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L'homme gaspillé

De
288 pages
Aujourd'hui, le système de production capitaliste a fait la preuve de son efficacité pour créer les richesses, mais non pour les répartir. Le défi est donc de réaliser cette répartition. Pourquoi serait-il obligatoirement utopique de vouloir partager mieux travail et richesses ? Notre système politico-économique saura-t-il aujourd'hui triompher de l'exclusion ? L'auteur considère qu'il serait souhaitable pour tout le monde que le système relève ce défi.
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L'homme gaspillé

@ L'Harmattan,

1995

ISBN: 2-7384-2999-8

Jean-Pierre HUBERAC

L'homme gaspillé
Enquête aux sources du chômage et de l'exclusion

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

SOMMAIRE
Préface de P. Megemont Avant-propos
I - L'exclusion en chair et en chiffres 1.1 La fracture du chômage

.13 ..17
23
23 23

.L'évolutiondesmentalités .
. .
Et la politique ? La naissance du chômage

C'était un phénomène naturel..

27
28 29 .3 34

1.2

La facture de l'exclusion Combien d'exclus?

.

. Combien ça coûte ? . Qu'y a-t-il derrière les chiffres? Qui ?

38 .4 .4 46 47 .4 52 53 58 .65
65 70 76 80 84 7

II - Faut-il
11.1 II.2 II.3 lIA 11.5 II.6 III

indemniser les chômeurs? Quelques exemples édifiants Les aides qui pervertissent les bénéficiaires

-

Les aides qui accablent les bénéficiaires L'échec de l'aide intemationale Développement économique et pauvreté Nous sommes tous pauvres La science économique est-elle une science?
La science au secours de l'économie y a-t-il des certitudes? Ils n'y ont pas cru, ils ont perdu !. La science économique n'est même pas expérimentale!

111.1 111.2 111.3 111.4

111.5 Qui sont les vilains?

IV
IV.1 IV.2 IV.3 IV.4

-

Chômage

et

formatioD

97 97 101 104 ..107

Un faux problème type Que se passe-t-i1 au niveau de l'entreprise ? De quelle formation parle+on ? La formation n'explique rien, l'éducation explique tout

V

-

Le coût du travail
Cadrons le débat Les mineurs de Noyant-1a-Gravoyère Une fausse corré1ation Comparaison intemationale

.111
111 111 112 114 ..121 121 .121 125 .125 128 134 .13 7 ..143 ..145 149 .151

V.1

. .

V.2 V.3

V.4

. . . . .

Le SMIC Un bref historique Est-il utile? Qu'est-ce qu'un salaire? Le salaire natureL Peut-on vivre de son salaire? Dispersion et disparité des sa1aires Tout se paye Gâchis et truandages... La protection sociale Le coût du travail pour le salarié En résumé
-

V.5 V.6 V.7 V.8 V.9

VI
VI.1

Le temps de travail
Faut-il travailler? Que dit l'histoire? Vive les horaires infemaux L'offre de travaiL L'explosion de l'offre de travail.. L'évolution du temps de travail...

157
...157 .15 7 160 ..162 162 164

VI.2

. . . .

. L'exemple es 39heures d

166

8

VI.3

La séduisante semaine de 4 jours Vive la semaine des 3 jeudis! Combat à fronts renversés Un problème de répartition Il y a des inconvénients

. .

. .

169 169 .10 171 172 174 176 178 179

VI A VI.5 VI.6 VI.7

Rapport entre salaire et niveau de vie Des exemples en vrac Un exemple à méditer Faut-il réduire le temps de travail ?
-

VII
VII.I VII.2 VII.3 VIlA VII.5

Les Pyrrhus de la productivité
Un problème pas vraiment nouveau Le progrès technique.. L'organisation du travail.. La machine ne remplace pas (toujours) l'homme Que penser de la productivité ?

.13
183 ...18 5 ..18 9 192 193

VIII

- Chômage

et immigration

..199
199 202

VIII.l La situation créée par l'immigration VIII.2 Pourquoi les étrangers viennent en France
Les étrangers viennent parce qu'il

.

n'y a rien chez eux . Ils sont venus parce qu'on est allé les chercher

.
. .

