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L'Histoire et la presse

De
269 pages
L'histoire et la presse. Voilà un sujet qui interpelle tout historien travaillant sur des périodes récentes. La presse est une source riche et variée, mais qui cache de nombreux écueils. Les idéologies, les tensions, les instrumentalisations dont elle est l'objet obligent l'historien à trier les discours, à les contextualiser, à les comparer. Le journal n'est pas seulement une source, mais un médium qui narre l'histoire au jour le jour, dans une perspective différente de celle de l'historien. À chacun sa notion du temps : l'éphémère du journaliste face au temps long de l'historien, l'immédiateté face à la distanciation. Mais le défi que l'historien de demain écrivant l'histoire d'aujourd'hui se devra de relever sera autre […]
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Cahiers Alberto Benveniste
N°2 Janvier 2007
Sous la direction de
Stéphanie Laithier et Hélène Guillon
Cahiers Alberto Benveniste
L’Histoire et la presse
Actes du colloque
EPHE, 29 mai 2006












Éditions Le Manuscrit

© 2007, Éditions Le Manuscrit,
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8418-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748184181 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8419-X (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748184198 (livre numérique)
67 L’Histoire et la presse



Ce numéro 2 des Cahiers Alberto Benveniste a été
dirigé par Stéphanie Laithier et Hélène Guillon, agrégées
d’Histoire et doctorantes à l’École Pratique des Hautes Études.
Il a bénéficié de la collaboration active de l’ensemble des
doctorants du Centre Alberto Benveniste et du Centre d’Histoire
moderne et contemporaine des Juifs de l’EPHE. Il réunit les
contributions d’étudiants-chercheurs en Histoire des Juifs et en
Histoire générale de divers établissements d’enseignement
supérieur français (École des Chartes, EPHE, universités
d’Orléans, de Paris IV et de Paris X) et étrangers (Institut
Universitaire Européen de Florence, université de Lausanne,
université du Wisconsin).












Tous nos remerciements vont à Glenda Gambus
pour son aide précieuse à la traduction en anglais des
résumés, à Vincent Vilmain pour la mise en page et à
Esther Benbassa pour ses lectures et corrections.

