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L'ÉTUDIANT, LE QUARTIER POPULAIRE : LES ILLUSIONS DE LA MIXITÉ

De
229 pages
Dans la métropole lilloise, les politiques ont choisi d'installer des universités dans des sites industriels désaffectés des quartiers populaires. Cette stratégie urbaine s'est fondée sur l'espoir que l'université pouvait devenir un agent essentiel de la revitalisation de ces quartiers. Comment les habitants et les différents acteurs économiques du quartier reçoivent-ils cette population étudiante? La cohabitation met en évidence des antagonismes comportementaux : l'enracinement contre la mobilité. Ces analyses montrent que les étudiants développent une relation narcissique, hédoniste ou nomade à la ville et délaissent le quartier de leurs études.
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L'étudiant, le quartier populaire: les illusions
de la mixité
L'exemple de la métropole lilloiseCollection Logiques Sociales
fondée par Dominique Desjeux
et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si
la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend
favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une
expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes
sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique,
voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels
classiques.
Dernières parutions
LOJKINE Jean et MALETRAS Jean-Luc, La guerre du temps, le travail
en quête de mesure, 2002.
JONAS Stéphane et WEIDMANN Francis, Compétitions ferroviares
transfrontières et conflits d'acteurs dans le Rhin Supérieur (1830-1870),
2002.
CARON Louise Jeanne, La métaphore du service à la clientèle ou la
construction des systèmes informatiques intégrés, 2002.
SUDAN Dimitri, Construction identitaire chez les jeunes Afro-Portugais
à Lisbonne, 2002.
BRESSON Maryse, Les centres sociaux, entre expertise et militantisme,
2002.
RAME Sébastien, Insertions et évolutions professionnelles dans le milieu
enseignant, 2002.
RASSE Paul, Les identités culturelles dans le jeu de la mondialisation,
.
2002.
Jean-Miguel PIRE, Sociologie d'un volontarisme culturel fondateur,
2002.
Béatrice SBERNA, Une sociologie du rap à Marseille, identité
marginale et immigrée, 2002.
Jacquemine LINDENFELD, Les Français aux Etats-Unis: étude
ethnographique, 2002.Anne-Marie Burdèse
L'étudiant, le quartier populaire: les illusions
de la mixité
L'exemple de la métropole lilloise
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan ItaliaL'Harmattan
Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École-Polytechnique
1026 Budapest 10214 Torino75005 Paris
HONGRIE ITALlEFRANCE~L'Hannattan,2002
ISBN: 2-7475-2466-3Introduction
L'étudiant, une représentation positive à la reconquête du
patrimoine industriel
Il Ya des idées qui résistent au temps. Tel est le cas de celles que l'on se
fait sur les étudiants et sur l'université; leurs réputations en font toujours
des acteurs positifs, ce que l'on peut vérifier dans la métropole lilloise.
Les étudiants ont été associés à une démarche originale, bien que liée
peu ou prou à des opportunités financières ou foncières. Le choix des
politiques locaux a été d'installer l'université dans des sites industriels des
quartiers populaires. Cette décision montrait la volonté de promouvoir
l'université en un agent de revitalisation des quartiers à l'instar d'autres
villes, mais surtout d'affirmer le renouveau de la région autour de valeurs
et de projets globaux: le passage du déclin industriel au renouveau
tertiaire qui passe par la formation et l'université.
De fait, ce choix désigne la friche industrielle comme un acteur social.
Le bâtiment est ce qui relie l'université, par le jeu de la symbolique, au
fond de la culture locale.
Mais le risque n'est-il pas alors de faire de l'université un «élément
banal» de la ville, de la neutraliser et de lui enlever son rôle de marqueur
de l'espace urbain? Pour comprendre cette stratégie d'implantation, il
nous faut rappeler le climat socio-économique particulier dans lequel ces
décisions ont été prises à la fois par l'institution universitaire et par les
collectivités territoriales.
Au début des années 1990, l'Etat est mis en situation, face à la montée en
nombre des étudiants, à la vétusté et à l'exiguïté des locaux, des'interroger sur les modalités d'un partenariat collectivités territoriales/
universités afin de résoudre ces difficultés.
