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L'homme en sa nature

De
151 pages
Pourquoi est-il si difficile d'être heureux et de jouir de la vie ? Pourquoi faut-il toujours se battre ? Pourquoi nos sociétés favorisent-elles la compétition plutôt que la coopération ? Pourquoi les civilisations ont-elles un meilleur bilan dans le matériel plutôt que l'humain ? Les maladresses, les crises et les infortunes de l'individu ou des sociétés n'ont-elles pas un lien avec notre psychisme ? Une réflexion sur la nature psychologique humaine et ses conséquences dans la vie relationnelle.
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À Marie-Louise, Albine, Élise et Alexis.

AVANT-PROPOS
Au cours de sa vie, chacun est confronté à de nombreuses questions. A certaines, l’on trouve des réponses plus ou moins claires. Mais à d’autres, on n’entrevoit que des réponses brumeuses. Et ces questions finissent même par paraître oiseuses. Le plus raisonnable semble alors de les laisser dans l’ombre de l’ignorance et de continuer à vivre sans s’y arrêter. Elles n’en disparaissent pas cependant pour autant et notre curiosité non plus. "Pourquoi est-il si difficile d’être heureux et de jouir de la vie ?", "Pourquoi faut-il toujours se battre ? " sont des questions de ce genre. Même si la réponse n’apparaît pas immédiatement, il y en a certainement une. Les Hommes se sont rassemblés en sociétés pour mieux se prémunir, par le nombre, l’organisation et l’union des moyens, contre les difficultés de la vie. Cela a certainement évité le pire, dans les petits groupes du paléolithique comme dans nos sociétés étendues. Mais il faut bien constater que cela n’a pas suffi, comme si quelque frein en nous courtcircuitait nos intentions d’être heureux. Car c’est de cela qu’il s’agit. De notre capacité à organiser la société pour être heureux. Et ce n’est pas gagné, en tout cas si l’on considère la longue expérience humaine. Et pourtant, cet objectif de bonheur a toujours paru naturel et logique. S’il y a un frein en nous, c’est fatalement dans le psychisme qu’il faut le chercher, car visiblement notre corps est de même nature que celui de l’animal. Cet ouvrage invite donc le lecteur à réfléchir à la nature psychologique humaine et à ses conséquences dans la vie relationnelle. Il l’incite à se demander si les maladresses, les crises et les infortunes n’ont pas un lien avec notre psychisme. Ce livre, assez court, se présente comme un essai. Il a pour objectif d’exposer l’essentiel de la pensée de l’auteur dans un langage accessible au plus grand nombre. Il ne vise qu’à contribuer à apporter un nouvel éclairage à un problème qui date depuis le moment, certainement lointain, où l’Homme s’est interrogé sur lui-même et son environnement. Ses réponses, il les trouvait alors dans les mythes qu’il se forgeait, car il n’a jamais aimé traverser la vie sans essayer de la comprendre.

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Devant certains passages de l’ouvrage, le lecteur aura peut-être l’impression d’une insistance un peu répétitive sur les limites du psychisme humain, au détriment de ses capacités. C’est que, soucieux de mettre l’Homme à part, de le séparer de l’animal, l’on a beaucoup souligné ses aptitudes. Et fiers à juste titre du génie de notre espèce, nous avons passé sous silence nos limitations, nous contentant de la notion vague et générale d’une inévitable imperfection humaine. Et pourtant, nous sentons bien que ces limitations interviennent à tout moment, à toute occasion et que l’on ne peut pas faire comme si elles n’existaient pas. Le lecteur trouvera l’explication des quelques termes moins usuels au fur et à mesure de leur apparition. Il pourra également se référer à un lexique situé à la fin du livre. Par ailleurs, nous avons systématiquement distingué par une majuscule le terme de Nature pris dans sens d’ensemble du cosmos et de ses éléments minéraux, végétaux et vivants. De même, nous avons distingué l’Homme en tant qu’espèce humaine, et l’homme, individu, ainsi que la Vie (le règne des vivants) et la vie (l’existence) et l’Évolution (processus de la vie) et l’évolution (changement). Sous le nom d’anthropologie analytique, l’auteur a déjà présenté certaines de ces réflexions dans Le paradoxe humain.