..203 204
205 205 208 208 21 0 ..214 ..219 219 225 ..228 ..234 9

Ils viennent parce qu'ils nous voient chez eux

VIII.3 Et pourquoi ne partent-ils pas ? VIllA Le vécu français de l'immigration C'est un problème moral La délinquance et le racisme VIII.5 En sortir

IX - Libre-échange
IX.l IX.2 IX.3 IXA Le libre-échange dans l'histoire Le cas du tiers-monde La situation actuelle. Libre-échange et emploi...

x . Et alors?
X.l
A la recherche de la pierre philosophale La formation Le coût du travail... Le temps de travail La productivité Les facteurs externes: le libre-échange et les étrangers de l'intérieur (évoquant à ce sujet l'immigration)

.245
245 .247 .247 ..247 ..248

. . . .
. . .

.249 .249 ..254 256 ..260 261 265 268 271 272 276 278

X.2

La quête de l'argent

. L'argent

. Lacréation enouveaux étiers d m
Alors où trouver l'argent?.. Des exemples à suivre

.249
.251

X.3

Les propositions macro-économiques Les acteurs macro-économiques Le financement de la protection sociale La protection de l'emploi Une sortie par le haut Un nouveau lobby Une nouvelle frontière Savoir gérer son temps

. .
. . . .

XA

Con c lus ion

...283

10

A mes parents

PRÉFACE

Que les faits sont étranges lorsqu'ils sont exposés, ainsi, extirpés de la phraséologie qui les masque habituellement à notre compréhension. La crise est là. Cet ouvrage nous enlève tout doute à ce sujet. La société duale aussi est en place. Sous nos yeux. Il était temps de faire le point, de rassembler et d'analyser des données éparpillées. Des chiffres, des faits, des anecdotes, des réflexions, c'est l'intérêt de cet ouvrage. Sa lecture nous montre que cette révolution, car c'est bien une révolution, s'est faite imperceptiblement et que personne ne semble en mesure d'en infléchir notablement les effets, voire de les inverser. Et rapidement si possible!! Tout au moins si nous nous plaçons du côté des exclus qui regardent passer le T.G.V. de la prospérité avec ses vitrages teintés afin que ses occupants ne soient pas choqués par le spectacle du dehors. Car ceux qui profitent de ce confort ouaté ne s'en soucient guère. Pour l'instant, ajouterais-je perfidement, car ne jamais oublier que tout train s'arrête un jour, que des voyageurs peuvent y monter, tant mieux, mais aussi que d'autres peuvent en descendre et rester sur le quai. Hélas! ! La crise est mondiale, mince consolation, soupire le RMIste, et pour des raisons différentes, voire totalement opposées. Les effets ressentis sont donc aussi très différents selon le type de société économique et politique, de. structure familiale, sans oublier l'âge du capitaine. Donc pas de solution universelle. Ma perplexité ne fait qu'augmenter. Mes craintes aussi. Tout reste donc à inventer. Mais nos élites nationales, toutes issues du même moule, ne sont pas formées à ce 13

désarroi qui, de plus, n'est pas le leur. C'est la grisaille intellectuelle qui repasse les. mêmes plats de campagne électorale en campagne électorale sous notre œil goguenard. Lassitude de ces perpétuelles philippiques qui ne permettent pas aux spectateurs d'approcher du quai où ce train, lorsqu'il s'arrête, conserve ses portes hermétiquement closes, les passagers changeant simplement de fauteuils. Ces gens ne sont pas partageurs. Afin de bien conserver leurs privilèges, adieu nuit du 4 août, tout lobby "parasite" est saboté. Malgré ces efforts, les chômeurs s'organisent. Difficilement, car si ce n'est pas une maladie, ni honteuse ni contagieuse, tout le monde se méfie. Les politiques surtout. Car plus nombreux que les fonctionnaires, que les routiers, que les pêcheurs et que les agriculteurs, issus de toutes les classes, de tous les milieux et rouages économiques de notre société, leur organisation serait une menace inacceptable pour ces gens pelotonnés dans leur bulle. Mais alors, pourquoi ne cassent-ils donc pas? Parce qu'ils ont, eux, le respect du travail. Pourtant ils se rassemblent et s'organisent malgré le manque de moyens. Comme le faisait si bien remarquer une employée de l'A.N.P.E. dont je suis "client" : "les chômeurs nous causent bien des soucis". Et qui plus est, comme ils sont masochistes, c'est à eux-mêmes d'abord qu'ils se créent des soucis. Quant à cette personne, au statut professionnel protégé, elle y a gagné un emploi stable et plein d'avenir: elle est montée dans le train. Grand merci donc aux chômeurs, seul "marché" en expansIOn. Comment inverser ces chiffres étalés sous nos yeux par Jean-Pierre Huberac ? Les propositions politiques, loin de toute sensiblerie sociale, sont affligeantes. Rien sur la diminution du temps de travail par exemple. Certains parlent encore de la seule reprise économique pour renverser la tendance et résorber les chiffres du chômage. Je suis sans voix devant ce genre d'affirmation pourtant étalée dans la presse et sur les ondes. L'âge. Ah oui, beau sujet de réflexion! Mais par quel bout commencer? Seules la politique et la direction de multinationales, ou de sociétés dont on est soi-même propriétaire, permettent encore de travailler et d'être présentés comme "jeunes" au14

