L'ENTREPRENEURIAT FEMININ AU SENEGAL

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Fatou Sarr étudie les rapports entre les sexes dans l'histoire du développement au Sénégal. La libération de la main d'œuvre des contrôles sociaux propres aux sociétés antérieures à la colonisation a bien ouvert un espace à l'expansion des marchés, mais elle n'a pas contribué à libérer les travailleurs, ni même à leur assurer une amélioration matérielle de leurs conditions de vie. L'absence de prise en charge des travailleurs devait se solder par une dégradation des conditions matérielles et morales, parallèle à la croissance économique. Les avancées sont, dans ces conditions, presque exclusivement le produit des luttes sociales. Il reste que ces avancées sont limitées par les insuffisances des interventions de l'Etat, condition incontournable d'un développement soutenu, auxquelles aucun réseau d'organisation de la société civile ne peut être substitué.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296377486
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L'ENTREPRENEURIA T FÉMININ , , AUSENEGAL
La transformation des rapports de pouvoirs

Collection Forum du Tiers Monde
Déjà parus

AIT AMARA H., FOUNOU-TCHUIGOUA B.: (sous la direction de): Agriculture africaine en crise dans ses rapports avec l'Etat, l'industrialisation et la paysannerie, 1989, préface de S. AMIN. AIT AMARA H.: L'Agriculture méditerranéenne dans les rapports NordSud,1992. AMIN S., FAlREA.,MALKIND.:Avenirindustrielde l'Afrique, 1981. AMIN S., La Faillite du développement en Afrique et dans le Tiers Monde, une analyse politique, 1989. AMIN S., Les Enjeux stratégiques en Méditerranée, 1992. AMIN S., Mondialisation et accumulation, 1993. AMIN S. (dir), Le Maghreb: enlisement ou nouveau départ?, 1996 AMIN S., Les défis de la mondialisation, 1996. AMIN S., Critique de l'air du temps. Le cent cinquantième anniversaire du manifeste communiste, 1997. CASANOVA P. G., Etat et politique dans le tiers-monde, 1994. CAPRON M., L'Europe face au Sud, les relations avec le monde arabe et africain, 1991. FOUNOU- TCHUIGOUAB., préface de S. AMIN., Fondements de l'économie de traite au Sénégal, Silex, 1981. HAMMOUDA H.B., Les pensées uniques en économie, 1997. KHENASS I., Le Défi énergétique en Méditerranée, 1992. LAMINE GAKOU M., Crise de l'agriculture africaine, Silex, 1984. NOHRA E, Théories du capitalisme mondial, 1997. YACHIR E, Crise des théories et des idéologies de développement. YACHIR E, Crise et redéploiement dans la sidérurgie, Silex, 1984, préface de S. Amin. YACHIR E, L'Europe du Sud et le Monde arabe, au défi des technologies nouvelles, 1992. YACHIR E, La méditerranée dans la révolution technologique, 1992. ZAROUR C, préface de S. AMIN, La Coopération arabo-africaine, bilan d'une décennie 1975-1985" 1989, ZAROUR C., Préface S. AMIN, La Coopération arabosénégalaise, 1989,

1998 ISBN: 2-7384-7313-X

@ L'Harmattan,

Fatou SARR

,

L'ENTREPRENEURIAT FEMININ , , AUSENEGAL
La transformation des rapports de pouvoirs

Préface de Samir AMIN

L'Harmattan 5-7,rue de l'École Polytechniqu( 75005Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc)- CANADA H2Y n

« Le mari constitue le premier obstacle pour la réussite d'une femme, mais il peut être son plus grand supporter une fois qu'il a compris ». Telle est la leçon que j'ai retenue du parcours des entrepreneures sénégalaises. À Mansour Pour avoir compris et soutenu mes projets d'errance à la quête du savoir et pour avoir fait face à toutes les pressions dans un contexte socioculturel peu favorable.

Préface

Le discours dominant assimile le développement à l'expansion de la production pour le marché, dont on attend qu'elle produise spontanément des retombées sociales et politiques favorables. En contrepoint, notre concept de développement suppose en amont le choix d'un projet sociétaire et en aval la définition des politiques susceptibles de faire avancer la démocratisation de la société. Dans ce cadre, la transformation des rapports entre les sexes occupe certainement une place décisive. L'ouvrage de Fatou Sarr s'inscrit dans les débats que le Forum du Tiers-Monde organise dans cette perspective. L'importance du travail tient d'abord au fait qu'il apporte une contribution intéressante pour la construction d'un pont reliant la théorie du changement social et la praxis mise en œuvre par le mouvement social. TI tient aussi à la relation qu'il met en relief entre les dimensions macro, les politiques d'État et les pratiques sociales saisies ~u niveau micro. Fatou Sarr analyse les contradictions entre ces rapports qu'illustre l'examen de l'histoire du développement au Sénégal. La libération de la main-d'œuvre des contrôles sociaux propres aux sociétés antérieures à la colonisation a bien ouvert un espace à l'expansion des marchés, mais elle n'a pas contribué à libérer les travailleurs, ni même à leur assurer une amélioration matérielle de leurs conditions de vie. L'absence de prise en charge des travailleurs "libérés" - candidats au salariat - (ni scolarisation, ni politiques de logement et de santé dignes de ce nom) devait se solder par

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une dégradation des conditions matérielles et morales, parallèle à la croissance économique. Ces mêmes politiques accusaient la misère des femmes, qu'elles soient restées au village, assurant seules l'entretien de la famille, ou qu'elles aient suivi leurs époux contraints d'émigrer en ville. Simultanément, la mercantilisation des rapports sociaux stimulait la polygamie.

