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L'ENTRETIEN DE RECHERCHE DANS LES SCIENCES SOCIALES ET HUMAINES

254 pages
La recherche en sciences humaines s'est construite sur l'exploitation de la parole et fait pour cela appel à des techniques d'entretien. Le paradoxe de l'entretien de recherche est de vouloir faire dire et montrer ce que l'interviewé avait jusqu'alors caché. Cet ouvrage veut être utile au lecteur, initié ou non, en lui proposant un échange d'expériences et de théorisations, mais en évitant de participer au marquage définitif d'un outil de recherche dont l'intérêt réside dans la souplesse et l'ouverture.
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L'ENTRETIEN DE RECHERCHE DANS LES SCIENCES SOCIALES ET HUMAINES

Collection Educations et Sociétés dirigée par Louis Marmoz
La collection Educations et Sociétés propose des ouvrages, nés de recherches ou de pratiques théorisées, qui aident à mieux comprendre le rôle de l'éducation dans la construction, le maintien et le dépassement des sociétés. Si certaines aires géographiques, riches en mise en cause et en propositions, l'Afrique subsaharienne, l'Europe du Sud et le Brésil, sont privilégiés, la collection n'est pas fermée à l'étude des autres régions, dans ce qu'elle apporte un progrès à l'analyse des relations entre l'action des différentes formes d'éducation et l'évolution des sociétés. Pour servir cet objectif de mise en commun de connaissances, les ouvrages publiés présentent des analyses de situations nationales, des travaux sur la liaison éducation-développement, des lectures politiques de l'éducation et des propositions de méthodes de recherche qui font progresser le travail critique sur l'éducation, donc, sans doute, l'éducation elle-même.. .

Déjà parus

Madana NOMA YE, L'éducation de base au Tchad, 1998. Françoise CHÉBAUX (Éd.), Françoise Dolto et l'éducation, 1999. Françoise CHÉBAUX, La question du sujet entre Alain Touraine et Françoise Dolto, 1999. Vincent LEMIÈRE, La conception sartrienne de l'enfant, 1999. Alain MOUGNIOTTE, Pour une éducation au politique, 1999. Mathias R WEHERA, L'éducation dans les "pays les moins avancés" : quelle marge de manœuvre, 1999. Éducation comparée, les sciences de l'éducation pour l'ère nouvelle, 1998. Stéphane EDET, Les enseignants du primaire face aux projet d'École, 2000. Claude ASSABA, Vivre et savoir en Afrique, 2000.

Sous la direction de Louis Marmoz

L'ENTRETIEN

DE RECHERCHE

DANS LES SCIENCES SOCIALES ET HUMAINES

La place du secret

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, nIe Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0134-5

INTRODUCTION

Comme d'autres pratiques sociales la recherche en sciences humaines s'est construite sur la parole et l'exploitation de la parole. Cette recherche fait très souvent appel à des techniques d'entretien pour collecter des informations qui peuvent être factuelles ou interprétatives. Le paradoxe de l'entretien de recherche est de vouloir faire dire et montrer ce que l'interviewé avait jusqu'alors caché, volontairement ou non, en s'en souciant ou non; ce qui était latent et voulait peut-être le rester, le secret, est mis au jour et travaillé par et à partir de l'entretien. Mais le secret résiste et source de l'entretien est aussi sa mise en cause constante. A la fois évènement « banal - il ressemble à une conversation ordinaire» et «événement singulier qui réunit artificiellement et , exceptionnellement deux individus» 1 l'entretien lie bien pour l'occasion deux partenaires, l'un supposé sachant ce que l'autre veut savoir. .. Mais ces deux partenaires ne sont en rien égaux. Sauf exception, la rencontre a lieu sur l'initiative du chercheur qui, davantage que l'interviewé choisi, sait ce qu'il veut; l'information que l'on doit donner - à des niveaux différents selon l'attente - en bonne déontologie sur les intentions de la recherche et de l'entretien ne met pas en cause cela, car elle est nécessairement incomplète et entendue comme plus encore incomplète. Joël Guibert et Guy Jumel expriment clairement le déséquilibre qui en naît: « les deux personnes en présence n'attendent pas la même
I

GUIBERT J., JUMEL G., Méthodologie des pratiques de terrain en

sciences humaines et sociales, Armand CoHn, 1997, p.l 03.

chose. Chaque interlocuteur a son objectif propre: instrumental (réussir l'entretien) pour l'enquêteur, relationnel (se faire comprendre) pour l'enquêté.»2 Trente trois ans plus tôt Roger Daval avait déjà noté ces attitudes et ces attentes différentes entre les partenaires de la relation interviewé linterviewer : « Cette relation n'est pas symétrique, les deux personnages ne pouvant pas intervertir leurs rôles. [...] Le personnage B est donc toujours dans une position relativement défensive, l'offensive étant menée par A, qui doit conduire habilement les opérations. [...] Tout se passe comme si la conscience B était détentrice d'une certaine information dont elle n'a du reste que rarement une représentation claire et comme si A avait à déployer une sorte de stratégie orale pour l'en extraire. »3 Fondateur de la situation, en tant qu'acteur dans la situation l'interviewer fera œuvrer des capacités d'écoute et de vigilance et de compréhension, devra éviter aussi bien jugements que passivité4, tandis que l'enquêté, avec qui il veut « faire commerce» cherchera à tirer ses propres avantages de la situation où on l'a mis en jouant sur sa relation avec l'enquêteur, en cherchant à « maintenir de bons rapports avec l'enquêteur », à « donner de soi une image favorable », ou conforme, en construisant aussi éventuellement des réponses « instrumentales », qui, au delà de ce qui lui est demandé, pourraient lui apporter des bénéfices5. Dans ces échanges, la parole prend différents statuts et les messages qu'elle transmet aussi. La confiance de l'un à l'autre se noue et se dénoue autant sur les contenus explicites, objet annoncé de l'entretien, que sur les effets de séduction et les sensibilités. Le secret se jouera alors aussi bien à propos de faits précis et de leur interprétation que, peut-être surtout, dans la relation et ce qu'elle a permis; dans la déflagration, le déséquilibre éventuellement heureux qui fait avouer, dire ce que l'on n'avait pas dit encore. Dans la complicité ou l'inconfort du moment.
Ibid., p.l 01. DAVAL R. et al., Traité de psychologie sociale, tome 1eT, Presses Universitaires de France, 2de édition, 1967, pp.127-128. 4 Guibert, Jumel, op. cit., p.l 01. S GHIGLIONE R., MATALON B., Les enquêtes sociologiques - Théories et pratique, Armand Colin, 6e édition, 1998, p.149.
3 2

