L'HOMME SAUVAGE

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L'anthropologie se donne pour tâche de dresser l'inventaire du phénomène humain. Cette enquête porte sur deux thèmes essentiels. L'Homo ferus, c'est l'homme ensauvagé, retourné à la sauvagerie primordiale parce que déchu de l'humanité. L'Homo sylvestris, c'est le grand singe anthropoïde - et la perspective d'une émergence possible de l'animalité à l'humanité.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296333352
Nombre de pages : 306
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L'HOMME SAUVAGE Homo ferus et Homo sylvestris
de l'animal à l' homme

Franck TINLAND

Collection «Histoire des Sciences Humaines»
dirigée par Claude BLANCKAERT
Fortes désormais de plusieurs siècles d'histoire, les sciences humaines ont conquis une solide légitimité et s'imposent dans le monde intellectuel contemporain. Elles portent pourtant témoignage d'hétérogénéités profondes. Au plan institutionnel, la division toujours croissante du travail et la concurrence universitaire poussent à l'éclatement des paradigmes dans la plupart des disciplines. Au plan cognitif, les mutations intellectuelles des vingt dernières années ainsi que les transformations objectives des sociétés post-industrielles remettent parfois en cause des certitudes qui paraissaient inébranlables. Du fait de ces évolutions qui les enrichissent et les épuisent en même temps, les sciences humaines ressentent et ressentiront de plus en plus un besoin de cohérence et de meilleure connaissance d'elles-mêmes. Et telle est la vertu de l'histoire que de permettre de mieux comprendre la logique de ces changements dans leurs composantes théoriques et pratiques. S'appuyant sur un domaine de recherche historiographique en pleine expansion en France et à l'étranger, cette collection doit favoriser le développement de ce champ de connaissances. Face à des mémoires disciplinaires trop souvent orientées par des héritages inquestionnés et par les conflits du présent, ses animateurs feront prévaloir la rigueur documentaire et la réflexivité historique. Dans la même collection L. Mucchielli (dir.), Histoire de la criminologie française, 1994. 1. Schlanger, Les métaphores de l'organisme, 1995. A.-M. Drouin-Hans, La communication non-verbale avant la lettre, 1995. S.-A. Leterrier, L'institution des sciences morales, 1795-1850, 1995. M. Borlandi et L. Mucchielli (dir.), La sociologie et sa méthode, 1995. C. Blanckaert (dir.), Le terrain des sciences humaines. Instructions et enquêtes (XVllle-XXes.), 1996. L. Marco (dir.), Les revues d'économie politique en France. Genèse et actualité (1751-1994), 1996. P. Riviale, Un siècle d'archéologie française au Pérou (1821-1914),1996. M.-C. Robic et alii, Géographes face au monde. L'union géographique internationale et les congrès internationaux de géographie, 1996. P. Petitier, La géographie de Michelet. Territoire et modèles naturels dans les premières œuvres de Michelet, 1997. O. Martin, La mesure de l'esprit. Origines et développements de la psychométrie 1900-1950, 1997. N. Coye, La préhistoire en parole et en acte. Méthodes et enjeux de la pratique archéologique (1830-1950), 1997. 1. Carroy, N. Richard (dir.), La découverte et ses récits en sciences humaines, 1998. P. Rauchs, Louis Il de Bavière et ses psychiatres. Les garde-fous du roi, 1998. L. Baridon, M. Guédron, Corps et arts. Physionomies et physiologies dans les arts visuels, 1999. C. Blanckaert, L. Blondiaux, L. Loty, M. Renneville, N. Richard (dir.), L'histoire des sciences de l'homme. Trajectoire, enjeux et questions vives, 1999. A. et 1. Ducros (dir.), L'homme préhistorique. Images et imaginaire, 2000. C. Blanckaert (dir.), Les politiques de l'anthropologie. Discours et pratiques en France (18601940),2001. M. Huteau, Psychologie, psychiatrie et société sous la troisième république. La biocratie d'Édouard Toulouse (1865-1947),2002. 1. Rabasa, L'invention de l'Amérique. Historiographie espagnole etformation de l'eurocentrisme, 2002. S. Moussa (dir.), L'idée de « race» dans les sciences humaines et la littérature (xvIIf-Xff siècles),2003.

Franck TINLAND

L'HOMME SAUVAGE
HOMO FERUS ET HOMO SYLVESTRIS

de l'animal à l'homme

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

A la mémoire de Georges Duveau.

@Payot,Paris, 1968 (Ç) L'Harmattan, 2003 Loi du Il mars 1957 ISBN: 2-7475-5028-1

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Relire un livre quelque trente ans après l'avoir écrit est une source à la fois d'inquiétude et d'étonnement. L'auteur reconnaît certes en ce livre son œuvre, et cette reconnaissance va de pair avec la réactivation de souvenirs ramenant avec eux un contexte ancien. Mais en même temps, le livre a parcouru, à partir d'une origine commune, une histoire propre, source d'éloignement, voire de divergence, par rapport à celle de son auteur. Quelle que soit sa durée, le temps qui préside à la distanciation progressive du lecteur par rapport à l'écrit dont il est responsable donne à l'œuvre relue l'ambiguïté de ce qu'il peut à la fois reconnaître comme « sien» et découvrir comme marqué au signe d'une (re) découverte génératrice d'étrangeté. On comprend alors que l'étonnement puisse naître lors du croisement de deux histoires: celle d'un auteur, dont on peut supposer qu'il n'est plus le même que ce qu'il fut trente ans avant, et celle d'une œuvre, dont la lecture renvoie inéluctablement, pour tous, aux transformations qui en ont affecté le contexte symbolique. Ces transformations ont travaillé représentations et connaissances en un moment fertile en nouveautés. Cet étonnement devant un texte qui est à la fois le même que naguère et ne peut qu'être diffèrent de ce qu'il fut, pour celui qui l'a écrit comme pour le lecteur, exige un effort de réappropriation qui va de pair avec une exigence d'accommodation face à ce qui a pris la consistance d'une chose extérieure. Cet effort et cette exigence s'accompagnent d'une inquiétude: en quoi l'opération qui consiste à remettre entre les mains du public un ouvrage depuis longtemps introuvable est-elle sensée?