Deux axes forts schématisent l'origine du malaise universitaire,
l'augmentation des effectifs qui demande une réponse quantitative et la
nécessité de formations plus étroitement imbriquées à l'économie locale.
Cette réponse qualitative s'exprime par la multiplication des structures
de transfert de technologie et l'élévation de la qualification générale de la
main d'œuvre. L'engagement des villes est important et se manifeste déjà
pour certaines anciennes cités industrielles par un retour en ville
1
d'annexes universitaires ou d'U.F.R. complètes.
Parallèlement, la ville est également en crise. Cette crise la situe au cœur
des enjeux du développement économique. La délocalisation des
entreprises, la modification de la structure des activités économiques -
internationalisation des échanges, concentration de plus en plus forte du
capital, émergence d'activités tertiaires à «haute valeur intellectuelle
ajoutée» - modifient le paysage urbain.
La compréhension de ce contexte global nous a permis de vérifier que la
démarche lilloise de récupération d'anciens bâtiments industriels n'est
pas isolée. Elle s'inscrit dans la suite d'une série de villes qui ont choisi
un lieu emblématique pour l'intégration universitaire. Le préalable à
cette politique de développement urbain d'associer revitalisation urbaine
et implantation universitaire est de posséder un patrimoine disponible. La
nature de ce patrimoine va donner lieu à des expériences différentes. Les
variantes sont nombreuses, de la stricte utilisation d'un patrimoine sans
référence à la mémoire collective, à la réactivation par le bâtiment de
cette mémoire.
Les villes de Toulon, Brest, Cherbourg et Lorient présentent beaucoup de
points communs avec la métropole lilloise: elles sont aussi en pleine
période de recomposition urbaine et les universités y sont perçues
comme un enjeu majeur économique, social et politique du
développement local, comme une clef du changement d'image. Elles ont
une stratégie de production de lieux métaphoriques parce que leur
puissance, leur culture étaient structurées autour d'un arsenal et d'un port
militaires. Les choix architecturaux sont identitaires : la démarche est
1
Universités 2000 se met en place: Les Assises Nationales de l'Enseignement
Supérieur se réunissent à la Sorbonne le 26-29 juin 1990. De la même manière, le
colloque de Grenoble du 31 Juin 1990 donne le coup d'envoi d'une vaste réflexion sur
l'université et la ville.
6celle d'une implantation ostentatoire sur le port et de l'usage de
références marines (bâtiment doté d'une proue, de hublots et de
2superstructures en forme de vagues).
On peut également rapprocher le choix lillois de ceux des villes de Lyon
avec la Manufacture de Valenciennes, de Blois, de Châteauroux,
d'Amiens, des docks du Havre, de St Nazaire et de Nantes: toutes ces
situations mettent à profit les potentialités patrimoniales, en comptant sur
la densité du tissu et la centralité de la localisation, pour garantir
l'insertion des activités universitaires dans la vie de la cité et restaurer
l'image de la ville. Ces expériences montrent comment ces universités
ont été implantées dans des secteurs en déclin qui avaient besoin de
nouveaux générateurs d'activités mais aussi besoin d'effacer les effets
désastreux de la désindustrialisation.
Cette désindustrialisation visible par l'abandon des bâtiments industriels
semble être une opportunité paradoxale pour assurer une continuité
historique. L'appréhension de cette symbolique architecturale intègre
l'histoire comme support d'une possible identité. L'architecture et l'urbain
participent de cette logique et sont abordés comme des éléments d'un
passé en train de se redéfinir. L'analyse structurelle va consister à
prendre le bâtiment industriel, modifié pour un autre usage, comme
paradigme important de l'analyse du quartier. L'hypothèse
méthodologique suppose de faire du bâti un élément dynamique du
système relationnel, émotionnel et affectif.
Comment ces interrelations se manifestent-elles entre le bâti et l'humain,
et surtout, que proposent l'architecture et l'urbain comme nouvelles
représentations du quartier et comme nouvelles images?