8

Le travail d'entretien est difficile dans la mesure où il ne peut se reposer sur une méthode à tout faire ou sur des recettes tranquilles et définitives. Il est toujours à recommencer, mais en profitant des compréhensions acquises, par d'autres et par soi-même; il suppose une «véritable créativité méthodologique »6, et donc, au-delà et en deçà de sa réalisation même, une étude active de ses enjeux, mêlant analyse d'expériences et réflexion théorique. L'ouvrage que nous présentons traite donc de l'utilisation de l'entretien dans la recherche en évitant de participer au marquage définitif d'un outil de recherche dont l'intérêt réside dans la souplesse et l'ouverture, d'une certaine façon dans sa fragilité instrumentale même. Il veut être utile au chercheur, initié ou non, en lui proposant un échange d'expériences et de théorisations sur ce nœud de l'entretien, le secret, dont il vit et qu'il cherche à enfreindre. Les différents auteurs réunissent des formations diverses: principalement, anthropologie, économie, médecine, psychanalyse, psychologie, sciences de l'éducation, sciences et techniques des activités physiques et sportives, sociologie. Tous, formateurs et chercheurs dans l'enseignement supérieur7, se sont confrontés à la réalisation d'entretiens de recherche et pour six d'entre eux à la direction de travaux faisant appel à des entretiens; la connaissance pratique, en expérience, de plusieurs centaines d'entretiens nourrit leur apport et, dans différents contextes, ils se sont personnellement heurtés à la réalité du secret, ressenti ou affirmé. Ils peuvent en avoir des lectures différentes mais le long compagnonnage de recherche qui les lie permet de présenter ces sept approches comme des récits complémentaires qui se répondent et convient ainsi leurs lecteurs à collaborer à une réflexion, à un travail, qui continue.
6

REVAULT D'ALLONNES CI. et al., La démarche clinique en sciences

humaines, Dunod, 1989, p.XIV. 7 Béatrice Camel, maître de conférences à l'Université Lille II, Françoise Chébaux, maître de conférences habilitée à diriger les recherches à l'Université de Caen, Kang Nanhee, doctorante, Annie Langlois, maître de conférences à !'IUFM de Basse-Normandie, Jacques Arveiller, professeur des Universités (Caen), Claude Assaba, maître-assistant à l'Université du Bénin, Louis Marmoz, professeur des Universités.

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I

L'OUTIL, L'OBJET ET LE SUJET: les entretiens de recherche, entre le secret et la connaissance.

Louis Marmoz

L'entretien est en matière de recherche en sciences humaines et sociales - en sociologie, en psychologie, en psychosociologie et en sciences de l'éducation en particulier - une pratique contradictoire: à l'aide d'une instrumentation spécifique, il veut mettre au jour ce qui était sans cette intervention caché, ce qui le serait resté, ce que, d'une façon générale, l'interviewé n'était pas disposé, en dehors de la situation créée, à divulguer. Pourtant, la pratique de l'entretien est un moyen privilégié de récolte et de pré-compréhension de données; J.Guibert et G.Jumel ont très clairement résumé les limites d'une telle situation: « Par rapport aux autres sciences, hormis le fait qu'elles sont fréquemment accusées d'être moins scientifiques que les autres, les sciences humaines et sociales ont la singularité de porter sur les hommes. Pour comprendre ce gu' ils sont et ce qu'ils font, la tentation est forte de les écouter

parler: on peut le faire en limitant ses propres interventions au strict minimum ou, mieux, en s'effaçant complètement. »1 Outil de travail par excellence du chercheur en sciences humaines et sociales, l'entretien est aussi un lieu d'illusion: illusion de toute puissance de celui qui pense pouvoir faire dire, illusion d'importance pour celui qui est interviewé, illusion de précision et d'objectivité bien souvent, illusion d'une profondeur qu'il faudra aussi retravailler. Lieu de la parole réactivée, l'entretien peut être aussi le lieu du mensonge. L'entretien de recherche se trouve à la confluence du secret et de la publicité; les intentions de confidentialité dont on l'agrémente souvent ne modifient pas ses caractéristiques et laissent entier le problème ainsi posé. L'entretien est ainsi une pratique paradoxale; cela n'empêche pas de l'utiliser. Sans doute ne faut-il cependant pas trop bousculer la fragile illusion de la fraternité en la parole et faut-il se contenter d'enregistrer pour commenter plus tard, enregistrer et fermer, rouvrir seul, plus tard: on n'est pas là pour travailler avec l'interviewé l'ambiguïté dans laquelle on le met; cela relève d'un autre type de relation où des protections doivent être mises en place... Car l'entretien de recherche est décidément un genre curieux: pillage individuel servant parfois un projet collectif, il se présente comme effort de mise en relation, une relation qui sera éventuellement trompée, qui sera de toute façon déformée au nom des réalités évoquées et recherchées. Cette parole que l'on fait émettre sur la réalité donne l'illusion de nous en rapprocher, alors qu'elle est d'un tout autre ordre, déjà distanciant, d'une relecture par le sujet interviewé qui sera relue par l'interviewer: elle existe à propos de la réalité mais n'en est qu'un reflet trouble, parmi d'autres que l'on risque de toujours ignorer, dont on mesure avec difficulté, même si c'est là l'une des tâches nécessaires, les désordres et les déformations. Si l'interviewé ne peut rendre dans sa totalité le secret, l'entretien qui le trahit peut-il le révéler et par là même réaliser son intention de
1 Guibert, Jumel, 1997, p.l 00.

