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L'Euro : comment la monnaie unique menace l'avenir de l'Europe

De
300 pages

Un livre qui déménage et qui va faire beaucoup de bruit. L'économiste vivant le plus lu dans le monde, prix Nobel, revient dans son premier grand livre consacré à l’Europe sur les contradictions inhérentes à une monnaie qui a été conçue pour rapprocher les peuples et amener la prospérité et qui a fini par les diviser et plomber son économie. 


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couverture

L’EURO COMMENT LA MONNAIE UNIQUE MENACE L’AVENIR DE L’EUROPE

Joseph Stiglitz propose ici un constat implacable. Il s’interroge : comment en est-on arrivé à consacrer une monnaie qui était conçue pour rapprocher les peuples et amener la prospérité mais qui a fini par les diviser et plomber leur économie ?

 

La crise de 2008 a agi tel un révélateur en faisant ressortir les défauts originels du projet économique de l’Union européenne. L’intégration économique avait surpassé le projet politique en se construisant sur des bases qui favorisent les divergences plutôt que la convergence. La question qui se pose très sérieusement est alors : peut-on encore sauver l’euro ?

En mettant en évidence la mauvaise gouvernance de la Banque centrale européenne et en expliquant pourquoi l’austérité a condamné l’Europe à la stagnation sans fin, Joseph Stiglitz porte ici un diagnostic sévère sur la situation actuelle. Il explique pourquoi l’euro était vicié dès sa naissance et il propose des scénarios concrets – en explorant notamment la piste d’un euro flexible – pour sortir de cette impasse, qui touche près de 350 millions d’européens.

Avec L’Euro. Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe, Joseph Stiglitz tire la sonnette d’alarme et exhorte ici les Européens à reprendre en main leur destin commun en cessant de louvoyer, au risque d’aggraver plus profondément encore la crise actuelle.

Joseph E. Stiglitz

Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, a été économiste en chef de la Banque mondiale. Il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels Le Prix de l’inégalité ou Le triomphe de la cupidité (Les Liens qui libèrent).

 

DU MÊME AUTEUR

AUX ÉDITIONS LES LIENS QUI LIBÈRENT

 

La grande fracture, 2015.

Le prix de l’inégalité, 2012.

Le rapport Stiglitz : pour une vraie réforme du système monétaire et financier international, 2010.

Le triomphe de la cupidité, 2010.

 

Photographie de couverture : © David S. Holloway/Getty Images

 

Titre original :

The Euro : How a Common Currency Threatens the Future of Europe

© 2016 by Joseph E. Stiglitz

All right reserved

 

© Éditions Les Liens qui Libèrent pour la traduction française, 2016

ISBN : 979-10-209-0411-9

 

Joseph E. Stiglitz

 

 

L’EURO

 

Comment la monnaie unique

menace l’avenir de l’Europe

 

 

TRADUIT DE LAMÉRICAIN PAR

FRANÇOISE ET PAUL CHEMLA

 

 

LLL LES LIENS QUI LIBÈRENT

Préface

Le monde est bombardé en permanence de terribles nouvelles d’Europe. La Grèce est en dépression, et la moitié de ses jeunes, au chômage. L’extrême droite a fait des progrès considérables en France. En Catalogne, la région de Barcelone, les indépendantistes, qui veulent rompre avec l’Espagne, ont eu la majorité au parlement régional. À l’heure où ce livre va sous presse, de nombreux pays européens arrivent au terme d’une décennie perdue : leur PIB par habitant est plus bas qu’avant la crise financière mondiale.

Même quand l’Europe fête un succès, c’est un échec. Le taux de chômage a baissé en Espagne : de 26 % en 2013 à 20 % au début de 2016 ! Mais près d’un jeune sur deux reste sans emploi1, et le taux de chômage serait nettement plus élevé si tant de jeunes parmi les plus talentueux n’avaient pas quitté le pays pour chercher du travail ailleurs.

