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L'Extrême-Orient au Moyen Âge

De
506 pages

Cy commence le chemin de la pérégrination et du voyaige que fist un bon homme de l’Ordre des frères meneurs, nommé frères Odric de Fore Julii, né de une terre que on appelle port de Venise, qui par le commant du Pappe ala oultre mer pour preschier aux mescréans la foy de Dieu. — Et sont en ce livre contenu les merveilles que lidis frères vit présentement et aussy de pluseurs aultres, lesquelles il oy compter en ces parties dessus dittes de gens disgnes de foy.

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À propos deCollection XIX
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Louis de Backer
L'Extrême-Orient au Moyen Âge
D'après les manuscrits d'un Flamand de Belgique, moine de Saint-Bertin à Saint-Omer, et d'un prince d'Arménie, moine de Prémontré à Poitiers
INTRODUCTION
I
LES PREMIERS VOYAGEURS DU MOYEN-AGE
A lire les récits de certains touristes qui ont vis ité de nos jours l’extrême Orient, il semble que les peuples de cette partie du monde soi ent restés isolés et sans rapports avec d’autres peuples, jusqu’à l’heure où le canon de l’Europe moderne a forcé l’entrée de leur territoire. Cependant, longtemps avant J.-C ., les Tartares, connus d’abord en 1 Europe sous le nom de Scythes, n’avaient pas cessé d’envahir l’empire du Milieu , et ces invasions fréquentes avaient fait gémir bien souven t la lyre des poètes de la Chine : « Lorsqu’un matin, la fiancée du palais des Han arr iva d’Occident, il y eut, en Tartarie, beaucoup de belles filles qui moururent de honte... Que ne puis-je, saisissant le sabre qui pend à ma c einture, abattre moi-même d’un seul coup la tête du barbare Leoulan (un prince tartare).... L’automne, c’est le temps que nos voisins des front ières choisissent pour descendre de leurs montagnes ; il faut passer la grande murai lle et se porter au-devant d’eux les soldats de l’empire ne s’arrêteront plus que dans les sables de Kobi. Les hordes tartares s’amoncelèrent aux frontières d u Kobi... Reviendront-ils un jour, ceux que la guerre réclame ?... Chaque soir, s’abattent sur la ville des nuages de poussière soulevés par des cavaliers tartares... De grands désastres ont ensanglanté ma patrie ; mes frères aînés et mes frères cadets sont morts égorgés ; ils étaient grands, ils étaient puissants parmi les hommes, et je n’ai 2 pas même pu recueillir leur chair et leurs os pour les ensevelir . » Ainsi chantaient les poètes chinois de l’époque des Thang, à la vue des légions étrangères qui foulaient le sol de leur patrie, et Abel Rémusat disait en 1818 devant l’académie des Inscriptions et Belles-Lettres : « La Chine a presque toujours été en Asie ce qu’est de nos jours l’Europe civilisée par rapport au reste du monde. Ses voisins ont toujours recherché son alliance ou sa protection, emprunté ses lois, imité ses institutions, étudié sa littérature. C’était pour eux un centre d e commerce, une sorte de chef-lieu 3 politique, un modèle en tout genre . » Et le savant orientaliste a prouvé en effet que, dès les âges les plus reculés, des marchands venaient de loin trafiquer à la Chine, et que son empereur avait un officier fixé au centre de la Tartarie et chargé d’administrer les vastes contrées, qui s’étendaient des montagnes de Kaschga r à la mer Caspienne. Aussi, ne doit-on pas s’étonner de ce que des écrivains chinois de l’antiquité aient pu recueillir des notions sur la Perse et même sur l’empire romain. Quant à l’Europe, nous la voyons, au treizième sièc le, correspondre avec l’extrême Orient par les ambassades de Plan de Carpin et de G uillaume de Rubrouck ; par les voyages de commerce de Marco Polo ; un peu plus tar d, par les missions de Jean de Monte-Corvino, d’André de Pérouse, évêque de Zeytoun ; de Jean de Cora, archevêque de Solthanyeh ; d’Oderic de Pordenone, de Jean de Marignoli, et enfin par des voyageurs dont les relations sont consignées dans un manuscri t de la Bibliothèque nationale de Paris. Ce manuscrit porte le numéro 2810 du catalogue français et est intitulé : « Le livre des merveilles du monde, lequel contient six autheurs : Marc Pol ; Frère Odric de l’ordre des frères mineurs ;
