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L'épistémologie pratique de Pierre Bourdieu

De
264 pages
Pierre Bourdieu est plus connu pour son oeuvre sociologique que pour ses prises de position épistémologiques. Si on lui accorde volontiers une certaine habileté théorique, on ne lui reconnaît aucune compétence particulière en matière d'épistémologie des sciences sociales. Prenant le contre-pied de ces critiques, l'auteur montre la cohérence épistémologique du travail du sociologue.
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     L’épistémologie pratique de Pierre Bourdieu   
  
 
                 
          
  © L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris  http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr  ISBN : 978-2-296-99190-3 EAN : 9782296991903
 
ERVAI S
Olivier S      L’épistémologie pratique de Pierre Bourdieu                   
Dernières parutions
Logiques sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot  En réunissant des chercheurs, des pratic iens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la colle ction « Logiques Sociales » entend favoriser les liens entre la recherch e non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui part ent d'un terrain, d'une enquête ou d une expérience qui augmentent la connaissance empirique des ' phénomènes sociaux ou qui proposen t une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.   Rahma BOURQIA (dir .), Territoires, localité et globalité. Faits et effets de la mondialisation, volume 2 . 2012. Rahma BOURQIA (dir .), La sociologie et ses frontières. Faits et effets de la mondialisation, volume 1 . 2012. Hugues CUNEGATTI, Charles SUAUD (dir.), La sécurité routière : enjeux publics et société civile , 2012. Catherine ESPINASSE, Eloi LE MOUEL (dir.), Des liens qui créent des lieux , Tome 2 , 2012. Catherine ESPINASSE, Eloi LE MOUEL (dir.), Des lieux qui créent des liens , Tome 1 , 2012. Sabrina DAHACHE, Féminisation de l’enseignement agricole , 2012. Odile MERCKLING, Parcours professionnels de femmes immigrées et de filles d’immigrés , 2012. Emmanuel GARRIGUES, Les Héros de l’adolescence. Contribution à une sociologie de l’adolescence et de ses représentations , 2012.  Antigone MOUCHTOURIS, L’observation : un outil de connaissance du monde , 2012. Sophie DEVINEAU, Le genre à l’école des enseignantes. Embûches de la mixité et leviers de la parité , 2012. Julien LAURENT, Le skateboard. Analyse sociologique d’une pratique physique urbaine , 2012. Sylvain KERBOUC’H, Le Mouvement Sourd (1970-2006). De la Langue des Signes française à la reconnaissance sociale des sourds , 2012.
 
« Le nouvel idéal de connaissance (physico-chimique) doit permettre de prévoir nos expériences futures ; son procédé consiste à forger des symboles, ou des simulacres internes des objets extérieurs, tel que les conséquences logiques de ces symboles soient elles-mêmes les images des conséquences nécessaires des objets naturels quils reproduisent. Une fois ces images stabilisées par lexpérience, elles peuvent servir de modèles et ainsi déduire rapidement des conséquences à prévoir par expérience ou par expérimentation. Ces images sont nos représentations des choses et saccordent avec elles par leur propriété essentielle qui est de satisfaire à la condition prédictive ; mais elles nont besoin pour remplir leur tâche daucune espèce de conformité avec les choses. De fait, on ignore si nos représentations ont quoi que ce soit de commun avec les choses en dehors de cette relation fondamentale, et nous navons aucun moyen de le savoir » (E. Cassirer, Le problème de la connaissance , t.III, 1910).     « Je regrette beaucoup que ceux qui ont écrit en anglais ces dernières années en philosophie ou en psychologie semblent pour la plupart avoir du mépris pour la pensée et la langue anglaise de nature à produire une insensibilité totale aux distinctions de la langue. [] Un grand nombre de mots français, dont il se trouve quils sécrivent comme des mots anglais, mais qui nont pas la même signification, ont été utilisés par des auteurs récents dans leur signification française, ce qui menace de ruine complète lesprit de la langue et de la pensée anglaise » (C. S. Peirce, Le raisonnement logique des choses , 1895).
  
