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L'évolution mentale chez l'homme

De
483 pages
George John Romanes fut le disciple de Charles Darwin. A la demande de ce dernier, il fera l'application de la théorie sélective à l'évolution mentale et soutient que la différence entre les animaux et l'homme n'est que de degré et non de nature. Il défend l'hypothèse qu'avec l'homme aucune faculté mentale nouvelle n'est apparue; il n'y a qu'un accroissement en degré de facultés déjà manifestes chez l'animal. Il n'y a pas entre l'instinct et la raison une si grande différence.
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L'ÉVOLUTION MENTALE CHEZ L'HOMME
ORIGINE DES FACULTÉS HUMAINES

avec une introduction de Serge NICOLAS suivie d'une étude de Théodule RIBOT

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

2006 ISBN: 2-296-01205-1 EAN:9782296012059

@ L'Harmattan,

George J. ROMANES

,

L'EVOLUTION MENTALE CHEZ L'HOMME
ORIGINE DES FACULTÉS (1888-1891) HUMAINES

avec une introduction de Serge NICOLAS suivie d'une étude de Théodule RIBOT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

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Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui.
Dernières parutions W. WUNDT, Principes de psychologie physiologique (1880, 2 v.), 2005. Théodore FLOURNOY, Métaphysique et psychologie (1890), 2005. S. NICOLAS & B. ANDRIEU (Eds.), La mesure de l'intelligence, 2005. Pierre JANET, Obsessions et psychasthénie (tome 1, vol I) (1903),2005. Pierre JANET, Obsessions et psychasthénie (tome 2, vol I) (1903), 2005. F. RAYMOND & P. JANET, Obsessions et psychasthénie (vol II) (1903), 2005. Théodule RIBOT, La vie inconsciente (1914), 2005. A. BINET & Ch. FÉRÉ, Le magnétisme animal (1887), 2006. P. J. G. CABANIS, Rapports du physique et du moral (1802,2 v.), 2006. P. PINEL, L'aliénation mentale ou la manie (1800),2006. J. P. F. DELEUZE, Défense du magnétisme animal (1818),2006. A. BAIN, Les sens et l'intelligence (1855), 2006. A. BAIN, Les émotions et la volonté (1859), 2006. Pierre JANET, L'amnésie psychologique, 2006 J. G. SPURZHEIM, Observations sur la folie (1818),2006. Charles BONNET, Essai de philosophie (1755), 2006. Pierre JANET, Philosophie et psychologie (1896), 2006. Charles DARWIN, La descendance de l'homme (1871),2006. J. M. BALDWIN, Le développement mental chez l'enfant (1895), 2006. Pierre JANET, L'évolution de la mémoire et la notion du temps, 2006. William JAMES, Les émotions (Œuvres choisies I) (1884-1894), 2006. William JAMES, Abrégé de psychologie (1892), 2006. John Stuart MILL, La psychologie et les sciences morales (1843), 2006. F. J. GALL, Les fonctions du cerveau (vol. 2,1822),2006. F. J. GALL, Les fonctions du cerveau (vol. 3, 1823),2006. A. BINET, Introduction à la psychologie expérimentale (1894), 2006.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR George John Romanes (1848-1894) : un disciple de Darwin.

George John Romanes 1 est né le 2 mai 1848 à Kingston, dans l'Ontario, au Canada. Le jour de sa naissance, son père, alors professeur de Grec à l'Université, hérite d'une fortune importante qui lui permet de rapatrier toute sa famille en Angleterre. Il s'installe à Londres, à Regent' s Park, où il est élevé dans une ambiance cléricale. D'une santé fragile, il reçut d'abord une éducation donnée par des précepteurs. En octobre 1867, il entre au Gonville & Caius Co lIege de Cambridge. Influencé par Michael Forster, il s'intéresse dans son laboratoire aux sciences naturelles et à la physiologie. En 1874, il part pour Londres afin de poursuivre des études en physiologie sous la direction de Burdon-Sanderson. Ayant publié une série d'articles2 sur la sélection naturelle et la théorie des organes rudimentaires, il entre pour la première fois en contact, en juillet 1874, avec Charles Darwin: ce sera le début de leur correspondance et la naissance d'une amitié. Il avait déjà commencé avec Foster des recherches sur le système nerveux et locomoteur des méduses et des échinodermes et en communiqua les résultats à la Royal Society qui furent lus par Huxley en 1875. Durant les dix années suivantes, il s'intéressa plus spécifiquement à la physiologie des invertébrés comme en témoignent ses articles publiés dans Nature3 ou les Philosophical transactions of the Royal Society. En 1878, influencé par Darwin, qui lui demande de faire l'application de la théorie sélective à l'évolution mentale, iI donne une fameuse conférence sur l'intelligence animale 4. En
I

Pour une biographie: Romanes, E. (1896). Life and letters of George John Romanes.

London: Longmans & Green. 2 Romanes, G. (1874). Natural selection and dysteleology. Nature, 9,361-362. - Romanes, G. (1874). Rudimentary organs. Nature, 9,440-441. Romanes, G. (1874). Disuse as a reducing cause in species. Nature, 10, 164. Tout au long de sa vie Romanes fut convaincu de l'héritage des caractères acquis. 3 Les articles publiés dans Nature seront rassemblés en volume: Romanes, G. J. (1882). Melnorial notices. London: Macmillan.
~

La traduction française de cette conférence est présentée ci-après.

décembre 1881, la Forthnightly review publie ses conférences de Birmingham et d'Edimbourg sur la théorie de l'évolution des organismes qui seront réunies en volume l'année suivante sous le titre Animal intelligence5 (1882), l'année même de la mort de Charles Darwin. Cet ouvrage ne fut annoncé par Romanes que comme la première partie d'une œuvre plus étendue portant sur l'évolution de l'esprit. Mais avant de présenter cette synthèse au public, il avait voulu commencer par un tableau complet des faits de l'intelligence animale connus jusqu'ici, aidé en cela par les nombreuses notes rassemblées par Ch. Darwin. L'ouvrage est composé d'une introduction (pp. 1-17) où les principes généraux sont ceux de la philosophie évolutionniste. Romanes indique brièvement, à défaut d'une étude systématique sur la nature des facultés mentales des animaux et l'explication de leur développement, étude qui sera l'objet de sa prochaine publication, le sens qu'il attache aux termes essentiels du vocabulaire psychologique; il distingue l'instinct de l'action réflexe et de l'intelligence ou raison. Quelques réflexions pénétrantes sur la situation du psychologue en présence des faits de conscience manifestés par des êtres dont la conscience ne lui est pas ouverte montrent assez que l'auteur, bien que n'étant pas un philosophe d'origine, n'est étranger à aucuns des points de vue signalés par la philosophie idéaliste et connaît les objections préalables élevées par elle contre la psycho logie objective. Puis viennent une série de monographies
qui sont tout l'ouvrage

- I.

Application

des principes posés aux animaux

inférieurs - II. Mollusques.- III. Fourmis. - IV. Abeilles et Guêpes. - V. Termites. - VI. Araignées et Scorpions. - VII. Les autres arthropodes. VIII. Poissons. - IX. Batraciens et Reptiles. - X. Oiseaux. - XI. Mammifères. - XII. Rongeurs - XIII. Eléphant. - XIV. Chat. - XV. Renard, Loup, Chacal. - XVI. Le Chien. - XVII. Les Singes. L'ouvrage est avant tout un répertoire de faits et son but est de fixer exactement le degré de complexité imparti par les lois de l'évolution à l'intelligence de chaque espèce. Quant à la division adoptée pour chaque chapitre, elle est claire et exempte de toute subtilité systématique. Lorsque le groupe étudié est peu intéressant, les subdivisions se restreignent; ainsi le chapitre des poissons ne contient que les sous-titres suivants: émotions; habitudes spéciales; intelligence générale. Mais ces mêmes cadres sont susceptibles de se déployer en un tableau à compartiments multiples quand la matière
I

5 Romanes, E. Perrier:

G. J. (1882). Animal intelligence. London: Kegan Paul. Traduction Romanes, G. J. (1887). L'intelligence animale. Paris: Alean.

française

par

VI

est p lus abondante. Ainsi les fourmis et les abeilles sont étudiées en deux longs chapitres (pp. 31 à 198 sur 498), qui sont construits sur le même plan et offrent des paragraphes assez nombreux. 1° Portée des sens spéciaux. 2° Sens de direction. 3° Mémoire. 4° Emotions. 5° Moyens de communication. 6° Habitudes générales aux espèces diverses (Essaimage, Elevage, Education, Pucerons, Esclaves, Commensaux favoris, Sommeil et Propreté, Jeux et Repos, Habitudes funéraires). 7° Habitudes particulières à certaines espèces (Section des feuilles par les amazones, Fourmis agricoles, Atta, Certaines fourmis africaines, Fourmi des arbres de l'Inde, Fourmi mellifère, Ecitons, Annomia areens). 8° Intelligence générale des diverses espèces. 9° Anatomie et physiologie des centres nerveux. Le seul trait que Romanes a suivi d'une manière continue à travers tout le règne animal, c'est la courbe des degrés d'intelligence. On sent que l'auteur se prépare à exp liquer l' évo lution des phénomènes représentatifs depuis les animaux inférieurs jusqu'à l' homme, et que cette idée domine chez lui toutes les autres. Il conclut en soulignant: «On comprend comment, partie de si haut, la psychologie du singe peut engendrer celle de l'homme. » C'est l'année suivante que paraît son essai théorique sur L'évolution mentale chez les animaux6 (1883). L'auteur expose les ressemblances et les différences entre l'intelligence humaine et l'intelligence animale. II étudie dans une série de chapitre la conscience, la sensation, les plaisirs, la douleur, la mémoire, l'association, la perception, l'imagination, et consacre une grande partie de son livre à l'étude des instincts. Confirmant les conceptions de Darwin, il constate en particulier une grande ressemblance entre la vie intellectuelle des animaux et celle de l'homme, entre la vie émotionnelle des animaux et celle de l'homme mais aussi une grande ressemblance entre la vie instinctive des animaux et celle de l'homme. La différence entre les animaux et l'homme n'est que de degré et non de nature. Le diagramme de l'évolution mentale présenté en début d'ouvrage résume les conceptions théoriques de Romanes. Mais le plus grand livre de Romanes: Mental evolution in man. Origin of human faculty paraît en 1888. Nous reproduisons ici l'analyse qu'en a donné Théodule Ribot.
6 Romanes, G. 1. (1883). Mental evolution in anÙnals. London: Kegan Paul & Trench. Traduction française par Henry C. de Varigny : Romanes, G. J. (1884). L'évolution mentale chez les anÙnaux. Suivi d'un essai post/ullne sur l'instinct par Charles Darwin. Paris: C. Reinwald.

VII

Analyse critique de l'ouvrage de G. Romanes7 par Théodule Ribot (1889)

Après avoir réuni dans son Intelligence animale les matériaux d'une psychologie comparée, M. Romanes nous la présentait sous une forme systématique dans son livre sur l'évolution mentale chez les animaux8, dont son nouvel ouvrage consacré à l'évolution mentale chez l'homme est la continuation directe et le complément. Pour le moment, il ne traite qu'une partie de son sujet, se réservant d'étudier dans un futur volume les autres formes de l'évolution humaine. On peut dire que ce livre se ramène tout entier à l'examen d'une seule et unique question: Entre l'intelligence animale et l'intelligence humaine existe-t-il une différence de nature ou une simple différence de degré? Y a-t-il une ligne de démarcation nette, comme beaucoup l'admettent, ou une simple transition, comme la théorie évolutionniste le
suppose implicitement?

-

Les partisans

de la solution

de continuité

admettent, dans le passage de la bête à l'homme, l'apparition de facultés nouvelles (raison, sentiment religieux, possibilité de progrès, etc.). L'auteur ne combat qu'en passant ces diverses assertions pour concentrer le débat sur un seul et unique point. La ligne de démarcation (cette thèse remonte au moins à Locke) paraît être dans la faculté de former des idées générales qui serait un attribut purement humain. Le problème se réduit donc à savoir si, de la sensation pure aux idées générales les plus hautes, il y a une transition qui se fait insensiblement. Si l'on tient pour l'affirmative, on n'admet entre les facultés mentales des animaux et celles
7 Ribot, Th. (1889). Analyse critique du livre de G. Romanes: mental evolution in man. ln 80, London, Kegan Paul, 452 pages. Revue Philosophique de la France et de l'Etranger, 28, 432-437. 8 Pour l'exposé de ces ouvrages, voir Revue Philosophique, janvier 1883 et janvier 1888.