Des correctifs ont été apportés par le Sénégal indépendant, substituant progressivement des politiques de soutien au développement prenant la relève des logiques d'assistance. Les actions des ONG - devenues importantes dans les dernières années - s'inscrivent également dans cette évolution. Mais ces correctifs demeurent peu efficaces en l'absence de stratégies d'ensemble fortes, difficiles dans les conditions d'insertion du pays au système mondial dominant.
Les avancées sont, dans ces conditions, presque exclusivement le produit des luttes sociales. Fatou Sarr a étudié avec attention celles des femmes, généralement "oubliées" dans beaucoup d'analyses du mouvement social. Développant des stratégies qui leur sont propres tant au plan économique qu'à celui des rapports avec leurs époux et familles, les femmes entrepreneures du Sénégal, marginalisées dans les politiques officielles, sont parvenues à s'imposer. Il reste que ces avancées sont limitées par les insuffisances des interventions de l'État, condition incontournable d'un développement soutenu, auxquelles aucun réseau d'organisation de la société civile ne peut être substitué.

Samir AMIN

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Introduction

La pauvreté dans les pays du Tiers-Monde augmente avec la crise économique. Elle est la plus extrême dans les pays du Sahel comme le Sénégal où les politiques d'ajustement structurel (PAS) imposées par la Banque mondiale (BM) et le Fonds Monétaire International (FMI) sont venues aggraver les conditions de vie déjà précaires des populations. Dans ce contexte de paradoxe où la rareté des ressources s' accompagne d'une croissance exponentielle des besoins, les familles n'ont d'autre alternative que de mobiliser leur potentiel, basé sur la participation active de toutes leurs composantes. .

Les femmes, déjà en grande partie responsables de la famille, représentent dans bien des cas les' principales sources de revenus pour leur communauté et sont le moteur du dynamisme du milieu. Pourtant, la politique actuelle de développement économique et social du Sénégal marginalise les femmes, par rapport à l'ensemble du plan de développement national. Elles sont perçues essentiellement dans leur rôle de mères et d'épouses, et l'encadrement offert par l'État concerne, en général, les activités domestiques et de reproduction: grossesses, accouchement, allaitement, éducation et soins des enfants (Sow Fatou, 1992). Ces activités à vocation sociale ne sont; du point de vue de l'État, d'aucune valeur économique et elles bénéficient en conséquence de peu de fonds. Quand la coopération internationale s'intéresse aux projets féminins, elle est plus préoccupée par l'aspect social (santé, alphabétisation) ou l'acquisition de revenus réguliers que par une remise en question du statut des femmes. On n'appréhende pas tout à fait la réalité, si on s'arrête à ce constat qui « victimise » les femmes et ne rend pas compte 9

de leurs initiatives et stratégies de lutte contre la pauvreté, la dégradation de l'environnement, malgré les pressions politiques de toutes sortes qui s'exercent sur elles (Sow Fatou, 1992). Les femmes, conscientes de leur marginalisation dans tous les domaines: formation, éducation et surtout accès aux ressources, ont su garder, malgré les mutations de la société, des types d'organisations telles que les associations de classes d'âges. Silencieusement, année .après année, elles se sont organisées dans des réseaux qui prennent en charge l'essentiel de leurs besoins, tant au niveau socioculturel (naissances, mariages, décès etc.), qu'au niveau économique (accumulation du capital, production de biens et distribution). Dans le milieu populaire urbain ou dans le monde rural, des femmes développent des réseaux d'accumulation du capital et de redistribution des biens produits; d'autres femmes arrivent à faire des incursions dans le monde des entreprises, souvent en marge des voies officielles, et tout cela sur la base de l'idéologie de la solidarité et de l'entraide. Les politiques d'animation et de développement communautaires avaient masqué, pendant des années, les organisations populaires féminines;' mais depuis les années 80, il Y a un redéploiement de ces mouvements pour faire face à la situation de crise que connaît le Sénégal. Cela a aussi engendré une mutation dans les rapports sociaux au sein de la famille; désormais les femmes perçoivent de manière visible leur rôle économique et il s'établit un processus de renégociation des rôles au sein de la famille. Notre préoccupation, après avoir constaté, comme Fatou Sow (1992), la réussite de certaines femmes, est de chercher à comprendre: comment le passage du niveau informel à un niveau de type entrepreneurial a-t-il pu s'opérer? Quels sont les facteurs qui, au niveau individuel ou collectif, au niveau de l'environnement social, économique et politique, ont permis cette réussite? Quelles sont les conditions d'accès et de maintien de ces femmes dans le monde de l'entreprise? Quelles sont les transformations que cela a engendrées en terme de pouvoir au niveau individuel et dans les rapports au sein de la famille et de la société? Et surtout comment, avec leur accès dans le monde de l'entreprise, arrivent-elles à maintenir ou développer des structures qui produisent des 10

effets de solidarité les rendant capables de faire face aux problèmes sociaux non pris en charge par les institutions étatiques? Comprendre comment des femmes issues du milieu populaire ont réussi à développer des activités afin d'atteindre leur autonomie économique et sociale permettrait à. des intervenant(e)s qui travaillent avec des groupes populaires de réaliser un encadrement plus efficace pour une maîtrise sociale individuelle et/ou collective de leur devenir. Les logiques d'entraide qui sous-tendent ces démarches nous paraissent porteuses d'espoir, pour une approche plus efficace d'un développement où les questions sociales sont largement prises en compte. L'objectif de cet ouvrage qui reprend notre thèse de doctorae est de faire une analyse des logiques d'organisation des femmes entrepreneurs dans une perspective d' intervention sociale. Nous pensons qu'au Sénégal on ne peut continuer à avoir une vision de la politique sociale conçue comme une prise en charge par l'État des conséquences négatives du développement. Une telle politique, un pays sousdéveloppé comme le Sénégal n'en a pas les moyens. Il ne peut présentement, dans un avenir prévisible, garantir à la majorité de la population ni le minimum vital ni a fortiori un système de sécurité sociale, d'assurance maladie et d'allocations de retraite. Au moment où le travail social et les politiques sociales connaissent une impasse, c'est le temps d'innover. Un Étatprovidence réduit à sa plus simple expression ne peut être porteur de solutions durables. Pourtant, le service social assistanciel hérité de l'administration française, bien qu'ayant fait la preuve de son inadéquation, est encore en vigueur en tant qu'approche résiduelle, faute d'une politique sociale cohérente. La place secondaire du social dans la politique gouvernementale fait que les budgets des structures sociales sont les premières victimes des politiques d'ajustement structurel, d'où l'intérêt d'explorer d'autres perspectives pour l'intervention sociale.
1. Cet ouvrage résulte de notre thèse présentée à l'Université Laval en février 1998, pour l'obtention du Ph.D. et intitulée Etudes des pratiques de solidarité des entrepreneures issues du secteur informel au Sénégal: Quelles perspectives pour les politiques sociales? 11

