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L'engrenage de la violence

De
310 pages
Comment les différents dysfonctionnements de la communication sont des précurseurs de l'acte violent, et de démontrer l'engrenage qui mène de ces dysfonctionnements à la violence. S'appuyant sur la théorie systémique de la communication, l'ouvrage présente le concept de passage à l'acte comme outil de discrimination entre communication et violence. Il souligne la coresponsabilité des partenaires dans la construction d'une relation, aussi dysfonctionnelle soit-elle. Incertitude qui concerne les relations interpersonnelles privées, et les relations entre groupes humains : la géopolitique.
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L'ENGRENAGE
DELA

VIOLENCE

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions
Léon COLY, Vérité de l'histoire et destin de la personne humaine, 2004. Marcel BOLLE DE BAL, Sociologie dans la cité, 2004. Manlio GRAZIANO (sous la direction de), L'Italie aujourd 'hui. Situation et perspectives après le séisme des années quatre-vingt-dix, 2004. Gilles MARIE, La disparition du travail manuel, 2004. Stéphane VELUT, L'illusoire perfection du soin, 2004. Hubert GESCHWIND, Dénicher la souffrance, 2004. Gilles ANTONOWICZ, Euthanasie, l'alternative judiciaire, 2004 José COMBLIN, Vatican en panne d'évangile, 2003. Pierre TURPIN, La déstabilisation des Etats modernes, 2003. Philippe A. BOIRY, Des « Public-relations» aux relations publiques: la doctrine européenne de Lucien Matrat, 2003 Patrick BRAillANT, La raison démocratique aujourd'hui, 2003. David COSANDEY, Lafaillite coupable des retraites, 2003. Maxime FOERSTER, La différence des sexes à l'épreuve de la République,2003. Elysée SARIN, Introduction conceptuelle à la science des organisations, 2003. Philippe ARQUÈS, Le harcèlement dans l'enseignement, 2003. Roger BENJAMIN, Humanisme et classes sociales, 2003. Ezzedine MESTIRI, Le nouveau consommateur, 2003. Elie SADIGH, Plein elnploi, chômage, 2003. Bertrand MARTINOT, L'Euro, une lnonnaie sans politique ?, 2003. Philippe RIVIALE, Sur la comn1une, 2003. Antony GAUTIER, Affaire Paul Voise, 2003.

JERN-MRRC

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DE
LA U IOLENCE
L'ESCRLRDE UERS LR UIOLENCE DRNS LES RELRTIONS INTERPERSONNELLES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Du même auteur: POUR CHANGER! Repères pour agir dans un environnement incertain (Avec Alain CARDON) Éditions d'Organisation, 1998.

(Ç)L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6195-X EAN : 9782747561952

À ma sœur Sylvie.

À la mémoire de mon ami Jean-Claude ROSTIN (1947-1997).

Illustration de couverture: William BLAKE : « Le lac du Styx, avec les colériques en train de se battre », illustration du chant 7 de « L'Enfer» de « La divine comédie» de Dante Allighieri. Paris, Bibliothèque de l'Image, 2000.

PREF ACE

de Jacques Antoine MALAREWICZ

Comment parler de la violence sans lui céder, c'est-à-dire en évitant de se mettre soi-même dans la violence ou, tout à l'inverse, dans l'angélisme? Car la violence - et c'est bien là que le piège se referme appelle elle-même la violence soit dans l'escalade, soit dans l'impuissance et la sidération. la révolte tout comme la résignation reconduisent la même logique. À ne rien pouvoir faire, c'est-à-dire ne faire que réagir sans prendre d'initiatives, on perd rapidement sa propre estime. Il devient alors tentant d'abreuver sa conscience de bonnes paroles, de lendemains qui chantent et de protestations d'humanisme.

L'ENGRENAGE DE LA VIOLENCE

Tout ce qui nous est insupportable se trouve présent et contraint dans la violence. Encore que certains - certains être humains - ont visiblement appris à porter et à supporter la violence, iusqu'à prendre le risque de sortir de cette humanité. Face à ces anomalies, les anciens grecs avaient « inventé» l'hubris, cette démesure qui éloigne de la norme et permet, à la guerre comme dans la passion amoureuse et mieux encore dans les deux en même temps - de s'affranchir de toute

-

limite. À vouloir s'approcher des dieux, à vouloir les imiter, l'homme tentait de sortir « par le haut» de sa condition humaine. Nous dirions plutôt maintenant qu'il les singe, car c'est vers l'animalité, c'est à dire « vers le bas» selon notre échelle des valeurs, qu'il se dirige alors. Dans l'un comme dans l'autre cas, rien ne permet d'expliquer et encore moins de iustifier la violence. L'analyse de la communication et du contexte de cette communication ouvre une autre voie, c'est celle dans laquelle s'engage ici Jean-Marc BAILLEUX. Mais nous ne sommes pas pour autant simplement dans l'explication et la iustification, mais ailleurs: dans une écriture dont le lecteur ne peut s'abstraire, à la fois acteur et spectateur de cet engrenage dans lequel chacun de nous est susceptible de rentrer. Pour mieux construire cet effet de miroir Jean-Marc BAILLEUX a choisi la métaphore.

PREFACE

La métaphore pose un contexte idéal, suffisamment éloigné pour ne pas s'y sentir immédiatement impliqué, assez proche afin de pouvoir s'y proieter. Un étrange miroir est ainsi tendu à la face du lecteur, à la fois correcteur et déformant pour séduire en même temps que déstabiliser. Encore faut-il utiliser les bonnes images car le choix en matière de drame et de mélodrame est bien vaste I L'auteur nous propose de filer la

métaphore avec PELLEAS ETMELISANDE.
Filer la métaphore renvoie à l'idée que la réalité de la violence est complexe, comme un tissu qui prend forme dans la rencontre et la connivence de multiples éléments. Ces tissus de violence sont tout autant résistants que fragiles. la résistance est, encore une fois, dans ce qu'il est tellement difficile de comprendre cette entrée dans la folie destructrice. Quant à la fragilité, c'est la croyance de tout thérapeute, l'outil qui lui permet de défaire la trame, au bon moment - le fameux kairos des anciens grecs et au bon endroit. Entrons dans le récit...

« Souvent je vous ai entendu parler de celui qui commet une mauvaise action comme s'il n'était pas l'un des vôtres, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde. Mais je vous le dis, de même que le saint et le juste ne peuvent s'e7ever au-dessus de ce qu'il y a de plus élevé en chacun de vous. Ainsi le mauvais et le faible ne peuvent tomber au-dessous de ce qu'il y a également de plus bas en vous. Et de même qu'une feuille ne jaunit qu'avec le silencieux assentiment de l'arbre entier, Ainsi le malfaiteurne peut agir mal sans le secretacquiescement e d

vous tous.
[...]