VIII

de l'homme qu'une différence de degré. Si l'on tient pour la négative, il y a une différence de nature, spécifique. Il faut donc étudier la nature des idées générales, soit prises en elles-mêmes, soit dans les diverses formes du langage qui les fixent et les traduisent. Pour cela, il est nécessaire d'avoir recours à l'analyse psychologique et à la philologie comparée. «La question de savoir si les animaux ont une faculté d'abstraction est une question de terminologie» (p. 33). À notre avis, on ne peut mieux dire. Ce terme « idées générales» ou « concepts» a une telle extension, couvre un champ si étendu et si mal limité qu'il est impossible d'en parler avec un peu d'exactitude, tant qu'on n'y a pas établi quelques divisions. Il y a très loin des généralisations les plus grossières aux concepts des hautes mathématiques. M. Romanes propose donc une classification que nous adoptons d'autant plus volontiers que nous en avons proposé ailleurs une autre presque identique. Aux résultats de la perception, c'est-à-dire aux sensations groupées et organisées en un tout, il donne le nom de percept. À la fusion de plusieurs percepts très analogues, réunis par associations spontanées, par une opération presque automatique, correspondent les idées générales les plus rudimentaires que l'auteur nomme récepts. Il réserve le nom de concepts aux notions qui ne peuvent s'exprimer qu'à l'aide du langage et qui représentent des « abstractions d'abstractions ». Examinons de plus près ces deux dernières catégories et les subdivisions qu'elles comportent. Les « récepts » peuvent être appelés aussi idées génériques. Ils ont un caractère relativement simple; ils sont si souvent répétés dans l'expérience, ils résultent d'analogies ou de ressemblances si évidentes que les images mentales se forment à peu près selon le mode des photographies composites de Galton. « Les arbres peuvent laisser dans mon esprit une image mixte, une sorte de représentation idéale des arbres. » Romanes emprunte à ses observations de naturaliste ou à celles de ses devanciers un grand nombre d'exemples pour montrer que chez les animaux cette forme inférieure de généralisation existe (p. 51 et suiv.). C'est une grande erreur de croire que les premières formes de l'idéation ne sont que des percepts. Le petit enfant qui appelle « papa» tous les êtres humains barbus et vêtus d'une certaine manière se forme une idée générique. Mais ce groupement spontané reste toujours d'ordre inférieur, limité au champ restreint des ressemb lances superficielles; dans cette opération l'esprit reçoit plus qu'il ne conçoit: d'où le nom de « récept ».

IX

Le concept a pour marque propre de ne pouvoir se passer du mot. Il se forme aussi par classification, mais, au lieu d'exprimer d'étroites ressemblances, il traduit des analogies lointaines. Nous trouvons un bon exemple de ce passage dans les classifications zoologiques qui, fondées d'abord sur des ressemb lances superficielles, s'en sont dégagées peu à peu pour mettre en relief les caractères dominateurs. Mais ce terme de concepts est trop large et il faut établir une séparation entre les concepts inférieurs «qui sont des noms de récepts» et les concepts supérieurs « qui sont des noms d'autres concepts» (p. 73). Les premiers sont des signes qui permettent de se passer de perceptions sensorielles. Les seconds à leur plus haut degré sont le résultat de synthèses longues et élaborées, telles que vertu, gouvernement, équivalent mécanique, etc. Nous devons donc affirmer, contrairement à ce qu'ont soutenu Max Müller et bien d'autres, que l'on peut penser sans mot. En lisant une lettre, ne voyons-nous pas immédiatement la réponse à donner, sans la traduire immédiatement en mots? Ne nous arrive-t-il pas de sentir, pour ainsi dire, une vérité, sans être capable de la traduire sur-le-champ par la parole9 ? Quand le Logos apparaît, il y a déjà un magasin d'idées générales et, quel que soit son pouvoir créateur, il ne fait pas son apparition sur une scène vide et informe. L'analyse psychologique témoigne donc en faveur d'un passage insensible du concret aux formes les plus abstraites; mais, il reste toujours cette question: pourquoi l'homme seul a-t- il le langage? N'y a-til pas là une ligne de démarcation nette? M. Romanes emprunte à son compatriote Mivart la classification suivante des diverses manifestations de la « facultas signatrix ». 1° Les sons qui ne sont ni articulés ni rationnels (cris de la douleur). 20 Les sons articulés, mais non rationnels (perroquets, idiots, etc.). 30 Les sons rationnels, mais non articulés (ceux par lesquels nous exprimons quelquefois notre assentiment ou notre dissentiment). 4 ° Les sons à la fois rationnels et articulés (Ie vrai langage). 50 Les gestes qui ne répondent pas à des conceptions rationnelles, mais traduisent les sentiments et émotions.

9

Sur ce point consulter

Kussmaul,

Sforungen

der Sprache,

ch. VII, avec des faits à l'appui.

x

6° Les gestes qui répondent à une conception rationnelle et sont par suite externes, sans être des manifestations orales. Après avoir modifié cette classification sur quelques points de détail, l'auteur fait remarquer que la plupart de ces « catégories du langage » sont communes à l'homme et aux animaux. Ceux-ci possèdent, sans contestation possible, au moins un germe de la faculté de s'exprimer par signes. L'auteur en donne (p. 90 et suivantes) un grand nombre d'exemples empruntés aux abeilles, aux fourmis, etc. Chez les vertébrés supérieurs (chiens, éléphants, singes), cette faculté se manifeste encore plus clairement. Le chapitre VI, consacré à l'étude du langage des tons et des gestes, est certainement l'un des plus intéressants du livre. Ces deux éléments jouent un rôle capital dans le langage primitif; ils sont indispensables aux sauvages pour se comprendre. Il y a plus: le langage des gestes peut être un substitut du langage parlé et s'il avait été pendant de longues générations, si la prépondérance de la parole ne l'avait condamné à un rôle subordonné, on ne peut dire à quel degré il se serait élevé. Le colonel Mallery, qui a publié un livre sur le langage des gestes chez les Indiens du nord de l'Amérique, a montré que ces peuplades ont des moyens de communication très suffisants et peuvent dialoguer assez longuement par le seul emploi des gestes: M. Romanes nous donne l'extrait d'une conversation de ce genre qui ne contient pas moins de 116 paragraphes. Une remarque analogue a été faite depuis longtemps au sujet des sourds-muets. Le langage des gestes a même sa syntaxe que l'on peut résumer en quelques mots. Il n'y a pas de phrase organisée, comme dans le langage articulé; le rapport entre les idées est exprimé par la place qu'elles occupent; d'une manière générale l'idée principale est exprimée d'abord, les autres viennent à la suite selon leur rang d'importance; beaucoup sont sous-entendues. Ainsi pour dire: « Mon père m'a donné une pomme », les gestes expressifs seront produits dans l'ordre suivant: « Pomme, père, je » ; sans rien ajouter pour exprimer l'action de donner. Ce langage, qui est celui des récepts et le plus simple des langages conventionnels, se distingue par l'absence de copules. Le geste a le désavantage sur le mot d'être une simple peinture, il est vague et encombrant. De là vient que l'articulation, dès qu'elle a pu se produire, est devenue le langage par excellence. À la vérité, elle ne suffit pas; sans quoi les oiseaux parleurs auraient donné naissance par XI

évolution à un rival de l'homme; mais l'évolution suppose un grand nombre de conditions, qui ne se sont pas trouvées dans le cas de ces oiseaux. L'auteur pense d'ailleurs avec Huxley que ce sont des raisons anatomiques très faibles qui empêchent le singe De parler (p. 153). Il distingue dans le développement du langage cinq stades: 1° indicatif (traduit les désirs et états émotionnels) ; 2° dénotatif (employer des noms) ; 3 ° connotatif (désigner des classes) ; 4° dénominatif (concepts) ; 5° prédicatif (formuler des propositions). Tout le monde considère le jugement comme marquant la distinction entre I'homme et la bête; c'est, dit Max Miiller, « le passage du Rubicon ». Mais, dit Romanes, la faculté de juger est antérieure au dernier stade qui n'en est que la forme explicite; en réalité, nommer c'est juger et tout nom est à l'origine une proposition. Dire « fou» ou « tu es fou », c'est juger dans les deux cas; la proposition est matérielle dans le premier et formelle dans le second; la différence est dans l'expression, non dans l'acte psychologique. Il distingue donc trois espèces de jugements qu'il appelle: 1° réceptuel (inférences automatiques, pratiques) ; 2° préconceptuel (qui répond aux concepts inférieurs, ce sont des inférences plus élevées qui se produisent chez l'enfant, avant qu'il arrive à la conscience de lui-même) ; 3 ° conceptuel (le véritable jugement qui nomme, affirme avec pleine conscience), p. 193. La faculté de juger a donc, elle aussi, ses degrés; elle ne peut être considérée comme une apparition, comme « un passage du Rubicon. » Le fait auquel l'auteur semble attacher le plus d'importance comme caractéristique de l'homme, c'est la conscience de soi (ch. X), c'est-à-dire l'attention portée sur les phénomènes intérieurs, la connaissance introspective de soi-même comme sujet: « Je soutiens, ditil, dans ce chapitre, que, étant donné le protoplasma de la faculté des signes à ce degré d'organisation que représente le stade dénotatif; et étant donné le protoplasma de jugement organisé à ce degré où l'esprit constate une vérité sans être assez développé pour avoir conscience de lui-même comme objet de pensée et par conséquent n'étant pas capable de constater une vérité comme vraie; par la coalescence de ces deux éléments protoplasmiques, il se produit un acte de fécondation tel que les processus ultérieurs de l'organisation mentale se développent insensiblement et atteignent bientôt le stade de différenciation entre le sujet et l'objet. » Nous n'insisterons pas sur la partie de l'ouvrage consacré à résumer les résultats de la philo logie comparée. M. Romanes combat XII

vigoureusement la thèse de Max Müller d'après laquelle les langues indoeuropéennes seraient réductibles à 121 racines. D'abord ces racines sontelles de vrais types? ne sont-elles pas plutôt des « phonogrammes », c'est-à-dire les analogues d'une photographie composite d'un grand nombre de mots appartenant tous au langage préhistorique et ayant à peu près le même sens? De plus, beaucoup de ces prétendues racines expriment des actes qui se rapportent à une vie demi-civilisée, pastorale; elles ne donnent donc pas le primitif; elles supposent un long passé sans histoire. Il nie donc que ce soit les types originaux du langage; il nie aussi qu'elles doivent être considérées comme générales: elles sont génériques, c'est-à-dire vagues et indéterminées. Mais comment s'est faite la transition dans la race des formes inférieures du langage à la parole articulée? À cette question, on ne peut donner que des réponses d'ordre purement spéculatif, émettre de simples hypothèses. Il y a celle de certains philologues allemands qui font naître la parole d'un mécanisme purement réflexe, de cris instinctifs qui, par associations répétées, auraient acquis une valeur comme signes. D'après Geiger, la vue jouant chez l'homme un rôle prépondérant, la communication a dû s'établir par des gestes et l'attention a dû être dirigée particulièrement sur le mouvement de la bouche comme mode d'expression. M. Romanes se rallie, en la modifiant, à l'hypothèse exposée par Darwin dans sa Descendance de l'homme. « Je pense qu'il est presque certain que cette faculté du langage articulé a été le produit d'une évolution très tardive, en sorte que l'être qui le premier a eu cette faculté était plutôt humain que pithécoïde (ape-like). Cet Homo alalus je me le représente comme bien grossier, mais comme ayant l'attitude droite, fabricant des outils et des armes de pierre, vivant en troupes ou en sociétés, apte à un haut degré à communiquer ses récepts par des gestes, par l'expression de la face et des sons vocaux. Dans cette hypothèse, l'évolution de la faculté des signes dans la direction des sons articulés semb lerait plus facile à imaginer que dans toute autre. J'ai retracé le cours probable de cette évolution, en m'appuyant sur diverses analogies, notamment sur la signification remarquable de ces sons inarticulés qui survivent encore sous le nom de « claquements» dans les langues grossières de l'Afrique» (p. 429). En résumé, il n'y a pas de différence spécifique entre la phase indicative du jugement qui est commune aux hommes et aux animaux et XIII

la phase prédicative qui est propre à l'homme. La division de la phrase en sujet et en prédicat est un pur accident et l'on ne peut que s'étonner du préjugé invétéré qui ramène toujours l'analyse du jugement à celle de la logique aristotélicienne fondée sur une langue aussi développée que celle des Grecs. « Si Aristote, dit Sayee, avait été Mexicain (c'est-à-dire usant d'une langue polysynthétique), son système de logique aurait pris une forme tout à fait différente» (p. 321). Nous croyons que, dans la mesure possible, M. Romanes a établi par des arguments de fait sa thèse, qu'entre l'intelligence animale et l'intelligence humaine, la transition est insensible. Un critique anglais en rendant compte de son livre (Mind, april 1889, p. 264) prétend qu'il ne suffit pas de montrer que, chez les êtres humains, le langage réceptuel supérieur est précédé par l'inférieur, à moins qu'on ne montre que le premier est un résultat du second et qu'il n'est pas légitime de dire post hoc ergo propter hoc ». Mais c'est là, à notre avis, méconnaître complètement la position prise par l'auteur. Il est bien clair que si, à un moment quelconque, il ne s'était pas trouvé chez l'Homo alalus une supériorité mentale quelconque qui l'a élevé au-dessus des bêtes en lui permettant l'usage du langage articulé, il serait resté au niveau des bêtes. La question posée par Romanes est tout autre. Il s'agit de savoir si, avec l'homme, apparût une faculté mentale nouvelle, sans précédents, qui constitue pour lui un proprium quid, comme on l'a tant de fois répété, ou s'il n'y a qu'un accroissement en degré de facultés déjà manifestes dans la série animale. Les faits paraissent bien plus en faveur de sa thèse que de celle de ses adversaires. Pour notre part, nous souhaitons que ce travail soit bientôt continué dans la même direction. Nous y gagnerons un nouveau livre, clair, bien ordonné, nourri de faits et instructifs, comme tous ceux du même auteur. Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale
Université de Paris V