Nous nous sommes intéressée particulièrement aux femmes parce que, paradoxalement, alors qu'une bonne partie du développement du pays passe par elles, en particulier l'éducation des enfants et la santé de la famille, elles sont exclues de presque tout: de la formation, du crédit, du pouvoir, etc. Comme le disait un gouverneur malien: quand tout le monde s'en va, ce sont les femmes qui restent pour faire le développement. Pourtant, l'analphabétisme frappe 78 % des femmes au Sénégal contre 56 % des hommes. Quand le tourisme est devenu le premier pourvoyeur de devises pour le pays, le gouvernement sénégalais a consenti des investissements pour le développement de ce secteur. C'est pourquoi nous pensons qu'aujourd'hui, puisque les femmes sont des actrices importantes pour l'économie sénégalaise, il faut les prendre en compte non pas comme objets de programmes sociaux souvent inopérationnels, mais comme des leviers importants dans des secteurs vitaux pour le pays. Les femmes représentent les 2/3 des effectifs dans le commerce et 45 % dans l'agriculture. Quand elles constituent une proportion aussi importante pour l'économie nationale, les cantonner dans les secteurs de production à faible rendement, en leur refusant l'accès au crédit et en ne prêtant pas attention aux filières dans lesquelles elles se trouvent, c'est hypothéquer l'avenir du pays. L'objet de cette étude, c'est donc moins la réussite des femmes entrepreneurs ou le chiffre d'affaires de leurs entreprises que les logiques porteuses d'une alternative qu'elles ont réussi à mette en place. D'une situation de marginalisées et parfois de pauvres, comme la majorité des femmes du Sénégal, elles ont réussi non seulement à s'en sortir mais à acquérir un statut social au sein de leur famille et de la société, statut qui, à terme, les mène vers une plus grande participation au pouvoir. En comprenant comment des femmes issues du secteur informel et parties de peu ont réussi à accéder au monde de l'entreprise, nous espérons tirer un enseignement pour sortir d'autres femmes de leurs conditions de vie difficiles, non pas pour en faire des modèles de réussite, mais simplement pour les rendre autonomes et ainsi jeter les bases d'un véritable service social de développement issu des bases culturelles du pays. L'intervention sociale dans un contexte de développe12

ment a pour finalité d'améliorer le sort des populations et de ne pas les maintenir dans une situation d'assistés permanents. Voilà les raisons pour lesquelles l'étude des entrepreneures trouve toute sa pertinence. Dans la première partie, nous essaierons de cerner notre objet de recherche, c'est-à-dire l'entrepreneuriat féminin et les pratiques de solidarité, pour voir comment, dans un contexte de pauvreté et de marginalisation, les femmes réussissent à asseoir des logiques d'organisation qui les m.èneront vers une plus grande autonomie. Les théories du développement et de l'analyse du genre seront le fil conducteur de cette étude. Sa méthodologie s'inscrit dans une approche qualitative, avec comme outil des récits thématiques centrés sur le parcours des entrepreneures et l'observation participante. Pour appréhender les processus et les mécanismes du changement, nous avons fait une brève incursion dans les formations sociales traditionnelles, afin de comprendre le contexte social, religieux (islam) et politique (colonialisme) et le statut de la femme dans l'organisation sociale, avant d'examiner le contexte économique dans lequel évoluent les entrepreneures. Dans la deuxième partie, qui traite des résultats de la recherche, nous présentons d'abord le profil des entrepreneures interviewées en laissant la parole à quelques-unes, pour ensuite retracer leurs cheminements, afin de comprendre comment, de la production domestique, elles sont arrivées aux affaires. Nous avons identifié les obstacles analysé les éléments qui avaient contribué à leur réussite et étudié comment la production de solidarités a été l'élément décisif de cette réussite, tout en en cernant les enjeux et les limites. Dans la troisième partie, nous montrons comment la destruction des structures lignagères a d'abord donné une plus grande autonomie aux femmes, ce qui leur a permis de renforcer leur indépendance économique et a ensuite entraîné des mutations dans les rapports sociaux au sein de la famille, mais aussi avec le religieux et le politique. Ainsi, nous avons essayé de réexaminer les politiques sociales en partant des besoins de personnes vivant dans un contexte de pauvreté, pour voir en quoi les pratiques de solidarité développées par les femmes pourraient être à la base d'un modèle à élaborer à l'échelle d'une politique publique nationale. 13

Cette étude n'a pas d'autre prétention que de comprendre les logiques d'organisation des entrepreneures et la pertinence éventuelle de leurs pratiques pour le service social. Nous espérons avoir ouvert des perspectives porteuses de solutions pour les populations. Les conclusions invitent à une réflexion sur une autonomie de la pensée dans l'approche genre et les politique sociales. Elles montrent aussi l'importance de l'éclairage de l'anthropologie dans la formation des travailleurs sociaux pour comprendre les réalités socioculturelles des populations.