Et ceci encore, dût le mot lourdement peser sur vos cœurs: L'assassiné n'est pas i"esponsable de son propre assassinat, Et le volé n'est pas i"éprochable d'avoir été volé. Et le juste n'est pas innocent des actions du méchant, Et celui qui a les mains blanches n'est pas indemne des actes du félon. Oui, le coupable est souvent la victime de l'offensé, Et le plus souvent encore le condamné supporte le fardeau pour l'innocent et pour l'i"éprochable. Vous ne pouvez séparer le juste de l'injuste ni le bon du méchant; Car ils se tiennent tous deux devant laface du soleil, tout corrune lesfils noirs et blancs sont tissés ensemble. Et quand le fil noir vient à se rompre, le tisserand vérifie tout le tissu, et il examine aussi le métier. l. . .J Et vous, juges qui voulez être justes, Quel jugement prononcerez-vous contre celui qui bien qu 'honnête en la chair est voleur en esprit? Quelle sanction déciderez-vous contre celui qui tue dans la chair alors qu'il est lui-même tué dans l'esprit? Et comment poursuivrez-vous celui qui dans ses actes est de mauvaise foi et oppresseur, Mais est, lui aussi, lésé et outragé? »1

Khalil GIBRAN

GIBRAN, Khalil, "Le Prophète", Paris, Caste11I1an, 1956, p. 40-42. 1

AVANT-PROPOS
« La guerre est une pente naturelle, la paix un effort surhumain. »2

Alain REY Comment aborder le sujet de la violence sans évoquer les terribles événements récents ? Ce livre était presque terminé au printemps 2001. Les attentats du Il septembre 2001, les guerres qui s'ensuivirent, la dégradation manifeste des relations entre Israéliens et Palestiniens m'ont conduit à en réviser certaines parties et m'obligent, aujourd'hui, à apporter quelques compléments d'information quant à sa portée. En tant que clinicien de la communication, thérapeute et consultant, j'ai choisi d'illustrer mon propos d'exemples pris dans cette part de la réalité que je connais le mieux: ici, essentiellement le couple et la famille, avec quelques références à d'autres systèmes humains comme l'entreprise. Cependant, l'approche même que je privilégie, celle de la théorie systémique de la communication, implique que je m'attache à des modèles relationnels déterminés dont la logique dépasse de très loin le caractère contingent des circonstances particulières où nous pouvons en observer le fonctionnement et le déploiement dans le temps. De ce fait, comme je le souligne dans le chapitre 3, à ce titre crucial, ces modèles relationnels et la dynamique fortement déterminée qu'ils subissent sont universels. En tant que modèles de développement interactionnels, ils s'appliquent tout aussi bien au développement génétique de l'être humain, qu'à tout processus d'apprentissage ou d'adaptation des individus, des groupes (couples, familles, clans, équipes de travail, tribus etc.), ou des grands systèmes complexes (ethnies, entreprises, institutions, états, nations, civilisations), quels que soient leurs contextes psychofamilial, social, culturel, politique, géopolitique, historique.

2

REY, Alain, Chronique matutinale sur France-Inter, le 12 octobre 2001. 3

L'ENGRENAGE DE LA VIOLENCE En tant que modes de fonctionnement relationnels et interactionnels, ces modèles mettent en évidence le parallélisme frappant qui existe, pour le systémicien, entre les différentes phases et pathologies du développement génétique de la personne et celles de la dynamique des groupes restreints ou de l'évolution historique et sociopolitique des grands systèmes humains et du développement de l'humanité comme système global. En ce sens, au niveau des processus à l'œuvre, ce sont les mêmes dysfonctionnements, la même détermination, les mêmes pathologies qui mènent au crime passionnel ou à l'intifadah. Tout comme les relations est-ouest pouvaient être interprétées, au temps de la guerre froide, en termes de polarité symétrique, les relations nordsud, ou celles que les Etats-Unis, pays le plus riche et le plus puissant du monde, entendent établir avec l'Afghanistan, l'un des plus pauvres, ravagé par des décennies de guerre, ou l'Irak, voire le reste du monde, illustrent la domination complémentaire. Et, nous en avons quotidiennement une nouvelle et terrible preuve, les actes les plus désespérés sont aussi les plus violents. Ceci peut éclairer d'un jour nouveau, sans les excuser moindrement, les actes recrudescents de violence urbaine ou de terrorisme international. - Pour ceux qui en sont les victimes, alors innocentes,

il est toujours trop tard pour se dire que le pire était évitable. Ce sont
toutes les formes de ce pire, intimes, indi viduelles, sociales, collectives que ce livre entend aider à comprendre et à éviter. II ne s'agit pas d'un « combat monumental du BIEN contre le MAL », mais de l'inclusion contre l'exclusion, de la compréhension contre le déni, de la prévention contre la réaction brutale. Il s'agit en fait d'un nécessaire apprentissage de relations respectueuses et responsables. Dans ces temps de deuil et de questionnement, je laisse au lecteur le soin de dépasser le cadre que j'ai donné à ce livre pour s'en servir de tremplin à une réflexion sur le monde et l'humanité. Les fruits sains de cette réflexion sont notre seule protection et notre ultime responsabilité.

4

INTRODUCTION
« Ô naturel, combien néfaste est ton empire, sauveur aussi pour ceux qui savent s'en servir!
»3

EURIPIDE
« Ce que nous appelons notre conscience, la conscience humaine, même cultivée à l'extrême, même e1evéeau dernier degré de puissance et de perfection, est toujours très restreint très étroitement circonscrit dans un cercle obscurément éclairé qui ne dépasse presque jamais celui de nos

petitesaventuresquotidiennes.»4 Maurice MAEfERLINCK Contrairement à ce qu'une certaine information nous donne à croire, notre monde n'est ni plus ni moins violent que celui des générations qui nous ont précédées. Pour la première fois peut-être dans l'histoire moderne, notre pays et ceux qui l'entourent n'ont pas connu de guerre sur leur territoire depuis désormais plus d'un demisiècle; pour la première fois, toute une génération d'adultes ne l'a jamais connue, la mienne, née dans l'''après-guerre'', et trop jeune pour avoir participé aux derniers conflits coloniaux. Par ailleurs, et quoi qu'on en dise, il est loin, très loin derrière nous le temps où l'on se faisait trucider au coin d'une rue obscure par un coupe-jarret en mal d'une bourse ou détrousser dans la forêt par des bandits de grand chemin. Il est très loin le temps des duels pour un affront public ou le cœur d'une dame; encore plus éloigné le supplice de la roue, ou les combats à mort entre gladiateurs. En France aujourd'hui, vous avez peut-être cent, voire mille fois plus de risques d'avoir un accident de voiture que de vous faire agresser à votre domicile ou sur la voie publique. Je pourrais continuer dans ce sens en étayant mon propos de statistiques aussi probantes qu'indiscutables. Pourquoi alors ce sentiment si partagé qu'il n'en est même plus discuté, que la violence
3 EURIPIDE/'Oreste" (126-127). 4 MAEfERLIN~ Maurice, "Avant le grand silence", Paris, Fasquelle Éditeurs, 1934, p. 49. 5

