L'Étrange victoire. De la défense de la République à la libération de la France

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Jean-Louis Crémieux-Brilhac a été principalement l’auteur de deux grands livres : Les Français de l’an 40 (1990) dont le sujet est celui de Marc Bloch dans L’étrange défaite et La France Libre (1996 et 2014), qui constituent l’improbable sortie par le haut du désastre national.
De ces deux épisodes, Crémieux-Brilhac a été, avant de s’en faire l’historien, l’acteur et le témoin. D’où le titre que l’on a cru pouvoir donner au récit qu’il s’était décidé à en faire, de l’intérieur, à quatre-vingt-seize ans, quand la mort est venue le prendre au printemps 2015.
De famille très républicaine, et précocement engagé dans la lutte contre le fascisme, J.-L. Crémieux-Brilhac a vécu comme un choc personnel l’effondrement de la France. Prisonnier en Allemagne, il s’en évade pour rejoindre, dans des conditions épiques, l’Union soviétique encore alliée d’Hitler et s’y voit incarcéré jusqu’en juin 1941. Il rejoint alors de Gaulle pour devenir secrétaire à la propagande et, à ce titre, acteur central de la France Libre.
Au récit posthume de cette aventure, qui est autant celle d’une génération que celle de la France, on a joint deux séries d’annexes qui lui donnent tout son sens. D’une part trois articles de l’auteur sur les sujets qui lui tenaient le plus à cœur : La France Libre et les Juifs, Vichy et les Juifs, de Gaulle et Mendès France, les deux fidélités politiques de son existence. D’autre part les trois hommages prononcés lors de ses funérailles : l’hommage familial de son fils Michel, l’hommage historien de Jean-Pierre Azéma, l’hommage national enfin prononcé dans la cour des Invalides par François Hollande, président de la République.
Publié le : vendredi 1 avril 2016
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EAN13 : 9782072658228
Nombre de pages : 256
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couverture
 
Jean-Louis Crémieux-Brilhac
 

L’étrange victoire

 

De la défense de la République
à la libération de la France

 

Présentation de Pierre Nora
de l’Académie française

 

AVEC L’HOMMAGE NATIONAL DE FRANÇOIS HOLLANDE
PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

 
image
 
GALLIMARD

 

PRÉSENTATION

Jean-Louis Crémieux-Brilhac était engagé au moment de sa mort, le 8 avril 2015, dans deux projets de livres différents. L’un restait encore au stade de la documentation, l’autre, que l’on va lire, était écrit à la moitié ou aux deux tiers. Pour avoir été, comme éditeur et comme ami, proche de leur gestation, me voici amené – en plein accord avec ses trois enfants, que je remercie de leur confiance – à présenter cet ouvrage posthume et à en expliquer la composition particulière.

Le premier projet, auquel il attachait beaucoup d’importance, était né d’une soirée organisée par Régis Debray, le 16 mars 2010, dans le cadre de sa revue Médium, sur le thème « La France Libre entre mythe et réalité ». Elle réunissait quatre grands témoins encore en vie : Daniel Cordier, Yves Guéna, Stéphane Hessel, Jean-Louis Crémieux-Brilhac. Ce dernier, revenant sur son travail au secrétariat du Comité de propagande et à la tête du service de diffusion clandestine de la France Libre, se montra particulièrement éloquent ; et, au moment d’évoquer son regret, son remords de n’avoir ni su ni pu donner aux premières informations de l’été 1942 sur les persécutions massives des Juifs un écho efficace, il avait été pris d’une émotion communicative. Cette émotion sonnait comme un appel à aller plus loin et à approfondir les rapports de De Gaulle et de la France Libre avec le problème juif. Il avait souvent croisé la question sans la traiter comme telle et dans son ampleur, ce que je l’avais poussé à faire. En était sorti quelques mois plus tard un article pour Le Débat, « La France Libre et le “problème juif” » que l’on trouvera ici en annexe. Le sujet l’avait cependant tellement passionné, concerné, qu’il souhaitait lui donner tout son développement1 dès qu’il aurait achevé son ouvrage sur la politique scientifique de Mendès France, dont il avait été un des plus actifs inspirateurs2.

