s'inscrivant comme un «accompagnement obligé de la décentralisation» (Fabre, 2001, p. 23). La presse et les milieux universitaires s'adaptèrent à un nouveau glossaire en reformulant des concepts déjà existants mais pour les mettre en exergue des discours sur les nouveaux rôles des communes: «territoire», «identité locale», «vie de quartier». Les citoyens et les petits groupes de citoyens (associations...) pouvaient trouver dans ces dispositifs un espace de rencontre plus accessible avec les autorités locales, qui juridiquement pouvaient les aider financièrement et logistiquement. Enfin, le tout début de la décennie marqua la possibilité de créer des radios et des télévisions à diffusion locale. Dans certaines communes de l'Anjou, des radios vont diffuser les travaux de groupes d'histoire locale. Des radios associatives, comme Radio Gribouille à Angers, vont aller sur le terrain, à Angers3 comme dans d'autres villes du département, pour passer du temps avec les groupes d'initiatives locales, à l'occasion des événements et manifestations qu'ils créent4.

3 À l'occasion de l'anniversaire de Monplaisir en 1999, la radio vint sur le lieu de la fête interroger en direct les auteurs du livre Monplaisir à dire (CL APTIRA, 1998). 4 En 2000, Radio Gribouille était présente à Chalonnes pour la fête annuelle de l'association Sauve et Garde Sainte-Barbe. De même RCF a entrepris de collecter des informations auprès d'associations dans plusieurs communes pour faire ressortir leur dynamisme et l'importance du lien social. 10

Quels liens peut-on établir entre l'histoire locale et la mémoire collective? En suivant Joël Candau (1996 et 1998), s'appuyant lui-même sur Roger Bastide, on peut considérer la mémoire collective comme une interpénétration, une interrelation de mémoires individuelles. La notion de mémoire collective est devenue d'un usage courant, elle nous est familière parce qu'elle fait désormais partie de notre univers langagier. Il n'en demeure pas moins risqué de prendre la réalité du langage pour une réalité de fait, de considérer la mémoire collective comme déjà présente en chaque individu (ou chez des témoins privilégiés), ou pire de manière spontanément commune, et qu'il suffit simplement de la recueillir et de la restituer en son état originel et authentique. Dans un jeu de va-et-vient incessant, la mémoire individuelle s'appuie sur celle des autres et les orientations sélectives données par la société ambiante pour se forger; tout comme la mémoire dite collective suppose que les individus se mettent en quelque sorte en accord sur l'importance à accorder aux souvenirs, aux événements passés et sur le sens à leur donner. Ainsi, par « les cadres sociaux » qui la structurent, (Halbwachs, 1925), la mémoire individuelle a toujours une dimension collective et, inversement, la mémoire collective n'existe pas en dehors de confrontations de mémoires individuelles, relayées par des groupes aux conceptions singulières et divergentes d'autres groupes. La mémoire collective comme mémoire partagée est donc une représentation sélective du passé issue d'un accord commun et/ou que les membres d'un groupe vont énoncer en la présentant comme commune à tous les habitants. Dans cette recherche, c'est la dimension collective en tant que mise en commun du travail de conservation et de mise en valeur du passé tel qu'il s'effectue dans les groupes d'histoire locale que nous explorons. L'objet est celui des pratiques collectives autour du passé local. Plutôt que de s'intéresser à des producteurs isolés d'histoire locale, nous avons d'emblée pris en compte la dimension d'activité associative s'organisant autour ou à propos de 1'histoire locale. Parler de passions collectives pour 1'histoire locale c'est s'intéresser « aux créations narratives et rituelles à visée historique locale». Ces dernières ne relèvent pas de l'histoire comme discipline académique, mais d'une «pratique sociale et culturelle» Il

(Bensa, in Fabre et Bensa, 2001, p. 3) pouvant constituer un objet d'observation ethnographique au même titre que n'importe quelle autre pratique coutumière. Il ne s'agit pas de traiter le passé pour lui-même mais de savoir ce qu'un groupe local fait du passé dans le moment présent. On pourrait aussi parler des usages que les groupes se revendiquant d'un territoire limité (un quartier, une commune, un canton, un pays. . .) font du passé, sous la forme de la mémoire qu'ils en constituent aujourd'hui et les manières de rendre ce passé actif dans la vie présente de la collectivité (récits, conservations patrimoniales, fêtes, expositions. . .) Une question qui a animé la recherche est de savoir comment on passe d'une passion individuelle à l'entraînement de tout un groupe et quels enjeux ce passage traduit de la dynamique d'une collectivité locale? Ces enjeux peuvent concerner les motifs et les effets de l'histoire locale à l'intérieur même de la collectivité locale: transmission de valeurs fondamentales, intégration des individus, jeux de pouvoirs... ou le rapport de la collectivité avec l'environnement plus global: façonnement d'une image, reconnaissance de frontières. .. La notion que nous appellerons «carte d'identité» se trouva renforcée par l'histoire politique et Iou sociale de la décennie 1980: Communes, communautés de pays et de communes5, conseils généraux et régionaux, sont désormais des structures juridiques qui ont droit de publicité. Les mairies peuvent par exemple acheter des espaces publicitaires pour vendre leurs attraits (en direction des touristes, en direction de potentiels futurs habitants, ou plus simplement dans le but de faire savoir son sentiment de bienêtre «d'habiter ici »)6. Elles ont besoin pour cela d'images et de significations qui la résument, en donnent un peu comme une synthèse, en dessinent une sorte de blason qui porte des signes que
5 Même si l'entrée de ces dernières dans le champ de la décentralisation est de loin postérieure au début des années 1980. 6 Les espaces publicitaires de la chaîne de télévision régionale France 3 diffusent quotidiennement des publicités locales et régionales. Pour l'Ouest, les images proposées dans les clips concernent des châteaux (château de Vitré, de Saumur, de Laval...), des sites marquant une personnalité industrielle (faïenceries de Quimper...), des édifices religieux (Solesmes, Fontevraud...) 12