- René

Descartes

Directeur de la revue L'Année Psychologique Institut de psychologie Laboratoire Cognition et comportement CNRS FRE 2987 71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France XIV

L'INTELLIGENCE CHEZ LES ANIMAUXlO
Romanes (1878)

L'intelligence des animaux est une question qui a toujours attiré l'attention des esprits philosophiques; mais l'intérêt qui s'attache à ce sujet s'est accru considérablement, dans ces dernières années, par la signification qu'il a acquise dans ses rapports avec la théorie de la descendance. L'étude de l'intelligence animale étant donc, sans contredit, de la plus haute importance pour la science contemporaine, en résumant quelques-uns des résultats obtenus sur cette question, je m'efforcerai de les présenter d'une manière toute scientifique. J'essaierai, dans la limite du possible, d'éviter tout ce qui ne serait qu'anecdotique, et me bornerai à établir un petit nombre de faits typiques, destinés à faire mieux comprendre les principes que j'aurai l'occasion d'exposer. Je tâcherai de faire ressortir les plus importantes des conclusions qui découlent de l'ensemble de mon travail, aussi bien que les considérations sur lesquelles chacune de ces conclusions peut trouver une base solide. Je chercherai à exposer mes vues personnelles avec la plus entière bonne foi, et si je parais ignorer quelques arguments en contradiction avec les conséquences auxquelles j'arriverai, ce sera seulement parce que je crois que ces objections sont faciles à réfuter. Afin que mon exposition soit suffisamment claire, je vais m'efforcer de mettre en lumière les relations qui existent entre l'intelligence des animaux et celle de l'homme. Ainsi, le but de cette leçon sera d'exposer, aussi

10 Romanes, G.-J. (1879). L'intelligence chez les animaux (trad. par E. Rodier extraite de la Revue Bordelaise Scientifique et Littéraire, n° 2 et 3). Bordeaux: G. Gounouilhou. Cette étude est le résumé d'une conférence faite à Dublin, le 16 aofIt 1878, devant l'Association britannique pour l'avancement des sciences.

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complètement que le temps me le permettra, les faits et les principes sur lesquels s'appuie la psychologie comparée. Comme l'intelligence humaine est la seule avec laquelle nous soyons directement en rapport, et comme elle est, en outre, le degré le plus élevé d'intelligence que la science connaisse, nous pouvons sans inconvénient la prendre pour type de comparaison. Je commencerai donc par esquisser brièvement ceux des principes de la psychologie humaine qui se trouveront avoir le plus d'importance dans leurs rapports avec la question que j'ai entrepris de traiter. Quand je laisse mes yeux errer sur cette vaste assemblée, mon esprit reçoit, grâce à la structure particulière de ces organes, une foule innombrable d'impressions. En tant que celles-ci entrent dans le courant général des phénomènes de ma conscience, elles constituent ce qu'on appelle des perceptions. Supposons, maintenant, que je ferme les yeux et que je fixe mon attention sur ce qui reste en moi de quelqu'une des perceptions que je viens d'opérer, par exemple sur le souvenir d'un visage en particulier. Cette image mentale, d'une perception préalable, sera ce qu'on appelle une idée. En dernier lieu, admettons que j'analyse un certain nombre des visages que j'ai perçus. Bien qu'il n'en ait pas deux absolument identiques, je trouverai qu'ils ont entre eux certaines ressemblances générales. Je puis ainsi, de la multitude des visages que je perçois, séparer par abstraction toutes les ressemblances communes, en négligeant les différences, et former de ces ressemblances un faisceau qui représente les qualités essentielles d'un visage en général. Ce faisceau de qualités, ainsi mentalement abstraites, constitue ce que nous pouvons appeler l'idée abstraite du visage en général, bien distincte de l'idée concrète, ou souvenir, d'un visage en particulier. Tels sont donc les trois premiers degrés du travail intellectuel: 10. La perception immédiate;
2°. La représentation idéale d'un objet particulier; 3°. La conception généralisée, ou l'idée abstraite d'un certain nombre de ressemblances communes à toute une classe d'objets.

Il sera même utile de partager la dernière division en deux

subdivisions, savoir:
pour se développer

10. Idées abstraites assez simples pour se
sans l'aide du langage. Comme exemple de la

développer sans l'aide du langage; 2 0. Idées abstraites trop complexes

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première de ces sortes d'idées, je citerai l'idée générale de nourriture. Cette idée se forme dans notre esprit sous l'influence du sentiment, de la faim, et, bien qu'elle soit tout à fait indépendante, du langage, elle n'en est pas moins ce qu'on appelle une idée abstraite; car il n'est nullement nécessaire que l'idée de nourriture présente à mon esprit soit celle de quelque mets particulier. Au contraire, c'est cette idée de nourriture en général qui habituellement m'incite à rechercher tel ou tel aliment spécial. Certaines idées abstraites simples peuvent donc être formées sans l'aide du langage, et appartiennent à cette catégorie de faits que Lewes appelle la logique des sensations. Mais les idées abstraites plus compliquées ne peuvent se former sans le secours du langage, et rentrent dans ce que le même auteur appelle la logique des signes. Le rôle du langage, dans la formation des idées très abstraites, s'explique facilement. Remarquant qu'un grand nombre d'objets présentent une certaine qualité commune, par exemple la couleur rouge, nous croyons, devoir désigner cet attribut commun par un nom, et nous parlons du rouge en général, c'est-à-dire indépendamment de tout objet en particulier. Notre mot rouge sert alors de symbole à une qualité considérée en elle-même, indépendamment des objets mêmes auxquels elle peut appartenir. Ce premier symbole, une fois formé pour une qualité simple, telle que le rouge, peut ensuite être par nous combiné avec d'autres symboles abstraits, et ainsi de suite, jusqu'à ce que nous arrivions à symboliser dans le langage des qualités de plus en plus complexes, aussi bien que des qualités s'éloignant de plus en plus des perceptions immédiates. À l'aide de ces symboles, nous nous élevons à des régions de plus en plus hautes de l'abstraction. En employant, pour penser, les signes verbaux, nous opérons pour ainsi dire sur les images des pensées, et, en combinant ces signes de diverses façons, en donnant au groupe total, une appellation distincte, nous pouvons condenser en un seul terme, en un seul signe, une énorme masse d'idées. De même que, dans les mathématiques, les formules contiennent, sous une forme succincte et facile à manier, le résultat condensé de longs calculs, de même, dans les autres raisonnements, les symboles que nous appelons mots, renferment, sous une forme abrégée, un vaste ensemb le de conceptions. Quiconque étudiera ce sujet restera assurément convaincu qu'on ne saurait trop hautement priser l'importance du langage comme auxiliaire de la pensée. Je le répète, supprimez le langage, et la pensée restera inhabile à s'élever au-dessus des plus simples abstractions; tandis que, grâce à lui, nous XVII

devenons capables d'attribuer à tels sujets telles qualités, et enfin de savoir que nous avons conscience de notre propre conscience. Arrêtons-nous là pour notre classification des idées. Nous avons: 1°. Les idées simples, ou idées d'une perception particulière; 2°. Les idées abstraites, ou idées de qualités générales; et nous subdivisons cette dernière classe en : idées générales pouvant être produites par la sensibilité, et idées générales qui ne peuvent être conçues qu'à l'aide des signes. En ce qui concerne les idées en elles-mêmes, je dirai seulement qu'elles sont les éléments psychologiques les plus simples dont se compose tout l'édifice intellectuel. Elles constituent les matériaux bruts de la pensée, que le travail de la réflexion transforme, ensuite, en produits psychiques divers. Une fo is formées, elles possèdent une propriété essentielle, celle de se présenter enchaînées en séries; de sorte que l'apparition d'une idée détermine l'apparition d'une autre, avec laquelle elle a été préalablement Iiée. Ce principe de l'association des idées auxquelles obéissent les éléments ultimes de la structure intellectuelle, est, de beaucoup, le principe le plus important de la psychologie. C'est lui qui rend possibles toutes les facultés de l'âme: mémoire, instinct, jugement, raison, émotion, conscience et volition. Nous voici maintenant en mesure d'étudier les faits de la psychologie comparée, et, pour le faire complètement, je commencerai par considérer ce que je pourrais appeler la base physiologique de l'esprit. On ne saurait raisonnablement en douter: toute modification psychique est accompagnée d'une modification nerveuse, ou, pour adopter les expressions si heureuses du professeur Huxley, toute idéation (psychose) est invariablement associée avec une cérébration (névrose). Voici ce que, en l'état actuel de la science, nous savons de plus clair sur la nature de cette association. Le système nerveux, si complexe dans sa réalité anatomique, peut se réduire à deux parties élémentaires: les cellules nerveuses et les fibres nerveuses. Les cellules nerveuses sont ordinairement réun ies en agrégats ou ganglions, qu'on appelle centres nerveux; ceux-ci émettent et reçoivent des faisceaux de fibres nerveuses. Les fibres nerveuses centripètes apportent les excitations ou impressions aux cellules du centre nerveux; celles-ci, ainsi excitées, déchargent une certaine quantité d'énergie nerveuse, qui se propage à travers les fibres centrifuges jusqu'à d'autres centres nerveux, et même jusqu'à des muscles. C'est ainsi que les centres nerveux peuvent agir de concert, les uns avec

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les autres, et coordonner l'action des muscles au jeu desquels ils président. Ce principe fondamental de l'innervation est ce que les physiologistes nomment le principe de l'action réflexe. Et vous devez comprendre qu'il nécessite, pour sa manifestation, un nerf centripète, un centre nerveux et un nerf centrifuge, dont l'ensemb le constitue ce qu'on a appelé l'arc sensitivo-moteur. Il est prouvé que, dans la structure compliquée du cerveau, chacun de ces arcs est relié avec un autre, celui-ci à un troisième, et ainsi de suite, presque à l'infini; et, aussi, que tout phénomène psychique est accompagné d'une décharge nerveuse s'accomplissant tantôt dans un arc, tantôt dans un autre, suivant que le centre nerveux de chaque arc est excité par tel ou tel des autres arcs avec lesquels il a des connexions. Il n'est pas moins certain que plus fréquentes sont les décharges qui parcourent un certain nombre d'arcs sensitivo-moteurs, et plus il devient facile aux décharges subséquentes de suivre le même chemin, la route étant devenue, pour ainsi dire, plus perméable à de semblables courants. De telle sorte que, dans ce principe physiologique de l'action réflexe, nous, trouvons, sans aucun doute, le côté objectif du principe psychologique de l'association des idées; car, on ne saurait refuser de l'admettre, une série de décharges se produisant dans le même groupe d'arcs sensitivo-moteurs, coïncidera toujours avec la production d'une même série d'idées. On peut concéder, en outre, que le passage préalable d'une série de décharges à travers un groupe d'arcs, fera que les décharges subséquentes suivront le même cours, quand elles auront la même origine. Or, si ces deux proportions sont accordées, il s'ensuit que la tendance des idées à revenir dans l'ordre suivant lequel elles sont d'abord advenues, n'est que la traduction psychologique de ce fait physiologique: les lignes de décharge réflexe deviennent, par l'usage, de plus en plus perméables. Il suit de là que le principe fondamental de la psychologie, l'association des idées, n'est que l'expression du principe fondamental de l'innervation: l'action réflexe. Mais il est une remarque très importante à faire. Toute action réflexe (névrose) ne s'accompagne pas d'une idéation (psychose). Dans notre propre organisme, par exemple, il n'y a que les actions réflexes appartenant au cerveau qui ont ce privilège; et même, parmi les actions réflexes cérébrales, il y a de bonnes raisons de croire que le plus grand nombre n'est pas suivi d'idéations conscientes. L'analyse montre que ce sont seulement celles des décharges cérébrales qui se produisent d'une

