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L'exclusion, une étape vers d'autres mondes ?

De
204 pages
Cachée derrière la dure réalité des inégalités et de la pauvreté galvaudée, l'exclusion résulte de l'idéologie libérale qui fonde la dualisation sociale et économique, permettant à une minorité privilégiée de vivre dans la gabegie. Pour les populations victimes, au-delà de la critique du système qui génère l'exclusion, sont proposées des conditions pour permettre une rupture radicale avec l'idéologie porteuse d'un modèle de société sans perspectives pour elles et aussi, peut-être, le moyen de leur faire partager un espoir collectif.
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L’exclusion, une étape vers d’autres mondes ?

Christian SIMEON
avec la collaboration de

Pierre BETBEDER

L’exclusion, une étape vers d’autres mondes ?

Du même auteur

Faire face à la pauvreté et à l’uniformisation mondialiste,
(avec la collaboration de Pierre Betbeder et un inédit de Philippe Courrege), L’Harmattan, 2005.

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Introduction
A la fin du XVème siècle le Portugal ouvre d’abord la route des Indes puis l’Espagne celle de l’Amérique, dès lors, ces deux puissances livrent le Nouveau Monde au négoce de la bourgeoisie européenne entreprenante. Celle-ci va s’enrichir rapidement en édifiant le système colonial et, à partir de là, « c’est l’Occident qui fait l’histoire, le reste des hommes suit ou subit »1 ; il s’étendra méthodiquement par la force au prix de massives exterminations sur pratiquement toute la planète. D’autres basculements du même type, en rupture avec un avant et plongeant dans un après, ont ponctué l’histoire du monde ; ce fut le cas lorsque dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, les capitaux accumulés jusque là par l’Europe ont été investis en masse dans les secteurs de la production, confortant ainsi le capitalisme en construction. Exploitant opportunément la philosophie des lumières, celui-ci va rapidement s’organiser en prenant appui sur la doctrine économique du libéralisme affirmant que la propriété privée est un droit naturel et la recherche de l’intérêt individuel mène spontanément à l’intérêt collectif. En même temps, cette doctrine soutient un discours normatif visant à orienter les politiques afin qu’elles minimisent au maximum tous types d’interventions qui pourraient entraver la liberté du marché au prétexte que le système possède intrinsèquement ses propres mécanismes d’autorégulation. Dans la première moitié du XXème siècle, comme s’il s’agissait d’une sanction, les excès du système ont conduit à des catastrophes majeures perturbant gravement l’économie de marché jusque dans ses fondements ; il en résultera de gigantesques destructions, un monstrueux anéantissement de populations et une terrible misère dans l’ensemble du monde. Le retour de la paix s’est accompagné d’une réactivation du capitalisme, de nombreuses entreprises avaient su profiter du malheur et, en situation d’un nouveau départ, se retrouveront encore plus dominatrices qu’auparavant. Des avancées sociales et la période des Trente Glorieuses permettront aux populations des pays développés, privilégiées, de connaître une
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R. Bonnaud, Les tournants du XXème siècle, Ed. Kimé, 1992, p. 24.

