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L'Histoire occultée des Palestiniens 1947-1953

De
240 pages
Ce livre est un événement ! C’est une approche différente et nouvelle des conflits arabo-sionistes qui est développée ici par l’historienne palestinienne Sandrine Mansour-Mérien.
Elle replace la « catastrophe », Nakba en arabe, qui évoque le début de l’exode forcé des Palestiniens en mai 1948, dans une perspective historique nourrie d’archives nouvellement ouvertes et de textes d’historiens, tant palestiniens qu’israéliens.
Sujet d’une extrême sensibilité, l’exode violent dont ont été victimes les Palestiniens est parfois occulté, souvent minoré. Ce livre entend lui redonner sa place dans l’histoire du XXe siècle.
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TITRE
AVANT-PROPOS « Et sur le chemin, il y a encore du chemin à parcourir et parcourir. Vers où m’emportent les questions ? Je suis d’ici et je suis de là-bas, et ne suis ni ici ni là-bas Je jetterai tant de roses avant d’atteindre une rose en Galilée. » Mahmoud Darwich Dans la langue arabe, toutes les histoires débutent par : «Kan ya ma kan fi qadim az zaman… » On traduit habituellement cette phrase par : « Il était une fois… » L’histoire palestinienne pourrait commencer de cette manière : il était une fois un peuple méditerranéen qui habitait une région du monde qui s’appelait la Palestine. Cependant, l’histoire de ce peuple et de ce pays ne s’est pas déroulée de manière linéaire. Mais la vision occidentale de l’Orient, ce qu’Edward Saïd appelle l’« orientalisme », a contribué à en effacer la richesse et la complexité. En effet, dans les récits des voyageurs européens, on peut lire de savantes descriptions géographiques, un lien fort avec le texte biblique, mais rien ou presque sur les hommes, les femmes et les enfants : un épais silence les recouvre, qu’ils soient agriculteurs, artisans, commerçants ou bédouins. L’imaginaire européen préfère insister sur la qualité valeureuse du chevalier blanc à la fois aventurier et missionnaire venu dans une contrée dont les récits bibliques évoquent des descriptions d’une autre époque, parti à la conquête d’une terre hostile habitée par des peuplades reculées et qui, même lorsqu’elles sont chrétiennes, ne pratiquent pas un christianisme pur à la manière des Occidentaux. Comme l’analyse si bien Edward Saïd dans son livre sur l’orientalisme, ces récits présentent alternativement l’Orient comme un monde ancien 1 vers lequel revenir et un monde nouveau à conquérir tout en considérant la population locale 2 comme retardée et non civilisée . Les croisades sont encore présentes à l’esprit, et cette histoire, fantasmée par les Européens, a largement contribué à rendre inaudible le discours des historiens locaux. e Le projet sioniste, naissant auXIX siècle, s’inscrit dans cette idéologie européenne. Il a été conçu pour permettre à des populations vivant en diaspora de se réunir dans ce pays, considéré pour les besoins de la cause comme non peuplé et vierge de développement. D’où le fameux slogan : « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Mais la réalité était différente. Pendant de nombreuses années, des voyageurs, mais aussi des personnalités locales, ont raconté une autre histoire de la Palestine, étayée aujourd’hui par des recherches qui ont permis notamment de mettre au jour des documents diplomatiques montrant à la fois la richesse du développement local et l’importance de la population présente : en 1925, le pachalik de Jérusalem était deux fois plus densémentpeuplé que les États-Unis, soit 3 52 habitants par mile carré . Lorsque l’État d’Israël est déclaré créé par les forces juives en Palestine, conformément au vote du plan de partage des Nations Unies du 29 novembre 1947 et suite au départ des troupes anglaises de la Palestine, en 1948, les stéréotypes se renforcent. Car, pour justifier aux yeux du monde ce projet de construction d’un État sur les terres et en remplacement d’un autre peuple, il fallait impérativement recourir à cette fiction d’un territoire inhabité et inexploité. Cependant, les Palestiniens n’ont cessé, depuis lors, de chercher à faire entendre leur propre histoire. C’est cette histoire, celle de la Nakba, la « catastrophe », que nous allons tenter de raconter, à