L’Heure des chiens

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L'heure des chiens... C’est l’heure d'une vieille femme qui promène sa meute dans la rue d'Hugo, un homme esquinté par une vie qu'il occupe et gagne en reconstituant des documents passés au broyeur à papier. Entre Paris, Gentilly, le Cap Nord, et le passé aboyeur de chacun, c'est aussi l'heure pour Hugo de penser à Meg, une femme qui vend des armes, évolue dans un univers ambigu de surveillance, parfois de manipulation. Que restera-t-il d'Hugo, de Meg, et de ceux qu'ils croiseront tous deux à la recherche de la vérité sur leurs sentiments ? Et à nous tous, quel sera notre reste, notre temps, à la fin de l'histoire si nous n'explorons plus cette vérité ? Même pour Hugo et Meg, êtres aux obscurités tenaces, vivre ne se résume-t-il pas qu'à des rencontres où le bonheur se tente ?


Publié le : mercredi 10 février 2016
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EAN13 : 9782334062657
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ISBN numérique : 978-2-334-06263-3

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

À mes enfants.

 

 

Mains sur la tête et les yeux hagards, un jour, j’ai dû me rendre à l’évidence :

J’avais été ambitieux.

Réussir dans la vie, le paradoxe de cet asservissement c’est qu’à mon idée il devait m’accomplir. En fait, l’avenir radieux auquel je me vouais fut ce phare puéril qui, une fois désaffecté, réduisit sa portée dans l’indistinct de mes doutes…

Et merde, double ratage : Je n’ai rien contrôlé de mon destin ; je n’ai été qu’un velléitaire, ce qui m’atterre à quarante ans et des poussières…

J’en concluais avoir abouti au non-être de ce moi-même espéré. Ce qu’il était advenu de ma personne ne se trouvait aucune excuse.

C’est sûr, ça rend modeste ce genre de constat : un vrai retour à l’envoyeur ! Depuis, faut donc l’avouer, je l’ai mis en veilleuse.

Je me suis résigné à des boulots sans gloire, à une union libre un peu trop libre et je crois à un enfant que l’on m’attribua. Un enfant que je n’ai ni reconnu, ni vu de ma vie. De cette aventure et de cette paternité que l’on me prêta sans que je la rende, je ne tirais qu’une excuse sous forme de question sans réponse : comment savoir si l’on aime ? Comment reconnaître un enfant tandis que la vie d’adulte ne fait que de vous botter le cul et vous renvoie aux coins les plus blessants et obscurs de sa propre enfance !?

Ce que je voulais fuir ? Et où je ne suis pas revenu, car plutôt survivre partout ailleurs que me hanter ? Et bien c’est la Creuse.

Je suis né il y a quarante-trois ans dans la Creuse, en France. C’est une région où le soleil est d’une grande désinvolture, l’escargot omniprésent, la gadoue épandue sur des routes étroites entre bois, bouchures et labours. Quant aux Creusois, l’emploi est sinistré dans la Creuse, ce qui a pour corollaire des paysans impunis pour leurs épandages, des chasseurs choyés, des administrations militaires ou préfectorales bichonnées ! Je suis donc né dans cette France rurale, moribonde. Mais plus précisément dans le bâti, le non-sens même de cet ennui départementalisé : Guéret.

Guéret : ses angélus moroses, ses ronds-points plantés d’œillets d’Inde, sa garnison de dragons assoupis, sa sous-préfecture de style Viollet-le-Duc, ses notables férus d’histoire travaillant à leur propre gloire et que seules distraient les chasses : au poil, ou la plume quand elle est ouverte ; surtout à la bécasse plaisantent-ils goguenards en admirant quelque jolies jeunes femmes lâchées de Poitiers ou Châteauroux pour un week-end « campagnard » et « décontract ».

Guéret ne serait pas grand-chose de plus que rien sans son autoroute vide, sa Banque de France aux lourdes grilles, son hôpital plus compassionnel que vital, son clocher dont la ré-érection s’achève après d’âpres discussions entre contributeurs municipaux, régionaux et diocésains. Cet édifice a été – pour l’un des modérateurs au sortir de ces combats répartiteurs de dépenses – à classer monument hystérique ! Ce fut le seul éclat connu dans cette ville depuis le largage accidentel par un quadrimoteur Lancaster d’une bombe alliée qui projeta en 1944 son blast métallique contre les écuries du château de La Brosse. Guéret en fit la hune des gazettes Vichystes qui, aux abois, en écumèrent comme des renards talés dans leurs âmes noires.

