L'ETHNIQUE EST QUOTIDIEN

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Style ethnique, musique ethnique, ethnic food, ethnic market, que ce soit en français ou en anglais, l'adjectif ethnique caractérise aujourd'hui un produit de consommation à la mode qui se procure au quotidien. Autrefois rare et désigné par le terme de marchandise exotique, le " produit ethnique " révèle par cette mutation de vocabulaire l'existence de nouvelles réalités culturelles dans les villes-mondes ou villes globales.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296413641
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L'ETHNIQUE EST QUOTIDIEN
Diasporas, marchés et cultures métropolitaines

Collection Connaissance des hommes dirigée par Olivier Leservoisier

Dernières parutions

Philippe GESLIN, Ethnologie des techniques. Architecture cérémonielle Papago au Mexique, 1994. Suzanne LALLEMAND, Adoption et mariage. Les Kotokoli du centre du Togo, 1994. Olivier LESERVOISIER, La question foncière en Mauritanie. Terres et pouvoir dans la région du Gorgol, 1994. Xavier PERON, L'occidentalisation des Massaï du Kenya, 1995. Albert de SURGY, La voie desfétiches, 1995. Paulette ROULON-DoKO, Conception de l'espace et du temps chez les Gbaya de Centrafrique, 1996. René BUREAU, Bokaye! Essai sur le Buritifang du Gabon, 1996. Albert de SURGY (dir.), Religion et pratiques de puissance, 1997. Eliza PELIZZARI,Possession et thérapie dans la corne de l'Afrique, 1997. Paulette ROULON-DoKO, Chasse, cueillette et culture chez les Gbaya de Centrafrique, 1997. Sélim ABOU, Liban déraciné, 1998. Carmen BERNAND,La solitude des Renaissants, 1998. Laurent BAZIN, Entreprise, politique, parenté, 1998. Radu DRAGAN, La représentation de l'espace de la société traditionnelle, 1999. Marie-Pierre JULIEN et Jean-Pierre W ARNIER (eds), Approches de la culture matérielle, 1999. Françoise LEST AGE, Naissance et petite enfance dans les Andes péruviennes, 1999. Sophie BOULY DE LESDAIN, Femmes camerounaises en région parisienne, 1999. Françoise MICHEL-JONES, Retour aux Dogon, 1999. Virginie DE VERICOURT, Rituels et croyances chamaniques dans les Andes boliviennes, 2000. Galina KABAKOV A, Anthropologie du corps féminin dans le monde slave, 2000.

cgL'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9237-1

Anne RAULIN

L'ETHNIQUE EST QUOTIDIEN
Diasporas, marchés et cultures métropolitaines

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Pour Chi Lan

INTRODUCTION

Il Ya certainement quelque impertinence à paraphraser le beau titre de G. Condominas, L'exotique est quotidien, surtout lorsque la distorsion laisse entendre un changement de sens radical dans une direction qui peut sembler sujette à caution et à polémique: on n'emploie pas le terme d'ethnique sans précaution et l'infliger au quotidien est une charge lourde à porter. Repartons avec G. Condominas aux sources de l'exotique, et à sa pratique d'ethnologue qui le mit à son contact quotidien, lui donnant journellement du miracle comme d'autres mangent leur pain. Le lire, c'est participer de cette vocation à laquelle il se consacra: révéler « une humanité relevant d'un monde ignoré, fabuleux» (1965 : Il). Cette activité de révélation semble avoir atteint ses limites objectives et le temps des découvertes rejoint aujourd'hui celui des autres planètes, sinon celui des autres galaxies. Nous touchons la fin de ce monde ignoré, et si l'exotique se manifeste quotidiennement sous nos cieux, c'est de la façon la plus banale qui soit, sous forme de produits exotiques. Epices, fruits, textiles, bijoux, arts domestiques, décoratifs et cultuels, livres sur l'exotisme... tout un ensemble de marchandises que l'on peut qualifier de traditionnellement exotiques ont été les vecteurs de cette consommation, d'abord « distinctive », réservée aux élites des diverses époques concernées depuis la mise en place du commerce à longue distance avec l'Orient puis avec le Nouveau Monde. De nos jours, la consommation des signes de l'ailleurs s'est démocratisée, elle est devenue accessible au moindre citadin, ou plus exactement, l'exotique est aujourd'hui quotidien pour