C’est à ce moment qu’est venu interférer un autre projet, à la suite d’une excellente série d’émissions qu’il venait de réaliser dans le cadre de « À voix nue » sur France Culture, autour de son parcours personnel et professionnel.

Un assez étrange parcours, en effet, puisque Jean-Louis Crémieux-Brilhac a eu, somme toute, trois vies successives. La première occupée par la guerre et qui s’achève à la Libération ; une vie de haut fonctionnaire pour l’essentiel consacrée à la création et à la direction du service de la Documentation française comme une institution nouvelle d’information démocratique ; une carrière enfin d’historien, celle qui l’a fait connaître, commencée, phénomène plutôt rare, à l’âge de la retraite. Elle a été extraordinairement féconde et a produit, entre autres, deux grands ouvrages, Les Français de l’an 40 (1990) et La France Libre (1996 et 2014), qui ont imposé son nom et son autorité au premier rang de la corporation des historiens de métier.

Jean-Louis Crémieux-Brilhac répugnait à l’idée d’écrire ses Mémoires par modestie naturelle. Il estimait qu’avec les livres, où il revenait, en historien, sur les événements dont il avait été l’acteur et le témoin, il s’était acquitté de la part publique de son existence, la seule qui comptait. Ses émissions radiophoniques avaient été pourtant assez remarquées pour que lui soit proposée leur édition par Aurélie Luneau, son interlocutrice, et Caroline Leclerc ; éventuellement assortie de nouvelles questions.

Le plus neuf de ces émissions portait sur sa jeunesse et sur son engagement précoce tant dans la vie intellectuelle et littéraire dans le sillage de son oncle, le critique Benjamin Crémieux, que dans la vie politique et militante, puisqu’il s’était trouvé, à dix-huit ans, le plus jeune adhérent au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Revenir sur son éducation républicaine, dont il n’avait jamais parlé, le tentait ; elle expliquait la suite. J’espère n’avoir pas été complètement étranger à sa décision de donner priorité au projet d’un court récit de deux cents pages à la première personne. Il avait quatre-vingt-seize ans et disposait encore de toute sa forme intellectuelle et de toute sa force de travail. C’était urgent ; le reste attendrait. Se plonger dans ses souvenirs d’enfance et de jeunesse a été, je crois, son dernier bonheur. Il n’a eu en effet le temps de mener son récit, de façon cohérente, que jusqu’à la fin de la guerre, laissant seulement l’ébauche d’un gros chapitre sur la Documentation française.

 

L’inachèvement même du projet a pourtant donné à cette publication posthume une forte individualité. Il nous a poussés à lui insuffler un sens général qui n’était pas dans l’intention de l’auteur, mais qu’il n’aurait sans doute pas désavoué. C’est ainsi que, pour rendre justice à son travail sur l’autre projet qui lui tenait à cœur, nous avons adjoint à sa narration inédite trois textes déjà publiés. À l’article évoqué sur « La France Libre et le “problème juif” », nous avons ajouté un autre article sur Vichy et les Juifs, également paru dans Le Débat (no 183, janvier-février 2015), comme une contribution à une discussion du livre de Jacques Semelin, Persécutions et entraides dans la France occupée. C’est le dernier texte publié de Crémieux-Brilhac. Il nous a paru souhaitable et éclairant de les accompagner de la conclusion qu’il avait apportée à un colloque récent sur les rapports de De Gaulle et Mendès France3 où Jean-Louis s’exprimait avec un ton très personnel sur les deux grandes fidélités politiques et morales de son existence. Ces pages vivantes le situent lui-même parfaitement.

Les trois autres textes qu’il nous a paru bon d’ajouter à cette publication ont été prononcés le jour de ses funérailles : l’hommage national du président de la République dans la cour des Invalides ; l’hommage personnel de son fils Michel sur sa tombe ; l’hommage historien de Jean-Pierre Azéma.

