L'énigme testamentaire de Lacan

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Quelques temps avant sa mort, Jacques Lacan résumait sa vie au service de la psychanalyse en ces termes : "Je suis un traumatisé du malentendu. Comme je ne m'y fais pas, je me fatigue à le dissoudre. Et du coup, je le nourris." Il faisait notamment allusion au "mal-entendu" qui avait accueilli sa dernière théorisation, celle qu'il a transmise dans son enseignement sous la forme du nouage borroméen des registres du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire, véritable énigme testamentaire léguée à la psychanalyse.
Publié le : dimanche 1 février 2004
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EAN13 : 9782296349681
Nombre de pages : 334
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L'Enigme testamentaire de Lacan

Études Psychanalytiques Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat
La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tout ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, «hors chapelle », «hors école », dans la psychanalyse. RICHARD Jean-Tristan, Essais d'épistémologie psychanalytique, 2003. ARON Raymond, Jouir entre ciel et terre, 2003. CHAPEROT Christophe, Structuralisme, clinique structurale, diagnostic différentiel, névro-psychose, 2003. PAUMELLE Henri, Chamanisme et psychanalyse, 2003. FUCHS Christian, De l'abject au sublime, 2003. WEINSTEIN Micheline, Traductions de Psy. Le temps des non, 2003. COCHET Alain, Nodologie Lacanienne, 2002. RAOULT Patrick-Ange, Le sujet post Moderne, 2002. FIERENS Christian, Lecture de l'étourdit, 2002. VAN LYSEBETH-LEDENT Michèle, Du réel au rêve, 2002. VARENNE Katia, Le fantasme de fin du monde, 2002. PERICCHI Colette, Le petit moulin argenté (L'enfant et la peur de la mort),2002. TOT AH Monique, Freud et la guérison, 2001. RAOULT Patrick-Ange, Le sexuel et les sexualités, 2002. BOCHER Yves, Mélnoire du symptôme, 2002. CLm Radu, Cadre totalitaire etfonctionnement narcissique, 2001. BOUISSON Jean, Le test de Bender, 2001. GODEV AIS LlIC, Le petit Isaac, 2001. MEYER Françoise, Quand la voix prend corps, 2001. BOUKOBZA Gérard, Face au Traumatisme, 2000. LALOUE René,Psychose selon Freud, 2000. GUENICHE Karine, L'énigme de la greffe, 2000. HURION Roseline, Les crépuscules de l'angoisse, 2000. MA TISSON Maurice David, L'injonction spectaculaire, 2000. GASQUET Gérard NUNEZ Angel, Avenir d'une désillusion, 2000. DEHING Jef, Autour de W R. Bion, 2000. RAOULT Patrick-Ange, Le transfert en extension, 2000. ROMPRE David, Sexe stase et orgone, 2000. RUBIN Gabrielle, Les mères trop bonnes, 2000.

Bruno Dai-Palu

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L'Enigme testamentaire de Lacan

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

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1026 Budapest

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FRANCE

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L'Harmattan, 2004

ISBN: 2-7475-5879-7 EAN : 9782747558792

Remerciements

à Myriam
Ce livre fait suite à une thèse,. or une thèse, cela se soutient seul face à quelques autres, mais cela se pense, se conçoit et s'écrit grâce à quelques proches qui sont un solide et constant soutien durant tant d'années. Je tiens ici à leur témoigner ma profonde gratitude. Je remercie tout particulièrement Jean Ansaldi, professeur émérite à l'Université Paul- Valéry de Montpellier, qui a assuré la direction de cette recherche, mais aussi Gustave Choquet, professeur honoraire de l 'lnstitut de France, ainsi que Gérard Lapez, professeur d'université, pour leurs remarques éclairées sur la topologie, tout comme d'autres personnalités du mouvement analytique lacanien telles que Jean-Michel Vappereau, Jean-Claude Allègre, Camille Thouvenot, Jacques Ruff et Hervé Castanet, dont les conseils et les indications ont été des éléments précieux dans ce travail. Je veux associer à ces remerciements également et surtout ma famille pour sa patience, de m'avoir laissé mettre en priorité durant cinq ans ce travail, notamment mon épouse Myriam Goffard-Dal-Palu et mes enfants Yahelle, Mélanie et Éliel ainsi que Samuel et Jonathan, qui ont dû trop souvent se passer de la présence de leur père et beaupère. Je ne veux pas oublier ceux qui patiemment m'ont aidé dans la mise en forme de ce texte: mes collaborateurs Marie-Laure Tarragoni, Nelly Lambert et Anne-Marie et Alain Bouffartigues.

Bruno Dai-Palu

Avertissement

Pour faciliter la lecture de ce texte, j'ai adopté un certain nombre de conventions d'écriture dont il est nécessaire que je m'en explique. 1 - Le "nous" : Le propos qui suit, bien qu'il s'agisse d'un travail personnel qui n'engage que son auteur, est écrit à la première personne du pluriel (sauf pour l'avertissement et les remerciements). Ce n'est pas seulement par humilité, mais pour introduire le "nous" de la communauté scientifique, qui souligne que l'on ne découvre jamais rien isolément, et surtout pour associer tous ceux qui m'ont aidé dans ce travail et que je n'ai que trop peu remerciés dans la page qui suit. 2 - Une nomination à la grecque: Nous avons fait le choix de désigner dans ce texte le docteur Jacques Lacan comme Freud ou Marx, sans son prénom, ni monsieur, ni titre - à la grecque, comme il en est de Socrate ou de Platon -, non par manque de respect, mais bien au contraire pour souligner l'importance capitale, voire incontournable, de Lacan dans l 'histoire de la pensée humaine. 3 - Les citations de Lacan: Cette recherche s'est appuyée sur un corpus de textes de Lacan pour étayer sa contribution. Afin de faciliter la lecture de ces nombreuses références lacaniennes, nous les avons mises en retrait dans le texte, comme dans une sorte de mise à part. Cette "mise à part" n'est pas une sanctification de la parole de Lacan, mais bien plus une "mise à l'écart" destinée à souligner l'écart de sa parole face à celle d'autres analystes. En outre, c'est à dessein que nous citons Lacan au présent, pour insister par la forme de notre propos sur l'actualité du sien pour la psychanalyse aujourd'hui. 4 - L'objet @ : Dans son enseignement, Lacan nous a laissé tout un ensemble de signes pour évoquer sa praxis analytique, dont l'une de ses inventions qu'est "l'objet a" comme "cause de désir". Or ce concept mérite plus le statut d'un signe que d'une lettre,. j'ai donc choisi, à l'instar de Jeanne Granon-Lafont, l '@ (arobas) pour le transcrire, ce qui, outre la lisibilité que cela ajoute au texte, en souligne, s'il en était encore besoin, sa modernité.

« Ne vous étonnez pas trop enfin, qu'ici je laisse la chose en l'état d'énigme, puisque l'énigme est le comble du sens. » J. Lacan!

