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L'Homme que je suis

De
200 pages

Dans ce roman psychologique, Virginie Cavelier s'intéresse à des phénomènes étranges qui questionnent notre humanité. Chacun de nous possède un, voire plusieurs homonymes quelque part sur la planète. Que se passerait-il si leurs parcours étaient amenés à se croiser ? C'est l'étonnante histoire que l'auteur se propose de nous raconter. Tout commence lorsqu'un homme se réveille allongé dans un lit d'hôpital après un accident. Reprenant contact avec le monde qui l'entoure, il réalise que tout a changé. Il croit d'abord que sa mémoire lui joue des tours. Après bien des coïncidences, des situations cocasses et incompréhensibles, la lumière se fait enfin sur toute l'affaire. Dix ans séparent deux Thomas Gréchet. Sans même se connaître, ils ont pourtant fait des choix de vie étonnement similaires, ce pourquoi leurs vies sont comme imbriquées l'une dans l'autre. Leurs ressemblances involontaires révèlent des liens indissolubles entre leurs deux destins.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-02614-2

 

© Edilivre, 2017

Exergue

 

 

« Avoir les pieds sur terre évite que l’ombre de soi-même ne prenne le dessus »

L’Homme que je suis

 

 

Au C.H.U. Charles Nicolle, à Rouen, un homme se réveillait douloureux, allongé dans un lit, avec un bandage sur la tête.

Une infirmière s’approcha de lui.

– Comment vous sentez-vous monsieur ?

Il ne put articuler autre chose qu’un « humm ».

– Savez-vous où vous êtes monsieur ?

Il répondit non de la tête.

– Comment vous appelez-vous ?

– Tom, souffla-t-il.

– Très bien ! Vous êtes à l’hôpital, Tom. Vous avez eu un accident de la circulation. Vous vous souvenez ?

– Oui, répondit-il.

– Prenez le temps de vous réveiller, et un médecin viendra vous voir tout à l’heure.

Il avait extrêmement sommeil et une douleur vive irradiait si fort dans sa tête qu’il serra les poings.

C’est alors qu’il sentit quelque chose dans le creux de sa main.

Il souleva lentement son poing jusqu’à son regard et ouvrit les doigts.

Une alliance… une alliance de femme.

Il la fit tourner entre ses doigts et aperçut, à l’intérieur de l’anneau, une inscription gravée : « pour toujours les mêmes, dans le même amour ».

C’était l’alliance de sa femme !

Comment était-elle arrivée ici ?

Il interpela l’infirmière qui lui changeait sa poche de perfusion, et lui demanda qui avait mis cette bague dans sa main.

– Votre femme, monsieur ! Elle est venue dès que nous l’avons appelée. Elle vous attend dans votre chambre. D’ailleurs, nous allons vous y emmener maintenant, le médecin vient de m’informer qu’il y viendrait vous voir dans quelques minutes.

Clara était donc là ? Il se mit à sourire de soulagement…

Un brancardier l’entraîna dans les longs couloirs de l’hôpital et lui adressa quelques mots, mais il ne l’entendit même pas.

Il s’étourdissait dans le labyrinthe des allées et des étages, et dans sa joie de retrouver sa femme.

*
*       *

En arrivant dans sa chambre, une femme se précipita sur lui.

– Thomas ! Oh mon Dieu ! Thomas mon amour… dit-elle en pleurant.

Il la dévisagea.

– Mais qui êtes-vous ?

Cette femme avait bien des airs de Clara, c’était une petite brune, svelte, la chevelure farouche avec une mèche qui s’échappait, de profonds yeux verts… mais ce n’était pas elle, elle avait au moins dix ans de plus ! Et puis sa femme l’appelait toujours Tom…

– Je suis ta femme, Clara ! répondit-elle soudain très soucieuse, en regardant le médecin qui venait de passer la porte.

– Bonjour monsieur Gréchet ! Alors, comment vous sentez-vous ?

– Qui est cette femme ? Que se passe-t-il ici ? questionna-t-il, agité.

Le médecin fronça les sourcils et vint s’asseoir près de lui.

– Pouvez-vous me donner vos nom, prénom, et date de naissance ?

– Oui… je suis Thomas Gréchet et je suis né le 2 décembre 1982 !