C’est dans le même esprit que nous n’avons pas hésité à donner pour titre à cet ensemble L’étrange victoire, en écho à l’ouvrage célèbre de Marc Bloch. Un sous-titre le rend explicite : « De la défense de la République à la libération de la France ». Jean-Louis Crémieux-Brilhac n’aurait jamais assumé un tel titre de son vivant, cela va sans dire. Son manuscrit portait la simple indication « Parcours ». À titre posthume et donné par son éditeur, je gage qu’il ne l’aurait pas récusé.

Aussitôt formulé, le rapprochement a, en effet, la force de l’évidence. L’étrange défaite et Les Français de l’an 40 traitent le même sujet. Il s’agit, dans les deux cas, d’une réflexion d’historien sur une expérience personnelle, d’un retour sur la France des années 1930, du Front populaire et de Munich, sur les incertitudes d’une nation mal remise de la saignée de la Grande Guerre, affaiblie par la médiocrité politique et la démission des élites, écartelée entre la crainte du communisme et la tentation fasciste, et qui se réfugie d’abord dans l’attentisme pour finalement s’engager dans un combat sans conviction. Marc Bloch s’est lancé dans la Résistance intérieure et il en est mort, fusillé le 16 juin 1944, sans avoir vu la victoire de la France Libre, l’étrange victoire qui constitue l’échappée par le haut de l’étrange défaite et dont Crémieux-Brilhac s’est fait le premier historien après en avoir été l’un des acteurs.

Ce qui justifie pleinement ce titre n’est pas seulement la filiation intellectuelle et morale entre les deux hommes, à laquelle le plus jeune n’aurait jamais osé prétendre et dont il n’est pourtant pas indigne.

C’est aussi le rapport, non moins étrange, de sa vie et de son œuvre. Elles sont intimement imbriquées. Jean-Louis n’a jamais écrit que l’histoire de la France en des moments cruciaux, mais c’est aussi la sienne. L’effondrement national de 1940 a été vécu par la génération des vingt ans de l’époque comme un choc individuel qui a déterminé tous les engagements futurs. Pour cet homme dont les ancêtres étaient installés à Carpentras depuis cinq siècles et dont l’enfance et la jeunesse avaient été nourries d’antifascisme républicain, la mesure de la responsabilité de Vichy dans la politique d’extermination et celle de la solidarité certaine et incertaine de la France Libre avec le drame des Juifs ont été des marqueurs personnels et des expressions essentielles de sa France. Même l’odyssée de 218 évadés de Poméranie pour gagner à pied l’Union soviétique dans les conditions invraisemblables qu’il a racontées4 devient sous sa plume un microcosme national partagé entre la tentation communiste et le ralliement à Londres. La France Libre est une manière d’autobiographie. De Gaulle et Mendès France ne sont pas des modèles politiques lointains, mais des personnalités avec lesquelles il a entretenu des rapports directs et qu’il a longtemps servies. Leur aventure est son aventure.

Entre celle de la France et la sienne, le va-et-vient est constant et l’osmose naturelle. L’œuvre historienne de Crémieux-Brilhac en a restitué la dimension collective et nationale. En voici la dimension privée, qui en est indissociable. Cette « étrange victoire » offre – avec et sans lui – l’image exemplaire de rigueur intellectuelle et de loyauté morale que Jean-Louis a laissée de sa personne et de sa vie.

PIERRE NORA
de l’Académie française

1. La documentation réunie a été déposée aux Archives nationales pour être à la disposition des chercheurs.

2. Cf. La Politique scientifique de Pierre Mendès France : une ambition républicaine, Armand Colin, 2012.

3. Deux passions françaises, Pierre Mendès France et Charles de Gaulle, sous la direction de Robert Franck et Éric Roussel, CNRS éditions, 2014. Nous remercions les éditions du CNRS de nous avoir gracieusement autorisés à reproduire la conclusion.