delà de 50 ans. Ministre à cet âge est une preuve de jeunesse et de combativité. Secrétaire, magasinier, ingénieur au même âge est une tare, quelle que soit l'expérience professionnelle de chacun. Seuls ces notables peuvent donc acquérir une expérience bénéfique par des années de travail. Le salarié ne prend, pour sa part, que de mauvaises habitudes, méconnaît les technologies nouvelles, réfléchit trop (je l'ai entendu dire). En un mot, il n'est plus rentable. La jeunesse alors. Pas plus. Elle n'est pas formée. La paupérisation des diplômés n'arrange rien. Qui avant d'être Premier ministre a été Premier ministre? Qui, avant d'être P.D.G. a été P.D.G.? Vaste interrogation, abîme de perplexité pour les exclus. Alors pourquoi donc exiger cette connaissance innée de la part des jeunes? Ne prenons pas cet ouvrage pour un 'livre abscons de sciences économiques. C'est un domaine où je ne connais rien, et grâce à ce livre je sais enfin que je ne suis pas le seul dans ce cas. Pourtant j'ai lu et apprécié ce livre avec ses pointes qui ne fardent pas la réalité des chiffres et des faits, que des réflexions issues du bon sens quotidien agrémentent avec humour et humeur. A chacun d'en faire son profit dans son domaine particulier. Pierre Mégemont Action Cadres BTP

15

AVANT-PROPOS

Lourde sera la responsabilité d'avoir compris trop tard que l'homme devait être étudié avant tout comme un être humain et non pas, en priorité, comme un client possible (Écrit en 1953 par A. Leroi-Gourhan)

Allez savoir pourquoi me revient en mémoire cette histoire dont je ne sais plus si je l'ai vue à la télévision, lue dans un livre, ou simplement rêvée. Elle se passe dans le Grand Nord. Une tribu, des igloos, la banquise. Dans la nuit, un vieux ou une vieille qui se juge trop âgé pour participer à la vie commune, se déshabille afin de ne pas gaspiller l'héritage qu'il peut laisser sur cette terre, et part, tout seul dans le froid - sans un mot - pour y mourir. Personne ne le retiendra. C'est ainsi. Chacun devenu vieux, incapable de subvenir à ses besoins, ira rejoindre les esprits des ancêtres, dans le dénuement total. Qu'espérer d'une société dans laquelle n'existe aucun lien de solidarité? Ne vivons-nous pas, indifférents, à la misère qui se développe autour de nous? La société d'antan était une société de groupes, la seigneurie, la paroisse, le village, la famille. Comme le dit Jacques Duby, les hommes vivaient en troupeaux, il n'y avait pas d'exclus. Puis vint le développement urbain et l'apparition de l'homme isolé dans la foule. Isolé et que personne ne retiendra quand la misère le poussera vers la mort. J'ai voulu dénoncer l'état d'abandon dans lequel notre société développée laisse tomber une partie des siens. Chercher aussi les moyens d'en sortir et d'aller vers une société plus juste, et pour tout dire, plus efficace. 17