Guéret c’est encore cette province aux bourgeoises anorexiques qui s’achètent leurs dessous à Paris, caquettent au téléphone dans leurs intérieurs au vide impeccable. Parfois ces dames font entre elles assaut de platitudes pour se donner un peu de cette hauteur sociale qui, par amertume ou par goût, les anime soudain sur une volée de marches paroissiales ou à celles du restaurant du Coq Hardi à deux pas de l’hôtel de ville.

Voilà donc pour mon creuset creusois.

Ma famille, elle, n’a aucun intérêt. Jusqu’à moi, de père en fils, s’est transmise la charge servile de concierge de la Banque de France. Guy-Charles, mon père, a donc été le dernier représentant d’une lignée portant chaîne d’argent depuis Napoléon Premier. Je fus l’unique enfant de ma maman, Dieu combla d’aise la famille à double titre en ce que je fus un garçon pour cause de charge éminemment masculine en la conciergerie bancaire, et en évitant le tracas de « caser les enfants et disperser l’héritage », selon l’expression de mon père. Monique fut une maman à éclipses, s’ensevelissant dans un foyer aux cendres amoncelées sur ses cheveux noués que parfois l’enfant pas sage que j’étais ébouriffait d’un rire partagé avec elle. Elle était une femme triste soudainement espiègle.

En somme, cette famille n’est qu’affleurement même si je sais que ses fluides gouvernent encore mes caps en profondeur.

Il me faut simplement garder en mémoire qu’elle ne fut rien de bon, ni de mauvais. Une famille qui fut la bonne épouse de cette France marécageuse, dont la petite histoire s’entendait à parfois s’agripper à la grande pour se donner l’illusion d’avoir eu un instant la puissance et les rêves en partage avec ce peuple tranquille quand il devient empereur ou gardien de phare du monde, une fois tous les cent ans ! De quoi s’emmerder entre-temps.

Autant dire que de tels moments cela ne se rate pas ; sauf si l’on tient à rester sur une route jalonnée de langueur, tirée toute droite, un peu comme celle des bois de Saint Fiel : sorte d’épée posée là par un bretteur défait, lame à terre dont l’acier rouille sous les feuilles mortes qui en émoussent à l’automne le fil des accotements incertains.

J’ai fait du chemin depuis Guéret. Cela revient à dire que l’extraction de cette glaise m’a coûté tant d’efforts, qu’à bout de souffle, c’est comme si j’avais foiré ma montée à Paris juste aux pieds de la capitale, sous les regards verdâtres des anges de l’église dominant la porte de Gentilly. Jeune, afin d’échapper à cet ennui, je m’étais pourtant imaginé en aventurier. Je sillonnais Paris, cet océan d’ardoises, de pierre, de zinc et de vacheries, et de gloires. Mais au final je ne me retrouvais que batelier sur un bras mort, en marin d’eau douce…

Et c’est à Gentilly que ce matin de mai, un mois de mai pourri, je sors entre deux averses dans un trois quart de marin, en tongs, pour aller attraper une baguette pas trop cuite à la boulangerie de la rue Karl Marx. Sous le poids de pluies insistantes, les fleurs de lilas ploient comme des arcs par-dessus les murets des pavillons qui jalonnent cette rue étroite, vide de tout habitant, ou presque.

Là, du côté impair, je fais une rencontre. Elle surgit d’un portillon métallique qui occulte un jardinet hirsute flanquant une maisonnette. C’est une femme âgée, avec un fichu en plastique transparent, une gabardine que bombe sa silhouette ronde. Elle présente un visage aux traits jaunis et fripés figurant une pomme qui aurait passé tout l’hiver sur une clayette à se rétracter autour d’yeux bruns, luisants et en forme de petites amendes renflées comme des pépins.

La femme âgée, massive et impassible se fait haler par une meute de chiens qui n’en peuvent plus d’attendre la promenade du matin. Je compte sept chiens de toutes tailles et races. Un peu craintif, les chiens m’ont toujours fichu la trouille, je reste pétrifié. Elle, la Dame aux Chiens, secouée, tirée, tient ferme les sept laisses regroupées en son poing serré. Elle augmente encore la force de son contrôle en basculant son corps, lui imprimant une oscillation lourde qui forme un contrepoids à la rogne désordonnée des chiens. D’une voix haute perchée, sorte de mésange picorant les pépins de ses yeux, elle me salue :

– Bonjour Monsieur.

