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L'éveil du sud

De
855 pages
« Les pages qui suivent ne constituent en aucune manière une « histoire de l'ère de Bandoung ». J'ai proposé, dans de nombreux articles et ouvrages qui couvrent la période, des réflexions et des analyses concernant de nombreux aspects des réponses que les peuples concernés du Sud ont apportées à l'époque aux défis de l'impérialisme dominant. Il s'agit ici de Mémoires qui comportent nécessairement et toujours une dimension personnelle marquée, et ajoutent peut-être, je l'espère, aux analyses proposées. Les activités de l'Institut africain de développement de l'ONU - IDEP - (de 1970 à 1980) puis du Forum du tiers-monde - FTM - (à partir de 1980) - séminaires et conférences, ateliers de recherche - la poursuite de mes recherches personnelles comme l'occasion offerte par des missions de consultation - de gouvernements et d'organisations politiques - auxquelles il me paraissait utile de donner suite, m'ont offert la possibilité de connaître a peu près le monde entier - Australie et îles du Pacifique exclus. Je n'infligerai pas au lecteur une énumération de mes voyages qui risquerait de lui faire croire que j'exerce la profession de tour operator ou que j'appartiens à la surclasse (pour employer le terme stupide et vulgaire d'Attali dont Gilles Chatelet nous a donné un commentaire fort amusant) des jet-experts. Je ne suis ni l'un ni l'autre, mais plus modestement un militant de la cause du socialisme et de la libération des peuples, convaincu que cette cause est universelle et que, de ce fait, la bataille se déploie sur tous les continents. Les circonstances de ma vie professionnelle m'ont, de surcroît, offert fort heureusement la possibilité de donner un terrain d'action à cette conviction. »
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Extrait
Le panorama politique qui constitue la matière de ces Mémoires est situé dans le temps de ce que j’ai appelé l’ère de Bandoung. L’importance que j’attribue, non pas à l’évènement en lui-même – la conférence de Bandoung en avril 1955- mais à ses suites, est primordiale. Car la vision dominante, produite par le Nord, déformée par son occidentalisme puissant, ignore les transformations majeures du monde imposées par les victoires des luttes des peuples du Sud.
La classe dirigeante de l’impérialisme dominant- les États-Unis a exprimé ouvertement ses ambitions hégémonistes dès la fin de la seconde guerre mondiale, à Postdam, quelques jours avant le bombardement nucléaire du Japon. Ce projet était donc dès le départ assis sur l’avantage militaire, à l’époque le monopole nucléaire. Les États-Unis ont rallié sans difficulté à leur projet l’Europe vassalisée et le Japon occupé. De ce fait, en dépit de son rôle décisif dans l’écrasement de la bête nazie, l’URSS s’est retrouvée isolée. Finalement l’obstacle décisif au déploiement de la stratégie des États-Unis a été constitué précisément par les luttes victorieuses des peuples d’Asie et d’Afrique, engagés dans la phase finale de leur libération nationale. Bandoung a été, dans cette ligne d’évolution, une date marquante. L’Union soviétique et la Chine ont pu alors, par leur soutien à ces luttes, sortir de leur isolement et ont ouvert la voie à la construction d’un système multipolaire (et non bipolaire comme le discours dominant concernant la « guerre froide » veut le faire croire) faisant leur place aux peuples du Sud.

J'ai proposé dans différents écrits des analyses de ces transformations, de leurs succès et de leurs échecs. Non moins importante a été, pour moi, la participation aux débats animés sur la question par les communistes d’Asie et d’Afrique, puis d’Amérique latine. Ces débats constituent la trame de mes Mémoires. Ils se situent, bien entendu, dans un dialogue permanent –fut-il de sourds- avec les communistes européens et les pouvoirs qui se revendiquaient du marxisme en URSS et en Chine.

