L'Europe suicidaire

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Ce quatrième tome de l'Histoire de l'antisémitisme,
qui couvre la période 1870-1933,
continue l'exploration de la mythologie antisémite entreprise par l'auteur.
Ces affabulations, qui, au lendemain de l'émancipation des Juifs,
puisèrent un surcroît de crédibilité dans leurs réussites financières, politiques
ou intellectuelles, eurent pour principal thème la mainmise imminente
ou parfois même déjà établie du monde juif sur le monde chrétien.
En nombre croissant, les Européens manifestent alors la tendance à donner
une interprétation malveillante des activités juives, quelles qu'elles soient,
au point de voir dans chaque mouvement cataclysmique de la société
guerre ou révolution, notamment la réussite d'une manipulation sémite.
Circulées par les agitateurs antisémites de l'Europe occidentale
et particulièrement ceux des pays germaniques, ces idées viennent fortifier
l'idéologie traditionnellement antijuive de l'Empire tsariste,
et contribuent à l'aggravation d'une législation antisémite
qui incite les Juifs russes à militer contre l'ordre établi
et à devenir un élément subversif par excellence : exemple classique
d'une prophétie qui s'accomplit d'elle-même.
Dès lors, la Révolution de 1917 devint pour les tenants de l'ancien régime
une « Révolution juive », une vengeance apocalyptique,
et cette vision du monde contamina de proche en proche une grande partie
de la bourgeoisise et des élites occidentales, au début du premier après-guerre.
La montée des haines et des suspicions antijuives qui s'ensuivit
se trouva concentrée dans l'antisémitisme hitlérien,
ce qui permit d'autant plus facilement de l'oublier.
Pourtant, ce genre de dispositions eut en son temps des adeptes aussi prestigieux
que Henri Ford I, Jean Giraudoux et le Times.
Un autre trait spécifique de l'antisémitisme de l'entre-deux-guerres
fut d'être propagé par divers services de renseignements,
tel l'Intelligence Service, comme procédé de diversion ou d'intoxication.
Mais il va de soi que les deux épicentres de l'agitation antisémite demeurèrent
l'Allemagne, où il est surtout inculqué d'en haut, et la Russie,
où il exprime une sourde protestation populaire,
jusqu'à ce que, quelques années après la chute du IIIe Reich,
la propagande stalinienne, à des nuances près, n'en vienne
à prendre la suite de la propagande hitlérienne.
L'utilisation de l'antisémitisme par les diverses propagandes bourgeoises,
fascistes, et finalement communistes, qui jalonnent,
au cours de la première moitié de ce siècle, le déclin de l'Occident, est bien
la manifestation de la tentation autodestructrice de l'Europe.
 

Publié le : vendredi 1 avril 1994
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EAN13 : 9782702145296
Nombre de pages : 368
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PREMIÈRE PARTIE
1870-1914
Les pays germaniques L'image du Juif
ANS mon volume précédent, je constatais (en 1968) que, « contrairement au thème du Juif dans la littérature française ou anglaise, celui du Juif dans la littérature allemande du XIX siècle n'a jamais tenté d'universitaire en quête de thèse, certainement parce que les résultats d'une telle enquête auraient été aussi affligeants que monotones ». Depuis, un travail de cet ordre a vu le jour, en 1973 : mais il est dû à un universitaire français, M. Pierre Angel. En Allemagne même, malgré l'abondance de travaux de qualité publiés entre-temps sur l'histoire des Juifs, celle de leur image littéraire continue à attendre ses investigateurs. Ma supposition semble donc s'être trouvée confirmée. C'est qu'une histoire sociale ou politique traite de situations dans lesquelles le Juif est d'ordinaire pour la société un banquier, un homme politique ou un idéologue avant d'être juif, tandis qu'une histoire littéraire est obligée de prendre en charge les désirs ou les fantasmes de celle-ci, notamment à travers des « types » profilés qui peuvent n'avoir qu'un lointain rapport avec la réalité (et ce fut justement le cas des Juifs) mais qui restent des modèles — tel Nathan le Sage — ou des antimodèles — tel Shylock. Or, il est remarquable qu'après avoir donné le jour au personnage de « Nathan », par le vieux Lessing, les lettres et la pensée allemandes se soient cantonnées par excellence dans la contre-image, dans la description malveillante ou même menaçante.De1
Et c'est pourquoi l'image du Juif reste d'une certaine façon maudite, pour les universitaires comme pour les essayistes, dans l'Allemagne pénitente d'Adenauer comme vingt ans après2.
En ce qui concerne l'âge d'or de la littérature allemande, ainsi que le discours philosophique, de Kant à Hegel et à Marx, il me suffit de renvoyer à ce propos à mes travaux précédents. Pour ce qui est de la deuxième moitié du XIX siècle, l'attitude des principaux auteurs, c'est-à-dire de ceux dont la postérité a conservé le souvenir, se laisserait résumer par la formule «  ». « Je n'ai jamais rencontré un seul Allemand qui aimât les Juifs », observait à ce propos Nietzsche, qui pour sa part faisait brillamment exception à la règle ; quant à savoir pourquoi il en était ainsi, il proposait dans le même contexte un commencement de réponse, en mettant en cause l'immaturité ou la labilité politique et culturelle des Allemands de son temps. « Ils sont d'avant-hier et d'après-demain — (...) L'Allemand n'est pas, il devient, il « évolue » (...) Il digère mal ce qu'il a vécu, il n'en vient jamais à bout. La profondeur allemande n'est trop souvent qu'une « digestion » pénible et différée. »eaut male, aut nihilIls n'ont pas encore d'aujourd'hui
Sans doute aurait-on pu ajouter que la digestion était au surplus ralentie parce que les Juifs étaient plus nombreux en Allemagne qu'en Italie ou en France : mais il reste que, lors d'un processus assimilateur, les données statistiques ne jouent qu'un rôle subordonné, lorsqu'il s'agit dans tous les cas d'une infime minorité ; ce qui importe, ce sont les complexes de persécution et la mégalomanie compensatrice qu'entraînent l'immaturité ou la labilité. J'ai traité ailleurs des rationalisations mystico-politiques de ces complexes : sur le plan littéraire et philosophique, ils s'exprimaient, ainsi que de règle, par la peur et la haine des Juifs.