Le livre faict à la requeste du cardinal Taleran ; Le livre de messire Guillaume de Mandeville ; Le livre de frère Jean Hayton ; Le livre de frère Bieul de l’ordre des Prècheurs. » Ce litre est sur le premier feuillet et il est écrit par une main du dix-septième ou du dix-huitième siècle. Puis, vient une note d’une écriture plus récente : « Ce beau volume doit avoir été exécuté de 1404, époque de l’avénement de Jean sans-peur, à 1417, date de la mort du duc de Berry. Voyez la miniature frontispice de la relation d’Hayton, où le duc de Berry est représenté recevant le volume dans une salle dont la porte est ornée de l’écu de Bourgogne. L’artiste était flamand, comme on peu t en juger par la devise flamande d’un grand nombre de vignettes. » Au deuxième feuillet, le bibliothécaire du duc de Bourgogne a mis une suscription ainsi conçue : « Ce livre est des merveilles du monde ces t assauoir de la terre saincte Du grant Kaan empereur des tartars et du pays Dynde. L equel liure Jehan, duc de Bourgoingne donna à son oncle Jehan, filz du roy de France, duc de Berry et quinzième comte de Poitou, Destampes, de Bouloingne et Dauver gne. Et contient ledit liure dix liures. Cest assauoir : Marc Pol. Le liure fait à la requeste du cardinal Taleran de Pierre gort. Lestat du grant Kaan. Le liure de messire Guillaume de Mandeuille. Le liure du frère Jehan Hayton de lordre de Premonstré. Le liure de f rère Bieul de lordre des frères prescheurs. Et sont en ce dit liure deux cens soixante-six histoires. — Flamel. » Le manuscrit qui nous occupe est donc le recueil des récits de ce que ces voyageurs ont observé en Orient. Il est l’œuvre d’un copiste et un chef-d’œuvre de calligraphie du e XV siècle. Le calligraphe était flamand ; on ne peut en douter à la vue de la devise flamandeIch swight,neuf fois sur une banderolle, qui entoure une branche de chêne et sert répétée d’encadrement au texte du feuillet 208. Je crois même que cet artiste était de Bruges, car la porte de la salle du frontispice, mentionnée plu s haut et au-dessus de laquelle est figuré l’écu du duc de Bourgogne, rappelle une des portes du Burg ou château ducal de cette ville. De plus, au temps où le manuscrit a ét é ouvré, plusieurs calligraphes de Bruges jouissaient d’une grande réputation. Je cite rai entr’autres Léonard de Zweert et Guillaume Snellaert. Léonard de Zweert était chapelain de St-Donat, et, d’après les actes capitulaires de cette église qui le désignent sous le nom latinisé deGladio,il s’obligea le 15 janvier 1394, en présence du chapitre, à écrire un livre pour Egide Tollin et Jean de Grave, et à le livrer avant le dimanche où l’on chanteLetare Jerusalem, sous peine d’être privé de ses bénéfices ecclésiastiques jusqu’au jour de l’exécution de sa promesse. En même temps et dans le même chapitre, il fut enjoint à de Zweert d’écrire et de noter en musique pour l’archevêque de Reims la légende de St-Donatien, au ssi sous peine de perdre ses bénéfices ecclésiastiques, s’il ne la livrait pas à l’époque fixée. Guillaume Snellaert était moine de l’abbaye de l’Ee khoute. L’abbé des Augustins, Lubert Hautscilt, lui fit faire les miniatures de l’ouvrage qu’il avait traduit du latin pour le 4 duc de Berry et dont le titre était : « Le Pèlerinage de l’âme et du corps . » Mais je crois pouvoir préciser davantage. J’ai lu s ur la banderolle, au bas du feuillet 268 de notre manuscrit, les mots en lettres onciales : LAMITS VRIVOED. Peut-être est-ce là le vrai nom de l’artiste qui a enluminé cette œuvre magnifique de la bibliothèque nationale de Paris ? Depuis les croisades, l’Orient avait vivement excité la curiosité des princes de l’Europe. 5 En 1369, Dino Rapondi , marchand lombard, qui devint plus tard conseiller et maître d’hôtel du duc de Bourgogne, habitait la ville de B ruges. Il avait prêté de l’argent à