– Vous en êtes sûr ? 1982 ?

– Oui, bien sûr !

– Monsieur… vous êtes bien Thomas Gréchet, vous êtes bien né le 2 décembre, mais en 1972 !

– C’est quoi ces conneries ?

Il réfléchit et ne trouva alors qu’une seule explication : il avait dû rester longtemps dans le coma… très longtemps d’ailleurs ! Mais cela expliquerait pourquoi celle qui disait être sa femme était plus vieille, mais pas pourquoi il se trompait sur son année de naissance ! Peut-être le choc ?

Anxieux, il se hasarda donc à demander :

– Je suis resté combien de temps dans le coma ?

– Vous avez juste été endormi pendant quelques heures, le temps de l’opération, pour retirer le gros hématome que vous aviez dans la tête. Vous souvenez-vousde l’accident monsieur Gréchet ?

Clara retenait ses larmes et essayait de contenir sa peur en se tenant les mains.

– L’accident… oui, je m’en souviens, répondit-il en fronçant les sourcils de douleur.

– De quoi vous souvenez-vous exactement ?

– Je me souviens du tunnel… et de la moto qui vole…

Une moto ?

Tom fut alors pris de panique.

– Bon sang, Steeve ! Où est Steeve ? Comment va-t-il ? cria-t-il.

Le médecin interrogea Clara du regard.

– Quel Steeve ? lui demanda-t-elle.

I

« Nous ne sommes reliés qu’à nous-mêmes »

(Mylène Farmer)

Tom passa une main dans ses cheveux et se dit qu’il avait bien fait de sortir un peu prendre l’air.

Il alluma une cigarette avant de s’installer sur un banc, pour contempler les lumières de la foire Saint Romain qui venait d’ouvrir sur la rive d’en face. Chaque année, l’événement attirait toujours beaucoup de monde.

Les quais rive droite, eux, étaient déserts et calmes, et l’agitation et les musiques des attractions de la fête, s’assourdissaient en traversant la Seine.

L’air était plutôt doux à Rouen pour un mois d’octobre, et légèrement sucré de l’odeur de chichis, croustillons et autres gaufres.

Tom avait même chaud, mais sans doute était-ce à cause de l’alcool ?

Il avait beaucoup bu ce soir. Il avait bien fallu fêter sa première grande séance de dédicaces !

Il était ivre, mais il se sentait bien comme ça, parce qu’il n’était pas seulement ivre d’alcool.

Il était ivre de tous ses fans qui avaient patienté des heures dans la FNAC pour avoir un autographe de lui.

Il était ivre de l’argent que ce premier roman commençait à lui offrir.

Il était ivre de cette femme avec qui il venait de passer un moment adultère.

Il était ivre d’être quelqu’un, de se sentir enfin unique… aimé de tant de personnes, et célèbre.

Il avait l’air heureux ce soir, et on eût dit que le reflet des illuminations des manèges qui brillaient dans ses yeux gris, allait rester piqué là, dans ce regard rêveur.

Il se sentait au top ! Il était le meilleur. Il allait avoir une vie géniale !

D’une pichenette, il jeta sa Phillip Morris dans le fleuve, ouvrit ses bras pour les étendre sur le dossier du banc, et bascula sa tête en arrière dans un profond soupir.

En regardant les étoiles, il se demanda ce qu’il ferait de sa nouvelle vie maintenant qu’il était devenu : Thomas Gréchet, alias « Tom Wolf (son éditeur trouvait ce nom plus vendeur !), le célèbre écrivain ».

Il s’était déjà fait plaisir en s’offrant la voiture de ses rêves, une MG rouge, une sportive de caractère, la même qu’il avait louée pour le jour de son mariage, mais en mieux !

Allait-il poursuivre en quittant Rouen, ou plutôt la banlieue où il habitait, pour vivre dans la capitale comme toute célébrité qui se respecte ? Il se dit qu’il en parlerait le lendemain à Clara, sa femme. Il ne savait pas vraiment ce qu’elle pourrait en penser… ils ne se voyaient que très peu depuis la sortie du roman, et quand ils passaient du temps ensemble, les discussions tournaient vite à la dispute. Et si elle ne le suivait pas ? pensa-t-il.