4. Cf. Prisonniers de la liberté : l’odyssée des 218 évadés par l’URSS, Gallimard, 2004.

L’ÉTRANGE VICTOIRE

1

Une éducation républicaine

Je suis un enfant de la « Grande Guerre », celle de 1914. J’ai été conçu au printemps 1916, à Amiens, dans la zone des armées où ma mère avait eu l’autorisation de rejoindre mon père en convalescence d’une blessure. Le 14 juillet 1919, jour de la célébration de la victoire, en entendant les trente-sept coups de canon qui précédaient l’immense défilé militaire, j’aurais, paraît-il, proféré ce mot sublime qui avait confirmé ma mère dans sa certitude d’avoir mis au monde un fils extraordinaire : « Le canon, c’est la paix », exprimant dans mon babil ce que tous les Français voulaient alors croire, que la « Grande Guerre » était « la der des ders ». Quand j’ai ouvert les yeux sur le monde, qui pendant un temps se limitait pour moi à Paris, les images de la guerre y étaient présentes, terribles ou magnifiées, dans les rues d’abord, à la rencontre des « gueules cassées » et des amputés à béquilles, comme dans les défilés militaires qui traversaient encore la capitale, clairons et tambours en tête. La France des Années folles restait hantée par la tragédie héroïque qui avait saigné son peuple et fait la gloire de ses maréchaux. Les premiers mots que je me suis évertué à crayonner à quatre ans et demi étaient les noms de Foch et de Joffre, qui étaient imprimés en majuscules au bas de leur portrait sur les cartes postales en couleurs que je conservais précieusement dans mon petit bureau. Par la suite, à chaque rentrée de classe, le premier appel de l’année dénombrait les « pupilles de la nation » dont les pères étaient morts pour la patrie. En classe de huitième, j’ai pleuré sur les pages de mon livre de lecture décrivant le général de Castelnau au garde-à-vous, stoïque, devant le corps du quatrième de ses fils tombés au combat. J’ai ressenti en 1929 comme un deuil la disparition de Foch le vainqueur, maréchal de France, de Grande-Bretagne et de Pologne, aux obsèques duquel il me fut donné d’assister d’une fenêtre du ministère des Affaires étrangères ouvrant sur l’esplanade des Invalides, par un jour glauque que rendait plus sinistre la lumière verdâtre des becs de gaz voilés de crêpe. Tout jeune, j’ai cru que cette guerre si présente était le plus dramatique moment de l’Histoire et en marquait le terme, avec la victoire des Alliés, que l’Histoire se terminait avec cette guerre qui en était en quelque sorte l’apothéose.

Un peu plus tard, pourtant, j’ai compris que l’Histoire restait mouvante et ouverte sur l’incertain. Peut-être l’ai-je perçu clairement un jeudi de mes sept ans, quand, sortant du métro avec ma mère pour aller étrenner ma patinette au jardin des Tuileries, une belle voiture découverte suivie de policiers motocyclistes, qui s’engageait dans la rue de Rivoli, y a été accueillie par des bordées de sifflets. « C’est le président de la République, M. Millerand », m’a expliqué ma mère. Il allait être contraint de démissionner peu après.

Avec les années, l’Histoire associa pour moi le plus lointain passé, que je découvrais lourd de sa mystérieuse préhistoire, et un vécu que le passage du temps allait à son tour transformer en histoire.

À la maison, le patriotisme ne s’étalait pas, mais il était présent. Mon grand-oncle Louis dont nous partagions la demeure parisienne, rue Notre-Dame-de-Lorette, avait tenu à conserver une reproduction en plâtre, de couleur ocre, haute de près d’un mètre, du groupe sculptural intitulé Gloria Victis (Gloire aux vaincus) ; il représentait une femme ailée en marche – la Gloire ou l’Espérance – portant sur son épaule un guerrier nu blessé qui serrait encore dans sa main un glaive brisé. Cette œuvre, dont l’original orne aujourd’hui le hall d’entrée du Petit Palais, avait eu un immense succès populaire aux lendemains de notre défaite de 1870, au point que le fondeur Barbedienne en avait fait des tirages en sept dimensions différentes ; c’est elle qui, en 1940, inspira au général de Gaulle une de ses phrases symboles : « J’ai ramassé les tronçons du glaive. »

Mon père, qui avait à son actif trois ans de tranchée dans un régiment d’infanterie coloniale et gardait les séquelles de deux blessures, détestait les manifestations claironnantes d’anciens combattants. Son patriotisme, pour être discret, se manifestait autrement.