Philippe-le-Hardi, immédiatement après son mariage avec Marguerite de Mâle. Pour reconnaître ce service, le duc acheta, en 1399, au fils de Rapondi, moyennant 300 l. ou 2144 francs de notre monnaie, «IIIlivres appelés la Fleur des istoires de la terre d’Orient 6 escripts en lettres de fourmes istoriées, couvertde velinau, » et l’inventaire des librairies de Charles V, Jean de Berri et Philippe de Bourgogn e, publié en 1830 par M. Barrois, nous apprend encore que le duc de Berry reçut, le 22 mars 1402, de son frère, Philippe-le-Hardy, « un petit livre de laFleur des histoires de la terre d’Orient,escrit en françois de lettre de court, enluminé et historié, en la fin du quel a un autre livre de toutes les provinces et citez de l’universel monde. » Le manuscrit acheté en 1399 par le duc Bourgogne et celui donné en 1402 seraient-ils le mê me que celui de la Bibliothèque nationale de Paris ? Nous ne le pensons pas, car le premier ne contenait que trois livres, probablement ceux de Marco Polo, du frère Oderic et de Bouldeselle ; le second, étant qualifié de « petit », devait être la relation unique de Hayton, le prince arménien qui se fit moine dans un couvent de Prémontré. Le manuscrit 2810 de la Bibliothèque nationale de Paris, est au contraire très volumineux, et comprend 299 feuillets ou 598 pages in-folio. Nous croyons donc qu’il est une copie du manuscrit de 1399, à laquelle on aura ajouté les relations des frères Hayton et Bieul et du sire de Mandeville. e Mais si ce chef-d’œuvre de calligraphie est du XV siècle, il ne s’ensuit pas que les relations des voyageurs soient de ce temps. A l’exception de celle de Marco Polo, qui est de 1298, et de celle du frère Bicul ou Ricold de Mo nte-Croce, mort en 1309, toutes les e autres sont de la première moitié du XIV siècle. En effet, le récit du frère Oderic est de l’année 1330, celui de Guillaume de Bouldeselle de 1336, celui de Jean de Mandeville de 1332, et celui de Hayton de 1307. Un moine de St-Bertin traduisit en français la plupart de ces récits. Ce moine est Jean le Long. L’historien desAbbés de St-Bertina pensé que ce nom lui était venu de sa haute taille ; mais Thomas Diacre, un de ses contemporains et son disciple, affirme qu’il était replet et avait l’abd omen si proéminent qu’il marchait avec 7 beaucoup de difficultés . On le surnommaitIperius,qu’il était d’Ypres, ville de la parce 8 Flandre , à neuf lieues de St-Omer. Mais son véritable nom patronymique doit avoir été de Langhe,ce qui en flamand signifie « le Long. » D’après leGallia christiana,d’Ypres revêtit en 1334 l’habit de St-Benoît dans Jean l’abbaye de St-Bertin, et fut envoyé par l’abbé Allaume à Paris, pour y recevoir le grade de Docteur. Le 24 mars 1365, il fut élevé à la dign ité abbatiale et se rendit la même année à Avignon, où il fut accueilli avec distincti on par le pape Urbain V, son ancien maître. Trois mois après, il fut de retour dans son abbaye et jusqu’au jour de sa mort, 9 arrivée en 1383 , il se consacra entièrement à l’administration de cette puissante maison. Nous n’avons pas à étudier ici Jean le Long comme a bbé de St-Bertin ; nous ne parlerons que de ses travaux historiques et littéraires. Le plus célèbre de ses ouvrages est la « Chronique de St-Bertin, » publiée dans leThesaurusnovusdom Martène et de dans lesMonumenta germanicade Pertz ; elle relate les faits de cinquante-quatre abbés et les événements les plus saillants arrivés depuis 590 à 1294. C’est à cette source féconde que Meyer a puisé les meilleurs documents pour sesAnnales Flandriœ. Iperius écrivit encore la vie de St-Erkembode, laquelle le jésuite Henschenius annota et inséra, à la date du 12 avril, dans lesActa sanctorum Belgii.l’œuvre capitale de Mais l’illustre religieux de St-Omer est la moins connue. Foppens, dans saBibliotheca belgica, et M. de Laplane, dans son histoire desAbbés de St-Bertin,contentent de la se mentionner ; ils ne paraissent pas l’avoir vue ; no us voulons parler de la traduction française de ces récits de voyages en Asie, contenu s dans le manuscrit que la