8 Avant-propos
Avant-Propos
Esther BENBASSA
directrice d’études à l’EPHE,
directrice du Centre Alberto Benveniste

Nous publions cette année le deuxième numéro des
Cahiers Alberto Benveniste, consacré à « La Presse et
l’Histoire », et nous ne pouvons qu’en être fiers. Voilà
une initiative d’étudiants qui, au prix d’un travail
soutenu et méthodique, sans oublier l’enthousiasme,
réussit à faire aboutir la parution des actes d’un
colloque en moins de huit mois. Ce recueil est en effet
pour l’essentiel le fruit de la rencontre organisée en
mai dernier par Hélène Guillon et Stéphanie Laithier,
deux agrégées d’Histoire, doctorantes à l’EPHE, une
rencontre qui avait réuni plus d’une cinquantaine
d’étudiants, ayant suivi pendant toute une journée des
interventions sérieuses, intelligentes et novatrices. Les
Cahiers Alberto Benveniste offrent un espace d’expression
à ces jeunes doctorants qui peuvent grâce à eux publier
leur production en un très court laps de temps et
contribuer efficacement à l’avancement de la
recherche par la diffusion de leur savoir. Nous partons
du principe que ces chercheurs en herbe sont l’avenir
de la recherche et que celle-ci a besoin d’eux pour se
9 L’Histoire et la presse
renouveler. Cette rencontre d’intérêts fait la force de
ces Cahiers, subventionnés par les frères Monique et
Serge Benveniste, dans le cadre du Centre Alberto
Benveniste pour les études et la culture sépharades et
le Centre d’histoire moderne et contemporaine des
Juifs (lui-même composante de l’EA 4117 « Europe du
Nord, Europe centrale et orientale, cultures juives
d’Europe et de Méditerranée : histoire et interculturalité
depuis le Moyen Âge »).
Les étudiants apprennent ainsi, pendant les
années de préparation de leur doctorat, le métier de
chercheur, qui ne s’arrête pas à la recherche
fondamentale, mais requiert des résultats, leur mise en
forme et leur diffusion. Si le savoir leur est transmis
par leurs aînés, ces jeunes chercheurs et futurs
intellectuels travaillent eux dans la précarité et
assument leur charge par amour de la recherche,
attendant dans l’anxiété le temps de la reconnaissance.
Cette revue, déjà relativement bien diffusée, qui réussit
même à recueillir des comptes rendus dès son premier
numéro, entend servir de relais aux derniers acquis en
histoire. Elle veut aussi contribuer à responsabiliser les
étudiants devant leur propre sujet de recherche et à
créer entre eux une dynamique positive. Les étudiants
de notre Centre assument tout le travail éditorial de
cette revue en donnant de leur temps. Et tout en étant
des spécialistes de l’histoire des Juifs, ils relèvent le
défi à chaque colloque en se confrontant à des
spécialistes d’histoire générale. Ainsi œuvrent-ils à ce
que ni l’histoire des Juifs, ni l’histoire des Sépharades
ne soient coupées de l’histoire générale et qu’enfin
elles puissent rejoindre une histoire commune, celle de
tous les hommes et de toutes les femmes, qui n’efface
pas pour autant les spécificités au fondement de la
richesse de l’humanité.
10 Avant-propos
Le choix du sujet de cette année interpelle tout
historien travaillant sur des périodes relativement
récentes. La presse est une source riche et variée, mais
porteuse de nombreux écueils. Les idéologies, les
tensions, les instrumentalisations diverses dont la
presse est l’objet obligent l’historien à trier les
discours, à les contextualiser, à les comparer, surtout
lorsqu’il s’agit de la période la plus proche de nous,
dans la pléthore de médias caractéristique de ces
dernières années. Le journal n’est pas seulement une
source, mais devient un médium qui narre l’histoire au
jour le jour, dans une perspective différente de celle de
l’historien. La notion du temps les sépare
indéniablement. L’éphémère du journaliste face au
temps long de l’historien, l’immédiateté face à la
distanciation. Malgré ces divergences d’appréhension,
il aurait parfois été bien difficile d’écrire certaines
histoires sans la presse. La question qui se posera à
l’historien de demain, ce sera d’une part l’abondance
de ces nouvelles sources médiatiques éphémères,
notamment portées par l’Internet, périssables dans la
durée, et d’autre part, la diminution des sources plus
conventionnelles. Une mise en question des méthodes
de travail qui risque de révolutionner aussi notre
approche de l’histoire, non seulement en tant que
professionnels, mais aussi au niveau de la lecture qui
en sera faite. Quelle sera la place de l’histoire dans
l’avenir ? Voilà un beau sujet de colloque.
Saluons ici la générosité de l’équipe du Centre
Alberto Benveniste et de ses donateurs qui une fois de
plus démontrent que toute réussite dépend de cette
chaîne de solidarité qui nous aide à avancer nos
projets, y compris lorsque les conditions ne sont pas
toujours réunies dans nos universités pour les faire
aboutir.
11 Introduction
Introduction

L’Histoire et la presse

Stéphanie LAITHIER
(co-organisatrice du colloque)

Le thème retenu pour cette journée d’étude qui s’est
tenue le 29 mai 2006 a permis de mettre en relation la
pratique de l’histoire avec une de ses sources majeures,
la presse.
La publication dès 1934, dans la collection
« L’évolution de l’humanité », de l’ouvrage de Georges
Weil intitulé Le Journal. Origines, évolution et rôle de la
1presse périodique, montre que l’intérêt des historiens
pour la presse est ancien. C’est d’abord la presse
périodique, facilement accessible, qui a intéressé ces
derniers, jusqu’à devenir assez rapidement un matériau
essentiel pour faire de l’histoire. À partir des années
cinquante et soixante, la presse a surtout été utilisée
par les historiens du politique afin de restituer les
évolutions des opinions publiques, mais cette histoire
a peiné à s’imposer sur le plan institutionnel. Le grand