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dévoilement? Certes, l'intention y est, faire dire ce que d'autres avaient laissé caché et en faire son usage; certes, le secret est nommé par celui qui croit le détenir, même si son contenu et sa signification se transforment d'une parole à l'autre, mais où nous conduit alors la confrontation entre le secret choisi et l'entretien révélateur: à la dénonciation d'une illusion, à une prudence méthodologique ou à la découverte de sens supplémentaires?

1 - L'OUTIL-OBJET-CONNAISSANCE-SUJET

Pour joindre la réalité dont nous ne sommes pas, la repérer et en tester le sens, nous avons besoin d'intermédiaires, de révélateurs; nous avons besoin d'indicateurs, sans qu'énoncer ce besoin soit un moyen de faciliter notre tâche. Au contraire, l'appel à l'indicateur, quel que nécessaire il puisse nous paraître, renforce l'ambiguïté. L'indicateur qu'utilise le policier peut nous aider à penser l'indicateur qu'utilise le chercheur; l'analogie n'est en rien outrée: « Le propre de l'indicateur est d'appartenir au 'milieu'. Il sert de relais entre le policier et celui-ci. Le policier va ainsi dépendre du 'milieu' sur lequel il agit. De son côté, le 'milieu' va être pénétré par le policier. Entre les deux, il n'y a pas de perdant ou de gagnant. Se produit seulement une interpénétration qui aboutit à la constitution d'un système »2. Pour nous, ce système se joue entre le domaine étudié, l'informateur, la connaissance et le chercheur. L'appel, par l'entretien, à la connaissance, repérée ou non, des sujets, devenant ainsi indicateurs, porteurs d'indications, quels que soient leurs autres références, est une voie royale qui suppose un travail, « un travail visant à porter au jour ces choses enfouies en ceux qui les vivent et qui à la fois ne les savent pas et, en un autre sens, les savent mieux que quiconque. »3 Sur la forme de ce travail, on peut débattre et les réponses, les images les plus rapides ne sont pas obligatoirement justes. La définition qu'en donne Pierre Bourdieu,
2

3 Bourdieu,

Gleizal, 1981-B, p.245.
1993, p.919.

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mettant l'accent sur la nécessité du spécialiste parce que spécialiste, et le voyant comme un accoucheur qui sait ce qu'il va chercher, nous paraît dangereuse dans la mesure où elle interdit le regard vers l'inconnu, est organisation plutôt que recherche: « Le sociologue peut les aider dans ce travail, à la façon d'un accoucheur, à condition de posséder une connaissance approfondie des conditions d'existence dont ils sont le produit et des effets sociaux que la relation d'enquête et, à travers celle-ci, sa position et ses dispositions primaires peuvent exercer. Mais le désir de découvrir la vérité qui est constitutif de l'intention scientifique reste totalement dépourvu d'efficacité pratique s'il n'est pas actualisé sous la forme d'un 'métier', produit incorporé de toutes les recherches antérieures qui n'a rien d'un savoir abstrait et purement intellectuel: ce métier est une véritable 'disposition à poursuivre la vérité' »4, à la réduire peut-être... C'est là l'un des dangers de l'entretien, faire dire à un témoin ce que l'on sait déjà, même si lui ne l'a pas déjà exprimé. Le dilemme de la parole exprimé par Augustin il y a plus de 1600 ans joue toujours: lorsque nous parlons, « il me semble que nous voulons soit enseigner soit apprendre»5 ; et alors, «tout ce que nous disons, ou bien l'auditeur ignore si c'est vrai ou bien il n'ignore pas que c'est faux, ou bien il en sait la vérité. Dans le premier de ces trois cas, il croît, il conjecture, il doute; dans le second, il s'oppose et nie; dans le troisième, il affirme. Jamais donc il n'apprend. »6 La découverte ne peut guère se faire et ce qui en tient lieu, ce qui veut paraître tel, risque de n'être que contrôle: « C'est pourquoi, en ce qui concerne toujours les choses saisies par l'esprit, celui qui ne peut les voir écoute en vain les paroles de celui qui les voit. A moins qu'il ne les croie, ce qui est utile tant qu'il les ignore. Quant à celui qui peut les voir, il est audedans disciple de la vérité, et au dehors, juge de celui qui parle, ou plutôt de ses paroles. »7

4 Bourdieu, 1993, pp.919-920. 5 Augustin, 390, p.33. 6 Augustin, 390, p.79. 7 Augustin, 390, p.79.

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Malgré cette difficulté majeure, cette mise en garde initiale, l'entretien est pour nous un outil privilégié de travail; il nous permet d'aller à la rencontre de connaissances, de compréhensions ou d'interprétations dont il suscite l'expression et qui n'existeraient pas de la même façon sans lui. Pour cela l'entretien atteint sa plus grande richesse lorsqu'il rencontre le secret, ce qui ne voulait pas inconsciemment ou non être exprimé par l'interviewé, quel que soit le poids social ou la dimension affective de ce secret. Moyen de faire dire ce qui ne l'aurait pas été sans lui, l'entretien est encore pour nous la clef de découvertes. A condition de n'en pas faire un simple moyen de contrôle ou de récolte de ce que l'on sait déjà, à condition d'être conscient, sans pour cela le rejeter, de ses faiblesses et surtout de celles qu'il permet aux partenaires.