Bibliothèque nationale a hérité des ducs de Bourgogne. « Une autre collection à peu près semblable, dit M. d’Avezac, existe à la Bibliothèque royale de Paris sous le n° 7500 C, manuscrit français in-f° : elle comprend les relations de Hayton, de Ricold, d’Oderïc, de Boldensel, et en fin de l’archevêque de 10 Solthânyeh . » Ce manuscrit a été imprimé à Paris, en 1529, pour J ean-Saint-Denys, libraire rue Neuve-notre-Dame, en un volume petit in-folio de 82 feuillets, avec caractères gothiques et sous ce titre :Lhystore merveilleuse plaisante et recreative du gr and empereur de 11 Tartarie, seigneur des Tartares, nommé le Grand Can. A l’époque où Jean le Long travaillait à sa traduct ion, l’anarchie et la guerre civile déchiraient la France ; les armées d’Édouard d’Angleterre en ravageaient les provinces et Pétrarque à la vue de tels désastres, s’écriait : « Non, je ne reconnais plus rien de ce que j’admirais autrefois. Ce riche royaume est en c endres... Les écoles de Montpellier que j’ai vues si florissantes sont aujourd’hui désertes... Paris, où régnaient les études, où brillait l’opulence, où éclatait la joie, n’amasse plus des livres, mais des armes, ne retentit plus du bruit des syllogismes, mais des clameurs des combattants ; le calme, la sécurité, les doux loisirs ont disparu... Qui dans cet heureux royaume eût pu se figurer même en songe de telles catastrophes ? » Pétrarque considérait son époque comme fatale aux lettres et aux arts. e Cependant les ouvriers de ce temps sont plus habiles que ceux du XIII siècle. Dans les monuments, les sculptures sont plus élégantes, plus légères, plus fines, d’une exécution plus recherchée. Dans les statues, les figures restent maigres, mais les étoffes 12 sont amples et à plis brisés . En Artois, la magnifique église de St-Bertin s’élève avec ses ogives équilatérales, ses meneaux cylindriques, ses fenêtres effilées, ses rosaces rayonnantes dans une même ogive, ses légères colonnettes s’épanouissant en feuillages délicats, et dans cette abbaye, dont on admire encore aujourd’hui les ruines grandioses, Iperius cultivait les lettres avec distinction. Il écrivait, lui, flamand d’origine, dans l’idiome de Froissart et dans un style qui n’a pas les défauts de celui du fameux chroniqueur, s’il n’en a pas les brillantes qualités. Ce n’est pas de lui qu’on peut dire ce qu’un écrivain du e temps, traducteur des psaumes de David, disait de l’état général de la langue au XIV siècle : « Et pour ceu que nulz ne tient en son par leir ne reigle certenne, mesure, ne raison, est laingue romance si corrompue qu’à poinn e li uns entend l’aultre et à poinne peut-on trouveir à jour dou personne qui saiche escrire. » Sans doute le langage des anciennes provinces de la France, quoique identique au fond, différait dans les détails, et, comme l’a fai t remarquer Fallot avec grande raison, « lorsqu’on a commencé d’écrire dans chacune de ces provinces, en langage vulgaire, on n’a pu écrire que dans l’idiome, ou, pour mieux dire, dans le dialecte de la 13 province » De quel dialecte s’est servi Iperius ? Quoique né en Flandre, lorsqu’il a écrit en langue vulgaire, il n’a pas fait usage de l’idiome de son pays natal, mais du dialecte français usité dans le nord de la France, du picard qui se d istingue des autres dialectes par la rudesse et l’âpreté de ses articulations, empruntée s à l’accentuation stridente des populations germaniques. Cependant, il ne faut pas confondre le dialecte pic ard avec le dialecte ou le patois artésien qui a dominé longtemps en Artois, où se trouvait l’abbaye de St-Bertin. Dans le dialecte spécial à la Picardie, on remarque qu’il existe pour les sonsce, che etque une gradation du doux au rude. L’artésien ajoute encore un degré de rudesse ; il metcheà la place dece,etqueà la place deche.On dit, par exemple, dans ce dialecte :ichipourici, rincher pourrincer, fachon pourfaçon,au lieu de et chapelle, chêne, chien, vache, on