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CHAPITRE I L’HOMME ET LA NATURE
1. Le cosmos, la nature et la Vie. Il n’y a aucun doute à ce sujet. Rien n’importe plus à l’Humain que la satisfaction maximale de tous ses besoins et de ses tendances, partout et toujours, dans sa vie personnelle et dans sa vie sociale. La recherche par tous les moyens et, pas forcément les plus respectables, des meilleures conditions d’existence lui paraît sa raison d’être. Pour cela, il est prêt à beaucoup, et souvent, trop souvent, il est prêt à tout, même à l’irrationnel et à l’irréparable. Ces conditions d’existence peuvent prendre des formes un peu différentes selon les individus et les époques, mais elles expriment toutes la même tendance, jouir au mieux de l’existence. En cela, l’Homme ne se distingue pas du reste des êtres vivants. La recherche de la satisfaction, du plaisir, de l’amélioration de son état et de la sécurité qui en est la garantie est le moteur de son comportement. La réalisation de ses tendances, surtout de celles qui lui sont le plus à cœur, représente son bonheur. Et cette quête du bonheur constitue pour l’Humain, sous les formes les plus variées, sa préoccupation principale. Néanmoins le succès de cette recherche de satisfaction est toujours relatif, souvent mitigé et parfois franchement désolant. Tantôt, c’est la réussite dans un secteur et la médiocrité ou l’échec dans d’autres, quand ce n’est pas l’uniformité permanente de la grisaille avec quelques éclairs par-ci par-là. Tantôt, également, c’est l’accomplissement de désirs que l’on ne considère pas comme essentiels, alors que les désirs jugés primordiaux sont restés embryonnaires. Et très souvent, le bonheur se limite à l’acquisition de biens matériels et périssables, faute de trouver de quoi réaliser les vœux intimes. Nos sociétés matérialistes facilitent ce report sur le succès matériel. Ce faisant, l’Homme risque d’oublier que l’animal humain n’est pas qu’animal et que la recherche de conditions de vie matérielles agréables n’est qu’une condition pour pouvoir ensuite se consacrer à l’épanouissement de sa nature profonde. En fondant son bonheur sur le matériel, il risque ainsi de délaisser tout un pan de sa nature, sa vraie nature, celle qui le fait

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vibrer et qui l’émeut, celle qui le distingue d’un chameau ou d’un crapaud. C’est peut-être là que se trouve la plus importante des déceptions de la vie : elle apporte rarement un épanouissement intime. Et peu à peu, la vie a rogné les rêves enthousiastes, candides et touchants, les faisant constamment revoir à la baisse. On voulait conquérir le monde, le refaire. Et l’on est finalement heureux de pouvoir refaire son appartement. Combien ont, au seuil de leur vie, ardemment rêvé d’être utiles, de découvrir des horizons nouveaux, de vivre des émotions qui illuminent l’existence ! Et, parmi les gens qui ont réussi, ils ne sont pas rares ceux qui disent : "Oui, j’ai réussi, mais ce n’était pas ce que je voulais faire." C’est pour cela que tant que l’Homme ne se décidera pas à changer la société, il lui faudra des poètes qui font rêver, des artistes qui embellissent la vie et des prêtres qui consolent et promettent des jours meilleurs. Il n’est pas étonnant de trouver dans des sondages, qu’en dehors des crises économiques, la motivation dans le travail n’est pas prioritairement l’argent, mais l’intérêt du travail, l’ambiance et les conditions de travail. Sans parler des milliards d’êtres, dits humains, pour qui la vie a été et continue d’être un long film d’horreurs qui dure jusqu’à ce qu’apparaisse le mot fin, signal que le néant va les engloutir. Pour ceux-là, le calvaire aura cessé. Ils n’auront rien connu des “plaisirs de la vie”. Pour ceuxlà leur unique vie aura été à jamais gâchée. Pour ceux-là, la réflexion sur la Vie est un luxe inutile. C’est un fait, “L’humanité n’arrive pas à être heureuse”1 Cette désillusion que constatait déjà Lucrèce, il y a 2000 ans, n’en finit pas d’être ressassée à travers les siècles. Ce constat désabusé et perplexe répond à une question qui taraude tout être humain, à un moment ou à un autre : “Mais qu’est-ce donc que cette vie où les souffrances alternent sans cesse avec les plaisirs et semblent vouloir les réduire à des souvenirs d’oasis dans un désert de monotonie et de souffrances ? Le soupir fataliste et résigné du réaliste qui déclare : “C’est la vie ! On n’y peut rien.” n’y change rien. Oui, mais justement qu’est-ce que cette vie faite de sourires et de pièges ? À certains moments, elle se montre avenante, à d’autres, accablante et chacun peut tout aussi bien s’écrier : “Elle n’est pas belle, la vie !” ou : “La vie est bien décevante !” Même si, pour certains, les plaisirs alternent davantage
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Lucrèce, De la Nature, Livre V.