l'habitant des métropoles, il est entré dans ses habitudes, dans ses représentations; il est d'une certaine façon devenu populaire. Ce saut qualitatif est en soi une révolution, puisque dorénavant, exotisme ne rime plus uniquement avec élitisme, même si sa mise en scène demeure profondément différente selon les milieux qui le consomment et le mettent en œuvrel. Mais encore, pourquoi ce double déplacement qui consiste à passer d'une part de l'exotique à la quotidienneté et d'autre part de l'exotique à l'ethnique. C'est bien évidemment ce qui doit être exposé et justifié dans diverses dimensions tout en spécifiant le champ propre à notre investigation. Soulignons tout d'abord que notre sens du terme ethnique s'aligne sur celui défini par F. Barth en 1969 et qui s'est imposé tant dans les pays anglo-saxons qu'en France: selon cet auteur, les groupes ethniques se manifestent en se différenciant par un certain nombre de traits socio-culturels des autres groupes avec lesquels ils coexistent et sont en interaction, reformulant ainsi des frontières qui les distinguent les uns des autres mais qui demeurent néanmoins franchissables. L'usage de ce terme relève d'autre part de celui aujourd'hui passé dans les mœurs par traduction de l'angloaméricain qui l'emploie dans les formules suivantes: ethnie food, ethnie music, ethnie market... Cette précision est importante car elle cadre immédiatement le champ d'application du concept: son adoption relève ici du champ économique et culturel. Autrement dit, on ne trouvera pas dans ce texte de mise au point relative à l'interprétation politique de la notion, pas de réflexion sur les valeurs comparées de la nation et de l'ethnie, rien sur la spécificité française sous cet angle, aucun débat sur la compatibilité ou l'incompatibilité entre citoyenneté, démocratie et ethnicité. On utilisera ce terme sous sa forme adjective, afin de souligner la capacité de cette dimension à se décliner, pour le meilleur comme pour le pire. En effet, tout comme la religion ou la langue, il peut être porteur de conflit, d'inquisition, de purification ou à l'inverse il peut être vécu avec tolérance, et se prêter au brassage, au métissage, à la « créolisation ». ..
1. J.-P. Hassoun et A. Raulin (1995).

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Dans cette dynamique de mélange, la dimension économique semble jouer un rôle de premier plan et c'est elle qui retient notre attention, à l'exclusion du politique, dissociant du point de vue méthodologique ce que la réalité recouvre partiellement. L'autonomie de l'économique se définit en tant qu'il gère un espace de circulation des biens et des marchandises comme celui des personnes en relation avec la notion de marché, laquelle possède son histoire propre. Le commerce à longue distance a constitué un des supports du développement du capitalisme mercantile, fournissant la phase d'accumulation primitive selon Marx. Ces circuits ont dessiné des aires spécifiques, chaque aire se définissant comme « un fragment de l'univers, un morceau de la planète économiquement autonome, capable pour l'essentiel de se suffire à lui-même et auquel ses liaisons et ses échanges intérieurs confèrent une certaine unité organique» (Braudel, 1979 : 12). On reconnaît ici la notion d'« économie-monde» dont une des caractéristiques est «précisément d'enjamber les frontières politiques et culturelles» (ibid. : 14) qui fragmentent ces aires. Il importe tout autant de souligner la constitution d'aire économique dotée d'une relative autonomie que de mettre en évidence le fait que, grâce à la mise en circulation des biens s'effectue le contact entre plusieurs mondes distincts: Méditerranée du Levant avec Méditerranée du Ponant, Orient avec Occident grâce à la jonction de l'Océan Indien et de la péninsule arabique par les « nomades de la mer» et du désert, Ancien Monde avec Nouveau Monde, découvert sur la route des Indes. Cette obsession indienne de l'Europe (des Portugais, des Français, des Anglais, des Hollandais.. .), reste non seulement marquée dans le nom des natifs amérindiens mais le fut longtemps dans celui de ces compagnies maritimes commerciales (par exemples: Compagnie Anglaise ou Hollandaise des Indes Orientales ou Occidentales). A ces circuits est-ouest se superposent progressivement des circuits nord/sud, avec le commerce triangulaire puis la colonisation en partie d'exploitation agricole et minière de l'Afrique, l'exploration de l'Arctique...