– Ce ne serait peut-être pas une si mauvaise chose… se dit-il à voix haute.

Après tout, Clara et lui devenaient distants l’un envers l’autre, et il semblait qu’elle n’aspirait pas aux mêmes rêves que lui !

Et puis… il venait quand même de la tromper !

Tom se leva, alluma une nouvelle cigarette, et décida de rentrer à l’hôtel, à quelques centaines de mètres de là, où l’attendait encore la belle Stéphanie avec ses coupes de champagne.

*
*       *

– Bonsoir, Monsieur Wolf, lui dit le réceptionniste. Comment puis-je vous être agréable, Monsieur ? ajouta-t-il en le voyant s’approcher.

– Pourriez-vous me faire apporter une bouteille de champagne et quelques petits fours sucrés s’il vous plaît ? demanda Tom en relevant le menton.

– Bien sûr Monsieur, vous serez satisfait dans quelques minutes. Ce sera tout Monsieur ?

– Oui, merci !

– Je vous souhaite une agréable soirée Monsieur.

Ah, des « Monsieur » par ci, « Monsieur » par là… cela plaisait beaucoup à Tom !

Il rentra dans la suite, ôta sa veste, et ne put s’empêcher de jeter un regard à son reflet, dans le miroir du vestibule.

Il avait toujours eu conscience d’être un bel homme : un mètre quatre-vingt-deux, cheveux bruns courts, mais pas trop, les yeux gris, carrure de sportif, visage d’homme-enfant… mais depuis peu, il avait le charisme en plus !

Il était fier de se dire, que lui qui aurait trente ans le 2 décembre prochain, aurait fait quelque chose de sa vie.

Il s’adressa un sourire de satisfaction dans le miroir, et alla rejoindre la chambre.

Le lit était encore tout défait de ses ébats avec l’envoûtante Stéphanie. Elle l’avait tellement désiré ce soir… et lui s’était tellement senti homme puissant, qu’ils avaient vraiment sauvagement fait l’amour, sans tendresse !

Stéphanie était sous la douche. Il s’apprêtait à la rejoindre lorsque le garçon d’étage frappa à la porte pour lui apporter le champagne et les douceurs sucrées.

Tom prit alors le temps de préparer deux coupes du délicieux nectar avant d’aller dans la salle de bain.

Il se présenta devant l’ouverture de la douche à l’italienne en tendant un verre à Stéphanie.

– Mademoiselle désire-t-elle un petit rafraîchissement ? lui demanda-t-il d’une voix de séducteur.

Stéphanie but une gorgée, puis prit la coupe de Tom et la posa avec la sienne sur le sol.

Il savait alors qu’elle allait l’attirer à elle, qu’il ne pouvait pas lui résister.

Il se laissa attraper par la cravate et emmené tout habillé sous la douche.

Il se colla à elle et l’embrassa. Elle était si belle… et si attirante sous cette pluie qui coulait sur son corps nu.

Stéphanie avait en effet un physique de rêve : une blonde aux yeux bleus, à la fois pulpeuse et élancée, de 26 ans.

La première fois que Tom l’avait vue, au secrétariat de la maison d’édition où elle travaillait, il avait déjà été troublé par son regard aguicheur et sa plastique parfaite. Alors bien sûr, quand elle lui avait proposé de s’inviter dans sa chambre pour un dernier verre après le pot « post-dédicace », il n’avait pas pu refuser !

Et là, elle était en train de le déshabiller sous la douche…

Il trompait sa femme sans que cela lui cause le moindre trouble. C’était la rançon de sa gloire, et ça lui plaisait.

Il passa une nuit de sexe et de champagne ; une nuit avec une femme qui frémissait et jouissait de coucher avec l’écrivain riche et célèbre du moment.

*
*       *

Le réveil fut difficile.

Il était déjà douze heures trente à sa montre quand Tom ouvrit les yeux.

– Ouaaaah… bon sang j’ai mal au crâne ! dit-il en se levant et en se massant les tempes. As-tu de l’Efferalgan Stéphanie ? J’ai la tête à l’envers ! Stéphanie ? Stéphanie ? Stéph…

Il y avait un mot sur la table de chevet. Stéphanie y disait :

« Bonjour au grand Tom Wolf !