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manière relativement rare, et dont le passage est, par suite, relativement lent, qui sont accompagnées par des idées ou des modifications de la conscience. Plus un acte devient habituel et moins il nous est nécessaire d'avoir conscience de sa production; il est, comme on dit, produit automatiquement, sans participation de la pensée. Or, nous avons grand intérêt à remarquer que nous n'avons conscience de l'excitation qu'alors seulement que les actions réflexes s'écoulent par des fibres relativement peu habituées à leur passage, et que, par suite, les décharges cérébrales, qui d'abord s'accompagnaient d'idées défm ies, peuvent, par leur fréquente répétition, cesser d'en déterminer aucune. Cette remarque est importante, dis-je, parce qu'elle sert à expliquer l'origine d'un grand nombre d'instincts chez les animaux. Ces instincts doivent, au début, avoir été de nature intelligente; mais les actions qu'ils déterminent ayant été, pendant des générations successives, fréquemment répétées, se sont enfin organisées en mécan ismes purement réflexes, et nous apparaissent maintenant comme des actions que nous appelons purement automatiques ou aveuglément instinctives. Ainsi, par exemple, chez les oiseaux granivores, l'action de gratter la terre et les cailloux fut, sans doute, à l'origine, une action intelligente, accomplie avec le dessein conscient de chercher des graines. Mais, par sa fréquente répétition pendant une suite de générations, cette action est devenue maintenant aveuglément instinctive. C'est ce que montre l'expérience suivante: Le docteur Allen Thompson a fait éclore de petits poulets sur un tapis, où il les a gardés pendant plusieurs jours. Ils ne montraient aucune tendance à gratter, parce que le mode d'excitation produit par le tapis sur les plantes de leurs pattes était d'une nature trop nouvelle pour mettre en jeu l'instinct héréditaire. Mais, quand le Df Thompson eut répandu un peu de menu gravier sur le tap is, et, ainsi fourni aux poussins le stimulus approprié et héréditaire, ils commencèrent immédiatement à gratter. Et, cependant, ils avaient autant de chances de trouver des graines dans le tapis que dans la mince couche de gravier. On pourrait citer une quantité innombrable d'autres cas prouvant que les animaux acquièrent des instincts en répétant fréquemment des actes intelligents. C'est ainsi que nous-mêmes, dans le seul temps de notre existence individuelle, nous acquérons l'instinct de monter nos montres, instinct qui, on le sait, peut devenir assez prononcé pour s'affirmer encore,

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même alors qu'un homme est plongé dans l'absolue inconscience d'un coma apoplectique. Nous pouvons donc considérer tous les instincts les plus compliqués que possèdent les animaux comme les manifestations d'une intelligence qui a cessé d'agir. Mais, d'un autre côté, une grande partie des instincts les plus simples se développent par une voie plus directe. Je veux dire que ces instincts n'ont jamais eu un caractère intelligent, qu'ils doivent leur origine à une adaptation fortuite de l'organisme au milieu ambiant, qu'ils se sont maintenus et accrus par la sélection naturelle et se sont transformés en actes mécan iques réflexes. Prenons pour exemp le cet acte fréquent chez certains insectes et autres animaux voisins, quand ils sont en présence du danger, et qu'on appelle :faire le mort. Nous pouvons être assurés que ce n'est point là une action intelligente, non seulement parce qu'il serait absurde de supposer que des insectes puissent avoir une idée aussi élevée et aussi abstraite que celle de la mort réelle ou de la mort simulée; mais encore parce que M. Darwin a fait à ce sujet nombre d'observations, et qu'il a trouvé qu'en aucun cas, l'attitude de l'animal faisant le mort ne ressemble à celle qu'il a quand il meurt réellement. Ainsi, l'acte qui nous occupe se réduit à un instinct de rester immobile, et, par suite, d'attirer moins l'attention d'un ennemi présent; or, il est aisé de voir que cet instinct peut s'être développé par sélection naturelle, sans avoir jamais été d'une nature intelligente, les individus les moins disposés à s'enfuir en présence de leurs ennemis ayant été préservés plus efficacement que ceux que leurs mouvements trahissaient. Ainsi, nous voyons que l'instinct des animaux peut se développer par l'une ou l'autre de ces deux voies différentes. D'un côté, il peut naître de la répétition d'actes originairement intelligents, mais devenus, par leur fréquence même, simplement automatiques; d'autre part, il peut être le résultat des actions préservatrices les mieux adaptées, lesquelles, bien qu'inintelligentes, ne furent pas inutiles aux animaux qui les premiers eurent la bonne chance de s'y livrer. Qu'on me permette maintenant de le faire remarquer bien qu'il y ait, entre ces deux genres d'instinct, une grande différence au point de vue psychologique, il n'yen a aucune, si l'on se place au point de vue physiologique. Car, ainsi considérés, les deux genres d'instincts ne sont que l'expression de ce fait: que des cellules et des fibres nerveuses particulières se sont coordonnées en un système distinct pour accomplir XXI

automatiquement des actes réflexes, c'est-à-dire sans le secours de l'intelligence. Voilà ce que j'entends par la base physiologique de l'esprit; et, avant de quitter cette partie de mon sujet, je désire qu'il soit bien entendu que la reconnaissance du fait incontestable de l'existence d'une telle base n'est pas nécessairement une déclaration de matérialisme. L'existence de rapports intimes entre les phénomènes psychiques et les phénomènes physiques ne saurait être contestée un seul instant; mais quant à la nature de ces rapports, la science est forcée de déclarer qu'elle est actuellement inconnue, et même, autant qu'il est possible d'en juger dans l'état présent des choses, qu'elle est destinée à rester toujours inconnue. Le flot toujours montant de l'intelligence avance depuis des siècles, envahissant de tous côtés les rivages escarpés du pourquoi; mais, à la ligne de jonction de l'esprit et de la matière s'élève, comme une haute falaise, un grand mystère, et, dans l'obscurité qui l'enveloppe, nous entendons la voix de la vraie philosophie qui nous crie: « Tu viendras jusqu'ici, mais pas plus loin; ici viendra se briser l'orgueil de tes vagues. » Les prem iers animaux chez lesquels on puisse, à ma connaissance, être certain que l'action réflexe s'accompagne d'une idéation, sont les insectes. M. Darwin, en effet, a observé que les abeilles se rappellent la position des fleurs à la seule condition de les avoir plusieurs fois visitées, même quand ces fleurs ont été cachées par la construction de maisons, etc. Sir John Lubbock a aussi démontré qu'après un petit nombre d'expériences individuelles, les abeilles peuvent établir un rapport défini entre certaines couleurs particulières du papier et leur nourriture; enfin, qu'après très peu de leçons, une abeille peut apprendre à trouver son chemin pour sortir d'un flacon de verre. Ces observations semblent prouver qu'il existe chez quelques articulés un degré d'intelligence plus élevé que chez les vertébrés inférieurs. Beaucoup de personnes se souviennent probablement des expériences du professeur Mobius, desquelles il résulte qu'il faut trois mois à un brochet pour établir une association d'idées entre un genre particulier de proie et le fait que cette proie est protégée par une cloison invisible. En effet, on vit le brochet heurter son museau contre une cloison de verre établie dans l'aquarium où il vivait, et se consumer en vains efforts pour atteindre des goujons qui étaient confinés de l'autre côté de la cloison. Au bout de trois mois, cependant, l'association d'idées nécessaire était établie, et le brochet, ayant appris que ses efforts étaient inutiles, cessa de les
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continuer. La cloison de verre fut alors enlevée; mais l'association d'idées, maintenant solidement établie, semble n'avoir jamais été rompue, car on ne vit jamais, dans la suite, le brochet attaquer les goujons, bien qu'il mangeât gloutonnement toute autre espèce de poissons. D'où il ressort que le brochet est très lent à former ses idées et qu'il ne l'est pas moins à y renoncer, ressemblant en cela à beaucoup de respectables membres d'un genre plus élevé, qui passent une moitié de leur vie à s'assimiler les préjugés de leurs ancêtres, et qui, pendant l'autre moitié, s'attachent à ces préjugés comme aux seules vérités possibles, devenus incapables d'apprendre même quand la main de la science a enlevé la cloison de verre. Quant à l'association des idées dans les vertébrés supérieurs, il suffit de dire que, pour tous ces animaux comme pour nous-mêmes, le principe de l'association est la base fondamentale de leur psychologie; que, chez les animaux les plus intelligents, les associations se forment vite, et, une fois formées, persistent longuement; qu'enfin l'idéation, chez les animaux, dans les limites où elle a lieu, est sujette aux mêmes lois que celles qui président à la formation de nos propres idées. Posons-nous maintenant la question suivante: Jusqu'où peut aller l'idéation chez l'animal? La réponse est bien simple, quoique habituellement on la présente sous une forme erronée. On dit, d'ordinaire, que l'animal ne possède pas la faculté d'abstraction, et que cette inaptitude constitue la différence entre l'intelligence animale et l'intelligence humaine. Cette proposition est fort inexacte. Rappelons-nous la distinction que j'ai antérieurement établie entre les idées abstraites qui peuvent se développer par la simple sensation, telles que la faim, et celles qui ne peuvent se former qu'avec l'aide du langage. Rappelons-nous, disje, cette distinction, et nous trouverons que la seule différence entre l'intelligence animale et l'intelligence humaine consiste en ce que celle des animaux est incapable d'élaborer cette classe d'idées abstraites dont la formation dépend de la faculté de parler. En d'autres termes, les animaux peuvent parfaitement former comme nous des idées abstraites, si, par ce terme, nous entendons les idées générales de qualités, assez simp les pour n'avoir pas besoin d'être fixées dans notre intelligence par des noms. Par exemp le, si je vois un renard rôdant autour de la cour d'une ferme, je ne peux pas douter qu'il n'ait été poussé par la faim à visiter un endroit où il a l'idée générale que nombre de bonnes choses doivent se rencontrer, exactement comme je me sens moi-même, par une semblable impulsion, XXIII

entraîné vers un restaurant. Pour prendre un autre exemple, on ne saurait douter que les animaux n'aient généralisé la conception de cause et d'effet. Je possède un chien couchant qui a grand peur du tonnerre. Un jour, on déchargeait des pommes sur le plancher d'un fruitier, et chaque sac produisait, dans le reste de la maison, un bruit semblable à celui d'un tonnerre lointain. À ce son, mon chien parut frappé de terreur. Mais, aussitôt que je l'eus conduit dans le fruitier et lui eus montré la vraie cause du bruit, il redevint gai et folâtre comme à l'ordinaire. J'avais habitué un autre chien à jouer avec des os secs que je lui jetais. Un jour, avant de lui donner l'os pour jouer, j'y attachai un fil fin. Après qu'il eut joué un moment avec l'os, je me mis à une grande distance, et je commençai à tirer lentement l'os à moi. Aussitôt que le chien vit que l'os remuait réellement et de lui-même, toute son attitude changea, et, se précipitant sous un sofa, il resta immobile, frappé de terreur au spectacle inattendu d'un os sec prenant vie. J'ai aussi grandement effrayé ce chien en soufflant des bulles de savon de façon à les faire courir sur le sa 1. Il prit assez de courage pour en toucher une avec sa patte; mais, à peine fut-elle évanouie, qu'il s'échappa de la chambre, effrayé de cette disparition mystérieuse. En dernier lieu, j'ai poussé chez lui l'épouvante à son paroxysme, en le prenant seul dans une chambre, et en donnant silencieusement à mon visage les expressions les plus terribles. Quoique je n'eusse de ma vie battu ce chien, il fut sérieusement effrayé à cette attitude insolite de ma part, qui contrastait si fort avec son idée générale de l'uniformité en matière psychologique. Je pourrais citer une foule d'autres faits prouvant la formation, par l'animal, de conceptions générales et d'idées abstraites. Il va sans dire qu'en réclamant ainsi pour les animaux la possibilité de former des conceptions générales, j'entends seulement parler de celles auxquelles peut les conduire la logique des sensations. Mais, jusqu'au terme où cette logique peut les guider, je maintiens que les opérations intellectuelles des animaux sont absolument identiques à celles de l'homme. Après avoir ainsi montré que les animaux possèdent la faculté d'abstraire, je vais aller plus loin et faire voir qu'ils ont celle de juger et de raisonner. Mon ami le Df Réa, naturaliste et voyageur bien connu, a vu, aux lIes Orcades, un chien qui avait l'habitude d'accompagner son maître à l'église tous les quinze jours. Il devait, pour cela, traverser à la nage un bras de mer large d'environ un mille. Avant de se mettre à l'eau, il courait XXIV

