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L'homme aux morts

De
212 pages
Comment susciter et tuer les aïeux mal morts quand l'ombre portée de leurs forfaits et de leur détresse altère sévèrement la vie psychique de leurs descendants ? Loin de la mode des témoignages romancés et des manuels de recettes sur les "secrets de famille", telle est la question à laquelle ce récit d'un fragment de cure psychanalytique, dûment anonyme et basé sur une alliance thérapeutique rigoureuse, apporte - à défaut de réponses labellisées - quelques pistes de réflexion.
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L'HoMME AUX MORTS

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus VELLUET Louis, Le médecin, un psy qui s'ignore, 2005. MOREAU DE BELLAING Louis, Don et échange, Légitimation III, 2005. ELFAKIR Véronique, Désir nomade, Littérature de voyage: regard psychanalytique, 2005. DELTEIL Pierre, Des justices à lajustice, 2005. HENRY Anne, L'écriture de Primo Levi, 2005. BERGER Frédérique P., Symptôme et structure dans la pratique de la clinique. De la particularité du symptôme de l'enfant à l'universel de la structure du sujet, 2005. LELONG Stéphane, Un psychanalyste dans le secteur psychiatrique, 2005. J. ROUSSEAU-DUJARDIN, Pluriel intérieur. Variations sur le roman familial, 2005. VEROUGSTRAETE Anne, Lou Andreas-Salomé et Sigmund Freud. Une histoire d'amour, 2005. HERVOUËT Véronique, L'enjeu symbolique Islam, christianisme, modernité, 2004. BENOIT Pierre, Le corps et la peine des Hommes, 2004. LEFEVRE Alain, Le spectateur appliqué, 2004. STRAUSS-RAFFY, Le saisissement de l'écriture, 2004. DINTRICH Carmen, Autopsie d'unfantôme, 2004. DUBOIS Thierry, Addiction, ce monde oublié, 2004. TOUSSAINT Didier, Renault ou l'inconscient d'une entreprise, 2004.

Pascal Hachet

L'HoMME AUX MORTS
Un analysant porteur de fantômes en lignées paternelle et maternelle

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI - RDC

1053 Budapest

de Kinshasa

Du même auteur Aux éditions L'Harmattan et Goethe, 1995. - Psychanalyse de Rahan, lefantôme psychique d'un héros de ED, 2000. - Cryptes et fantômes en psychanalyse, essais autour de
I 'œuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok, 2000. - Psychanalyse d'un choc esthétique, la villa Palagonia et ses visiteurs, 2002. - Du Trauma à la créativité, essais de psychanalyse, 2003. Chez d'autres éditeurs

- Les Psychanalystes

- Les Toxicomanes et leurs secrets, Les Belles LettresArchimbaud, 1996. - Dinosaures sur le divan, psychanalyse de Jurassic Park, Aubier, 1998. - Le Mensonge indispensable, du trauma social au mythe, Armand Colin, 1999 (traduit en espagnol). - Ces Ados qui fument des joints, Fleurus, 2000 (traduit en italien et en portugais). - Ces Ados qui jouent les kamikazes, Fleurus, 2001. - Psychologue dans un service d'aide aux toxicomanes, Erès,
2002. - Peut-on encore communiquer avec ses ados?, ln Press, 2004.
- Histoires de fumeurs de joints, un psy à l'écoute des jeunes, In Press, 2005.

http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan] @vvanadoo. fr
@ L'Harmattan, 2005