1.1 - L'entretien

comme outil

Un enquêteur est quelqu'un qui veut savoir, et qui veut savoir d'une façon tout à fait responsable selon lui car réfléchie et justifiée dans le cadre d'un projet de connaissance. Le passage par l'entretien, une fois qu'il est décidé, est donc le passage par un outil, nécessaire, qui doit fonctionner; l'entretien est choisi comme outil légitime et, comme tel, imposé à l'interviewé. L'interview, l'outil par lequel l'enquêteur entre en contact avec l'interviewé, est un objet fait pour toucher le sujet. La réflexion menée par Georges Bataille sur la fonction et le sens de l'outil, appliquée à l'outil entretien, aide à en repérer d'une façon plus aiguë le sens et les limites. Nous ne pouvons donc que le citer ici longuement. « C'est dans la mesure ou les outils sont élaborés en vue de leur fin que la conscience les pose comme des objets, comme des interruptions dans la continuité indistincte. L'outil élaboré est la forme naissante du non-mol. L'outil introduit l'extériorité dans un monde où le sujet participe des éléments qu'il distingue, où il participe du monde et y demeure 'comme de l'eau est dans l'eau'. L'élément auquel le sujet participe le monde, un animal, une plante - ne lui est pas subordonné (de

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même, immédiatement, le sujet ne peut être subordonné à l'élément auquel il participe). Mais l'outil est subordonné à l'homme qui l'emploie, qui peut le modifier à son gré, en vue d'un résultat déterminé. L'outil n'a pas en lui-même de valeur - comme le sujet, ou le monde, ou les éléments de même sens que le sujet ou le monde - mais seulement par rapport à un résultat escompté. Le temps passé à le fabriquer en pose directement l'utilité, la subordination à celui qui l'emploie en vue d'une fin, la subordination à cette fin ; il pose en même temps la distinction claire de la fin et du moyen et ilIa pose sur le plan même que son opération a défini. »8 Subordonné à l'interviewer, l'entretien est son outil, l'objet qu'il a fabriqué spécifiquement pour recueillir ou traquer le sujet; il n'a pas d'autre sens. Mais, en même temps, peut-il maîtriser totalement cet objet, et ainsi, dans le cas d'un entretien, conduire le sujet à se découvrir? Comme dans l'omnipotence du créateur, dans ses limites même: « La parfaite connaissance - achevée, claire et distincte - qu'a le sujet de l'objet est tout extérieure, elle tient de la fabrication: je sais ce qu'est l'objet que j'ai fait, je puis en faire un autre semblable; mais je ne pourrais faire un être semblable à moi comme un horloger fait une montre (ou comme un homme de l'âge du renne faisait une pierre coupante) et je ne sais pas en fait ce qu'est l'être que je suis; j'ignore de même ce qu'est ce monde, je ne pourrais en produire un autre d'aucune façon. Cette connaissance extérieure est peut-être superficielle, mais elle a seule le pouvoir de diminuer la distance de l'homme aux objets qu'elle détermine. Elle fait de ces objets, bien qu'ils nous demeurent fermés, ce qui nous est le plus proche et le plus familier. »9 Cette connaissance risque donc de ne dévoiler guère de secret, ou bien de se jouer dans la complicité, oublieuse du sujet, entre l'interviewer et son outil. L'autre voie, celle prévue, est, par le toucher de l'entretien, d'objectiver le sujet et de pouvoir ainsi plus aisément le travailler.

8 9

Bataille, 1973, pp.37-38. Bataille, 1973, pp.39-40.

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1.2 - L'interviewer

et le vécu

Reste à savoir si le sujet peut être objet et si l'interviewer, sujet, peut suffisamment s'objectiver pour se connaître et connaître les effets de ses interventions. Le problème, discuté par Georges Bataille, semble difficile à résoudre: «nous ne nous connaissons distinctement et clairement que le jour où nous nous apercevons du dehors comme un autre. Encore est-ce à la condition que nous ayons d'abord distingué l'autre sur le plan où les choses fabriquées nous sont apparues distinctement. Cette introduction d'éléments de même nature que le sujet, ou du sujet lui-même, sur le plan des objets est toujours précaire, incertaine et inégalement achevée. Mais cette précarité relative importe moins que la possibilité décisive d'un point de vue d'où les éléments immanents sont aperçus du dehors comme des objets. A la fin, nous apercevons chaque apparition - sujet (nous-mêmes), animal, esprit, monde - en même temps du dedans et du dehors, à la fois comme continuité, par rapport à nous-mêmes, et comme objet. Le langage définit d'un plan à l'autre la catégorie du sujet-objet, du sujet objectivement envisagé, autant qu'il se peut clairement et distinctement connu du dehors. Mais une objectivité de cette nature, claire quant à la position séparée d'un élément, demeure confuse: cet élément garde à la fois tous les attributs d'un sujet et d'un objet. La transcendance de l'outil et la faculté créatrice liée à son emploi sont attribuées dans la confusion à l'animal, à la plante, au météore; elles sont également attribuées à la totalité du monde. »10 Ce que dit l'outil entretien n'est pas ce que dit l'interviewé. Le risque est pourtant de s'en contenter, d'y rester, donc de ne pas avoir touché au sujet: l'instrument est nécessaire à la lecture du sujet, prend existence dans cette fonction, mais ne peut en tenir lieu. Le risque là est de trahison ressentie, du secret de l'être violé et non pas d'un secret précis révélé. Ce qu'annonce ensuite Georges Bataille est aussi l'entrée dans une dé-raison qui n'est pas, habituellement, du registre de l'entretien de recherche: « L'objet qu'est l'outil peut lui-même être envisagé comme un sujet-objet. Il reçoit dès lors les attributs du sujet
10Bataille, 1973, pp.41-42.