L'ENGRENAGE DE LA VIOLENCE ne cesse de se développer? J'y vois de multiples raisons politiques, médiatiques et donc culturelles, qu'il n'est pas dans mon propos ici de questionner. J'en vois une qui mobilise le thérapeute, le consultant, et l'éducateur que je suis: la violence est partout. Je ne parle pas du spectacle de la violence à la télévision dont je ne suis pas totalement persuadé qu'il soit si dangereux qu'on le prétend. Je parle de sévices bien réels et autrement inquiétants. Dans nos pays dits civilisés, la violence n'est plus sur les champs de bataille, elle n'est plus d'abord dans les rues, même si elle risque d'y retourner, elle est dans les foyers, elle est dans les cœurs. Saviez-vous que, dans les sociétés occidentales dites développées, la première cause de mort violente, c'est d'être tué(e) par un membre de son entourage le plus proche: son conjoint, son père ou son fils, sa maîtresse ou son amant, son frère ou sa sœur, son meilleur copain, son voisin de palier, son employé... ? Saviez-vous qu'une femme sur deux, qui meurt assassinée, l'est par son compagnon? Saviez-vous que le suicide est la première cause de décès chez les 25-34 ans, que plus de quinze mille jeunes adultes se donnent la mort chaque année dans notre pays? La violence est chez moi, chez vous, à l'état embryonnaire, prête à germer comme un tubercule souterrain. Vous la côtoyez constamment, elle est là tapie derrière le mutisme ou paradant dans l'altercation. Elle est masquée ou voilée, sournoise, tenace. Un jour elle devient plus manifeste, flagrante. Quand elle explose, il est trop tard. C'est cette violence-ci, banale et pernicieuse, dévastatrice qui est l'objet de cet ouvrage. Je ne l'aborde ni comme journaliste, ni comme sociologue. Je suis psychothérapeute et consultant, donc un homme de terrain; ma préoccupation première, ma pratique, n'est pas d'expliquer la violence, mais de tenter de la prévenir, de la contenir, d'en réparer les dégâts, tant que faire se peut. Car il ne faut pas oublier que le mouvement même de la civilisation se confond avec celui du traitement social et psychologique de la violence, en même temps qu'il est un mouvement vers plus d'autonomie, de responsabilité, de bonheur et d'amour pour chaque être humain. Car il ne faut pas oublier que là où il y a violence, il y a souffrance. La violence effraie, la stigmatiser comme l'attribut d'une sorte d"'Alien" avec lequel le commun des mortels n'a justement rien de commun, permet à ce dernier de la tenir à distance, de l'ostraciser, de la reléguer au rang des anomalies, des pathologies psychologiques, voire des monstruosités. Or, comme le font remarquer

6

INTRODUCTION WATZLAWICK, BEAVIN et JACKSON5, si la schizophrénie peut être considérée, d'un côté, comme une dégradation progressive et incurable de l'esprit, ou d'un autre, comme la seule réaction possible dans certains contextes de communication paradoxale, absurde et intenable, c'est à partir de deux perspectives et dans deux cadres conceptuels radicalement différents, même si les tableaux cliniques restent identiques dans les deux cas. De même pouvons-nous nous en tenir à une conception de bon nombre d'actes violents et criminels comme manifestes de ces dérèglements monstrueux de la personnalité de ceux qui les commettent, qui sont la matière privilégiée de la presse à sensation comme de la criminologie traditionnelle. Mais il est également possible de considérer ces mêmes actes comme l'issue dramatique déterminée et relativement prédictible de l'emballement d'un système d'interactions particulièrement dysfonctionnel, comme la réaction la plus immédiate, voire comme la seule possible dans un contexte rigide et relativement fermé de manipulations réciproques. Les implications sont très contrastées sinon totalement contradictoires. Dans le premier cas, nous sommes confrontés au destin tragique et incontrôlable, à l'anankè des Grecs anciens, au fatum insondable des Latins, à l'imprévisible accident, à l'anomalie, au monstrueux, et donc précipités devant le choix illusoire entre la résignation passive et la réaction symétrique, l'expulsion ou l'eugénisme, la réclusion ou la peine de mort. Dans le second, s'ouvre la possibilité d'une civilité, d'une citoyenneté responsable, de la compréhension, de l'éducation et par-dessus tout, de la prévention. Approfondir cette approche est précisément l'objet de cet ouvrage. Je soutiens sans réserve la position de l'anthropologue Erving GOFFMAN6 selon laquelle c'est dans les actes les plus anodins de la vie quotidienne que se dévoilent les enjeux sociaux et psychologiques les plus signifiants. Ainsi, l'interaction la plus banale livre-t-elIe le modèle ("pattern") de la communication. J'y ajouterais que ce modèle, développé dans sa répétitivité et sa récurrence, nous informe sur ses étapes successives et ses probables issues. Ce qui m'intéresse donc, ce sont les aspects interactionnels de la violence que je qualifierai de privée. Le terme de « privé », - j'aurais tout aussi bien pu utiliser « domestique» - est de pure convenance. Il ne me sert qu'à suggérer
5 WATZLAWICK~ Paul - BEAVIN~ J.Helmick - JACKSON~ Don D. "Pragmatics of human communication - a study of interactional pattems~ pathologies and paradoxes" ~ New-York~ W.W. Norton & Co.~ 1967. trad fro "Une logique de la communication" Paris~Points/Seuil~ 1972. 6 GOFFMAN, Erving~ "The presentation of self in everyday life", Newy ork~Anchorbook~ 1951. 7