 Introduction  Bourdieu épistémologue Au-delà du platonisme structuraliste
« Comme nimporte quel autre savant, [le sociologue] sefforce de contribuer à la construction du point de vue sans point de vue quest le point de vue de la science, il est, en tant quagent social, pris dans lobjet quil prend pour objet. [] il sait par conséquent que la particularité des sciences sociales lui impose de travailler à construire une vérité scientifique capable dintégrer la vision de lobservateur et la vérité de la vision pratique de lagent comme point de vue qui signore comme tel et séprouve dans lillusion de labsolu » (P. Bourdieu, Science de la science et réflexivité , 2001, p. 222).
   Ce qui surprend au premier abord quand on observe sur la longue période la réception par la communauté scientifique de la sociologie de Pierre Bourdieu, cest lextrême polarisation des opinions et des critiques. Depuis les années soixante dix, on entend simultanément les commentaires les plus élogieux et les critiques les plus définitives. Le même constat peut être fait concernant les espaces de consécration. Si certaines institutions académiques, nationales et étrangères ont hautement reconnu puis décorer le sociologue - Collège de France, Ecole des Hautes Etudes, CNRS, Universités et institutions scientifiques étrangères -, dautres, tout au contraire, lont largement ignoré, voire dénié - Académie des sciences morales et politiques, Université française, revues sociologiques françaises -. Une lecture interne ou littéraire de luvre de Bourdieu mettrait
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laccent sur la pluralité des interprétations que provoquent inexorablement les écrits des grands auteurs en raison de la complexité et de lenvergure de leurs propos. Bourdieu préfère, en sociologue, tenter dexpliquer que toutes ces opinions ne sont pas le fruit dune distribution hasardeuse. Ces opinions forment un champ de positions et de concurrence dont il est possible de rendre compte objectivement et à partir duquel on peut situer les stratégies scientifiques et les prises de positions diversement situées dans lespace restreint de la sociologie ou élargi des sciences humaines et de la philosophie.  Occupant des positions fortement différenciées dans lespace des sciences sociales, ses adversaires scientifiques partagent un présupposé commun propre à loccupation dune position donnée qui peut sénoncer ainsi : une orientation scientifique conciliatrice qui cherche à dépasser plutôt quà opposer des positions paradigmatiques perçues comme incompatibles, est vouée au syncrétisme ou à lincohérence 1 . Telle est pourtant bien la tentative réconciliatrice quénonce explicitement Bourdieu pour définir le mode de connaissance quil entend mettre en place. Dans le passé, cette stratégie intégrative a concentré toutes les critiques et tous les éloges non seulement parce quelle conduit à occuper objectivement une position centrale dans lespace scientifique mais aussi parce quelle a réussi là où ses concurrents sociologues ont échoué, à savoir construire un système théorique et méthodologique scientifiquement reconnu, praticable, instrumenté et performant techniquement, sur la base dune intégration cohérente dapproches épistémologiques considérées jusquici comme inconciliables. Le résultat est que cette approche a déclenché en retour une sorte de processus incontrôlé de discrédit et de dévalorisation du capital scientifique des sociologies concurrentes. Un effet de champ en quelque sorte. Ce résultat, elle le doit au déplacement, voire au dépassement que constitue lapproche pratique de lépistémologie. Telle est du moins lhypothèse centrale qui aiguillonne ce livre.                                                           1  Louvrage récent de M. de Fornel et de A. Ogien (2011) porte témoignage de lactualité toujours très vivace de ce présupposé.