dit :capelle, quêne, quienpukien, vaque.Cette règle n’est pourtant pas sans exception ; car les verbes françaisfâcher etmarcher ne varient pas en Artois, quoi qu’on dise maquer pourmacher ;marqué pourmarché(forumlatin, en marken teuton). Lorsque le son ce est exprimé en français par se, on ne le ren d pas en picard-artésien parche. Cependant, on ditmucherpourmusser.Mais les sonsze, gedeviennent en artésience, che. Ainsibaiserchange en s’y bajer ;aise enage ;prison enprigeon ;jambe en gambe ;gerbe enguerbe,Mais cette règle souffre encore plus d’exceptions que la etc. précédente. Les motsemporter, empereur, enfer, serment, souvent,d’autres semblables sont et prononcés en français avec le son de l’a nasal, tan dis qu’ils conservent en picard-artésien leur son primitife. On ne connaît à cette règle qu’une seule exceptio n ; le mot tempsest prononcé en Artois comme le françaistant,quoiqu’il dérive detempus.Aussi le e trouve-t-on écrit avecadans Beaumanoir et dans les coutumes de l’Artois du XIV siècle, publiées par Maillart. Le patois de cette ancienne province conserve encore les formes grammaticalesde le, à lepourduetau ; de les, à lespourdesetaux.Ainsi on disaitde le père, à le père, de les hommes, à les hommes,pourdu père, au père, des hommes, aux hommes. Il était d’un usage presque général dans le langage artésien, quoique l’on y distinguât souvent le genre masculin du féminin, de direle pourla : Je viens de le messe, je m’en vasà le ville,et l’on dit aussime, te, se,pourma, ta,sa ;il a parlé à me sœur, j’ai connu te mère, il a mal à se tête. Ils eteux s’employaient aussi bien fréquemment pourelles ; mais on ne disait pasil nilui pourellesingulier. Au lieu de au mon, ton, son, on prononçaitmen, ten, sen ; men père, ten neveu, sen cousin,et si les pronoms possessifs étaient suivis d’une voyelle, on ne faisait presque pas sentir l’e : mn hahit, tn affaire, sn ami. Notreetvotredevant un substantif perdaient leur dernière syllabe ; on disait :noou nou,vo ouvou ;no mason ounou mason, vo ouvou gardin.Enfin, le patois artésien ne connaissait pas le pronom relatifqui; il le remplaçait toujours parqu’ilouqu’elle,selon la personne ou la chose à laquelle le pronom se rapportait. Tous ces idiotismes ne se rencontrent pas dans le moine de St-Bertin. Jean le Long ou Iperius écrit déjà dans un style qui sera celui de Comines. Sa langue, comme celle de cet autre enfant du nord de la France, ne porte presque plus aucune trace du joug de la basse latinité ; elle s’est affranchie des traditions de l’école ; elle a la clarté et la précision de nos meilleurs écrivains. Seulement, là où notre langue française a misou, au etal,le moine de St-Bertin mettraeu, ouetaul.Il dira :treuveetqueurtpourtrouve etcourt ;ou palays pourau palais. Il se servira même de flandricismes pour désigner des ustensiles de cuisine ou un pieu. Ainsi :questes pourchaudronsflamand (du ketel) ;estachs pour 14 poteauou piquet (du flamandstaak) ;tine.pour désigner un vase plus haut qne large Iperius comparera même à un cabaret de la Flandre certaines maisons de l’Orient : « En ceste ville a cest usage quant aulcun veut donner à menger a ses amys et faire feste y a maisons propres, ainsi comme en Flandres sont les cabaretz. » Maintenant que nous connaissons le traducteur, suiv ons le chez les écrivains qu’il nous a présentés. Après Marco Polo, le premier classé dans le manuscr it 2810 de la Bibliothèque nationale de Paris, est Oderic de Frioul. Né vers 1 285 à Pordenone ou, comme dit Iperius, à Port de Venise, il entra dans l’ordre de St-François et partit en 1317 pour l’Orient avec une mission du Pape. Arrivé à Trébizonde, il vit dans les airs une bande de plus de trois mille perdrix qui, obéissant au geste d’un homme, se reposaient quand il s’arrêtait, et reprenaient leur vol quand il se rem ettait en marche. A Tauris, une ville très marchande, il a pu toucherl’arbre secdans un temple de Sarrazins ; à Cana ou Canan,