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Première partie FEMMES ET DÉVELOPPEMENT

Chapitre I De la marginalité à l'esprit entrepreneurial

À la suite de Boserup ([1970]-1983), plusieurs recherches, dont celle des Nations unies en Afrique de l'Ouest (Savané M. A., 1986), ont montré que la modernisation a détruit les formes d'organisations paysannes par l'introduction de cultures de rente. Et de ce fait elle a permis aux hommes d'accéder à l'économie monétaire au détriment des femmes. Les femmes du Tiers-Monde, tant rurales que citadines, éprouvent en général les mêmes difficultés pour accéder aux ressources parce qu'elles sont moins instruites que les hommes, et éloignées du pouvoir et des instances de décision. Les politiques mises en oeuvre jusqu'à maintenant ont été surtout des déclarations d'intention sans impact significatif. En Afrique, et au Sénégal en particulier, l'intégration des femmes au développement se fait selon une vision capitaliste du développement. Aussi longtemps que les femmes ont été jugées plus rentables en restant au foyer, on les y a gardées. La femme est intégrée au développement comme force de travail d'appoint. Elle doit s'occuper des cultures vivrières pour continuer à assumer la production de la consommation familiale, puisque les hommes, eux, sont destinés à la production de cultures d'exportation.

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Politiques de développement et marginalisation

des femmes

La publication de plusieurs études, en lien avec l'année puis la décennie de la femme décrétées par les Nations unies, la tenue de plusieurs conférences, à Mexico (1975), à Nairobi (1985), ont contribué au réveil des consciences, qui s'est concrétisé, sur le plan politique, par un engagement plus affirmé des gouvernements africains pour la promotion des femmes. Avec l'adoption en 1980 du plan de Lagos faisant du développement de la femme une priorité, la question de la femme a connu un tournant décisif dans plusieurs pays, dont le Sénégal. Le vaste mouvement de sensibilisation des années 80 en faveur des femmes, pour leur intégration dans le développement, s'est concrétisé au Sénégal par l'élaboration de politiques et la création de diverses structures comme le ministère de la Condition féminine, puis celui de la Femme, de l'Enfant et de la Famille (MFEF). Leurs politiques ont été sous-tendues par une forme d'encadrement spécifique qui a donné naissance aux groupements de promotion féminine (GPF). L'évolution de la situation de la femme sénégalaise a été l'objet d'une étude prospective menée en 1993 par le ministère de la Femme, de l'Enfant et de la Famille et intitulée: Femmes sénégalaises à l'horizon 2015. Cette étude fait une analyse de la situation économique et sociale des femmes, elle dresse le bilan des années 1980-1990 et esquisse des projections pour les 20 ans à venir. Dans ses conclusions, elle met surtout l'accent sur la marginalisation des femmes par rapport aux grandes orientations du développement du pays. Le constat est que les femmes ont été reléguées à la périphérie de la planification et des politiques nationales de développement. Elles n'ont béneficié que d'une politique par à coups, faite d'actions et de mesures ponctuelles, de juxtapositions de projets élaborés en marge des objectifs nationaux de développement et des besoins des secteurs-clés de l'économie nationale. Les programmes du ministère de la Femme, de l'Enfant et de la Famille sont, en général, exécutés au gré des financements extérieurs (Sow Ndèye, 1992). L'État se limite à un appui ponctuel, à défaut d'encadrement, 18

compte tenu de la politique de désengagement. Les résultats de cette étude renvoient à cette affirmation d'Irène Tinker, reprise par M.P. Labrecque (1988), qui dit que «le développement se fait contre les femmes ». La seule appréciation positive est que les petits projets ont permis aux femmes rurales d'avoir une initiation à la gestion qui leur permettra ultérieurement de réutiliser cette expérience, soit à des niveaux individuels soit dans le cadre d'autres projets. Les Groupements de promotion féminine (GPp) ont permis aux femmes de se rencontrer, de poser leurs problèmes à partir de leur point de vue, de s'organiser et de défendre en commun leurs intérêts. L'examen des textes officiels, tels les divers plans quadriennaux de développement (6 sur les 8 plans existants), auquel nous avons procédé, montre que l'aspect le plus frappant dans l'étude des politiques gouvernementales de promotion des femmes est l'écart entre, d'une part, les intentions manifestées officiellement dans les résolutions, les recommandations, les discours, les programmes et, d'autre part, les applications qui en ont été faites dans la pratique. Les sources pro-gouvernementales, celle de Khady Fall-Ndiaye (1992), directrice du projet «Appui aux groupements de promotion féminine », et celle de Khardiata Lô-Ndiaye (1992), directrice du projet « Promotion du statut de la femme (Programme de développement des ressources humaines) », essaient en général de mettre en évidence les réalisations du gouvernement. Elles insistent sur les orientations politiques, sans pour autant étayer leurs argumentations par des résultats et elles font peu référence aux statistiques. Mais toutes deux reconnaissent les limites de ces politiques qu'elles trouvent très parcellaires. Pour Marie-Angélique Savané (1983 et 1986) et Ndèye Sow (1992), les politiques de développement n'intègrent pas en général les préoccupations des femmes et peuvent constituer des obstacles à leur promotion. Des analyses de Sow Fatou, sociologue (1989), ou Boye et Sow Barry (1988), juristes, il ressort que certaines mesures ont été prises pour assurer l'accès et la promotion des femmes au niveau de l'emploi, de l'éducation et des services de la santé. La crise pratiquement ininterrompue que connaît le Sénégal depuis les années 70, les Politiques d'Ajustements Structurels (PAS) 19