Introduction

La thèse qui fonde ce livre est née d'une rencontre avec ce qui, un jour, fit énigme pour nous, à savoir que, durant des années d'enseignement universitaire en psychologie, suivies de bien d'autres années de pratique, de colloques et de lectures, nous avons côtoyé l' œuvre de Lacan, avec une certaine prétention d'en connaître quelque chose, pour découvrir, dans le premier temps de notre implication dans un cartel, que Lacan avait terminé son enseignement sur une théorie des plus énigmatiques et dont nous n'avions jamais entendu parlé. Cette "théorie"2 qui n'en est pas une, c'est celle des « ronds de ficelle », comme l'intitule Lacan dans son vingtième séminaire. Il y a de quoi surprendre le quidam qui s'attendait à un enseignement de la psychanalyse. En fait, celle-ci est une conceptualisation analytique qui prend appui sur la théorie des nœuds. Jusqu'à ce jour, elle n'a pas de nom précis, car Lacan l'a affublée de différentes nominations durant le temps de son élaboration, écourtée par sa mort. De manière générique, elle est souvent appelée par son objet emblématique: le nœud borroméen. Pour présenter provisoirement et sommairement celle-ci, soulignons que cette dernière "théorie lacanienne" est une topologie analytique nodale, c'est-à-dire une conceptualisation
1. J. LACAN, Le Séminaire, Livre XXI, Les Non-dupes-errent, 197374, inédit, s. du 13.11.73. 2. Les guillemets utilisés ici soulignent l'approximation provisoire du terme; les termes synonymes qui vont suivre seront également écrits entre guillemets pour insister sur le fait que nous n'ignorons pas que Lacan a réfuté les termes de théorie et de modèle pour son dernier enseignement. Lever les imprécisions de ces termes est d'ailleurs l'un des objets de notre travail.

de la psychanalyse à travers l'approche mathématique spécifique qu'est la topologie, et plus particulièrement encore à travers le "modèle aporétique" du nœud borroméen 1. Ce nouage singulier était le symbole emblématique du blason de la famille Borromée2 au XVIe siècle; c'est de là que le nœud borroméen tire l'origine de sa nomination. Ce nœud est constitué de trois anneaux enlacés de telle sorte qu'il suffit d'en dénouer un, quelconque, pour que les deux autres soient libres (voir Table des nœuds, Fig. 1). Lacan en fait sa découverte durant l'année 1972 et la présente de la manière suivante: « Les nœuds c'est quelque chose d'assez original, avec

peut-être - j'en suis sûr - l'ambiguïté de l'originel.
Ce qui le confirmerait, c'est qu'il n'est pas tellement facile d y remonter,. et puis l'originel, ce n'est pas ce dont on part. Historiquement, le nœud borroméen ne se trouve pas sous le pied d'un cheval. On s'y est intéressé très tard. (...) j'ai eu immédiatement la certitude que c'était là quelque chose de précieux pour ce que j'avais à expliquer (...). Les trois ronds me sont donc venus comme bague au doigt, et j'ai tout de suite su que le nœud m'incitait à énoncer du symbolique, de l'imaginaire et du réel, quelque chose qui les homogénéisait. »3 Ainsi, Lacan nomme à sa manière les trois anneaux - des registres du discours inconscient du sujet, à savoir: le Réel, le Symbolique et l'Imaginaire. Dès lors, cette écriture topologique4 n'a plus rien à voir avec les armoiries de la célèbre
1. B. DAL-PALU, « Au-delà du principe borroméen », in revue Éphémère, n° 1, nov.-déc. 1995, Montpellier, Université PaulValéry. 2. Dynastie italienne dont les armoiries étaient constituées de trois anneaux entremêlés. 3. J. LACAN, Le Séminaire, Livre XXII, RSI, 1974-75, inédit, s. du 18.3.75. 4. La topologie est une géométrie souple qui traite en mathématiques des questions de voisinage (cf. notre deuxième partie). 8

famille du lac Majeur, ni même avec l'objet topologique des mathématiques: elle devient plus qu'une métaphore, une véritable écriture de la pratique analytique, tant dans son objet (structure du discours) que dans sa fonction (la parole de l' analyste) l, et enfin, de surcroît, elle advient comme le support d'un enseignement pour la transmission de la psychanalyse. Grâce à la nomination des nœuds et des espaces du nouage, Lacan a donc fait "parler" le nœud borroméen, pour en faire ce que nous appellerons le Nœud borroméen de Lacan (voir le N.B.L., Fig. 2 dans la Table des nœuds). C'est cette « parole» intrinsèque et énigmatique qui lui confère sa valeur heuristique et sa difficulté. Pour s'y introduire, il convient de « partir du point de vue que le nœud borroméen n'est ni une créature métaphysique, ni la sainte trinité, ni le dernier pied de nez d'un primesautier taquiné par la camarde »2. C'est bien plus, c'est une énigme. Et, comme le dit Lacan, une énigme «ça vous donne du travail ». Nous l'avons pris au mot, et nous espérons que ces pages sauront témoigner non seulement de cette mise au travail, mais aussi de l'importance de l'effort représenté3, sachant que, pour reprendre le mot de Lacan, « L'énigme, c'est le comble du sens. »4 Notre propos consistera donc non pas à en percer le sens (père c'est le sens5), mais à en percer l'énigme, c'est-à-dire à en révéler quelques possibles, attendu que, si Lacan a promu l'énigme du nœud borroméen sur l'avant-scène de son enseignement au cours des dernières années de son Séminaire,
1. B. DAL-PALU, « L'efficace de la Parole comme nouage du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire », in Tabùlà, bulletin de l'ACFVoie Domitienne, n° 1, oct. 1997, Montpellier. 2. S. ANDRÉ, « Clinique et nœud borroméen », intervention du 19.10.81 à l'ECF, in Actes des journées cliniques. 3. Cet ouvrage est consécutif à une thèse qui représente en effet une synthèse de cinq années d'une inlassable recherche. 4. J. LACAN, Le Séminaire, Livre XXI, Les Non-dupes-errent, 197374, inédit, s. du 13.11.73. 5. Cf. S. LACAN, Un père: puzzle, Paris, Gallimard, 1997, 105 p.

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ce fut sans doute afin de léguer, de manière testamentaire, un nouvel éclairage de la psychanalyse en vue de renouveler sa pratique. En fait, ce Nœud borroméen de Lacan s'est imposé à nous, comme "une nouvelle boussole" pour s'orienter dans la clinique, nouvelle boussole que Lacan offre à la psychanalyse avec la certitude qu'elle est éminemment plus efficiente que celle introduite par Freud. En effet, au soir de sa vie, il déclarait: « Voilà: mes trois ne sont pas les siensl. Mes trois sont le réel, le symbolique et l'imaginaire. J'en suis venu à les situer dans une topologie, celle du nœud borroméen. J'ai donné ça aux miens pour qu'ils se retrouvent par la pratique. Mais s y retrouvent-ils mieux que de la topique léguée par Freud aux siens? »2 La connotation testamentaire de cette annonce nous a tout d'abord incité à tenter de comprendre l'enjeu de cet héritage, notamment parce que nous étions interpellé par le fait qu'un esprit aussi brillant que Lacan se fût éteint sur une conceptualisation qui l'avait occupé toute la fin de sa vie et qui était - et demeure - une "théorie" complexe ou pour le moins énigmatique, au point qu'un jour Françoise Dolto avoua à Lacan: « Je ne comprends rien à ce que tu racontes. » Celui-ci répondit simplement: « Mais ce que j'essaie de dire en le théorisant, toi tu le fais! »3 Lacan a beaucoup souffert de l'incompréhension que rencontrait sa topologie, comme en témoigne cette déclaration, qu'il fit à Maria-Antonietta Macciochi à la sortie de l'un de ses derniers séminaires:

1.Il s'agit là du Ça, du Moi et du Surmoi de Freud. 2. J.-A. MILLER, « Le Séminaire de Caracas» (Rencontre sur l'enseignement de Lacan et la psychanalyse en Amérique Latine), Caracas, 12-15.7.80, in L'âne, 1981, p. 81. 3. É. ROUDINESCO, Jacques Lacan: esquisse d'une vie, histoire d'un système de pensée, Paris, Fayard, 1986, p. 457. 10

« Vous les avez vus. Qu'est-ce qu'ils viennent faire? Qu'est-ce qu'ils pensent? Il y a un tel vide dans leurs yeux. Tant de magnétophones qui sont autant d'armes dressées autour de moi! Ils ne comprennent pas,. je suis absolument convaincu qu'ils ne comprennent rien. »1 À ce titre, les séminaires qui ont suivi sa découverte des nœuds borroméens ont été des actes, "non manqués", de cette souffrance et constituent en grande partie le corpus de notre étude2. Que cette énigme soit la dernière de Lacan, qu'il l'ait offerte dans la souffrance, avait un caractère pathétique, qui l'épaississait et nous obligeait plus encore à nous intéresser à cet héritage conceptuel mystérieux, qui nous a conduit à l'intituler très logiquement l'énigme testamentaire de Lacan. De tout temps, dans notre histoire personnelle, l'énigme a eu un caractère fascinant, avec ce don d'attiser notre curiosité, et cette faculté de nous mettre au travail jusqu'à l'épuisement - du mystère ou de nous-même. Or, l'opacité de cette dernière théorie lacanienne semblait compliquer toute recherche, ce qui n'a fait que renforcer notre intérêt. C'est donc d'avoir buté sur cette énigme qui a suscité en nous le désir de savoir, au point de nous "buter" à en savoir à tel point que cela puisse "faire thèse", notamment autour de l'hypothèse que le Nœud borroméen de Lacan était une véritable révolution épistémologique pour la clinique analytique, de par le fait qu'il permet de penser la psychanalyse par le seul raisonnement topologique sans en passer par le recours à l'étude de cas. Terminons enfin cette introduction par une remarque quant à la forme de notre texte, qui demeure un travail clinique, bien qu'il ne comporte pas - volontairement - d'illustrations par des vignettes cliniques ou des études de cas, ce afin d'être cohérents avec les dernières volontés de Lacan. En outre, pour introduire une œuvre réputée difficile d'accès, nous pourrions déclarer, à l'instar de Joël Dor, et toutes proportions gardées:
1.Ibid., p. 457. 2. Cf. Annexe I: Corpus d'étude.

Il

« Notre souci n'a pas été, pour autant, l'occasion de sacrifier l'intégrité de I 'œuvre abordée au bénéfice de simplifications abusives ou de clarifications rhétoriques. Plus que de veiller à l'élégance de l'exposé ou au style du documentaire, il convenait avant tout de préserver la consistance et la logique interne de I 'œuvre dans ses moindres arcanes, fût-ce au prix d'un
argumentaire quelquefois aride, voire encore sinueux. »1

En effet, la grande difficulté, pour faire comprendre l' œuvre de Lacan, est de déplier sa conceptualisation spiralaire pour en trouver un linéaire - imposé par les contraintes éditoriales - qui révèle une logique sans la dénaturer, au prix toutefois de quelques redondances incontournables, qui signent l'impossible de l'entreprise. En outre, nous sommes bien conscient qu'en cherchant à comprendre la "théorie borroméenne" nous dérogeons à l'injonction de son auteur, qui ne cessait de répéter: « Gardezvous de comprendre. » Néanmoins, pour expliciter une théorie, il faut bien chercher à la comprendre un peu. Cette double contrainte a failli nous rendre «fou »2 ; pour éviter cette option, nous avons donc choisi de désobéir au Maître et d'essayer d'être clair. C'est souvent risqué et mal accepté des "lacaniens fondamentalistes" que de prétendre avoir compris quelque chose. Mais nous avons compté sur la complexité de la théorie borroméenne pour réintroduire de l'énigme afin de laisser un minimum de fidélité à la volonté de Lacan de vouloir nous interroger plus que de prétendre apporter des réponses. En tout état de cause, nous espérons que ce qui suit n'est en rien un simple transfert d'écriture lacanienne apparenté à la langue de bois, mais bien plus l'écriture d'un transfert sincère pour une théorie qui nous a séduit par le fait qu'elle est encore léguée par Lacan "sous vide", ce qui a su inspirer notre désir, voire notre plaisir, que nous partageons avec joie.

1. J. DOR, Introduction à la lecture de Lacan, Tome 1, L'inconscient est structuré comme un langage, Paris, Denoël, 1985, p. 10. 2. Comme Lacan en a fait lui-même l' expérience (voir plus loin notre deuxième partie). 12

Comme le souligne P.-G. Guéguen à ce propos: « Cette thèse n 'a pas été proclamée comme telle par Lacan, elle court, souterraine dans son enseignement, mettons qu'elle y est dite pour le bon entendeur. Une fois révélée elle s'impose. »1 Nous espérons avoir su entendre le mieux possible cette parole testamentaire pour saisir la plus grande partie possible de l'énigme. Le chantier est considérable, les fouilles minutieuses; nos découvertes ne représentent sans doute qu'un fragment d'un champ d'un savoir à défricher plus qu'à déchiffrer. Le Nœud borroméen de Lacan n'est pas codé; il est réel, symbolique et imaginaire, c'est-à-dire impossible à dire en totalité. Nous ne pouvons donc, de notre place, que témoigner de notre rencontre avec cette énigme dont nous avons modestement tenté de rendre compte, avec la difficulté d'en faire une réalité repérable dans le champ du savoir universitaire et psychanalytique. C'est à cet endroit la paradoxale et immodeste ambition de ce livre: que chacun, concerné par la psychanalyse, puisse un jour se familiariser suffisamment avec la topologie analytique pour pouvoir s'en passer.

1. P.-G. GUÉGUEN, « Cinq scolies de "l'inconscient interprète" », in La Lettre Mensuelle, revue de l'ECF, n° 156, fév. 1997.

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Le trésor refoulé ou les raisons du refoulement de l'énigme
« Je vais droità ce dont il s'agit le savoir est une énigme. » J. Lacan!