1. G. WEIL, Le Journal. Origines, évolution et rôle de la presse périodique,
Paris, La Renaissance du Livre, 1934.
13 L’Histoire et la presse
nombre de monographies qui sont alors parues a
néanmoins abouti à la publication entre 1969 et 1976,
sous la direction de Claude Bellanger, Jacques
Godechot, Pierre Guiral et Fernand Terrou d’une
première grande synthèse en cinq volumes, l’Histoire
2générale de la presse française . Puis l’élargissement des
travaux des historiens à l’audiovisuel, à partir des
années quatre-vingt, a largement contribué à
renouveler les problématiques et à faire entrer
l’histoire de la presse dans le cadre plus général de
l’histoire des médias qui se mettait alors en place
progressivement. Cette dernière connaît depuis
quelques années un processus d’institutionnalisation et
s’est assurée une place de choix dans le domaine de
3l’histoire culturelle .
La presse, reflet des conditions sociales, culturelles
et politiques d’une période et d’un espace donnés, est
ainsi devenue une source essentielle dont dispose
l’historien pour comprendre les sociétés et leurs
évolutions, mais aussi pour pousser les frontières de
son champ de recherche. Au-delà du contenu, se
posent alors un certain nombre de questions de
méthodologie auxquelles il se doit de réfléchir et qui
ont été largement abordées au cours de cette journée
d’étude dans les communications et dans les
discussions qui ont animé les deux tables rondes. La
presse doit être appréhendée, notamment dans la
période contemporaine, comme sujet, comme acteur
et comme vecteur de l’histoire, créant ou véhiculant
des courants d’idées nouveaux, des modes ou des

2. C. BELLANGER, J. GODECHOT, P. GUIRAL et F. TERROU (éd.),
Histoire générale de la presse française, Paris, PUF, 1969-1976.
3. Voir à ce propos Ph. POIRRIER, Les Enjeux de l’histoire culturelle,
Paris, Seuil, coll. « Points-Histoire », 2004.
14 Introduction
bouleversements parfois majeurs. Le thème choisi
nous a amenés également à nous interroger sur les
liens qu’entretiennent l’historien et l’homme de presse,
sur ce qui les rapproche et sur ce qui les différencie, et
à souligner que l’histoire constitue aussi un cadre
indispensable à la presse qui permet au journaliste de
mettre son témoignage en perspective.
Ce colloque a ainsi réuni de jeunes chercheurs,
tous historiens, qui ont en commun de travailler sur et
à partir de la presse, et qui à cette occasion ont pu à la
fois présenter une partie de leurs travaux en cours,
mais aussi réfléchir à l’usage qu’ils font d’une telle
source dans leur approche de l’histoire. Les
intervenants ont également bénéficié des remarques et
des conseils avisés d’Esther Benbassa et de Jean-
Christophe Attias, tous deux directeurs d’études à
l’EPHE et sans lesquels ce colloque n’aurait pas pu
voir le jour, ainsi que des éclairages apportés par Jean-
Michel Helvig, ancien directeur-adjoint du journal
Libération qui nous a fait l’honneur de sa présence.
La journée a été organisée autour de deux tables
rondes. La première s’est intéressée à la presse comme
source pour faire de l’histoire et a posé la question de
savoir comment l’historien peut faire usage de la
presse et ce que cette dernière lui amène dans son
analyse de l’histoire. Vincent Vilmain s’est ainsi penché
sur l’exemple d’un journal « non lu », L’Écho Sioniste,
montrant que ce médium sans récepteurs pouvait
néanmoins être étudié avec profit comme le miroir
identitaire de ses rédacteurs. Hélène Guillon a ensuite
abordé la manière dont l’étude des publicités dans le
Journal de Salonique permet d’éclairer les transformations
du lectorat de ce journal tout autant que les aspirations
de ceux qui l’écrivent. S’appuyant sur les revues
15 L’Histoire et la presse
illustrées de la ville de Mexico durant la Révolution
mexicaine, Marion Gautreau a, quant à elle, évoqué le
cas particulier de la presse illustrée, montrant que cette
dernière apporte un angle de vue à la fois différent et
complémentaire de celui fourni par la presse écrite.
Joëlle Beurier, dont le support principal est également
la presse illustrée, a à son tour analysé le rôle de
l’image de presse à travers une étude comparée de la
violence des photographies dans la presse allemande et
dans la presse française durant la Première Guerre
mondiale. Enfin, Alexandre Borrell s’est longuement
interrogé sur la spécificité des médias comme sources
de l’histoire des représentations, à partir de ses
recherches qui portent sur « le JT de 20 heures et le
problème des banlieues des années soixante à
aujourd’hui ».