Une conjonction familiale singulière

Je dois pour beaucoup ma formation à la singularité de notre vie familiale, marquée pendant toute mon enfance par la présence tutélaire d’un homme, oncle de ma mère, auprès de qui nous avons habité jusqu’à ma seizième année, Louis Lagasse. Natif en 1860 de Nérac (Lot-et-Garonne), il était issu de branches de la haute bourgeoisie de Gascogne et de Corse, fils d’un intendant général des armées de Napoléon III. Lui-même, après des études secondaires à Bordeaux au lycée de Talence, avait passé licence et doctorat de droit à Paris et s’était inscrit au barreau. Auteur en même temps de chansons de café-concert dont l’une avait été un succès (« Quand une fille est jeune et gentille, elle dit à sa maman… »), il avait été convoqué par le bâtonnier qui lui avait intimé de choisir entre ses deux vocations. Désignant la fenêtre ouverte sur le grand escalier du Palais de justice, il lui avait répondu : « Je brise ma lyre sur ces marches. »

Il s’était distingué comme défenseur du plus célèbre des anarchistes poseurs de bombes, Ravachol, en réussissant à sauver la tête de son client lors d’un premier procès en avril 1894 devant les assises de la Seine ; il ne put, lors d’un second procès, lui épargner l’échafaud. Mais Ravachol avait fait de lui une des jeunes vedettes du barreau. On retrouve jusqu’à la fin des années 1920 son nom dans la presse à l’occasion de quantité de procès à sensation. Il fut en 1922, en face de Moro-Giafferi, ténor du barreau de la génération suivante, et défenseur du tueur en série Landru, le porte-parole passionné de quelques-unes des victimes, et, dix ans plus tard, il fit condamner à la prison « la banquière », Marthe Hanau. Il trônait en effigie dans le grand salon à canapé et fauteuils d’Aubusson où patientaient ses clients et où, petit enfant, je m’amusais à me cacher sous le piano : son buste en bronze grandeur nature en robe d’avocat, œuvre et cadeau d’un de ses clients, bon sculpteur des années 1900, émergeait à mi-taille d’un socle de bois comme de la barre d’un tribunal.

Passionné de politique, il s’était présenté, en 1894, l’année des procès Ravachol, en qualité de radical de gauche aux élections législatives à Paris et il avait fait battre, en refusant de se désister pour lui, le président de la Chambre des députés sortante et ancien Président du Conseil, le « radical de gouvernement » Charles Floquet. Il avait été élu en 1898 député de Nérac et conseiller général de Casteljaloux ; battu en 1902, il fut réélu en 1906, ce qui lui valut la familiarité du nouveau président de la République, Fallières, jusque-là parlementaire, lui aussi, du Lot-et-Garonne.

Ma mère, Jeanne Chapat, qui s’était retrouvée orpheline à treize ans en 1896, avait été recueillie par sa tante Anaïs et son époux, Louis Lagasse. L’énergique tante Anaïs avait poussé l’orpheline Jeanne, timide, appliquée et passionnée d’histoire (ce qui ne fut pas sans influence sur mon orientation), vers les études, vers le piano, la diction et les arts décoratifs : elle fut reçue au brevet supérieur, alors équivalent en dignité du baccalauréat. Elle avait voué à son oncle une admiration sans bornes. Bien que vivant dans un milieu protégé, en un temps où l’un de ses professeurs n’hésitait pas à répondre à l’une de ses condisciples qui revendiquait le droit de vote : « Mesdemoiselles, j’aime trop les femmes pour souhaiter les voir devenir électrices », elle n’avait pas été tenue à l’écart de la vie politique de l’époque. Elle se souvenait, élève de la très sélecte Mutualité Maintenon, d’y avoir été provoquée par la fille du député bonapartiste Cunéo d’Ornano, qui lui avait déclaré : « Mon père dit : “Les républicains, je les donne en pâture à mes chiens.” » Elle avait eu le privilège d’assister, à la Chambre, au fameux duel oratoire entre Jaurès et Clemenceau sur la peine de mort et elle avait accompagné son oncle à Westminster lors de la première visite de parlementaires français à Londres après la conclusion de l’Entente cordiale.