Avec humour, Gérard Miller nous rappelle: « Enseigner n'est pas une sinécure. C'est même un métier à risques (...). Le savoir ne se laisse pas manipuler sans réagir. »2 C'est très exactement ce qui s'est produit pour le dernier enseignement de Lacan sur la topologie analytique nodale. Comme nous l'avons annoncé en introduction, nous soutenons que celle-ci est d'une richesse considérable, bien qu'étant restée longtemps méconnue, voire souvent rejetée, et ce pour plusieurs raisons. Nous allons mettre au travail huit hypothèses sur les raisons qui font du Nœud borroméen de Lacan un trésor refoulé3 par la communauté analytique, scientifique et universitaire. 1-1 Le Nœud borroméen de Lacan, un "concept" méconnu Le nœud borroméen demeure un "modèle" conceptuel méconnu de la théorie analytique. Une succincte étude d'impact4, réalisée au début de notre recherche en 1995 auprès d'une population représentati ve de professionnels de la psychanalyse, avait révélé que, si 90 % d'entre eux connaissaient le nom du concept, 35 % seulement avaient une
1. J. LACAN, Le Séminaire, Livre ~ Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 125. 2. G. MILLER, Malaise, Paris, Seuil, 1992, p. 179. 3. B. DAL-PALU, «Un trésor théorique refoulé », in ActuaPsy, n° 97, mai-juin 1997. 4. Étude effectuée en 1996 sur un échantillon de 100 personnes et qui, si elle n'a pas de valeur scientifique, possède au moins une valeur indicative.

connaissance précise de sa conceptualisation 1; par ailleurs, sur une population d'étudiants en psychologie, ils n'étaient plus que 36 % à connaître l'existence du concept, et tous en méconnaissaient les conceptions essentielles. Parallèlement, nous avions procédé à une étude bibliographique2 qui mettait en évidence au début de notre étude que, sur les nombreux ouvrages publiés à propos de l' œuvre de Lacan, presque tous faisaient l'impasse sur la topologie analytique nodale de Lacan. Citons pour l'exemple les ouvrages d' Anika Lemaire3 , Joël Dor4, Michel Dethy5, etc. Mais le plus surprenant est que de récents ouvrages, comme par exemple celui de Paul-Laurent Assoun6 sur la psychanalyse, continuent à ne pas en faire mention. Malgré tout, il semblerait que le Nœud borroméen de Lacan soit en passe de devenir de plus en plus connu, comme tendent à le prouver différents indices répertoriés dans notre étude7. En effet, on commence à voir fleurir de plus en plus d'articles, de livres, de conférences et de cartels consacrés à la
1.B. DAL-P ALU, « Le nouage borroméen du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire ou l'énigme testamentaire de Lacan », mémoire de DEA de Psychanalyse, sous la direction de Jean Ansaldi, Université Paul-Valéry, oct. 1995. 2. Nous avons constaté avec étonnement au début de notre étude que, sur les 6 500 ouvrages de la bibliothèque de l'École de la Cause

Freudienne, un seul -

publié à compte d'auteur

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traitait

exclusivement des nœuds borroméens. De plus, ce terme n'était même pas répertorié comme mot-clef dans l'ordinateur de la bibliothèque! Aujourd'hui, l'ECF a un site Internet où sont répertoriés les textes qui traitent des nœuds borroméens. 3.A. LEMAIRE, Jacques Lacan, Liège, Mardaga, 1977. 4. J. DOR, Introduction à la lecture de Lacan, Paris, Denoël, Tomes IIII, 1985/1992. 5. M. DETHY, Introduction à la psychanalyse de Lacan, Lyon, Chronique Sociale, 1992. 6. P.-L. ASSOUN, Psychanalyse, Paris, P.U.F., 1997. 7. Cf. article de B. DAL-PALU, « Au-delà du principe borroméen », in Éphémère, n° 1, nov.-déc. 1995, Montpellier, Université PaulValéry, p. 26.

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topologie, et même des sites Internet faisant référence au nouage borroméen 1. En conséquence, comme nous l'indiquions en introduction, notre méconnaissance personnelle sur le nœud borroméen n'était pas seulement le fruit de notre propre ignorance, mais aussi l'effet d'une méconnaissance collective massive qui est en train de s'estomper. Par ailleurs, nous soutenons qu'il existe au moins sept raisons qui permettent d'expliquer ce rejet massif de la dernière "théorisation" de Lacan. 1-2 Un rejet de structure Le "modèle" du nœud borroméen a été ignoré pour des raisons collectives inconscientes. C'est là une interprétation du sujet Lacan lui-même, qui considère qu'il s'agit tout bonnement d'un refoulement de l'objet primordial2. En effet, comme il s'en explique: « Le nœud, c'est le refoulé primordial lui-même, d'où
la répugnance qui lui est commune. »3

Lacan soutient souvent cette hypothèse, à savoir que son nœud borroméen ferait l'objet d'un rejet « de structure» qui ferait symptôme de son importance fondamentale, tant il est une métaphore de l'essentiel. Notons aussi à cet endroit l'homologie de position avec Freud, à qui il a prêté le propos suivant: « Ils
ne savent que nous leur apportons la peste. »4

1. Au début de notre étude, on notait de rares articles sur le sujet, comme par exemple les articles de Stoïan STOÏANOFF-NÉNOFF, in Journal des psychologues, n° 133, déco 1995-janv. 1996 ; au terme de cette recherche, notre bibliographie témoigne de cette progression. 2.Notons que le « refoulé primordial» est un concept homologique du « refoulé originaire» de Freud (cf. S. FREUD, « Le refoulement », in Métapsychologie, Paris, Gallimard, éd. 1989, p. 48.) 3. M. DARMON, Essais sur la topologie lacanienne, Paris, éd. de l'Association Freudienne, colI. «Le Discours psychanalytique », 1990, pp. 393-394. 4. Laquelle parole serait supposée à Freud et non réelle, selon Élisabeth Roudinesco, que nous citerons plus loin (cf. « L'Amérique 17

En effet, comme le souligne Henri Rey-Flaud: « La psychanalyse a été ressentie dès l'origine comme une invention sulfureuse. »1 D'ailleurs, Freud lui-même fit le même constat de rejet de ce qui s'avère, aujourd'hui encore, un trésor pour l'humanité; mais il était plus optimiste que Lacan, puisqu'il déclara: « Nous préférons ne rien dire ici sur les formes qu'a prises la résistance à la psychanalyse. Qu'il suffise d'observer que, bien que la lutte contre cette nouveauté soit loin d'être terminée, on peut déjà en prévoir l'issue. Ses adversaires n'ont pas réussi à l'étouffer. »2 On pourrait en dire autant de cette nouvelle clinique analytique que Lacan va introduire avec son nœud borroméen. Toutefois, en dehors de l'interprétation de cette aversion collective par l'auteur même du concept que nous aurons à mettre en évidence, plusieurs autres raisons permettent de mieux comprendre ce manque d'intérêt provisoire pour la topologie analytique des nœuds. 1-3 Les difficultés de transférabilité de la psychanalyse

Une toute autre raison de cette méconnaissance collective, et non des moindres, est liée aux difficultés de transférabilité de la psychanalyse. En effet, il s'agit bien ici d'un enseignement psychanalytique et, s'il est établi que la psychanalyse ne s'enseigne pas, une démarche explicative de ses concepts psychanalytiques est dès lors un non-sens. Notamment parce que, comme l'indique Lacan: « L'inconscient n'est pas une connaissance. C'est un savoir que je définis de la connexion de signifiants. Premier point. Deuxième point: c'est un savoir

freudienne 1906-1960 », in Magazine littéraire, hors série, n° 1, « Freud et ses héritiers - L'aventure de la psychanalyse», Paris, 2e trim. 2000, p. 78). 1.H. REY-FLAUD, L'éloge du rien, Paris, Seuil, 1996, p. 308. 2. S. FREUD, « Résistance à la psychanalyse », in Résultats idées, problèmes, Paris, P.U.F., éd. 1992, p. 126.