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et se place à côté de ces animaux, de ces plantes, de ces météores ou de ces hommes que la transcendance de l'objet, qui leur fut prêtée, retire du continuum. Il devient continu par rapport à l'ensemble du monde mais il reste séparé comme il le fut dans l'esprit de celui qui le fabriqua: au moment qui lui convient, un homme peut tenir cet objet, une flèche, pour son semblable, sans lui retirer pour autant le pouvoir d'opérer et la transcendance de la flèche. A la limite, un objet ainsi transposé ne diffère pas dans l'imagination de qui le conçoit de ce qu'il est lui-même: cette flèche, à ses yeux, est capable d'agir, de penser et de parler comme lui. »11 Nous sommes alors dans un imaginaire qui est continuité du sujet à l'objet et, là, l'expérience réelle que nous voulions appréhender risque de s'échapper avant que nous l'ayons maîtrisée, même s'il s'agit et parce qu'il s'agit seulement de celle, réduite et fonctionnalisée, que voulait retenir l'interviewer et non de l' « expérience totale». Pourtant, pour comprendre, «Il faut vivre l'expérience, elle n'est pas accessible aisément et même, considérée du dehors par l'intelligence, il y faudrait voir une somme d'opérations distinctes, les unes intellectuelles, d'autres esthétiques, d'autres enfin morales et tout le problème à reprendre. Ce n'est que du dedans, vécue jusqu'à la transe, qu'elle apparaît unissant ce que la pensée discursive doit séparer. [...] L'expérience atteint pour finir la fusion de l'objet et du sujet, étant comme sujet non-savoir, comme objet l'inconnu. »12 Autrement, sans cette fusion qui permet la connaissance, ce n'est éventuellement que d'une autre expérience que nous pourrons parler, dans la relation à l'instrument, dans le plaisir de le manier, et non de celle que nous voulions lui faire rendre. Il ne s'agit pas là d'une relation à la réalité visée, à la pratique rencontrée, mais de la relation à une création faite à son occasion. Cela n'est certes pas là découverte nouvelle et Augustin l'avait bien exprimée: «Ce n'est pas la chose signifiée qui sort de la bouche de celui qui parle, mais le signe de cette chose, sauf lorsque les signes eux-mêmes sont les choses signifiées. »13
Il 12

13Augustin, 390, p.62.

Bataille, 1973, pp.43-44. Bataille, 1943, p.21.

18

Le chemin de l'une à l'autre, chose et signe, vécu, peut être confus mais pourra être repéré et décrit. Et, opérationnalisé, ouvrir au pragmatisme du chercheur: «Comment une méthode basée sur la parole peut-elle permettre de décrire les pratiques? Les propos recueillis dans les entretiens ne doivent être considérés ni comme des vérités à l'état pur, ni comme une déformation systématique de cette dernière. Ils sont complexes, souvent contradictoires, truffés de dissimulations et de mensonges. Mais ils sont aussi d'une extraordinaire richesse, permettant justement par leurs contradictions d'analyser le processus de construction identitaire, donnant des pistes (les phases récurrentes) pour repérer des processus sociaux sousjacents. »14

1.3 - Car il faut pourtant faire des enquêtes...
Qu'il s'agisse de trouver des solutions à un problème pratique ou d'asseoir une connaissance à vocation générale dans les sciences sociales et humaines, l'enquête, comme moyen de contact avec une réalité sur laquelle elle nous permet de réfléchir en la connaissant mieux, est toujours nécessaire. Mao Tsé-toung a beaucoup insisté sur cette nécessité de l'enquête comme moyen de connaissance: « Faîtes des enquêtes! Et ne dites pas de sottises! »15 « Vous ne pouvez pas résoudre un problème? Eh bien! allez vous informer de son état actuel et de son historique! Quand vous aurez fait une enquête approfondie, vous saurez comment le résoudre. Les conclusions se dégagent au terme de l'enquête et non à son début »16 «L'enquête est comparable à une longue gestation, et la solution d'un problème au jour de la délivrance. Enquêter sur un problème, c'est le résoudre. »17 Il s'agissait là, bien sûr, de mettre en place une activité directement utile aux pratiques. Des démarches éloignées, semble-t-il, de la pensée de cet auteur, comme la psychologie sociale, ont aussi aidé à généraliser ce type d'approche, avec, également, un souci pratique...
14

15 Mao Tsé-toung, 16 Mao Tsé-toung,
17

Kaufmann, 1995, p.221.
1930, p.l. 1930, pp.1-2.

Mao Tsé-toung, 1930, p.3.

