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L'Établissement d'une colonie de Vaudois français en Algérie

De
163 pages

Je ne reviendrai pas sur ce qui a été dit dans la Préface de ce récit. Le lecteur sait déjà, dans les grandes lignes, comment la Société protestante de colonisation s’est fondée, et comment, pour sa première œuvre, elle a été amenée à s’occuper de préparer le transfert en Algérie d’un certain nombre de familles, d’origine vaudoise, du Val Fraissinières (Hautes-Alpes), pour qui les conditions aggravées de leur climat et de leur sol faisaient de l’émigration une nécessité impérieuse.

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À propos de Collection XIX

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Eugène Réveillaud

L'Établissement d'une colonie de Vaudois français en Algérie

INTRODUCTION

Je venais de lire le rapport, pour l’année 1887, du Comité protestant de Lyon, qui s’occupe de l’évangélisation des Hautes-Alpes et qui, avec les fonds d’une souscription à laquelle les lecteurs du Signal avaient contribué pour un assez bel apport, avait établi en Algérie, au lieu dit les Trois-Marabouts, une douzaine de familles de Dormillouse.

Dormillouse est ce village du val Fraissinière si souvent mentionné dans les biographies de Félix Neff, et où l’on montre encore au voyageur la « maison de M. Neff ». Quiconque a visité ce pauvre village de montagnards, perché à 1,800 mètres au-dessus du niveau de la mer, n’a plus besoin d’être éclairé sur l’urgence qu’il y avait à favoriser l’exode de ses habitants : « A cause de la durée du mauvais temps et de la neige, disait le Rapport, la misère a été très grande dans la vallée cette année. Les bestiaux ont subi, faute de fourrages pour les nourrir, une dépréciation de près de la moitié de leur valeur. Plusieurs ont perdu la majeure partie de leur avoir, forcés de vendre, pour vivre, leur maigre bétail. Ils n’avaient plus de pain dès la fin de juin (or, la moisson du seigle, à ces hauteurs, ne se fait qu’en septembre) et sans les secours du Comité protestant de Lyon, spécialement aidé pour cela par une dame anglaise établie en France, ces pauvres gens seraient morts de faim. »

Profondément touché (et qui aurait pu ne pas l’être ?) par cet exposé navrant, et plein de la conviction — (où m’avait amené une enquête personnelle faite, en compagnie du bienheureux G. Th. Dodds, mon toujours regretté frère en Christ1 — que l’émigration, tout au moins partielle, s’imposait comme le seul remède efficace à la misère endémique de cette population, je tâchai, par divers articles publiés dans le Signal, d’intéresser à cette cause nos coreligionnaires protestants. Qu’il me soit permis de citer ici tel de ces articles, nécessaire peut-être pour initier le lecteur à l’origine des faits rapportés dans les pages qui vont suivre :

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Cascade du Tourniquet et Val Fraissinière.

« En mentionnant l’autre jour, écrivais-je (Signal du 4 nov. 1887), le succès de l’émigration partielle des habitants de Dormillouse qui ont été dirigés vers l’Algérie, j’ajoutais qu’il y a encore de grands besoins parmi ces braves montagnards et de belles Occasions, partant, de continuer l’œuvre si bien commencée. C’est ce que je vais maintenant établir.

De toutes les hautes vallées du département des Hautes-Alpes où se sont maintenus les descendants des Vaudois du Dauphiné qui ont pu échapper aux persécutions et aux massacres des sicaires de l’archevêque d’Embrun, celle de Fraissinière est certainement la plus pauvre. Ailleurs, à Vars, Près de Guillestre, à Brunissard, à Fontgillarde, à Saint-Véran, « le plus haut village de l’Europe »,on est pauvre aussi sans doute, mais encore réussit-on à vivre, grâce surtout aux fromageries ou « fruitières » qu’on a installées dans ces dernières années, et qui donnent à leurs propriétaires un revenu satisfaisant. Mais cette modeste industrie n’a pu être établie dans le val Fraissinière, et par cette raison entre autres que les terrains, d’ailleurs morcelés à l’extrême, qui devraient être aménagés en prairies pour la nourriture des vaches laitières, ont été, parla force des choses — parle manque d’avances et parce qu’il fallait bien, avant le bétail, nourrir les hommes, — labourés et ensemencés en céréales.