8 importante amélioration de leurs conditions de vie, conjuguée toutefois en suivant le phénomène des vases communicants à de très fortes inégalités à l’échelle du monde. La globalisation actuelle prolonge ces états de fait, elle est l’ultime aboutissement de l’idéologie libérale ; selon l’OCDE elle s’est mise en place en trois temps : étalée sur plusieurs décennies, ce fut d’abord l’internationalisation des échanges commerciaux puis, au début des années 70 un nouveau bond est franchi avec les investissements directs devenus transnationaux enfin, une révolution technologique s’appuyant sur la multiplication sans limite des moyens de communication et la mise en réseau des circuits de production et de consommation a été exploitée pour assurer une globalisation économique au service d’un marché unique couvrant l’ensemble de la planète. Durant cette période, l’émergence du Tiers-Monde constitué du rassemblement de quelques Etats décolonisés aurait pu incarner autour de ce nouveau bloc un espoir susceptible de s’imposer dans le rapport de force international, en permettant de déboucher éventuellement sur une rupture, laissant espérer des conditions de vie meilleures pour les populations du Sud et la fin de leur oppression. Cela n’a pas abouti ; les grandes puissances ont réussi à instrumentaliser une hétérogénéité d’orientations qu’elles avaient elles-mêmes suscitées puis, comme le précise Sylvie Brunel : « La crise de la dette a fait entrer de force - ces pays - dans la mondialisation. En l’espace de dix ans, entre le début des années 1980 et le début des années 1990, presque tous les pays du Sud qui avaient pour la plupart adopté des politiques nationalistes et étatiques après les indépendances, ont basculé dans l’économie de marché … »1. Dans ces conditions, une grande partie des populations au Sud n’ont eu le temps de digérer ni leur libération ni les figures imposées d’un décollage économique encore à venir ; elles ont subi un encerclement par les contraintes d’un marché mondial imposant les prix des matières premières pour le plus grand profit des multinationales. Pendant ce temps, si le libéralisme économique a indéniablement permis à une classe moyenne mondiale de faire un bond qualitatif et quantitatif, cela
S. Brunel, Une aubaine pour le Sud ? Sciences Humaines spécial n°180, mars 2007.
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9 s’est rapidement traduit par un profond dualisme au sein de la population dans les pays du Sud. Celles-ci ont été privées de leur histoire, leur identité, leur culture, elles ont été réduites à constituer un vivier inépuisable de main-d’œuvre exploitable à merci. La majorité a été empêchée d’emprunter son propre chemin alternatif et n’a eu d’autre choix possible que celui d’un développement donné en modèle. En réalité, de nombreuses populations seront forcées à l’exode rural et soumises à un pseudo-développement destructeur les plaçant en situations indignes. Comme l’observe Daniel Cohen : « pour la majeure partie des habitants pauvres de notre planète, la mondialisation est une idée inaccessible. »1. La grande majorité subit une double frustration : d’une part, notamment parmi les jeunes, celle de ne pouvoir accéder aux satisfactions matérielles apportées par la modernité dont profite une minorité branchée, d’autre part, celle d’avoir été conduite à abandonner un cadre de vie traditionnel et une identité enracinée dans un territoire. Ainsi, qu’il s’agisse des sans domicile, des sans travail au sein des pays développés et plus largement, dans les pays du Sud, de tous les réfugiés, des laissés-pour-compte très souvent victimes de l’exode rural vers les bidonvilles, partout dans le monde toutes ces populations subissent une exclusion à la fois culturelle et économique ; si dans les pays riches elle peut être relativisée car des garde-fous adoucissent un peu toutes les ruptures2, dans les pays du Sud elle est radicale et souvent tragique. D’évidence, ces populations font peur à la « grande société ». Crainte des migrations toujours plus nombreuses qui mettraient en danger la sécurité, l’équilibre général du système, peur tout simplement de la différence et surtout crainte d’une remise en cause d’un sentiment d’universalité procuré par l’appartenance au mode sociétal occidental lié à la techno-science. Ainsi, dans toutes les grandes villes du monde, les classes moyennes et supérieures choisissent de vivre autant que possible à la périphérie, dans des enclaves résidentielles dorées, de plus en plus cloisonnées par des
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D. Cohen, La mondialisation et ses ennemis, Ed. Grasset, 2004. R. Castell, Exclusion ou « désafiliation » dans la nouvelle économie ? in P. Moati, Nouvelle économie, Nouvelles exclusion, Ed. L’aube, 2003, p. 69.

