L’exil russe

De

France terre d’asile ? Dans les années 1920, la France accueille près de 80 000 Russes ayant quitté leur pays à la suite de la révolution, plus que la plupart des pays européens. Comment répondre à cet afflux de population ? Comment les accueillir, où les installer ? Quel statut leur accorder ? Ces questions ne relèvent pas de la seule politique intérieure française : elles acquièrent avec la création du Haut Commissariat aux Réfugiés une dimension internationale. Au croisement du droit, de la diplomatie et de la sociologie, Catherine Gousseff nous relate l’élaboration du statut de réfugié. Elle met particulièrement en avant l’assistance des associations caritatives et le rôle politique des élites russes auprès de la Société des nations. Une question politique et humaine qui est encore la nôtre.


Publié le : jeudi 16 juin 2016
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EAN13 : 9782271091178
Nombre de pages : 335
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L’exil russe

La fabrique du réfugié apatride (1920-1939)

Catherine Gousseff
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2008
  • Date de mise en ligne : 16 juin 2016
  • Collection : Anthropologie
  • ISBN électronique : 9782271091178

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9782271066213
  • Nombre de pages : 335
 
Référence électronique

GOUSSEFF, Catherine. L’exil russe : La fabrique du réfugié apatride (1920-1939). Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2008 (généré le 17 juin 2016). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/9028>. ISBN : 9782271091178.

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France terre d’asile ? Dans les années 1920, la France accueille près de 80 000 Russes ayant quitté leur pays à la suite de la révolution, plus que la plupart des pays européens. Comment répondre à cet afflux de population ? Comment les accueillir, où les installer ? Quel statut leur accorder ? Ces questions ne relèvent pas de la seule politique intérieure française : elles acquièrent avec la création du Haut Commissariat aux Réfugiés une dimension internationale. Au croisement du droit, de la diplomatie et de la sociologie, Catherine Gousseff nous relate l’élaboration du statut de réfugié. Elle met particulièrement en avant l’assistance des associations caritatives et le rôle politique des élites russes auprès de la Société des nations. Une question politique et humaine qui est encore la nôtre.

Sommaire
  1. Remerciements

  2. Introduction

    1. L’exil Russe : une histoire Européenne
    2. L’exil Russe : des trajectoires Françaises
    3. Le mythe Français du « Russe blanc »
    4. Une histoire interne de l’émigration Russe
    5. L’histoire des réfugiés Russes et ses acteurs
    6. Différents observatoires sur les parcours des réfugiés
  3. Première partie. Les exilés russes, un défi dans l’Europe de l’après-guerre

    1. Chapitre premier. De l’exode à l’exil genèse et scénario de la dispersion russe en Europe

      1. Le temps des troubles
      2. De multiples configurations de départs
      3. Une grande porte de sortie : le sud
      4. De multiples trajectoires vers le sud
      5. L’exode vers le sud : le cas de Petrograd
      6. Une voie de sortie naturelle : la Pologne
      7. Une voie de sortie extrême le « Far-Est » oriental
      8. Une sortie sans départ « Les réfugiés sur place… »
      9. Les exilés russes en France : Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ?
    2. Chapitre 2. Les réfugiés russes en transit dans l’Europe des années vingt

      1. Une innovation : le Haut-Commissariat aux réfugiés russes
      2. La dispersion russe en Europe : des décomptes incertains
      3. La Pologne, le Bosphore : deux grandes voies de passage des réfugiés
      4. En Pologne : confusion et situation critique
      5. En Allemagne : une intense, un refuge éphémère
      6. En Turquie une exceptionnelle mobilisation des instances internationales
      7. En Bulgarie, en Yougoslavie : un accueil fraternel, une situation difficile
    1. Chapitre 3. L’Europe, la France et l’URSS face aux réfugiés russes (1920-1925)

      1. Placement ou rapatriement ?
      2. Le rapatriement en Russie : une politique tentée par le HCR
      3. Le rapatriement en Russie : une politique du gouvernement français
      4. Rapatriement, émigration : Les priorités du gouvernement bolchevique
      5. L’URSS face aux émigrés : entre pardon et condamnation
      6. Le retour en Russie : des réactions contrastées dans l’émigration russe
      7. Une nouvelle vague de réfugiés : l’émigration soviétique de la NEP
      8. L’abandon des politiques de rapatriement
  1. Deuxième partie : Les réfugiés russes dans la mosaïque étrangère de la France de l’entre-deux-guerres