Bandoung et la première mondialisation des luttes (1955-1980)
Les gouvernements et les peuples de l’Asie et de l’Afrique proclamaient à Bandoung en 1955 leur volonté de reconstruire le système mondial sur la base de la reconnaissance des droits des nations jusque-là dominées. Ce « droit au développement » constituait le fondement de la mondialisation de l’époque, mise en œuvre dans un cadre multipolaire négocié, imposé à l’impérialisme contraint, lui, à s’ajuster à ces exigences nouvelles. Le succès de Bandoung – et non son échec comme on le dit de plus en plus sans réfléchir – est à l’origine d’un bond en avant gigantesque des peuples du Sud, dans les domaines de l’éducation et de la santé, de la construction de l’État moderne, souvent de la réduction des inégalités sociales, enfin de l’entrée dans l’ère de l’industrialisation. Sans doute les limites de ces réalisations - en particulier le déficit démocratique des régimes du populisme national qui ont « donné aux peuples » mais ne leur ont jamais permis de s’organiser par eux-mêmes – doit-il être pris en considération sérieuse dans le bilan de l’époque.

Le système de Bandoung s’articulait aux deux autres systèmes caractéristiques de l’après-guerre mondiale, celui du soviétisme (et du maoïsme) et celui du Welfare State de la social-démocratie occidentale. Des systèmes en compétition certes, en conflit même (encore que ceux-ci aient été parfaitement contenus dans les limites ne permettant pas leur dérive au-delà de conflits armés localisés), mais certainement également de ce fait complémentaires les uns des autres. Parler dans ces conditions de la mondialisation des luttes fait sens et, s’agissant pour la première fois dans l’histoire du capitalisme de luttes se déployant dans toutes les régions de la planète et à l’intérieur de toutes les nations qui la constituent, inaugure une première dans la direction de cette évolution.
La preuve de l’interdépendance qui caractérisait les luttes et les compromis historiques assurant la stabilisation de la gestion des sociétés concernées a été apportée a contrario par les évolutions qui ont fait suite à l’érosion parallèle des potentiels de développement des trois systèmes. L’effondrement du soviétisme a entraîné également celle du modèle de la social-démocratie, dont les avancées sociales – tout à fait réelles – s’étaient imposées parce qu’elles constituaient le seul moyen possible capable de faire face au « défi communiste ». On devrait se souvenir également à cet endroit de l’écho de la révolution culturelle chinoise dans l’Europe de 1968.
Les progrès de l’industrialisation amorcés durant l’ère de Bandoung ne procèdent pas de la logique du déploiement impérialiste mais ont été imposés par les victoires des peuples du Sud. Sans doute ces progrès ont-ils nourri l’illusion d’un « rattrapage » qui paraissait en cours de réalisation, alors qu’en fait l’impérialisme, contraint lui de s’ajuster aux exigences du développement des périphéries, se recomposait autour de nouvelles formes de domination. Le vieux contraste pays impérialistes/pays dominés qui était synonyme de contraste pays industrialisés/pays non industrialisés cédait peu à peu la place à un contraste nouveau fondé sur la centralisation d’avantages associés aux « cinq monopoles nouveaux des centres impérialistes » (le contrôle des technologies nouvelles, des ressources naturelles, des flux financiers, des communications et des armements de destruction massive).
Les réalisations de la période comme leurs limites invitent à revenir sur la question centrale de l’avenir de la bourgeoisie et du capitalisme dans les périphéries du système. Il s’agit là d’une question permanente pour autant que le déploiement mondialisé du capitalisme, par ses effets polarisants produits par sa nature impérialiste, caractérise l’inégalité fondamentale des potentiels du développement bourgeois et capitaliste au centre et à la périphérie du système. En d’autres termes la bourgeoisie des périphéries était-elle nécessairement contrainte de se soumettre aux exigences de ce développement inégal ? Est-elle de ce fait de nature nécessairement compradore ? La voie capitaliste est-elle, dans ces conditions, nécessairement une impasse ? Ou bien la marge de manœuvre que la bourgeoisie peut mettre à profit dans certaines circonstances (qu’il faudra alors préciser) permet-elle un développement capitaliste national, autonome, capable d’avancer dans la direction du rattrapage ? Où sont les limites de ces possibilités ? Dans quelle mesure l’existence de ces limites impose-t-elle de qualifier l’option capitaliste d’illusion ?
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