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dysharmonique qui ne se prête d'aucune façon à un mariage heureux. »1

En effet, la psychanalyse ne s'enseigne pas, au sens où le surgissement d'un continuum explicatif de l'inconscient échappe bien évidemment à la mesurabilité, à la temporalité, donc à toute démarche scientifique, ainsi qu'à la moindre énonciation consciente, et par conséquent à toute pédagogie. Notamment parce que le sujet est exclu de la mesure, dans la mesure où celui-ci se mesure au un par un, et échappe donc de structure à toute instrumentalité2. Comme le font remarquer Christiane Alberti et Marie-Jean Sauret : « L'émergence de la science moderne a conditionné la naissance de la psychanalyse qui est bien sa fille, même si elle n'est pas entièrement identifiable à une science, car elle renonce à réduire le sujet à un objet de la science. »3 En revanche, « tout comme le texte talmudique, le texte analytique est porté par des "prophètes" qui font faire à la Parole des
bonds en avant »4.

Or, avec son dernier enseignement, Lacan se situe dans cette démarche prophétique en une parole qui va du pluriel au singulier, puis du singulier au pluriel. Cela tourne autour du sens, et du hors-sens, par des "monstrations" successives, tandis que la science demeure ancrée sur la généralité qui fait force de loi, à partir d'une démarche logique fondée sur la démonstration. Par conséquent, il n'est pas possible de considérer les écrits freudiens ou lacaniens comme des textes scientifiques ou
1. J. LACAN, Le Séminaire, Livre XXL Les Non-dupes-errent, 197374, inédit, s. du II.6.74. 2, B. DAL-PALU, « La Topologie de l'évaluation », intervention au cartel, Nîmes, juin 2000. 3. C. ALBERTI, M.-J. SAURET, La Psychanalyse, Toulouse, Ed. Milan, 1996, p. 51. 4. « Le prophète hébreu annonce peut-être l'avenir, il est surtout celui qui secoue et réveille l'homme habité par la vérité» (G. HADDAD, L'Enfant illégitime: sources talmudiques de la psychanalyse, Paris, Desclée de Brouwer, 1996, p. 210). 19

philosophiques développant de manière linéaire une pensée. L'enjeu est bien au contraire de les adopter comme des énigmes qui nous interpellent sans cesse, par leur rhétorique, qui va du général au particulier et du particulier au général, dans la pure tradition des textes religieux ou poétiques, lesquels, au-delà de la dévotion, entretiennent "éternellement" une parole dans leurs circonvolutions, élaborant ipso facto un texte paradoxalement jamais clos. C'est pourquoi la seule étude possible du corpus analytique est une "mise au travail" de ses concepts, au sens obstétricien du terme: il s'agit de mettre un concept au travail pour qu'il accouche d'un "rejeton" auquel on s'attache dans l'enjeu "du transfert de savoir" en nous érigeant à la dignité de parent dudit re-jeton, et dont il faudra se séparer pour ne pas s'aliéner mutuellement. En cela, il s'agit bien d'un travail de co-création, d'engendrement du vivant, non seulement par une démonstration, mais surtout par une "monstration" au sens camelot du terme. Néanmoins, le corpus psychanalytique n'est en rien une machinerie qui se démonte et se remonte à la manière d'un Lego, qui se construit ou se détruit pour à nouveau se reconstruire. C'est aussi bien moins un discours sur l'ego que sur le sujet singulier par son histoire et pluriel par sa structure. Ainsi, à l'opposé du champ scientifique, voire philosophique, le corpus psychanalytique est souvent composé d'un ensemble de textes qui se déplient et/ou se déploient, la particularité de ces textes résidant dans le fait qu'ils sont un discours de discours, donc rigoureusement elliptiquel, où le discursif est de rigueur, contrairement à la rigueur déductive du discours scientifique. Comme le fait remarquer Franc Ducros, « parler discursivement c'est (...) avoir pris le chemin de l'erreur »2, non pour s'y complaire mais pour rencontrer l'exception plus que la règle. Tel est le chemin singulier qu'a
1. I. DARRAULT-HARRIS et J.-P. KLEIN, Pour une psychiatrie de l'ellipse, Les aventures du sujet en création, Paris, P.U.F., 1993. 2. F. DUCROS, Poésie, figures traversées, Saint-Maximin, Théétète, 1995, p. 25.

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pris la psychanalyse pour rencontrer le sujet qui n'est pas son sujet, ni celui de la science. 1-4 Une énonciation équivoque pour éviter toute simplification abusive Une troisième explication possible du désintérêt pour la dernière élaboration théorique de Lacan est que, comme toute "théorie" lacanienne, son abord en est rendu ardu par l'auteur lui-même, lequel, mieux que tout autre, sans doute, s'est évertué à éviter une transmission simplifiée de son savoir. Il disait d'ailleurs « quand on veut faire simple, on complique », ajoutant de manière toute aussi nette que l'expérience analytique lacanienne s'oppose tout spécifiquement « à toute
philosophie issue du cogito» 1.

Ainsi, de manière très cohérente, Lacan déroula discours qui lui permit d'éviter deux des terreurs qui hantaient, à savoir, «voir son œuvre dégradée par compréhension du plus grand nombre », et «contempler
gens analytique se précipiter dans l'erreur fatale du sens »2.

un le la la

C'est un point de vue qui a fait école parmi ses "disciples" car, comme nous l'avons indiqué dans notre introduction, les "lacaniens" ont à juste titre une "sainte horreur" de tout discours trop simplificateur. C'est pourquoi les textes lacaniens sont souvent abscons. Pour autant, concernant les énoncés de Lacan, ils le sont, non pas à cause d'une "langue de bois", comme l'ont prétendu certains, mais à cause de leur adresse et de l'adresse de son style. En effet, il faut entendre "adresse" dans l'amphibologie du terme; d'une part parce que, orale ou écrite, la parole de Lacan s'adresse à des «sujets supposés savoir» que sont les psychanalystes, puisque c'est en ces termes qu' il les définit. Ainsi, Lacan enseigne à un auditoire qui
1. 1. LACAN, communication faite au XVIe Congrès international de psychanalyse, à Zurich, le 17.7.49, in Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 89. 2. O. SAINT-DRÔME, Dictionnaire inespéré de 55 termes visités par Jacques Lacan, Paris, Seuil, Point Inédit Virgule, 1994, pp. 202-203.