    1. Chapitre 4. Réfugiés russes et immigration étrangère (1920-1930)

    2. Chapitre 5. Les Russes dans le Paris des années vingt, une présence remarquée

      1. Paris : le melting-pot russe
      2. L’industrie automobile parisienne : un bastion russe
      3. Les chauffeurs de taxi russes : un mythe, une réalité
      4. Confection et couture : des milieux communautaires distincts
      5. Les professions libérales : une exception russe
      6. Solidarités professionnelles et stratégies d’insertion
      7. L’intelligentsia russe : une forte continuité de parcours
      8. La force des réseaux franco-russes, les bénéfices d’une mode passagère
    3. Chapitre 6. L’installation des Russes dans les provinces françaises : des trajectoires méconnues

      1. Une dissémination sur l’ensemble du territoire français
      2. La Côte d’Azur une implantation ancienne Marseille une ville de transit
      3. Le recrutement à distance : de l’improvisation à une organisation concertée
      4. Le placement : une collaboration efficace entre le BIT et les comités locaux de réfugiés
      5. L’insertion dans le monde industriel des secteurs privilégiés
      6. Une polarisation sur trois départements la Moselle, le Loiret, le Rhône
      7. L’installation dans les campagnes une collaboration fructueuse entre les pouvoirs publics, le BIT et le Zemgor
      8. Le profil de la colonie Russe de Province les formes de « L’entre soi »
    1. Chapitre 7. Des comportements collectifs singuliers ? Des comportements identiques aux autres ? Enquêtes, chiffres et statistiques

      1. Les années trente : une communauté en diminution
      2. Une communauté où les hommes sont surreprésentés
      3. Une communauté où les enfants sont sous-représentés
      4. L’installation dans les campagnes et dans les « Colonies » : des réponses aux premiers effets de la crise de 1929
      5. La crise : une précarisation rapide de l’emploi, des tentatives de réponses
      6. Naturalisation française : le discours singulier des apatrides Russes
      7. Les années 1920 ou la francisation des émigrés de l’époque tsariste
      8. Les mouvements de naturalisation des Russes et des autres étrangers
  1. Troisème partie : Entre l’asile et l’exil : les fondements d’une distinction

    1. Chapitre 8. L’émergence d’une existence juridique : une collaboration des acteurs institutionnels et des acteurs communautaires

    2. Chapitre 9. L’exil institué : médiations et assistance communautaires

      1. Les représentations Russes à l’étranger : l’attraction de Paris et l’exception Française
      2. La normalisation : la création de l’office central des réfugiés russes
      3. La création du Comité d’Emigration – ses relations avec l’OCRR
      4. Le Comité d’Emigration, lieu de rencontre de multiples groupes et tendances
      5. Le Comité d’Emigration : lieu d’enjeux politiques et de réseaux d’influence
      6. Le Zemgor ou l’expression d’une continuité d’engagements
      7. Une administration de l’humanitaire
      8. Le tournant des années 1930
  1. Conclusion

  2. Épilogue

  3. Cartes et annexes

  4. Sources et bibliographie

Remerciements

Au cours de cette étude de longue haleine, conduite par étapes, à travers des travaux universitaires puis de nouvelles explorations, ma gratitude s’adresse à de très nombreuses personnes. Je voudrais en premier lieu exprimer ma reconnaissance à ceux et celles dont les témoignages ont constitué l’une des sources de cet ouvrage et qui, en livrant leur histoire familiale ont ouvert ou orienté certains de mes questionnements. Parmi les autorités scientifiques qui ont guidé en divers moments de son élaboration cette étude, je tiens tout d’abord à remercier Alain Blum. A travers l’intérêt qu’il a porté au sujet, l’originalité de ses questions, la générosité avec laquelle il a mis à disposition ses savoirs et son temps, il s’est imposé comme un véritable compagnon de route de cette recherche. Je remercie Nicolas Werth qui a suivi les diverses versions de cette étude, en fut un soutien inconditionnel et exigeant. Je remercie également Hervé Le Bras, Yves Lequin et Gérard Noiriel pour leurs remarques et critiques avisées qui ont permis d’approfondir différentes orientations de l’étude. Parmi les interlocuteurs, sollicités comme spécialistes, à un titre ou un autre dans le sujet, je voudrais rendre hommage à la mémoire de Tatiana Ossorguine-Bakounine avec qui l’échange a été si stimulant, et saluer pour la qualité de leur écoute et du dialogue engagé, Oleg Budnickij, Dzovinar Kévonian, Leonid Livak et Claudia Weiss. A Claudie Weil qui, à travers la tenue de son séminaire, a créé un lieu de réflexions multiples, de rencontres et d’amitiés, je dis toute ma gratitude. Je remercie les patients lecteurs critiques de parties ou du tout de cette étude Noëlle Burgi, Patrick Michel, Claire Mouradian et Sophie Cœuré. J’exprime ma profonde reconnaissance à Annette Carayon, dont l’intervention, toujours judicieuse, dans la mise en forme finale de l’ouvrage, a été si précieuse. Je remercie mes collègues et amis de l’Institut National d’Etudes Démographiques et du Centre d’Etudes des mondes russe, caucasien et centre-européen qui ont été les supporters au quotidien de cette recherche.