Que se passe-t-il ? Avec les progrès de la science économique, ne sommes-nous pas censés savoir mieux gérer l’économie ? Le prix Nobel Robert Lucas avait déclaré en 2003, dans son discours de président de l’American Economic Association : « Le problème crucial de la prévention des dépressions a été résolu2. » Et avec toutes les améliorations sur les marchés, la gestion de l’économie ne devrait-elle pas être encore plus facile ? Le signe distinctif d’une économie qui fonctionne, c’est une croissance rapide, aux bénéfices largement partagés, et un chômage faible. Ce qui se passe en Europe, c’est l’inverse.

La clé de l’énigme ? Elle est simple. C’est une décision fatale, prise en 1992 : adopter une monnaie unique sans créer les institutions qui l’auraient fait fonctionner. Les bons systèmes monétaires ne peuvent garantir la prospérité, mais les mauvais peuvent conduire à des récessions et à des dépressions. Et parmi les systèmes monétaires qu’on associe de longue date aux récessions et aux dépressions, il y a les currency pegs, les « arrimages » ou « ancrages », où la valeur de la devise d’un pays est fixée à celle d’une autre monnaie ou d’un produit de base.

La dépression des États-Unis, à la fin du XIXe siècle, était liée à l’étalon-or. Chaque pays « arrimait » la valeur de sa monnaie à l’or, donc, implicitement, aux autres monnaies3. Mais puisqu’on ne faisait pas de nouvelles découvertes importantes d’or, il n’y en avait pas assez, et cela faisait baisser les prix des produits ordinaires exprimés en or – c’est ce que nous appelons aujourd’hui la « déflation ». En fait, la monnaie se revalorisait. Et les agriculteurs américains s’appauvrissaient, parce qu’ils avaient de plus en plus de mal à rembourser leurs dettes. Ce fut l’enjeu de l’élection de 1896, tel que l’a présenté le candidat démocrate William Jennings Bryan : l’Amérique allait-elle « crucifier l’humanité sur la croix de l’or4 » ?

On accuse très souvent aussi l’étalon-or d’avoir exacerbé et prolongé la grande crise des années 1930. Les pays qui ont abandonné tôt l’étalon-or se sont relevés plus vite5.

Malgré ces leçons de l’histoire, l’Europe a décidé d’arrimer ses pays les uns aux autres avec une monnaie unique. Autant dire qu’elle a créé dans l’espace européen le même type de rigidité que l’étalon-or avait infligé au monde. L’étalon-or a échoué et, à part une poignée d’inconditionnels de l’or – on les appelle les gold bugs (scarabées d’or) –, personne ne souhaite son retour.

Rien n’impose que l’Europe soit crucifiée sur la croix de l’euro : l’euro peut fonctionner. Les principales réformes nécessaires sont à entreprendre dans la structure même de l’union monétaire, pas dans les économies des pays membres. Mais y a-t-il assez de cohésion politique, assez de solidarité, pour qu’elles soient adoptées ? La question reste ouverte. Sans ces réformes, un divorce à l’amiable serait de loin préférable à l’actuelle navigation à vue. Je montrerai la meilleure façon de mener à bien cette séparation.

En 2015, l’Union européenne (UE) à vingt-huit était la deuxième économie du monde – avec une population estimée à 507,4 millions d’habitants et un PIB de 16 200 milliards de dollars, légèrement inférieur à celui des États-Unis6. (Les taux de change étant très variables, le poids relatif des pays peut changer aussi : en 2014, l’UE était la première économie.) Au sein de l’Union européenne, dix-neuf pays partagent une monnaie unique, l’euro. Cette « expérience » de partage d’une monnaie unique est assez récente : l’euro n’est entré en circulation qu’en 2002, même si la décision de le créer avait été prise dix ans plus tôt, avec le traité de Maastricht7, et si les pays de la zone euro avaient verrouillé les valeurs de leurs devises les unes par rapport aux autres trois ans avant l’apparition des pièces et des billets. En 2008, la région a été précipitée, avec le reste du monde, dans la récession. Aujourd’hui, la reprise est bien engagée aux États-Unis – une reprise anémique et tardive, certes, mais incontestable. L’Europe, elle, reste enlisée dans la stagnation. Et tout particulièrement la zone euro.