et le désengagement de l'État ont fait que peu de moyens ont été alloués aux secteurs dans lesquels se trouvent les femmes. Cependant la crise ne saurait être une explication unique et suffisante: « l'échec est dû aussi bien aux approches conceptuelles erronées des problèmes de femmes, aux préjugés envers elles, qu'au type de développement dans lequel on a voulu les intégrer »(Sow Ndèye, 1992: 55). Les rôles d'épouses, de mères, de responsables de l'entretien de la famille et de gardiennes du patrimoine culturel, qui sont depuis toujours reconnus comme étant ceux des femmes ne leur confèrent aucun pouvoir de décision sur les conditions d'accès aux ressources pour leur insertion dans l'économie. Dans certaines régions, 40% des chefs de familles rurales sont des femmes. Elles assurent toutes les charges en l'absence des hommes (exode, émigration). Ce phénomène prend de l'ampleur dans la vallée du fleuve Sénégal (Sow Fatou, 1990). La contribution de la femme au revenu familial est réelle bien que méconnue, sous-évaluée et dévalorisée (Dixon-Mueller et Anker, 1989). Par exemple, à Médina-Gounass, dans la banlieue de Dakar, les femmes contribuaient pour 49 à 51 % aux besoins de la famille (Sarr, 1991). La différence des réalités socio-économiques entre le milieu rural et le milieu urbain ne change rien aux préoccupations des femmes qui ont partout les mêmes rôles et charges. Elles sont confrontées aux mêmes problèmes dans la recherche de moyens pour accéder aux revenus. Leur marginalisation par rapport aux grands projets de développement du pays et le manque de prise en compte de leurs besoins spécifiques les ont incitées à développer des structures associatives sous diverses formes pour résoudre les problèmes auxquels elles sont confrontées. Les femmes s'organisent soit par elles-mêmes soit avec l'aide d'autres acteurs (associations de femmes, ONG, etc.), dans des secteurs où leurs besoins n'ont pas été pris en compte par les politiques publiques.

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Les organisations féminines: marginalisation

une réponse à la

Les organisations féminines sont de natures diverses, selon qu'elles viennent des élites intellectuelles, du milieu rural, ou du milieu populaire urbain.

Les associations

créées par les élites féminines

intellectuelles

Les premières générations sorties de l'École Normale des Jeunes Filles de Rufisque sont à l'origine des premières associations. Elles se livraient essentiellement. à des activités sociales : cours de couture et tricot, causeries sur les problèmes d'hygiène et alphabétisation (MFEF, 1993 : 145). Par la suite, on les retrouvera avec les premières universitaires dans les sections nationales du Zonta Club International, créé à Dakar en 1969, et du Club Soroptimist International. Au milieu des années 70, un nouveau type d'association en lien avec l'émergence de la problématique sur le rôle des femmes dans le développement, impulsé par les féministes occidentales, voit le jour. Il regroupe, sur une base professionnelle, les premières générations de femmes universitaires avec l'Amicale des femmes juristes sénégalaises, née en 1974, et l'Association des pharmaciennes. Une partie de cette élite féminine, comme l'Amicale des juristes, s'est montrée critique envers l'action sociale des premières associations féminines et a manifesté sa volonté de rompre avec ce type d'intervention. Cette amicale a surtout participé largement à la diffusion des textes et lois concernant les femmes. Par des émissions radiodiffusées, elle a réalisé une étude systématique des textes de loi comme le code de la famille, le code du travail, les textes régissant les statuts des agents de la fonction publique, les textes sur l'imposition, pour y relever toutes les discriminations envers les femmes. Elle a proposé au gouvernement des amendements à ces textes afin de rétablir les femmes dans leurs droits. Aucune de ces associations professionnelles n'a posé le problème du statut de la femme dans une perspective de changement économique et social. L'Amicale des juristes 21

sénégalaises a revendiqué l'égalité pour les femmes sur le plan juridique, dans le cadre du système existant. Les pharmaciennes ont plutôt cherché à améliorer leur situation économique et à préserver leurs privilèges; elles se sont mobilisées dans les années 70 pour obtenir des prêts de l'État et ouvrir des officines (MFEF, 1993 : 146). En 1977, le Club Soroptimist, dans le cadre de la quinzaine nationale de la femme, avait pris l'initiative d'organiser un séminaire regroupant 13 associations, sur «La condition de la femme sénégalaise ». À l'issue de ce séminaire, les associations qui y avaient pris part se regroupèrent pour former la Fédération des associations féminines du Sénégal (FAFS). En 1996, cette fédération comptera 185 associations provenant de divers horizons: groupements de promotion féminine (GPF), associations paysannes, amicales professionnelles, associations religieuses. La FAPS a développé des programmes en direction des femmes, des jeunes, de l'enfance déshéritée. Pour Sow Ndèye (1992), ces associations ont une approche conservatrice de la question féminine. Elles n'ont jamais interrogé, ni remis en question les politiques élaborées pour les femmes; elles ont inséré leurs actions dans le cadre des politiques et structures existantes. Elles sont idéologiquement très proches du pouvoir et lui servent de porte-parole auprès des masses féminines. La FAPS, dont l'épouse du chef de l'État est la marraine, reçoit une aide substantielle des autorités gouvernementales, qui lui ont fourni un siège social et ont mis à sa disposition des monitrices et des maîtresses d'économie familiale. Une fonctionnaire de l'État est détachée comme coordinatrice permanente. La FAFS, que le chef de l'État reçoit annuellement, travaille en étroite collaboration avec les structures gouvernementales comme le ministère de la Femme et celui de la Santé (Sow Ndèye, 1992). Vers le milieu des années 1980, avec l'avènement du multipartisme intégral, un discours radical apparaît au sein sections féminines des partis politiques de «gauche ». C'est surtout avec l'apparition de Yewwu- Yewwi PLF (Pour la libération des femmes) créée en 1984 et Femmes et Société créée en 1989, qui disent se situer dans une perspective féministe, que le féminisme comme courant de pensée prend de l'importance. Yewwu-Yewwi PLF n'a su mobiliser que parmi 22