L'ENGRENAGE DE LA VIOLENCE l'existence d'un nombre restreint d'acteurs dans un contexte relativement stable, d'une relation relativement durable entre les protagonistes de l'acte violent. Ce que je souhaite souligner, c'est qu'il existe une différence fondamentale entre être « accidentellement» et anonymement agressée dans le Métro et être, encore une fois, rouée de coups par son mari ou son compagnon. Il existe une différence fondamentale entre être agressée ou violée par un inconnu dans un parking et subir régulièrement les abus sexuels ou violents d'un parent ou d'un « ami». Comment cette violence advient-elle? Quels en sont les signes avant-coureurs? Quelle en est la genèse? Autrement dit, comment la réalité quotidienne apparemment la plus anodine nous informe-t-elle sur une souffrance latente et sa potentielle et progressive dégradation en violence destructive et/ou criminelle? En effet, ma thèse est que certaines formes de violence, celles du crime dit passionnel, du suicide et des "somatisations" graves, trouvent leurs précurseurs dans un dysfonctionnement de la relation à l'autre qui se manifeste d'abord, avant de dégénérer "en acte", dans la façon dont nous communiquons. L'accent n'est pas mis ici sur le sujet communicant, mais sur le contexte communicationnel dans lequel il s'insère. Dans ce cadre, la violence ne peut plus être un acte plus ou moins monstrueux, imputé à quelque monade isolée. Elle n'est que le symptôme d'une maladie de la communication dont les manifestations vont jusqu'à la destruction, en "stade terminal", de la relation, par la destruction de l'un(e) des protagonistes ou de l'autre, des deux, ou de tous. Entrevue sous cet angle de la communication, en amont de l'acte, délictueux ou non, qui fera violence, la distinction entre le criminel et sa victime, - celle-ci réputée innocente autant que celui-ci est « coupable »,- devient scabreuse. Le vocabulaire même devient paradoxal: de l'adolescent suicidé ou du parent qu'il laisse derrière lui, qui est la «victime»? Qui est «responsable» du cancer, de l'infarctus ou de la sclérose en plaques? Partant de là, je souhaite insister sur ma volonté d'inscrire ce travail dans le cadre de la victimologie scientifique par opposition à ce qui a pu être parfois qualifié de "victimologie idéologique" et pour
laquelle,

-

si victimologie

il y a

-

le qualificatif

de militante

me

paraît plus approprié. Ce livre est le résultat d'un travail de recherche entrepris dans le cadre du Centre International des Sciences Criminelles et Pénales (C.I.S.C.P.), à Paris, et de l'American University of Washington DC, autour du thème de la responsabilité 8

INTRODUCTION des victimes des crimes dits «passionnels », du suicide et des somatisations pouvant entrainer une issue fatale. Il s'inscrit dans le cadre de la victimologie telle que l'envisage le professeur Ezzat A. FATTAH, de l'université Simon Fraser de Vancouver au Canada, non pas du point de vue juridique ou pénal, mais dans une perspective socio-anthropologique ou psychosociologique ou encore de "psychiatrie sociale". Mon objectif est de montrer que la victimisation, dans bien des cas, est le résultat d'une pathologie de la communication au sein de laquelle il peut être extrêmement délicat de faire la part des responsabilités des différents partenaires. Mon propos est essentiellement de montrer la difficulté qu'il y a à cerner dans une éthique de la responsabilité, les positions et les rôles de victime et de perpétrant, dans les jeux psychologiques qui constituent une part importante de la communication «normale» entre les êtres humains. Il n'est absolument pas question ici de « culpabiliser» des victimes que l'on présenterait comme « complices» de leurs agresseurs, ni de déculpabiliser, voire d'absoudre des criminels que leurs victimes auraient prétendument «poussés au crime», mais d'aider à une prophylaxie de la communication, en démontant certains des enchaînements qui mènent à de la violence, soit plus précisément, au suicide, à l'incapacitation et au crime souvent improprement qualifié de "passionnel". « S'il est difficile d'enrayer une passion, écrivait Georgette LEBLANC, actrice et diva, experte en la matière, c'est qu'elle est faite de nos forces faciles, ou mieux, ce sont nos faiblesses qui se déguisent et

empruntent l'élan de nos forces pour se soulever. »7 La passion, en ce
qu'elle a de plus théâtral, au sens propre de dramatique, c'est ce que j'entends par «engrenage de la violence ». Même si, dans la représentation commune c'est, dans ce titre la violence qui d'abord sollicite notre inconscient, nos peurs et donc nos réactions les plus archaïques, l'accent doit être mis ici sur l'engrenage. Il ne s'agit pas de quelque causalité mécanique diaboliquement monstrueuse, non pas du destin fatal, non pas de l'oracle de la Pythie de Delphes, non pas de l'intervention des Parques qui fixeraient immuablement le cours des choses humaines, mais d'un enchaînement, d'une suite logique d'évènements et de phénomènes interdépendants; d'une sorte très humaine de déterminisme: des processus, des formes, des articulations, des «gestalt» à la fois déterminés dans leurs dynamiques structurelles et susceptibles d'évoluer et d'être modifiés par la responsabilité des acteurs et/ou l'intervention thérapeutique.
LEBLANC, Georgette, "Souvenirs", Paris, Grasset, 1931, p. 289. 9

7

L'ENGRENAGE DE LA VIOLENCE Ainsi fais-je mienne, sans restriction, la déclaration d'Ezzat FATTAH pour lequel « souligner le rôle causal que certaines victimes jouent dans la genèse du crime n'a nullement pour but de tenir la victime responsable de sa victimisation, ni de faire supporter la réprobation du crime à ceux qui en subissent les conséquences. La recherche scientifique sociale et comportementale s'intéresse à l'explication, pas à la justification, elle s'attache à comprendre le comportement, non à le rationaliser, elle cherche à connaître l'étiologie, non la culpabilité ou l'innocence; la dynamique interpersonnelle qui a mené au crime, non les excuses légales ni les circonstances atténuantes. »8 Dans cette citation, le terme de « crime» est utilisé dans son acception juridique de manquement très grave à la morale et à la loi. Je souhaiterais en étendre le sens en ajoutant que pour moi, toute violence portant atteinte à l'intégrité sociale, de genre, psychique et/ou physique de la personne (soi-même ou autrui) est un crime. On notera, de plus, que la dimension sexuelle peut recouvrir ces quatre aspects de la vie humaine. « Agressée dans le Métro... rouée de coups par son mari... violée par un inconnu dans un parking... abusée par un parent... » les exemples que j'ai cités plus haut, bien que stéréotypés ne sont pas innocents. Vous avez certainement remarqué que la victime y est dans tous les cas du genre féminin. Ce n'est pas un hasard. Statistiquement, l'écrasante majorité des violences criminelles, toutes catégories confondues, est d'origine masculine. Celles que j'ai définies comme faisant l'objet de cette étude ne font pas exception. Dans une conférence donnée à Lille en avril 1996, Daniel WELZER-LANœo. chercheur au C.N.R.S., présentait comme largement sous-évalué le nombre de deux millions de femmes battues en France]1. C'est dire! Est-il utile d'ajouter que ces femmes sont battues, à quelques très rares exceptions près, par des hommes?