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avec d’autres plaisirs. Et même si pour d’autres, les souffrances succèdent plus souvent à d’autres souffrances. Celui qui attendait beaucoup de la vie ou qui en a été plus fortement victime que d’autres peut s’exclamer avec Shakespeare : “Le monde est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, jouée par des sourds et qui n’a aucun sens. La vie n’est que l’ombre d’un pauvre acteur qui erre, parade et se lamente sur la scène et que l’on cesse vite d’entendre.”2 C’est sûr, du point de vue de l’Homme, la vie est un curieux amalgame de plaisirs et de douleurs, séparés par des intervalles neutres. En l’absence de souffrances, l’on est facilement tenté de considérer ces intervalles comme une sorte de plaisir, le plaisir de ne pas être malmené. Pour tout vivant en fait, la vie est un magnifique exemple d’ambivalence permanente. Mais en réalité, la Vie n’est ni bonne ni mauvaise. Complètement dégagée de tout sens moral (respecter et aider le vivant), elle est régie par des lois générales, mécaniques et impersonnelles. Elle ne se préoccupe absolument pas du bien-être des vivants. La Vie est totalement indifférente aux vivants. La satisfaction des animaux ou des hommes est totalement étrangère à son programme. Ce qu’on appelle la Vie n’est qu’un ensemble d’êtres apparus, à différentes époques, depuis il y a environ 3 milliards d’années et demi et qui demeurent quelque temps sur la planète en se débrouillant comme ils peuvent pour se maintenir, se développer et s’accomplir, c’est-à-dire satisfaire leurs tendances, puis se reproduire. Une fois né avec les données génétiques correspondant à sa place dans l’échelle de l’Évolution, l’animal est livré à ses propres forces pour se développer et transmettre la vie à d’autres pour le maintien d’espèces dont la Vie ne se soucie pas davantage. Tout animal, par n’importe quel moyen, les soins d’une mère au départ, la protection du groupe, puis la force, la ruse, doit survivre et se reproduire. Survivre pour se reproduire. Il doit suivre, sans pouvoir y échapper, les règles de la Vie, telles qu’il les trouve en naissant : compétition souvent violente, loi du plus fort, élimination du plus faible. Chaque animal est confronté ainsi aux risques et aux plaisirs de la vie, distribués au hasard, selon les circonstances, l’hérédité biologique et le psychisme caractéristiques de son stade dans l’évolution.
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Shakespeare, Macbeth, Act. V, sc. 5.