ISBN: 2-7475-9398-3 EAN : 9782747593984

PREFACE

«Chemin faisant, écrit Pascal Hachet dans l'avantpropos de son analyse de l'Homme aux Morts, j'ai pu prendre la mesure, étonnante dans l'après-coup, des points de rencontre et de dégagement entre les problématiques respectives des deux acteurs de notre relation thérapeutique ». Ce point de rencontre tourne autour d'une «horreur impensable» que le corps du patient semble montrer, « quelque chose» n'ayant pas en soi cours dans le langage et donc dans la relation - et que l'effondrement panique veut exprimer. Ce livre nous donne accès aux aléas de la relation transférentielle qui, peu à peu, fait rentrer dans le langage ce « quelque chose », moins refoulé que « fantomatique ». Pascal Hachet et son patient Didier nous en font la démonstration en explorant ensemble les territoires « enfantômés» par les deux Guerres mondiales et en interrogeant, comme on peut le lire tout au long de cet essai, la confusion colportée de nos jours par l'expression toute faite de « retour du refoulé ». En effet, ce qui fait retour dans le Réel impensable, avec les terreurs qu'il suscite - et non dans les signifiants inconscients -, n'obéit pas à cette formule stéréotypée. L'analyste y est engagé d'une toute autre façon. Freud nous a introduits dès 1907 à cet autre paradigme de la psychanalyse rendu nécessaire par un inconscient qui ne relève pas du refoulement, avec une

remarque bien connue: «Tout ce qui est refoulé est inconscient, mais nous ne pouvons pas affirmer que tout l'inconscient est refoulé». Depuis un siècle, l'exploration de cette énigme, qui insiste par le biais de symptômes têtus, psychotiques et traumatiques, met en même temps les analystes au défi de trouver des formes d'écriture pour rendre compte de ce qu'ils font dans ces cas-là. Il s'agit de donner consistance à des catastrophes sans reflet imaginaire et sans écho signifiant que les patients, comme l'explique Pascal Hachet, « commémorent incoerciblement, véritablement à leur corps défendant ». En élaborant la forme d'une « observation », nombre des formulations avancées par ce psychologue, remarquablement pertinentes dans ce champ si difficile à décrire et à imaginer, permettent au lecteur de passer de pures abstractions souvent complaisantes au risque pris de leur illustration dans l'exemple. En fait, tel était déjà le propos de Freud dans son essai sur la Gradiva, dont j'ai tiré cette phrase de l'inconscient non refoulé. Poursuivant jusqu'au bout la question du trauma, Freud a même repris cette formule à plusieurs reprises: en 1912, dans L'inquiétante étrangeté, puis, de façon encore plus élaborée, à la fin de sa vie, dans L 'homme Moïse, contemporain de l'autodafé de ses livres par les Nazis. Sauf qu'en 1907, il n'a pas appliqué cette trouvaille à l'exemple qu'il a choisi de la Fantaisie pompéienne de Wilhelm Jensen. Freud nous a induit ainsi en quelque sorte en erreur: il a interprété une histoire de fantôme comme le refoulement du désir « d'un homme qui reconnaît une sœur dans la femme aimée ». Il est revenu sur ce point dans un supplément à la seconde édition, en 1912. Pourtant, l'auteur de la nouvelle avait désavoué cette interprétation dès 1907, dans deux lettres à Freud, protestant d'abord en expliquant qu'il n'avait jamais eu de sœur! 6

Surtout, Jensen avait insisté sur le caractère spectral de son personnage. La Gradiva «remonte à un amour de jeunesse pour une amie d'enfance qui a grandi auprès de moi et mourut phtisique à dix-huit ans... Elle procède également de souvenirs d'une relation amicale, bien des années plus tard, avec une jeune fille que la mort enleva brutalement ». Voilà récusée tout de go I'hypothèse du refoulement, pour marquer le frayage - on pourrait dire inaugural - de l'écriture: à partir d'une dévastation analogue à celle de Pompéi, l'écriture fait surgir de la cendre un personnage qui «s'avance sur une arête pas plus large qu'une lame de couteau, d'un pas somnambulique ». Jung recommanda ce livre à Freud, avant leur rupture,