Demi-juive par sa mère, bien que rétive aux mystères du dogme catholique, elle était d’aspiration profondément évangélique : avant de donner son consentement à un prétendant qui, lui, était juif, elle était allée consulter la supérieure des dominicaines qui lui avait répondu : « Ce sont aussi des hommes, ma fille. »

Elle s’était donc mariée en 1913 et avait quitté le cocon de sa famille d’adoption, mais cinq ans plus tard, à la mort d’Anaïs, elle s’était fait un devoir de venir gérer le foyer de son oncle et avait trouvé dans le même immeuble un second appartement, beaucoup plus petit, au-dessus du premier. Mon père se plia sans enthousiasme à cette cohabitation en revenant de guerre. Elle fut pour moi une chance exceptionnelle, car les repas étaient pris en commun et, à partir de l’âge de quatre ou cinq ans, je fus admis à dîner à table, c’est-à-dire à assister au dialogue, surtout politique, ou à écouter les souvenirs de deux hommes de générations différentes, également de gauche, sinon de la même gauche (mon père était socialisant, mon grand-oncle, toujours membre du parti radical, évoluait vers le conservatisme), profondément différents de tempérament, de goûts et même de culture, mais apportant des informations de sources diverses et s’accordant sur l’essentiel, véhéments pour condamner les menaces contre la République et le poids du catholicisme politique (la « guerre des deux écoles » sévissait encore). Tout cela rendait leur conversation passionnante.

Mon père joignait à une vaste culture littéraire la curiosité du monde. Il était capésien d’allemand et préparait l’agrégation lorsque la mort de ses parents le contraignit d’arrêter ses études et de passer un concours de rédacteur de ministère pour assumer la charge de ses deux sœurs encore jeunes ; cette carrière administrative le porta, dans les années 1930 et jusqu’à sa mort en 1939, aux fonctions de sous-directeur des transports au ministère dit des Travaux publics. Il fut aussi dans ses dix dernières années professeur de culture générale des promotions annuelles de cent cheminots que les grands réseaux, puis la SNCF, détachaient à Paris pour suivre un enseignement d’un an dans le cadre de l’École des travaux publics afin de former des cadres moyens. Il était pascalien, racinien, verlainien et sélectivement claudélien. Il avait été introduit dans ses vingt ans auprès de la famille de Bernard Lazare, le journaliste qui s’était fait précocement le défenseur passionné de Dreyfus ; présenté par Isabelle Bernard Lazare à Péguy, il avait été assidu en 1907-1908 aux réunions du samedi qui regroupaient les fidèles de Péguy pour de libres débats dans l’imprimerie-librairie de ses Cahiers de la quinzaine. Condisciple de Giraudoux en Sorbonne, ami de guerre du compositeur de musique et futur directeur de l’Opéra Reynaldo Hahn, le premier amant de Marcel Proust, il était grand lecteur des romanciers de l’entre-deux-guerres, de Paul Morand à Roger Martin du Gard et Céline. Il y était encouragé par son intimité avec son frère cadet, Benjamin Crémieux, magnifique intelligence et personnalité de la constellation littéraire parisienne.