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est supposé avoir la connaissance en un certain nombre de prérequis linguistiques (allemands, anglais, latins, grecs) et mathématiques, pour en saisir tous les méandres et les arcanes. C'est pourquoi il ne traduit que très rarement ses citations en « version originale» et ne fournit que très peu d'explications de "bas de page" au cours de ses "dé-monstrations" ou lorsqu'il fait référence à un auteur ou à un concept - l'auditeur ou le lecteur étant élevé par Lacan au statut de "sujet-supposésavoir" . D'autre part, Lacan possède une adresse toute particulière pour jouer sur l'équivoque de certains termes, ce qui oblige son auditoire ou ses lecteurs à ne jamais s'en tenir à l'apparence de son énoncé, mais à l'interpréter. Enfin, pour ceux qui, comme nous, ont connu Lacan au travers de ses traces écrites, il est indispensable de replacer a minima chaque énoncé dans le contexte de son énonciation, sous peine de commettre de graves contresens. Mais le plus remarquable est de souligner que, dans ce dernier enseignement, Lacan a très largement forcé ce trait. En effet, il n'a cessé de le dispenser sous la forme d'une énigme: celle du nœud borroméen. Or, l'énigme, Lacan la maîtrise si bien qu'il en conçoit la formule:
« J'écris ça E (E indice e, E, un grand E)
,.

il s'agit de

l'énonciation et de l'énoncé, et l'énigme consiste en leur rapport du grand E au petit e, à savoir de pourquoi diable un tel énoncé a-t-il été prononcé. e 'est une affaire d'énonciation, et l'énonciation, c'est l'énigme, l'énigme portée à la puissance de l'écriture, c'est quelque chose qui vaut la peine qu'on s y arrête. » 1 Si nous nous sommes donné la peine de nous arrêter sur l'énigme du nœud borroméen, d'autres ont peiné devant elle et s'en sont arrêtés là. C'est précisément en cela que cet enseignement énigmatique est sélectif, sans compter qu'il faut ajouter les effets de style de Lacan.

1.J. LACAN, Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 71.

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1-5 Le style mallarméen

de Lacan

Lacan est parfaitement conscient de ses effets de sty le ; c'est pourquoi il rétorque à ceux qui s'en plaignent: « Il suffit de dix ans pour que ce que j'écris devienne clair pour tous, j'ai vu ça pour ma thèse où pourtant mon style n'était pas encore cristallin. C'est donc un fait d'expérience. Néanmoins je ne vous renvoie pas aux calendes. »1 Nous l'avons vérifié par notre formation et cette thèse ce ne sont pas de vaines paroles. C'est même là son trait de génie, que l'on peut également comparer sur ce point stylistique à celui de Joyce, qui déclarait: « Je veux que les universitaires s'occupent de moi pendant trois cents ans. »2 Nul doute que c'était aussi le secret désir de Lacan, qu'il a su préserver, et qui commence à se réaliser, au-delà même de la "mouvance lacanienne" . Pour caractériser le style de Lacan, nous nous joignons à tous ceux qui, à juste titre, ont qualifié son style de mallarméen3, dans lequel « tout se passe par raccourci, on évite le récit »4, ce qui ne facilite pas une compréhension de prime

1. J. LACAN, Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, 1975-76, inédit, s. du Il.5.76. 2.Ibid., s. du 18.11.75. 3. «La difficile topologie à laquelle nous entraîne Lacan ne se soutient pas du seul attrait de la mathémisation, et les effets de son discours utilisent toute la puissance d'un discours poétique. Son verbe mallarméen a longtemps irrité des gens dont je fus, les a écartés de son enseignement. Mais en même temps cette voie poétique en constitue l'un des charmes. Il n'est pas interdit de rendre attrayant l'accès au mathème ou tout au moins à sa recherche» (L. ISRAËL, « Transmission et/ou enseignement », in Lettres de l'École, n° 25, vol. I, « La Transmission », Paris, avr. 1979, p. 274). 4. s. MALLARMÉ, Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, in Œuvres complètes, Paris, coll. La Pléiade, Gallimard, 1877, pp. 455456. 23

abord. D'ailleurs, Lacan attribue ce style à l'ensemble des écrits de la psychanalyse: « (...) elle se distingue par cet extraordinaire pouvoir d'errance et de confusion, qui fait de sa littérature quelque chose auquel je vous assure qu'il faudra bien peu de recul pour qu'on la fasse rentrer, tout entière, dans la rubrique de ce qu'on appelle les fous
littéraires. »1

En effet, à l'instar de Mallarmé, Lacan développe plus que tout autre sa pensée comme une physique de l'écrit qui scande et disperse par ruptures et suspensions (retraits, prolongements, fuites)2 - générant, dans l'interstice de leurs pro-positions déployées, l'instant de l'apparition, qui cessent ou se retirent pour faire place à d'autres selon les « subdivisions prismatiques de l'Idée »3, laquelle, comme « toute pensée émet un coup de dés »4. « Entendons - pensée des plus terribles qui soient -, que toute pensée, étant acte, est de l'ordre de ce qui, chance, se joue, et que tout acte qui se joue rencontre infailliblement sa propre limite. À laquelle il se heurte. S'y heurtant, il y meurt ou l'excédant, s'y excède. Or, quelque
chose, aléatoire, advient là où advient cet excès. »5

Plus prosaïquement, nous dirons que la pensée de Lacan se déroule en laissant une trace spiralaire ou hélicoïdale; son mouvement consiste à tourner sans cesse autour de la même chose, « l'objet du désir », selon un chemin singulier, unique et incommunicable, qui est sa « vérité» - en l'occurrence, celui de la fin de sa vie prendra la forme du nœud borroméen.
1. J. LACAN, Le Séminaire, Livre Xl, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1964, Paris, Seuil, colI. Points, 1973, p. 296. 2. F. DUCROS, Poésie, figures traversées, Saint-Maximin, Théétète, 1995, p. 47. 3 '. . S. MALLARME, op. Clt., pp. 455-456. 4.Ibid. 5. Reprise d'un paragraphe de « Peut-être... une constellation: du coup de dés et un peu au-delà », in F. DUCROS, Le Poétique, le réel, Paris, Méridiens-Klinksieck, 1987, p. 133.

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Cependant, par ses détours, ses retours, on a souvent l'impression que cela tourne en rond, et l'on ne voit pas toujours où il veut en venir. Cela donne ainsi l'apparence d'une parole qui se répète, qui ressasse. En apparence seulement car, tout comme il est vrai que, vue de dessus et surtout de très loin, une spirale n'est jamais qu'un rond, c'est-à-dire une ligne qui se mord la queue, le discours analytique de Lacan semble repasser aux mêmes endroits alors qu'il progresse à chaque passage, au rythme des pas théoriques de son auteur. En effet, vue de profil ou de I' intérieur, en suivant le mouvement de l'hélicoïde, c'est une pensée qui passe et repasse, jamais vraiment au même endroit, puisque à chaque fois décalée d'un pas. La métaphore de l'hélicoïde nous rappelle également que le pas - au sens technologique du terme - est la distance, l'écart entre deux spirales, deux spires (<< ce-pire» d'où tout est parti, à savoir le séminaire ...Ou pire! ). Ainsi, avancer pas à pas dans la pensée de Lacan, c'est le suivre dans ses circonvolutions, avec le risque de s'y perdre, de tourner en rond, alors que lui-même avançait avec conviction, vers un objectif qu'il s'efforçait d'atteindre avant de mourir. 1-6 La difficulté intrinsèque à l'écriture du réel