Il

Si cette notion d'« économie-monde» nous vient de l'allemand v i a F. Braudel qui fit la traduction littérale du terme Weltwirtschaft, nous repartirons de l'expression anglaise World City utilisée par l'urbaniste anglais P. Geddes dès 1915 et qui fut traduite par le terme de « ville mondiale» comme elle aurait pu l'être par celui de «ville-monde », car c'est l'objet qui nous intéresse ici. L'expression a été reprise par le géographe anglais P. Hall comme titre de son ouvrage paru en 1966 en raison de l'importance du phénomène de croissance des métropoles au xxe siècle. Un auteur comme G. Simmell'avait clairement repérée dès 1903 dans son article désormais célèbre intitulé « Métropoles et mentalité» où il affirme le caractère historiquement inédit de ces formations urbaines et tente d'en saisir les affinités avec le psychisme contemporain: «Si l'on s'interroge sur la position historique de ces deux formes de l'individualisme qui se nourrissent des rapports quantitatifs de la grande ville: l'indépendance individuelle et la formation de l'originalité personnelle, alors la grande ville gagne une valeur tout à fait nouvelle dans l'histoire mondiale des mentalités» (Simmel, 1979 : 76). Quoique ne soit envisagée que la seule dimension individuelle de la mentalité urbaine, cet article constitue une des pierres angulaires de la réflexion sur la notion de culture métropolitaine que l'on cherche ici à développer. On ne saurait en effet sous-estimer la dimension quantitative de ces formations urbaines et il importe d'en préciser les chiffres pour la ville de Paris, lieu de notre recherche. Dans les premières années du XIXe siècle, Paris compte 547 000 habitants, soit 2 % de la population française. En 1962, c'est 7 800 000 habitants qu'il faut décompter, soit 16,8 % de la population totale. Aujourd'hui, la région lIe de France regroupe 18,8 % de la population française. En chiffres absolus comme en chiffres relatifs, cette augmentation remarquable se poursuit et elle se double d'une concentration toujours plus élevée du PIB national. Ce phénomène de « métropolisation » constitue une des dimensions fondamentales de la réalité urbaine contemporaine qui se caractérise « non seulement (par) la croissance et la multiplication des grandes agglomérations, mais (par) la concentration grandissante en leur sein des 12

populations, des activités et des richesses» (Ascher, 1995 : 16). Elle concerne l'ensemble de l'Europe, et en France même n'est pas limitée à la région lIe de France. Point de vue quantitatif mais aussi qualitatif: les métropoles d'aujourd'hui jouent un rôle si prédominant dans l'organisation de l'économie mondiale que certaines d'entre elles ont été qualifiées de « ville globale ». Repartant de la notion de « ville mondiale» ultérieurement développée par des auteurs comme J. Friedmann et G. Wolff qui avaient repéré l'extraordinaire essor des activités de services de très haute qualification professionnelle (et son corollaire inverse de métiers déqualifiés), S. Sassen (1996) élabore une théorie de la ville globale contemporaine qui prend en

considérationleur « nouveau rôle stratégique» :
Au-delà de leur longue histoire comme centres internationaux de commerce et de finance, ces cités fonctionnent à présent selon quatre nouvelles directions: premièrement, comme points de commandement hautement concentrés dans l'organisation de l'économie mondiale; deuxièmement, comme lieux stratégiques pour les sociétés de finance et de services spécialisés qui ont remplacé l'industrie comme secteurs économiques de pointe; troisièmement, comme sites de production, incluant celle des nouveautés indispensables à ces industries de pointe; et quatrièmement, comme marchés pour les produits et les nouveautés (Sassen, 1996 : 32).

Cette nouvelle fonction des métropoles, parachevée dans les trois villes que sont New York, Londres et Tokyo, mais quî caractérise de façon plus ou moins aboutie de nombreuses autres villes capitales comme le suggère S. Body-Gendrot dans la préface de cet ouvrage en qualifiant Paris de « ville globale soft », présente donc également une nouvelle configuration du marché et des formes inédites de consommation. C'est un des propos de S. Sassen que de démontrer l'importance numérique de ces professions de hautes qualifications et de hauts revenus, avec de faibles charges familiales, dans la constitution d'une demande spécifique de services et de biens. Elles sont à l'origine des formes de gentrification extensive des centres urbains qui génère une réactivation de services spécifiques pour la réhabilitation des quartiers anciens. Ces travaux sont le plus souvent réalisés par le 13