les femmes appartenant aux partis politiques de «gauche» ou proches d'eux. Cependant, on peut considérer que les mouvements de femmes, en se positionnant sur le plan idéologique et politique, ont participé à la réforme du code de la famille intervenue en 1982 (MFEF, 1993). Les associations de l'élite intellectuelle ont eu le mérite d'avoir été, malgré leur diversité, les premières à formuler de vive voix les revendications des femmes, donnant ainsi à ces dernières une visibilité sur le plan national. Quels que soient les reproches que l'on puisse faire aux initiatrices des associations féminines parmi les élites qui ont été à l'école, il font reconnaître qu'elles ont posé la question de la femme dans un contexte où cela n'était pas évident. Ce qu'elles ont fait n'était pas une révolution, mais un pas extraordinaire pour sortir les femmes des cellules domestiques leur donner un cadre où l'échange était possible et où elles pouvaient développer une autre vision du monde.

Les associations de femmes en milieu rural et en milieu populaire urbain

Dans le milieu rural, les associations d'entraide traditionnelles sont nombreuses; elles ont un caractère social, religieux ou économique. Dans les années 70, les monitrices rurales vont partir de ces associations pour organiser les femmes et mettre en place des activités liées à la politique de l'animation féminine. À partir des années 80, comme naguère on avait réuni les paysans autour de coopératives, les autorités décident d'organiser les femmes en Groupements de Promotion Féminine. L'objectif déclaré est de les intégrer aux projets de développement. La taille des groupements peut varier de 50 à 800 membres et parfois ils regroupent les femmes de tout un village (Sow Fatou, 1990). Pour le moment, les femmes rurales sont cantonnées dans de petits projets de production (maraîchage, poulaillers, bergeries collectives, embouche bovine et ovine), de transformation ou de conditionnement (produits de pêche, huile de palme et sel marin). Malgré les promesses de la «Décennie de la femme », elles ne reçoivent toujours pas la formation systématique que les services d'encadrement donnent aux 23

hommes. Alors, elles se retournent naturellement vers ce qu'elles savent le mieux faire, comme le commerce, la restauration, la couture, etc. Les associations féminines, qui se comptent par milliers au Sénégal, se sont réorientées vers des activités lucratives, soit à leur initiative soit sur incitation des encadreurs qui les ont poussées à devenir des Groupements de Promotion Féminine (GPF) ou des Groupements d'Intérêt Économique (GIE). Il Y a, selon les sources du MFEF, 4000 groupements comptant environ 500 000 membres. Chaque association verse une cotisation de 22000 de F CFA, ce qui fait au total 88 000 000 de F CFA. Ce droit d'adhésion devrait leur permettre d'avoir accès au crédit officiel. En milieu urbain, grâce à un espace de liberté plus important par rapport aux contraintes lignagères qui s'amenuisent en ville, et dans un contexte d'exclusion des structures étatiques ou capitalistes, certaines femmes vont inventer, en faisant référence à leur patrimoine, un mode d'organisation dans un contexte nouveau. Ce qui est extraordinaire sur ce terrain, c'est que l'exclusion des structures habituelles a permis à ces femmes de trouver un équilibre nouveau à partir de références puisées dans leurs traditions. Un retournement de la situation a permis à certaines femmes d'obtenir la maîtrise de leur devenir en créant des associations urbaines à partir des logiques d'organisation traditionnelles. En milieu urbain, se développent en effet diverses organisations féminines qui sont des transformations ou des adaptations de modèles d'organisations traditionnelles tels que le mhotayeZ, le natt, lejamra, le ndeye dické (Sarr, 1991). Avec les crises liées au programme d'ajustement structurel (PAS), le chômage va s'accroître, à cause de la fermeture des entreprises. Les hommes vont être exclus du marché du travail et, dans certains milieux populaires, les femmes vont devenir les principales actrices de la prise en charge des problèmes de survie des familles, ce qui se fera sur la base de la logique de solidarité. En milieu populaire urbain, des femmes laissées à ellesmêmes en ont profité et ont fait preuve d'initiatives remar2. Mbotaye, natt, jamra ou ndeye dické, sont des formes d'entraide qui reposent sur le même principe, celui d'une mise financière collective qui profitera à chaque membre à tour de rôle. 24

quables dans la mise en place de réseaux de solidarité de types nouveaux inspirés des organisations antérieures. Les formes traditionnelles de solidarité, d'entraide et de sécurité étaient régies par un contrat social que les femmes ont su garder. Conscientes de leur marginalisation, écartées du crédit moderne par le manque d'information et de garantie, elles femmes ont pu créer des tontines3 adaptées au contexte moderne, qui fonctionnent sous forme d'épargne et de capitalisation et qui, malgré les faibles ressources. des membres, connaissent des réussites. En Afrique, au Ghana, au Cameroun et au Togo, des tontines, devenues banques de quartiers, sont à l'origine de la puissance économique des «Nana Benz », riches commerçantes très connues pour leur sens des affaires et qui règnent dans les grands marchés du textile (Cordonnier, 1987; Sow Fatou, 1992). Au Cameroun, il existe plusieurs formes de tontines; les femmes sont organisées selon les besoins et les événements (tontines de toits, de champs, de deuils). Au Sénégal, les femmes de la collectivité lébou organisent des tontines pour l'achat de terres, de bijoux, la construction de maisons, faisant ainsi de la tontine un instrument au service du développement individuel et de celui de la communauté. Partout, aujourd'hui, note Fayet-Scribe, les associations sont de plus en plus liées au secteur productif; «aussi s'efforcent-elles de concilier la notion d'entreprise et celle de mouvement social» (1984 : 11). Le modèle d'organisation économique et sociale des femmes représente un intérêt pour l'État et les bailleurs de fonds précisément pour son volet économique, c'est-à-dire sa capacité de mobilisation de l'épargne et son potentiel électoral. On se rend compte en effet, maintenant, que les femmes, grâce à des modes d'organisation d'entraide, ont une capacité considérable de mobilisation de l'épargne. Comme le dit St-Hilaire, «dans le Tiers-Monde, parce que les femmes ont la réputation de rembourser les prêts davantage que les hommes, on les intègre dans les programmes de crédit; ou alors, on les élève au rang de nutritionnistes, de travailleuses de la santé ou de spé3. Les tontines sont des réseaux de solidarité qui permettent aux femmes de mettre en commun leurs moyens en versant une mise régulièrement. A tour de rôle, chacune pourra bénéficier de ce capital, soit pour résoudre des problèmes soit pour entreprendre une activité économique. 25

