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L'Héritage maudit

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Sophie est une jeune paysanne vivant au début du XXe siècle. Entre la mort de sa mère, ses études qu'elle a dû abandonner, son travail à la ferme, ses frères et soeurs à élever, Sophie ne rêve que d'une vie meilleure.

Ajouté le : 08 mars 2017
Lecture(s) : 1
EAN13 : 9782812916304
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Professeur d’histoire dans un collège,Florence Roche commence sa carrière d’écrivain en 1999 avec L’Emmuraillé. Alliant le style historique richement documenté au terroir de sa région, elle est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages dont Des monts de Résistance, Les Hautes TerresetL’Honneur des Bories.
L'HERITAGE MAUDIT
Des monts de Résistance L’Héritière des anges L’Honneur des Bories La Bastide du colonel La Trahison des Combes Le Dernier des Orsini Les Cahiers d’Esther Les Hautes Terres
Au secours mémé L’Emmuraillé Les Fruits de la liberté
Du même auteur
Aux éditions De Borée
Autre éditeur
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©
, 2011
FLORENCEROCHE
L'HERITAGE MAUDIT
À mes trois filles, pour qu’elles aient conscience du bonheur de vivre en femmes libres dans l’égalité et le respect.
Et en hommage à toutes les femmes de ce monde encore victimes du sexisme.
Première partie
LES ENFANTS DEÇUS
I
Ange
'ETAIT LE DEBUT de juin1895. Au-dehors, le soleil inondait le ciel, C s’épandait sur les toits de tuiles rouges, miroitai t derrière les carreaux, éclairait les visages des passants qui fermaient un peu les yeux pour éviter l’éblouissement. L’été approchait. Les élèves jetaient désespérément leurs regards dan s la cour de récréation, espérant pouvoir s’amuser sous ce beau temps au plu s vite. L’hiver avait été tellement long, froid et gris dans cette ville noire de Saint-Étienne. Ange écoutait le maître, captivé. Peu lui importait l’extérieur. Quand il était en classe, plus rien ne comptait pour lui à part les m ots du maître. Encore une fois, la leçon de géographie l’arrachait à la réalité et l’emmenait dans des pays lointains qu’il aimait s’inventer pour vibrer, pour s’évader. Ce matin-là, il était en Indochine, sur les bords de la rivière Saigon. Il i maginait l’air chaud et humide, la végétation luxuriante que décrivait l’instituteur. Ses yeux se perdaient sur la carte murale au-dessus des dos des écoliers penchés sur leurs pupitres. La petite salle de classe était chauffée et enfumée pa r le poêle à charbon, une salle de classe appartenant à la Société des mines de Sai nt-Étienne, comme toute l’école, comme l’église, la salle des jeux, le peti t gymnase et les maisons de la cité. Elle exploitait plusieurs concessions à Villa rs, au Cluzel, dans Quartier Gaillard, à Dourdel et à Montsalson et dans le quar tier de Beaubruns où vivait Ange. Il y avait là plusieurs puits en exploitation : le Châtelus numéro1, le Châtelus numéro2 et le puits Couriot. Les charbons produits étaient des gras et des mi-gras convenant pour les usines, le chauffage , la production de gaz et les chaudières. Ils étaient expédiés par le train depui s la gare du Clapier. C’était là un monde particulier, un monde recroquev illé que celui de la mine. Des générations s’y succédaient, s’y côtoyaient san s rien connaître d’autre que cette région. La majorité des enfants quittaient l’ école dès que la scolarité obligatoire le leur permettait pour rejoindre les p ères au fond. Rares étaient ceux qui choisissaient un métier différent, ignorant mêm e qu’il en existait d’autres. Souvent, on ne savait même pas qu’il y avait des di zaines d’autres puits dans le pays. Ange, lui, savait tout ça. Il était curieux, il dévorait des journaux, des liv res que lui prêtait le maître. Il aimait l’école. Il aurait souhaité y rester des ann ées et des années