L'intelligence ne doit pas servir d'abord à inventer des machines, mais à vivre mieux, tous. Il ne s'agit pas de charité car nous le savons, l'homme mord parfois la main qui lui jette un quignon. Ce qui me rassure un peu quant à l'arrivée du règne de la générosité, c'est qu'elle viendra non point parce que l'homme est bon, mais parce que ce sera la solution imposée, nécessaire. L'homme étant intelligent finira par comprendre ce que lui dit son émotion depuis toujours. Mais après avoir goûté tous les plaisirs de l'égoïsme. Et pour être généreux, il lui faudra développer ses moyens, sa technique, sa productivité. Bref, faire pour le bien de tous ce qu'il s'ingénie à faire aujourd'hui pour le profit de quelquesuns, et pour la ruine d'une partie de l'humanité. Autrefois, on affranchissait les esclaves en se soumettant aux lois de la morale (et de l'intérêt bien compris des maîtres). Aujourd'hui on libère les travailleurs en obéissant aux lois du marché. Dans les deux cas, les maîtres se débarrassent de personnes qui dépendaient d'eux. Pour y voir un peu plus clair, il m'a bien fallu appliquer la bonne vieille méthode de Descartes, décomposer le problème en plusieurs éléments: l'exposé y gagnera (je l'espère) en clarté ce qu'il perdra en exactitude. Mais entre la vérité inaccessible et la simplicité opérationnelle, j'ai choisi. Cependant tout est lié. Évoquer le temps de travail sans parler de son coût et de sa productivité est de la fantaisie. Peut-on sérieusement parler de compétitivité et de salaire sans évoquer le problème des taux de change, de politique monétaire, de libre-échange, d'immigration? En matière de gestion de crise nous en sommes réduits à faire des expérimentations, à tâtonner, pour deux raisons, dont une seule serait suffisante: - nous ne pouvons établir un diagnostic avec certitudes, - toute mesure prise génère chez ceux qui en profitent ou la subissent une recherche instantanée d'application perverse. Rajoutez à cela le manque de bonne foi et l'aveuglement sur soi-même et vous verrez qu'il n'est pas simple d'organiser la vie sociale. Ha ! que je comprends la lassitude du roi de Thèbes: Quelquefois, le soir, il est fatigué et il se demande s'il n'est pas vain de conduire les hommes. Si cela n'est pas un office sordide, qu'on doit laisser à d'autres, plus frustes. Et puis au

18

matin des problèmes précis se posent, qu'il faut résoudre, et il se lève, tranquille, comme un ouvrier au seuil de sa journéel. Caricaturons! Pour le patron, chaque employé est un paresseux en puissance. Pour l'employé, le patron n'est qu'un exploiteur qui se nourrit sur son dos et cherche tous les moyens possibles de le rendre malheureux. L'automobiliste hait le piéton qui hait l'automobiliste qui a oublié qu'il fut et qu'il sera piéton. J'ai essayé de tenir la balance égale entre les deux camps, sachant bien que c'est le meilleur moyen de se faire critiquer par tous. Donc, il ne m'étonnerait pas qu'au détour d'une phrase, un lecteur par-ci par-là se sente injustement agressé. C'est à lui que je m'adresse en priorité: comme tout le monde, je suis victime de l'anti-syndrome de saint Thomas. En effet, je ne crois pas ce que je vois, mais je vois ce que je crois. Pour illustrer ces propos, je prendrai l'exemple des peintures préhistoriques de la grotte de Gargas, dans les Hautes-Pyrénées2. Cette grotte, découverte en 1906, a été visitée par de nombreux spécialistes. Or, c'est en 1991 seulement que le conservateur du patrimoine remarque de petites esquilles d'os plantées dans les fissures naturelles autour des "mains négatives" qui décorent les parois. Illes a vues parce qu'un an plus tôt, il en avait vu de semblables dans une autre grotte. Il était donc préparé à voir. Il a vu ce qu'il cherchait, ce qu'il croyait. Peut-être ai-je fait la même chose avec les citations, les exemples et les chiffres qui étayent mes propos? Sans doute ai-je plutôt retenu - à mon corps défendant - ceux qui allaient dans le sens de ma démonstration. Les citations sont rassurantes pour l'auteur car elles lui prouvent que "les grands esprits se rejoignent" ! Plus sérieusement la même phrase prononcée par deux personnes différentes n'a pas le même poids. Quand un Premier ministre dit: il faut augmenter les impôts, ce n'est pas la même chose que si nous le disons, nous. Bouddha aurait dit Ge n'ai que des traductions): tout ce qui commence doit finir. C'est une phrase très profonde. Si c'est moi qui la prononce, on croira qu'il s'agit d'une lapalissade. Les citations sont rassurantes pour le lecteur qui sent à quel point ce qu'il lit est vrai!