dont l'enjeu - rappelons-le - fut en grande partie l'analyse
des psychoses... On peut en effet lire le texte de Jensen comme «l'observation d'un Homme aux Morts », d'un « ghostbuster» en proie à un délire, obnubilé par le fameux bas-relief et, plus précisément, par l'angle perpendiculaire que fait la cheville de la jeune fille antique, Gradiva, « celle qui marche», par rapport au sol. Bientôt relayée par son homologue moderne, une amie d'enfance, Zoé, bien vivante, cette figure entraîne son analyste, le jeune archéologue Norbert Hanold, au point de rencontre de leurs problématiques respectives: les fantômes de leurs parents morts les hantent tous deux, dans un transfert aux limites

d'un cataclysme volcanique! Le but de la marche - au sens
presque guerrier du terme, puisque Mars Gradivus est un épithète du dieu de la guerre - est d'échapper ensemble, analyste et patient, à la pétrification, comme dans l'observation que présente Pascal Hachet et dans tout transfert analogue. Si la psychanalyse a été souvent comparée, du fait de la passion de Freud, à un chantier archéologique qui met à jour la parole refoulée de l'inconscient, cette image a fourvoyé de nombreux analystes dans des creux sans fond et 7

des décryptages infinis. Car rien ne ressemble plus à un terrain de fouilles qu'un chantier en construction. Jensen, lui, insiste sur le fait que son œuvre est « le fruit d'une impulsion soudaine, une impression poétique particulièrement forte» à la vision du bas-relief, «au sein d'une solitude torride [à Pompéi], menée à son terme en peu de jours ». Pareille écriture construit la genèse d'un jeu de langage en lieu et place de la disparition des traces, avec la remise en marche du temps.

Françoise Davoine Psychanalyste, EHESS

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AVANT PROPOS

« Il n'y a pas de mystères, il n'y a que des secrets. Et des gens qui gardent les secrets ». Patrick MacGrath, Port Mungo. « A un certain âge j'ai réalisé qu'il y aurait des choses que j'ignorerai toujours de mes parents. De la même manière que mes enfants ne sauront jamais certains secrets me concernant. C'est fascinant cet écart, cette aliénation qui existera toujours entre les générations ». Jim Lewis, Le roi est mort.

Exposer une observation clinique, a fortiori lorsque cet exercice procure la substance d'un ouvrage entier, interroge d'emblée la capacité de l'auteur à rendre compte de faits psychiques véraces dans les règles de l'art, c'est-à-dire en respectant l'anonymat de la personne concernée et de ses proches. Le lecteur est donc en droit de bénéficier de quelques informations déontologiques. Bien entendu, le prénom et l'initiale du nom de famille de l'Homme aux Morts ont été modifiés. Mais il m'a fallu surtout composer avec le fait que ce fragment de cure met en jeu l'évocation de lieux multiples. C'est le cas des communes où le patient a passé son enfance et où il retourne souvent, en rêve comme dans la réalité, de celles où il travaille et des trajets qu'il parcourt à cet effet, des endroits

où il a passé divers congés et de ceux où vivent les membres de son entourage familial et amical. Pour tenter de concilier le plus finement possible la mise en évidence processuelle des fibres (particulièrement complexes et saisissantes) de la problématique psychique de l'Homme aux Morts et la nécessité d'atténuer au maximum toute possibilité d'identification, j'ai travesti les éléments géographiques (topographie et toponymie) de cette observation tout en proposant une fiction très précise pour mieux souligner la force de ses éléments historiques ou, plus exactement, généalogiques. Chemin faisant, j'ai pu prendre la mesure (étonnante dans I' après-coup) des points de rencontre et de dégagement entre les problématiques respectives des deux acteurs de notre relation thérapeutique. .. Puisse cette surprise rencontrer, envelopper et féconder celle du lecteur.