cialistes en plantes médicinales, leur faisant ainsi administrer et contenir la pauvreté» (1994: 4). Il y a donc lieu de s'inter-roger avec Suzanne Dumouchel et Nancy Thède (1985), qui considèrent que la tentative de canalisation de l'épargne populaire est encore une forme d'exploitation des pays en voie de développement, après qu'on les a vidés de leurs ressources. Il y a un risque que la tentative de canaliser ces ressources ne débouche sur une dislocation des structures des solidarités féminines comme ce fut le cas pour les solidarités masculines. Ladipo explique que de nombreuses études sur les coopératives féminines en Afrique ont montré que celles qui tentent de se conformer aux directives du gouvernement ne réussissent pas aussi bien que les groupements qui créent leurs propres règles. On observe une plus grande mesure de cohésion, d'épanouissement personnel et de croissance financière dans les groupements qui s'autorèglementent que dans les autres (Ladipo citée dans Stamp, 1990: 116-117). La tontine constitue parallèlement à l'association traditionnelle, une structure capable de prendre en charge les besoins nouveaux liés à la vie urbaine. Elle a une logique différente du mbotaye en ce qui concerne l'utilisation du capital accumulé. Grâce à cette logique, des entrepreneures font irruption sur la scène sénégalaise. Cette autonomie financière leur permet de faire face à la crise que traverse le pays, tandis que ceux qui sont liés aux banques sont en faillite à cause des politiques d'austérité (Sow Fatou, 1992).

Émergence de l'esprit entrepreneurial

au Sénégal

L'esprit entrepreneurial des femmes a été une des solutions les plus efficaces contre la crise économique. Ainsi, elles ont investi des secteurs aussi réservés que le commerce de gros dans des domaines très protégés. Aujourd'hui, l'importation du textile n'est plus un monopole libanais et les femmes approvisionnent les plus grands marchés du Sénégal (Sow Fatou, 1992). Cette percée de l'entrepreneurship des femmes est une réalité, même dans les nouveaux quartiers en formation des zones péri-urbaines. À Médina-Gounass, 26

dans la banlieue de Dakar, les femmes ont su mieux que les hommes trouver des stratégies pour gérer l'organisation du circuit économique de leur quartier. Elles ont su, à partir de leurs associations traditionnelles, développer des unités de production et de service nécessaires au quartier. Elles ont ainsi occupé des créneaux porteurs dans des domaines qu'elles maîtrisent. Les habitants de ce quartier ont à leur actif la viabilisation de leur milieu avec le financement des adductions d'eau et l'électrification. Cette capacité de développement est due en grande partie aux femmes, grâce à leur ingéniosité, leur solidarité et leur esprit d'entreprise. À partir du projet collectif, elles ont développé des projets individuels rentables (Sarr, 1991). En Afrique, les femmes sont impliquées dans l'économie nationale depuis fort longtemps. Brooks (1976) souligne l'activité des Sénégalaises depuis le XVII" siècle, que ce soit dans le domaine commercial ou foncier. Elles étaient impliquées dans la traite des esclaves, le commerce de l'or, etc. Jean-Pierre Biondi nous dit qu'en 1788, trois des plus gros armateurs noirs ou métis de Saint-Louis étaient des femmes. Elles participaient directement à la traite de la gomme, de la cire, des cuirs, de l'or, du morfil (ivoire brut) et de l'ébène (1987). Petsalis rapporte l'exemple, au Nigeria, d'une commerçante qui employait 400 travailleurs (Ouédraogo et Lent, 1993). Samir Amin, dans son étude intitulée Le monde des affaires sénégalais, fait aussi état de la présence de quelques femmes dans le domaine du commerce, des professions libérales (pharmacies et cliniques médicales dont la première remonte à 1948), de l'hôtellerie et de l'immobilier. Lors de la constitution de la première chambre syndicale du patronat sénégalais, on retrouvait deux femmes: Mmes Samba Guèye et Niang (Amin, 1969: 170). L'étude de Colette Le Cour Grandmaison (1972) sur les femmes dakaroises montre que, dans la société lébou, il existait des femmes qui détenaient un réel pouvoir économique. Elles étaient propriétaires de pirogues de pêche, de taxis, de terrains, de commerces, etc. Ces femmes partageaient avec la majorité des femmes valeurs et langage, et cette apparence maintient l'illusion pour un observateur extérieur, d'une non-différenciation. Et comme les statistiques ignorent ces faits, on peut très vite conclure à leur inexistence 27

(Grandmaison 1972 : 225). Régine Bonnardel parle du règne des femmes dans les petites activités à St-Louis. Elles sont teinturières, couturières, préparatrices de poisson sec, restauratrices etc. «Or, cette présence féminine flagrante dans l'économie urbaine est jusqu'ici à peu près ignorée par la statistique» (1988: 152). Bonnardel estime que parmi les 35000 femmes âgées de 15 à 59 ans que comptait SaintLouis en 1985, 20000 au moins avaient une activité productrice de revenu (1992: 274). Depuis le déclin de St-Louis, qui a perdu son statut de capitale du Sénégal en 1959, les activités féminines forment l'armature productive tout à la fois la plus résistante aux crises et la plus souple dans sa capacité d'adaptation. La présence massive des femmes dans diverses activités de production est incontestable, mais il se pose un problème de terminologie pour les caractériser: petites productrices? artisanes? femmes d'affaires? entrepreneures ? etc?