encore. En classe, il oubliait le quotidien difficile, la f aim qui le taraudait, les larmes de sa mère, épuisée par ses cinq enfants, la fatigue d e son père et ses coups de gueule. En classe, il était avec le maître, partageant son goût du savoir, ses émotions, ses passions. Parfois, pendant la leçon, ce dernier lui faisait un sourire complice ou il posait affectueusement sa grande main ouverte sur ses cheveux. Alors, Ange ignorait les regards jaloux des autres enfants de mineur qui le traitaient d’«intellectuel», de «futur bourgeois» et qui refus aient de jouer avec lui dans la cour de récréation. Il était fier de l’intérêt du m aître pour lui et il aurait voulu lui
crier combien il lui devait, combien il l’admirait, combien il l’aimait, ce grand homme sévère qui lui ôtait l’ignorance et la bêtise de la tête. Il aurait aimé être son fils et demeurer toujours avec lui pour lire le s mêmes livres et l’entendre nuit et jour l’instruire. Le maître était le seul adulte pour lequel il avait de l’estime. Ange se méfiait de tous les autres, dans la cité minière. Ces pères de famille qui rentraient tout noirs de charbon, les soirs, un peu ivres après les ballo ns de rouge pris au café de la cité, riant fort, parlant fort, grondant fort, s’in vectivant, se battant parfois. Bien sûr, on sentait la camaraderie entre les mineurs, l ’entraide, mais la brutalité n’était jamais bien loin et les claques sur les jou es des gamins pleuvaient. Les femmes étaient en retrait, usées par le travail de la mine et par leur vie de famille. Tous les petits des mineurs étaient dégourdis, joue urs, facétieux. Ils ambitionnaient de descendre dans la mine pour deven ir des hommes. Ange se sentait seul, différent sans être malheureux. Simpl ement, il avait l’impression de n’être pas de ce monde. Sa mère lui répétait tout l e temps: Ne rêve pas tant, mon p’tit Ange, ne rêve pas tant… La vie ne laisse pas de place aux rêves… Et elle le regardait avec ses yeux infiniment trist es qui le faisaient souffrir. Il passait des heures à aider sa mère. Il lavait le li nge, le sol. Il cuisinait, faisait manger les petits. Il aimait trop sa maman pour ne pas lui faciliter la tâche. Ce qui lui plaisait par-dessus tout, c’était lui lire des livres. Dès que le père était absent, il s’asseyait près d’elle et commençait la lecture. Alors le visage de sa mère se détendait, elle s’apaisait et il en était h eureux. J’aurais tellement aimé savoir lire, répétait-elle en regardant son fils avec cet état de tristesse qui ne ressemblait que trop a u désespoir. Moi, je serai maître d’école, répétait Ange, les ye ux pétillants. Et je t’emmènerai avec moi, vivre dans la maison de l’éco le et je t’apprendrai à lire… J’espère que ton père acceptera, mon p’tit, disait sa maman en le serrant contre elle comme pour le consoler par avance et lu i éviter de vivre les mêmes désenchantements que les siens. Car Ange devrait sû rement descendre au fond, lui aussi, comme elle avait dû le faire. C’était le destin des enfants de la mine. C’était irrémédiable. Presque inévitable. Cet enfer mement social, ce déterminisme désespérait la mère d’Ange. Elle avait une histoire terriblement classique. Jam ais la vie ne lui avait offert la possibilité d’échapper à son destin. Elle n’avait p as bénéficié de l’école gratuite et obligatoire, étant née bien avant les lois Ferry de 1881-1882. Fille de mineur, elle était descendue dans la mine à sept ans et n’a vait jamais rien connu d’autre que cette vie dans la cité à Saint-Étienne. Elle ne la quittait jamais sauf pour se rendre dans la région de Saint-Paulien, près du Puy , en Haute-Loire, d’où sa famille était originaire. Engrossée à dix-huit ans, elle s’était mariée et elle avait habité la même maison que ses beaux-parents dans la cité minière. À leur mort, le couple avait gardé l’habitation et avait donné l a vie à quatre autres enfants: Paul et Arnaud, deux jumeaux qui allaient sur leurs onze ans, Rose, qui avait à peine six ans, et sa petite sœur de cinq ans, Améli e. La famille vivait toujours dans cette maison, accablée de travail, de routine et de pauvreté. Le salaire du père ne suffisait pas à nourrir toute la maisonnée. Les enfants ne pouvaient pas encore travailler car ils étaient scolarisés. Heure usement, la mère avait obtenu un petit jardin. Elle avait eu droit à ce lopin de terre grâce au projet du père