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I DU FAUTEUIL AU DIVAN

Didier est âgé de trente-huit ans et demi quand je le reçois. Il a déjà un long parcours d'analysant derrière lui, puisqu'il a effectué quatorze ans de psychothérapie, avec trois analystes. Il m'a choisi pour poursuivre cette démarche après avoir lu certains de mes travaux. Il souffre actuellement de douleurs à la nuque (sensation d'une balle ou boule qu'il qualifie « de folie»), au front et dans les vertèbres (qu'il fait souvent craquer en se redressant pour les assouplir) et, surtout, de ce qu'il appelle « des barres» dans les cuisses, qu'il tente de supprimer par une régulation musculaire pré-critique (agitation, presque trémulations) et post-critique (détente très progressive). Son corps semble montrer qu'il cèle une impensable horreur psychique. Assez rapidement, Didier associe le fait que ses jambes, très osseuses, ont exactement la même forme que celles de son père: « Ainsi, je suis sûr d'être bien son fils». Pourquoi le lieu de contention musculaire de la « folie» se confond-t-il chez ce patient avec une de ses rares identifications paternelles? Vu la proximité anatomique des jambes avec les organes génitaux, serait-ce le signe d'une cassure dans cette identification, occasionnant une altération de l'image fonctionnelle du corps où le lieu de la génitalité se trouve incongrûment déporté dans une autre partie du corps?

Les jambes de Didier ont tendance à se raidir contre l'angoisse et les muscles d'une de ses cuisses se tendent et se détendent spasmodiquement lorsqu'il tente de faire face aux manifestations les plus paroxystiques de sa souffrance psychique. En lien avec ce qui précède, il est pour l'intéressé difficile de se représenter en images qu'il fait l'amour avec son épouse, alors que les souvenirs qu'il conserve de ses relations sexuelles avec d'autres femmes lui reviennent d'une façon très précise et récurrente. Au cours des premiers dix-huit mois de nos rencontres, ce patient n'a produit aucun matériel onirique récent. Il m'a par contre fait le récit de rêves anciens et de moments critiques qu'il a eu l'occasion de raconter à ses précédents analystes mais qui, d'après lui, n'ont reçu aucune interprétation résolutive. A neuf ans, Didier a rêvé qu'une panthère l'attaquait itérativement, surgie de la porte d'une grange qui s'ouvrait et libérait une grande clarté. Un an plus tard, il a rêvé qu'une main de squelette, dans la voiture de son père, agrippait sa cuisse. Il était si terrorisé qu'il n'appelait pas son père au secours et ce dernier ne se doutait de rien. Un an plus tard, le patient a fait une syncope alors qu'il urinait. Peut-être avait-il constaté un début d'érection. Sa mère, passant dans le couloir à ce moment précis, a amorti sa chute et l'a traîné jusqu'à son lit, où il a halluciné un grand soleil vert et flamboyant, très mobile, lorsqu'il a repris connaissance. A vingt ans, Didier a rêvé qu'il essayait de se mettre debout et qu'une formidable clarté l'en empêchait de façon répétitive. A trente-trois ans, le patient a rêvé que sa grandmère paternelle Hélène était au pied de son lit, dans l'appartement où il a passé son enfance. Cette femme lui est apparue bien que morte, sardonique, et lui a dit qu'on ne le croirait pas s'il parlait. Il n'a alors pas pu appeler au secours. Un an plus tard, Didier a rêvé que cette aïeule dansait sur les tombes (changées en blocs rocheux noirs et verniens) du 12