1 Créon, dans l'Antigone d'Anouilh. 2 Histoire rapportée dans Le Monde (par Y. Rebeyrol). 19

Mais elles sont dangereuses. On peut faire dire à peu près n'importe quoi à un auteur: III guerre est une bonne chose, écrit Charles Chaplin!. Si j'oublie de mentionner la suite: disent certains, je fais passer Charlot pour un va-t-en guerre, sans mentir positivement. En ce qui concerne les exemples, la même méfiance est de rigueur. Qui aurait vu à la télévision les charniers de Timisoara en Roumanie sans connaître la supercherie penserait qu'ils sont vrais alors qu'ils étaient faux, bien que nullement improbables. J'ai en mémoire un reportage d'Arte2 sur l'apartheid. Le journaliste voulait tellement prouver que l'apartheid est une monstruosité qu'il a interviewé séparément deux petits Noirs angéliques, bien habillés, polis, disant leur amour pour l'humanité et quatre petits Blancs. Interviewés deux par deux, ils étaient à la limite de la stupidité, tenant des propos racistes et idiots, vautrés dans des canapés et ricanant bêtement. Rien n'était faux, mais tout était "orienté". C'est contre ce genre de "manipulation" que je me suis efforcé de lutter, renonçant même parfois à de bons exemples ou de bonnes citations pas assez fiables à mon goût. J'espère, sans en être sûr, y avoir réussi. En ce qui concerne les chiffres, malgré un aspect objectif, mathématique, indiscutable, tout le monde sait bien qu'ils sont sujets à caution. D'abord, ils peuvent être faux, par erreur ou par malice. Un exemple m'est fourni par Libération qui indiquait le prix des différents services. Sur la première page, la nuit avec une call-girl de bon standing était chiffrée à 150 KF. Devant cette somme assez conséquente, je vais voir à l'intérieur du journal pour plus de détails. Curieusement, la nuit n'était plus qu'à... 50 KF. Quel est le bon chiffre? Comme on ne peut tout faire soi-même, je ne suis pas allé vérifier. Ensuite on peut très bien ne pas savoir ce que les chiffres mesurent. Ainsi, la Banque de France est incapable de dire si ses réserves au 23 septembre 19933 sont négatives de 118 ou de 75 milliards de francs. Un écart de quarante-trois milliards: une paille. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de la valeur du PIB.
1 Dans L'histoire de ma vie

2 Le 23 septembre 93. 3 Dans Lettre de l'Expansion du 04.11.93.
20

- Robert

Laffont, 1964.

Enfin, un chiffre tout seul n'a pas grand sens. Si je vous dit: je roule à 60 kmlheure, est-ce suffisant? Si je suis sur une autoroute, je vais très lentement. Si je suis sur une route verglacée, je vais très vite. Si je démarre, je suis en phase d'accélération et je fonce. Si je freine devant un obstacle, je ralentis avant l'accident. La valeur de 60 kmlheure, pour utile qu'elle soit, ne me permet nullement de me faire une opinion. Combien de fois, pourtant, énonce-t-on un chiffre pour échafauder un raisonnement imparable. Je l'ai sans doute fait (et hélas, je recommencerai). Que le lecteur me pardonne! Que voulez-vous, malgré leurs défauts, les chiffres sont indispensables pour savoir réellement de quoi l'on parle. Lord Kelvin a dit en son temps que sans mesures, il n'y avait pas de science. Sachons cependant que la question qui nous occupe ici, à savoir le chômage et l'exclusion, ne se traitera pas par l'application de la science, fût elle même économique. D'autre part, bien des phénomènes ne relèvent pas de la mesure quantitative: un coucher de soleil, la force d'un sentiment, le degré de confiance en une personne, ne s'évaluent pas en chiffres. Tout ce qui organise notre vie en société, les lois, les règlements, ne relèvent point de la science mathématique. Donc la science et les chiffres n'expliquent pas tout. Et puis, les chiffres évoluent. Ce livre a été commencé alors que l'Allemagne était présentée (sincèrement) comme un modèle ainsi que (hypocritement) le Japon. Et puis voilà qu'arrivent les chiffres de 1993. 580 000 suppressions de postes en Allemagne; le Japon va mal. Les chiffres qui servaient à prouver que tout allait bien cachaient en réalité une mauvaise santé. Alors des chiffres, j'en citerai mais toujours avec une certaine distance en mon for intérieur! Cette volatilité des chiffres m'a conduit en contrepartie à m'appuyer sur des textes et des exemples anciens. C'est pourquoi j'ai fait appel à Homère, Platon, les économistes passés. J'ai une particulière tendresse pour les utopistes, ces vaincus de l'Histoire qui sont le sel de nos manuels et de nos espoirs. Tout en essayant de raison garder! Car ils sont redoutables, les utopistes, quand ils sont pris au pied de la lettre. Les saint-simoniens firent de belles choses, mais tout de même, prôner de substituer au gouvernement des hommes l'administration des choses laisse rêveur, pour ne pas dire que 21