Le concept d'entrepreneur

Le concept d'entrepreneur ne revêt pas toujours le même sens selon les époques et selon les auteurs. Nous allons essayer d'en faire le tour avant de préciser notre position par rapport à la question. Collerette et Aubry (1988) ont essayé de retracer le concept d'entrepreneur dans l' histoire. Pour ces auteurs, selon la vision de Hisrich et Brush (1986), à l'époque où l'expression « entrepreneur» est apparue, elle aurait fait référence à une personne, le plus souvent un voyageur voulant échanger des biens. Marco Polo est cité parce que, comme explorateur, il transportait des biens qu'il vendait ou échangeait dans des endroits qu'il visitait pour le compte des marchands qui les lui avaient fourni (Collerette et Aubry, 1988 : 8). Au Moyen-Âge, le terme aurait été utilisé pour désigner des personnes qui dirigeaient de grands projets. Elles ne prenaient pas de risques, car elles utilisaient des ressources fournies par les autres; il s'agissait par exemple de superviser la construction de châteaux ou de cathédrales. Le terme aurait été équivalent à ce que l'on appelle aujourd'hui des directeurs de chantiers. 28

Ce n'est que vers le XVIr siècle que la notion de risque associée à l'entrepreneuriat serait apparue. L'entrepreneur était celui qui acceptait, par contrat, de fournir des biens ou services à un prix déterminé, assumant donc les profits ou les pertes pouvant découler de la réalisation du contrat; la notion d'entrepreneur avait une résonance surtout économique. C'est au XXe siècle qu'on lui associe aussi la notion d'innovation. Pour Joseph A. Schumpeter (1935), le développement des sociétés capitalistes est l'œuvre de l'entrepreneur, et son apparition dans les économies sous-développées est la condition nécessaire de leur croissance. Selon lui, l'entrepreneur ne se définit pas par son appartenance à une catégorie socioprofessionnelle, mais par sa fonction. Il distingue quatre type d'entrepreneurs : - le fabricant commerçant, qui s'est illustré avant la révolution industrielle, - le capitaine d'industrie, contrôlant une industrie sans en être nécessairement le propriétaire, - le directeur, salarié le plus souvent, mais ayant la responsabilité effective de la gestion, - le fondateur créateur de l'entreprise à n'importe quel titre. Il est surtout un innovateur et cette fonction peut résulter: - de la fabrication d'un bien nouveau, - de l'utilisation d'une technique nouvelle de production, - de l'ouverture d'un nouveau marché, - de la conquête d'une nouvelle source de matières premières ou de semi-produits - de la réalisation d'une nouvelle forme d'organisation de la production. Selon Collerette et Aubry, l'innovation n'apparaît pas spontanément; elle est liée à la volonté de rechercher le profit. C'est la possibilité de réaliser des profits suffisamment importants qui peut décider l'entrepreneur, et cela dépend du « climat social ». Schumpeter a une définition large du climat social; il prend en considération les éléments psychologiques, sociologiques, politiques, constituant l'environnement de l'entrepreneur, les règles du jeu de la société, les compor29

tements individuels et collectifs. Si la société est hostile, l'innovation deviendra plus difficile, voire impossible. L'êconomie ne sortira pas de son êtat stationnaire, comme le montre l'exemple des économies sous-développées (Freyssinet 1966: 59). L'innovation au sens où l'entend Schumpeter est assez large, mais souvent on ne retient que l'aspect création d'un nouveau bien ou d'une nouvelle technique. En ce qui concerne les femmes africaines, l'organisation du travail, dans laquelle elles font preuve de créativité, n'est pas suffisamment prise en compte, et on conclut hâtivement qu'il n'y a pas innovation (Lewis, 1977; Oudraogo et Lent, 1993). La perception du risque est souvent analysée dans sa dimension économique ou monétaire et n'intègre pas assez les risques sociaux, parce que les cadres théoriques de certaines analyses libérales ne considèrent pas l'économique et le social dans une relation dialectique. Par ailleurs, la perception de l'environnement a fait hâtivement dire à certains que les sociétés africaines, du fait de la famille étendue, sont hostiles au développement de l' entrepreneuriat. Pour Delalande «les solidarités familiales ou ethniques sont des contraintes sociales puissantes plus que des atouts ». Selon lui, «on peut affirmer sans excès qu'en Afrique il n'y a pas d'entreprise privée au sens d'entreprise indépendante du pouvoir politique. Qu'elle soit de statut public ou privé, l'entreprise ne peut échapper à l'orbite du pouvoir politique» (1987 : 31 et 33). Pourtant, la réussite des femmes entrepreneurs au Sénégal semble démontrer le contraire. La définition de David Mc Clelland (1971), qui considère l'entrepreneur comme une personne «qui contrôle la production non destinée à sa consommation personnelle », est devenue trop large pour bien décrire la plupart des entreprises modernes. Mary Agnes Lewis (1977) ajoute que l'entrepreneur est «un indépendant qui est son propre employeur et qui prend le risque et exige des gains d'une entreprise dans le but de faire du profit ». Yvon Gasse parle d'esprit entrepreneurial qui, selon lui, se

définit ~<par une volonté constante de prendre des initiatives
et de s'organiser, compte tenu des ressources disponibles, pour atteindre des résultats concrets» (1982). Il s'agit de toute forme de gestion des ressources humaines et matérielles 30

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