Je vais bosser. Je te laisse dormir, la nuit a été longue et physiquement fatigante…

J’espère te revoir très vite.

Ah, et au fait, si tu vas rejoindre ta femme, tu peux lui dire que tu la quittes pour moi si tu veux ! Je suis libre comme l’air moi, alors je suis à toi quand tu veux.

Je t’embrasse langoureusement.

Stéphanie »

Tom se laissa tomber assis sur le lit, posa le mot près de lui, puis prit son visage dans ses mains.

Merde ! Sa femme ! Il ne l’avait même pas prévenue qu’il ne rentrerait pas la veille au soir !

Il ralluma son portable et vérifia les appels en absence.

Non, Clara n’avait pas essayé de le joindre.

– Elle a dû se douter que je serais trop pris pour rentrer le soir même, pensa-t-il.

Il composa le numéro de sa femme, et alors qu’il s’apprêtait à lui mentir sur la soirée de la veille qui aurait fini dans un pub, avec Robert, son éditeur, et une poignée de personnes importantes, il tomba directement sur le répondeur. Il fut alors bref dans son message :

– Oui, Clara, c’est moi… J’ai été retenu hier soir, je t’expliquerai tout à l’heure. Je rentre à la maison là. Bisous

Il alla vite prendre une douche, s’habilla à la hâte sans vraiment s’être séché, et quitta la suite.

Avant de prendre sa voiture, il se rendit à la réception pour demander un médicament. Il fallait qu’il soigne son mal de tête pour réfléchir vite à une excuse valable à donner à sa femme, d’autant plus qu’il n’avait que le temps du trajet, soit à peine vingt minutes pour faire marcher son imagination !

*
*       *

Quand Tom gara la voiture sur le parking de l’immeuble, il n’avait pas trouvé excuse plus réaliste que celle du pub.

Il prit une profonde inspiration et poussa la porte du hall d’entrée.

Il monta dans l’ascenseur et appuya sur le bouton de l’étage n°6.

Rien… Il ne se passa rien d’autre qu’un message déroulant sur l’écran d’information tout neuf de l’ascenseur : « Appareil momentanément indisponible – une équipe de maintenance interviendra dans la journée – veuillez nous excuser pour ce désagrément ».

Il repensa alors qu’un déménagement dans un endroit plus luxueux serait le bienvenu. Ils avaient dû payer cher la rénovation de l’ascenseur et celui-ci était déjà tombé en panne trois fois depuis les travaux !

Il monta donc les 6 étages à pied, ce qui réveilla son mal de tête.

Appartement 62.

Tom actionna la poignée de la porte pour rentrer chez lui.

Celle-ci était verrouillée.

Il frappa. Aucune réponse !

Il chercha alors ses clés dans sa poche et ouvrit.

– Clara ? Clara tu es là ? C’est moi !

Pas un bruit.

Apparemment sa femme était sortie, faire une course sans doute.

Il décida de se faire fondre un nouveau paracétamol et couler un café en attendant son retour.

Et là, en buvant son verre, il trouva un mot sur le plan de travail de la cuisine :

« Tom,

Si tu es rentré si tard à la maison, c’est que tu as oublié que nous devions aller au gîte réservé par mes parents ce week-end, pour fêter la retraite de mon père…

Je n’ai pas été étonnée que tu ne rentres pas hier soir, et d’ailleurs je ne t’ai pas appelé pour ne pas te déranger, car je sais que cette soirée était importante pour toi… mais je pensais que tu serais au moins là ce matin pour partir avec moi à huit heures !

Mais il est déjà dix heures et je suis toujours sans nouvelles, alors je pars sans toi.

Je sais que ton esprit n’est plus vraiment avec moi…

Cela me rend triste Tom ! Je te trouvais déjà tellement différent ces derniers temps, mais je me disais que ça te passerait… Ce n’est pas le cas, tu n’es plus là, tu n’es plus toi !

Alors je suis partie retrouver ma famille, et je te demande de ne pas venir (de toute façon, tu ne sais sans doute même pas où c’est puisque tu ne m’entends plus !).

On se retrouvera si tu retrouves l’homme que tu étais…

Clara »

– Oups ! dit Tom. Jolie gaffe !