cela fait froid dans le dos. N'est-ce pas ce que l'on constate aujourd'hui où l'on préfère administrer la production et "gérer" plutôt que de prendre en compte l'aspect humain du développement économique? D'autre part nous avons le sentiment de nous trouver à la croisée des chemins et de vivre une crise comme l'humanité n'en a pas souvent connu. C'est le but des citations de nous montrer que si tout a changé, par certains côtés, il n'y a pas grand-chose de nouveau sous le soleil. Aujourd'hui, remarquez quelle importance démesurée prend le moindre fait. Des centaines de journaux le publient à la fois. Ce texte, qui semble d'actualité, a été écrit en 1888 par Émile Zolal. Aujourd'hui, remplacerait-on "journaux" par "médias" que rien ne serait changé au fond. Qu'il est difficile d'apprécier justement les dangers et les problèmes de son époque! Au second concile de Latran (1139) l'arbalète voit son usage proscrit comme étant une arme trop redoutable! Pauvres évêques! En leur temps ils crurent réellement que les arbalètes allaient décimer l'humanité: alors, sachons relativiser. Et pour cela je citerai un très beau texte de Proudhon en réponse à Marx qui lui proposait de collaborer: Puissions-nous ne jamais considérer une question comme résolue et même lorsque nous aurons épuisé jusqu'à nos derniers arguments, puissions-nous la reprendre encore une fois avec éloquence et ironie. Il va sans dire que le dogmatique Marx apprécia modérément cette idée et que la collaboration souhaitée n'eut pas lieu.

1 Cité par F.O. Giesbert dans La Jin d'une époque 1994. 22

- Galiimard/Seuil,

Chapitre. l L'EXCLUSION EN CHAIR ET EN CHIFFRES

A partir du début de 1994 il Yeut en France deux fois plus de chômeurs déclarés que de salariés syndiqués.

1.1 La fracture

du chômage

.

C'était un phénomène naturel

Tant que le chômage n'a touché que les plus faibles, il était perçu comme un phénomène désagréable certes, mais après tout, les humbles n'étaient-ils pas faits pour souffrir? Comme le remarque un auteur à ne citer qu'avec des pincettesl,jamais, ou presque, ils ne demandent le pourquoi, les petits, de tout ce qu'ils supportent. Ils se haïssent les uns les autres, ça suffit. On s'habituait doucement... Vers 1973, Georges Pompidou pronostiquait qu'un pays qui atteindrait un million de chômeurs connaîtrait une explosion sociale. On passa le cap du million, puis des deux, puis des trois sans exploser pour autant... C'est en 1992, à partir de la barre des trois millions que la chose fut prise au sérieux! C'est qu'au volet quantitatif se rajoutait un élément qualitatif. Voilà que le chômage ne frappait plus seulement les paresseux ou les inaptes, mais aussi les cadres. En bref, nous devenions tous concernés! Les managers aussi étaient mis à la porte. Et c'est ainsi qu'un beau matin le grand public apprenait par voie de presse les noms de ces victimes illustres qu'on pensait, jusque-là,
1 L.F. Céline, Voyage au bout de la nuit

- Gallimard. 23

intouchables: Michel Bon, PDG de Carrefour; Jean-Michel Bloch-Lainé, PDG de la banque Worms, Jean Arvis, président du groupe Victoire; Jean-Jacques Delort, PDG du Printemps; Michel Pelège, PDG de SMCI; Jean-Louis Scherrer, PDG de la maison qui porte encore son nom... Il ne s'agit là que d'un échantillon. Nous pourrions continuer la liste. Même chose à l'étranger: aux États-Unis par exemple, depuis que les puissants Fonds de Pensions se mirent en tête d'intervenir dans la gestion des sociétés dont ils détiennent une part de capital. Les PDG valsent! Ce qui permit à certains de dire que le social (via les possesseurs des fonds de pensions) dirigeait maintenant le capitalisme industriel. Le chômage n'était plus la maladie honteuse de quelques parias. Bien sûr, ne "chômeront" pas de la même façon les personnalités citées plus haut qui avaient pris de sages précautions contractuelles allant de pair avec des postes importants et incertains, et la victime obscure d'une charrette de licenciements. Alors quoi de commun entre les deux?... Rien, me direz-vous. Vous auriez tort, car si les hommes sont différents, ils sont encore plus semblables! Dans les deux cas il faut combattre un sentiment d'humiliation et d'injustice. Et il faut s'élever contre ce penchant naturel qui nous rend parfaitement supportable - voire même indifférente - la douleur d'autrui. Je fus tout à fait navré de lire sous la plume de Charles Chaplinl : Je suis incapable de m'identifier aux problèmes d'un prince. La mère d'Ramlet aurait pu coucher avec toute la cour que je resterais indifférent à la peine qu'en aurait éprouvée Hamlet. Aveu candide mais terrible et, pour tout dire, bien décevant. Quand le château de Windsor a brûlé, je suis sûr que la reine eut du chagrin, même si elle n'eut pas besoin d'aller coucher sous les ponts... et j'ai compati! Puis s'est rajoutée au problème du chômage l'extension de la précarité de l'emploi et ce, du haut en bas de la pyramide hiérarchique. Le nombre d'emplois précaires a quasiment doublé en lOans. Pour les seuls emplois qualifiés, nous sommes passés de 691.000 en 1982 à presque 1 300000 en 1993. L'ampleur du nombre des victimes de
1 Charles Chaplin, Ma vie 24