« secteur informel» composé de main-d' œuvre à faible coût et d'origine étrangère. S. Sassen voit dans «la présence de fortes communautés d'immigrés» plus une conséquence qu'une cause de cette évolution de la demande. Cette population à revenus élevés entraîne plus généralement la formation d'un nouveau type de consommation culturelle. Cette demande spécifique constitue probablement une troisième (r)évolution consumériste, la première ayant été repérée en Europe à l'époque de la Renaissance grâce à la demande conjuguée de l'aristocratie traditionnelle et de la bourgeoisie ascendante, la seconde se définissant par l'avènement de la consommation de masse. Dans cette description on peut déceler le profil du consommateur de produits exotiques2. C'est en effet dans le cadre de cette nouvelle consommation «à la carte », «sur mesure », «à domicile », personnalisée, que se situe le créneau du marché des produits exotiques, ici rebaptisés ethniques pour les raisons que l'on va voir.

Minorités commerçantes

et consommatrices

Si l'on peut depuis longtemps parler de ville-monde en terme de marchandises, on peut aussi dorénavant le faire en terme de populations, car elle comprend de nombreux groupes (que l'on peut qualifier de transnationaux) composés de «personnes physiquement présentes dans ces villes-mondes pour une grande ou une petite partie de leur vie, mais qui possèdent aussi des liens très intenses avec d'autres régions du monde» (Hannerz, 1993 : 69). Parmi ces groupes, on trouve l'ensemble des professions concernées par les «affaires internationales» (transnational business), qui relèvent des activités économiques de la ville
2. Selon une étude de marketing, réalisée en 1996 à l'initiative de Food Jrom BritainlPrésence Marketing, il s'agit, en France, d'une population relativement jeune, de niveau culturel et économique moyen et supérieur, vivant dans des villes de plus de 60 000 habitants, le plus souvent en famille avec deux enfants. Son goût se crée grâce à la fréquentation des restaurants et à l'habitude des voyages et des séjours à l'étranger. 14

globale, comme on vient de le voir; on trouve d'autre part les professions spécialisées dans les «activités d'expression culturelle» (expressive activities), telles que l'art, la mode, le design, la photographie, le cinéma, la littérature, la musique, la cuisine... ; on peut aussi nommer les touristes, aussi éphémères qu'omniprésents, et capables d'engager des relations de grande intensité avec ces villes-mondes; enfin, les populations originaires du Tiers Monde - ainsi qu'on les désigna longtemps -, concernent immédiatement cette étude. Dans cette dernière catégorie, il faut d'abord considérer ces diasporas commerçantes présentes tant en Amérique du nord qu'en Europe. A l'origine immigrations de main-d' œuvre reconverties dans l'entreprise ethnique, réfugiés de multiples situations de conflit ayant investi des créneaux économiques spécifiques autrefois tenus par des autochtones, ou encore diasporas séculaires capables de s'adapter à la diversité des contextes urbains qu'elles parcourent au gré des événements politiques, nombreux sont les groupes sociaux qui réactivent certaines formes de la « solidarité ethnique» telle qu'elle fut définie par divers auteurs au cours des années 1960 et 1970. Il s'agit essentiellement de considérer ces groupes comme des groupes d'intérêt, capables de se mobiliser pour leur survie économique précisément parce qu'ils disposent également de liens de types culturels, politiques, religieux, familiaux, linguistiques3. Ces liens constituent autant de ressources d'exception capables de rendre viables leurs entreprises dans une situation de compétition en faveur soit des autochtones soit des vagues migratoires antérieures. Elles interviennent en complément d'aptitudes générales et communes à ce genre de diasporas commerçantes, ainsi répertoriées par Mars et Ward (1984 : 11-12) : Aptitude à lire et à écrire (dans une langue qui peut être autre que celle du pays d'accueil) ; des concepts de temps et de budget particuliers; une expérience culturelle du statut social par acquisition et de la légitimité d'un accomplissement dans la compétition; une expérience de l'usage de l'argent, de la manipulation du crédit et de
3. On reconnaît là les théories de l'ethnicity D. P. Moynihan, eds. (1975). propres à N. Glazer et

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l'accumulation du capital (...) ; une structure familiale spécifique: l'équilibre entre individualisme et contrôles familiaux apparaît crucial - trop d'engagement envers la famille dissipe le capital, mais trop peu empêche la solidarité quand elle est nécessaire (de même une souplesse des rôles dans les structures hiérarchiques familiales est requise pour permettre une autorité basée sur le mérite); une expérience culturelle de la marginalité offrant une gamme de vocations à développer; une éthique commerçante, en particulier lorsqu'il s'agit de marchés variables largement déployés dans l'espace et dans le temps.