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1 - Bourdieu et lépistémologie pratique  Cet avantage concurrentiel constitué par le mode de connaissance mise en uvre en pratique par Bourdieu dans sa théorie de la pratique na pas fait de lui pour autant une référence épistémologique. En effet, Bourdieu est plus connu pour son uvre sociologique 2 que pour ses prises de position en matière dépistémologie des sciences sociales. Sur ce terrain quil veut sociologique et non philosophique de la théorie de la connaissance, son image ressort même assez trouble. On lui reconnait généralement une certaine habileté théorique mais au prix dun bricolage subtil de concepts, de méthodes et de dispositifs dobservation. Cette image est dailleurs confortée bien involontairement par ses épigones qui se contentent généralement de réaffirmer lappartenance de la pratique scientifique du sociologue au pragmatisme du rationalisme appliqué de G. Bachelard, position pragmatiste médiane entre réalisme et idéalisme suffisante selon eux pour valoir légitimité scientifique. Il se peut également que le refus de Bourdieu lui-même de senfermer dans ce quil appelle les « fausses alternatives », ces oppositions bien réelles sociologiquement -elles servent de points de repère et de ralliement - faute de lêtre épistémologiquement, ait contribué malgré lui à construire le portrait dun scientifique partagé et pragmatiste, plus attaché à lexamen des faits quà respecter les grandes théories épistémologiques en la matière. De plus, son absence des grands débats métathéoriques, et ce malgré sa notoriété qui lui ouvrait un droit éminent à la parole, na fait que renforcer ce flou épistémologique dont on laffuble. Plus encore, la réponse de Bourdieu aux critiques sur son travail a toujours été prioritairement une réponse de praticien de la sociologie et non une réponse théorique, philosophique ou rhétorique. La preuve du bien-fondé dune théorie consiste exclusivement, selon lui, dans sa mise à lépreuve empirique. Enfin, le recours à des                                                           2 Dans ce livre, les ouvrages et articles de P. Bourdieu sont référencés dans le corps du texte à partir des initiales tirées du titre de louvrage concerné. Par exemple (LL) renvoie à Leçon sur la Leçon (1983). La liste des ouvrages est disponible en bibliographie, en fin douvrage.
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formules oxymoriques pour étiqueter sa propre pratique scientifique telles que « structuralisme génétique » ou plus fréquemment « structuralisme constructiviste », a fini de convaincre définitivement les critiques de lartificialité du montage proposé et de limpossibilité de réunifier dans un cadre unique les divers paradigmes épistémologiques mobilisés. A découlé de tout ceci la conclusion largement partagée faute dêtre discutée selon laquelle la sociologie de Bourdieu na rien à verser au débat épistémologique en science sociale, son syncrétisme aboutissant plutôt à multiplier et à cumuler les apories des différents paradigmes traversés quà les compenser et les annihiler. Le point de vue défendu dans cet ouvrage prend le contre-pied de ces attitudes sceptiques ou agnostiques face à une pensée trop souvent considérée comme aporétique. Il entend soutenir lidée que la pratique de théoricien de Bourdieu tout autant que ses réflexions de méthode et de métier nexpriment pas de simples arrangements dictés par les difficultés spécifiques de compréhension du monde social. La pratique scientifique de Bourdieu est dabord une réponse médiate aux problèmes posés par lanalyse du monde social. Cette réponse manifeste une grande ambition épistémologique, celle de construire une épistémologie réaliste de la pratique scientifique et de prouver ainsi définitivement, selon la belle formule de Vanderberghe (2011, p. 50) que « Bourdieu nest pas un penseur syncrétique, mais un penseur synthétique et hérétique ».  La constante épistémologique du sociologue reste sans nul doute de ne pas confondre celui qui parle sur les conduites des autres - le sociologue - avec celui qui parle de sa propre conduite - lagent -. Ce réflexe anti-intellectualiste et anti-scholastique, ne correspond en rien à une prise de position relativiste en matière dinterprétation. Ce que met en lumière le sociologue par son travail danalyse, à savoir leffectivité des contraintes structurelles du social, nest pas une illumination idéaliste. Il sagit plutôt dune invention réaliste : tout se passe comme si les structures sociales contraignaient réellement les agents. Simplement lobjectivité de ces structures doit être
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