Ainsi, prenons l'auteur le plus lu de l'Allemagne impériale, Gustav Freytag, dont l'œuvre maîtresse, (1855), connut 500 éditions successives, et figurait dans toutes les bibliothèques familiales. Ses deux personnages principaux, l'Allemand Anton Wohlfart et le Juif Veitel Itzig, dont les noms déjà ont une résonance symbolique, incarnent respectivement la vertu et le vice ; pour mieux marquer ses intentions, Freytag entoure son « Itzig » d'une demi-douzaine d'autres Juifs qui, à une exception près, sont presque aussi repoussants que lui, tandis que parmi la multitude de personnages allemands qui peuplent son œuvre, il n'existe qu'une seule et unique créature de cet acabit. Ainsi que l'observe M. Angel, dont nous venons de résumer l'analyse, ce mauvais Allemand, « Hippus », ainsi que le bon Juif, « Bernhard », ont été introduits « pour servir de caution à la bonne foi et à l'impartialité de l'auteur », et mieux emporter de la sorte la conviction des lecteurs.Soll und Haben3
Une pédagogie simpliste du même ordre caractérise le bestseller N° 2 du roman bourgeois allemand, le (1864) de Wilhelm Raabe. Ici, Veitel Itzig s'appelle Moses Freudenstein ; tout aussi ambitieux et cupide que lui, il se convertit, change de nom, et nargue son ami d'enfance, le bon pasteur Hans Unwirrsch : « J'ai le droit d'être Allemand où il me plaît de l'être et le droit de me dépouiller de cet honneur quand cela me convient... Depuis qu'on ne nous met plus à mort en tant qu'empoisonneurs de puits et égorgeurs d'enfants chrétiens, notre position est bien meilleure que la vôtre, soi-disant Aryens ! » On peut ajouter que les autres personnages du roman sont typés d'une façon moins manichéenne que chez Freytag. A ce propos, M. Angel émet la supposition que « le grand roman de Wilhelm Raabe exerce une action au moins aussi néfaste que celui de Gustav Freytag, bien qu'il soit ou précisément parce qu'il est beaucoup plus nuancé  ».Hungerpastor4
Après les écrivains qui peuplèrent de Juifs leur avant-scène, voyons ceux qui s'en sont désintéressés, du moins en tant que créateurs. Chez le délicat conteur Theodor Fontane, on trouve épisodiquement un professeur de dessin juif, décrit avec sympathie ; et dans un poème, il évoquait avec une aimable condescendance les Abraham, les Isaac et autres Israël, fleur d'une « noblesse préhistorique », venus lui présenter leurs hommages, lors de son 75 anniversaire : « Tous, ils m'ont lu. Tous, ils me connaissaient de longue date, et c'est l'essentiel. — Venez donc, Cohn. » Mais en même temps, il écrivait à sa femme : « Plus je prends de l'âge, plus je suis partisan d'une nette séparation... Les Juifs entre eux, les Chrétiens entre eux... Il est énorme, le mal fait par Lessing avec son histoire des trois anneaux. » Dans les nouvelles « nordiques » de son contemporain Storm, on ne trouve aucun personnage juif ; mais dans sa correspondance avec son ami suisse Gottfried Keller, on se heurte à un passage caractéristique : Storm s'emportait contre le « Juif impudent » Eber, qui avait qualifié la nouvelle de genre littéraire mineur, et le citoyen de la libre Helvétie dut le raisonner : « La judéité d'Eber, que j'ignorais, n'a rien à voir dans l'affaire. Von Gottschall, un chrétien de pure souche germanique, ne cesse de clamer lui aussi que la nouvelle et le roman sont des genres inférieurs... Mon expérience m'a appris que pour tout Juif mal élevé et vociférant on trouve deux chrétiens qui le sont tout autant, qu'ils soient Français ou Allemands, les Suisses non exceptés  »e56
Dans le domaine philosophique, les opinions étaient si possible encore plus tranchées. Nous avons vu comment Kant, Fichte ou Hegel critiquaient les Juifs et le judaïsme dans le cadre de systèmes métaphysiques qui restaient encore ancrés dans la théologie luthérienne, tout en s'en distançant progressivement7. Voyons maintenant comment s'y prenait Schopenhauer qui, ayant rompu les dernières amarres, affiliait le message évangélique au bouddhisme, Moïse n'étant qu'un législateur ou « tuteur » étranger et barbare :
« Comme un lierre en quête d'un appui s'enlace autour d'un tuteur grossièrement taillé, s'accommode à sa difformité, la reproduit exactement, mais reste paré de sa vie et de ses charmes propres, en nous offrant un aspect des plus agréables, ainsi la doctrine chrétienne issue de la sagesse de l'Inde a recouvert le vieux tronc, complètement hétérogène pour elle, du grossier judaïsme ; ce qu'on a dû conserver de la forme fondamentale de celui-ci est quelque chose de tout différent, quelque chose de vivant et vrai, transformé par elle... »
La suite du passage suggère que le tempérament atrabilaire de Schopenhauer ne pouvait supporter l'idée d'un Créateur qui juge bonne sa Création :
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