D'autres auteurs ont insisté sur l'accumulation des ressources linguistiques acquises au fil des pérégrinations, et qui font de ces commerçants de remarquables médiateurs entre diverses populations d'employés et de clients4, etc. Dans cette recherche, le recours à l'expression « commerce ethnique» - au lieu de celle d' «entreprise ethnique» (ethnic business) couramment employée par les chercheurs anglo-saxons est à mettre en relation avec la spécificité de l'approche qui privilégie l'insertion spatiale et commerciale de ces établissements, les situant dans une interaction avec des clientèles culturellement définies. A l'inverse, les études sur les entreprises ethniques cherchent à rendre compte de leurs modes de gestion spécifiques: origine des capitaux, types d'investissement, nature de la maind' œuvre, secteurs commerciaux et industriels concernés, structures des entreprises... 5 Mais les populations commerçantes ou entreprenantes ne sont pas les seules à constituer cette catégorie de population « originaire du Tiers Monde» qui participe de la ville-monde. Il faut aussi prendre en considération ces familles installées dans le cadre des mesures de regroupement familial à partir du milieu des années
4. Voir à ce propos J.-P. Hassoun (1993). 5. Pour le domaine français, cf. E. Ma Mung (1992, 1994). Sur le entrepreneurs chinois en France, voir T. Pairault (1995). Plus généralement sur les entreprises asiatiques, voir Lê Huu Khoa (1994). Pour une approche anthropologique des entrepreneurs d'origine maghrébine dans la région de Marseille, voir A. Tarrius (1995).

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1970. Leur présence sur le sol français n'a pas besoin d'être rappelée, puisque la presse et les médias en général se font très largement l'écho des difficultés relatives à l'insertion de leur descendance (les mots-clés banlieue, cité, jeune, délinquance, violence, école, foulard, etc. émaillant l'actualité). C'est d'un tout autre aspect dont il est ici question car l'on décrit ces familles dans leurs activités de consommation - lesquelles contribuent à leur reproduction à la fois familiale et culturelle. Autrement dit, il s'agit de reconnaître la qualité de consommateurs à des sujets jusqu'alors considérés successivement du point de vue de leur statut de travailleur, de résident, ou de citoyen (sauf peut-être par les études de marketing...). Du point de vue anthropologique, ce saut qualitatif de perception inscrit cette population de plein pied dans la culture urbaine contemporaine, la production et la consommation de biens matériels apparaissant aujourd'hui comme le « lieu dominant» de l'activité symbolique propre aux sociétés occidentales. Cette prise de conscience de la nature symbolique et de l'enjeu culturel de la production et de la consommation a été formulée par des auteurs aussi divers que R. Barthes (1957), J. Baudrillard (1968, 1970), M. Sahlins (1976, trade 1980), M. Douglas (1979) ou P. Bourdieu (1979). Les travaux des auteurs français ayant été largement commentés et cités, on se contentera de donner la parole aux anglo-saxons. Ainsi pour M. Sahlins, l'efficacité symbolique de la consommation peut être rapportée à celle des structures de parenté dans les sociétés traditionnelles: «Nous aussi, nous avons des aïeux. Nous aussi, nous avons une culture: un code symbolique d'objets, et le mécanisme offre-demande-prix, apparemment au poste de commande, est en réalité à son service» (1976 : 215). Quant à M. Douglas, la consommation lui apparaît comme « l'arène dans laquelle la culture est débattue et mise en forme: (...) les choix de consommation constituent la source essentielle de la culture du moment» et ces pratiques gagneraient à être interprétées comme

un « processus rituel» (1979 : 57).
Toute personne, tout groupe étant libre de consommer à sa guise, en fonction de valeurs et pratiques spécifiques, cette activité 17