La deuxième table ronde est revenue sur la presse
comme vecteur et comme acteur de l’histoire,
s’interrogeant sur la manière dont elle « porte »
l’événement historique et intervient dans sa
fabrication. La séance s’est ouverte par une
présentation de Glenda Gambus, qui a montré
comment la Gazeta de Amsterdam peut apparaître
comme un des principaux vecteurs de modernité
epour les marchands juifs sépharades au XVII siècle.
Puis Elena Astafieva a insisté sur le rôle déterminant
de la presse de la Société Impériale Orthodoxe de
Palestine dans la tentative menée par l’Empire russe
pour renforcer sa présence en Terre sainte à la fin du
eXIX siècle. Anne Christophe a ensuite développé les
conclusions qu’elle a tirées de l’analyse de dessins de
presse parus dans L’Humanité et dans Le Journal entre
1919 et 1939, soulignant que ces deux journaux ont
16 Introduction
contribué à construire une mémoire visuelle de la
Grande Guerre. Rachel Gotheil a à son tour mis en
évidence la façon dont, dans les années 1947-1949, la
presse suisse a contribué à construire une représentation
biaisée de la situation au Proche-Orient en accordant aux
revendications sionistes une part beaucoup plus
importante qu’au nationalisme arabe. Jacques Magen a
poursuivi la réflexion en s’interrogeant, à partir de
l’exemple de la remise en question de l’identité des
Juifs de France dans Le Monde en 1967, sur l’impact
que la presse exerce sur l’opinion publique. J’ai quant à
moi fondé mon approche du thème proposé sur le cas
du journal Libération, qui en octobre 1973 fait une
lecture originale de la quatrième guerre israélo-arabe et
tente par un discours « révolutionnaire » de donner
une certaine dimension dans l’histoire à ce qu’il définit
comme la figure de la victime des différents
nationalismes en présence.

17
La presse comme source
pour faire de l’histoire
Table ronde présidée par Aude Galliou
Synthèse et discussion :
Ethan Katz
Lire un journal « non lu », l’exemple de L’Écho Sioniste.
Lire un journal « non lu »,
l’exemple de L’Écho Sioniste (1899-1905)
Vincent VILMAIN

Résumé
Que faire d’un médium quand la deuxième moitié de son
équation essentielle n’existe pas ? Sans récepteurs, un médium
demeure-t-il toujours un médium ?
L’Écho Sioniste, créé en septembre 1899, constitue le premier
et, pour de nombreuses années, le seul journal sioniste en langue
française. Malgré l’exaltation et l’implication de ses rédacteurs, le
journal n’obtient aucun écho positif auprès des élites juives
françaises et se tourne, sans beaucoup plus de succès, vers les
Juifs originaires de l’Empire russe, avant de disparaître en 1905.
La rhétorique agressive et moralisatrice du journal explique en
grande partie l’échec de sa propagande.
Celui-ci est apparu très tôt aux historiens comme une source
essentielle pour comprendre les difficultés du sionisme, dès ses
débuts, à trouver un ancrage en France. Mais ne peut-il pas être
étudié avec plus de profit encore comme le miroir identitaire de
ses rédacteurs ? L’Écho sioniste ne permet-il pas d’éclairer les
facettes multiples et ambiguës de ces pionniers du sionisme ?
21 L’Histoire et la presse
Abstract
‘Reading a Newspaper without any Readers. The Case of
L’Écho Sioniste (1899-1905)’
What’s to be done when the second part of a medium’s equation
is missing? Is a medium still a medium without its readers? L’Écho
Sioniste was created in September 1899. It was the first and for
many years the only French language Zionist newspaper. In spite
of its authors’ enthusiasm, the newspaper did not find a
welcoming audience among the more highly acculturated upper
strata of French Jewry. Thus the newspaper focused its attention
on the new Jewish immigrants from the Russian Empire to
France. Yet L’Écho Sioniste could not capture those readers’
attention either and faded away in 1905. The newspaper’s
aggressive and moralizing tone helps to account for its ultimate
failure. Historians have long found L’Écho Sioniste to be an
excellent primary source to explore the way in which Zionism
faced difficulties establishing a footing in France. An exploration,
however, of the newspaper as a mirror of its authors’ identity
provides new historical perspectives. The newspaper might
enlighten us on the manifolds and ambiguous facets of these
trailing blazers of Zionism.