Il ne savait ni quoi penser ni quoi faire.

En mode automatique, il se servit son café et alla s’installer dans son fauteuil au salon.

Il se sentait perdu, décalé, un peu comme s’il venait pour la première fois dans cet appartement.

Il avait perdu quelque chose cette nuit… une part de lui-même.

En portant la tasse brûlante à sa bouche, son regard s’arrêta dans la bibliothèque sur une photo de son mariage avec Clara, prise cinq ans plus tôt.

Ils étaient beaux tous les deux. Ils allaient si bien ensemble ! Tout le monde le leur avait dit le jour de la cérémonie.

Sur cette photo, Clara avait l’air d’être tellement heureuse.

Elle avait ce scintillement dans ses yeux verts, qui avait tellement troublé Tom quand il l’avait vue pour la première fois. Et ses cheveux mi-longs, bruns et indomptables, d’où s’échappait toujours une mèche qui venait retomber sur son visage, et qu’elle replaçait si délicatement derrière son oreille…

Clara était mince, pas très grande, discrète et avait beaucoup d’humour.

Elle était simple et c’est ce qui avait plu à Tom qui détestait les filles superficielles et délurées…

*
*       *

Ils s’étaient rencontrés à l’université de Mont-Saint-Aignan.

A l’époque, Tom s’était constitué une toute petite bande de copains à la cité universitaire où il vivait, et les 3 jeunes hommes s’étaient investis d’une lourde mission : ils étaient les misters cocktails de la cité U ! Leur job était donc de tenir le petit bar du foyer de 18h à 19h30, de préparer et de servir divers mélanges sans alcool.

Et c’est ici qu’il avait vu Clara pour la première fois.

Elle était assise à la table numéro deux.

Tom n’était pas au service ce soir là, mais derrière le bar.

Concentré sur son shaker, il ne l’avait même pas remarquée avant que Romain, en opération « plonge », ne se mette à dire :

– Ah tiens, bah voilà, elle est venue ma petite voisine de chambre !

– Où ça ?

– Table 2, la petite brune !

– … Ouahou… avait soufflé Tom

– Mais on ne touche pas hein ? J’ai déjà eu du mal à la persuader de venir ici, elle qui ne sort pas de ses bouquins ; alors si elle doit se faire draguer par un lourdaud comme toi, elle n’est pas prête de sortir plus souvent ! En plus, elle se remet encore d’une histoire d’amour compliquée, alors tu es gentil, tu la laisses tranquille !

– Oh, mais tu en sais des choses dis-donc… Allez, tiens, finis de me secouer ça avant de me mordre ! avait alors dit Tom en collant le shaker sur le buste de Romain. J’ai une commande à prendre !

Et il était allé directement à la table numéro 2 !

Il avait presque dû courir pour arriver avant Sébastien, serveur ce soir-là, qui avait déjà dégainé son calepin.

La jolie voisine de Romain était alors en pleine discussion avec son amie, une grande blonde très pulpeuse, qui n’était d’ailleurs pas moins jolie.

– Bonsoir mesdemoiselles ! Avez-vous fait votre choix parmi nos cocktails ? Tom avait pris sa voix la plus suave.

– Euh, oui, alors un « Tumbler » pour moi, avait répondu la jeune fille blonde.

– Et ce sera un « Killer » pour moi, avait ajouté Clara.

C’est à cet instant que leurs regards s’étaient croisés.

Mon Dieu, ces yeux verts… Tom s’était soudain senti perdu, désemparé.

Il n’avait pas pour habitude de perdre la face devant une jolie fille, mais là, il avait été scotché, et surpris de sentir ses joues le brûler. Il avait rougi…

Son sang bouillonnait en lui, et dans un dernier effort pour se sortir du ridicule, il avait lancé :

– Oh non… pour toi, j’ai plus envie de te préparer le « Lover » !

Dans un réflexe non contrôlé, Clara avait écarquillé les yeux devant cette lourde réplique.

Ce type la draguait ?

Oui, mais il était tout rouge et avait l’air plus gêné qu’elle… Et puis il était plutôt mignon de surcroît !

Clara l’avait trouvé si touchant qu’elle lui avait répondu :

– Va pour le « Lover » !