- Robert Laffont,

1964.

ces revers du développement que sont le chômage, la précarité, et l'exclusion, prouve clairement à tout un chacun que ce n'est plus la qualité personnelle de l'individu qui est en jeu. C'est bel et bien devenu un problème de société. Jusqu'alors les économistes discouraient sur la nature du chômage, ce phénomène d'ajustement. Ils y voyaient matière à mémoires et publications savantes. On distinguait le chômage résiduel sur lequel on ne pouvait pas grand-chose, et le chômage conjoncturel auquel, grâce à une politique adéquate, classique, monétariste, budgétaire etc., on tentait de porter remède. Puis le phénomène s'amplifiant la classification du chômage s'est affinée. En effet, la première chose à faire avant de combattre est d'identifier l'adversaire. C'est ainsi que l'on distingue! : - le chômage saisonnier (nous connaissons tous les données corrigées des variations saisonnières), - le chômage frictionnel, correspondant au délai de la rencontre de l'offre et de la demande, - le chômage technologique, lié à l'introduction du progrès technique, - le chômage structurel, lié au déclin de certaines activités ou à des retards de développement, lié également au libreéchange, au travail clandestin ou illégal. Enfin, le tableau ne serait pas complet si nous ne faisions pas le distinguo entre: - chômage classique, dû au niveau trop élevé des salaires (il plaît beaucoup à droite), - chômage keynésien résultant d'une demande effective (c'est-à-dire espérée par les entrepreneurs) insuffisante (il plaît beaucoup à gauche), - et n'oublions pas le chômage volontaire (mais si, mais si, cela existe encore.. .). Voilà pour la théorie. Pour l'homme de la rue, le chômeur d'hier était un inapte ou un paresseux, payé à ne rien faire. Rappelons qu'en 1958, lorsque se crée l'UNEDIC, il Y a 25 000 chômeurs. Avec la disparition des mines, de la sidérurgie, de la plupart des installations agricoles, ce furent 1.500.000
I Classification
d'économie politique

tirée de l'ouvrage

de Michel

Vate, Leçons

- Economica.

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emplois qui disparurent du paysage industriel et agricole, entre 1980 et 1990, soit en moyenne 150.000 emplois par an. Disparition plus que compensée par une augmentation d'emplois dans le tertiaire (2 millions entre 1983 et 1993). Mais, au cours de la seule année 1993, c'est 230.000 emplois qui se volatilisent dans la totalité des secteurs. Il n'est plus possible de ne pas prendre conscience de ce changement de rythme. Le chômeur, s'il commence à ne plus forcément se sentir humilié, percevra certainement un manque de considération de la part de son ex-employeur. De ce point de vue, pour une fois, ce ne sont pas forcément les salariés les plus modestes qui sont les premières victimes. Certains ministres ont fait part de leur amertume d'apprendre par la presse qu'ils ne faisaient plus partie du gouvernement. Michel Debarge, Michel Durafour en ont témoigné. Alain Juppé s'étonnaitl : Un jour j'apprends par la presse que je suis bombardé tête de liste (aux futures élections européennes). Un peu plus tard, par la même voie, je suis informé que le Premier ministre a changé d'avis. Les grands patrons aussi eurent leur lot, tel Jacques Calvet apprenant par la radio un matin de février 1982 qu'il ne faisait plus partie du personnel de sa banque. Mais les petits ne sont quand même pas oubliés dans la distribution, et, pour vous faire un aveu, je fus moi-même viré par un ministre sans même qu'il daigne m'en informer. Il faut dire qu'il avait été bien imprudent de me nommer commissaire du gouvernement. Abusant de cette fonction, j'avais mis un veto à une opération qui devait permettre la distribution de quelques pots-de-vin. Le piquant de l'affaire est qu'à cette époque, je me demandais comment quitter ce ministère!... Mais, il y a une justice, tant distributive qu'immanente. Le ministre connut plus tard la prison pour ne pouvoir fournir d'explications suffisantes sur la cause d'un trou dans les comptes de la CNUCED2 dont il avait la responsabilité.