un mille au Nord, quand la marée montait, et à la même distance au Sud, quand la marée descendait, calculant invariablement sa trajectoire de façon à prendre terre au point le plus voisin de l'église. Le Dr Réa ajoute, dans la lettre où il m'a adressée à ce sujet: « La manière dont ce chien calculait la force des marées et des mortes-eaux à leurs différents degrés de vitesse, et ce fait qu'il nageait toujours, en faisant l'angle de route convenable, sont vraiment étonnants. » Mais, assez sur le jugement. Je dois encore au Dr Réa quelques exemp les frappants du raisonnement chez les animaux. Voulant se procurer des renards arctiques, il tendit diverses sortes de piéges; mais, comme les renards connaissaient ces engins par leur expérience préalable, il ne réussit pas. En conséquence, il établit une sorte de piège avec lequel les renards de cette contrée n'étaient pas familiarisés. Il consistait en un fusil chargé, établi sur un pied et braqué sur un appât, qu'une corde rattachait à la détente du fusi 1; de sorte que, si un renard saisissait l'appât, il faisait partir le fusil et se suicidait. L'appât était à environ trente mètres du fusil, et la corde était cachée sous la neige sur presque toute sa longueur. Ce piège réussissait à tuer un renard; mais presque jamais il n'en prenait un second, car les renards adoptaient aussitôt l'un ou l'autre des deux procédés suivants pour s'emparer de la proie sans danger pour eux. L'un de ces procédés consistait à couper la corde avec les dents dans la partie laissée à découvert, tout près de la détente; l'autre à creuser une tranchée dans la neige jusqu'à l'appât, à angle droit avec la ligne, de sorte que le renard, en faisant partir le fusil, en était quitte, tout au plus, pour quelques plombs dans le museau. Ces deux procédés ne montrent-ils pas le développement à un haut degré de ce que nous appelons la faculté de raisonner? J'ai soigneusement questionné M. le Dr Réa sur les circonstances du fait, et il m'a affirmé que, dans cette partie du monde, les pièges ne sont jamais tendus à l'aide de cordes, de sorte qu'il ne peut y avoir eu aucune association préétablie, dans la pensée des renards, entre les idées de corde et de piège. En outre, après la mort du premier renard, les traces laissées sur la neige prouvaient que le second, malgré la tentation que lui offrait l'appât, s'était livré à une longue investigation scientifique sur le fusil avant d'entreprendre de couper la corde. Enfin, en ce qui concerne la galerie menée perpendiculairement à la ligne de tir, M. le Dr Réa, justement surpris de cette circonstance extraordinaire, répéta l'expérience XXV

plusieurs fois, dans le but de se convaincre lui-même que la direction de la galerie était bien le résultat du calcul et non du hasard. Je pourrais fournir beaucoup d'autres exemples frappants, constatés par moi-même, du pouvoir de raisonner chez les animaux. Mais le temps ne me le permet pas. Passons donc à la vie affective des animaux. Nous la trouvons peu ou point développée dans les ordres inférieurs, développée, au contraire, à un très haut degré dans les ordres supérieurs. En général, leurs émotions sont vives et faciles à exciter, quoi qu'elles soient superficielles et disparaissent promptement. Elles diffèrent de celles des hommes les plus civilisés, en ce qu'elles sont plus facilement provoquées, plus impétueuses, tant qu'elles durent, quoi qu'elles laissent peu de traces de leur passage. En ce qui concerne les émotions particulières que l'on peut rencontrer chez les animaux supérieurs, je puis affirmer, en m'appuyant sur mes propres observations, que l'on trouve des preuves les plus irrécusables des passions suivantes: crainte, affection, emportement, humeur querelleuse, jalousie, sympathie, orgueil, respect, émulation, honte, curiosité, haine, vengeance, cruauté, sentiment du plaisant, sentiment du beau. On le voit, cette liste contient tous les sentiments humains, à l'exception de ceux qui ont pour objet la religion et le sublime. Ces derniers sentiments doivent nécessairement manquer aux animaux, parce qu'ils dépendent d'idées trop abstraites pour que l'esprit y parvienne sans l'aide de la logique des signes. Le temps me manque pour raconter ici en détail mes observations et mes expériences sur la vie affective des animaux. Je me bornerai à deux traits relatifs à la conscience morale. Et d'abord, le sens moral tel qu'on le trouve chez l'homme comprend des idées hautement abstraites; de sorte que, chez les animaux, nous devons nous attendre à ne rencontrer le sens moral que sous une forme très rudimentaire; et, quand bien même il serait vrai qu'on ne trouve chez ceux-ci aucune trace de ce sentiment, cela n'établirait pas une différence spécifique entre leur intelligence et celle des hommes. Mais je suis porté à croire que, chez les animaux très intelligents, très sympathiques, et traités avec assez de douceur, les germes d'un sens moral peuvent devenir très apparents. Donnons-en deux exemples. J'enfermai, un jour, un chien terrier, seul dans une chambre, pendant que j'allais voir un ami. Cet abandon avait dû mettre le chien dans une bien violente colère, car, à mon retour, je vis qu'il avait mis les rideaux de la croisée en lambeaux. En me revoyant, il montra une grande joie; mais, à peine eusje ramassé un des lambeaux des rideaux, qu'il poussa un hurlement

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plaintif, et s'enfuit en criant à l'étage supérieur. Remarquez que, de sa vie, ce chien n'avait été châtié; de sorte que je ne puis expliquer sa conduite que par l'effet du remords qu'il éprouvait d'avoir fait, dans sa colère, quelque chose de nature à me déplaire. Autant que je puis m'expliquer le fait, son affection pour moi, jointe au souvenir de ses méfaits, créait dans son esprit un véritab le sentiment de repentir. Voici le second fait: il s'agit du même terrier. Une seule fois dans sa vie il fut surpris en flagrant délit de vol. Un jour, qu'il était affamé, il prit une côtelette sur la table et l'emporta sous un sofa. Je le vis faire ce larcin, mais n'en témoignai rien, et, pendant plusieurs minutes, il resta sous le sofa, le sentiment de la faim luttant chez lui contre le sentiment du devoir. Ce dernier finit par l'emporter: il prit la côtelette volée et vint la déposer à mes pieds, puis, aussitôt, retourna en courant sous le sofa, d'où les appels les plus caressants ne purent le faire sortir. Néanmoins, quand je caressai sa tête de la main, il se tourna vers moi avec un air fort plaisant de contrition. Ce fait me paraît emprunter une valeur toute particulière à cette circonstance que le terrier en question n'avait jamais été battu, et que, par suite, ce ne pouvait être la crainte du châtiment qui le fit agir ainsi. Je crois donc, en somme, que nous avons dans ces faits la preuve d'un développement de la faculté morale aussi grand qu'on peut l'attendre de la logique des sensations, tant qu'elle n'est pas aidée par la logique des signes; degré se rapprochant beaucoup, s'il ne l'atteint pas, de celui que nous trouvons chez les sauvages inférieurs, les jeunes enfants, beaucoup d'idiots et les sourds-muets sans éducation. Ces derniers mots m'amènent à une autre partie de mon sujet. M. Saint-George Mivart a dit qu'on pourrait écrire un livre intéressant sur la stupidité des animaux. Je crois qu'on en ferait un bien plus intéressant encore sur celle des sauvages. Qu'importe, en effet, le degré de stupidité de certains animaux, pourvu que quelques autres présentent une sagacité suffisante pour fournir des données à la théorie générale de l'évolution? Au contraire, il est du plus haut intérêt, pour la science de notre siècle, de s'assurer quel est le plus infime degré auquel peut descendre l'intelligence humaine sans cesser de mériter ce nom. On n'en saurait douter: l'intervalle qui sépare le sauvage le plus dégradé de l'animal le plus intelligent est, au point de vue psychologique, un intervalle immense. Mais rien ne me prouve qu'un pont n'a jamais relié les deux bords de l'abîme, pendant l'incommensurable durée du passé. Les idées abstraites, parmi les sauvages, ne dépassent guère la sphère de la XXVII

logique des sensations, de sorte que, par exemple, d'après les observations de M. Francis Galton, les idées de nombre que possèdent les sauvages inférieurs ne sont pas plus avancées que celles des animaux supérieurs. Ces idées, chez les sauvages, paraissent être à peu près celles que les animaux doivent à des associations spéciales. Chez eux, comme chez les animaux, il y a une tendance remarquable à agir d'après des habitudes préétablies plutôt que de primesaut, dans un but de progrès. Chez eux, comme chez les animaux, il y a un penchant décidé à imiter plutôt qu'à improviser. Chez les sauvages, la réflexion consciente est extrêmement peu développée et incapable d'une application continue. Enfin, chez les sauvages comme chez les animaux, les émotions sont vives, quoique, comparées à celles de l'homme civilisé, eIJes soient, à un degré marqué, plus mobiles, plus impétueuses, moins profondes et moins durables. Ainsi, d'après moi, les sauvages inférieurs nous fournissent une excellente transition entre l'intelligence telle qu'elle apparaît en nous-même et l'intelligence telle qu'elle se manifeste chez les animaux supérieurs. Quant aux enfants, nous devons, d'après la théorie générale de l'évolution par hérédité, nous attendre à trouver dans le développement attentivement étudié de leurs facultés, comme une reproduction, un abrégé de l'ordre suivant lequel ces facultés se sont développées durant l'évolution du genre humain lui-même. Et cette attente se réalise assez complètement. Les enfants très jeunes ne possèdent que ces facultés rudimentaires que nous nommons instincts chez les animaux. À mesure qu'ils avancent en âge, la première marque de véritable intelligence semb le consister chez eux dans le pouvoir de former des associations spéciales d'idées. C'est ainsi que la mémoire apparaît de bonne heure. Longtemps avant qu'un enfant soit capable de parler, il associe dans sa pensée les idées des objets qu'il trouve associés dans la réalité. Les émotions révèlent leur présence en lui, à un âge précoce, et atteignent un haut degré de développement, avant qu'aucune des facultés distinctives de l'humanité ait réellement fait son apparition. De plus, chez les jeunes enfants, nous trouvons presque toutes les émotions que nous avons énumérées en parlant des animaux, et elles présentent, chez eux, les mêmes caractères. À une époque plus avancée, la vie affective des enfants ressemble beaucoup à celle des sauvages. Passons aux facultés plus exclusivement intellectuelles: l'enfant comprend le langage longtemps avant de pouvoir articuler lui-même. Mais, aussitôt qu'il est capable de le faire, la faculté d'abstraire les qualités et de classer les objets à l'aide des XXVIII

signes commence à se développer. J'ai vu dernièrement un enfant qui appartient à l'un des meilleurs observateurs de notre époque, et qui commence seulement à parler. Cet enfant appelait un canard un quack, et, par une association spéciale, il désignait l'eau par le même mot. Généralisant ensuite, par la constatation de ressemb lances communes, il étendit le même terme à la désignation, d'un côté, de tous les êtres ailés, oiseaux ou insectes, et, de l'autre côté, à tous les corps fluides. Enfin, par une appréciation plus délicate encore des caractères communs, l'enfant désignait par la syllabe quack toutes sortes de monnaies, parce que, sur le revers d'un sou de France, il avait vu une fois la représentation d'un aigle. Ainsi, pour cet enfant, un signe unique ayant un sens tout particulier, a gagné de plus en plus en extension, au point de servir maintenant à désigner des objets aussi différents qu'une mouche, du vin et un shilling. Il nous offre ainsi un exemple du début et des progrès de la logique des signes telle que nous la retrouvons dans la puissance des pensées les plus abstraites. C'est donc au moment même où l'enfant commence à parler que se révèle en lui la raison humaine, dans la véritable acception de ce mot. En somme, l'étude de la psychologie de l'enfant nous présente précisément les résultats que nous faisait pressentir la théorie générale de l'évolution. Mais, quand nous comparons l'intelligence d'un jeune enfant avec celle d'un animal adulte, nous nous trouvons en présence de la difficulté suivante: les pouvoirs corporels de l'enfant, à cet âge si peu avancé, sont insuffisamment développés, et l'intelligence n'a pas pu, comme chez les animaux, s'enrichir des expériences de la vie. Pour pouvoir donc établir un exact parallèle, il nous faudrait un être humain dont les pouvoirs intellectuels aient été arrêtés dans leur développement dès le jeune âge, tandis que les pouvoirs corporels auraient continué à se développer jusqu'à l'âge mûr, fournissant ainsi à une intelligence humaine avortée toutes les expériences de la vie. Le cas qui se rapproche le plus de ces conditions, nous le trouvons dans l'état des idiots. Aussi, avant d'entreprendre mon travail, j'ai envoyé un questionnaire aux aliénistes les plus autorisés, et les réponses que j'en ai reçues offrent une remarquable concordance. Grâce à la bonté de ces savants, j'ai pu examiner personnellement un grand nombre de sujets confiés à leurs soins. Je dois, en particulier, exprimer à ce sujet toute ma gratitude aux docteurs Beech, Crichton-Browne, Langdon-Down, Ireland, Maudsley, Savage et