travers, notamment, des archives diplomatiques rescapées des conflits successifs et préservées dans des pays étrangers. Pour autant, il ne s’agit pas d’une vision partielle ou tronquée de la réalité. Ce récit se trouve en effet corroboré par les travaux de ceux que l’on a appelés « les nouveaux historiens israéliens », dont les recherches dans les archives de l’État hébreu dans les années 1980 sont venues confirmer les témoignages des Palestiniens. Avec l’ouverture des archives d’État d’Israël au début des années 1980, un certain nombre d’historiens israéliens – Simha Flapan, Benny Morris, Avi Shlaïm, Ilan Pappé, Idith Zertal – ont pu travailler à partir de documents étatiques et revoir complètement la version officielle de nombre d’historiens israéliens qui avaient pour guide la propagande de l’État lui-même. Parmi les historiens palestiniens dont les travaux ont guidé ce livre, citons Aref al-Aref, Akram Zuayter, Saad Youssef al-Dajani, Mohammad Nimr al-Hawari, Nur Masalha, Samih Farsoun, Tawfiq Canaan, Sami Hadawi, Rashid Khalidi, Rosemary Sayigh, Edward Saïd, Hisham Sharabi, Sharif Kanaana, Ahmad Said Nawfal, Najib al-Ahmad, Saleh Abd al-Jawad, et tant d’autres…
Certains d’entre eux, tels Aref al-Aref, Saad Youssef al-Dajani ou bien Mohammad Nimr al-Hawari ont été à la fois des témoins et des acteurs de la situation. Leurs travaux demeurent très précieux, car ils témoignent des événements vus sur place. Puis viennent les auteurs actuels comme Nur Masalha, Sharif Kanaana ou Saleh Abd al-Jawad, qui travaillent notamment à partir des archives israéliennes d’État, de travaux universitaires internationaux sur la question ainsi 4 que de sources orales palestiniennes . Si ces noms sont encore peu ou pas connus à ce jour en France, il est temps de leur laisser la parole et de faire connaître leurs travaux. L’histoire ne peut s’écrire d’une seule voix, il manque celle-ci pour comprendre cette histoire non résolue. Croisées avec des archives diplomatiques françaises nouvelles, ces informations doivent permettre au lecteur d’avoir un autre regard sur l’histoire.
1Penguin Books, 2003, p. 58.1. Edward Saïd, Orientalism, Londres, 2. Ibid., p. 207. 3. Israel Zangwill, Speeches, articles and letters (Discours, articles et lettres), Londres, Soncino Press, 1937, cité par Nur Masalha, The Bible and Zionism (La Bible et le Sionisme), Londres, Zed books, 2007. 4. . Voir en annexe le Who’s who des auteurs cités dans ce livre.
IUNE SOCIÉTÉ TRADITIONNELLE, DE NOUVEAUX ARRIVANTS La notion de Nakba fait partie de l’histoire particulière du peuple palestinien, mais également de l’histoire collective du monde arabe. Définie comme telle dès le lendemain de l’annonce de la création de l’État d’Israël en mai 1948, la « catastrophe » désigne le drame vécu par la majorité de la population, qui s’est retrouvée sur les routes de l’exil avant même la déclaration de l’État d’Israël, et la perte de tout espoir de reconnaissance d’une nation, voire d’un État palestinien. Il semble aujourd’hui avéré que le premier à avoir nommé cet événement a été l’historien Constantin Zureik, dont l’objectif était, selon Jihane Sfeir, qui l’analyse et le cite, « de sortir les sociétés arabes plongées dans une léthargie profonde », provoquée par les événements de la « catastrophe » et considérée comme « la plus éprouvante période de l’histoire que les Arabes 5 aient connue ». Au-delà du traumatisme lié au conflit entre sionistes et Palestiniens, qui a alors débuté depuis de longs mois, le terme de Nakba exprime aussi la privation de tout repère, de toute connexion avec ce qui avait fait jusque-là le cours de l’existence. La guerre menée par les milices sionistes entraîne en effet un bouleversement radical à la fois du paysage géographique et du paysage humain. D’abord par le biais de la Haganah, organisation sioniste créée en 1920, puis l’Irgoun, créée en 1931, auxquelles s’ajoutera le groupe Stern dix ans plus tard, les sionistes organisent véritablement les moyens d’obtenir l’emprise sur le terrain. Jusque-là pays de la Méditerranée à prédominance arabe, la Palestine va petit à petit se transformer en un État disloqué, découpé entre deux parties en 1948, l’une arabe et l’autre israélienne, cette dernière décidant de se différencier à tous les niveaux du territoire environnant. La