Or, on peut imaginer ce que cette culture des céréales rapporte à cette altitude de 1,800 ou 2,000 mètres. Il leur faut semer, en août, un grain d’orge ou de seigle pour avoir un rendement de deux ou trois grains au mois de septembre de l’année suivante, ce qui leur fait dire plaisamment — les pauvres gens ont encore parfois le cœur à rire ! — que leur pays est extraordinairement fertile, puisque le temps de la moisson chez eux suit de quinze jours le temps des semailles. C’est par une facétie du même genre que le fils d’un meunier des Mensals (hameau voisin de Dormillouse) pouvait dire sans mentir, aux habitants de Marseille, où l’avait conduit le service militaire, que le moulin de son père moulait cinq cents sacs de farine d’un soleil à l’autre. Le brave garçon apprenait ensuite à ses auditeurs incrédules que le moulin paternel, encaissé au fond d’une vallée profonde, au nord d’une montagne presque à pic, restait pendant six mois de l’année sans recevoir la visite d’un seul rayon de soleil. Hélas ! quoiqu’il ne chômât pas volontairement et qu’il fit de son mieux son ouvrage, le moulin des Mensals a Cessé de moudre depuis quelques années. C’était un luxe trop grand pour un pays si pauvre. Je suppose que les gens de la vallée font eux-mêmes leur mouture, pour épargner les frais, sur quelque pierre ronde, comme au temps de Triptolème. En tout cas, ils boulangent eux-mêmes leur pain au four commun, et l’on ne fait qu’une fournée, deux au plus par an, pour tout le pain du pays. Car il faut économiser et le combustible et le pain lui-même, comme disait l’un d’eux, « le pain tendre coûterait trop cher : on en mangerait trop ! »

« Ce n’est pas que leur intention, du moins à tous, soit de quitter leur pays, si sévère et si rude qu’y soit pour eux la lutte pour l’existence. Au contraire, il est remarquable de voir à quel point cette race de montagnards tient à ce sol âpre que les luttes de leurs pères leur ont rendu sacré, et où ils ont, l’hiver, les émotions de la chasse au chamois et aux marmottes, où chaque rocher, chaque précipice, chaque trace d’avalanches leur parle de fatigues qu’ils ont endurées, de dangers qu’ils ont courus, que la garde de Dieu leur a fait éviter ; et l’on sait que rien n’est doux au cœur comme ces souvenirs-là, et l’on comprend que même dans leurs maisons de pierre, leurs vergers pleins de promesses, leurs vignobles prospères des Trois-Marabouts, les Vaudois transportés aient encore plus d’une fois le mal du pays, la nostalgie du sol natal. Non, tous ne quitteront pas la vallée de Fraissinière, et ce n’est pas notre pensée non plus qu’ils la doivent tous quitter. Mais la place utilisable pour la vie même la plus modeste est trop étroitement limitée pour qu’on ne doive pas souhaiter de voir s’établir un courant d’émigration qui enlève le trop plein de la population, et d’ailleurs les familles sont assez fécondes — (elles le deviendraient encore plus, si le courant dont je parle était bien établi) — pour qu’on soit certain de voir les brèches promptement réparées et de nouveaux arrivants prendre la place des partants.

Ce qu’il faut, ce que l’humanité commande — et ce que réclame aussi l’intérêt du protestantisme qui ne peut que gagner à cette diffusion d’un élément sain, énergique et pieux, — c’est qu’on facilite l’exode à ceux qui sont disposés à partir, et qu’on facilite à ceux qui restent l’acquisition des maisons et des terres de ceux qui s’en sont allés. C’est d’ailleurs, croyons-nous, le plan du comité protestant de Lyon qui, depuis de longues années déjà, a pris à cœur les intérêts religieux et matériels de nos coreligionnaires des Hautes-Alpes. Ce qu’il nous faut donc faire, c’est d’encourager ce Comité dans son œuvre et de l’aider de nos deniers et de nos efforts afin de lui permettre de mener son programme à bonne fin et de faire face à des besoins urgents, réels et particulièrement intéressants.