s'avère une entrée privilégiée pour l'étude des modes de structuration individuels et collectifs, révélant les formes de préservation de l'originalité culturelle comme celles des rythmes divers de l'acculturation. En outre, la consommation ne saurait se définir uniquement en regard de l'espace privé; bien au contraire, un de ses intérêts conceptuels majeurs est de s'effectuer à la charnière du privé et du public. Elle peut être perçue comme un rite

domestique se déroulant sur la « place publique », l'ensemble des établissementsfréquentés par un ménage constituant son « univers
d'approvisionnement» (Marenco, 1985). Les commerces adoptés sont des commerces « domestiqués» : ils participent de la sphère de la domesticité, ils en sont le prolongement, l'ouverture, mais aussi la frontière. .. L'exposition de la marchandise au gré de ses variations saisonnières dans l'espace urbain, l'attraction chalande qu'elle suscite, crée l'animation de ce que Braudel, déclinant son concept, n'a pas hésité à qualifier de «théâtre-monde ». C'est en effet un des aspects majeurs de cette réalité que de s'exhiber dans l'espace urbain sous forme de mises en scène ou de scénographies commerciales ainsi que nous avons élaboré le concept. Celles-ci traduisent la diversité des modes de fonctionnement commercial en termes d'interaction avec la clientèle ou plus exactement avec les clientèles concernées. Tous les registres sont possibles, du plus banal au plus exotique, et ne préjugent en rien du type de fréquentation de l'établissement. De façon générale, les deux types de clientèles - ethnique et autochtone - ne sont pas exclusives l'une de l'autre: elles se conjuguent, en proportions variables, et le commerce ethnique, tout en ayant une fonction spécifique pour les populations d'origine étrangère, présente une ouverture en direction des citadins toutes origines confondues y compris locales. Si théâtre il y a, le spectacle est gratuit pour tout le monde et peut se produire en unités dispersées dans les divers quartiers, ou au contraire de façon concentrée, regroupée. La dispersion assure à chaque secteur urbain une présence de proximité avec «son chinois », « son arabe », « son vietnamien », « son kabyle », « son italien». .. même s'il est clair que selon les quartiers leur prestige et leur authenticité (comme il sera discuté plus loin) sont très 18

diversement perçus. La concentration engage un autre enjeu, celui de définir dans l'espace urbain global, une centralité commerciale que nous qualifions ici de minoritaire parce qu'elle offre une spécificité culturelle en relation avec un groupe particulier; cependant, en tant que centralité minoritaire, elle n'a pas une fonction pour les seules minorités urbaines, mais aussi pour l'ensemble des citadins en ce qu'ils l'utilisent comme repère symbolique, en ce qu'ils la fréquentent à titre touristique ou sur un mode que certains veulent de grande familiarité.

Chez tous, le besoin ethnique
Ces formes de fréquentation par les uns et par les autres pourraient s'analyser en termes contrastés. Pour les ethniques (ou minorités urbaines), il y aurait retour aux sources et à l' endotique, au «comme chez soi» et au «comme autrefois ». Pour les autochtones, il y aurait «dépaysement », goût de l'exotique, recherche de « l'ailleurs », ouverture sur le monde. On constate ici que les choses ne sont pas si tranchées, qu'aujourd'hui dans les villes-mondes, qu'ils soient « ethniques» ou « autochtones », les citadins sont largement concernés par des dynamiques conjuguées de dépaysement et d'enracinement, pour ne pas employer le néologismepourtant bien explicite de « repaysement ». En effet, ce qui caractérise en grande partie l'urbain, et qui plus est 1'« ultra-urbain », c'est que même s'il peut être désigné par le terme d'autochtone, il se sent un être « transplanté », éloigné de ses ancêtres. Plus qu'à toute autre réalité, il appartient à ce monde du brassage répété des populations, de niveaux économique, éducatif, social variés. Certes, ses racines lui font encore signe et il se prête volontiers au jeu de leur évocation, avec la garantie toutefois qu'elles demeurent à leur place, dans un «lointain antérieur» quelque peu désactivé, désamorcé. Elles se manifestent à la demande et ne doivent pas devenir envahissantes: elles sont peut-être proches dans l'espace (l'Alsace, la Bretagne, ou des nations contiguës...) mais lointaines dans le temps, si la migration familiale remonte à l'entre-deux guerres, au début du xxe siècle, 19