Cet échec est grave pour le monde entier, pas seulement pour les pays qui font partie de cette zone monétaire. Il est particulièrement éprouvant, certes, pour les habitants des pays en crise, dont beaucoup sont toujours en dépression. Mais avec la mondialisation, ce qui crée la stagnation dans une partie si importante de l’économie mondiale nuit aux intérêts de tous.

De la démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville en est un bel exemple : parfois, un observateur extérieur peut donner une analyse plus exacte et plus objective de la culture et de la politique que ceux qui sont directement mêlés aux événements en cours. Il en va de même, dans une certaine mesure, pour l’économie. Je me rends régulièrement en Europe depuis 1959 – ces dernières décennies, plusieurs fois par an – et j’y ai enseigné et étudié pendant six ans. J’ai coopéré de très près avec de nombreux gouvernements européens (en général avec des gouvernements de centre gauche, mais plusieurs fois aussi de centre droit). Pendant la montée des périls, puis l’éclatement de la crise financière mondiale de 2008 et de la crise de l’euro, j’étais en rapports étroits avec plusieurs pays en crise (j’étais membre d’un conseil consultatif auprès de l’ancien Premier ministre espagnol José Luis Rodríguez Zapatero, et je suis un vieil ami et conseiller de l’ancien Premier ministre grec Georges Papandréou). J’ai été un témoin direct de ce qui s’est passé dans les pays en crise, et dans les conseils de la zone euro qui élaboraient des politiques pour réagir à la situation.

Pour un économiste, l’expérience de l’euro est fascinante8. Les économistes ne peuvent pas faire d’expériences en laboratoire. Nous devons vérifier nos idées avec celles que nous apporte la nature – ou la politique. L’euro nous a appris beaucoup de choses. Il a été conçu avec un mélange de mauvaise science économique et d’idéologie perverse. C’était un système qui ne pouvait pas fonctionner longtemps. Au moment de la Grande Récession, ses défauts sont devenus flagrants aux yeux de tous. Pour qui voulait voir, ses faiblesses internes étaient à mon avis évidentes depuis le début. Elles ont contribué à faire grandir des déséquilibres qui jouent un rôle central dans les crises en cours et qu’il faudra des années pour surmonter.

Cette expérience a été particulièrement importante pour moi, car je réfléchis et j’écris sur l’intégration économique depuis des années, notamment depuis que j’ai présidé le comité des conseillers économiques du président Bill Clinton dans les années 1990. Nous avons œuvré à l’ouverture des frontières au commerce entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, au titre de l’ALENA, l’Accord de libre-échange nord-américain. Nous avons aussi travaillé à la création de l’Organisation mondiale du commerce : instaurée en 1995, elle a marqué la naissance d’un état de droit international qui régit les échanges commerciaux. Inaugurée en 1994, l’ALENA n’était pas aussi ambitieuse que l’Union européenne, qui autorise la libre circulation transfrontière de la main-d’œuvre. Et elle l’était beaucoup moins que la zone euro : aucun des trois pays ne partage une monnaie avec un autre. Mais même cette intégration limitée a posé de multiples problèmes. Surtout, il s’est avéré que son nom, « Accord de libre-échange », relevait de la publicité mensongère : en réalité, c’était un accord de commerce dirigé, dirigé au profit spécial d’intérêts d’affaires particuliers, notamment aux États-Unis. C’est alors que j’ai commencé à être sensible aux effets de la discordance entre intégration économique et intégration politique, et aux conséquences d’accords internationaux conclus par des dirigeants – même bien intentionnés – dans un contexte où les processus démocratiques sont loin d’être parfaits.

Après avoir travaillé avec le président Clinton, j’ai servi à la Banque mondiale en tant qu’économiste en chef. J’y ai été confronté à un nouvel ensemble de problèmes d’intégration économique déconnectée de l’intégration politique. J’ai vu notre institution sœur, le Fonds monétaire international (FMI), essayer d’imposer aux pays qui avaient besoin de son aide ce qu’elle considérait (de même que d’autres donateurs) comme des politiques économiques saines. Ces théories étaient fausses – parfois archi-fausses – et les politiques imposées par le FMI ont souvent abouti à des récessions et à des dépressions. J’ai fait tous mes efforts pour tenter de comprendre ces échecs et les raisons qu’avait l’institution d’agir ainsi9.