L'analyse de l'origine de la présence étudiante dans les quartiers
populaires comme volonté d'un pouvoir politique métropolitain révèle
dans les discours la primauté de la dimension économique. Cette grille
d'analyse instrumentaliste signifie que les acteurs du quartier attendent
des résultats concrets et quantifiables de cette présence étudiante. Le
discours économique des différents acteurs se construit autour de notions
variées selon la durée de résidence dans le quartier, les classes d'âges, la
profession localisée ou non dans ces quartiers.
Ce réalisme économique s'exprime par des effets immédiats ciblés
(clientèle, par exemple), collectifs (animation commerciale) et par des
2
Raynwnde Séchet, dans le numéro 55-56 des Annales de la Recherche Urbaine, décrit
l'histoire des implantations universitaires dans ces villes portuaires. Pages 88-96.
7effets secondaires (nouvelle urbanisation, aménagement du territoire
adaptés aux enjeux économiques contemporains).
Dans cette stratégie d'implantation, le monde étudiant est considéré
comme un monde homogène qui trouve dans les quartiers populaires des
territoires à investir et à régénérer.
L'évolution du recrutement universitaire a transformé l'étudiant
«bourgeois» bourdieusien en étudiant issu de tous les milieux sociaux.
Cette hétérogénéité du monde a produit des individualités qui
restent marquées par leurs origines sociales.
Notre interrogation porte à la fois sur les représentations que se font les
habitants des étudiants et réciproquement, ainsi que sur les relations que
les habitants et les étudiants entretiennent avec le quartier populaire en
changement.
8Première partie
La confrontation quartier populaire I universitésChapitre I
Pour une analyse du changement
Le quartier s'organise autour d'un temps long qui intègre le maintien des
cultures, des modes de vie et des représentations. A cette perception du
temps comme phénomène explicatif de l'urbain, vient se superposer un
autre temps, plus court et plus incisif, provoquant des phénomènes
d'acculturation. Ce temps court et cette urgence sont représentés par
l'intrusion dans le quartier de l'université qui génère des processus, des
dynamiques et la recomposition d'un nouvel espace. C'est dans cette
alchimie de l'espace et du temps que nous appréhendons l'histoire du
projet. Comment une histoire particulière, celle de l'université, peut-elle
s'inscrire dans une histoire ancienne, celle du quartier?
Mais comment questionner ce changement en cours, sinon en tentant de
définir les normes sociales propres au quartier populaire. La population
étudiante n'est pas une variable «classique» de ces quartiers. La norme
sera énoncée à partir des pratiques «déviantes» et des comportements
différents des étudiants. En effet, la stratification sociale du quartier
s'inscrit dans une norme que vient déranger l'université en arrivant avec
ses propres modes normatifs. Cette manière d'appréhender toute
transformation sociale qui n'est pas l'émanation d'un processus historique
mais qui est «brutalement» imposée, permet d'en saisir toutes les
contradictions.
On peut alors observer que les projets de «métropolisation» territoriale
tendent à faire du quartier populaire un lieu autre, une urbanité quisynthétise le passé, le présent et l'avenir. Cette banalisation peut se
transformer en une non-intégration, une non-adaptation. A vouloir créer
un modèle urbain polyvalent, à vouloir normaliser que fait-on de
l'identité locale et de l'appartenance? Quels sont alors le rôle et la
fonction spécifiques de l'étudiant dans ce contexte? Nous postulons que
les conditions objectives et particulières des étudiants en font
nécessairement des acteurs spécifiques. Le statut est un élément
important, «en soi, et par rapport à la situation des autres jeunes, le
statut étudiant signifie pouvoir étudier, bénéficier de conditions
spécialement aménagées pour pouvoir étudier et pour vivre, tout en
consacrant le principal de son temps aux études, se mettre à l'abri du
chômage pour le présent et pour l'avenir. L'énoncé juridique du statut
l'exprime déjà, même s'il ne définit pas toute la réalité de la condition
étudiante. Le droit étudiant fait figure de privilège pour la minorité
J
élue».
Mais nous ne sommes pas dupes, le changement social peut s'inscrire
dans une logique action/réaction. Quels seront les effets de l'installation
d'une institution telle que l'université dans un univers social décalé?