cimetière où, dans la réalité, elle repose et où le père du patient a déjà acheté l'emplacement de sa future tombe! A trente-cinq ans, Didier a rêvé que sa femme accouchait, d'abord de dix-sept enfants lui a-t-on annoncé (ce qui dans la réalité est le nombre de petits-enfants qu'a eu Hélène, qui en était fière), puis d'un enfant. Il a alors eu du mal à reconnaître son propre visage dans celui du nourrisson (dont le front portait la marque de deux barres horizontales) et l'a reconnu par contre comme sien d'après la forme de ses testicules! Au même âge, le patient a rêvé qu'il se trouvait dans la ville d'Alexandrie, à notre époque, la nuit, avec son épouse. Cette dernière chutait à l'eau puis le regardait avec une tendresse infinie avant de disparaître. Affolé, le rêveur a crié dans la rue que sa femme était morte. Il l'a retrouvée ensuite vivante et elle lui a alors simplement dit qu'elle avait voulu vérifier qu'il tenait à elle! Un an plus tard, alors qu'il traversait une crise conjugale importante, Didier a rêvé qu'il était dans la même ville et qu'il glissait le long de la paroi intérieure du môle abîmé qui se termine par le phare du parc du Montazah (alors que le grand phare, antique et célèbre, a disparu et qu'il n'yen a plus de traces visibles), où il a eu l'occasion de se rendre dans la réalité et qu'il a préféré à la cohue estivale des plages résidentielles de la grande ville méditerranéenne. Je note une proximité phonétique entre phare et barre. A trente-sept ans, le patient a vécu une crise psychique majeure qu'il qualifie de «pire moment de mon existence ». Il a ressenti de façon incoercible et mis en actes le besoin de partir de chez lui pour (selon ce qu'il a pu en comprendre ou «rationaliser» sur le moment) aller vers d'autres femmes que la sienne. Le matin de son départ (avec armes et bagages et après avoir exploré à la hâte et sans succès plusieurs pistes immobilières explorées à la hâte), Didier a eu l'image de sa femme accouchant lorsqu'il s'est réveillé: «J'ai vu l'enfant sortir». Son épouse lui avait 13

annoncé qu'il ne remettrait plus jamais les pieds dans leur appartement et qu'elle demanderait au plus vite le divorce s'il partait. Il lui avait répondu en la quittant: «C'est plus fort que moi. Il faut que je sauve ma peau ». Cette absence a duré quatre jours, que Didier a passés chez son père, à une quinzaine de kilomètres de chez lui et à l'issue desquels il a demandé à sa femme la permission (accordée) de dormir « chez elle» pour passer moins de temps dans les transports en commun jusqu'à son lieu de travail. Peu après, l'épouse du patient est allée pendant trois semaines en vacances dans sa famille et, à son retour, elle lui a courageusement proposé de surmonter ce moment difficile (cinq semaines après le déclenchement de la crise, il se trouvait dans un état post-critique d'indécidabilité, d'ambiguïté concernant le fait de la quitter ou non) et de lutter pour rester ensemble puisqu'ils s'aimaient toujours. C'est dans un contexte de crainte extrême de reproduction d'un tel moment critique (qui l'avait « obligé» à se séparer de la personne qu'il aime pour « échapper à la folie») qu'il est venu me voir, m'annonçant qu'il était désespéré et qll'il préfèrerait se tuer si « ça devait se reproduire ». Le mois de ses quarante ans, Didier se plaint une nouvelle fois d'une sensation de boule aliénante (un soleil 7) dans la nuque. Il fait enfin une série de rêves. D'abord, il communique avec un personnage important issu de son passé. Le patient rêve ensuite qu'il crie à son épouse, tout en lui demandant de l'aide, qu'il a une hallucination. Il voit le cockpit d'un hélicoptère jaune et un peu vert à la hauteur de la fenêtre du bureau de sa femme. Inversement, il hallucine qu'il ne voit pas cette dernière, qui se trouve dans le salon. Didier se tient à l'embranchement des deux pièces, dans l'entrée de leur appartement. En somme, il voit quelque chose qui n'existe pas et ne voit pas la personne à qui il s'en ouvre. Ce rêve marque un début de déconstruction de l'hallucination épileptoïde fabriquée à onze ans. L'élément 14

chromatique resurgit isolément, surdéterminé par le fait qu'il existe une proximité phonétique entre les mots « hélicoptère» et « hélios». Sentant que le bloc insensé de ses crises d'angoisse panique et de douleurs somatiques a commencé à se déconstruire, j'invite Didier à passer du fauteuil au divan.