1 Dans l'Express du 20 janvier 1994. 2 Conférence des Nations Unies Développement.

pour

le Commerce

et le

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. L'évolution des mentalités
En 1987, lorsqu'on demandait aux salariés s'ils accepteraient de voir leur salaire un peu diminué pour créer un peu d'emploi, seulement 26 % étaient pour. (Pourtant, en 1981, déjà une bonne partie des électeurs de gauche étaient partisans d'une stagnation des salaires pour une stabilisation ou une remontée de l'emploi). En septembre 1992 ils n'étaient encore que 31 %. C'est à partir de février 1993 que les choses s'accélérèrent: 71 % des salariés interrogés pensent qu'une des solutions au problème du chômage passe par le partage du travail et de la masse salariale. Mais il y a encore du chemin à parcourir. Un entrefilet perfide du Nouvel Observateur, (19 mai 94) rapporte que le patron du groupe CEP Communication a proposé à ses hauts cadres de renoncer à 1 % de leur salaire à valoir sur les prochaines augmentations afin de permettre l'embauche de jeunes: tous les cadres auraient refusé. Curieusement toutefois, autant la masse salariale fait l'objet d'études dans les prix de revient des produits et services, autant les autres composantes du prix (marge bénéficiaire, frais financiers et agios divers, publicité, sponsoring ou mécénat, réserves, taux de change, gaspillages, etc. ..) ne donnent pas lieu à une littérature facilement accessible. Un peu comme si l'on voulait faire prendre conscience aux salariés qu'ils coûtent vraiment cher. Et qu'un peu de modération de leur part serait la moindre des reconnaissances qu'une entreprise ou une administration est en droit d'attendre d'eux. La force de cet argument est qu'il présente tous les aspects de la vérité et de l'évidence. Cela semble d'autant plus raisonnable que le monde se rétrécit par la vertu de la rapidité des transports, le développement des télécommunications, la généralisation du libre-échange et l'émergence des pays concurrents. Nous en reparlerons plus en détail.

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Et la politique?

Depuis quelque temps déjà, le chômage n'est plus un sujet de querelles entre hommes politiques. Il faudra attendre octobre 1993 pour qu'un débat ait - enfin - lieu à l'Assemblée nationale sur ce sujet. Il ne donna pas lieu à de grandes polémiques. Les hommes politiques seraient-ils sur la voie de la sagesse et auraient-ils compris que l'idéologie ne permet pas de trouver les bonnes solutions? Certes, l'idéologie est nécessaire à l'homme. C'est elle qui donne un sens à sa vie, à ses actes. Elle est la représentation qu'il se fait du monde. Mais s'il en fait un dogme et une certitude, c'est l'échec assuré. Montaigne nous disait: il n 'y a que foIs, certains et résolus. L'idéologie est donc comme toutes les bonnes choses, à consommer avec modération. Lorsque deux personnes proposent des mesures différentes pour aboutir au même résultat, l'une a-t-elle parfaitement raison, et l'autre parfaitement tort? C'est sans doute d'un équilibre judicieux entre les deux mesures que résultera une amélioration de la situation. En effet, force est de constater que lorsque l'on résout un problème, on en fait naître un autre. Chaque mesure, mise en œuvre, a ses effets pervers. En traitant un problème avec plusieurs mesures, on peut raisonnablement s'attendre à ce que les effets néfastes de l'une soient combattus par les bons effets de l'autre. C'est ainsi qu'opposer systématiquement la politique monétaire à la politique keynésienne est une erreur. Il faut de tout pour faire un monde. Le monde ex-marxiste, qui a poussé son idéologie jusqu'au bout, a implosé (heureusement pour nous qu'il n'a pas explosé), mais il laisse un abîme qu'il va falloir combler pour ne pas tomber dedans. Si le libéralisme a triomphé à ce jour, ce n'est pas parce qu'il est théoriquement meilleur. C'est parce qu'il est appliqué avec moins de rigueur. Il est donc moins absurde et s'adapte. Comme tout le monde le reconnaît, combattre le chômage est un problème complexe. Or, un problème complexe est plus difficile à résoudre qu'un problème compliqué. Pour reprendre une image chère à H. Serieyx, un 28