Palestine est un pays méditerranéen, oriental et s’inscrit dans une région dont l’histoire a connu des caractéristiques propres : à la suite de périodes d’invasions importantes (européennes par les croisades, mongoles, turques…), elle a développé ses références également en fonction de populations diverses qui la constituaient et qui avaient adopté la langue et les traditions locales cosmopolites. Dans cette transformation, les Palestiniens perdent leur identité. Ils deviennent des réfugiés, au terme de ce que le sociologue Sari Hanafi appelle un « spaciocide », c’est-à-dire une destruction 6 de l’espace habité, afin de l’effacer de toute référence officielle puis d’y interdire tout retour . Pour arriver à ce résultat, un moyen : le nettoyage ethnique, qui se mettra en œuvre progressivement, avant le « nettoyage » massif de 1947-1948, poursuivi dans les années 1950. Deux récits structurent donc l’histoire contemporaine des Palestiniens : celui de l’expulsion individuelle et familiale, ou Hijra, et celui de la Nakba, « catastrophe » collective et notion qui permet de délimiter le passage de l’avant- à l’après-expulsion ainsi que de définir un statut 7 reconnu . La perte de l’identité palestinienne doit être comblée par la reconnaissance de celle de réfugié, ce qui implique aussi la connaissance et la re-connaissance de ce qui advint aux Palestiniens au cours de ce siècle. Pour comprendre la Nakba, il faut donc rappeler que, contrairement au récit officiel israélien qui la date de la première guerre israélo-arabe, en 1948, elle se divise en réalité en quatre phases, dont les deux premières sont bien antérieures : 1depuis environ 1945 jusqu’au vote du plan de partage des Nations Unies, le 29 novembre 1947 : durant cette période, malgré la présence de la Grande-Bretagne comme puissance mandataire, c’est-à-dire puissance à laquelle la Palestine a été confiée au moment de la chute de l’Empire ottoman avec la Première Guerre Mondiale, les organisations sionistes mettent en œuvre un plan dit « de transfert » de la population, parallèlement à leurs projets d’installation ; 2 pendant les quelques mois qui suivent le vote et avant le départ des Britanniques, les milices sionistes présentes en Palestine poursuivent la réalisation de différents projets visant à dépeupler le territoire, tel le plan Dalet ; il faut gagner sur le terrain le maximum de territoire pour les juifs de manière à rendre difficile le retour des Palestiniens, y compris en cas de remise en question du plan de partage ; c’est ce que l’on appelle la politique « du fait accompli », qui sera une des règles de ce qui deviendra l’État d’Israël ; 3 la première guerre israélo-arabe, qui correspond à l’entrée des forces armées arabes en Palestine au lendemain de la déclaration de la création de l’État d’Israël, le 14 mai 1948, guerre qui se terminera officiellement le 7 janvier 1949 avec l’annonce du retrait des forces israéliennes intervenues en Égypte et d’un cessez-le-feu par Ben Gourion ; 4d’octobre 1948 au milieu des années 1950, Israël entreprend à la fois d’empêcher enfin, tout retour des populations expulsées et d’étendre son territoire. Ainsi, il apparaît clairement que la Nakba, loin d’être seulement un drame dû à la guerre
de 1948-1949, est en fait la conséquence de l’implantation sioniste en Palestine, bien antérieure. UN«FOYERNATIONALPOURLEPEUPLEJUIF» Réalisé le 29 novembre 1947, sous la forme de la résolution 181 (II) votée par l’ONU, plan de partage que nous analyserons par la suite, le projet de « foyer national pour le peuple juif » a été en fait avalisé trente ans plus tôt, le 2 novembre 1917, par la déclaration dite Balfour : lord Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères, a alors officiellement assuré que le gouvernement britannique « envisage[ait] favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera[it] tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera[it] fait qui puisse porter atteinte aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine ». Cet accord survient, d’une part, dans le contexte de la Première Guerre Mondiale et, d’autre part, face à la chute imminente de l’Empire ottoman. Lors des pourparlers secrets entrepris entre les deux grandes puissances de l’époque, la France et la Grande Bretagne, ces