Plus aucun mot n’avait pu sortir de la bouche de Tom après cette réponse.

Il était retourné derrière le bar, avait avalé un grand verre d’eau, préparé les deux cocktails, et… demandé à Romain de les apporter…

– Vas-y-toi, avait-il dit presque en suppliant. Tu ne risques pas le même envoûtement… l’une est ton intouchable voisine, et l’autre… bah l’autre est une fille ! lui avait-il lancé en lui faisant un clin d’œil.

Romain était un garçon plutôt maniéré, n’avait pas de petites amies ni même d’aventures connues, et ses deux amis avaient pour habitude de le narguer. Même s’il se défendait d’être homosexuel, Romain avait pris le parti d’en rire.

Ah comme Tom avait été soufflé par cette fille !

Il n’osait pas l’approcher, mais pendant une heure, l’un et l’autre s’étaient jeté des petits regards et des sourires maladroits.

19h30, l’heure de la fermeture du petit bar.

– Tu lui plais ! avait balancé Romain

– Hein ? Quoi ?

– A ma voisine… tu lui plais ! Je le sais, elle m’a demandé ton prénom ! Et Clara ne fait pas semblant de s’intéresser aux gens !

– Clara… avait dit Tom, pensif, en la dévorant des yeux. Je crois qu’elle me plaît aussi… Clara…

Et tout s’était enchaîné très vite.

Ce soir-là, Tom n’avait pas aidé à ranger tables et chaises.

Il avait respiré un grand coup, était retourné voir Clara, lui avait dit son trouble, maladroitement, comme un gosse de dix ans…

– Euh… Clara ? avait-il osé, la voix tremblante.

– Oui ? Elle ne l’avait pas vu s’approcher.

– Euh… Je peux te parler ? Juste deux minutes, mais euh… un peu plus loin.

– Oui… bien sûr ! lui avait-elle répondu, surprise.

Puis, après avoir adressé un sourire et un haussement de sourcils discret à son amie, Clara s’était levée et avait rejoint Tom, à trois mètres de là. Ce dernier, osant à peine la regarder, lui avait alors lancé cette phrase, en parlant rapidement et d’une traite, comme s’il l’avait répétée vingt fois dans sa tête avant de trouver le courage de la dire :

– Voilà : Tu me troubles beaucoup. Je me sens tout bizarre. Je te trouve très jolie, et si veux bien, j’aimerais qu’on fasse connaissance.

En première réponse, Clara avait d’abord ri, mais s’était vite arrêtée en voyant le visage de son prétendant s’attrister. Puis, elle lui avait répondu avec le sourire, mais beaucoup de sérieux :

– Pardon si j’ai ri, c’est juste nerveux. Merci ! Merci beaucoup, c’est très… touchant. Et oui ! Oui bien sûr, faisons connaissance !

Tom avait lu la sincérité dans ses yeux et avait, petit à petit, retrouvé sa confiance en lui.

Et ils s’étaient alors mis à discuter ensemble jusqu’au hall du bâtiment, puis jusqu’à deux heures du matin où ils avaient failli échanger leur premier baiser.

*
*       *

Elle lui avait dit sa vie, son enfance tranquille dans le cocon familial d’un petit pavillon sur les hauteurs de Déville-lès-Rouen. Elle avait nourri son récit biographique d’anecdotes et de jolis souvenirs de ses années paisibles auprès de Yaël, sa grande sœur, et de leurs parents aimants.

Puis elle s’était elle-même étonnée à raconter sa dernière histoire d’amour. Amour malmené par Steeve, un petit ami « mauvais garçon » qui l’avait éloignée de ses études et entraînée dans des soirées d’alcool et de fumées diverses, et des journées de vol à l’étalage. Steeve rêvait de posséder choses et personnes. Il voulait être celui qu’on respecte, celui qu’on craint, et celui qui a toujours ce qu’il veut.

Heureusement, sa famille veillait et l’avait sauvée de l’emprise de ce garçon.

Leur couple avait tout de même duré six mois, et cette histoire lui avait certes laissé un goût amer, car par amour, elle avait fini par se perdre et se faire peur, mais elle disait aussi qu’elle lui avait certainement appris à grandir.