– Bonjour Madame, quel sale temps !

– Cela ne fait aucun doute Monsieur. Puis elle ajoute d’une voix plus profonde et comme si cela lui échappait : Vous êtes encore jeune. Vous avez le temps de rattraper tout ça !

– … Madame, rattraper quoi !

– Vous.

– Quoi moi ?

– Vous-même, vous rattraper vous-même, avant que vous ne disparaissiez de votre propre horizon !

– Mais en quoi cela vous concerne, en quoi vous auriez raison ?

– Je le sais, c’est tout… Elle marque une pose, se concentrant sur les chiens qui jappent et dont elle entreprend de démêler leurs laisses qu’ils avaient enroulées au pied d’un des Ginkgo de la rue et les strangulaient comme de fins serpents de cuir…

Je sais que vous pouvez le faire, reprend-t-elle avec une pointe de fierté, moi, à mon âge je peux bien maîtriser sept chiens ! Alors vous pouvez bien vous reprendre un peu en main !

– Mais, demandais-je troublé par sa perspicacité impromptue, qu’est-ce qui vous fait dire ça, je vais très bien ! Je sais parfaitement où j’en suis…

– Pas avec des tongs aux pieds un dimanche en fin de matinée, corrige-t-elle soudainement irritée. Pas avec une mine pâlotte comme la vôtre, mal taillée, une mine qui aurait comme cassé sur vos nuits blanches.

… En fait voilà, -ajoute la Dame aux chiens – péremptoire comme trouvant sa conclusion : votre vie doit être blanche, d’un blanc sale comme les lanières de vos tongs… »

Je reste abasourdi. Jusqu’alors silencieux, les chiens se mettent à aboyer, à s’en décrocher la gueule.

La vieille femme laisse un peu filer de longueur de laisse et se met à marcher sur la chaussée, comme tirée sur un traîneau par sa meute de clebs : bas rouges, bergers, griffons, dogues, je ne sais quoi. Tandis que d’un coup elle lâche tous les chiens qui hurlent, jappent et détalent tout à leur dinguerie droit dans la rue. Se retournant un instant, elle se contente de me crier de loin :

– Au revoir Monsieur.

– Au revoir Madame », dis-je à voix basse, machinalement.

Et c’est là ma conclusion. Je me trouve pitoyable.

Les chiens aboient encore longtemps dans ma tête.

Je pense comme on s’ébroue que c’est dimanche après tout. Il me prend soudain l’envie d’un réconfort.

A la boulangerie, en plus de ma baguette « pas trop cuite s’il vous plaît », j’achète un mille-feuilles et un sachet de tuiles. Des tuiles aux amandes grillées qui, sous le plastique du pochon, ressemblent aux yeux de la vieille dame quand ils me fouillaient du regard.

Je rentre chez moi.

Je crois qu’avant, chez moi, c’était une ancienne peausserie.

Mon appartement est une grande pièce unique. Elle forme un rectangle de hauts murs, avec des verrières sur un côté, avec ma vie rencognée dans ses quatre angles : l’angle home-ciné, l’angle lit, l’angle baignoire et chiottes avec tablette pour verre et brosse à dents surmontée d’un miroir au mur où mes quarante-trois ans m’assassinent régulièrement. Je suis un homme élancé, resté maigre.

Je grisonne. Mes yeux n’en ressortent que plus noirs sous les mèches qui parfois retombent sur mon front, viennent ombrer un nez court, droit, d’un minimalisme fonctionnel, et sans caractère. La gourmandise de ma bouche, dont l’ourlé est ce que j’ai encore de mieux, s’atrophie avec l’âge comme une ficelle tendue entre les deux pierres grises de mes joues où poussent des lichens de trois jours.

Du côté opposé de la grande pièce, il y a le dernier angle où j’ai rencogné une machine à laver le linge avec un four à micro-ondes et un réchaud bleuet à gaz posé dessus, à côté du frigo et de l’évier.

Sur le mur du fond, une reproduction de la tentation de Cranach. Au milieu de la pièce d’un seul tenant et formant le cœur d’une croix blanche aux courtes branches, quatre tables sont disposées. Elles me semblent comme désertées après un banquet de noces et leurs blancheurs irradient sous les larges suspensions de tôles et de verre armé qui diffusent une lumière clinique quand je les allume.