Intégration/ségrégation? Les objectifs liés à cette politique volontaire de
recomposition sociale posent le problème des effets secondaires
inattendus. Nous pouvons alors supposer que le changement social,
voulu par le politique afin de redynamiser les quartiers, crée une rupture
du lien social ou l'apparition d'un «ghetto universitaire». Les distances
sociales seraient telles qu'elles produiraient des effets «imprévus». En
effet, la résistance au changement (ou effets pervers) fait partie du
raisonnement. De fait, le territoire social où s'inscrit l'université est
porteur de significations, d'histoire qui placent les étudiants en situation
«critique», non par leurs comportements mais par ce qu'ils représentent.
Des résistances sociales se manifestent, elles sont issues d'une volonté de
contrôle social.
Dans la perspective d'intégration de l'université dans un milieu très
différent, le rôle de bouc émissaire est donc joué par l'université. La
culture dont elle est porteuse est incompréhensible vis-à-vis des normes
du quartier, sa présence est vécue comme l'enjeu d'une mutation sociale.
Celle-ci peut-être observée comme la transformation du rapport d'usage
à l'espace. Cependant, l'arrivée de l'université ne bouleverse pas l'espace
formel car les friches industrielles deviennent le support d'une nouvelle
1
J.P. Molinari: «Les étudiants». Editions Ouvrières. Collection Portes Ouvertes.
Page 74.
12fonction. Peut-elle alors bouleverser le «climat» culturel du quartier? La
question se pose sur le fondement même d'une culture étudiante. Les
étudiants organisent leur mode de vie à partir d'une «culture» citadine
particulière. Leur rapport au temps est un élément qui féconde une
approche particulière du rapport à l'espace.
Toutefois, ces quartiers ont des caractéristiques positives qui facilitent
l'intégration de l'université.
Ce qui est essentiel dans ces quartiers traditionnels, même si leurs
composantes sociales évoluent, c'est qu'ils ne sont pas des quartiers
économiquement pauvres. Ils se sont fortement structurés autour
d'entreprises compétitives et ont su garder sur place une grande
proportion d'anciens salariés; l'élite ouvrière s'y est installée et y
séjourne encore. Une autre manière d'aborder l'arrivée de l'université par
rapport au contexte passé consiste à l'évoquer en termes de compétition
pour l'égalité. C'est dans un rapport au «rattrapage» socio-économique
vis-à-vis du centre ville ou d'autres quartiers que peut être valorisée
l'université, ce qui faciliterait son intégration.
Cependant, le vieillissement de la population est vécu comme un manque
de dynamisme. Conscients des bouleversements induits par les
changements économiques, ces quartiers ont vu leurs populations jeunes
s'expatrier. L'arrivée des étudiants peut être appréhendée comme l'apport
d'une jeunesse et d'une reconquête démographique de qualité qui
signalent une prise en considération politique du cadre de vie des
habitants et de leurs potentialités.
Même si la désindustrialisation positionne les quartiers populaires dans
un contexte nouveau, il subsiste à l'analyse des notions comme
l'appartenance locale, l'attachement affectif et l'existence d'une
dynamique socioculturelle. De plus, ces quartiers ont des atouts majeurs
comme la proximité du centre ville et les dessertes efficaces qui les
rendent attractifs.
De fait, la question du changement social de ces quartiers a pour intérêt
de montrer l'importance des processus nouveaux liés à la mobilité, à la
redistribution des populations dans des dynamiques socio-économiques,
culturelles et spatiales. Le changement social en cours permet
d'interroger et d'analyser ces nouveaux processus propres à la ville que
l'on nomme urbanisation et qui sont définis comme des «processus
intégrant la mobilité spatiale à la vie quotidienne»2. Cette dimension de
2
Jean Rémy et Liliane Voyé définissent ainsi l'urbanisation.
13la mobilité redéfinit des effets de territoire qui ont des implications sur
les échanges sociaux et sur les modes de vie.
Pratiques sociales et mixité
Sous quelles conditions les volontés politiques de mixer des populations
culturellement différentes donnent-elles des résultats probants ou au
contraire provoquent-elles des ruptures définitives? Nous formulons
l'hypothèse selon laquelle les relations habitants/étudiants sont
inexistantes, voire conflictuelles, si le quartier ne possède pas en termes
de dynamique sociale des qualités et des atouts minimaux (par exemple,
une partie de la population a conservé des pratiques ouvrières, il existe
quelques leaders dans des représentations associatives ainsi que des
manifestations, même modestes, d'une autonomie culturelle; certaines
de ces caractéristiques doi vent subsister).