Comme je le soulignerai à plusieurs reprises dans ce livre, il y a d’étroites similitudes entre les programmes imposés à l’époque par le FMI (parfois avec la Banque mondiale) à des pays en développement et à des marchés émergents et ceux qui ont été imposés à la Grèce et aux autres pays en difficulté au lendemain de la Grande Récession. J’expliquerai aussi d’autres ressemblances très nettes entre ces programmes : les raisons pour lesquelles ils ne cessent de décevoir, et l’opposition publique massive qu’ils suscitent dans les pays où on les impose.

Aujourd’hui, le monde est assailli par de nouvelles initiatives qui visent à mettre la puissance de la mondialisation au service de quelques-uns. Ces accords de commerce transatlantique et transpacifique, le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP ou TAFTA) et le Partenariat transpacifique (TPP), respectivement, sont élaborés à huis clos, une fois de plus, par les dirigeants politiques, avec les grandes entreprises autour de la table. Ils sont la preuve d’un désir persistant d’intégration économique désynchronisée de l’intégration politique. Un de leurs traits les plus controversés est d’autoriser les grandes entreprises à menacer les États de poursuites judiciaires quand une nouvelle réglementation modifie négativement les profits auxquels elles pouvaient s’attendre – ce qu’aucun gouvernement ne supporterait sur son territoire. Le droit de réglementer – et de changer de réglementation en fonction des circonstances – est un principe élémentaire du fonctionnement de l’État.

Cependant, le projet de la zone euro se distinguait de ces autres exemples sur un point fondamental : il était sous-tendu par la ferme intention d’aller vers l’intégration politique. Derrière les nouveaux accords de commerce, il n’y a pas la moindre volonté d’aboutir à des normes réglementaires harmonisées, que fixerait une institution parlementaire représentant les citoyens de tous les pays membres de la zone de libre-échange. La visée des grandes entreprises est simplement de donner un coup d’arrêt à la réglementation, ou, mieux encore, de la faire reculer.

Néanmoins, la conception du « projet de la monnaie unique » a été si influencée par l’idéologie et par les intérêts privés qu’il a échoué non seulement sur son objectif économique, apporter la prospérité, mais aussi dans son ambition de rapprocher les pays politiquement.

Donc, si ce livre entend traiter la question cruciale de l’euro, sa portée est plus générale : il montre que les efforts d’intégration économique, même bien intentionnés, peuvent être contre-productifs quand on met aux commandes des doctrines économiques contestables, inspirées par l’idéologie et par les intérêts particuliers plus que par les faits et par la science économique.

L’histoire que je raconte ici illustre avec éclat plusieurs thèmes qui m’ont préoccupé ces dernières années – et qui devraient avoir une résonance mondiale. Le premier est l’influence des idées, notamment des thèses sur l’efficacité et la stabilité des marchés libres et sans entrave (ensemble de théories parfois nommé « néolibéralisme ») : elles ont modelé dans les quarante dernières années non seulement des politiques mais aussi des institutions. J’ai décrit ailleurs les politiques dites « du consensus de Washington », qui ont dominé le discours sur le développement et déterminé les conditions imposées aux pays en développement10. Ce livre montre que les mêmes idées ont modelé ce qui était alors perçu comme le pas suivant dans le projet primordial d’intégration européenne, l’instauration d’une monnaie commune – et l’ont fait dérailler.

Aujourd’hui, la même bataille d’idées se livre dans d’innombrables escarmouches. De fait, dans certains cas, les arguments et les preuves avancées sont fondamentalement identiques. La bataille de l’austérité en Europe ressemble étrangement à celle qui s’est engagée aux États-Unis lorsque les conservateurs ont tenté de restreindre les dépenses publiques, y compris pour les infrastructures les plus nécessaires, même en temps de chômage massif et de ressources inutilisées. Les combats sur le juste cadre budgétaire en Europe ressemblent étrangement à ceux que j’ai livrés avec le FMI quand j’étais à la Banque mondiale. En fait, ma compréhension de la portée mondiale de ces combats est une des raisons qui m’ont incité à écrire ce livre.