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II LE TRAIN DE L'ANGOISSE

Dans la semaine qui suit, le patient a un accès de fatigue désorganisant et des vertiges. Il a peur de s'évanouir, puis il subit un moment de tension suivi de l'irruption d'une angoisse paroxystique. Sollicité par sa femme pour faire l'amour, Didier ne passe pas à l'acte et, le lendemain, développe une céphalée, suivie d'un vécu de tiraillement et de dislocation musculaires accompagné d'agressivité. Le patient pense: «ça tire dans tous les sens ». L'ombre parlée, (dé)portée de quel vécu familial guerrier le corps de Didier tente-t-il d'encaisser au mieux et d'élucider lors de cette crise psychique? Le patient produit ensuite une association libre complémentaire: « ça tire des coups dans tous les sens ». Il se souvient de son premier rêve d'analysant, raconté à son analyste (il s'agissait d'une femme) d'alors: «Nous sommes dévêtus jusqu'à la taille. Je vous embrasse et vous caresse. Quatre hommes menaçants s'approchent. Chacun porte un fusil de chasse. Le rêve cesse ». Quelle débauche de «coups tirés» par d'autres (d'actes sexuels reprouvés, honteux, aberrants, voire criminels) ce rêve tenterait-t-il d'illustrer, débauche dont l'impact anachronique empêcherait Didier de rêver qu'il fait l'amour, le cantonnant dans une sexualité dégénitalisée de type tendresse pour la mère?

L'activité sexuelle solitaire, elle, ne risque pas d'imposer un rapport sexuel. Quel forfait familial cet analysant réparerait-il ainsi à son corps défendant? La femme du patient se trouve sexuellement « préservée» alors qu'elle le désire. Je fais l'hypothèse que dans ce malentendu, cette conjointe est scénarisée face aux spectateurs muets d'un drame familial. Un travail de fantôme dans l'inconscient de Didier imposerait une déviation de sa sexualité: chaque rapport sexuel est suivi d'une inexplicable agressivité, signifiant peut-être que le patient n'a pas réussi à se défaire d'une emprise fantomatique et qu'il poursuit sa mission ad hoc en dénonçant qU'Llne « saloperie violente et révoltante» a eu lieu. A l'âge de quarante ans et demi, Didier est saisi d'une crise de panique dans le train qui le mène coutumièrement vers son lieu de travail. Il doit demander de l'aide aux conducteurs. Ceux-ci stoppent le train, qui était déjà très en retard, et préviennent les pompiers. Le patient retrouve peu à peu une assise mentale et rentre chez lui en taxi. Il m'explique à la séance suivante « C'est sorti de mes jalnbes» pour décrire son envahissement par l'angoisse. Deux semaines d'arrêt maladie lui sont prescrites par son médecin de famille. Trois jours après la crise, Didier est réveillé par ce qu'il ressent comme une tension et un barrage vis-à-vis de son désir sexuel. Il est pourtant abstinent depuis plusieurs jours et conjugalement sollicité. Il a l'impression d'être débordé par une pensée qu'il estime délirante (<< cela me rend fou, me submerge, me désorganise») et qui l'amène à prendre un calmant pour combattre la sensation de devenir fou et se rendonnir : «Quelqu'un a pris rendez-vous avec le médecin ». Le patient pense el1suite à la racine indoeuropéenne du 1110tl11édecii1: lJ-zedicus,celui qui l11esure. Que s'est-il donc agi de mesurer dans les pans biffés de 18