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Pour l’Homme, il en est strictement de même, sauf que son psychisme est plus complexe et cela complique beaucoup ses rapports avec la Vie dont il voit bien qu’elle n’est pas vraiment faite pour lui et son bien-être. Il voit bien qu’il ne lui faudra pas trop compter sur elle et qu’il devra se débrouiller tout seul. La conscience du décalage démesuré entre les exigences de ses nombreux désirs, si divers, et la réalité peuvent le faire douter d’une valeur de la vie pour l’Homme. Et pourtant, parmi ces envies, certaines apparaissent légitimes et impératives et l’on imagine mal qu’elles ne soient pas satisfaites. Il faut dire que pour l’Humain, la recherche d’épanouissement est compliquée. Depuis environ 100 000 ans, l’Homo sapiens sapiens tente d’être heureux ou, du moins, de ne pas trop souffrir de la vie dans laquelle il a été projeté, sans le demander. Et depuis plus de 100 000 ans, il est toujours aussi perplexe quant à la possibilité de bonheur. Bien sûr, à cette angoissante question, les réponses n’ont pas manqué, tant religieuses, que philosophiques, idéologiques ou simplement empiriques. Il faut bien avouer que, pour l’Humain, la recherche d’une vie heureuse s’apparente à une mission impossible. À ses besoins biologiques animaux s’ajoutent, en effet, tous ses besoins psychologiques, affectifs, intellectuels, sociaux qui exigent leur satisfaction. Et ce ne sont pas les moindres. Car ses besoins sont nombreux et potentiellement illimités, puisque la satisfaction de l’un entraîne l’espoir de la réussite d’une nouvelle envie. Et, en plus, ces envies risquent souvent de se trouver contrariées par celles des autres dont on ne sait jamais nettement s’ils vous sont favorables ou hostiles. Pour l’animal, tout, comparativement, paraît simple. Il a si peu de besoins fondamentaux et ils sont clairs. En outre, il vit dans un univers où les lois sont nettes et simples et sans grandes exceptions : nécessité de survivre, et pour cela, ne compter que sur soi et accepter la compétition, la loi du plus fort et l’élimination du plus faible, voire sa propre élimination. Surtout, l’insuffisance de sa conscience lui évite de se poser des questions. Pour l’Homme, au contraire, tout concourt à accumuler les difficultés. Le psychisme de son espèce est beaucoup plus complexe que celui de l’animal le plus complexe. Ce psychisme n’est toutefois pas toujours capable de fournir des réponses nettes et fiables aux problèmes rencontrés. Très vite, il se heurte aux limites de son fonctionnement. Très vite, entre autres, il s’aperçoit que ce qui lui

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paraît évident et qui devrait apparaître évident à tout le monde, est susceptible de toutes les interprétations possibles, y compris les plus contradictoires. En effet, l’élaboration d’une personnalité n’a rien des conditions rigoureuses d’une expérience scientifique. C’est sous une forme entièrement arbitraire, issue du vécu personnel (réactions à l’histoire individuelle), variable selon les individus et donc en grande partie subjective, que nous prenons connaissance de toute réalité. La complexité du psychisme et la manière dont se construit la personnalité font nécessairement de l’Humain, un être exigeant, subjectif, confronté à d’autres êtres aussi exigeants, aussi subjectifs et aussi peu regardants que lui sur les moyens à utiliser pour se satisfaire. Pour lui, la moindre des satisfactions peut poser un problème avec son entourage. Dans ces conditions, ce ne sont peut-être pas les frustrations de la vie qui devraient paraître étranges, mais les satisfactions qui vont rarement de soi. Les caractéristiques de la Vie, critiquables du point de vue de l’Homme, ne sont que celles de la nature du cosmos dont elle n’est qu’un aspect particulier. Et le cosmos est un réservoir d’énergies, réglées par des lois générales, simples, immuables, sans exception, impersonnelles, amorales, inconscientes, et totalement indifférentes à la satisfaction d’individus ou d’espèces. La Nature, comme la Vie, n’est ni bonne ni mauvaise. C’est une énergie organisatrice qui agit avec ses forces, imperturbable et étrangère aux notions d’individus, de plaisir et de souffrance. Ce n’est pas une providence, loin de là, ni une marâtre non plus. C’est tout simplement un ensemble de forces, indifférentes aux conséquences de leur action. La Nature est en effet aussi insensible aux péripéties d’une étoile qui naît ou explose, d’un arbre sectionné par la foudre, de deux cœurs qui s’aiment ou se séparent, d’un oiseau dévoré ou d’une mère qui assiste, impuissante, à la souffrance de son enfant. La loi qui organise la nature est un pur rapport de forces, d’équilibres et de déséquilibres, d’énergies et de mouvements : attraction, dispersion, choc, fusion, éclatement et destruction ou nouveau départ.

Et quand apparaît la Vie, c’est-à-dire, il y a environ 3 milliards d’années et demi, elle est gouvernée par les mêmes principes, d’une extrême rigueur. Pour des êtres qui ressentent, cette rigueur paraît une dureté. La compétition, la loi du plus fort, l’exclusion de la satisfaction du plus faible ou son élimination 15