Je tiens à remercier Lidija Petruševa, responsable au GARF des « archives de Prague », Richard Davies, directeur du Centre des Archives russes de l’université de Leeds, Bernhardine Pejovic, responsable des archives de la SDN, Hélène Kaplan, ancienne directrice du fonds russe de la BDIC et Serge Aslanoff de l’Institut d’Etudes Slaves pour leur aide documentaire dans cette recherche, ainsi que la direction de l’OFPRA qui a obligeamment mis à ma disposition les archives de réfugiés.

Je tiens en outre à remercier pour leur aide à la réalisation de cette recherche, l’Institut National d’Etudes Démographiques et son directeur d’alors, Jacques Magaud, la Maison des Sciences de l’Homme, et le Centre d’Etudes des mondes russe, caucasien et centre-européen de l’EHESS.

Enfin ma reconnaissance s’adresse à ma famille, à mes amis, à Thomas et Ilya et à Jean-Claude qui n’aura vu de cet ouvrage que ses premiers balbutiements mais dans la mémoire de qui tout a été écrit.

À Il y a et au peuple des générations venues d’ailleurs

Introduction

L’auteur de cet ouvrage n’est pas étrangère au sujet traité. Bien que plusieurs générations l’en séparent elle fait partie, à l’instar de nombreux historiens de l’immigration, des « issus de… ». Cet aveu biographique, énoncé en avant-propos, entend désigner la posture spécifique de ceux qui revisitent l’histoire contée dont ils ont hérité. Or cette histoire-là, en dépit de la multiplicité des parcours et de la diversité des filiations de ses narrateurs, a eu pour particularité de se dire et redire de façon étonnamment semblable. Elle racontait, d’abord et avant tout, une multitude de destins exceptionnels rassemblés en un vaste panthéon de poètes, d’écrivains, de politiciens, d’artistes, de penseurs. D’où son irréductible singularité… Les bouleversements de la Révolution d’Octobre en donnaient l’explication : la part de la société russe anté-bolchevique, alors en situation de pouvoir et de savoir, avait été contrainte à la fuite. Cette histoire-là n’est en rien une histoire fausse, elle n’a de faux que d’être partielle.

Ces récits, devenus mythes avec les années, ont longtemps détourné l’attention de ce qu’il en était véritablement des trajectoires sociales des centaines de milliers d’hommes, de femmes, de familles qui, au lendemain de la guerre civile, se sont présentés aux frontières orientales de l’Europe comme réfugiés. Pour revisiter cette histoire, pour observer la diversité des parcours, enquêter sur les identités sociales forgées ou reconfigurées par la migration, il convenait, dans un premier temps, d’adopter des points de vue « extérieurs », de considérer la façon dont cette histoire a été perçue et infléchie par les instances internationales et les différents pays d’accueil. C’était là une vaste entreprise.

Avec la « question russe », en effet, a émergé en Europe la « question des réfugiés », groupe social jugé nouveau qui, par son ampleur, demandait une action concertée. Dès lors l’histoire des Russes en exil s’est confondue avec la progressive institutionnalisation du « réfugié ». Institutionnalisation qui, sous l’égide de la Société des Nations, a été impulsée par la création du premier Haut-commissariat aux Réfugiés. Cette prise en charge, jusqu’alors inédite, caractérisée par une étroite collaboration entre acteurs étatiques, internationaux, et associatifs, amène l’historien à considérer le rôle de l’action internationale dans l’orientation même des trajectoires des réfugiés.