22 Lire un journal « non lu », l’exemple de L’Écho Sioniste

L’Écho Sioniste naît officiellement le 5 septembre 1899,
sous la forme d’une publication bimensuelle, et
remplace l’éphémère journal Kadimah, publié
épisodiquement au cours de l’année 1898. L’éditorial
du premier numéro de Kadimah, daté du 15 février
1898, souligne d’ailleurs ses liens avec une feuille
« hectographiée », œuvre de l’association des étudiants
1israélites . Cette courte généalogie nous renvoie donc à
une association créée au début des années 1880,
l’« Association des étudiants originaires de l’Empire
russe », composée en fait essentiellement d’étudiants
juifs, du fait des restrictions apportées dans l’Empire
tsariste à l’inscription dans les universités des
2ressortissants de la Zone de Résidence .

1 La rédaction, « Notre programme », Kadimah (1), 13 février
1898, p. 1-4. Ceci est confirmé dans la nécrologie de Bernard
Lazare quelques années plus tard. Voir A. RASKINE, « Bernard
Lazare », L’Écho Sioniste (11), 15 novembre 1903, p. 259-260.
2. La Zone de Résidence des Juifs en Russie est mise en œuvre
par la tsarine Catherine II en 1791 après plusieurs tentatives
infructueuses de ses prédécesseurs pour créer une Russie
exclusivement orthodoxe. La question devient déterminante
deux ans plus tard lorsque, après le second partage de la
Pologne, la Russie hérite des régions les plus densément juives
ed’Europe. Au cours du XIX siècle, l’évolution de la Zone de
Résidence subit les atermoiements des politiques tsaristes
variant entre volonté de russification ou d’exclusion. L’étude de
référence sur la modernisation de la Zone de Résidence reste
23 L’Histoire et la presse
Quelles volontés précises président à la création de
L’Écho Sioniste ? Dans l’éditorial du premier numéro, la
rédaction annonce vouloir combler l’absence de
3journal sioniste en langue française . Le choix de la
langue détermine sans aucune équivoque la cible du
journal : il s’agit en effet de « convertir » au sionisme
4les milieux israélites français. Leur concours,
notamment financier, est crucial dans l’esprit de Herzl
qui souhaite, à l’instar des nations européennes,
profiter du marasme financier dans lequel se trouve
l’Empire ottoman pour acheter auprès du sultan
Abdülhamid la charte d’installation des Juifs en
5Palestine . En cela, les rédacteurs de L’Écho Sioniste

J. FRANKEL, Prophecy and Politics: Socialism, Nationalism, and the
Russian Jews, 1862-1917, Cambridge, Cambridge University Press,
1981.
3. La rédaction, « Notre programme », L’Écho Sioniste (1),
5 septembre 1899, p. 1-2.
4. Ce terme aujourd’hui inusité renvoie à l’auto-désignation des
eJuifs de France au XIX siècle. Il s’agit alors de mettre en valeur
une nouvelle identité strictement religieuse, marquant
l’acceptation du contrat de l’émancipation passé avec la
Révolution française ainsi qu’une réelle volonté d’assimilation
dans la société française. Autour de la question des Juifs de
eFrance au XIX siècle, voir M. R. MARRUS, Les Juifs de France à
l’époque de l’affaire Dreyfus. L’assimilation à l’épreuve, trad. de l’anglais
par M. Legras, Paris, Calmann-Lévy, 1972 ; C. NICAULT, La
France et le sionisme : 1897-1948. Une rencontre manquée ?, Paris,
Calmann-Levy, 1992 ; E. BENBASSA, Histoire des Juifs de France,
rééd., Paris, Seuil, coll. «Points-Histoire», 2000 ; ainsi que les
articles de C. NICAULT, « Le mouvement sioniste de France des
environs de 1880 à 1921 », Le Monde Juif (88), 1977, p. 137-153 ;
id., « Sionisme et Judaïsme français avant 1914 : les causes de
l’échec », Pardès (8), 1988, p. 58-67.
5. W. LAQUEUR, Histoire du sionisme, trad. de l’anglais par Michel
Carrière, Paris, Calmann-Lévy, 1973, p. 157-158.
24 Lire un journal « non lu », l’exemple de L’Écho Sioniste
sont de fidèles serviteurs des décisions des congrès
sionistes qu’ils considèrent comme « bonnes » et
6comme « sacrées » . Or, l’une des principales décisions
prises lors du second congrès concerne « la conquête
7des communautés au sionisme » . C’est donc avant
tout cet objectif que les rédacteurs du journal
poursuivent.
Malgré sa qualité – souvent affichée – de premier
journal sioniste en langue française, L’Écho Sioniste
demeure secondaire, c’est un journal de « petits
étudiants » comme se plaît à le faire remarquer un
8journaliste du Ha-Dor , journal de Varsovie. L’Écho
Sioniste ne dispose d’aucun véritable lectorat, il est
ignoré des milieux israélites français, utilisé de la façon
la plus restreinte qui soit par la société immigrée
parisienne et volontiers dénigré par ses confrères.
Pourtant, malgré l’absence manifeste de lecteurs dès la
première année de publication, le journal paraît durant
six années. Comment peut-on expliquer cette relative
longévité ? Surtout, quelle utilisation l’historien peut-il
faire d’un journal sans lecteurs ? Sans récepteurs, un
médium reste-t-il toujours un médium ?
Un journal sans public ?
Lorsque L’Écho Sioniste disparaît en 1905 – miné tout
autant par la crise territorialiste qui secoue le frêle
édifice sioniste que par la désaffection et le départ
progressif de ses membres – le bilan du sionisme en