XXIX

Shuttleworth. Je me bornerai, pour le moment, à établir les principaux faits qui résultent de cette enquête. Il y a toutes sortes de degrés dans l'idiotisme, et l'objet de ma recherche était de déterminer l'ordre suivant lequel les facultés mentales disparaissent quand on descend l'échelle de la dégradation intellectuelle. D'après la théorie générale de l'évolution, nous devons nous attendre qu'en suivant cette marche descendante, nous verrons d'abord disparaître les facultés caractéristiques de l'humanité, c'est-à-dire celles qui se sont le plus tardivement développées, tandis que les facultés que l'homme partage avec les animaux se montreront les plus persistantes. Les faits constatés justifient pleinement cette prévision. En commençant au plus bas échelon, nous trouvons, aussi bien dans la série ascendante des idiots que dans celle des animaux, que la première lueur d'intelligence consiste invariablement dans le pouvoir d'associer des idées particulières et concrètes. Ainsi, il y a très peu d'idiots assez complètement dépourvus d'intelligence pour que la vue de la nourriture n'éveille pas dans leur esprit l'idée de manger. À des degrés de plus en plus élevés, nous voyons le principe de l'association étendre progressivement son influence, et l'esprit devenir ainsi capable non seulement d'établir un nombre de plus en plus grand d'associations spéciales, mais encore de retenir ces associations avec une force de mémoire toujours croissante. Dans le cas des idiots supérieurs, comme dans celui des animaux supérieurs, cette faculté de l'association spéciale est développée à un degré tout à fait surprenant, malgré l'état rudimentaire dans lequel restent les autres facultés. Par exemple, il n'est pas difficile d'apprendre à un idiot avisé à jouer aux dominos. De même un chien intelligent peut aussi être dressé à ce jeu; il consiste pour eux en des associations spéciales entre l'apparence optique des fiches qui doivent être rapprochées. Mais cet idiot sera tout à fait incapable, comme le chien, de jouer à tout jeu qui implique l'exercice du moindre raisonnement: par exemp le, aux dames. De même on a pu enseigner à certains idiots, par une association spéciale, à savoir reconnaître l'heure à une montre. Mais il est remarquab le que la faculté relativement élevée de former les associations spéciales que nécessite ce fait, se rencontre dans des esprits incapables d'un calcul aussi simple que celui-ci: « S'il est trois heures moins cinq minutes, combien de minutes y a-t-il eu depuis deux heures? » Ainsi, il est certain que, chez les idiots, comme chez les animaux, la faculté de former des associations spéciales entre des idées concrètes, xxx

atteint un degré relativement haut de développement. Considérons maintenant les facultés d'abstraction et de raisonnement. Préparé comme je l'étais à les trouver peu développées, j'ai été néanmoins étonné de les voir si complètement manquer, le pouvoir de former les idées abstraites qui dépendent de la logique des signes n'apparaît que dans les rangs les plus élevés de l'idiotisme, et même alors on est surpris de le trouver si faible. Il y a, par exemple, absence totale des idées de bien et de mal, et, par suite, il ne saurait être question de conscience morale. Plusieurs idiots de cette catégorie éprouvent un sentiment de remords quand ils font de la peine à ceux qu'ils aiment, exactement comme mon chien quand il pleurait sur les lambeaux de mes rideaux. Mais je n'ai jamais pu trouver le moindre exemple d'un véritable idiot dont les actions fussent guidées par l'idée du bien ou du mal en général, et en dehors de la pensée de l'approbation ou de l'improbation de ceux de la bonté desquels il profitait. Le pouvoir de raisonner est aussi extrêmement rudimentaire, de sorte que l'observateur reste confondu de la pauvreté des facultés rationnelles, à laquelle peut être réduit un esprit humain, qui, sous beaucoup d'autres rapports, paraît bien développé. Je n'en donnerai qu'un exemp le ; mais il peut être considéré comme typique. Un jeune garçon de quatorze ans, appartenant à la plus haute classe des idiots caractérisés, pouvait à peine être appelé faible d'esprit, relativement à la plus grande partie de ses facultés. Ainsi, sa mémoire était au-dessus de la moyenne et il n'avait eu aucune difficulté à apprendre le latin, le français, etc. De plus, il pouvait vous dire, par un calcul mental, le produit de deux nombres composés de deux chiffres chacun, ou d'un nombre de trois chiffres par un facteur d'un seul, comme le produit de 35 par 35, ou le nombre de jours contenus en neuf ans. Son pouvoir de calculer mentalement était donc au niveau de celui des enfants de son âge. Cependant, il était incapable de répondre à toute question exigeant le plus simple raisonnement. Ainsi, quand je lui demandais combien de fois six pences entrent dans un souverain, il était dans l'impossibilité de répondre; il savait pourtant qu'il y a deux fois six pences dans un shilling et vingt shilling dans un souverain. Il aurait dit immédiatement que 2 fois 20 font 40 ; mais il ne pouvait faire le simple raisonnement qu'exigeait la réponse. Je lui demandai ensuite combien il pourrait avoir d'oranges pour deux pences, à raison d'un liard chaque orange. Il réfléchit longtemps et profondément, disant: « Je sais bien que quatre liards font un penny, et que chaque orange coûte un liard; mais combien pourrai-je acheter XXXI

d'oranges pour deux pences ? » Voilà la question, et voilà justement l'énigme, et ses plus grands efforts ne purent la lui faire deviner. Cet enfant appréciait très justement lui-même son caractère psychologique. Faisant allusion à son pouvoir d'associer les idées et à son excellente mémoire, il disait: « Quand on a fait entrer une chose dans ma tête, on ne l'en déloge pas facilement; mais il est tout à fait inutile de me poser des énigmes? » Enfin, la vie affective des idiots supérieurs, comme celle des animaux supérieurs, est remarquablement énergique, quand on la compare avec leur vie intellectuelle. On y trouve toutes les émotions, excepté peutêtre le sentiment du sublime et le sentiment religieux, et elles se présentent le plus souvent dans les mêmes conditions d'ordre et d'intensité que chez les an imaux. Bien plus, comme chez les animaux, les enfants et les sauvages, de même chez les idiots les émotions vives et ardentes ne sont pas profondes. Un évènement vulgaire provoquera les rires et les cris des idiots; la plus légère offense les irritera; mais la mort d'un parent chéri est vite oubliée, et l'amour, la haine, l'ambition et autres passions énergiques, n'ont pas chez eux la force et la persistance qui pourraient justifier leur nom. En résumant ce qui a rapport aux idiots, on peut dire que nous avons en eux une expérience naturelle, dans laquelle le développement de l'esprit humain s'est arrêté à un degré particulier et déterminé, tandis que le corps a pu continuer sa croissance. Ainsi, en disposant les idiots suivant une gradation descendante, nous obtenons pour ainsi dire une sorte de plan incliné de l'intelligence hurnaine, indiquant i'orore probable suivant lequel les facultés humaines ont fait leur apparition durant l'histoire de leur développement. En exam inant ce plan incliné de l'intelligence humaine, nous voyons qu'il se dirige d'une manière remarquablement parallèle au plan incliné de l'intelligence animale allant des plus hautes aux plus humbles formes de la vie psychique. Il ne me reste plus que le temps de traiter la dernière partie de mon sujet. Dans la conviction, je le répète que le langage ou la logique des signes joue un rôle essentiel dans le développement de la vie intellectuelle de l'homme dans ses régions supérieures, j'ai pensé que je trouverais une preuve de cette appréciation dans la condition mentale des sourds-muets restés sans éducation. Il arrive souvent que des enfants sourds-muets, appartenant à des parents pauvres, sont négligés au point de XXXII

n'apprendre jamais le langage; des doigts ou tout autre système de signes qui leur permette de converser avec leurs semblables. Il résulte de cet état de choses que ces pauvres enfants grandissent dans un état d'isolement intellectuel presque aussi complet que celui des animaux inférieurs. Qu'un de ces enfants prenne de l'âge et tombe entre les mains d'un maître habile, il pourra recevoir de l'éducation et rendre compte de ce qu'il éprouvait jadis dans son état d'iso lement intellectuel. J'ai recueilli tous les renseignements que j'ai pu sur les conditions mentales des personnes qui se trouvaient dans ce cas, et leurs témoignages sont parfaitement uniformes. En l'absence du langage, l'esprit ne peut penser que dans le domaine de la logique des sentiments. Mais il ne s'élève jamais à des idées présentant un degré supérieur d'abstraction. Les sourds-muets sans éducation ont les mêmes notions du bien et du mal, de cause et d'effet, que possèdent, nous l'avons vu, les animaux et les idiots; leurs pensées sont toujours de la forme la plus concrète. Ils nous disent, une fois instruits, que, tant que l'éducation leur a manqué, ils n'ont jamais pensé qu'en peintures sensibles. Qu'en outre, ils ne puissent atteindre aux idées abstraites les moins élevées, c'est ce qu'il résulte de ce fait que, dans aucun cas, je n'ai pu trouver un seul exemple d'un sourd-muet qui, avant toute éducation, se soit formé la moindre idée du surnaturel. Et c'est là, je crois, un résultat remarquable, non seulement parce que nous pourrions supposer que quelque ébauche grossière de fétichisme ou de chamanisme n'est pas un système trop abstrait pour pouvoir naître spontanément dans l'esprit d'un homme civilisé, mais encore parce que l'intelligence, en ce cas, n'agit pas absolument seule. Au contraire, les amis du sourd-muet font ordinairement tout leur possib le pour lui suggérer quelque idée de la religion dans laquelle ils vivent eux-mêmes. Mais il arrive constamment qu'en l'absence du langage, aucune idée de cette espèce ne peut être communiquée. Par exemple, M. le pasteur S. Smith me dit qu'un de ses élèves, avant son éducation, croyait que la Bible avait été imprimée à une presse placée dans le ciel, et maniée par des ouvriers d'une force prodigieuse. Telle était la seule interprétation que le sourd-muet pût donner aux gestes par lesquels ses parents essayaient de lui faire comprendre qu'ils croyaient que la Bible contient la révélation d'un Dieu puissant, qui est dans les cieux. De même M. Graham Bell m'apprend qu'un autre sourd-muet croyait qu'on n'allait à l'église que pour obéir au clergé.

XXXIII

Ainsi, la condition mentale des sourds-muets sans éducation nous fournit cet enseignement précieux qu'en l'absence du langage, l'esprit de l'homme est presque au niveau de celui des animaux, en ce qui concerne la formation des idées abstraites. De sorte que, toutes nos démonstrations convergent vers une conclusion unique: la seule différence que l'analyse puisse trouver et prouver entre l'intelligence de l'homme et celle des animaux inférieurs, consiste en ce que l'esprit humain a pu développer le germe de la pensée rationnelle, qui, chez les autres animaux, est resté à l'état rudimentaire, et que le développement de ce germe est dû à la faculté d'abstraction, rendue possible elle-même par la faculté de parler. Je n'hésite donc pas à affirmer que, dans ma pensée, la faculté de parler est l'unique et primitive source de l'immense différence que nous constatons aujourd'hui entre l'esprit de l'homme et celui des animaux. Cette source de différenciation suffit-elle pour établir une distinction « spécifique» entre l'esprit de l'homme et celui des animaux? Je vous laisse le soin de répondre vous-mêmes à cette question. Je serai satisfait de mon travail si j'ai pu vous montrer clairement que la question de savoir si l'intelligence humaine diffère de l'intelligence animale en qualité ou en quantité dépend uniquement de cet autre problème: la faculté de parler a-t-elle une origine naturelle ou surnaturelle? Cependant, pour être sincère, quand je me pose les questions suivantes: Puisque le langage a une si prodigieuse importance comme instrument psychologique, sa présence n'a-t-elle pas pour effet de distinguer notre espèce de tous les autres êtres vivants? Comment se fait-il qu'aucune bête proprement dite n'a jamais appris à communiquer par des paroles avec ses semblables? Pourquoi l'homme seul des animaux a-t-il reçu le don du verbe, du Àoyo; ? Oui, dis-je, quand je me pose ces questions, que, faute de connaissances préhistoriques, je ne puis pas résoudre; mais aussi quand je réfléchis aux conditions délicates qui, d'après l'hypothèse naturaliste, ont dû présider à la naissance du langage articulé, conditions non seulement anatomiques et physiologiques, mais encore psychologiques et sociologiques; - quand je fais ces réflexions, je cesse de m'étonner que la faculté si compliquée de la parole ne se soit développée que chez l'homo sapiens. Je viens de vous présenter un résumé méthodique des principaux résultats obtenus par l'étude des faits et des principes de la psychologie comparée. Ce faisant, j'ai pu m'adresser à ceux d'entre vous qui s'occupent de sciences, et je crains que les autres aient eu souvent de la peine à me XXXIV