10 enceintes dans lesquelles le sentiment sécuritaire rejoint souvent l’absurde. Ces enclaves constituent des espaces ségrégatifs qui, de fait, concrétisent une exclusion, une fragmentation spatiale et communautarisent la société sur la base de différences sociales ou du niveau de richesses. Plus largement, aux frontières sensées protéger l’Europe et les Etats Unis, comme les limes ou les murailles des grands empires, complétant tout un arsenal administratif sophistiqué, de véritables barrages étanches se dressent face aux populations du Sud. Ces mécanismes d’exclusion permettent de souligner un paradoxe qui touche l’ensemble des populations de ces pays vivant avec des moyens très réduits. Deviennent exclus, d’une part ceux qui, poussés par leur imaginaire perverti cherchent volontairement à accéder à tout prix au modèle de vie occidental en voulant rejoindre par tous les moyens des territoires qui pourtant les refusent, d’autre part, ceux qui sont contraints par des circonstances violentes, majoritairement économiques ou politiques, de survivre difficilement dans leur cadre rural ou de l’abandonner pour rejoindre la ville et ses bidonvilles ; dans ces scénarios, l’immense majorité abandonne toute dignité et se trouve confrontée à des situations toujours sordides. Cependant, certaines populations disposant de revenus parfois très inférieurs au seuil minimum retenu par les organisations internationales mais en mesure malgré tout de se maintenir au sein de leur communauté bénéficient des solidarités traditionnelles toujours actives pour éviter les mécanismes de l’exclusion moderne. Pourtant, officiellement, le système dominant récuse produire une exclusion planétaire massive, personne ne voulant faire partie de ceux qui rejettent ouvertement l’Autre ; c’est ainsi que la majorité des responsables politiques et économiques, plus largement de tous les privilégiés, se crée de bonnes raisons de ne pas dénoncer le déni d’exclusion et de mystifier les états de misère. D’abord en positionnant les personnes rejetées sur l’échelle très étendue des inégalités et qui laisse faussement croire que les sociétés sont reliées sans discontinuité mais aussi en les situant dans des catégories de populations qui ne bousculent pas trop les

11 consciences, c’est le cas de la pauvreté. Depuis trop longtemps, le déni d’exclusion permet d’occulter d’extrêmes souffrances. Il est une raison majeure de l’échec de toutes les tentatives pour se libérer de l’oppression et entraînant nécessairement une rupture avec le libéralisme productiviste et le marché global toujours en extension. Jusqu’au milieu du XXème siècle, pour la majorité des colonisés des pays du Sud, toutes les formes de résistance se sont avérées souvent sanglantes et toujours vaines ; elles ont presque toujours été récupérées et exploitées par des pouvoirs autoritaires. La fin de la colonisation n’a rien changé ; au lieu du devoir de réparation qui était raisonnablement dû aux pays libérés, les puissances dominantes, capitalistes ou socialistes, ont imposé leur modèle aux pays du Sud sans se préoccuper de démocratie, maintenant ainsi l’oppression antérieure. Quant à la solidarité, elle a été progressivement cantonnée à l’action humanitaire opportunément entretenue par l’émotion cathodique, permettant ainsi de conquérir un large consentement des populations du Nord. Cela, malgré tous les discours incantatoires sur la justice, la solidarité et la mise en œuvre des programmes de développement ambitieux mais jamais financés ; ainsi, l’espoir d’obtenir une transformation profonde du système qui rendrait leur part d’humanité aux laissés-pour-compte, s’avère toujours plus vain. Avec raison, les populations ne doivent avoir « aucune illusion sur la propension spontanée du capitalisme à partager les richesses »1 ; les conséquences du changement climatique ajoute une nouvelle limite à sa conversion et laissent prévoir plutôt une pression plus grande et une moindre solidarité. Aucun changement ne peut être envisagé si la société dominante ne renonce pas à nier l’exclusion ; alors seulement, le monde des exclus, découvert et reconnu comme tel, formellement ou informellement mais « contractuellement » avec le « monde d’en haut », pourra constituer une entité où les populations laissées-pour-compte, disposant de la liberté induite par leur statut pourront revendiquer une entrée en dissidence et se procurer ainsi la potentialité de mettre en œuvre des économies singulières différentes de l’économie dominante. A l’évidence, cette reconnaissance et cette
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D. Cohen, op. Cit., p. 19.