Les tables en croix sont encombrés de papiers froissés ou organisés par un quadrillé compartimentant des milliers de copeaux, rubans, particules, déchets et bandes de papiers alternant avec des feuilles et feuillets en piles, sortes de falaises battues par ces vagues sèches, ce clapot d’écumes encrées.

Sous les tables, aux pieds des chaises postées deux par deux en bout de chaque table comme des gardes, sont entassés à même le sol des registres et des répertoires, des liasses ficelées ou en partie filmées, des cadres, des presses, des recueils, des classeurs et dossiers replets.

Que du papier. Un festin de papier !

J’ai déposé mon sachet de tuiles sur la console plaquée contre le mur de laque noire que perce la porte de l’entrée. Une entrée rehaussée par un poster de J. Pollock.

Celui que Meg m’avait offert.

Depuis notre rupture, en quelques mois, l’œuvre a muté en tache de Rorschach que j’évite de détailler, tant l’œuvre m’oppresse. Mais je n’ai pas la force de la décrocher, à bras le corps, tant dans ce cadre est encore entravé le dépit, ce rôdeur sur mon seuil, celui d’avoir perdu Meg par le seul effet de mon propre égarement. Peur qu’il me saute à la gorge comme un des chiens de la vieille !

J’ôte mon caban lequel, alourdi de pluie, souffle d’aise en s’avachissant comme du carton mouillé dans la bergère désaxée qui me tient lieu de valet.

Après avoir contourné le comptoir à l’américaine, adossé au réfrigérateur, j’avale mon mille-feuilles. C’est comme relire vite fait son enfance en allant directement aux pages sucrées. Je me sers un verre d’eau. Elle est tiède, l’eau.

Elle pue le chlore.

Je verse un peu de cette eau dans la baignoire de mon oiseau : un serin, une sorte de canari jaunasse qui piaille dans une cage que j’ai rencognée entre le frigo et le bloc évier. Il criaille un moment puis se calme en picorant les petites graines luisantes que je lui verse dans sa mangeoire.

Je me demande pourquoi ce piaf n’est pas déjà mort, à se faire chier seul, toute la sainte journée… Comment il fait ? Un peu d’eau, de bruit, et le voilà comme neuf, à se goinfrer de sésame et de p’tites graines de je ne sais quoi, à fienter avant de replonger dans sa léthargie, son silence, comme rasséréné par ma présence.

Le piaf becte l’os de sèche puis se pose et se pelotonne dans le coude d’une branche de bois mort. Par mimétisme avec l’oiseau, je m’assoie au bord de mon lit resté défait, pour y coulisser dans une heure lasse de plus. Mais à peine alangui, tandis qu’appuyé sur un coude j’ouvre le sachet de tuiles, me reviennent en meute, à l’esprit, les mots de cette Dame aux chiens, leur effrayante acuité.

Je ne sais que penser de son « – « Vous-même, vous rattraper vous-même, avant que vous ne disparaissiez… ! »

Je me relève en un bond !

Le serin en est effrayé. Il volette et se cogne aux barreaux, de ses ailes fait teinter les fines grilles de la cage comme un xylophone déglingué avant de se planquer derrière l’os de sèche qui pend à la branche.

Tout redevient immobile sauf la petite plume jaune qui plane, tourne sur elle-même et enfin tombe au sol comme un élytre de tilleul. Résolu, je marche sur la noirceur du Pollock appuyé contre le garde-corps barrant les verrières au nord.

Je dévisse les serre-joints du sous-verre. Je dépose la plaque de plexiglas avec précaution sur sa tranche, l’appuie contre le bas du mur peint en noir, sorte de néant laqué face au mur sud où brille un œil-de-bœuf. Cette percée offre un unique point de ciel semblable à un trou d’obus qui aurait crevé ce côté-ci du loft, couvert de livres et charbonné ça et là de photos en noir et blanc, sans ordre apparent, comme autant d’impacts, d’éclats, de gravats. Ce n’est pas que j’aime lire, ni que je sois photographe… Mais j’ai une passion pour le papier.

Une passion bien incapable de me dévorer, une passion domestiquée : un tigre de papier ! Elle se contente de dévorer ceux qui veulent venir dans mes impressions et jetés d’encre, dans mes bains révélateurs, d’arrêt ou fixateurs. Le papier j’en vis en un sens.