L’histoire sociale de l’exil russe ne pouvait être dissociée de celle de l’assistance humanitaire. Ce terme regroupe un ensemble d’interactions multiples qu’il s’agissait de démêler pour reconstituer la genèse, les caractéristiques et la portée de l’action internationale. De cette étude est ressorti un constat majeur : l’implication des réfugiés dans la mise en œuvre des formes d’assistance, le rôle significatif des organisations russes d’entraide dans l’élaboration des actions engagées en Europe. L’histoire sociale de l’exil russe ne pouvait se faire sans que soient distingués « assistants » et « assistés » chez les exilés eux-mêmes. On retrouvait alors, mais d’une autre façon, cette « spécificité russe » portée par la voix unanime des récits l’importance des élites au sein de cette émigration. L’enquête faisait apparaître à travers leur engagement très singulier dans la structuration de l’entraide, leur rôle décisif dans l’organisation de la collectivité. Le retour à l’histoire interne de l’émigration russe s’imposait, et la première interrogation portait à l’évidence sur l’impact du lien communautaire dans la capacité d’adaptation des réfugiés. Ce lien, formalisé dans un univers associatif extrêmement divers, touchant pratiquement tous les domaines de la vie sociale, a effectivement tenu une place centrale dans le devenir des Russes en France. Quant au tropisme élitaire, si présent dans l’histoire contée, il se pourrait que l’engagement des « hommes d’influence » en faveur des « réfugiés ordinaires » ait incité le plus grand nombre à s’identifier à sa minorité agissante.

Ainsi esquissé, ce cheminement de l’interrogation désigne plusieurs lieux d’observation : l’histoire de la migration dans le contexte européen du début des années 1920, l’histoire de l’immigration dans le pays alors considéré par tous comme les « États-Unis de l’Europe », l’histoire d’une microsociété qui, entre conquête d’une représentation institutionnelle et réglementation de l’organisation communautaire, a créé les formes de sa distinction.

Réfugiés ? migrants ? immigrés ? émigrés ? acteurs ou assistés ? Comment désigner au mieux ces expatriés aux différents moments de leurs parcours ? « L’exil russe » nommait la multitude des événements qui ont noué tant de destinées à travers l’histoire de leur dispersion.

L’exil Russe : une histoire Européenne

La sortie de guerre prit aux frontières orientales de l’Europe un sens littéral : y affluèrent en nombre des civils démunis et des militaires en déroute fuyant la défaite et le désastre engendré par des années d’affrontements fratricides. La victoire du bolchevisme en Russie entraîna l’apparition brutale de centaines de milliers et, disait-on alors, de millions de réfugiés. Et cette masse de fugitifs se présenta d’emblée comme un « problème » pour le nouvel ordre européen.

Les réfugiés russes n’étaient pas, loin de là, les premières victimes de l’immense cataclysme généré par la Première Guerre mondiale. Si la Révolution russe et le triomphe du pouvoir prolétarien produisirent une multitude d’exclus, la création des nouveaux États-nations bâtis sur la ruine des empires eut pour corollaire le rejet d’individus et de groupes minoritaires, expulsés par les nouvelles majorités nationales hors des territoires étatiques imposés par les traités de paix. Ceux-là, pourtant, mobilisèrent peu l’attention des puissances européennes ils étaient considérés comme une des conséquences résiduelles de bouleversements jugés dommageables mais inévitables dans la recomposition raisonnée de la carte européenne. L’apparition des réfugiés russes au cours de l’hiver 1920-1921 entraîna, au contraire, une mobilisation inédite des pouvoirs publics et des organisations internationales. Elle se fit au nom de « l’intervention d’humanité ».

La concentration des réfugiés en certains lieux et, plus particulièrement, au « Proche-Orient » sur les braises de l’Empire ottoman, fut le révélateur d’une crise démographique de vaste ampleur qui n’avait pas encore dit son nom. La « question russe » précéda de peu les transferts de populations gréco-turques qui, eux-mêmes, réactualisèrent la question des réfugiés arméniens massivement regroupés dans la région… Les migrations contraintes de réfugiés et déplacés allaient représenter durant la première moitié de la décennie le grand défi posé à la paix.

Bien que traités au cas par cas, ces mouvements de population furent appréhendés dans un souci commun de contrôle et d’orientation des migrations. Qui, combien, où ? Une ingénierie sociale des déplacements humains dans un cadre planifié, telle était la réponse unitaire issue des concertations. Fait remarquable, en s’imposant pour la première fois sur la scène européenne, le problème des réfugiés était posé non pas tant sur le plan politique mais plutôt comme une question technique et c’était là une nouveauté.