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Cascade de Dormillouse

Or, en ce moment même, un groupe d’habitants des Mensals et des Violins — les deux hameaux les plus pauvres du val Fraissinière, ceux qui ne voient pas le soleil durant six mois de l’année et où la misère, l’idiotie et le goitre font, hélas ! le plus de ravages, — demandent aujourd’hui à rejoindre leurs voisins et amis de Dormillouse établis en Algérie. Ils sont une quinzaine de postulants qui ont fait dans ce but des demandes de concessions. Ce n’est pas qu’ils espèrent aller aux Trois-Marabouts même — tous les lots disponibles dans ce village ont été assignés ; mais ils souhaiteraient et l’on doit souhaiter pour eux, que leur établissement fût dans le voisinage de celui-là ; ils se trouveraient plus forts. plus encouragés, étant plus rapprochés de leurs compatriotes et coreligionnaires. Ils savent que l’union fait la force et l’administration algérienne doit le savoir aussi, car elle a déjà fait l’épreuve que les villages composés d’habitants du même pays, de gens qui se connaissent et peuvent s’entr’aider au besoin, réussissent incomparablement mieux que les villages formés d’individus de toute origine et de toute provenance. Or, il paraît qu’à quelques kilomètres des Trois-Marabouts, en un lieu dit Aïn-Tolba — pourquoi ne l’appellerait-on pas Pierre Valdo ? — l’administration a l’intention de fonder prochainement un nouveau village. N’est-ce pas là qu’on devrait grouper les colons des Violins et des Mensais à qui le Comité de Lyon ne refuserait pas, j’en suis sûr, de faire, sur les mêmes garanties, les mêmes avances qu’il a déjà faites aux colons partis de Dormillouse ? Au besoin, un appel de secours adressé aux protestants de France produirait les mêmes résultats qu’a produits, il y a cinq ans, l’appel du Comité lyonnais. Dans quelques années, on aurait là sûrement un village en voie d’aisance et de prospérité, comme l’est actuellement celui des Trois-Marabouts, et l’Eglise protestante d’Algérie compterait une bonne et vivante paroisse de plus, la plus vivante probablement et la plus pieuse de toutes ses congrégations.

La grosse difficulté, nous dit-on, c’est que l’administration projette de vendre aux enchères les terrains d’Aïn-Tolba — ce qui en ferait un village « de bric et de broc » comme ces villages fondés par des spéculateurs sans scrupules — au lieu de distribuer les terres par lots comme on l’a fait aux Trois-Marabouts, à de braves gens présentant toutes les garanties pour faire de bons colons. Ce serait, nous semble-t-il, dans le cas particulier, une grosse erreur en même temps que l’ajournement indéfini ou le déplacement peut-être fatal des espérances, des visées de nos braves gens du val Fraissinière. Dieu veuille en écarter le présage et faciliter à ces frères le moyen de s’établir, selon leur désir, à proximité de leurs voisins et compatriotes d’origine ! Nous ne savons de qui Dieu voudra se servir pour faciliter leur exode dans les conditions qui nous semblent les meilleures pour la transplantation en une nouvelle Canaan de ce Petit rameau de l’Israël des Alpes, si longtemps battu par les ouragans, mais nous avons cette confiance que par un instrument ou par un autre l’exode s’accomplira sous la bénédiction du grand Pasteur des peuples, et nous espérons que la publicité que nous donnons aujourd’hui à ces détails y contribuera pour une humble part. »

Informé, après la publication de ces lignes, que le Comité protestant de Lyon se refuserait probablement à prendre la direction de cette seconde entreprise d’émigration, se croyant lié par ses statuts à ne s’occuper que d’évangélisation et d’instruction, je revenais à la charge, dans un numéro subséquent du Signal, où, prenant texte d’une circulaire adressée aux Chambres de commerce par M. Etienne, sous-secrétaire d’Etat aux colonies, je lançais l’idée de la fondation d’une Société protestante de colonisation.

« L’honorable sous-secrétaire d’Etat, disais-je (n° du 5 novembre 1887), insiste sur la nécessité d’établir des courants d’émigration dans nos diverses colonies et promet, au nom du Gouvernement, de favoriser toutes les tentatives qui seront faites dans ce sens par des associations particulières.

Il me semble que l’occasion est bonne, pour le protestantisme français, d’entrer en lice, car s’il est en France un milieu où l’appel à « l’initiative individuelle » et aux « efforts des associations » ait chance d’être entendu, ce doit être celui de notre société protestante. Il serait digne, en effet, de nos précédents et de nos principes, il conviendrait aux héritiers de la foi de ce grand Coligny qui fut, en France, le premier apôtre et promoteur des idées de colonisation, il serait à l’honneur de notre protestantisme d’entrer à plein cœur dans la route où nous pousse l’esprit nouveau — si nouveau — de l’administration française et de prouver que, sur ce point comme sur tous les autres où les vrais intérêts du pays sont en jeu, les protestants sont toujours à l’avant-garde de l’esprit public.