6. La rédaction, « Notre programme », op. cit.
7. W. LAQUEUR, Histoire du sionisme, op. cit., p. 169.
8. A. ROKÉACH, « Réponse à un anonyme », L’Écho Sioniste (12-
13), 5-20 mai 1901, p. 177.
25 L’Histoire et la presse
9France est désastreux . Les élites israélites pourtant
ephilo-palestiniennes à la fin du XIX siècle sont
devenues très rétives à l’égard d’une idéologie
moralisatrice qui remet en cause les acquis de leur
émancipation, acquis qui constituent leur plus grande
fierté. Derrière l’Alliance israélite universelle
10(désormais AIU) s’est développée une idéologie

e9. Lors du VI congrès de l’Organisation Sioniste Mondiale, Herzl
présente aux délégués une proposition anglaise dès lors appelée
« Ouganda », stipulant la création d’un foyer national juif en
Afrique de l’Est (à l’emplacement de l’actuel Kenya). Il parvient à
dégager une majorité dans une assemblée très marquée par les
massacres de Kishinev (1903) et à faire accepter une évaluation de
sa faisabilité. Face aux défenseurs de la terre de Palestine, Nordau
parle alors d’un asile de nuit provisoire. Cependant, au cours de
l’année 1904-1905, un nombre important de sionistes souhaitent
aller plus loin et considèrent le futur territoire comme un foyer
national, ce qui déclenche la fureur d’une partie des sionistes
désormais appelés « Palestiniens ». Fragilisé encore davantage
avec la mort de Herzl, le sionisme se déchire et manque de
edisparaître. Le VII congrès finit par refuser l’offre de
l’Angleterre. Israël Zangwill (1864-1926), sioniste anglais et
écrivain célèbre, crée alors une organisation territorialiste
concurrente.
10. L’Alliance israélite universelle, désormais AIU, créée en 1860
par des libéraux nourris aux idées de la Révolution, se donne
pour mission de défendre les droits des Juifs persécutés et
d’œuvrer à leur émancipation. La régénération préalable à cette
émancipation supposant un effort d’instruction et d’éducation,
l’AIU couvre, à partir de 1862, le bassin méditerranéen d’un
important réseau scolaire pour filles et garçons, incluant œuvres
d’apprentissage et écoles agricoles : A. CHOURAQUI, Cent Ans
d’histoire. L’Alliance israélite universelle et la renaissance juive
contemporaine (1860-1960), Paris, PUF, 1965 ; A. RODRIGUE, De
l’instruction à l’émancipation : les enseignants de l’Alliance israélite
universelle et les Juifs d’Orient 1860-1939, trad. de l’anglais par
Jacqueline Carnaud, Paris, Calmann-Lévy, 1989.
26