12 liberté ne seront pas octroyées facilement ; pourtant « s’il n’y a plus de guerres de libération pensables »1 et si une opposition frontale au système mondialiste s’avère illusoire, cela ne condamne pas tous les types de résistances locales en mesure de s’organiser en réseaux et dont les objectifs peuvent se rejoindre ; suivant la voie de François Partant, de Murray Bookchin et de beaucoup d’autres, une telle vision est celle de Serge Latouche et du réseau pour l’Après-Développement2 : tous prônent une dissidence locale. C’est à l’évidence, le seul recours réaliste pour atteindre une autonomie économique. Cependant, « L’étiquette ˝ local ˝ ne garantit aucunement un changement véritable de paradigme »3 en faveur des exclus ; par exemple, dans le but d’empêcher des dissidences de se développer, le système peut tout aussi bien les instrumentaliser, (il ne s’en cache d’ailleurs pas) pour relocaliser à son profit un modèle de développement trompeusement qualifié de durable voire d’équitable, tout en conservant les fondements du productivisme ; par ailleurs, les idées de solutions locales et de souveraineté peuvent aussi être accaparées et détournées par des pouvoir radicaux dans le but d’imposer des modèles autocratiques, fermés ou intégristes. C’est pourquoi on ne peut concevoir d’alternatives réalistes adéquates et à la hauteur des espérances, que cantonnées au sein de communautés locales, vivantes culturellement et socialement et surtout en mesure de favoriser une large participation des populations. De telles situations existent, elles doivent être mises en avant pour devenir le cadre à promouvoir ; dans ce sens il est essentiel d’imposer l’idée de communauté pacifiée pour donner du crédit à cette voie. Il s’agit de convaincre que des modes d’existence mêlant les valeurs des droits de l’homme, d’une part et ceux, traditionnels, de solidarité et d’humanité encore bien vivants d’autre part, peuvent être conjugués partout où des conditions locales assureront aux populations des conditions de vie dignes. A des degrés divers, l’Occident avec ses valeurs issues des droits de l’homme a réussi à
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B. Hours, L’Idéologie humanitaire, ou le spectacle de l’altérité perdue, Ed. L’Harmattan, 1998. www.apres-developpement.org H. Zaoual, Socioéconomie de la proximité, Ed. L’Harmattan, 2005, p. 70.

13 s’imposer jusqu’à présent en maître du monde en utilisant les moyens les plus extrêmes dont le piratage des universaux. Quant aux valeurs traditionnelles de solidarité, elles sont encore vécues au sein de communautés, souvent isolées, persécutées par des pouvoirs autoritaires, aliénées par les multinationales, parfois envahies par un tourisme de masse et submergées par le viol de l’imaginaire. Des populations parviennent à s’y maintenir en situation de survie, maintenues dans une exclusion imposée. A l’échelle du monde, ces deux univers sont de plus en plus maintenus dans des rapports d’oppression et d’exploitation auxquels se mêle cyniquement la compassion ; l’histoire n’autorise plus à penser que le premier puisse évoluer pour conduire à des relations harmonieuses avec le second. En revanche, si la liberté peut être laissée aux communautés d’exclus, on peut penser qu’à l’avenir elles s’organiseront, soit par nécessité ou évolution naturelle, en conjuguant les deux systèmes de valeurs avérés antinomiques dans un cadre de libéralisme économique. Après une longue lutte les peuples autochtones ont récemment ouvert une étroite brèche dans ce sens, infléchissant la volonté d’uniformisation qui a guidé le système dominant depuis cinq siècles. Leur statut social et économique rapproche beaucoup ces peuples des communautés exclues. Cette situation peut être exploitée pour construire un projet et établir une stratégie offensive en vue de forcer les organisations internationales à faire quelques nouveaux pas en direction des exclus. Cependant, si la singularité des peuples autochtones et leur émergence sur la scène internationale doit être soulignée, elle ne peut sans doute être reproduite. C’est notamment grâce à Claude Lévi Strauss et Jean Malaurie qui ont mis en lumière et popularisé l’existence de ces peuples après des années d’indifférence et de mépris marquant la période coloniale que l’avancée majeure soulignée précédemment a été possible. A des degrés divers et au gré des circonstances ils ont été déshumanisés, dominés, exploités, étouffés, en partie anéantis et depuis quelques années, sans leur laisser le choix, remis en scène par un folklore local. En fait, l’oppression n’a jamais cessé ; aujourd’hui, à cause de la mondialisation, l’emprise aliénante des multinationales entre autres, est chaque jour plus