8 FATTAH, Ezzat A, "Victims and victimology: The facts and the rhetoric", Londres in "International review of victimology, A B Academic Publishers, Vol. 1, 1989, p. 54. Traduction de l'auteur; c'est également nous qui soulignons. 9 TI s'agit de la traduction littérale du terme anglo-saxon "gender" qui fait spécifiquement référence aux genres féminin et masculin. Nous utiliserons aussi dans le même sens l'adjectif "genre". 10 Daniel WElZER-LANG est Maitre de Conférences à l'Université de Toulouse-Le Mirail et membre du Groupe d'Etudes sur la Division Sociale et Sexuelle du Travail (GEDISST) au C.N.R.S. Il JACKSON, David, - WELZER-LANG, Daniel, "Violence et Masculinité",
Montpellier, Publications

..., 1998,

p. 48-85.

10

INTRODUCfION En même temps, une telle constatation n'est nullement contradictoire avec ce qui précède, comme si le problème pouvait être réglé en proclamant que d'un côté il a les « femmes battues» et, de l'autre, les « hommes battants », celles-là subissant fatalement la vindicte de ceux-ci. Il faut faire la peau aux arguments habituels qui tentent de discréditer l'approche systémique de la violence: ce n'est pas parce que la violence ou l'abus a une fonction systémique dans le couple ou la famille que celui qui s'y adonne perd la responsabilité de son geste, qu'il soit délictueux ou criminel. Ce n'est pas parce que la violence ou l'abus est plus ou moins déterminé par la nature de la relation que celle ou celui qui le subit peut être considéré comme l'ayant provoqué. Ce n'est pas parce que la violence ou l'abus peut être interprété comme une adaptation à une situation pathologique que cela en fait une réponse admissible ou excusable. Enfin, si les racines historiques, économiques et culturelles de notre société n'ont pas donné des rôles identiques aux deux genres, et pour être plus juste, ont maintenu les femmes dans une certaine dépendance, voire une dépendance certaine, à l'égard des hommes, et que dans bien des situations, cela reste le cas aujourd'hui, ce n'est pas une raison pour, aujourd'hui, nier le fait qu'une relation se fonde sur le choix préliminaire, responsable et réciproque d'un (ou d'une) partenaire et sur la construction ensemble des modalités de cette relation. Le caractère spécifique et l'étiologie de la violence masculine mériteraient à eux seuls une étude et j'y songe. Cependant, contrairement à ce qu'avancent mes ami(e)s féministes et pro féministesI2, on peut à la fois reconnaître que «l'engrenage de la violence» est une dynamique à deux, ou plus, et n'accepter, ni n'excuser en aucune façon le passage à l'acte qui la sanctionne, de quelque genre qu'il vienne, même si c'est par trop souvent du même. Paraphrasant une phrase de la conférence de Daniel WElZER-LANG, j'affirme que ce n'est pas en niant les processus que les gens mettent en œuvre dans leur relation qu'on peut faire évoluer cette relation.I3 Pour moi, il ne s'agit pas de savoir s'il est un sexe faible et l'autre fort; et, comme l'un ne va pas sans l'autre, « qui a commencé? » Il ne s'agit pas de compter les points entre un bourreau et sa victime, mais de travailler à ce que les uns et les autres, bourreaux ET victimes,
12 Terme aujourd'hui retenu pour qualifier les hommes qui adhèrent aux idées et aux valeurs du féminisme actuel. 13 La phrase originale à laquelle je souscris aussi totalement est :"Ce n'est pas en niant les gens qui vivent dans un milieu qu'on peut faire évoluer ce milieu." La conférence est reprise in JACKSON, David, - WELZER-LANG, Daniel, "Violence et masculinité", Montpellier, Publications"... , " 1998. Il

L'ENGRENAGE DE lA VIOLENCE disparaissent de notre univers relationnel, c'est-à-dire de notre société, de notre civilisation. fi est suffisamment évident, pour tout clinicien, mais aussi pour toute personne attentive, qu'en amont, comme en aval de tout épisode tragique, la douleur et la souffrance sont partout. La causalité circulaire et son application à la réciprocité des processus interactionnels sont parmi les avancées les plus fondamentales des sciences humaines. Il serait dommage que pour des motifs idéologiques incertains, on rejette la méthodologie avec l'eau du bain non politiquement correct. Il me semble qu'il est important de maintenir coûte que coûte le principe de réciprocité, au nom même de la responsabilité des femmes; ne pas le faire revient à justifier, et donc à renforcer, cela même que l'on entend combattre. L'approche « systémique» des thérapies familiales et l'Analyse Transactionnelle serviront de base conceptuelle à ce travaiL Mon propos n'est pas ici de faire un énième traité d'Analyse Transactionnelle, - d'autres sont plus compétents que moi pour cela14 -, mais d'étudier l'approche originale et les outils conceptuels que cette théorie de la relation, avec la théorie systémique de la communication15, présente pour la compréhension du rôle de victime dans les interactions humaines et, en particulier, dans les séquences spécifiques que l'Analyse Transactionnelle (A.T.) définit comme étant des «jeux psychologiques», que certains auteurs appellent également «jeux de manipulation» 16. Ces deux approches théoriques, bien que de points de vue différents, l'un pragmatique, l'autre humaniste, ont en commun une même conception de l'être humain. C'est un des éléments originaux fondamentaux de l'A. T. et des approches systémiques en thérapie et en psychologie sociale que de reconnaître à chaque individu adulte sa pleine capacité d'être humain. Le fait qu'il ne l'exerce pas ne suffit pas à l'en priver; le fait qu'il n'y ait pas (encore) eu accès ne saurait
14 Nous renvoyons le lecteur qui souhaiterait approfondir ses connaissances sur l'Analyse Transactionnelle à la bibliographie en fin d'ouvrage: BERNE, CARDON - MERMEf - THIRIET-TAILHARDAT, ENGliSH, SCHIFF, STEINER, STEWART. 15 Cf. WATZLAWICK, Paul - BEAVIN,IHelmick - JACKSON, Don D. "Pragmatics of human communication - a study of interactional patterns, pathologies and paradoxes", New-York, W.W. Norton & Co., 1%7. Trad. fro "Une logique de la communication" Paris, Points/Seuil, 1972, et d'une manière générale, l'essentielle des publications de l'école dite "de Palo Alto": BATESON, WATZLAWICKetcoll., WINKIN. 16 CARDON, Alain, (1995). 12