Les idées brandies dans ces affrontements ne sont pas seulement inspirées par les intérêts économiques. Le point de vue que j’adopte ici est plus large qu’un déterminisme économique au sens strict : pour expliquer les croyances d’un individu, il ne suffit pas de savoir simplement ce qui peut améliorer sa situation matérielle. Néanmoins, certaines idées servent bel et bien certains intérêts. Ne soyons donc pas surpris de constater que, dans l’ensemble, les politiques servent les intérêts de ceux qui les mènent, même s’ils recourent à des idées abstraites pour les justifier. Cette analyse conduit à une conclusion implacable : l’économie et la politique sont indissociables – même si certains économistes désirent vivement les dissocier. Si la mondialisation, dans les pays développés comme dans le monde en développement, a souvent été incapable d’apporter des avantages au plus grand nombre, une raison majeure est que la mondialisation économique est allée plus vite que la mondialisation politique ; et c’est aussi ce qui s’est passé pour l’euro.

Un autre thème est lié à mes recherches plus récentes sur l’inégalité11. Les économistes, et parfois même les politiques, se concentrent sur les moyennes : ce qui arrive au PIB, ou au PIB par habitant. Mais le PIB peut augmenter et la situation de la plupart des gens se dégrader. C’est ce qui se passe aux États-Unis depuis un quart de siècle, et des tendances de ce genre sont de plus en plus fréquentes ailleurs. Les économistes avaient autrefois coutume de soutenir que la façon dont on répartissait les fruits de l’économie n’avait pas d’importance – que ce résultat pouvait intéresser un politologue ou un sociologue, mais pas un économiste. Robert Lucas était allé jusqu’à dire : « Parmi les tendances qui nuisent à une saine pratique de la science économique, la plus séduisante, et à mon avis la plus toxique, est la concentration sur les questions de répartition12. »

Nous savons aujourd’hui que l’inégalité a une influence sur la performance économique – autant dire qu’on ne peut pas et qu’on ne doit pas mettre la question de côté13. Elle en a une aussi sur le fonctionnement de nos démocraties et de nos sociétés. Mais à mon sens, ce n’est pas seulement en raison de ces conséquences que nous devons nous soucier de l’inégalité : il y a des enjeux moraux fondamentaux.

L’euro a conduit à une aggravation de l’inégalité. C’est un argument central de ce livre : l’euro a creusé le fossé. Avec lui, les pays faibles sont devenus encore plus faibles et les pays forts encore plus forts : par exemple, le PIB de l’Allemagne représentait 10,4 fois celui de la Grèce en 2007, mais 15 fois en 2015. Cet écart entre les pays a aussi provoqué une augmentation de l’inégalité dans les pays de la zone euro, en particulier ceux qui sont en crise, et cela, même dans des pays européens qui étaient engagés dans une dynamique de réduction de l’inégalité avant l’avènement de l’euro.

Ce n’est pas une surprise : le chômage de masse frappe les plus modestes ; le chômage de masse fait pression à la baisse sur les salaires ; et l’austérité s’accompagne de coupes dans les dépenses publiques, dont souffrent particulièrement les personnes à revenus faibles et moyens qui dépendent des programmes de l’État. Nous avons là un autre thème omniprésent de notre époque. Le programme économique néolibéral n’est peut-être pas parvenu à faire monter les taux de croissance moyens, mais il a réussi, sans l’ombre d’un doute, à faire monter l’inégalité. L’euro permet de conduire une étude de cas détaillée sur la façon dont cela s’est passé.

Deux autres thèmes sont plus directement liés au travail que j’effectue depuis longtemps sur les systèmes économiques. Il est aujourd’hui largement admis (enfin !) que les marchés laissés à eux-mêmes ne sont pas efficaces14. Si la main invisible d’Adam Smith est invisible, c’est simplement parce qu’elle n’existe pas : rien n’impose que, cumulés, les actes individuels inspirés par l’intérêt personnel conduisent au bien-être de toute la société. Et on a été trop peu attentif à l’instabilité de l’économie de marché. Les crises font partie du capitalisme depuis ses débuts15.