19

L'on doit donc faire des enquêtes, et faire avec le fait qu'elles engagent le chercheur, l'amènent à exister: «Oh! hommes timides, hommes polis, enfants, questionnez, questionnez donc! » 18 Un risque, ou une déviation, important est que la situation sociale dans laquelle les entretiens sont élaborés fasse disparaître, élude ou camoufle, la situation sociale qui leur donnait intérêt et en avait suscité la nécessité, différente. Rodolphe Ghiglione et Benjamin Matalon ont bien exprimé le problème: « Les discours qui constituent la ' matière première' de l'enquête ne sont pas spontanés; ils ne sont pas produits dans un vide social qui en garantirait l'objectivité. Ils ont été obtenus dans une situation très particulière d'interaction sociale, situation structurée en grande partie, mais pas uniquement, par la relation qui s'établit entre l'enquêteur et l'enquêté. »19 L'interrogation que sert une enquête dépasse ainsi bien évidemment la relation entre un enquêté et un enquêteur; son ambition est à la fois d'être particulière, précise et énorme: «Réaliser une enquête, c'est interroger un certain nombre d'individus en vue d'une généralisation. Cette définition, relativement arbitraire et certainement contestable comme toute définition, vise à distinguer l'enquête des autres méthodes sociologiques. D'abord, par le fait qu'il s'agit d'interrogation, elle se distingue à la fois de l'observation, où l'intervention du chercheur essaie d'être minimale, et de l'expérimentation, où le chercheur, au contraire, crée et contrôle la situation dont il a besoin. Ensuite, prenant comme unité d'observation, et donc d'analyse, des individus, l'enquête se distingue des différentes méthodes sociologiques qui portent directement sur des unités plus vastes, groupes, classes ou institutions. Enfin, il s'agit d'interrogation en vue d'une généralisation: ce ne sont pas les individus dans ce qu'ils ont de personnel qui nous intéressent, comme c'est le cas dans un entretien-diagnostic ou un entretien d'embauche, mais la possibilité de tirer de ce qu'ils disent des conclusions plus larges. »20Le collectif par l'individu.
18

19Ghiglione, Matalon, 1998, p.6. 20 Ghiglione, Matalon, 1998, p.6.

Kafka, 1985, p.318.

20

La rencontre à deux construite pour l'entretien est un moment singulier, marqué par la relation entre la pensée et le verbal, particularisé par son projet, lui-même intégré à un projet de connaissance plus large. «L'interview est d'abord entrevue de deux personnes qui ont ensemble une conversation, qui poursuivent un dialogue; à certains égards, l'interview paraît être une sorte d'interrogatoire. Entrevue, conversation, dialogue, interrogatoire sont des phénomènes comparables à l'interview qui ne s'identifie cependant à aucun d'eux. »21 Car l'interrogé y prend des places différentes, et, la comparaison avec l'interrogatoire le rappelle, l'interviewé prime dans l'entretien: «L'interrogatoire présuppose cependant qu'un devoir d'origine morale ou d'origine sociale, qu'une contrainte extérieure s'imposent à la personne interrogée, lui imposent la réponse. L'interview laisse subsister intacte la libre originalité de l'interviewé. »22

1.4 -

Faire avouer

Car il s'agit de faire dire ce que l'interviewé n'avait pas prévu, de le lui faire avouer. Il y a là une source à la volupté de la maîtrise sur l'autre qui retrouve certaines analyses de Michel Foucault: « Songeons seulement au zèle avec lequel nos sociétés ont multiplié, depuis plusieurs siècles maintenant, toutes les institutions qui sont destinées à extorquer la vérité du sexe, et qui produisent par là même un plaisir spécifique. Songeons à l'énorme obligation de l'aveu et à tous les plaisirs ambigus qui, à la fois, le troublent et le rendent désirable: confession, éducation, rapports entre parents et enfants, médecins et malades, psychiatres et hystériques, psychanalystes et patients. On dit parfois que l'occident n'a jamais été capable d'inventer un seul nouveau plaisir. Compte-t-on pour rien la volupté de fouiller, traquer, d'interpréter, bref, le ' plaisir d'analyse', au sens large du terme »23.
21Daval, 1967, p.121. 22Daval, 1967, p.121. 23Foucault, 1976, p.103.

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Nous dépassons peut-être ici la question de l'entretien de recherche, mais ce n'est pas certain... L'analogie que nous pouvons proposer avec la confession montre bien que celui que l'on fait parler y trouve intérêt, justification ou soulagement, dans un jeu du dire et du caché, de la révélation et de l'oubli. Elle montre bien que l'expression est un moyen de maîtrise et de soulagement; pour le parleur comme pour celui qui le fait parler: « La prise du pouvoir sur l'ordinaire de la vie, le christianisme l'avait, pour une grande part, organisée autour de la confession: obligation de faire passer régulièrement au fil du langage le monde minuscule de tous les jours, les fautes banales, les défaillances mêmes imperceptibles et jusqu'au jeu trouble des pensées, des intentions et des désirs; rituel d'aveu où celui qui parle est en même temps celui dont on parle; effacement de la chose dite par son énoncé même, mais augmentation également de l'aveu luimême qui doit rester secret, et ne laisser derrière lui aucune autre trace que le repentir et les œuvres de pénitence. L'Occident chrétien a inventé cette étonnante contrainte, qu'il a imposée à chacun, de tout dire pour tout effacer, de formuler jusqu'aux moindres fautes dans un murmure ininterrompu, acharné, exhaustif, auquel rien ne devait échapper, mais qui ne devait pas un instant se survivre à lui-même. Pour des centaines de millions de personnes et pendant des siècles, le mal a dû s'avouer en première personne, dans un chuchotement obligatoire et fugitif. »24 Nous sommes dans l'aveu généralisé. Qu'en faire? Des applications locales, ou une interprétation générale? D'une part, «Dans un certain sens, l'étude de l'aveu est purement instrumentale. La question de l'aveu fait son apparition en psychiatrie. En fait, Leuret commence à écouter l'exposé du fou, quand il lui demande: 'que dites-vous, que voulez-vous dire et qui êtes-vous, ici, que veut dire ce que vous dites ?'. La question de l'aveu, qui a été également très importante pour le fonctionnement du droit pénal, occupe le premier plan dans les années 1830-1850, au moment où de l'aveu, qui était l'aveu de la faute, on passe à la question complémentaire: 'Dites-moi ce que vous avez fait, mais dites-moi
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Foucault, 1977, p.245.