Une fois béant le sous-verre contenant la reproduction du Pollock, j’y ai pris, puis plié en trois la photo du portrait de Meg qu’elle avait coincée dans un angle du cadre, entre le poster et le plexiglas.

Destinée au broyeur à papier, réduite à un replié glacé, Meg me sourit quand même… Et je me ravise.

J’avais rencontré Meg dans un hôtel pour hommes d’affaires. Elle était venue à Paris faire la promotion des produits de son entreprise, pour une réunion qui, m’avait-elle dit, avait un lissé dans les échanges similaires à celui d’une aimable causerie Tupperware afin de promouvoir des outils propres à refroidir toute sortes de viandes et resservir en boîte les restes du monde. En fait, quand je l’ai rencontrée, Meg vendait des armes. Elle était dans ce business… Et j’en suis tombé amoureux, je crois que c’est ça. Cela devait se voir. C’est probable…

Elle, Meg, l’avait v

2

Il y a déjà des mois de cela mais elle était capable de se rappeler chaque détail.

Sa journée avait démarré en apostrophant son portable et formulé en articulant précisément comme on interpelle un dur d’oreille :

– « Centaurus – Meg Vardø T-4-2 ! »

Meg s’était rapproché de l’écran, source luminescente qui faisait couler sur sa peau une soie rouge, un imprimé de chiffres que Meg avait analysés pour en conclure que sa sécurité était assurée : niveau 2, sous contrôle, aucun facteur d’aggravation dans les prochaines 48 heures.

Une fois rassurée, Meg avait dénoué la serviette retenant sa chevelure, sorte de traîne automnale, reflets de feuilles or et fauve, le long de son dos, vers le sol. Meg dénouant aussi son Kimono blanc qui se mit à glisser sur ses hanches, le long de ses cuisses.

Ce fut encore un probable éblouissement pour Lars, le garde du corps, qui se devait de surveiller Meg, les yeux en permanence rivés au moniteur relayant une camera périscopique installée dans chaque endroit où séjournait Meg, sa diode rouge se mettant à clignoter lorsque l’objectif globulaire pivotait attiré par un mouvement, ou la chaleur du corps de Meg quand Lars basculait le système en mode thermique.

Meg s’était maquillée, avait comme encoché ses yeux gris-bleus dans la double corde des traits de l’eye-liner, avant de se rendre à cette réunion sur dix centimètres de talons, sous des milliers de dollars de soie, cette armure légère que dissimulait à demi un pashmina jeté sur ce que Meg se trouve de moche : ses épaules de nageuse, de l’ex-RDA, se moquait-elle ! Meg trouvait que le pashmina était de circonstance et se trouvait bien assorti à la douceur carminée de ses lèvres droites et renflées comme des allumettes embrasant un visage carré à pommettes hautes où l’on pouvait s’épuiser à tisonner dans les cendrées de ses yeux bleus et chauds à la fois.

Meg se sentait prête à bombarder ses arguments, sûre de vaincre car, comme toujours, les têtes chercheuses des mecs d’en face s’égareraient à la poursuite de sa beauté aux leurres multiples.

Meg avait eu ce sourire affirmé en boutonnant sa veste de tailleur afin de cintrer sa taille.

Le hall : luisances des marbres, des brassées d’orchidées, des sourires fugaces et obséquieux, et les senteurs de cuirs et de moka entre les ors et les huis de bois précieux. Tout cela avait été d’un coup submergé par le parfum plutôt agressif de Lars qui, massif et délié, s’interposait pour ouvrir le chemin à Meg dans un silence que seul troublait par intermittences le grésillement de son oreillette. Lars à qui, pour toute salutation, Meg avait assené : « Changez de parfum ! Ce sera mieux ! ».

Lars avait frappé un coup à la porte du salon où se tenait la réunion, puis trois autres. Un costaud avait ouvert, puis s’était adossé au portique de détection doublant le chambranle de la porte. Lars en avait refermé le battant puis bloquait l’accès.

Meg s’était alors avancée dans ce salon au centre duquel était une table ovale avec posé au milieu, un plateau d’argent où étaient disposés quelques mignardises, deux services à thé et à café, un bloc de commandes de visioconférence et de brouillage de confidentialité, ainsi qu’une boite de connectique filaire ou Wifi avec plusieurs options de cryptage.

Autour de la table, un des fauteuils avait été laissé libre, en présidence, dans l’axe d’un écran qui formait le fond de la pièce.