dans la haute Inde, il assiste à une discussion thé ologique et emporte les reliques de quatre martyrs de son ordre ; il traverse Munibar, le pays du poivre ; Plumbum, celui du gingembre, où l’on adore un bœuf et des idoles qu’o n arrose du sang de quarante vierges, et où l’on brûle les femmes avec leurs maris morts. A Monbar, une statue d’or attire l’attention du frère Oderic ; d’après la description qu’il en donne, on reconnaît celle du Bouddha. Dans l’île Lamory, on ignore le mariage et l’usage des vêtements ; là, les femmes sont commune s et l’antropophagie y est pratiquée. Dans l’île de Java, le franciscain décrit un palais dont le toit, les parois et le parquet sont d’or ; à Bacumeran, il rencontre des hommes à visage dechien ; en Ceylan, des oiseaux à deux têtes ; à Catan, des poules à la ine de mouton. Dans la cité de Cartan, un religieux bouddhiste fait descendre d’une montagne et y remonter trois mille bêtes au son d’une cloche. Oderic traverse ensuite un pays habité par des nains qu’il appelle « pynans » ou gens du prêtre Jean, va à Cambalyc, aujourd’hui Péking, y assiste aux fêtes données dans le palais du grand Kan et fa it partie du cortége de l’empereur, avec l’évêque qui est de son Ordre. Enfin, il nous apprend ce que sont le prêtre Jean et le Vieillard de la montagne, ces deux grandes merveill es qui occupaient l’Europe depuis plus d’un demi-siècle ; et il nous dit comment, de son temps, se fait dans l’extrême Orient le service de la poste aux lettres, et comment se fabriquent et se transmettent les billets de banque. De retour à Padoue au mois de mai 1329, frère Oderic de Frioul écrivit la relation de son voyage en latin et la termina le 24 janvier 1330. Il est mort le 14 janvier 1331, et il a été canonisé ; dit M. d’Avezac, par un décret pontifical du 2 juillet 1755. Cette relation est suivie de celle de Guillaume de Bouldeselle. Nous ne l’avons pas reproduite parce que ce chevalier allemand ou flamand n’a pas été dans l’extrême Orient, mais seulement en Palestine et en Egypte, ainsi qu’ il le dit lui-même au début de sa narration : « Cy commence un traitié de lestat de la terre sainte, et ossy en partie de la terre degypte et fu fait à la requeste de tres reverent seigneur monseigneur Talairant de Pierregort cardinal au titelle Saint-Pierread uincula, par noble homme mon-seigneur Guillaume de Bouldeselle. En lan de grace mil trois cens et XXXVI. Et fut translatez par frere Jehan Le Lonc né de Ypres, moine de Saint-Bertin en Saint-Aumer, en lan de grace 15 mil trois cens cinquante et un . » Ce pèlerin n’alla donc pas en Tartarie, comme l’a c ru Bergeron. Il ne visita que l’archipel grec, l’île de Chypre, la Syrie, le Caire, le Mont-Sinaï, la Terre-Sainte et revint à Beyruht. Son récit comprend seulement seize feuille ts du manuscrit 2810 de la Bibliothèque nationale. On retrouve quelques passages de la relation d’Oder ic dans celle de Jean de Mandeville. Aussi ne reproduisons-nous pas cette de rnière, d’autant plus que Hugh Murray pense que l’auteur n’a été qu’en Palestine e t en Syrie. Selon Hakluyt, Jean de Mandeville est né dans la ville de St-Alban en Angl eterre. Jeune encore, il étudia les Écritures et la physique, c’est-à-dire la médecine. En 1322, il partit pour l’Orient, et, comme un autre Ulysse, ne revint dans sa patrie qu’ après une longue absence. Il rédigea, dit-on, en français et en latin les notions qu’il avait recueillies dans ses voyages, et mourut à Liège, le 17 novembre 1371, au monastèr e des Guillelmites. Abraham Ortelius a conservé son épitaphe dans sonItinerarium Belgiæ ;est conçue en ces elle termes : « Hic jacet vir nobilis, Dominus Johannes de Mandeville, aliter dictus ad Barbam, miles, dominus de Campdi, natus de Angliâ, medicinæ professor, devotissimus orator et bonorum largissimus pauperibus erogator : qui, toto quasi orbe lustrato, Leodii diem vite sue clausit extremum, anno domini 1371, m ensis novembris die 17. — Vos ki paseis sor mi pour lamour deix proies por mi. »