L’exil russe apparut en Europe au moment où, avec la fin du rapatriement des prisonniers de guerre, s’estompaient les dernières séquelles de la guerre. L’organisation du retour au foyer de près de 500 000 hommes avait été pour la Société des Nations la première expérience d’envergure de migrations dirigées. Cette expérience allait constituer un cadre de références et de pratiques pour la prise en charge des réfugiés russes.

À partir de 1921 débuta, avec la création du Haut-Commissariat aux réfugiés russes, un processus visant à faire du réfugié une catégorie distincte d’étrangers protégés. Au-delà de l’urgence humanitaire c’est surtout par l’indétermination de leur statut de « sans patrie » et, bien souvent, par l’absence de tout document attestant de leur d’identité que les Russes devinrent un « problème » pour l’ordre européen. Un problème tangible dès lors qu’il s’agissait d’orienter de nouvelles migrations vers des pays susceptibles de les accueillir plus durablement qu’ils ne l’étaient dans les refuges précaires des territoires frontaliers. L’élaboration du certificat de réfugié, destiné à pallier l’absence de documents officiels, ouvrit sur un projet nouveau : créer pour les apatrides une autorité de substitution à même de les représenter et de garantir leur protection.

Où aller ? Cette question mobilisa tous les interlocuteurs impliqués dans l’assistance aux réfugiés. De vastes projets de colonisation des terres vierges du Brésil et de l’Argentine virent le jour, mais sans grands résultats. Face aux limitations de l’immigration imposées par les États-Unis, l’Europe apparaissait comme le seul lieu possible d’un accueil effectif. L’histoire de l’émigration russe fut essentiellement l’histoire d’une dispersion à travers les pays du vieux continent, tantôt considérés comme territoires de transit, tantôt comme lieux d’installation durable, tantôt l’un et l’autre.

La migration russe s’effectua surtout à travers des trajectoires collectives des parcours solitaires, des cheminements aléatoires ont bien existé, mais furent loin d’être la norme. Sollicités de toutes parts, les États ont inégalement répondu au devoir d’accueil, et ces réponses n’ont pas toujours été faites en fonction des capacités réelles de prise en charge et d’insertion des réfugiés. Des considérations logistiques – accueillir au plus près –, des affinités politiques, des proximités culturelles ont joué dans cette polarisation des migrations. Et, de fait, les politiques d’accueil ont été très diverses et les engagements spécifiques.

De tous les grands États d’Europe occidentale la France fut le pays qui accueillit le plus grand nombre de réfugiés russes, de 70000 à 80000 personnes ; chiffre important, même s’il est loin des 400000 lyriquement proclamés… Cet accueil fut remarqué, d’autant que la France était le pays le plus éloigné des premières terres d’asile. Dans les années 1920 les Russes se retrouvèrent ainsi l’un des nombreux groupes étrangers présents dans le pays, le seul d’Europe qui se soit alors engagé dans une politique massive d’immigration.

L’exil Russe : des trajectoires Françaises

L’ouverture des frontières aux travailleurs étrangers aux lendemains de la Grande Guerre marque une étape nouvelle dans l’histoire de l’immigration en France, non seulement en raison de l’importance des arrivées, mais aussi par les pratiques innovantes de recrutement et de gestion de cette main-d’œuvre. La planification, conçue en fonction des besoins des entreprises, étendit le mode de recrutement déjà initié pendant la guerre : l’embauche massive, à distance, des immigrés. Des accords cadres bilatéraux, passés avec les pays d’origine, organisaient la venue de groupes entiers et les répartissaient dans les différents centres industriels du pays. Les migrations dirigées étaient donc loin de ne concerner que les réfugiés, elles s’étaient imposées comme le mode dominant d’organisation de l’immigration.

Tout ceci modifiait profondément la façon dont l’étranger était appréhendé. La généralisation de l’État-nation fixait désormais clairement les frontières entre nationaux et étrangers selon une législation exclusivement fondée sur la notion de ressortissant. La France, grand pays d’immigration, joua en Europe un rôle central dans l’élaboration des nouvelles réglementations sur les droits d’entrée et de séjour des « ressortissants étrangers ». La nouvelle catégorie de « réfugié » fut élaborée parallèlement à celle de « l’immigré » qui, à travers la contrainte administrative, acquit un statut particulier.