etc. Il Y a dans cet intervalle la place pour une certaine nostalgie qui se satisfait de la fréquentation de populations, elles aussi déracinées, mais de fraîche date, et qui portent encore la marque de leurs origines. Parmi ces couches moyennes et supérieures qui envahissent les quartiers populaires et pluri-ethniques des grandes métropoles se trouvent ceux que P. Simon a désigné par le vocable de « multi-culturels» : ainsi leur appropriation du quartier de Belleville à Paris se fait en profonde affinité culturelle même si les barrières sociales sont préservées par les jeux de la sociabilité privée et de la dérogation scolaire. C'est tout en maintenant une certaine forme de distanciation que s'élabore la compensation: « Ils se montrent indéniablement favorables au cosmopolitisme, même si, en définitive, leurs activités professionnelles leur laissent peu de temps pour le pratiquer... » (Simon, 1994 : 446). Ils font partie de ces professionnels des activités d'expression culturelle évoqués par U. Hannerz qui voit en eux des individus à la

recherche « d'une stimulationesthétique et intellectuelle» grâce au
spectacle de cette diversité.

En effet, de nos jours, celui qu'on peut néanmoins appeler le cosmopolite pratiquant exige une grande liberté de choix: il est maître de ses goûts, de la fréquence et de l'intensité de sa vocation qu'il doit pouvoir exercer en l'absence de toutes contraintes. Cosmopolite à ses heures, comme d'autres furent poètes, c'est sous la forme d'une activité de loisir ou de formation qu'il se veut et se pense cosmopolite: activité intelligente, raffinée, sophistiquée, voire savante, elle s'alimente à des registres divers, parmi lesquels se trouvent les musées, les bibliothèques, les groupes d'études, les cursus universitaires ad hoc, les voyages... C'est aussi dans le choix du cadre de vie et du quartier d'habitation que s'affirme cette inclinaison, sur un mode qui peut être nettement plus populaire, comme à Belleville. Dans l'ensemble de ces comportements, il n'est pas question de partir à la recherche d'un ancrage communautaire mais au contraire de bénéficier d'une certaine extériorité par rapport à la culture des autres ou à celle de ses origines tout en s'y exposant. Il importe de préserver sa liberté de rôle en fonction de ses envies, de ses 20

humeurs, de ses besoins, en cultivant la valeur expressive de ces manifestations culturelles sur un plan somme toute purement individuel. On pourrait qualifier cette forme de cosmopolitisme contemporain de « ballade dans la forêt des symboles ethniques ». Les biens de consommation courants se taillent la part du lion dans cette appropriation en libre service et tout un chacun est en mesure de satisfaire ses appétits de « nourritures terrestres» au coin de sa rue ou dans des quartiers de la ville-monde. Ce comportement culturel n'est pas sans rappeler celui que H. J. Gans décrivit dans un article remontant à la fin des années 1970 et critiquant la notion de renaissance ethnique (ethnic revival) censée caractériser cette décennie aux Etats-Unis. Selon H. J. Gans, la réactivation de l'ethnicité constitue une forme de trompe-l'œil, car la visibilité de ce phénomène lui semble inversement proportionnelle à la profondeur de son ancrage sociologique. C'est précisément parce qu'ils sont relativement détachés de leur origine migratoire, parce qu'ils ne dépendent plus de leur communauté pour leurs activités économiques ou politiques que les «troisièmes générations» peuvent cultiver la visibilité ethnique, indépendamment de toute allégeance à un groupe ou à une institution. La distanciation sociale et l'éloignement dans le temps de ces origines rendent possible le passage d'une ethnicité pragmatique à une ethnicité symbolique: «Pour la troisième génération, les cultures ethniques traditionnelles que les immigrants avaient apportées avec eux ne sont plus maintenant que des mémoires ancestrales, ou encore une tradition exotique à savourer de temps en temps dans un musée ou dans un festival ethnique» (1979 : 6). Dans ce contexte, évoquer le « lieu» des origines n'est plus simplement synonyme de se replonger dans une certaine familiarité mais aussi de se charger d'une certaine étrangeté, en phase avec l'appel exotique. On pourrait dire que, pour cette génération, « avant était ailleurs» et que la nostalgie (ou mal du retour) se conjugue avec l'ouverture à l'autre. Le brassage s'effectue au plus intime de l'individu et on se retrouve là aux antipodes de la « pureté ethnique» quel que soit le sens qu'on lui prête. Car si 21