dernières décident du partage de cet empire moribond et de son découpage territorial en zones d’influence et de contrôle. Pour les Anglais, il est important de s’assurer la route des Indes et par conséquent de maîtriser une position stratégique sur le terrain. Ils négocient dans ce sens et, tout en promettant une 8 autonomie arabe au chérif de La Mecque , s’accordent avec les Français pour qu’à l’issue de la révolte contre les Turcs l’empire morcelé tombe sous leur domination. C’est de fait ce qui se produit avec l’établissement de l’accord Sykes-Picot en mai 1916, du nom du représentant français François Georges-Picot et de l’anglais Mark Sykes, qui stipule que la Palestine doit être internationalisée mais que les enclaves de Haïfa et de Saint-Jean-d’Acre devront être administrées par les Britanniques. L’ensemble de ces accords est accepté par les Russes et les Italiens. Les promesses britanniques vont se concrétiser par la déclaration Balfour. Celle-ci, destinée aux juifs d’Europe, s’inscrit dans la liberté que prennent les deux grandes puissances dans cette région, mais en opposition aux promesses d’indépendance et d’autonomie faites aux Arabes en général. La situation coloniale s’établit ainsi avec une base hégémonique évidente et au mépris du souhait des populations locales, qui sont souvent décrites négativement dans les correspondances ministérielles et diplomatiques de l’époque. Le sentiment de racisme qui prévaut vis-à-vis des Arabes en général et des Palestiniens en particulier est sous-jacent chez les Britanniques qui mettent en place le régime mandataire. Il s’agit de contrôler le développement des nationalismes arabes montants tout en intégrant cette région dans des intérêts internationaux plus larges. L’accord Sykes-Picot et la déclaration Balfour consacrent ce jeu des grands dans la contradiction, avec des conséquences encore visibles. À partir de 1947, l’engagement moral des puissances occidentales, qui ont joué un grand rôle dans cette réalisation, les poussera à tenter de trouver une issue à cette résolution, dont la mise en œuvre dépassera les limites qu’elles avaient fixées. Pourtant, elles ne pouvaient ignorer le rapport inégal entre les forces en présence sur le terrain, les Britanniques surtout, qui ont favorisé, par leur politique, tout au long de leur mandat en Palestine, pour étendre leur domination à l’ensemble de son territoire, le renforcement puis la prééminence des mouvements sionistes. Liées par la déclaration Balfour, elles opèrent pour une influence grandissante contraire à l’accord Sykes-Picot et, sur le terrain, mettent tout en œuvre pour s’emparer de la Palestine. De leur côté, les sionistes profitent de ce soutien pour mettre en avant leur projet national et colonial. Ils sont cependant minoritaires face aux juifs européens, qui, malgré les pogroms, préfèrent rester sur place et se battre pour faire reconnaître leurs droits, notamment au sein du Bund, organisation de travailleurs en Russie et en Pologne, ou alors partir vers d’autres pays de l’Europe ou les États-Unis. Les sionistes vont donc s’organiser pour convaincre les puissances occidentales (France, Italie, Grande-Bretagne, États-Unis…) de la pertinence de leur projet et pour trouver les appuis nécessaires afin d’envisager leur installation dans une contrée qui pourrait accueillir l’ensemble des juifs du monde. D’abord projetée en Argentine, puis en Ouganda, c’est finalement vers la Palestine que cette installation est prévue, en se servant du texte religieux comme lien avec cette terre. Et pourtant, la majorité des sionistes sont athées. Lors d’un entretien enregistré quelques années plus tard, Menahem Ussishkin, un de leurs leaders et un des fondateurs du mouvement des Amants de Sion, déclare : « J’ai été peiné de voir que le judaïsme, la religion juive, s’écroule en morceaux dans les pays européens que j’ai visités. Le traditionnel sabbat a disparu. Imaginez-vous que j’ai vu à Kowno, près d’une synagogue, une imprimerie juive travaillant le samedi. À Varsovie, un journal publie et vend le samedi. Et cela n’occasionne aucune surprise parmi le public. Les mariages mixtes ont atteint une fréquence alarmante en Europe centrale. L’ignorance de la culture juive est générale.
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