Et les présentations avaient commencé. Meg décline le thé que lui propose Monsieur Husayn al Ghor, le représentant du client qui confirme à Meg qu’il a tout pouvoir aux fins de réception des offres et d’attribution du marché. De même, elle ne veut pas le café que lui propose l’élégant Directeur du C.A.S. un monsieur français ici présent en qualité de modérateur. Un jeune homme l’accompagne et se présente comme un observateur institutionnel. D’ailleurs, il remercie l’ensemble des participants qui acceptent d’accueillir en sa personne le G.R.I.P. et ainsi contribuent à une étude relative aux aspects R&D et à leur utilisation dans les pratiques commerciales du secteur de l’armement.

Enfin, monsieur Günter Hund von Gewehr, était également présent, mais sans pouvoir d’intervention, sauf à disposer d’un droit de réponse en cas d’assertion déloyale sur son produit ou son entreprise, le groupe H&KG, le concurrent de Meg Vardø qui elle représentait la société Centaurus…

Meg avait été brillante.

Elle s’en convainc encore avec une flamme rageuse dans les yeux.

Meg avait même, selon elle, frappé « un grand coup » à la fin de son intervention, en marchant d’un pas ondulatoire dans le faisceau du rétroprojecteur reportant son ombre sur l’écran immaculé. Sûre de son effet, alors elle avait lancé :

– « Messieurs, vous et moi comprenons que notre nouveau MOCT 9 n’a rien à envier à son rival le GUNP dans sa version chambrée 9 mm : Masse non chargée de 3.060 kg, vitesse 385 m/s, Longueur 760 et repliée 500 mm, portée pratique à 180m, cadence à 700 par minute, faible recul car sans système de retardement de l’action, blocage de culasse fermeture en arrière pour rechargement 30 coups, rafale deux coups auto, semi-auto, puissance d’arrêt équivalente à du 40 S&W à 20 mètres. Accessoires possibles : lunettes, viseur à acquisition de type reflex, pointeur optionnel laser IR Kac à taux S, lampes et poignées tactiques, filetage et cache-flamme adaptés pour silencieux à clipser, et…

C’est là que Meg se souvenait avoir marqué une pause afin de s’assurer de l’attention de Husayn al Ghor :

… j’insiste sur le fait que notre MOCT 9 mm Parabellum est désormais réalisé en matériaux de type polymère, et je vous en ai apporté un petit échantillon personnel… »

Sur ces mots, Meg avait déboutonnée sa veste de tailleur et, passant une main sous un sein avec une lenteur calculée, elle en avait sorti un revolver au canon court, teinte bleu ciel dans toute la masse : carcasse, canon, poignée et mécanisme ! Elle avait alors ajouté :

– « Mon RIO T 38, est entièrement composite, léger, laser miniaturisé intégré à la carcasse, indétectable car il ne buzz pas dans les détecteurs, y compris ceux de nos chers gardes du corps,…

Elle s’était penchée et prenant l’arme par le canon elle l’avait tendue à Husayn al Ghor qui la prit en main, une arme que Meg savait encore à la température de son corps. Meg avait alors conclu :

– « Oui, Centaurus c’est mon « Rio T 38 », dit-elle en rangeant son arme de poing dans le holster sous son aisselle, et surtout le mitrailleur MOCT 9 de Centaurus qui saura accompagner vos hommes, vos décisions : économique, précis, furtif, à vos couleurs, il n’attend que votre commandement… Et vos commandes.

L’assemblée fut parcourue d’un rire poli et satisfait avant que Meg ne soit remerciée par le modérateur, pour la belle défense de son offre.

Après une brève attente dans le hall du George V, ce fut cependant le groupe H&KG qui avait remporté le marché des forces d’intervention spéciales que représentait Monsieur Husayn al Ghor, lequel voulut détendre l’atmosphère et féliciter à tour de rôle les deux compétiteurs en lançant que le principal était, à titre personnel, qu’il n’ait pas acheté d’Uzi Israéliens.

Il y avait eu encore des gloussements rieurs et convenus…

Détruite, Meg était remontée directement à sa chambre d’hôtel en engueulant Lars dans l’ascenseur : « Foutez le camp Lars ! Vous Lars, oui vous – avait-elle répété avec une grimace de dédain lui tordant la bouche – mon porte flingue ? Un porte-poisse oui ! »

Lars avait hoché la tête, et avant de souhaiter une bonne soirée à Madame, Lars s’était contenté d’approuver Madame « Ja förstås », de ne pas froisser Madame « gärna ja ! », de rester très « ordentlig ».