La culture intrinsèque à ces deux catégories ne peut trouver de
consensus: tout se passe alors en termes de territorialités spontanément
déterminées. Ces quartiers se cherchent une «âme», ils conservent
l'organisation sociale qui historiquement était marquée par des critères de
solidarité et de relations de voisinage.
De plus, nous pensons que ces éléments qui constituent la culture
populaire facilitent une intégration plus aisée des étudiants, également
parce qu'il existe des données «subjectives» propres à ces deux univers
sociaux qui favorisent leurs contacts.
Le monde étudiant et le monde ouvrier ont eu des rapports de proximité
assez forts, leurs spécificités psychosociologiques les rapprochent autour
d'estimes réciproques. En effet, l'étudiant manifeste une reconnaissance
qui fonctionne sur des liens «affectifs» : il est séduit par un salariat aux
conditions d'existence difficiles et par les luttes professionnelles et
urbaines menées par les ouvriers. L'idéologie de la contestation qui a été
pendant longtemps l'apanage des classes laborieuses reste dans la
mémoire collective des étudiants. Le monde ouvrier n'est pas un monde
«morne» mais au contraire le monde de la revendication.
D'un autre côté, l'étudiant représente l'espoir et un savoir abordable liés à
sa jeunesse et à son ouverture sur l'extérieur.
En réalité, le quartier est un lieu de vie et également un lieu de travail ce
qui facilite les mixités sociales.
14C'est l'offre universitaire qui est à l'origine de comportements et de
représentations du quartier. Celui-ci, compte tenu de ses caractéristiques,
devient le lieu de vie des étudiants. En effet, à l'inverse du campus qui
est pour beaucoup un lieu de travail déconnecté d'une vie sociale
extérieure, le quartier ouvrier est un lieu de vie. Cette dimension
citoyenne du territoire est l'objet de représentations étudiantes, elle
implique des comportements quotidiens comme la consommation
(besoins incompressibles) et la mise en place de réseaux de sociabilité
extérieurs à l'université.
Ce changement social qui s'inscrit par l'arrivée d'un «autre» s'analyse
autour de données concrètes, de pratiques, d'une expression d'un mode de
vie et d'un vécu. En effet, comment pouvoir interroger le changement
social sans tenir compte des pratiques qui modèlent le paysage social du
quartier? Les pratiques urbaines des étudiants vont être confrontées à
celles des habitants.
L'étudiant est un élément essentiel du changement, nous l'avons
conceptualisé à partir de sa différence. Mais y a-t-il un individu
stéréotypé et un mode de vie standard qui définissent le modèle de
légitimité sociale le plus grand, dans les quartiers populaires? Comme le
souligne Philippe Genestier, «la volonté d'améliorer "l'image" de tous les
quartiers, d'affirmer le droit à l'urbanité pour tous dans la «civilisation»
urbaine indique de manière très claire les conceptions précises les plus
3
fréquemment admises de cet "habitant légitime "».
L'étudiant devient un acteur d'appropriations spécifiques parce qu'il a des
stratégies liées à des représentations de l'espace. L'étude de ces stratégies
définit l'acteur dans un rapport complexifié à son environnement, dans
un effet repoussoir/attachement.
3
Espaces et Société. «Identités, espaces, frontières». Numéro 70.74. Paris, Editions l'Harmattan
1993. Page 37.
15Chapitre fi
Acteurs et territoires: une définition du quartier
Dans notre approche, les habitants sont porteurs d'une connaissance de
leur quartier et contribuent à le fabriquer. De fait, nous accordons une
grande attention à l'acteur en tant que sujet tout en faisant un travail
d'objectivation des données et une réinterprétation du quotidien en
«objet» sociologique.