Depuis qu’elle avait rompu avec Steeve, elle s’était juré qu’aucun homme ne viendrait se mettre ni entre elle et sa famille, ni entre elle et son rêve de devenir professeur des écoles, comme l’étaient ses parents.

Elle aspirait à une vie douce, calme, simple…

Et lui, lui qui ne se confiait jamais, il lui avait raconté sa solitude…

Il était toujours un peu envieux des familles unies comme celle de Clara.

Il lui avait expliqué son enfance de fils unique, au Havre, prise entre une mère au foyer dépressive et un père trop souvent absent et trop battant… oui, trop battant sa femme et son fils !

Il lui avait raconté ce qu’il ne disait à personne : comment son père les frappait, sa mère et lui, à la moindre contrariété ; puis comment ce « simple géniteur » était mort écrasé par un container lors du déchargement d’un navire, et la joie étrange qu’il avait ressentie à cette annonce… Une joie que, du haut de ses 15 ans, il avait dû cacher à tout le monde.

Malheureusement, il n’avait jamais compris pourquoi sa mère était restée enfermée dans sa dépression, même après avoir été sauvée par cette grue défectueuse ! Elle répétait « Il me manque tant… il me manque… Pourquoi il ne vient pas me chercher ? », en sanglotant toujours plus fort. Puis elle avait fini pas se suicider aux antidépresseurs trois ans après.

Il avait continué de grandir tant bien que mal, un peu trop seul, mais se refusant lui-même à tout attachement affectif pour ne jamais subir ni déception, ni abandon.

Il s’était cependant juré que sa vie à lui d’adulte, serait bien plus douce, et qu’il choisirait un métier qui lui permettrait d’aider les plus jeunes.

Son rêve était d’être éducateur ou professeur…

Ils étaient faits l’un pour l’autre… Clara l’avait senti !

Il était deux heures du matin. Elle « connaissait » maintenant Tom depuis presque sept heures.

Sept heures, ce n’était pas tant, elle le savait, mais elle tombait déjà amoureuse de ce garçon. Aussi, lorsqu’il avait regardé sa montre et jugé qu’il était temps de prendre congé pour se reposer avant son premier cours de huit heures, elle avait attendu de sa part, un tout autre baiser que celui qu’il avait déposé sur sa joue !

– Je ne te plais finalement plus assez pour que tu aies envie de m’embrasser ? avait-elle demandé, en simulant une moue boudeuse.

Après avoir fixé son regard dans le sien, il lui avait répondu sans réfléchir :

– C’est que… je crois que je ne m’en remettrais pas…

Puis il avait lancé un « bonne nuit, à plus ! » avant de sortir du hall pour rejoindre le bâtiment voisin qui abritait sa petite chambre.

En le regardant partir, Clara avait soupiré, et, en souriant, avait répondu à voix basse :

– Je crois que moi non plus, je ne m’en remettrais pas… Et alors ? C’est ça qui serait beau, idiot ! Ne jamais se remettre de notre premier baiser…

Puis ils s’étaient revus le lendemain, puis le jour d’après, et tous les jours qui avaient suivi pendant deux mois, à flirter ensemble, sans que Tom ne se décide à l’embrasser.

Et Clara, qui était chaque minute de plus en plus amoureuse, avait pris le parti de lui laisser le temps. Elle avait senti au plus profond d’elle-même qu’il l’aimait lui aussi, mais elle comprenait ses peurs et ses doutes. Tom n’avait toujours eu que sa solitude avec lui et il n’avait connu qu’elle. Des filles étaient, bien sûr, déjà passées dans sa vie. Mais elles n’avaient fait que passer… ne parvenant jamais à pénétrer son cœur par l’infime brèche qu’il cachait derrière son air détaché. Clara, elle, avait vu cette petite fenêtre entrouverte, comme une meurtrière à son cœur. Un jour, elle le savait, ce garçon l’embrasserait enfin et elle soignerait ses blessures avec du bonheur.

*
*       *

Puis était arrivé le mois de Février.

Romain, Sébastien, Isabelle (la copine de Clara) et Anne, la fille du « Club Vidéo » de la Cité U, s’étaient organisé un séjour d’une semaine aux sports d’hiver.

Proche de Tom et le sachant seul pour...