Exaspérée, venimeuse, Meg Vardø avait sifflé entre ses dents que la bouteille de champ, elle aurait déjà due être dans sa chambre, et lui loin d’ici ! Lars avait hoché la tête, prit congé en se mordant la langue afin de s’assurer de la garde rapprochée de son propre silence. Il avait anticipé ce rituel de la défaite par lequel sa patronne se saoulait au champagne tandis qu’en cas de victoire, avec une voix de petite fille qui fait sa gentille, elle demandait du thé déthéiné, et s’endormait bien vite. Le garde du corps avait donc déjà commandé une bouteille en glace, il s’était dirigé vers la porte en lâchant par-dessus son épaule : « Aterseendedame. Nåväl… » en refermant sans la claquer la porte de la suite. Une fois sur le palier, il avait entendu l’impact d’un objet probablement lancé contre la porte par Meg Vardø.

Commençant à se déshabiller, elle avait tiré la langue puis l’un de ses escarpins tout droit vers l’angle du plafond où Lars avait ventousé une camera de surveillance. Du premier coup, sous le choc, la caméra était tombée sur le sol, la bague du zoom coulissait sur le cylindre de l’objectif comme un animal ayant un dernier réflexe avant de crever… Meg avait collé son oreille à la porte de sa chambre pour entendre Lars s’éloigner, s’assurer qu’il prenait bien l’ascenseur.

… Et moi, Hugo Vaissivière, j’étais dans cet ascenseur.

Parvenu à l’étage, j’avais croisé un costaud au regard de husky qui me serait plus tard présenté comme Lars. Il pénétra dans la cabine que je quittais pour me diriger vers la suite numéro deux avec le plateau où était disposé le seau à champagne et une flûte. Une vraie tannée à transporter ce truc !

Meg Vardø m’avait ouvert la porte.

Escarpins déchaussés, veste tombée, son étole pêle-mêle par terre, chemisier à demi ouvert sur son soutien-gorge de dentelles ivoire, un pistolet bleu à ses pieds, se délestant d’un holster qu’elle accrocha de traviole à un valet, elle avait les cheveux libres, le regard dur et brillant comme des billes brisées tandis qu’elle se tenait un moment face au miroir de l’entrée : elle y détaillait une marque rouge de stress qui lui semblait être un impact de 9 mm à la base du cou. Meg laissait là surgir ce qu’elle était à cet instant : abattue ! Puis elle avait enfin posé son regard sur moi. Et moi, j’avais mon habit de domestique, j’avais ma mission d’espion à la petite semaine qui consistait à faire la corbeille à papier de cette suite, d’y rafler tout feuillet ou document pouvant s’y trouver. C’est là où, dès le couloir d’entrée, elle m’a attrapé le bras, collé la bouteille de champagne dans les mains afin que je l’ouvre : « Ouvrez la bouteille, fermez votre bouche… », avait-elle plaisanté avec aigreur.

Elle avait bu d’un trait trois flûtes coup sur coup, puis m’avait intimé de m’asseoir sur son lit, de rester là, tout à côté d’elle en me tendant son verre, pour que j’y connaisse ses pensées. J’avais bu en silence. Meg avait resservi du champagne et, déjà un peu saoule et sans un mot, elle s’était inclinée vers moi, avait appuyé sa tête sur mon épaule et entreprit de tout me confier de sa défaite…

Elle était résolue à se saouler, à coup de flûtes fines et pointues comme des dagues : une ivresse retournée contre elle, au cœur, en un combat sans prisonnier si ce n’est elle-même dans la geôle de son prochain mal de crâne.

Meg avait foiré une affaire et c’était une contrariété si violente qu’elle vandalisait tout d’elle jusqu’au lendemain. Dans cette dépression, la possibilité même d’un lendemain pour Meg Vardø tutoyait l’incertitude.

A la moitié de la deuxième bouteille de champagne, la nuit est tombée. Retiens-moi Hugo m’avait-elle dit, entre imploration et moquerie, je tombe avec la nuit ! Meg voulait s’envoyer en l’air, avec moi, elle en était sure… En l’air, disparaître, devenir une couleur tombée du ciel de Paris, brûler dans les phares des monuments, voler dans le halo mobile des bateaux-mouches, là où fusent les ventres blancs des pigeons.