Le contexte français de l’entre-deux-guerres est ainsi marqué par la mise en place de règles et de normes qui, par définition, excluaient l’accueil des réfugiés « sans-patrie ». Quelle place, alors, leur donner dans l’histoire de l’immigration si, d’entrée, ils y apparaissent dans leur « anomalie » ? La tentation est grande de les considérer, avant tout, dans leur différence « a-juridique » et leur situation sociale atypique. Cette tentation est en France dominante dans l’opinion et se retrouve aussi chez de nombreux historiens. L’irréductible singularité de cette émigration n’est pas seulement revendiquée de « l’intérieur », elle est accréditée à « l’extérieur ». Mais la force du préjugé a aussi son histoire…

Le mythe Français du « Russe blanc »

La France, le plus grand pays d’accueil des réfugiés ; c’était là dans les années 1920 une évidence, tant l’arrivée des Russes y fit sensation. Ils incarnaient la face inverse de la Révolution celle des nantis déchus, et cela ne pouvait éveiller que passion et compassion. Leur situation suscita l’imaginaire français avec une rare intensité. Le cinéma, la littérature, la presse racontaient sur tous les registres les nombreux épisodes de leur épopée, de la grandeur à la décadence. La mode russe, investie par les fantasmes qu’éveillait un monde si brutalement révolu, inonda la scène parisienne : haute couture, parfums, jouets, cigarettes, restaurants, cabarets, chacun tenait à se prévaloir du « cachet russe ». Et « l’ame slave » à la mode invitait à exalter le lyrisme expressif des émotions, des plus pathétiques aux plus excentriques… L’arrivée des Russes déclencha un phénomène culturel, certes circonscrit, mais étroitement lié aux Années Folles. Dans la mémoire française de l’émigration russe ces années-là occupent une place majeure. Cette mémoire a gardé en nombre des faits exceptionnels ou romanesques, bien plus qu’elle n’a conservé les traces tangibles de l’existence concrète des réfugiés dans la vie sociale de l’époque. Les représentations de l’émigration russe se sont forgées dans un curieux mélange de fiction et de réalité, cristallisé dans le stéréotype vivace du « Grand prince devenu chauffeur de taxi », figure emblématique de la chute de l’ancien monde… Aux yeux des Français le destin des Russes s’incarne ainsi dans l’inéluctable déclassement social des anciennes classes dirigeantes, même si quelques réussites remarquables, comme celle de Henri Troyat, l’heureux élu de l’Académie française, témoignent d’une intégration consacrée. De fait, les Russes ont fortement marqué de leur présence les milieux parisiens, intellectuels et artistiques de l’époque, mais cette empreinte, suscitant une perception très élitiste de l’émigration, a contribué à masquer tout ce qu’il en était de « l’autre émigration ».

Le « tropisme parisien » dans la construction de la mémoire construite des Russes en France explique, selon nous, le peu d’intérêt que les spécialistes de l’immigration ont jusqu’à ce jour porté à l’histoire de ce groupe. Pour preuve, les synthèses aujourd’hui nombreuses consacrées à l’histoire des étrangers en France au xxe siècle où les Russes n’apparaissent, au mieux, que de façon marginale, leur présence étant surtout considérée dans son atypicité. Fait d’autant plus remarquable que l’historiographie a connu au cours de ces trente dernières années un renouvellement considérable de ses problématiques et de ses savoirs. Notre étude doit beaucoup à l’ensemble de ces travaux, que ce soit dans l’exploration des pratiques étatiques, des trajectoires sociales des immigrés, ou encore des comportements communautaires. Il s’agissait dès lors de réintégrer l’histoire des réfugiés russes dans l’histoire de l’immigration en montrant que leur venue était loin d’avoir eu lieu sans contrôles ni limitations. Les réfugiés russes ont connu, comme d’autres, les « migrations dirigées », ils ont été, comme d’autres, constitués en « groupes placés » dans les centres économiques du pays et, plus généralement ont fait l’objet des mêmes politiques d’immigration que celles appliquées à l’ensemble des étrangers. Ceci, à l’évidence, n’excluant pas nombre de trajectoires atypiques. En d’autres termes, les réglementations et modalités d’accueil ont été les mêmes pour les Russes que pour les autres ; la dérogation à la règle par l’élaboration de mesures spécifiques ne faisant qu’en présentifier la contrainte.

L’introduction de dispositifs ad hoc pour les réfugiés entraîna les grands flux d’arrivées du milieu de la décennie. Les trajectoires des émigrés de la guerre civile allaient croiser celles des Russes déjà présents : des vétérans de la Grande Guerre ou des émigrés installés de longue date, plus nombreux qu’on ne le considère habituellement : en 1911, 35000 sujets de l’empire russe étaient en effet enregistrés en France, pour la plupart dans le Bassin parisien et sur la Côte d’Azur.

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