suivre. Mais, comme résultat général de cette lecture, comme le grand et vivifiant principe qui rattache plus ou moins étroitement tous les faits et en forme comme un corps vivant de vérité philosophique, retenez, je vous prie, dans vos mémoires, cette conclusion capitale: Nous vivons dans une génération qui a assisté à une révolution de la pensée sans précédent dans l'histoire de notre race. Je ne fais pas seulement allusion à cette vérité: qu'à notre époque toutes les sciences, sans exception, ont accompli des progrès qui surpassent largement ceux accomplis dans toutes les précédentes périodes d'activité intellectuelle; mais j'ai en vue ce fait que, dans la biologie en particulier, il nous a été réservé de voir la première exposition rationnelle, la première démonstration pratique et la prem ière acceptation universelle de la doctrine de l'évolution. Or, je déclare ce fait sans précédent dans l'histoire de la pensée, d'abord parce que je sais par quelle transformation complète il a fait, de l'étude de la vie, au lieu d'un confus assemblage d'observations sans connexité, une suite rationnelle de principes rigoureusement enchaînés; et ensuite parce qu'il est facile maintenant de prévoir que les résultats acquis jusqu'à ce jour par la philosophie transformiste ne sont que le prélude de ce qu'elle est appelée à accomplir. Vous savez quel élan donna à l'astronomie la preuve mathématique des lois de la gravitation; pouvez-vous douter de l'impulsion que recevra cette science bien plus complexe, la biologie, de la preuve pratique des lois de l'évolution. Quant à moi, je n'ai pas d'hésitation sur ce fait. Et puisque cet immense changement dans nos moyens de connaître et nos manières de penser est dû aux travaux presque isolés d'un seul homme, je n'hésite pas à dire, même devant un auditoire aussi compétent, que, dans toute l'histoire de la science, il n'est pas un nom digne d'une vénération plus profonde que le nom désormais immortel de Charles Darwin. Vous me demanderez pourquoi je termine cette lecture par un tel panégyrique de la philosophie de l'évolution. Voici ma réponse: Si nous trouvons que, dans l'étude de la vie, la théorie de la descendance est comme la note tonique qui met tous les faits de notre science dans une heureuse harmonie, nous ne pouvons douter que, dans l'étude de l'âme, cette théorie ne soit d'une importance fondamentale. Et vraiment, dans ce siècle qui est marqué par les premières lueurs de la science psychologique, nous n'avons qu'à regarder avec des yeux non prévenus, pour voir surgir la philosophie de l'évolution semblable au soleil levant de la vérité, éclipsant les lumières pâlissantes des autres philosophies,

xxxv

dissipant les superstitions comme des vapeurs produites par l'obscurité, et, révélant à nos yeux émerveillés un monde jusqu'à nous inconnu. De sorte que la conclusion principale que je désire que vous tiriez et que vous reten iez dans vos mémo ires, longtemps après que les détails de ce discours en seront effacés, c'est cette conviction que l'intelligence est une et partout la même, et que l'étude de la psychologie comparée, non moins que celle de l'anatomie comparée, a obtenu des résultats en parfait accord avec cette transformation de nos manières de voir les choses, qui, je le répète, n'a pas d'équivalent dans l'histoire de la pensée, et dont l'accomplissement a été le glorieux privilège de notre siècle et de notre patrie.

XXXVI

L'ÉVOLUTION

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PAR

G.-J.
Professeur

ROMANES

de physiologie it 11nstitulion royale de la Gl'andc-Bl'etagne Membre de la Société Hoyale de Londres 8.

TRADUIT

DE L'ANGLAIS DE VARIGNY

PAR

HENRY

Docteur ès-sciences,

nlembre

de la Société

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Tous droits réservés.

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PRÉFACE

Ittendant maintenant rnon étude de l'évolution 111enLale au domaine de la psychologie humaine, je sens qu'il convient que j'indique, en quelques Inots, les litnites et le but de cette nouvelle partie, la plus importante de 111011 œuvre. Car

il est évident que

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l'Évolution Inentale chez l'Homlne »

représente un sujet si vaste qu<t, s'il n'est tiré quelques lignes en deçà desquelles la discussion doit être Inaintenue, aucun écrivain isolé ne pourrait oser le traiter. Les lignes frontières que je me suis tracées sont les suivantes: 1\'lonbut est de rechercher les principes et les causes de l'évolution mentale cbez l'homme, d'abord en ce qui concerne l'origÏ1!.~des facultés humaines, et ensuite en ce qui concerne les principales branches en lesquelles les facultés nettel11ent hUlnaines se sont, par la suite, ramifiées et développées. Pour y atteindre, dans la l11esuredu possible, il m'a paru désirable de prendre des vues d'ensemble et générales du tronc principal, et aussi de ses diverses branches. C'est pourquoi j'ai partout évité de céder à la tentation de suivre l'une quelconque de ces branches dans ses ramifications secondaires, ou d'entrer dans les détails du développement progressif. Ce sont là, je le sens, 11latières à traiter pour ceux qui, chacun de son côté, sont mieux préparés à cette tâche, que leurs études aient porté sur le langage, l'archéologi(Q,la technologie, la science, la littérature, les arts,
la politique, la morale ou la religion. lVlais, dans la rnesure où

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PRÉFACE

j'aurai, par la suite, à traiter de ces sujets, je les traiterai dans le but d'arriver aux principes généraux qui concernent l'évolution mentale, et non dans la pensée de recueillir des faits et des opinions pour eux-mêmes, pour leur intérêt intrinsèque all point de vue purement historique. M'apercevant que le labeur nécessaire pour cette tâche, même ainsi limitée, est beaucoup plus grand que je ne le croyais originellement, il me paraît qu'il y aurait des inconvénients à retarder la publication jusqu'au n10men9tOllj'aurai achevé l'œuvre entière. Je 111e uis donc décidé à publier ~ celle-ci par parties successives, et ce volurne en constitue la pre111ière.C0111me'indique le titre, elle n'a trait qu'à l'origine l des facultés humaines. Dans les autres parties, je traiterai de Pintelligence, des émotions, de la volonté, de la lllorale et de la religion. Plusieurs années, toutefois, s'écouleront ava11tque je ne puisse publier celles-ci, bien que quelquesunes d'entre elles soient déjà fort avancées. Al'égard du volume "que voici, il suffira de faire remarquer qu'au point de vue de la controverse, c'est peut-être la partie la plus importante. Si une fois on a démontré que la pensée conceptuelle prend naissance dans des antécédents non conceptuels, la grande majorité des lecteurs cornpétents de notre époque sera disposée à admettre qu'il n'existe plus de barrière psychologique e'ntre l'hornme et l'anil11al. C'est pourquoi j'ai consacré à mon étude de cette origi1'le des facultés humaines un espace qui pourrait autrement sembler disproportionné, - disproportionné, veux-je dire, par rapport à celui qui sera consacré à la question du clévelo}Jpement de ces facultés selon les différentes directions énoncées plus 11aut.En outre, dans le présent volume, je m'occuperai surtout de la psychologie de mon sujet, me réservant, dans la partie qui suivra, de traiter avec détails la question des arguments qui viennent indiquer cc que fut la condition mentale et sociale de l'holnme primitif, et qui sont erppruntés d'une part à l'étude des restes de celui-ci, et de l'autre à

PRÉFA.CE

VII

rétnde des sauvages actuels. Mêmo ainsi limitée, la matière de ce volume sera plus étendue. que ne s'y attendraient la plupart des lecteurs. C'est qu'en effet, illne paraît que cette n1atière n'a point été analysée par les psychologues comIne elle l'aurait pu être, à beaucoup près, et comnle, en regard de la théorie générale de l~évolution, eHe l'eût certainement dû. l\'Iaisj'ai partout essayé d'éviter les longueurs inuti]es, persuadé que je suis que l'intelligence do quiconque me lira pourra apprécier la signification des points importants sans qu'iJ soit besoin que je lll'y arrête longuement. Les seuls points sur lesquels je sens que l'on peut avec raison Ille reprocher des redites inutiles sont ceux Oll je cherche à rendre pleinement intelligibles les points nouveaux de mon analyse. Mais, n1êmeici, je ne r)révois point que Jes lecteurs, à quelque catégorie qu'ils appartiennent, se plaindront d,es efforts que je fais pour leur faciliter l'intelligence d~un sujet quelque peu ardu. ComIlle personne n'a encore traité de ces questions, je me suis trouvé contraint de créer un certain nOlllbre de tern1es nouveaux, dans le but, à la fois, d'éviter des circonlocutions incessantes et de faciliter l'analyse. Je regrette cette nécessité, pour ma part, et je ne m'y suis rendu que dans les cas oÙ elle m'a paru impérative. Je ne crois pas, en sOlllme, que les critiques hostiles puissent juger l'un queIt eonque de ces termes inutile au but que je Ille propose. Tout travailleur est libre de choisir ses outils, et, s'il n'en trouve point de tout faits qui conviennent à son but, il n'a d'autre ressource que de s'en forger comme il peut. A quiconque accepte déjà la théorie générale de révolution il semblera assurénlent que j'entre, dans ce volume, en des détails inutilement minutieux. Je suis entièrelllent d'accord avec tout évolutioniste qui aura l'in1pression que je dresse des béliers pour enfoncer des portes déjà ouvertes; mais je le prierai de se rappeler deux points. Tout d'abord, si évidente et si claire que leur semble être la vérité, cette

\'Ill

PHÉFA.CE

vérité n'est pas, à beaucoup prës, accer)Lée de tous, n1êp1e parmi les membres les plus intelligents de la société: étant donnée l'importance qu'il y a à établir cette vérité, carnine partie intégrante de la théorie de la descendance, je ne puis penser que le telllpS ou le travail consacrés à un sérieux effort pour élablir cette vérité puissent être considérés comme perdus, quand bien même aux esprits déjà convertis il puisse sembler inutile d'écraser nos adversaires avec tant de ll1inuLieeLd'une façon aussi ilnpiLoyable. En sècond lieu, je prierai ce lecteur ami de noter que, si la discussion a partout pris la forme d'une réponse à des objeetions, elle s'étend en réalité sur un domaine beaucoup plus vaste; elle vise non seulen1ent à culbuter le parti hostile, mais encore et surtout à exposer les principes qni ont probable-

rnent été "enjeu dans « l'origine des facultés humaines».
Le diagramme qui est reproduit d'après mon ouvrage précédent sur tEvoltltion~ melltale chez les Animaux (1), et qui sert à représenter les traits principaux de la psychogenèse à. lravers le règne anin1al, se retrouvera dans les volull1es qui suivront celui-ci, et sera complété de façon à représenter les phases principales de « l'évoluLion mentale chez fho111n1e ».
'18, Cornwall Terrace, HcgenCs Pal'k. Juillet 1888.
(1) TradnctioIJ française par H. de V al'iglJ}', C. nei [tIll, 188~, Paris.

Il\\"

L'ÉVOLUTION

MENTALE

CHEZ L'HOl\1ME

CHAPlrrRE
L'fIOMLVIE ET

PREMIER
LA BRUTE

Reprenant le problèn1e de la Psychogenèse au point oÙ je rai laissé dans Inon précédent ouvrage, l'ÉVOllltiol~ mel~tale cItez les Al~i}nallX (1), j'ai, dans le présent traité, à considérer l'éLendue entière de l'évolution 1118n chez l'holllllle. Evidelnn1ent, le tale sujet ainsi peésenté est si vaste qne, dans l'une ou l'autre de ses branches, il peut être considéré COllllne l'enferillant l'histoire entière. de notre espèce, avec notr'e développenlent préhistorique hors des forllles inférieures de la vie, COlnn1eje l'ai indiqué déjà dans Ina préface. Cependant ce n'est pas lTIOnintention d'écrIre une histoire de la civilisation, encore ]TIoinscrélaborer une l1ypothèse anthropogenétique. MOll but est sÎlnp]ernent de portel' dans l'investigation de la psychologie hU111aineune suite de principes que j'ai déjà appliqués aux tentatives d'éclaircisselllent de la psycllo1ogie ani111ale.Je désire lllontrcr que, dans un départen1ent comIne dans l'autre, la lUlnière qui a été répandue par la cloctl'ine de l'évolution est d'une hnportance que nous C0111Jl1ençOns]naintenant seulement à apprécier, et que, en adoptant .la t11éorie du cléveloppelnent continu d'un ordre d'esprit el l'autl"c, nous SOlTIn1eS en éta t el'expliquer scientifiquen1ent lnis toute la constitution 111entalede l'holnlne, Inê1110clans certaines parties qui, aux générations précédentes, avaient selnblé inex'plicables. Pour atLeindre ce but, il n'est pas nécessaire que je chcrcl1e à entrer dans les détails, dans l'application de ces principes aux
(1) 1 vol. in-S, 1887, traduction française par H. de Varig-ny (Ilellnvald). ROMANES. i~vol. ment. 1