INTRODUCTION prouver qu'il ne l'ait pas. Sinon à quoi servirions-nous en tant qu'éducateurs, que thérapeutes, qu'êtres humains nous-mêmes? Ceci ne signifie pas qu'il faille minimiser les difficultés de certains d'y avoir accès ou d'en jouir pleinement. Cette conception constitue le fondement philosophique et éthique de ce travail et de ma pratique quotidienne. Il me plaît à rappeler cette histoire glanée chez les Alcooliques Anonymes: Deux jeunes gens discutent, l'un demande à l'autre: «Pourquoi es-tu alcoolique?» «Parce que papa l'était» répond celui-ci, qui demande à son tour: «Et toi, pourquoi ne l'es-tu pas ? » - « Parce que papa l'était. » Je considère la responsabilité comme la nécessité et l'horizon de toute action humaine. C'est ce que dit l'Analyse Transactionnelle. C'est ce que vise l'approche systémique. Je soutiens avec elles deux que tout adulte, femme ou homme, ne souffrant d'aucune déficience, a, en soi, en tant qu'être humain, les capacités de faire face aux « choses de la vie» ; qu'il ou elle est le garant de cette vie sous tous ses aspects, physiologiques, émotionnels et affectifs, psychologiques et intellectuels, sociaux, politiques, écologiques et phylogénétiques. Ne pas assumer cette responsabilité, dans les actes les plus quotidiens, c'est permettre que d'autres l'exercent à notre place, au risque qu'ils en abusent. C'est, par notre passivité, dès le signe le plus anodin, permettre que s'installe avec notre complicité un système relationnel dysfonctionnel et potentiellement violent. C'est laisser la voie libre à cette illusion fondamentale que notre sécurité ontologique puisse passer par l'autre. C'est confier à des éléments extérieurs, personnes ou circonstances, les choix et décisions qui nous concernent. C'est aussi, alors, faire porter à ces autres la charge de nos incapacités comme de nos comportements les plus dommageables ou répréhensibles. La différence entre la victimologie idéologique et la position que ces approches défendent réside précisément dans le regard que nous portons sur la victime. C'est ma conviction, quotidiennement étayée sur mon observation sociale et mon travail clinique, que la victimologie larmoyante renforce la passivité des victimes et donc le risque qu'elles le demeurent. L'analyse que je défends ici, mes interventions professionnelles et mes actions personnelles visent à aider la victime à sortir d'une impuissance qui nie sa condition d'être humain et contribue pour beaucoup à maintenir sa victimisation. Elles visent à aider les partenaires à trouver ou restaurer le contrôle responsable de leur vie personnelle et sociale et les voies de leur développement, de leur épanouissement, de leur bonheur. C'est dans cet esprit que j'approfondirai certains mécanismes, modèles ou « patterns» psychologiques où la « victime» se trouve 13

L'ENGRENAGE DE LA VIOLENCE d'une façon ou d'une autre impliquée dans des séquences de comportements et d'actions qui constituent des contextes « à risque» pouvant aboutir à l'acte violent et/ou criminel. Je m'intéresserai tout particulièrement aux systèmes que constitue dans diverses situations la dyade criminel/victime, et aux processus spécifiques qui mènent à la violence et à la victimisation. Afin de définir plus précisément mon objet, je me référerai à la taxinomie que construit E. FATTAH des différentes formes de victimisation à partir de leurs sources. Figure 1 : Les sources de la victimisation

Dans le schéma ci-dessus (Figure 117),je présente sur fond grisé la lignée qui nous intéresse ici, en insistant notamment sur les deux blocs (grisé plus clair) : à savoir les actes violents infligés aux autres ou par les autres, ou retournés sur soi (incapacitation, suicide...), qu'ils soient ou non criminels au sens juridique; et plus précisément, ceux qui interviennent dans des systèmes relationnels plus ou moins stables comme le couple, la famille élargie, les relations professionnelles ou amicales, entre autres. C'est un des atouts communs à ces deux approches d'analyse systémique et transactionnelle que d'être des théories relationnelles et contextuelles. Il est arrivé que son fondateur, Eric BERNE qualifie l'Analyse Transactionnelle de «psychiatrie sociale». Quant à la démarche systémique, fidèle à la formule attribuée à Gregory BATESON, « il faut deux personnes pour en connaître une »18,il est à
17 Schéma tiré de FAIT AIL Ezzat A., "Understanding criminal victimization", Scarborough (Ontario), Prentice Hall, 1991. 18 «It takes two to know one» cité par NACHMANOVITCH, Stephen, « Free Play: Improvisation in life and Art », Los Angeles, Jeremy P. Tarcher, Inc. 1990, p. 94. 14

INTRODUCfION son principe de subordonner l'approche élémentaire de la personnalité, telle que l'entend la psychologie clinique « classique », au contexte relationnel dans lequel cette personnalité se construit, se développe et se confirme. Autrement dit, on ne peut comprendre l'individu qu'au travers de ses relations. On ne peut séparer la personnalité du contexte d'apprentissage et de redondance qui fait émerger les traits plus ou moins contingents qui la constituent. Dans la première partie, je précise le cadre anthropologique, communicationnel, et systémique de cette étude. J'y tente, dans le premier chapitre, quelque définition de la violence du point de vue qui m'importe ici. J'en aborde les aspects contextuels, je la situe dans ses rapports à ce que je qualifie d'éthique sociale et à la responsabilité; je présente le concept de passage à l'acte comme outil de discrimination entre communication et violence. Le deuxième chapitre analyse la construction d'une relation et permet d'aborder certains des conceptsclés de la théorie systémique de la communication: niveaux logiques et métacommunication, dimension contextuelle, coresponsabilité, problématique de la qualification de bourreau et de victime, théorie de la double contrainte ou double lien. Le troisième chapitre est consacré à intégrer les différentes approches des concepts communicationnels systémiques de symétrie et de complémentarité avec les positions de vie et le modèle développemental de Nola Katherine SYMOR, dans la perspective, développée plus avant, d'une escalade vers la violence. La deuxième partie est essentiellement consacrée aux principales définitions du concept de jeu psychologique selon divers auteurs: Eric BERNE, d'une part, qui est à l'origine de ce corpus théorique et clinique qu'est la « théorie des jeux psychologiques» (Chapitre 4) ; Fanita ENGLISH et Stephen KARPMAN, d'autre part ; celle-là pour son approche, très complémentaire à celle des "jeux", du parasitage ou "racket" (Chapitre 5) et conséquemment, d'une typologie des rôles psychologiques de Victime; celui-ci pour sa découverte du « triangle dramatique» (Chapitre 6). Tous deux fournissent des développements fondamentaux pour la dynamique des jeux psychologiques et notamment pour le rôle crucial qu'y jouent les différents types de Victimes. Enfin dans le septième chapitre, je réponds brièvement à la double question « pourquoi joue-t-on ? et pour quoi? ». Je présente d'abord un cas clinique mettant en évidence la relation entre le développement en termes de psychologie génétique et la mise en place de comportements de jeux de manipulation. Je fais ensuite la distinction entre le jeu et les mécanismes de défense, à la lumière du concept d'homéostasie psychique. J'étudie enfin les 15