Le modèle standard qu’utilisent les économistes suppose simplement que l’économie est en équilibre, autrement dit qu’en cas de « creux » elle reviendra vite sur sa trajectoire normale16. Cette idée – après un bouleversement, l’économie converge rapidement vers l’équilibre – est capitale pour comprendre la construction de la zone euro. Mes propres recherches ont expliqué pourquoi il est fréquent que les économies ne convergent pas : ce qui s’est passé en Europe en est une merveilleuse et triste illustration.

Le rôle du système financier fait aussi partie intégrante de l’histoire que je vais relater ici. Les systèmes financiers sont évidemment une composante nécessaire d’une économie moderne. Mais j’ai montré dans un autre ouvrage que, s’ils ne sont pas soigneusement réglementés, ils peuvent conduire et conduisent effectivement à l’instabilité économique, à l’alternance entre booms et effondrements17. Les événements d’Europe en apportent une nouvelle illustration, et montrent que la conception de la zone euro et les politiques suivies en réaction à la crise ont exacerbé des problèmes qui sont omniprésents dans les économies de marché modernes.

Un dernier thème dont je me soucie depuis longtemps, mais que je ne peux qu’effleurer dans ce livre, porte sur les valeurs qui dépassent la science économique : (a) l’économie est, en principe, un moyen au service d’une fin, l’amélioration du bien-être des individus et de la société ; (b) le bien-être individuel ne dépend pas seulement du PIB dans sa conception traditionnelle, ni même élargi à la sécurité économique, mais d’un ensemble de valeurs bien plus large, qui comprend la solidarité et la cohésion sociales, la confiance dans nos institutions sociales et politiques, et la participation démocratique ; (c) et l’euro était, en principe, un moyen au service d’une fin, pas une fin en soi : il était censé renforcer la performance économique et la cohésion politique et sociale dans toute l’Europe. De cette manière, il devait aider à atteindre des objectifs plus généraux, notamment l’amélioration du bien-être et la promotion des valeurs fondamentales auxquelles j’ai fait allusion. Mais il est évident que tout a déraillé. Les moyens sont devenus des fins en soi, les objectifs ultimes ont été compromis. L’Europe a perdu sa boussole. Cela dit, cet égarement n’est pas un phénomène exclusivement européen. Il s’est produit si souvent et sous tant de cieux qu’on pourrait presque y voir une maladie mondiale de notre époque.

En un sens, donc, l’histoire de la zone euro est une leçon de morale : elle montre que des dirigeants ayant perdu tout contact avec leur électorat peuvent concevoir des systèmes qui ne sont pas bons pour les citoyens. Elle montre que les intérêts financiers l’ont trop souvent emporté dans les progrès de l’intégration économique, et que l’emballement démentiel de l’idéologie et des intérêts peut aboutir à des structures économiques peut-être lucratives pour quelques-uns, mais dangereuses pour de larges composantes de la population.

C’est aussi une histoire faite de platitudes énoncées par des politiciens qui n’ont aucune formation économique et qui créent leur propre réalité ; une histoire faite de positions qu’on a prises pour des avantages politiques à court terme et qui ont d’énormes conséquences à long terme. On a tenu à ne pas organiser la zone euro comme un espace où les pays forts seraient censés aider ceux qui ont un problème temporaire. Ce choix a peut-être un certain attrait aux yeux d’électeurs égoïstes. Mais sans un minimum de partage des risques, aucune union monétaire n’a la moindre chance de fonctionner.

Pour la plupart des Européens, le projet européen, la poursuite de l’intégration des pays du continent, est l’événement politique le plus important des soixante dernières années. À leurs yeux, c’est presque une hérésie de prévoir l’échec de ce projet, ou de suggérer qu’il va peut-être échouer, ou qu’un de ses aspects – son système monétaire – risque d’échouer. Mais la réalité envoie parfois des messages douloureux : le mécanisme de l’euro est cassé ; si on ne le répare pas au plus vite, les coûts seront énormes. Même avec ses réformes récentes, le système actuel n’est pas viable à long terme sans que des coûts gigantesques soient imposés à un grand nombre de citoyens. Et ces coûts sont loin de se limiter au champ de l’économie : j’ai déjà évoqué les changements inquiétants dans la politique et la société, la montée de l’extrémisme et du populisme de droite. Si la faillite de l’euro n’est pas l’unique raison de ces évolutions de fond, j’estime que l’énorme tribut économique qu’on a fait payer à tant de citoyens européens en est une des causes principales, si ce n’est la principale.