14 prégnante : « au sein de forêts, dans les déserts, dans les faubourgs, sur la banquise ou dans les montagnes, les peuples autochtones ne sont pas isolés des autres peuples. Les dynamiques mondiales ne les épargnent pas »1. Pourtant, au-delà de l’oppression qui les étreint, « dans le même temps, les autochtones ont su réagir par une dynamique propre qui manifeste l’altérité autochtone, tout en constituant un formidable ressort de dialogue critique du monde »2. Leur longue lutte obstinée a débouché lors de la 61éme session de l’Assemblée Générale de l’ONU en septembre 2007, sur la Déclaration des Droits des Peuples Autochtones. Malgré les multiples obstacles imposés par les divers lobbyings politiques, économiques, les peuples autochtones ont pu ainsi démontrer qu’en s’appuyant sur une unité d’action et en faisant preuve d’une combativité sans faille ils étaient en mesure de faire barrage à certaines contraintes de la mondialisation. Grâce à leur nouvelle visibilité, en exploitant les circonstances favorables tant locales que nationales ou internationales et en exerçant des pressions par le biais de certains réseaux organisés, ils ont permis que soient mis en forme et finalement adoptés par une grande partie de la communauté internationale des statuts qui leur confèrent des droits collectifs spécifiques, politiques, économiques et culturels. Mais en l’absence d’une juridiction supranationale, l’effectivité de ces droits suppose que la Déclaration soit ratifiée par les pays dont dépendent ces peuples autochtones. Le constat devient alors très décevant, Rafael Pic le souligne : « Il semble plus facile de se mobiliser pour la grenouille aux yeux rouges (action fort respectable) que pour les Juma du Bangladesh »3, ce qui devrait pourtant être l’un des premiers devoirs de la conscience internationale. Ainsi, en dépit de la Déclaration qui établit leurs droits, plus la mondialisation avance, plus les peuples autochtones semblent dépossédés de leur altérité. Ils survivent sur des territoires qui regorgent souvent de ressources minérales, énergétiques,
P. Jeannin-Daubigney, in J.C. Fritz (sous la dir. de), La nouvelle question indigène, Ed. L’Harmattan, 2005, p 305. 2 Ibid., p. 306. 3 R. Pic, Des communautés fragiles mais résistantes, Grands Reportages, 12/2008, p. 30.
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15 biologiques et aussi humaines et les oligarchies locales et les multinationales ne peuvent accepter sans s’y opposer fermement une concurrence qui les « exclurait » en partie de l’exploitation de tels potentiels de richesses ; nul doute que leur puissance financière associée à leur maîtrise du droit en vigueur les situe en position de force. Se sachant soutenues par les Institutions Internationales, n’hésitant pas à utiliser souvent des groupes paramilitaires, elles défendront vigoureusement leurs conditions d’exploitation de toutes ces ressources. A moyen terme donc, si les conditions de l’organisation politique et économique du monde ne sont pas changées, il est probable que ces peuples risquent d’être transformés en « reliques à conserver pour notre bonne conscience »1 . Au-delà, la vaste communauté des exclus se retrouve encore davantage confrontée à un manque criant de perspectives prometteuses. Ces populations n’ont pas l’atout ou le privilège de bénéficier comme les peuples autochtones de caractères propres et d’un bouclier potentiel à travers une Déclaration écrite de leurs droits ; en conséquence, dans les conditions actuelles, elles ne peuvent rien attendre du système dominant, sinon diverses pressions pour adhérer à la stratégie illusoire et perverse du développement ou de ses avatars. Si le cadre communautaire doit être privilégié pour faire émerger des perspectives, celles-ci ne pourront devenir crédibles que si une contrainte permet aux communautés exclues d’acquérir une autonomie libérant les choix politique et économique, notamment en redonnant aux populations la disponibilité de leurs ressources ; pour cela, actant leur état d’exclusion, les communautés doivent être « déconnectées » du système économique dominant. Cette situation n’a pu être réalisée lors de la décolonisation parce que les pouvoirs des nouveaux Etats ont été asservis pour détourner leur économie et l’objectif n’est toujours pas envisageable si on conserve ce même cadre ; en revanche, tout devient possible si le projet cible des zones bien localisées, sans
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Ibid., p. 31.