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surtout qui vous êtes,»25. Une interrogation qui est toujours en débat dans l'interprétation des entretiens: jusqu'où faut-il aller dans la connaissance du locuteur pour comprendre et interpréter ce qu'il dit? Mais, d'autre part, et, là, nous touchons certainement au général: «Nous trouvons effectivement dans l'aveu une notion fondamentale sur notre façon d'être lié à ce que j'appelle les obligations par rapport à la vérité. Cette notion comprend deux éléments: la reconnaissance de l'action commise (par exemple, le crime de Pierre Rivière), soit dans le cadre de la religion, soit dans celui des connaissances scientifiques acceptées; d'autre part, l'obligation de connaître nousmêmes notre vérité, mais également de la raconter, de la montrer et de la reconnaître comme véridique. »26 Nous sommes à la source de la raison de l'interview. Ce droit pris de faire avouer suscite nécessairement des limites et, pour cela, comme dans d'autres domaines qui touchent à des relations de type spécifique - conseil, formation, soin..., la précision et l'application de principes déontologiques paraissent prudentes et utiles. Roger Daval s'en était soucié: « a) Les renseignements obtenus sont tout à fait confidentiels et ne doivent être révélés à personne, excepté aux chercheurs qui s'occuperont de l'analyse. L'identité de l'interviewé ne doit jamais être mentionnée sur les fiches. b) Dans le courant de l'interview, l'interviewer peut évoquer un sujet pénible ou générateur d'anxiété. Parler du cancer peut entraîner des troubles chez l'individu anxieux pour qui la crainte du cancer est liée au 'secteur sensible de la personnalité'. L'interviewer n'ayant pas à agir en psychologue clinicien doit abandonner le sujet après avoir rassuré de son mieux l'interviewé. c) L'interviewer n'a pas le droit de donner des conseils de spécialiste, même si l'interviewé lui demande son avis. Son rôle est d'obtenir des informations, et non d'en donner. »27 Dans un cadre ainsi protégé, l'interviewé peut s'exprimer et trouver son sens vis à vis de l'autre par la parole qui le rend aussi maître et responsable de ce qui est évoqué; d'avoir parlé dans un lieu préparé pour cela - situation d'entretien ou tribunal - il peut être situé et
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Foucault, 1981, p.658.
Foucault, 1984, p.658.

Daval, 1967, p.150.

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accepter d'être jugé pour l'avoir fait: « Le jugement en effet suppose l'éclat de la parole: son édifice n'est tout à fait solide que s'il culmine dans l'aveu de l'accusé, dans cette reconnaissance parlée du crime par le criminel. Nul n'a le droit de faire à quiconque grâce d'un jugement: il faut pouvoir être jugé et condamné, puisque subir le châtiment, c'est avoir parlé. Le supplice suppose toujours une parole antérieure. Finalement, le monde clos du tribunal est moins périlleux que l'espace vide où la parole accusatrice ne se heurte à aucune opposition puisqu'elle se propage dans le silence, et où la défense ne convainc jamais puisqu'elle ne répond qu'à un mutisme. »28 En se prêtant au jugement, celui qui parle là existe.

2 - LA PRESENCE DU SECRET

L'existence du secret est constante et non seulement il peut apparaître fondamental mais il peut s'accoler à n'importe quel objet, à n'importe quelle pensée. Entendu comme ce que l'on ne dit pas, le secret occupe un champ très vaste qui s'oppose comme en symétrie à celui de l'entretien où il s'agit de faire dire. Présent, immanent, permanent, profond, mais aussi pusillanime, coquet, de l'ordre du jeu, le secret perturbe le travail de l'enquêteur en même temps qu'il en est une raison. On a pu mettre en évidence la liaison entre le domaine du privé, entendu d'une façon large, et l'esprit de secret. Entendu d'une façon large, puisque du comportement vis à vis de l'intime découlerait celui sur le professionnel, comme une excroissance de la vie personnelle, de soi, ou des autres: «Rien de ce qui est privé ne devrait échapper au secret. Tout ce qui est privé devrait être gardé. Le secret professionnel serait une conséquence du caractère intime de l'information. Or il existe ce que l'on pourrait appeler des professionnels de l'intime; ils seront par nature astreints au secret professionnel. »29
28 Foucault, 1962, p.184. 29 Frison..Roche, 1999, p.34.