Elle m’avait repris la bouteille des mains, l’avait secouée.

Il y avait eu un jet de champagne jusqu’au plafond, puis son pétillement lumineux retombant sur elle, tête à la renverse, sur la bouche, sur le visage hilare et sur ses seins collés à la dentelle mouillée. Meg m’avait attiré contre elle. « C’est quoi ton prénom mon beau… Hugo, c’est ça Hugo ? C’est beau… »

J’étais ébloui, d’une docilité effarante, amolli par le champagne. Mais qui gagnait ce soir, se disait Meg en m’embrassant soudain ?

J’ai eu envie d’elle, une envie à l’immédiateté transgressive et totalitaire. On en avait besoin sans doute, de cette baise défouloir et pour de vrai, pas des rôles, des faux-semblants !

Et puis voilà, contre toute attente et pourtant si désemparé en matière de sentiments, si tant est que je sois apte à matérialiser quoique ce soit avec des sentiments, à peine une poignée d’heures plus tard, j’ai aimé cette femme.

Je l’aimais elle, mais j’aimais aussi ce champagne, et le luxe de la chambre salopée par nos effusions désinvoltes, et j’aimais l’atteinte de ce reflet si impromptu et sillonné d’alouettes de mon but intime : ma réussite à Paris.

Tu n’as aucun talent avais-je pensé, pas de talent, mais une chance inespérée, celle sans doute éphémère d’approcher ce qu’aimer veut dire, sans doute ce serait encore plus insupportable cette fois. Le champagne finirait bien par céder, à m’incarcérer dans un mal de tête.

Meg, c’était évident, je l’aimerai encore, à vide.

… Meg y a peut-être cru aussi, mais n’y croit plus désormais je pense… Sur ce dernier point, j’espère me tromper car je peux tabler sur la richesse de ma vie : riche d’erreurs, et de rien d’autre…

En Meg, par Meg, avec et pour elle, je m’étais défait une nuit du contrôle prudentiel de ma vie. Mais je retournais vite à la résignation où m’accule mon insupportable absence de caractère, l’échaudement de cet âge mûr qui désormais mure d’avance les rêves que je hasarde, les condamne à perpette !

Toute cette peur d’exister qui me saute à la gorge dès que je fais un pas hors de moi, ma mère d’ailleurs s’y était employée sans même s’en douter.

Monique, c’est ma mère, me l’avait transmise quand il lui arrivait de me garder à la maison en semaine le jeudi et que je la flanquais à la cuisine. C’était un moment que je qualifierais de « privilégié » au regard de l’étroitesse d’esprit et de temps que notre quotidien de mère au foyer et d’écolier nous réservait à l’époque pour nous seuls. Le Jeudi, le jour où Marina « la bonne » avait son congé, ma mère préparait le repas du midi. Marina en avait acheté les ingrédients au marché la veille au matin. Ma mère s’attelait aux tâches ménagères selon un ordre immuable à :

– Retailler les tiges et disposer « avec art » des glaïeuls dans un vase de cristal au centre de la table elle-même placée au centre de la salle à manger, elle-même au centre de ma vie en famille centrée sur notre appartement au neuf rue du Massif Central, dans le vieux centre de Guéret…

– Eviscérer un colin avant de lui autoriser une petite nage dans un court-bouillon dont la puanteur relative s’évacuait par la fenêtre de la cuisine qui ouvrait sur la cour intérieure de l’immeuble. Cet espace était sillonné par un mélange de remugles et de senteurs ascensionnelles formant aux heures des repas une colonne qui m’écœurait.

– Dresser, sur un plat ovale, un duo préparé par le traiteur de carottes râpées et de céleri rémoulade à réserver dans le réfrigérateur, car papa rentrait toujours déjeuner le jeudi, et n’aimait que le céleri rémoulade. Et je le détestais, le céleri rémoulade.

Allant et venant dans la cuisine, ma mère m’éloignait d’elle, car je ne me tenais à guère plus de trois ou quatre centimètres de sa hanche. Elle me demandait d’aller lui chercher la farine, de lui étaler sur la planche : j’adorais faire cela, je me voyais là en arpenteur du pôle Nord, sur la Lune, au fond d’une mer translucide avec des poissons qui s’esquivent au ras du sable blanc ! Je savais ma mère lasse...

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