2

L'ÉVOLUTION ~lENTALE CrIEZ L'lIOMME

faits de l'histoire. Je pense, au contraire, qu'un tel essai, fussé-je qualifié pour le faire, tendrait seulenlent à obscurcir Inon exposition de ces principes lnémes. C'est assez que je trace l'action de ces Inérnes pl'ineipes, en contours pour ainsi dire, et je laisse à l'histol~ien de profession la tâc11ede ]es appliquer dans les cas spécia ux. Cet ouvrage étant ainsi un traité de la psychologie IlUJTIaine envisagée au point de vue de ln théorie de la descendance, la prelnière question qui se pose est évideUllnent celle des preuves Inontrant que l'esprit 11UlTIain érive des facultés Inentales telles d que nous les rencontrons chez les aniInaux inférieurs. Et ici, je pense, ce n'est pas trop de dire que nous touchons à un problèlne qui n'est pas silnplelnent- le plus intéressant de ceux qui se trouvent dans le d0111ainede Ines recherches, mais penl-être le plus intéressant de ceux qui aient jamais été soulnis à l'esprit de

l'llolnme. S'il est vrai que «( l'étude naturelle de l'hulnanité soit rétude de rholnn18 », assuréJnen t l'étude de la na ture n'a jalnais
pénétré jusqu'ici dans un dOJnaine aussi ilnportant à tous les points de vue que celui que notre propre génér'ation a pour la prelnière fois abordé. Après des siècles de eonquétcs intellectuelles dans toutes les régions des phénolllènes de l'univers, l'holnn1e a1 à la fin, cOJnrneneé à trouver qu'il pouvait appliquer érune rnanière nouvelle et inattendue J'adnge de l'antiquité
«

Connais-toi

loi-mên1e »; car il a commencé

à comprendre

qu'il

est très probable, sinon absolunlent certain, que sa propre vie naturelle est identique par la fornle et par la nature avec toute autre for111e vie, et que lnélne le côté le plus surprenan l de sa de propre na ture, la plus surprenante de toutes les choses it la portéede ses connDissances, l'espri t hUlllain lui-lnélTIe, n'est qne le SOlTIlnet 'un arbre puissant don t les racines, la tige et beaucoup d de branches sont cac11ées dans l'abînle des telnps p1anétaireso C'est pourquoi avec le professeur Huxley on peut diro que
«

l'hnportance d'une telle recher'che est en vériLéintuitivelnent

,lnanifeste. Rarnené face à face avec des iInages vagues de luiInêlnè,le n10insréDÔchides hommes éprouve une certc:lÎneseconsse due peul-être 1110insau dégoût inspiré par l'aspect de ce qui paraît COlllLne une insultan te cal~icaLure qu'il l'éveil d'une soudaine eL profonde défiance des théories consacrées par Je

L'HOl\Il\fE ET LA BRUTE

3

telnps, et des préjugés fortelnen t enracinés an sujet de sa propre position dans la nature et de ses rappol'I s avec le Inonde pIns large de la vie. Cependant ce qui c1elneure un vagne soupçon pour les irréfléchis devient un argulnent puissan l plein des plus profondes conséquences pour tous ceux qui connaissent les récents progrès

des sciences anatolniques et physiologiques (1). »
Le pl"oblènle qui, dans celte génération, ponr la pren1ière fois, s'est présenté à la pensée hUlnaine, est celui de savoir COJlllnent cette pensée elle-n1élne est arri vée à l'existence. Une qu~stion de la plus profonde Îlllportance pour tout systèllle de philosophie a été soulevée par l'étude de la biologie, et c'est la question de savoir si l'esprit de l'hornllle est essenliellelnent le Inêlne que l'esprit des animaux jnférieurs, ou s'jl a eu, en totalité, ou en partie, quelque auLr-e Jnode crorigine, s'il est cssentiellen1ent distinct~

différent non seulen1ent en degré, Inais en na ture, de , tous les
autres types d'existence psychologique. Et COlTII11e, cette sur, grande et profondélllent intéressante question, les opinions sont encore teès di visées, Inêlne parlni ceux qui son t les plus élninen ts dans la science, et qui acceptent les principes de révolution appliqués à l'explication de la constitution Inentale des anÏ1naux inférieurs, il est évident que la question n'est ni superficielle, ni aisée à résoudre. Je m'efforcerai cependant de l'exarniner le plus clairelnent possible et aussi, j'ai à peine besoin de le dire, avec toute l'ilnpartialité clont je suis capable (2). On se rappellera que, dans l'Introduction de lTIOnprécédent ouvrage, j'ai déjà brièvernent esquissé la 111anièredont je me propose de traiter la question. En conséquence, il suffira de faire rCl11arquer que je COllllnençai par adn1eUre la vérité de la théorie générale de la descen(1) l\fan's Place in iValui'e, p. 59. (2) II sera pellt.- ùtre utile d'expliquer dès maintenant cc que j'cntends pat' ( différl nee de nature )J,expression que je viens d'en1ployer et qui revienùra fréquenlment dans tout cet ouvrage. J'entends pal' là « difJ'él'cnee d'ol'i.qine». C'est là la seule dislin!'tiû:1 réelle qne l'on puisse fair'e entre ]es expressions « différcnce de nature » et « différence de degré », et je n'aurais pas songé il en donncl' la défil1itiou si différents autl~u[,s n'avaient semblé en parlp,r d'nue façon eonfuse: par exemple If. Sayee qui dit, en parlant du développcrneut des laugages hors d'une source commUlle, que u les différences ùe degTé devieuncnt avec le temps des difI'érenees de oature ». {Inl1~aductian to the Science of Languc4ye, II, p. 309.)

4

L'ÉVOLUTION ~fENTALE CHEZ L'JIOM~fE

dance, en ce qui concerne le règne anÏ1nal, au double point de vue de l'organisation Inentale et de l'organisation corporelle. Mais en faisant ceci, fexclus expressélnent l'organisation n1enlale de l'1101ll111C, C0l11111e constituant un départelllen Lde la psychologie 'colTIparée au sujet duquel je ne 111e sentais pas en état d'achnetLrc les principes de l' évolll Hon. La raison pour laquelle je fis cetle exception spéciale, je rai suffisal111nent expliquée, et j'en viendrai il ptésen t, sans antre préalnhule, il une étude cOlnplèLodu prohlènle qui est devant nous. Prelnièren1en t, considérons la question etpl~io1"i.En accord avec notre hypothèse originelle sÙr laquelle tous les naLuralistes lTIodernes de quelque renOIn s'accorden t, le processus de l'évolution organique el 111cnlnlea été con linll dans tout le clo111aine pl1ysique et psychique, sauf une seule exception, celle de l'esprit de 1'1101nlne. 1)a1'analogie, il nous pnratta pr'ivl~i irnprobab]e que l'évolution, ailleurs si l1nifoI'rne et constante, ait été interrolnpue à sa phase dernière, et, donnant llne plus large extension à cetLe analogie, la présolnpLion a IJriori qui s'élève est si considérable qu'à l110n avis elle ne peut Alre contrebalancée que par qnelql1es faits puissants et évidents, dénotant entre les.psychologies hUlllaine et anirnale une différence si nelle qu'il soit pour ainsi dire yi-rllrellenlcnt in1possible que l'une ait ja111aispll se développer en l'autre. Voilà une preHlière considération. Ensuito, nous tenant toujours sur le terrain de l'a priol'>i,il est certain que la psychologie hUJ11aine,dans le cas de chaque individualité 11ul11aine,présente à l'observation directe une suite de développenlcn ts graduels, IIne évolution s' éten dallt de l'enfance à la vir-ililé, et que, dans ce Lte succession qui conlnlence à un niveau zéro de ](1vie 111cntaleet peut alTiver au point culJninanL du génie, il n'y a nul1e part, et nulle part il n'a éLé observé un saut tel que le passnge d'un ordl"e cL'êtrepsychique à un autre pourrait en présen ter. En conséquence, c'est un fait d'ohser.vation que l'in telligence hU111ainediLIère. Fille ou non de celle des anÎlnaux par la nature, on doiL cerlainelnent adlneLtre pour elle lll1 c1éveloppelnent graduel à partir d'un ni veau zéro. Ceci, je le pose cornIne la seconde considération. En oulre, tant qu'il passe à travers les pIlases supérieures de

L'II01\flUE ET L.A nHUTE

t-;

son développement, l'esprit hUlnain s'élève il travers une éc.hclIe de facul tés l11Cnales qui sont selublables à eelles qni son t, en pert Inanence, pr'ésentées par les espèces psychologiques anirnales. Un regard sur le cliagTalnn18que j'ni placé au C0l11111enCenlcn t de lnon précédent ouvrage servjra il nl0nlrer conlhien ]e développelnent de J'esprit hLllllain individucl suit l'ordre de l'évolution Inentale dans le règne aniH1al, tan l au point de vue quantitatif qu'au point de vue quali.taLif. Et quand nous nous rappelons que, dans tous les cas jusqu'atl niveau où ce parallèle .onit, le dlagranlIne en question est l'Axpression non (rune théorie psycho10gique, Inais (rUn fait psychologique bien observé et incontestable, je pense que chaque ètre doué de raison peut adn1eltre qne, quelle que soit l'explication de cetLe rernarql1able confornlilé, il doit être ac1nlisune explication quelconque, en dehors du sin}ple hasard. 1\1aiss'il en est ainsi, la seule explication valable est eelle que fourn1t la tl1éorie de la descendance. Ces faits, qui consLituen t 111atroisiènle considération, con tr1huent encore et, je pense, plus fortenlent, à auglnenler la force de ]a précédente présonlption contre une hypothèse qui suppose que le processus de l'évolution peut avoir été inLerrolnpu dans le dOlnaine lnental. Enfin, c'est aussi un fait d'observation, comnle je le J1l0ntrerai dans l'ouvrage qui fera suite à celui-ci, que dans l'histoire de noLre race, COllllneIerapportentles c10CU111ûnts, teaditions,les les ruines antiques, les instrulnentscle rÙge de pierre, l'inteJligence de la race a été sou111iseà une suite régulière de développe1nent graduel. La force de cette considération repose dans la preuve qtfelle fournit que, si le cours de l'évolution 111ûntalea pu être arrêté entre les singes anthropoïdes et l'holnnle priInitif, il a repris chez l'h01111118 priIlliLif et a continué depuis, aussi ininterTo111pu dans l'espèce 11ulnaine qu'il ravait été d'abord dans les espèces aniInales. Étan t donnés ces faits, et sÎ111plelnenta pr'iori, cetle supposition Ille paraît au lTIoinsiUlprobab]e. Dans tous les cas, ce n'est certainelnent pa s la sorte de supposition que les hOlll1nes de science seront disposés à regarder avec faVelll\ car une longue et difficile expérience nOllSa enseigné. que la plus adn1issible des

6

L'ÉVOLUTION MENTALE

CHEZ

L'I-IOMME

hypothèses que nous apportions avec nous dans no tee étude d.e la natllre es t celle qui reconnaî t dans la na tur e le principe de continuité. Prenant alors ces plusieurs considérations a p1"io7"i nsenlble, e celles-ci doiven t, dans 1110n opinion, être tlonnées comnle plaidant très fortenlent pT'in~a j'acie en faveur du point de vue qu'il n' y a pas eu d'interrup lion dans ]e processus de développelnent au cours de l'histoire psychologique, lTIais que l'esprit de l'holnllle, COl11111e l'esprit de l'animal, - COlnnle toute autre chose dans le dOlllaine vivant d:: la nature, - est dÙ il un développenlent. Ces considérations Inontrent, en elTet, non seulelnent que par analogie ceLLe interruption a dÙ être iUlprobabIe, 111aisaussi qu'il n'y a rien ~dans ]a constitution de l'esprit 11ulnain d'inc0111palible avec l'hypothèse que son existence a éLé lentenlent développée, étant donné que, non se'ulernent .clansle cas de chaque vie individuelle, mais allssi dans toute histoire de notre espèce, l'esprit humain subit et D.subi le processus en ques Lion. Donc, pour renverser une présomption a priori aussi forte, le psychologue se lrouve obligé de fournir de très puissantes considérations a posteriori, tendant à Ino~lLrerqu'il y a quelque chose dans la constitution de l'esprit hurnain qui rend virtuelle~Ilel)t Î111possible ou, en tout cas, excessi veInent diffieile à irnaginer, le fai t d'une desc.endance génétique 1101'S d"une organisation mentale inférieure. C"est pourquoi je vais Inaintenant considérer, aussi soigneusenlent et l111partialerncnt que je le pourrai, les arguments qui ont été proùuits en faveur de ceLte thèse. Dans l'Introduction de 1110n précédent ouvrage, j'ai faiL relnarquer que la question de sa voir si l'intelligence hUlnaine est un développemen t de rin teHigence anilnale ne peut être traitée scientifiquernent qu'en cOlnparant rune il l'autre, pour s'assurer des .points de resselnblance et des points de différence. Considérons el'abord brièvelnei1 tles poin ts de conforll1ilé ~j'en viendrai ensuite à ]'étude attentive des plus ilnportantes théories qui ont jusqu'ici été forlTIulées à l'égard des divergences. Si nous considérons les Énlotions telles qu'elles se présentent'chez la brute, nous ne pouvons Jnanquer d'être frappés par