Nous avons donc accordé à chaque acteur, avec les instruments de la
microsociologie, une place de sujet dans une scène sociale en cours
d'élaboration, sujet qui est capable de raisonner sur le changement, de
calculer les avantages et les inconvénients, d'anticiper ou de se rétracter
et d'interpréter. Le discours des habitants commente sans cesse leurs
activités (travail, loisir, rapport au quartier). D'un autre côté, les
étudiants ne sont pas indépendants, ils participent de réseaux,
communiquent et sont représentés par leur institution.
Les acteurs: les commerçants, les habitants, les logeurs, les
gestionnaires des équipements collectifs, donnent en permanence le sens
et le signifiant du quartier; ils en évaluent les changements. De ces
acteurs, émerge une sous-catégorie, les nouveaux arrivants. Ils
s'installent parce que la transformation sociale suscitée par l'université est
attractive. Il s'agit pour l'essentiel de catégories intermédiaires, voire de
jeunes intellectuels qui ont choisi ce quartier populaire pour inaugurer
leur statut de propriétaire.
Une autre distinction est à faire entre les différents acteurs au travers de
la notion espace/temps. Il y a des superpositions possibles entre lesétudiants et des habitants qui intègrent le projet municipal comme
réponse sociale et économique positive. Par contre, pour d'autres
habitants, la rupture avec l'histoire du quartier met à jour une autre
représentation du quartier dont la résistance au changement devient un
critère d'évaluation de la mixité sociale.
Nous vérifierons que tous les acteurs n'ont pas une perception homogène
des étudiants et du devenir du quartier.
Au départ, il s'agit de comprendre comment vont se mettre en place les
rapports entre ces deux populations. Allons-nous repérer une rupture
sociale ou une mixité? Le regard porté sur les étudiants est fonction de
la place que tient l'université dans les représentations ou les pratiques des
acteurs. En définitive, la démarche essentielle consiste à opposer deux
catégories d'acteurs, les étudiants et les autres, et constituer une autre
catégorie: ceux qui résident depuis longtemps dans le quartier et les
nouveaux habitants.
Ce face à face entre ces deux types d'acteurs, habitants/étudiants, produit
des effets de culture, de consommation et de pratiques spécifiques à un
environnement social en changement. Ces effets sont dépendants
d'autres variables comme les représentations différentes qui naissent
entre les jeunes, les personnes âgées, les acteurs économiques et les
gestionnaires.
Affectivité et quartier
Cette autre manière d'interroger le réel nous permet de mesurer l'écart
entre les présupposés et la réalité vécue. Le rapport à la ville montre des
vécus différents. Des dimensions affectives apparaissent entre l'individu
et «son» territoire et s'expriment dans des rapports d'intimité. La ville
devient alors le lieu de l'expression d'un moi et doit être identifiable,
reconnaissable par les différents acteurs. Cette approche est
dichotomique, dans la mesure où elle est censée intégrer ceux qui ont un
vécu prolongé dans le quartier et les autres. Ce rapport au moi et à
l'identification peut se reporter alors sur l'autre territoire, l'université. De
cette nouvelle situation émergent une remise en question, un
déplacement du «moi» par rapport aux changements que provoque
l'arrivée de l'université. Quelles sont les «populations» qui seront les plus
18sensibles à la transformation? Quels sont les critères que va retenir
l'argumentation pour parler du quartier, pour évoquer les modes de vie et
les mentalités?
L'affectif permet une lecture signifiante de la ville et nous affirmons que
dans les quartiers populaires, peut-être plus qu'ailleurs, les habitants
témoignent de cette appropriation psychologique particulière, c'est-à-dire
une appropriation des territoires qui suscite des discours affectifs.
Dans cette perspective d'interrogation nouvelle sur la ville, ces approches
appréhendent le territoire comme lieu d'enracinement, l'environnement
devenant un objet et un médiateur de l'affectivité. Mais la question
fondamentale reste la hiérarchisation des approches sensibles de la ville,
les thèmes où l'affectif a l'expression la plus forte. Si le vécu fonctionne
comme élément majeur d'appréciation, il a un support spatial de
référence qui se traduit par des appropriations et des usages.
L'analyse ne peut aseptiser le quartier au point d'en supprimer toutes les
données «émotionnelles», «identitaires», qu'il suscite chez les différents
acteurs. L'expérimentation ne prend sens que dans un rapport sensible et
affectif.