L'ENGRENAGE DE LA VIOLENCE différents « avantages» des jeux selon BERNE et la critique qu'en fait Fanita ENGLISH.. Il s'agit, en quelque sorte, dans ce chapitre, d'étudier du point de vue qui est le nôtre, l'étiologie de comportements manipulateurs qui peuvent conduire à la violence.. Ce chapitre, très technique peut être évité par le lecteur qui ne souhaite pas particulièrement approfondir ces questions.. La troisième partie est consacrée à la symbiose et à la passivité.. À partir des travaux d'un groupe de psychiatres américains spécialisés dans le traitement des psychoses et de la schizophrénie, Aaron, Jacqui Eric et Shea SCHIFF, et Ken MELLOR, j'expose comment les jeux sont à la fois la répétition et le renforcement de relations symbiotiques non résolues (Chapitre 8). Je développe le concept de passivité, que j'oppose à celui de responsabilité. Je décris les formes manifestes de cette passivité, ses mécanismes comme la méconnaissance et la redéfinition, sa justification par la grandiosité. J'apporte ainsi des éléments précieux pour approcher le fonctionnement du jeu, en action et pour répondre alors à une nouvelle question: comment joue-t-on ? (Chapitre 9) Le temps fournira l'argument de la quatrième partie. J'y étudierai la structuration du temps dans sa relation à la recherche de signes de reconnaissance et la place qu'y tiennent les jeux. Puis, je m'intéresserai plus particulièrement à distinguer la qualité spécifique du temps du jeu par opposition au temps de l'intimité (Chapitre 10). En étudiant les concepts d'appréhension, de répercussion, de chevauchement et de surmenage, je reprendrai le modèle du deuil d'Elisabeth KUBLER-ROSS et je montrerai leurs conséquences sur l'occurrence de la violence (Chapitre Il). Enfin, en cinquième partie, j'étudierai le passage plus ou moins progressif, plus ou moins brutal, du jeu au crime. Je présenterai une classification des parasitages et des jeux par degrés d'intensité (Chapitre 12). Puis je terminerai cet ouvrage par l'étude des principaux paradigmes de jeu, leurs déploiements respectifs dans l'escalade qui mène du jeu au crime (Chapitre 13) et leurs conséquences quant aux différents rôles de Victime qu'ils impliquent et aux passages à l'acte auxquels ils peuvent aboutir: crime, suicide, somatisations destructrices. J'y distinguerai les aspects très contrastés de la victimisation, avant et après l'explosion violente (Chapitre 14). La conclusion portera essentiellement sur les conséquences qu'une telle approche révèle, notamment, en termes de responsabilité..

16

INTRODUCTION Le théâtre de l'inexorable de Maurice MAETERLINCK, tout particulièrement à travers sa pièce « PELLÉAS ET MÉLISANDE» reprise avec peu de modifications par Claude DEBUSSY comme livret de l'opéra du même titre, fournit, dans sa grande forme, comme dans maints détails, de brillantes illustrations de la thèse que je défends dans cet ouvrage. Il nous fournira une sorte de fil conducteur tout au long de mes développements. Nul besoin de connaître l'œuvre pour comprendre ce qui se joue ici. Cependant, il s'agit de tels chefsd'œuvre de l'art contemporain - la pièce comme l'opéra, et l'ensemble du théâtre de MAETERLINCK - que je ne saurais trop vous en recommander la fréquentation. Quoi qu'il en soit, je donne avant le premier chapitre un bref synopsis de «PELLÉAS ET MÉLISANDE », qui, avec les informations fournies sur le contexte de chaque illustration tirée de la pièce, permettra de resituer cet exemple dans le déroulement du drame. Le lecteur familier de l'œuvre pourra en sauter la lecture. Si j'ai choisi de donner une place privilégiée à ce théâtre dans l'illustration des concepts présentés dans cet ouvrage, c'est pour plusieurs motifs qui tous concourent à en soutenir le propos: d'abord, on peut difficilement trouver théâtre moins psychologisant que celui de ce fondateur du symbolisme en littérature. À aucun moment, le dramaturge ne cherche à donner la moindre profondeur psychologique à ses personnages. Son aspiration a d'ailleurs été longtemps de créer « un théâtre d'androïdes », de marionnettes agitées ou retenues par des ficelles qui leur sont étrangères, mues par des forces qui les dépassent et dont la détermination leur échappe. De ce fait, il met mieux que quiconque l'accent sur les déterminations relationnelles et actuelles des comportements humains. D'autre part, l'œuvre de MAEfERLINCK est concomitante ou prémonitoire de bien des découvertes: de la psychanalyse naissante dont Groddeck, Freud, Jung et leurs disciples élaborent à la même époque le corpus alors révolutionnaire; de l'anthropologie et des sciences de la communication et du langage, notamment dans leurs approches systémiques. Ainsi, les pages consacrées au silence, par lesquelles s'ouvrent "Le Trésor des Humbles", nées d'une réflexion sur la problématique du théâtre, le conduisent à penser l'existence de ce à

quoi l'on donnera plus tard le nom de "métalangage",seul capable de
révéler ce dont la vie nous fait prendre conscience, cette «je ne sais quelle entente préalable dont on ne souffle mot, à laquelle on ne songe

17

L'ENGRENAGE DE LA VIOLENCE même pas, mais dont on sait pourtant qu'elle existe quelque part, audessus de nos têtes.
»19

Ensuite, ce théâtre est sans action; il ne s'y passe rien que le dénouement progressif d'un réseau de relations souvent convenues qui s'abîment dans la violence et dans la mort. Dans notre société, ce que nous connaissons ou retenons de la violence est la mise en scène, la dramatisation qu'en donnent les rubriques de faits divers des médias et la presse à scandale. Il s'agit là d'une vision à la fois emphatique et dérisoire qui, comme le plus souvent dans l'approche des phénomènes de la vie en société (comme des activités cognitives en général), met l'accent sur les effets parfois les plus dérisoires, mais aussi souvent les plus douloureux, en se désintéressant relativement des processus et qui insiste sur les caractéristiques des acteurs, principalement des perpétrants, en oubliant la genèse et le développement du système relationnel. L'acte violent prend alors valeur exceptionnelle, proprement dramatique. Or ce qui m'intéresse tout particulièrement chez Maurice MAETERLINCK, c'est qu'il renverse cette approche. Ce qui est dramatique dans son théâtre, c'est précisément "l'engrenage", la mise en place quasi imperceptible par l'ensemble des actants des conditions du passage à l'acte. Celui-ci n'est plus, comme dans le théâtre classique, l'événement qui charpente la pièce, mais l'aboutissement « normal» et quasi inéluctable d'une sorte de rigidification, d'une cristallisation des positions en même temps que d'une dégradation de la communication dans un système dysfonctionnel. - Que Maurice MAETERLINCK appelle ce processus "destiné" et que je n'y vois qu'une détermination inscrite dans des prémisses de la communication n'a pas ici d'importance déterminante. Il s'agit de ce fait d'un théâtre sur la communication très proche du théâtre de la communication qui m'intéresse ici, d'un théâtre du langage le plus ordinaire, le plus apparemment anodin qui soit et de l'usage qu'on en fait pour véhiculer les mouvements les plus profonds, les plus incoercibles, les plus sauvages, les plus « inconnus» de ce qu'à l'instar de son auteur, on finit par appeler l'âme humaine, dans ses élans, ses délires et sa souffrance, son incertitude et son implacable nécessité. Maurice MAETERLINCK écrit à ce propos: « Il faut qu'il y ait autre chose que le dialogue extérieurement nécessaire. Il n'y a guère que les paroles qui semblent d'abord inutiles qui comptent dans une œuvre. C'est en elles que se
19 MAEfERLINCK, Maurice, «Le Silence» in « Le trésor des humbles» Éditions Labor Bruxelles, 1998, p. 21. 18