16 limite de taille, dispersées dans des interstices du système mondial dont la rupture reconnue à travers l’exclusion doit être assumée par le système économique mondial ; forcément marginalisés par le fait de l’exclusion ils seront en rupture avec l’économie dominante qui aura sans doute du mal à l’accepter ; un neutralisme économique1 entre ces deux mondes devrait alors contribuer à une autonomie nécessaire. C’est la seule orientation envisageable pour une mise en place de dynamiques économiques locales singulières, capables d’améliorer les conditions de vie de plusieurs centaines de millions d’individus. Toutefois, dans l’état actuel, un tel projet n’est guère imaginable dès lors que tous les acteurs du système capitaliste, particulièrement les multinationales et les mécanismes du marché, continuent à exercer sur les populations des pressions de toute nature, surtout économiques. En même temps qu’une indispensable opposition au déni d’exclusion, il est donc impératif d’imposer un cadre pour protéger économiquement ces territoires ; il ne peut être question du type de protectionnisme qui a largement contribué au développement des puissances économiques, notamment de la Grande Bretagne et des Etats-Unis lors de leur révolution industrielle, protectionnisme capitaliste qui a promu le néolibéralisme actuel (la même idée resurgit chaque fois que des crises mettent en évidence les dérives de la globalisation). Pour résister aux contraintes de la mondialisation et au machiavélisme des multinationales il faut donc une protection particulière portée par le neutralisme économique. C’est en le conjuguant aux interstices du mondialisme2 que pourront être imaginés les instruments adéquats d’un environnement politique, social, écologique, économique, permettant d’ouvrir des voies alternatives au pseudo-développement capitaliste qui, à l’échelle de la planète,
Les concepts d’interstices et de neutralisme économique ont été établis par Philippe Courrège (Directeur honoraire de recherche au CNRS) (voir ci-dessous). Dans cette proposition, ils sont imaginés concerner les populations les plus pauvres et établis en réseau pour devenir un cadre de solution alternative à disposition des exclus de la planète qui adopteront cette démarche politique. 2 P. Courrège, Neutralisme économique et interstices du mondialisme, inédit in C. Siméon et al., Faire face à la pauvreté et à l’uniformisation mondialiste, Ed. L’Harmattan, 2005.
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17 menace de se substituer à l’exclusion. L’idée d’interstices organisés est le cadre qui permettra de « situer »1 les communautés potentiellement dissidentes. Structurés en réseaux, réunis par toutes sortes de liens de solidarité, ils doivent constituer une enveloppe fixant les conditions afin que les populations en se libérant des tutelles économiques soient en mesure de mettre en place un concept politique opératoire au service de véritables alternatives. La notion de réseau est fondamentale ; d’une part, parce que les espaces singuliers ainsi délimités, au lieu de constituer des entités autarciques d’îlots marginalisés auront l’opportunité de s’associer solidairement dans une relation d’échanges de toute nature ; d’autre part, par son nombre, le réseau d’interstices sera politiquement en mesure de faire éclore le sentiment d’une dynamique de résistance commune et de lutte indispensable pour exercer un moyen de pression à l’encontre de tous les pouvoirs économiques afin de les persuader et de leur faire accepter la nécessité d’une pluralité de modèles sociaux et économiques. Quant au neutralisme économique, il sera l’instrument pour apporter une protection aux communautés de ces interstices vis-àvis de l’économie globale. Il doit être considéré comme une doctrine qui s’oppose clairement à « l’idéologie mondialiste du libéralisme productiviste ». Il correspond « à une volonté de maîtrise se traduisant par le refus de laisser les collectivités territoriales de base locales ou régionales, être aliénées aux impératifs de la guerre commerciale que doivent mener les nations dans leurs échanges extérieurs »2. Dans ce sens, il représente d’abord l’ensemble des moyens capables de repousser les pressions exercées notamment par les multinationales, fer de lance du capitalisme international sur les territoires concernés ; il fait aussi appel au volontarisme des populations qu’il prétend mobiliser afin qu’elles résistent aux sollicitations du marché et à son machiavélisme. Cette dimension du neutralisme est l’un des axes majeurs de la résistance et certainement le plus difficile à atteindre car partout et notamment au cœur des bidonvilles, guidés par leur
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H. Zaoual, Socioéconomie de la proximité, op. cit. P. Courrège, Neutralisme économique et interstices, op. cit., p. 122.