Nous sommes conscients de la difficulté de ce genre d'analyse car «elle
vise à expliciter la signification affective de certains lieux pour ceux qui
y vivent - description qui demande une prise en compte de facteurs
inconscients».4 Cette approche est facilitée parce que nous nous situons
dans le changement qui devient l'élément clef de l'analyse.
Les étudiants: l'altérité
Les relations sociales dans un quartier populaire fonctionnent autour de
mécanismes de connaissance et de reconnaissance. Cette
interconnaissance valide le fait que l'on accepte le contrôle social. La
visibilité du personnage étudiant est nécessaire, elle permet de vérifier
4
«Deux concepts en particulier ont été retenus pour une telle analyse. Le premier est
celui de l'identité que l'habitant ressent par rapport à son quartier. Celle-ci est définie
selon deux axes: tout d'abord, l'identité d'un habitant par rapport à son quartier
change au cours du temps tout en maintenant une continuité,. d'autre part, cette
fIlaidentité se joue entre deux sentiments extrêmes et alternatifs: fusion" émotionnelle
avec le quartier et le rejet total de celui-ci. (...)>>. Kaj Noschis : «Venise. Signification
affective d'un quartier». Les Annales de la Recherche Urbaine: D'un quartier à
17, Hiver 1982. Page 56.l'autre. Dunod, n°
19comment il est et comment il vit. Notre hypothèse consiste à définir
l'étudiant comme un individu reconnaissable dans des espaces/temps
spécifiques. L'étudiant est partout, logé dans le privé, dans les résidences,
il est visible dans les commerces, son intégration se fait au niveau de
pratiques communes sur un territoire affecté.
Il est alors l'objet d'une attention particulière parce que son statut en fait
un acteur positif.
En réalité, une homogénéité comportementale étudiante s'exprime au
travers d'un consensus territorial: un mimétisme d'utilisation et de
consommation d'espaces et un symbolisme consensuel accordé à certains
territoires sociaux sont les supports d'une sociabilité ou de
consommations choisies. En effet, le parcours scolaire des étudiants a
des incidences et des significations dans le rapport au quartier. L'étudiant
est un acteur collectif qui a un mode de vie identique à celui de la
communauté à laquelle il appartient. Cette idée, nous la retenons
essentiellement dans le cadre strict des représentations et des usages
possibles du quartier. Les modes de vie étudiants fixés dans le quartier
produisent des lieux de mixité sociale, nous pensons plus précisément
aux cafés, aux restaurants peu chers et/ou typiques et à des territoires
spatiaux: les entrées de métro, les places, les bancs, etc.
Mais l'étudiant est un nomade et parfois un touriste. Il vit entre la famille
et l'université et sa grande mobilité peut être une restriction à un ancrage
social dans le quartier.
Nicole Commerçon dans son étude sur l'implantation universitaire dans
la Manufacture des Tabacs à Lyon présente le monde étudiant comme un
monde particulier. Plusieurs données attestent de cette spécificité, mais
celle qui est retenue (ici) pose la question d'un «état» social délimité dans
le temps et qui se passe entre la famille et la vie étudiante.5
Ces quartiers populaires autrefois périphériques sont devenus, avec le
développement des transports, proches du centre. Les transports trop
rapides et trop efficaces deviennent source d'inconvénients. La
population étudiante est extrêmement mobile et c'est en termes de flux
5
«La population étudiante compose un groupe social particulier, en transition entre la
vie scolaire et la vie professionnelle, la dépendance familiale et l'autonomie. Dans ce
temps court de la vie étudiante se recomposent les trajectoires en matière de mobilité
sociale, en particulier par le jeu de la mobilité géographique, alors qu'en même temps
évoluent les formes et les rythmes de cohabitationldécohabitation parents-enfants
ainsi que les pratiques de solidarité entre les générations spécialement en ce qui
concerne le logement étudiant». Commerçon Nicole et alii. «Universités et villes».
Annuaires des recherches. Paris, Editions L'Harmattan, 1994. Pages 39-40.