Ces coûts sont particulièrement lourds pour la jeunesse européenne : son avenir est compromis, ses aspirations détruites. Peut-être ces jeunes ne comprennent-ils pas pleinement ce qui s’est passé, ne saisissent-ils pas complètement les mécanismes économiques qui sont à l’œuvre, mais ce qu’ils comprennent, c’est qu’on leur a menti. Ceux qui ont tout fait pour les persuader de soutenir la création de l’euro et l’entrée dans la zone euro leur ont menti. Ils leur avaient promis que la création de l’euro allait apporter une prospérité sans précédent. Ils leur avaient garanti que, si les pays respectaient des contraintes de base sur leur déficit et leur dette publique, s’ils les maintenaient à un niveau faible par rapport à leur PIB, les pays pauvres de la zone euro allaient converger avec les pays riches. Et voici qu’aujourd’hui les dirigeants politiques – ce sont souvent les mêmes, ou ils appartiennent aux mêmes partis – leur disent : « Faites-nous confiance ! Nous avons une recette, un ensemble de politiques. Elles sont peut-être un peu douloureuses à court terme, mais à long terme elles vont améliorer le sort de tous. »

Mon analyse aboutit à de sinistres conclusions sur ce qui va se passer si rien ne change dans la zone euro – ou, pire encore, si la zone euro change dans le sens que beaucoup préconisent aujourd’hui en Allemagne et ailleurs –, mais au bout du compte, ce livre est un livre d’espoir. C’est un message d’espoir qui est particulièrement important pour la jeunesse européenne et pour ceux qui croient au projet européen, qui pensent qu’une Europe plus intégrée politiquement peut être une Europe plus forte et plus prospère. Il existe une autre voie pour avancer, différente de celle que soutiennent aujourd’hui les dirigeants de l’Europe. En fait, il y en a plusieurs, dont chacune exige un degré différent de solidarité européenne.

L’Europe a fait une erreur simple et compréhensible : elle a cru que le meilleur moyen d’intégrer davantage le continent passait par l’union monétaire, le partage d’une monnaie unique. Pour sauver le projet européen, il faut réformer en profondeur la zone euro et l’euro – dans la structure comme dans les politiques suivies. C’est possible.

L’euro est une création humaine. Ses mécanismes ne résultent pas de lois inexorables de la nature. On peut reconfigurer les règles monétaires de l’Europe ; on peut même abandonner l’euro si c’est nécessaire. En Europe comme ailleurs, nous pouvons retrouver le cap, remettre le compteur à zéro, réécrire les règles de notre économie et de notre vie politique pour avoir une prospérité plus grande et mieux partagée, une démocratie plus solide et une cohésion sociale plus forte.

J’ai écrit ce livre en espérant qu’il donnera certaines orientations sur la façon dont l’Europe peut y parvenir – et une impulsion pour qu’elle mette en œuvre cet ambitieux programme dans un bref délai. L’Europe doit absolument retrouver son idéal, les nobles fins qu’elle se fixait à la naissance de l’Union européenne. Le projet européen est trop important pour qu’on laisse l’euro le détruire.

Remerciements

La crise de l’euro couve depuis des années, et, pendant ces années, j’ai accumulé de nombreuses dettes auprès de tous ceux avec qui j’ai participé à d’innombrables discussions sur l’avenir de cette monnaie : universitaires, dirigeants politiques, acteurs des marchés financiers et citoyens.