l'ethnicité symbolique se nourrit de signifiants originels, peu lui importe les signifiés spécifiques. Entre les différents « ailleurs », il existe un système d'équivalence qui fait que tout ailleurs peut se mettre à signifier les origines. Ainsi la symbolique de l'origine devient-elle indifférenciée et ses signes interchangeables. La transposition dans l'espace du marché de cette réalité permet d'identifier la marchandise véhicule de l'ailleurs comme véhicule des sources: d'une certaine façon, il y a recouvrement des champs définis par l'exotique et par l'authentique. Rappelons que ce dernier vocable renvoie étymologiquement à authentikos qui, en grec, signifie « qui agit par lui-même », d'où fait par soi-même, fait maison, fait main, possédant une valeur de type artisanal et de caractère unique. Spécifique, inimitable, l'objet authentique porte la marque de son auteur, de sa région, de son époque, c'est-à-dire de sa provenance et plus généralement de son origine - raison pour laquelle il peut être légitimé par des labels dits «Appellation d'Origine Contrôlée ». J.-P. Warnier (1994) a révélé l'émergence de ce nouveau type de consommateurs, grands amateurs d'authenticité commerciale. Appartenant à la classe moyenne ou supérieure, ils bénéficient de toutes les ressources de la consommation de masse, mais ils sont en quête d'autres choses. Ils sont en manque «de l'objet singulier, hérité d'un ascendant, venu du chalet savoyard de grand-mère ou du débarras des parents retraités ». Ils sont à la recherche « des matières nobles et proches de la nature, le sel gris de l'Ouest, le pain Poil âne cuit au feu de bois qui vous laisse les mains grises de farine, les cèpes et les "vrais" œufs de poule, tachés de fiente ». Mais, ajoute J.-P. Warnier (ibid. : 17), «l'authentique, c'est aussi ce qui vient d'ailleurs, d'un lieu, tout aussi imaginaire que le premier, qui aurait gardé ses traditions millénaires, la Chine, l'Australie des Aborigènes, les Indiens de la forêt amazonienne ». C'est l'argent, l'équivalent général par excellence qui permet d'acquérir des marchandises « titrées» (à défaut d'un titre), des marchandises « AOC », ou encore des marchandises exotiques, marquées au coin de leurs origines spécifiques. Ainsi s'organise un nouveau marché de la consommation culturelle, saturé de demandes existentielles (pour ne pas dire 22

spirituelles), afin de répondre aux besoins d'une population ultraurbaine, loin de ses sources, hautement éduquée, financièrement solvable, valorisant l'objet et son cadre autant que sa descendance biologique6.

De l'exotique à l'ethnique
C'est donc dans ce contexte que se développe le marché ethnique. Il importe maintenant de rassembler les raisons du changement de vocable qui fait passer d'exotique à ethnique. Tout d'abord, c'est le champ même de l'exotique qui nous est apparu comme fini, saturé, tari : de mondes ignorés et fabuleux, il n'en existe plus guère et les confins de l'espace connu ont été repoussés au-delà de notre stratosphère, dans un espace encore vierge de toute occupation humaine... Ainsi l'exotique est devenu endotique à l'échelle de notre planète. Mais il l'est aussi devenu spécifiquement dans les espaces métropolitains, pour les deux raisons suivantes: d'une part, ce marché est en grande partie organisé par des populations diasporiques, partageant avec les marchandises dont elles font commerce une provenance approchée. D'autre part, les minorités récemment constituées dans le cadre des grandes métropoles occidentales s'approvisionnent dans une proportion significative dans ces établissements commerciaux à caractère culturel particulier: ils possèdent une fonction communautaire, certes non exclusive, qui les constituent en grande partie. Enfin, leur fonction extra-communautaire ne cesse de se renforcer en relation avec une demande autochtone spécifique qui conjugue de façon inédite les valeurs de l'exotisme et celles de l'authenticité. .. La notion de « style ethnique» se retrouve dans des secteurs de consommation très divers. On ne s'étonnera pas outre mesure que le nouvel événement commercial que constitue ce que classiquement on appellerait le« salon de l'alimentation exotique»

6. Aux Etats-Unis, l'acronyme DINK résume en quatre lettres ce nouveau genre de ménage: Double Income No Kids.

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