Agrégé d’italien et secrétaire général, à vingt-deux ans, de l’Institut français de Florence, puis détaché après la guerre de 1914 au service de presse du Quai d’Orsay, Benjamin était bientôt entré au comité de lecture des éditions Gallimard et devenu critique littéraire de La Nouvelle Revue française ; il avait été l’un des plus précoces analystes de Proust et le découvreur et traducteur du théâtre de Pirandello, avant d’être le découvreur de Moravia. Il était familier de deux des metteurs en scène et chefs de troupes théâtrales d’avant-garde, Pitoëff et Baty. Sa désignation comme secrétaire général de l’association internationale des écrivains démocrates, le Pen Club, membre du comité de lecture des éditions Gallimard et critique littéraire de La Nouvelle Revue française lui valait une relation suivie et souvent amicale avec certains des plus brillants spécimens de l’intelligentsia européenne, de Galsworthy à Jules Romains, André Gide et Stefan Zweig. Membre du mouvement de résistance Combat pendant la Seconde Guerre mondiale et chargé du Noyautage des Administrations Publiques (NAP et Super-NAP) pour les Bouches-du-Rhône et le Var, il mourut déporté à Buchenwald en avril 1944.

Fait tout aussi important que cet entourage, mon père était porteur d’une haute tradition familiale. Issu d’un milieu de bourgeoisie modeste qui lui avait transmis le culte du livre, il avait, comme après lui son frère, franchi une étape de l’ascension sociale dont d’autres branches de la famille avaient donné l’exemple et que l’école de Jules Ferry facilitait aux meilleurs élèves boursiers. Narbonnais de naissance, fils d’un tailleur de la rue du Pont-aux-Marchands, au cœur de la petite ville, il avait été bachelier avec une dispense d’âge de près d’un an, et les trois ouvriers de l’atelier paternel, le monteur de vestes, la culottière et la giletière, s’étaient cotisés afin de lui offrir pour ce succès les œuvres complètes reliées de Victor Hugo dans l’édition populaire de la République triomphante, une édition que je possède encore. Le drame de l’affaire Dreyfus battait son plein. Comme beaucoup de Juifs de sa génération, il voyait en la France des droits de l’homme, héritière de la Grande Révolution, libératrice et émancipatrice, une terre d’exception digne, s’il le fallait, de tous les sacrifices. Elle était depuis des temps immémoriaux sa terre. Les Crémieux, Juifs du Pape dont la présence était attestée dans le Comtat Venaissin depuis le XVe siècle et qui avaient été longtemps cantonnés à Carpentras, s’étaient dispersés à travers le Midi dès le rattachement du Comtat à la France et l’accession des Juifs à la citoyenneté, en 1791. Et certains s’étaient rapidement illustrés. Notre lointain cousin nîmois Adolphe Crémieux, ministre de la IIe République en 1848, puis garde des sceaux du gouvernement de la Défense nationale en 1870-71, avait donné la citoyenneté française aux quarante mille Juifs algériens et fondé l’Alliance israélite universelle ; un plus proche parent, Gaston Crémieux, avocat, puis procureur de la République à Marseille, poète grandi dans le culte d’un Robespierre généreux aspirant à une République fraternelle, avait été le chef de la Commune marseillaise et fusillé en tant que tel ; un homonyme de mon père, Fernand Crémieux, allait être de 1885 à 1928 député et sénateur du Gard. Par sa mère, mon père était l’arrière-petit-fils du grand rabbin de Nîmes Montel qui avait participé, en 1808, au Grand Sanhédrin de France, convoqué par Napoléon pour fixer le statut en France de la confession juive, et le proche cousin de Gaston Milhaud, titulaire de la chaire de philosophie à l’université de Montpellier. Ces exemples proches, cette conviction d’être lié à une méritocratie singulière issue d’une composante du peuple français que la Révolution avait incorporée au patrimoine national, la haute conscience d’une appartenance de longue date à la France et d’une spécificité tout aussi ancienne et obstinément revendiquée, nourrissaient en lui une exigence de fidélité à sa judéité, bien qu’il se fût dégagé, dès l’âge adulte, de toute pratique religieuse.

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