J’ai présenté certaines des idées essentielles lors d’un colloque organisé par l’International Economic Association à Buenos Aires les 13 et 14 août 2012 sur le thème « Les crises de la dette : comment les gérer, comment faire pour qu’il y ait une vie après la dette » [ « Debt Crises : How to Manage Them, How to Ensure There Is Life after Debt »], et, le 6 mai 2014, dans la quatorzième conférence Angelo Costa à l’université LUISS Guido Carli à Rome18. Je tiens à remercier de leurs apports mes deux intervenants-commentateurs, Martin Guzman et Daniel Heymann, et les autres participants à ces événements.

Parmi les idées que contient le présent ouvrage, beaucoup ont été discutées ces dernières années dans des conférences parrainées par l’Initiative for Policy Dialogue (IPD), par la Fondation européenne d’études progressistes (Foundation for European Progressive Studies, FEPS) et par l’Initiative for New Economic Thinking (INET), ainsi que dans une multitude d’autres conférences où l’avenir de l’euro a été débattu, à Washington, Berlin, Bruxelles, Rome, Madrid, New York et ailleurs. J’ai particulièrement bénéficié des discussions du Symposium de Symi, organisé chaque été par la fondation Andréas G. Papandréou en Grèce, auquel j’ai régulièrement participé. La réunion de 2015 a été particulièrement précieuse pour son analyse de la crise en Grèce, avec des éclairages de Richard Parker, Robert Skidelsky, Nathan Gardels, Kemal Dervis, Leif Pagrotsky, Mats Karlsson et Mary Kaldor, entre autres.

Au fil des ans, avant comme après les crises et surtout pendant qu’elles étaient en cours, j’ai eu la chance d’en discuter avec un certain nombre de dirigeants européens, présidents, Premiers ministres, gouverneurs de banque centrale et ministres des Finances – avec certains, de façon vraiment approfondie –, non seulement dans les pays en crise (l’Irlande, le Portugal, l’Espagne et la Grèce – Chypre est le seul pays en crise où je n’ai pas eu l’occasion de me rendre), mais aussi dans ceux qui avaient des difficultés (l’Italie, la France, la Finlande) et dans certains pays apparemment forts (l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique), ce qui m’a permis de mieux comprendre comment ils voyaient l’avenir de l’Europe et de l’euro. J’ai servi dans le comité consultatif d’intellectuels progressistes auprès de José Luis Rodríguez Zapatero (Premier ministre d’Espagne, 2004-2011). J’ai participé à des débats et discussions avec les Premiers ministres italiens Mario Monti (2011-2013) et Matteo Renzi (2014-) ; les présidents Nicolas Sarkozy (2007-2012) et François Hollande (2012-) en France ; Enda Kenny, taoiseach d’Irlande (2011-2016) ; José Sócrates et António Costa, Premiers ministres du Portugal (2005-2011 et 2015-, respectivement) ; et Alexis Tsipras, Premier ministre de Grèce (2015-), entre autres. Je dois mentionner tout particulièrement Yanis Varoufakis (ministre des Finances de la Grèce pendant une partie de l’année 2015) et James Galbraith pour des analyses particulièrement éclairées, au cours de l’été 2015, sur la période critique autour du Grexit potentiel ; et Georges Papandréou (Premier ministre de Grèce, 2009-2011, et organisateur du Symposium de Symi), dont les apports ont été inestimables, au sujet de la Grèce comme de toute la zone euro. Sa période d’enseignement à Columbia après la fin de ses fonctions publiques nous a donné l’occasion d’avoir des discussions encore plus approfondies. Son frère Nikos, ancien économiste de la Banque mondiale qui a été l’un de mes étudiants à Princeton, a apporté des perspectives précises sur l’interface entre économie et politique et sur l’oligarchie, depuis longtemps si influente en Grèce, qui tient à la fois les banques et les médias. Le FMI, un des membres de la Troïka qui formule les politiques de crise, s’est montré plus ouvert que par le passé et même prêt à l’autocritique, ce qui est rare, sur certains des programmes-pays, comme je le signale plus loin dans ce livre. J’ai énormément bénéficié de mes discussions avec de hauts responsables du FMI, et je tiens à reconnaître leur ouverture d’esprit et leur disposition à parler franchement des réalités économiques et politiques qui se trouvent derrière les programmes – même si je n’étais pas toujours d’accord avec leurs conclusions.

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