20migratoires que l'on peut caractériser cette présence. L'université ou les
lieux d'enseignement supérieur sont dans ces conditions des pôles
satellites reliés soit à l'université mère, soit au centre des villes.
Cette mobilité nous semble réduire le champ des changements sociaux
de manière significative. En effet, nous pouvons voir apparaître pendant
la période «étudiante» un repli sur la communauté des études et peu
d'ouvertures dans le quartier. Tout se passe alors dans l'ancien réseau de
sociabilité lié au lycée et à l'aire géographique parentale. Cependant,
même si cette situation existe, elle est surtout valable pour le premier
cycle universitaire. Ensuite, une plus grande indépendance s'instaure et
des nouveaux liens se créent ayant des retombées dans le quartier.
Enfin, étant donné l'attrait du centre ville et le retour dans la cellule
parentale les week-ends, la proximité spatiale n'est pas un indicateur ni
un garant d'une proximité culturelle et sociale. La mobilité est
inégalement répartie, elle se manifeste dans un projet individuel qui
n'assigne plus l'individu à un territoire; elle est également projet collectif
dans la mesure où elle touche des catégories sociales particulières.
Un autre argument développé ici pose le problème du nombre, de
l'impact d'une culture étudiante immergée dans un contexte totalement
différent. L'université peut devenir alors un ghetto culturel sans effet
réel, la décentralisation entraînant l'éparpillement.
Mais quoi qu'il en soit, cette arrivée de l'université porte les germes
d'une spatialisation culturelle du territoire. S'ajoute à cette dimension ce
que les théoriciens de l'Ecole de Chicago appellent l'acteur
«communicant». Cette communication passe par un système de repères
où l'événement est un des moyens d'abstraction et d'appropriation de la
ville. La notion d'événement est complexe dans la mesure où il est
difficile d'en apprécier à la fois l'importance, les effets et les
conséquences.
Les étudiants, acteurs économiques et d'animation
Ce changement est également repéré à partir de la dimension
économique qui prend acte dans la procédure d'implantation des
universités dans des territoires en crise. C'est dans le rapport objectifs
21politiques et réception par les différents acteurs que se mesurent les
écarts, les distorsions et les interprétations de cet apport.
L'offre résidentielle est porteuse d'une nécessaire présence qui a des
implications économiques. Le travail et le logement demeurent des
atouts majeurs pour stabiliser une population et la faire participer à la vie
de quartier comme population citoyenne à part entière.
En effet, un acteur social impliqué dans un lieu de vie devient un agent
de consommation: l'université et les grandes écoles portent en elles
certaines valeurs économiques qui entrent en contradiction avec la valeur
sociale de leur nouvelle intégration. Leur impact est positif parce que
l'étudiant impose une dynamisation des commerces. Revoir leurs
produits, leurs espaces de vente et leurs concepts est pour certains d'entre
eux indispensable pour attirer une clientèle virtuellement portée sur le
centre ville.
Promoteurs d'usages, ils participent à la revitalisation et à la
fréquentation des équipements collectifs proches. L'université et les
établissements d'enseignement supérieur sont créateurs d'emplois en
suscitant de nouveaux besoins (par exemple, la restauration rapide)
auxquels les quartiers ne répondent pas actuellement.
De plus, le regard ethnologique porté sur les étudiants par les habitants et
les acteurs du quartier les positionne comme les protagonistes d'une
animation. Les rythmes universitaires induisent des rythmes urbains, par
une concentration de population étudiante à certaines heures dans des
lieux précis. Le quartier «revit» avec une autre dimension: celle de
l'université, reprenant ainsi les animations structurelles des modes de vie
ouvriers (comme autrefois l'usine en générait par les sorties et les entrées
des salariés). Les mouvements de populations étudiants sont sériés dans
des territoires précis et les rencontres, qui se font en des lieux spécifiques
et choisis, créent une mixité que ces deux populations avaient
objectivement peu de chance de réaliser.
Toutefois, les acteurs interrogés peuvent interpréter l'arrivée de
l'université dans une dimension égocentrique: qu'est-ce que l'université
m'a apporté? Ou alors dans une dimension objectivante : qu'est-ce que
l'université apporte au quartier ou à la ville?
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