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Dans cette conception, davantage que dans une information ou une compréhension, c'est dans la façon dont on les voit que réside le secret; le secret ne serait pas tant un contenu que ce que l'on veut faire se jouer avec lui: « le secret, ce n'est pas un objet en tant que tel, c'est ce qui recouvre l'objet, ce qui rend celui-ci inaccessible à la connaissance: le secret, ce n'est pas l'objet, c'est le mystère de l'objet. »30 Si l'on veut connaître l'objet, il faudra donc dénouer ce qui le fait secret, pour le retrouver, accompagné d'une lecture supplémentaire apportée par le travail de dévoilement. Par là, mener un entretien revient à remettre au jour ce que le secret en avait éloigné, quelles que soient les raisons, réfléchies ou non, fortes ou non, de cet éloignement. Le secret serait à ce moment là inhérent à tout ce que l'on sait, pense ou vit, à tout ce qui nous fait homme sans que nous soyons certains de l'avoir maîtrisé voire repéré. Constant dans ses multiples formes de recouvrement et de mise à distance, il serait l'un des obstacles premiers à la communication, donc un lieu de travail privilégié pour l'enquêteur. Reste à préciser les positions vis à vis de ce secret qui interdit l'expression. Certaines sont pessimistes quant à la recherche de la connaissance et de son assurance; l'une, dans l'ordre du raisonnable, note que «si l'on renonce à l'illusion scientiste qui posa que l'on pourrait connaître les objets pleinement dans leur vérité, on doit dire que tout objet est plus ou moins voilé par son mystère »31 et tendrait peut-être à l'accepter comme tel; une seconde, dans l'ordre de la croyance en une voix autre, oublie que tout faisant dire a besoin d'artifices, d'une science et d'un art, pour ce faire: «Le prêtre confesseur doit être considéré comme représentant de Dieu, et ce qu'il a entendu, il ne le sait pas de science humaine. »32 Ce qui a été entendu, une fois entendu, resterait de l'ordre du secret, du n'étant pas touchable ou même audible pour l'oreille humaine. Le secret ne serait alors pas dépassé, en ce sens qu'il ne pourrait servir à d'autres.
30 Frison-Roche, 1999, pp.18-19. 31 Frison-Roche, 1999, p.19. 32 Bédouelle, 1999, p.126.

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2.1 - La réalité du secret
Caché, le secret est concret; il occupe de l'espace. Il a deux places privilégiées, correspondant à des positions face à des situations sociales: la protection ou l'édification de l'être, la protection ou l'édification du groupe. La multiplicité des domaines du secret, ses lieux privilégiés, ne peuvent pas camoufler ses fonctions et ses utilités sociales, car s' « il y a bien des classes d'objet, notamment le corps, le sentiment, certaines pratiques, qui appellent plusieurs sortes de voiles, une variété de secrets, une diversité de devoirs, une modulation des régimes juridiques. Plus encore, ce qui va engendrer la multiplicité des secrets, c'est précisément la multiplicité des professions. »33 Mais le secret n'est pas que social; il est dans la rencontre escomptée et ressentie entre le sujet et le social. Ce n'est donc pas tant le domaine « habituel» du secret - de nombreux travaux, dont ceux de Jean-Claude Kaufmann en matière de recherche sociologique34 ou ceux de M.C. Hans et Gilles Lapouge en matière joumalistique35, ont montré que l'on pouvait faire parler et mener de riches entretiens sur des domaines sensibles à la pudeur - qui a ici de l'importance que le sujet, ce qui le touche, ce qu'il vit comme intime, comme spécialement à lui, ou comme source de danger plus ou moins clairement identifiée. L'opposition faite par Sigmund Freud, s'adressant à des étudiants avancés, entre le secret du névropathe et celui du criminel aide à comprendre les cheminements du secret et par là les problèmes de leur mise en expression: « chez le névropathe, il y a secret pour sa propre conscience; pour le criminel, il n'y a secret que pour vous; chez le premier existe une ignorance réelle, bien que pas dans tous les sens que l'on puisse donner au mot; chez le dernier il n'y a qu'une
33 Frison-Roche, 1999, p.21. 34 par ex. , Kaufmann 1992, Kaufmann 35 Hans, Lapouge, 1978.

1995.

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simulation de l'ignorance. A cela tient une autre différence importante du point de vue pratique. Dans la psychanalyse, le malade nous vient en aide par son effort conscient contre sa résistance, car il s'attend à ce que l'examen lui rapporte un avantage: la guérison; le criminel, par contre, ne travaille pas avec vous, ce serait travailler à l'encontre de tout son moi. En compensation, dans votre examen, il n'est question pour vous que d'acquérir une conviction objective, tandis que, dans la thérapeutique, il est indispensable que le malade lui-même arrive à acquérir la même conviction. »36

2.2 - Les fonctions du secret
Le secret protège, et l'individu et le groupe: «Le secret est un obstacle, une barrière à l'intrusion et au contrôle de l'extérieur. En ce sens, il permet l'intimité, il contribue à l'individualisation des membres du groupe, qui sont à l'abri du secret. »37 En particulier, «le secret protège les croyants du doute des sceptiques, ceux-ci n'ayant pas le pouvoir d'assembler les preuves qui pourraient anéantir la croyance. Puisque les rites d'initiation servent des buts pouvant être atteints uniquement par le symbole, et non dans la réalité, la fiction doit rester cachée si les adeptes veulent jouir des bénéfices psychologiques de l'accomplissement symbolique. Le secret est donc indispensable pour que les besoins des croyants continuent d'être satisfaits. »38 Est ce dire que, barrière, il s'intègre à l'existant, le constitue en partie? «Même dans les cas où les fonctions du secret semblent essentiellement internes au groupe, et gratuites envers ce qui lui est extérieur, par exemple lorsqu'il s'agit de jeu, de sport, de folklore, on peut montrer qu'en s'affiliant, l'individu modifie l'ensemble de son statut relationnel, et que le groupe exerce une action collective sur l'environnement social. Il faudra donc, chaque fois que l'on abordera un problème spécifique de secret, examiner sa fonction relationnelle. Celle-ci s'exerce par le moyen d'agents et de processus. Dans le
36 Freud, 1906, p.55. 37 Couëtoux, 1981, p.21. 38 Bettelheim, 1954, p.152.

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