Cette méconnaissance est également justifiée par une difficulté intrinsèque à l'écriture du réel, que nous développerons dans notre partie conclusive. En effet, une des dernières raisons de la méconnaissance du « nœud bo », comme l'appelait parfois familièrement Lacan, est la difficulté intrinsèque à son propos. Comme il l'énonce : « Le nœud borroméen est une écriture. Cette écriture supporte le réel. »2 1....Oupire
-

c'est le premier des séminaires qui constituent ce que

l'on a appelé (voir plus loin) les "séminaires testamentaires", lesquels composent notre corps d'étude. 2. J. LACAN, Le Séminaire, Livre XXII, RSI, 1974-75, inédit, s. du 17.12.74. 25

Or, en tant que réel, il est un « impossible à dire »1, ce qui par essence en complique la compréhension et, par voie de conséquence, l'enseignement. D'autre part, la complexité de cette écriture2 suppose une excellente connaissance, non seulement de la théorie analytique, mais aussi de la logique mathématique. Pour acquérir cette compétence, Lacan se formait auprès de ses amis mathématiciens. Ainsi pouvait-il, aussi souvent que possible, réfléchir à loisir à sa pratique analytique en manipulant et en développant les propriétés des « ronds de ficelle », en s'aidant de spécialistes de la topologie qui se trouvaient autour de lui3. On l'aura compris, avec le nœud borroméen, Lacan se situe toujours à deux niveaux de discours qui se confondent en permanence: un niveau topologique et un niveau analytique sous-jacent. C'est la mise en synergie de ces deux discours qui fait la force mais aussi la complexité de cette écriture, et qui fait du nœud borroméen un « très-hors» de la psychanalyse en même temps qu'un trésor quasi inexploré, sachant qu'avec le nœud borroméen, paradoxalement, Lacan cherche à atteindre un « idéal» par une formalisation mathématique de la pratique analytique. En effet, selon lui, « seule elle est mathème, c'est-à-dire capable de transmettre intégralement »4. Or cette intégralité est transcrite sous la forme d'une énigme dont on connaît plus ou moins l'énonciation, mais dont l'énoncé reste à comprendre pour le rendre universel, ce qui, selon la thèse de notre troisième partie, est le vœu « inter-dit» de son auteur.
1.Nous développerons ce point dans les parties suivantes. 2. Lacan disait à ce propos: « L'écriture donc est une trace où se lit un effet de langage» (Le Séminaire, Livre XX Encore, 1972-73, Paris, Seuil, 1975, p. 110). 3. Comme les mathématiciens de la "planète Borromée", ou parallèlement des mathématiciens comme J.-M. Vappereau et G. Guilbaud, présentés dans la partie suivante. 4. J. LACAN, Le Séminaire, Livre XX Encore, 1972-73, Paris, Seuil, 1975, p. 110.

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C'est là à notre avis un signifiant théorique majeur en grande partie refoulé qui fait de plus en plus retour1, sans doute parce qu'il correspond enfin à une problématique de notre temps susceptible de re-dynamiser le débat et les pratiques psychanalytiques voire psychothérapiques. 1-7 Une révolution épistémologique

Cette occultation momentanée de ce nouvel apport théorique de Lacan est aussi l'effet de l'onde de choc provoquée par une rupture épistémologique qui a dérouté ceux qui le suivaient. Effectivement, pour qu'il y ait un tel effet à retardement à l'adhésion à cette nouvelle conceptualisation, c'est que - comme le mettra en évidence notre recherche-, loin d'user d'un expédient intellectuel pour maintenir un auditoire suspendu à sa parole, Lacan a su au contraire élaborer, de manière certes compulsive, « quelque chose» de fondamental, qui doit éclairer, voire renouveler, le savoir psychanalytique2. Nous soutenons même qu'il a introduit non seulement plusieurs ruptures épistémologiques dans le savoir analytique, mais surtout que son dernier enseignement introduit une véritable révolution épistémologique, laquelle aboutira, comme le nous mettrons en évidence dans notre prochaine partie, à une réelle invention épistémologique. Lui-même a conscience d'avoir découvert un concept qui le transcende mais, malgré les apparences qu'il se donne, il est bien trop modeste pour la désigner ainsi. Toutefois, au début du Séminaire XXII, il annonce sans équivoque que la « parenthèse lacanienne» est refermée et qu'avec la découverte du nouage borroméen c'est une ère nouvelle qui s'ouvre pour la psychanalyse:
1.B. DAL-PALU, «Un trésor théorique refoulé », in ActuaPsy, n° 97, mai-juin 1997. 2. B. DAL-PALU, « Le nouage borroméen du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire ou l'énigme testamentaire de Lacan », mémoire de DEA de Psychanalyse, sous la direction de Jean Ansaldi, Université Paul-Valéry, Montpellier, oct. 1995. 27

« Voici fermée la parenthèse, et je veux maintenant venir à ce dans quoi j'ai aujourd 'hui à avancer. Je n'ai trouvé qu'une seule façon de donner commune mesure à ces trois termes, réel, symbolique et imaginaire, c'est de les nouer du nœud borroméen. »1 Que signifie ce « lâcher-prise» de Lacan? Est-ce la revendication narcissique qui consiste à calquer sa démarche sur celle de Freud? Car, comme l'a montré Philippe Julien2, l'un comme l'autre ont eu deux époques: une première qui a fait leur gloire, qui a même créé le phénomène freudien et lacanien; puis une seconde, liée à une nouvelle conceptualisation théorique perçue comme trop révolutionnaire pour leur époque, qui a divisé leurs "troupes" respectives au risque d'en éloigner certains, pour ne réserver qu'à un seul carré de fidèles ce nouveau corpus théorique. D'autre part, il est remarquable d'observer que Lacan comme Freud ne revendiquent de manière testamentaire que l'au-delà de leur seconde théorisation. Pour Freud, il s'agit bien entendu de la seconde topique; pour Lacan, il s'agit de la topologie, et plus particulièrement de celle du nœud borroméen. Élisabeth Roudinesco interprète cette préoccupation de Lacan comme une « recherche de l'absolu », une « quête du Graal »3. Plus exactement, nous soutiendrons bien plus la thèse (de notre troisième partie) qu'il s'agit pour lui d'une démarche vers une théorisation qui s'éloigne du lacanisme prisonnier de la langue française, en vue d'établir une théorie plus universelle de l'expérience analytique grâce au statut épistémologique singulier qu'il donne au "nœud borroméen analytique". Ce renoncement au « phénomène lacanien» est d'ailleurs confirmé par cette déclaration préliminaire au séminaire RSI :

1. J. LACAN, Le Séminaire, Livre XXIL RSI, 1974-75, inédit, s. du 10.12.74. 2. P. JULIEN, Le Retour à Freud de Jacques Lacan, Toulouse, Érès, 1985. 3. É. ROUDINESCO, Jacques Lacan: esquisse d'une vie, histoire d'un système de pensée, Paris, Fayard, 1986, pp. 453 et 476. 28