18 imaginaire, esclaves de la publicité, les jeunes particulièrement sont épris de modernité et aliénés aux produits de la technologie diffusés par les multinationales. En une trentaine d’années celles-ci ont acquis un pouvoir multiforme très puissant. La preuve en est la croissance régulière du flux des investissements directs qui a été multiplié par vingt rapporté à la richesse produite entre les années 1980 et 20071. Elles ont pratiqué toujours davantage l’intégration mondiale de leur production et de leur distribution en appliquant une stratégie de standardisation qui déborde largement la nature des produits pour concerner la publicité, les circuits de commercialisation, les services après-vente, etc. Aujourd’hui, au-delà d’adaptations éventuelles qui peuvent répondre à des spécificités locales, la convergence forcée des modes de vie et de consommation d’une grande partie de la population mondiale est l’arme fondamentale de ces multinationales devenues le premier ennemi des exclus. Ainsi, jusqu’au plus profond des territoires, grâce à des parrainages, par exemple dans le domaine du sport, à des participations ciblées dans des actions humanitaires, à des fondations, etc., elles imposent une image édulcorée, séduisante, qui masque leur puissance et cachent soigneusement leur pouvoir de nuisance qu’elles exercent sur les populations exclues pour mieux exploiter leur territoire, donc les priver de leurs ressources et au bout du compte, les asservir. En outre, elles utilisent cette puissance comme un levier efficace pour étendre leur domination politique afin de peser sur les règlements qui servent leurs intérêts particuliers dans le domaine des échanges économiques. L’obsession du profit qui nourrit leurs actionnaires confère à ces monstres une puissance déshumanisée, les rendant aveugles et sourds à tous les malheurs du monde, capables de tous les cynismes et responsables des pires crimes ; parfaitement amorales, elles mettent leur pouvoir au service du lobbying exercé pour limiter au maximum les contraintes relatives à l’environnement qui pourraient menacer leur liberté d’action. Assurément, ce sont elles qui présenteront la plus farouche détermination pour résister à toute tentative de transformation du rapport entre le monde d’en haut et le monde d’en bas. Par leur
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Rapport CNUCED 2008, www.lesechos.fr/medias/2008/0718//300280932.pd