Volpette, un jésuite qui dirigeait le collège Saint -Michel à Saint-Étienne. Pour accorder une aide matérielle aux familles pauvres, il avait fait distribuer gratuitement plus de 410 parcelles. Ainsi, les mine urs pouvaient cultiver des légumes pour leurs enfants et, surtout, se détourne r du cabaret ou des activités syndicales. La mère d’Ange s’usait le dos sur ce bo ut de jardin. Elle s’y usait le dos, mais arrachait à la terre de quoi nourrir un p eu mieux sa progéniture. Elle tentait de s’endurcir, elle tentait de ne pas trop penser mais elle était habitée par un puissant sentiment de tristesse qui l’accablait. Elle n’était pas heureuse malgré les petites joies que lui procuraient ses en fants, surtout Ange. Il portait en lui la même sensibilité et la même passion qu’elle pour le rêve, le savoir. Mais elle craignait que, pour ce fils, ces deux traits d e caractère ne devinssent aussi une souffrance. Quand Ange lui lisait des romans, elle se projetait dans la peau des héroïnes, et la réalité devenait encore plus insupportable. S on unique espoir, c’était que son petit Ange décrochât une bourse et s’arrachât à ce monde d’esclaves de la mine. Mais ce n’était pas l’avis de son mari, qui p référait que leur aîné descendît au fond au plus tôt pour apporter un autre salaire. Il était un de ces hommes qui ne pensaient qu’à la mine, qui ne s’accomplissaient que dans la mine, qui n’avaient que la mine pour passé, pour présent, pou r avenir. Il était de ces générations de mineurs vampirisées par la Société d es mines. Il avait grandi dans sa cité, il avait travaillé dans ses puits, il fréquentait ses bals, ses magasins, ses cafés, ses terrains de jeux, ses fanf ares sans rien voir aux alentours, sans même en avoir l’envie, contrairemen t à sa femme. Maintes fois, ils avaient eu des disputes à propos de l’avenir d’ Ange. La mère allait dans le sens de l’instituteur: il fa llait pousser Ange jusqu’à l’école normale, il obtiendrait une bourse. L’enfan t raflait tous les premiers prix et il avait été félicité par l’inspecteur d’académie à deux reprises. Paul et Arnaud étaient moins doués, moins intéressés, déjà attirés par le fond de la mine dont le père leur parlait sans cesse. Alors, la mère projet ait ses espoirs sur son aîné et elle tenait à ce qu’il poursuivît ses études. Elle avait promis à son mari de cultiver au mieux le petit jardin et de combler le manque de vivres par un travail encore plus acharné. Mais son homme savait qu’elle était à bout de forces. Il n’y aurait pas d’autre issue que de faire travailler An ge dès ses treize ans, à la fin de l’année scolaire.
** *
Prenez vos cahiers de dictée. Les mots du maître ramenèrent Ange à la réalité. Il s’empara de son cahier, saisit sa plume, la trempa abondamment dans l’encri er et attendit que le maître attaquât de dicter les phrases en le regardant avec empressement. Au moment où le maître commençait la dictée, la cla sse entendit au loin comme un coup de tonnerre sinistre, lugubre, une so rte de secousse de la terre qui se fendait en deux. Ange frissonna. Il eut un v ague pressentiment qui lui tordit les tripes d’angoisse. L’instituteur porta l es yeux sur lui, comme s’il avait eu la même crispation. Bientôt, des hurlements déchirè rent le silence de la rue devant l’école: C’est un coup de grisou au puits Châtelus1, un coup de grisou!