l'histoire familiale de Didier? Une blessure? Un enfant anormal ou avorté? La dilatation difficile d'un col utérin? Le patient se souvient alors qu'enfant et adolescent il se livrait à la quantification forcenée de toutes sortes de choses. Il me semble qu'à travers sa souffrance Didier tente d'accoucher, par poussées folles, d'une horreur familiale impensée. C'est comme si à l'effondrement panique s'ajoutait le fait (moteur de la répétition critique) que « quelque chose» n'ayant pas en soi cours dans le langage et, donc, dans la relation veut s'exprimer. Au bout d'une semaine, le patient est réveillé par une crise d'angoisse asthmatiforme qui l'oblige à lutter pendant un bon quart d'heure pour ne pas périr d'asphyxie. Toujours pendant ce temps de repos, Didier réalise que ses « barres» somatiques et oniriques traduisent la censure d'une connaissance interdite par des aïeux qui en sont les gardiens souffrants. Ce symptôme nuit à la concrétisation du désir sexuel du patient, que gênent aussi tour à tour une sensation d'inertie, de la colère, une grande difficulté à sentir son phallus pendant le coït et l'impression de demeurer à l'extérieur de ce qu'il vit. Ses jambes tétanisées font aussi penser à un poids énorme posé sur les jambes d'un enfant, qui montrerait par sa difficulté (cf. le rêve que Didier fit à l'âge de vingt ans) à se tenir debout qu'il a dû endosser (et qu'il a échoué dans cette tâche) des incohérences familiales sans même être encore capable (et avoir été équipé par l'autre pour cela) de se porter luimême. Je me dis que des comparaisons différentielles devraient être avancées avec la migraine (<< qu'est-ce qui prend la tête? »), les lombalgies et l'épilepsie. Le mois de ses quarante et un ans, le patient est de nouveau en crise, après avoir entendu un vétérinaire dire au sujet de son chat gravement malade: « On ne peut plus rien pour lui ». 19

Cette triste affirmation est-elle entrée en résonance avec un élément du discours familial tenu au sujet de Didier lorsqu'il était enfant? Mais si oui, pourquoi? Le patient se souvient qu'adolescent il était catastrophé, avec l'impression d'un terrible destin, lorsqu'il voyait à la télévision une histoire qui se terminait par la- mort d'un personnage pour qui l'on ne pouvait plus rien. Une semaine plus tard, se rendant seul à Lyon (où il n'a aucun ami et pour y travailler une journée), Didier a l'impression de se trouver dans une ville morte en arrivant le Dimanche. Il doit lutter pendant plusieurs heures contre une angoisse folle qui alterne avec des phobies d'impulsion, notamment celle de se jeter à l'eau alors qu'il traverse un des ponts du Rhône. Bien que son hébergement soit financé, il a « choisi» de se rendre dans un hôtel bas de gamme, comme s'il ne valait lui-même rien. Il parvient à se contenir puis sent qu'il se réhumanise lorsqu'il se rend au parc botanique et zoologique de la Tête d'Or. Les jours suivants, dans le train qu'il utilise coutumièrement pour se rendre sur son lieu de travail, le patient oscille entre des moments d'angoisse extrême et la nécessité de contenir une agressivité importante à l'égard de passagers bruyants en paroles (entre eux ou utilisant un téléphone portable). En un cercle vicieux, c'est le fait d'imaginer qu'il pourrait perdre pied et passer agressivement à l'acte qui fait sourdre des giclées d'angoisse panique.

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III MEMBRA DISJECTA

Une semaine plus tard, l'angoisse réveille Didier, mais sans suffocation. Il prend alors conscience de sa compulsion (selon moi fantomatique) à se trouver dans des endroits où, perdant ses repères, il est saisi par l'angoisse panique: des trains pris par erreur, des endroits éloignés où il « choisit» de séjourner tout en n'y connaissant personne. Dans des lieux inhabituels et parfois isolés, le patient donne itérativement et inconsciemment rendez-vous à son horreur intrapsychique. Ne pouvant alors plus sentir que son histoire (dont la sédimentation a pourtant supposé qu'il sente l'écoulement du temps au long cours) est inaliénable, Didier oscille de manière nauséeuse entre le fait de souffrir de douleurs corporelles erratiques et le fait d'errer géographiquement sur fond de perte de ses repères psychiques. Chacune des crises du patient est précédée et annoncée par une recrudescence torturante de douleurs corporelles, ce qu'il tente d'abord de combattre par une immobilité posturale. Il essaye de faire le mort à la fois pour se souvenir sur le mode sensori-moteur qu'il fut préhistoriquement mis à mort par les incohérences de son environnement affectif précoce et pour atténuer la souffrance critique, un peu comme on se laisse mOllrir de froid, sans douleur.