19 dissémination mondiale elles sont apatrides et réussissent à échapper en grande partie aux pouvoirs politiques des Etats (souvent grâce à l’immoralité de certains), alors qu’elles n’ont rien à craindre de juridictions internationales qui n’existent pas (encore). Face à une telle situation, si le neutralisme économique est proposé pour délimiter les ambitions égoïstes de ces entreprises, il doit nécessairement se construire et reposer sur le droit. Actuellement, il n’existe aucune organisation internationale des droits économiques susceptible de fixer des limites aux multinationales qualifiées d’empire de la honte par Jean Ziegler1. Cette situation est la conséquence des positions affichées par les puissances occidentales qui ont posé, à la sortie de la dernière guerre, les bases du droit international. En faisant de la Déclaration des Droits de l’Homme la fille unique des droits universels, en privilégiant le juste face au bien et en portant l’intérêt premier sur le droit du commerce plutôt que sur le droit social ou celui des peuples, l’avenir du libéralisme et du capitalisme a peut être été assuré mais on ne s’est guère préoccupé du bonheur de tous les hommes ni de l’exclusion récurrente d’une grande partie d’entre eux imposée par cette pseudo-justice. A la suite de ce premier acte, l’impérialisme disposait de toutes les libertés et des moyens pour se développer mais aussi justifier l’oppression des peuples ; les chartes qui ont suivi n’ont pas changé la direction ainsi fixée. Le droit au bien-être de la majeure partie de la population mondiale reste donc à construire ; contrairement à ce que prétendent les tenants de l’économie dominante, cette perspective ne peut être réalisée en s’appuyant sur des bases qui jusqu’ici ont fait le malheur du plus grand nombre. Il est urgent que le droit soit mis au service des populations exclues pour les aider à se libérer ; si le neutralisme économique est proposé comme moyen pour accomplir cet objectif, il doit pouvoir s’appuyer sur de solides bases juridiques ou au moins être l’instigateur de leur formulation. Il faut penser à des voies concrètement au service de l’ensemble des exclus et par conséquent, débordant le cadre des droits individuels, sans toutefois le remettre en cause. Dans cette
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J. Ziegler, L’empire de la honte, Ed. Fayard, 2005.

20 perspective, l’esprit de la Déclaration des Droits des Peuples Autochtones est central ; au-delà de particularités justifiées, cette Déclaration énumère un corpus de droits économiques attachés à ces peuples, touchant notamment à la propriété de la terre et plus généralement à celle des ressources ; de ce point de vue, il est une base de réflexion essentielle pour construire le cadre d’un droit applicable à l’ensemble des communautés exclues. D’autres sources du droit international pourraient se conjuguer à ce socle en vue d’établir une charte soutenue par la participation d’institutions ou organisations internationales sensibles à cette problématique. Un tel document largement diffusé et mis à la disposition de tous les acteurs engagés solidairement aux côtés des communautés constituerait un support efficace pour mobiliser les réseaux et lancer de vastes campagnes de pression à l’échelle mondiale (sensibilisation, signatures, boycott, etc.), destinées à contrecarrer le pouvoir des multinationales. Cependant il faut raison garder et ne pas attendre l’émergence rapide d’un véritable cadre juridique international pour s’opposer au pouvoir des multinationales ; pendant ce temps, combien d’actes funestes mis à jour ou passés inaperçus se cumuleront, entraînant de grandes souffrances pour les populations et rendront encore plus difficile un éventuel retour en arrière ? Sans perdre de vue l’objectif central précédent, pour limiter d’ores et déjà le pouvoir des multinationales, l’accent doit être mis sur la voie de la mobilisation et de l’engagement citoyen, des initiatives de tous ordres exprimant des résistances, des oppositions, des contestations. C’est possible car si ces puissantes entreprises disposent d’un pouvoir considérable servi par une élite moderne et cosmopolite, elles possèdent aussi leur propre talon d’Achille qui peut être exploité. En effet, le comportement des consommateurs est sensible aux images de la souffrance qui font le tour du monde sans tenir compte des frontières et marquent d’un impact fortement négatif la conscience des populations dans le monde entier ; rendues responsables de ces dérives inacceptables, souvent meurtrières, les multinationales ont vu leur image générale fortement dégradée. Il est possible d’établir des synergies entre la mobilisation des communautés, elles-mêmes au contact quotidien avec ces entreprises et les Associations et ONG ; déjà il existe des