« Eh bien justement, je ne m'attends pas à ce que je sois un phénomène. Si je persévère - et vous savez que je ne persévère pas sans y regarder à deux fois -, c'est seulement parce que je crois avoir saisi quelque chose ... - l'entrée en jeu de la trace que dessine l'expérience analytique, laquelle, il faut le dire, n'est pas si aisément supportée, et notamment des analystes. »1 1-8 Le caractère testamentaire de la topologie analytique Le. retard dans l'intérêt pour cet enseignement de Lacan tient aussi à son caractère testamentaire. Nous soutenons que ce retard est aussi l'effet du déni lié au processus de deuil d'une communauté qui perd son maître à penser et qui, inéluctablement, s'entre-déchire dans la revendication de "1'héritage". Du vivant de Lacan, les lacaniens s'entre-déchirèrent et Lacan lui-même dut dissoudre son école quelque temps avant sa mort, pour en créer une qui soit davantage conforme à son idée de la transmission de la psychanalyse. C'est dire que le processus de deuil était déjà mis en route. Avec une sorte de deuil par défaut, où l'on préfère rompre et s'éloigner pour ne garder que le bon côté des choses, celles d'avant... L'école lacanienne à cet endroit fait bel et bien symptôme d'une lutte fratricide, où chacun revendique le droit à I'héritage, et surtout s'arroge le titre de plus fidèle au père que l'autre. Et cette lutte ne cesse de perdurer, ce qui est tout de même une façon de faire durer le père. En effet, l'École de la Cause Freudienne2 s'est récemment trouvée en proie à une nouvelle crise, qui a vu un nombre non négligeable - parmi lesquels certains des plus brillants et respectés comme Colette Soler ou

1. J. LACAN, Le Séminaire, Livre XXIL RSI, 1974-75, inédit, s. du 10.12.74. 2. Officiellement l'École (ECF) créée par Lacan, qui se trouve à Paris, 1 rue Huysmans. 29

Marie-Jean Sauret - quitter l'école pour créer une dissidence qu'ils ont nommée les Forums. Également en lien avec son caractère testamentaire, l'enseignement du Nœud borroméen de Lacan a souffert de ne pas être largement édité. En effet, il est surprenant de constater le faible nombre de textes publiés traitant de la topologie analytique des nœuds. De tous les séminaires au cours desquels Lacan aborde les nœuds borroméens, un seul a été publié: le séminaire Encore1, qui ne consacre qu'un seul chapitre aux nœuds. Ces séminaires demeurent partiellement inédits, c'est-àdire qu'ils sont diffusés "sous le manteau", de manière confidentielle, entre adeptes lacaniens sous forme de "polycopiés"; ils sont parfois publiés dans des revues de l'École de la Cause Freudienne2, ou encore imprimés et diffusés à leurs adhérents par des associations lacaniennes dissidentes de celle-ci3. À ce propos, d'aucuns ont pu émettre plusieurs hypothèses concernant cette rétention par l'exécuteur testamentaire de Lacan qu'est précisément son gendre Jacques-Alain Miller4. Une première considère que la dernière théorie de Lacan était trop en avance sur son temps, et donc non encore recevable par un large public; une seconde stipule que celle-ci était trop marginale voire dégénérative, au point de n'être que le produit d'un Lacan vieillissant, de sorte que sa publication aurait dénaturé le reste de l' œuvre.
1.Il fut publié aux éditions du Seuil, en 1975, c'est-à-dire du vivant de Lacan; depuis, officiellement, il n'y a pas eu de publication de ces séminaires. 2. C'est le cas de la revue Ornicar ?, qui a publié le Séminaire RSI. 3. L'Association Internationale Freudienne a conçu un bel ouvrage du Séminaire Le Moment de conclure (réservé à ses membres). 4. Il est aujourd'hui le délégué général de l'Association mondiale de psychanalyse (AMP) et, de fait, le "gardien du temple" des écoles lacaniennes. Là encore, l'intuition de Lacan fut géniale de l'avoir choisi comme exécuteur testamentaire de son œuvre, car nous croyons qu'au-delà de tout ce que cela a engendré de crises, de jalousies au sein de la famille de Lacan, J.-A. Miller est celui qui sut être le plus à la hauteur de Lacan pour poursuivre son œuvre. 30

Quelle que soit la raison de cette rétention, cela méritait une analyse ou tout au moins une interview. En réponse à ,notre questionnement, Jacques-Alain Miller énonçait en substance deux raisons pour la non-publication de ces séminaires: l'une serait un «manque de temps» pour accomplir le travail éditorial qui s'impose, l'autre sa conviction que Lacan « avait tâtonné sur une théorie sur laquelle il n'avait pas abouti ». Dans ce qui va suivre, nous montrerons pour autant que J.-A. Miller avait cependant une très haute estime de ce dernier enseignement de Lacan, dont il a su tirer des concepts très féconds. Pour conclure, si la théorisation de Lacan est devenue ce que nous avons dénommé un "trésor refoulé", c'est d'une part au sens qu'elle fut écartée, méprisée par la communauté scientifique, et de manière particulière par la communauté psychanalytique, à l'exception d'un pré carré de lacaniens topologues ; c'est d'autre part au sens qu'il est un signifiant refoulé dans l'inconscient de chacun et de l'Autre pour toutes les raisons indiquées. Il nous reste à comprendre maintenant comment fut élaboré cet objet agalmatique pour Lacan, avant de prendre la mesure de sa fécondité.

31

L'archéologie d'une œuvre testamentaire ou l'histoire d'une invention épistémologique

« J'ai commencé par l'imaginaire, j'ai dû mâcher ensuite I 'histoire du symbolique, avec cette référence linguistique pour laquelle je n'ai pas trouvé ce qui m'aurait arrangé, etj'ai fini par vous sortir cefameux réel sous laforme même du nœud. » J. Lacanl

2-1 Histoire d'une œuvre en trois périodes plus une Pour éviter des conceptions disparates d'un concept, il faut une solide archéologie qui en balise l' antécédence, sur laquelle peut alors s'étayer une déclinaison de celui-ci. Ainsi, pour Lacan, le nouage borroméen entre Réel, Symbolique et Imaginaire n'a pas été le fruit du hasard dans sa théorie: « Ce
nœud n'est pas sans rapports avec tout ce qui a précédé. »2

Cependant, comme le souligne Marc Darmon: « Lacan faisait souvent la remarque que ses élèves croyaient découvrir dans son enseignement antérieur ce qu'il apportait de plus récent. Il y avait, pensaient-ils, "déjà-là ", des idées en germe qui trouvaient ainsi plus tard leur développement. Lacan mettait en garde contre une telle illusion rétrospective qui n'est en fait qu'un exemple de l'action rétroactive de la chaîne du discours. Il répondait alors qu'il était déjà bien suffisant de constater que ce qu'il avait énoncé antérieurement n'avait pas empêché la suite d'advenir. »3

Bien qu'éminemment judicieuse, la remarque de Lacan n'infirme pas pour autant celle de ses étudiants ou "disciples".
1. J. LACAN, Le Séminaire, Livre XXIL RSI, 1974-75, inédit, s. du 21.1.75. 2 ' . S. ANDRE, op. cit., p. 86. 3.M. DARMON, op. cft., p. 353.

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