INTRODUCI'ION trouve son âme. À côté du dialogue indispensable, il y a presque toujours un autre dialogue qui semble superflu.. Examinez attentivement et vous verrez que c'est le seul que l'âme écoute profondément, parce que c'est en cet endroit seulement qu'on lui parle.. Vous reconnaîtrez aussi que c'est la qualité et l'étendue de ce dialogue

inutile qui déterminentla qualité et la portée ineffable de l'œuvre. »20
Il suffit de remplacer, dans cette citation, «œuvre» par « communication» pour retrouver une des caractéristiques essentielles des jeux psychologiques et une des hypothèses principales de ma thèse quant à l'engrenage de la violence. C'est aussi, et paradoxalement quand on est sensible à son grand mystère, un théâtre de la banalité. Un des axiomes fondamentaux de l'anthropologie systémique est que les grandes formes d'une existence, ses cycles longs, son scénario principal, ne sont que des agrandissements successifs des plus petits détails des interactions quotidiennes les plus banales. C'est cette intuition géniale que l'on trouvait déjà dans l'idée des leitmotive wagnériens et dans le théâtre de Maurice MAETERLINCK que son auteur, lui-même, qualifie de "tragique quotidien". Enfin, ce théâtre est sans lieu et sans âge; il ne s'agit ni d'ailleurs, ni d'autrefois, mais de partout et de tout temps. Cette banalité, cette intemporalité, cette utopie, au premier sens du terme, ces contextes incertains et fious Iui donnent l'aura et la puissance du mythe et de l'universel. Pour les autres exemples qui illustrent la plupart des concepts exposés tout au long de l'ouvrage, j'ai pris les partis suivants: en premier lieu, lorsqu'il s'agit de faits divers repris en tant que tels par les médias, ou d'illustrations tirées d'autres œuvres littéraires, j'ai conservé les noms et références. Pour les cas cliniques tirés de ma clientèle et les exemples empruntés au cercle de mes relations, amis et connaissances, j'ai veillé, sans en trahir le sens, à les rendre méconnaissables et à garantir l'anonymat des personnes. Que ceux qui malgré cela pourraient s'y reconnaître veuillent bien me pardonner, d'autant que les chances qu'ils se trompent sont proportionnelles à la banalité des situations exposées. Partout ailleurs, à l'exception de rares remarques autobiographiques explicites, tous les autres exemples mettent en

20 MAETERLINCK, Maurice, «Le tragique quotidien» in «Le trésor des humbles» in «Œuvres 1 - Le réveil de l'âme», textes choisis et présentés par Paul GORCEIX, Éditions Complexes, Bruxelles, 1999, p. 492. 19

L'ENGRENAGE DE LA VIOLENCE scène deux personnages fictifs, ANNE et ARTHUR et quelques comparses. ANNE et ARTHUR peuvent représenter tour à tour, soit des exemples «construits» pour faciliter l'intelligence du texte théorique, soit des observations « sauvages» de la vie quotidienne. Ce ne sont donc ni des personnages de théâtre, ni des personnes « réelles », jouissant d'une cohérence certaine sur l'ensemble des scènes où ils sont présentés. TIne faut, par conséquent, pas les aborder comme tel, mais comme une convention consistant à donner les mêmes prénoms à toutes les illustrations exemplaires. Par conséquent, toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé... - vous et moi inclus - ne saurait être que des plus significatives de l'universalité et de l'omniprésence des processus étudiés dans cet essai.

REMERCIEMENTS Je remercie monsieur Florent GREGOIRE du C.I.S.C.P. et le Professeur Emilio VIANO de l'American University of Washington D.C. d'avoir agréé le sujet du travail académique qui est à l'origine de cet essai, et le Docteur HOURDEr de m'avoir encouragé à le publier; mes anciens collègues de l'Institut Français d'Analyse Transactionnelle (I.F.A.T.) et du cabinet Transformation ainsi que le Docteur Jacques-Antoine MALAREWICZ qui tous ont considérablement contribué à ma formation aux corpus qui l'ont fondé. Je tiens à remercier tout particulièrement mes amis très chers, Marie-Laure BONNEAU-TERRASSIER et François DAUVERGNE et de nouveau Jacques-Antoine MALAREWICZ, pour leur soutien, leurs conseils judicieux et la qualité de nos conversations tout au long de sa rédaction et pour leurs lectures et relectures des différentes formes successives qu'il a prises. Enfin, mon affection va à tous mes mentors et à mes maîtres, notamment à Alain CARDON et Alain CRESPELLE, récemment disparu, à mes clients, à mes proches, à ma famille, à Perrine, Julie et Sylviane, et je leur sais gré de la contribution indirecte qu'ils ont tous et toutes apportée à ce travail. 20

SYNOPSIS

"PELLEAS

DE ET MEUSANDE"

Je reprends ici la version la plus complète de l'œuvre, celle de la pièce21. Les différences importantes avec la version mise en musique par DEBUSSY sont signalées le cas échéant, expressément lorsqu'il s'agit de scènes entières, entre crochets pour les différences mineures.

LES PERSONNAGES : ÂRKEL, roi d'Allemonde, grand-père de PELLÉAs et de GOlAUD, GENEVIÈVE, mère de PELLÉAS et de GOLAUD, PELLÉAS, demi-frère de GOLAUD, GOLAUD, demi-frère de PELLÉAS, MÉLISANDE, le petit YNIOLD, fIls de GOLAUD (d'un premier lit), un médecin, des servantes, un portier, un berger, des pauvres (rôles muets).

Il n'y a aucune indication d'époque, ni de lieu. Allemonde, c'est al en flamand "tout", et "monde", tout monde, c'est-à-dire n'importe où.

21 Tous les extraits cités dans le texte seront donnés, sauf indication contraire, dans la version de la pièce; l'édition de référence est celle des Éditions Complexes, "Œuvres II - Théâtre 1, Bruxelles, 1999, p. 368-451. 21