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Aussi bien du côté des documents mis à jour et des observations factuelles que du côté des perspectives théoriques et des déplacements conceptuels, il ne manque ni d'éléments permettant un renouvellement du regard porté sur le passé ni de grilles de lecture ouvrant des interprétations susceptibles d'entraîner une réévaluation des débats développés autour de cas célèbres. Ainsi en va-t-il de l'un comme de l'autre des versants qu'évoque le sous-titre de L'Homme sauvage: Homo ferus et Homo sylvestris. Selon le promoteur de la classification systématique des formes vivantes, le grand naturaliste suédois Karl Linné, Homo ferus est une des variétés d'Homo Sapiens. Homo sylvestris est, lui (malgré quelques incertitudes selon les éditions du Systema naturae) une deuxième espèce du genre Homo. Rapportée au contexte dans lequel est établie cette nomenclature, la première de ces dénominations désigne de véritables «hommes sauvages », ou plutôt des cas d'ensauvagement d'hommes voués très tôt après leur naissance à une vie privée de tout contact avec leurs semblables, retranchés donc de toute communauté non seulement humaine, mais encore humanisante. Parfois ils ont vécu parmi des animaux dont le nom spécifique est utilisé pour les différencier les uns des autres (homme-ours, homme-loup, homme-mouton, enfant gazelle, etc.). La seconde désigne ce que nous considérons comme étant de grands singes anthropomorphes. Elle regroupe, compte tenu de la rareté des informations fiables jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, aussi bien les chimpanzés que les gorilles ou les orangs-outans (dont le nom malais signifierait précisément homme des forêts: homo sylvestris). Ce rapprochement, générateur d'une incertitude sur leur nature véritable, d'hommes que les circonstances ont privé de la société de leurs semblables et de grands singes pourrait aujourd'hui paraître étonnant, sinon scandaleux. La question évoquée, alors que prend forme l'idée d'une Histoire naturelle de l'homme, berceau de l'anthropologie moderne, par le rapprochement de l'homo ferus et de l'homo sylvestris est celle de la limite vers laquelle tendent aussi bien la bête qui approche au plus près de l'humanité que l'homme qui glisse vers l'animalité. Se pose alors la question de leur différence, conjointement à celle de la continuité ou de la discontinuité entre ce que

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Étienne et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire considéreront comme

deux « règnes» en se référant au sens alchimique du terme (1)
pour séparer plus radicalement l'humanité de toutes les formes d'animalité. Lorsque de telles frontières deviennent incertaines, le risque est grand que cette incertitude ne gagne l'interprétation des différences entre les hommes. Aussi, comme on le verra, les polémiques ouvertes à propos de l'obscurité des franges entre animalité et humanité et de la signification de traits physiques, comme celui que veut mettre en évidence la mesure de l'angle facial, conduisent explicitement à poser la question de la proximité plus ou moins grande des divers types humains et des autres espèces. Le développement de l'anthropologie ne s'est pas toujours fait dans un sens contraire à la discrimination raciale, allant éventuellement jusqu'à la répartition du genre homo entre deux espèces (abstraction faite de toute confusion avec les grands singes).
* * *

Ces interrogations, mettant en jeu les conceptions traditionnelles de la « nature de l'homme» et du principe de sa distinction par rapport à toute autre créature, sont bien entendu très anciennes et demeurent actuelles. Avant la période à laquelle est consacré l'essentiel de cette recherche sur l'Homme sauvage, il fallait compter avec un troisième sommet dans la détermination de la position, donc du statut, de figures à l'appartenance d'autant plus ambiguë que tout se jouait sur un nombre restreint de cas recensés d'un côté comme de l'autre. Bien des rencontres bizarres, parfois franchement inquiétantes, rappelaient à la mémoire un ensemble de créatures multiformes issues pour les unes de la mythologie antique, pour d'autres de la démonologie chrétienne, ou encore, et plus profondément peut-être, de folklores locaux dont se nourrissaient bien des récits que l'on se racontait dans les chaumières, voire les palais et les églises. Les silhouettes mal connues que Linné rangeait sous la dénomination d'Anthropomorpha aussi bien que les mal(1) Selon son fils Isidore, Étienne GEOFFROY SAINTHILAIRE aurait intitulé, en 1794, une de ses leçons au Muséum d'Histoire Naturelle Discours sur l'homme, tendant à prouver qu'il ne doit être compris dans aucune classe d'animaux (ainsi aux règnes minéral, végétal et animal faut-il, pour conjurer la menace de la systématique linnéenne, joindre le règne humain).

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heureux rejetés pour diverses raisons loin des espaces de vie so-

ciale (2) ont émergé de la cohorte des créatures, mi-monstres midémons, souvent hybrides issus d'unions inavouables, dont non seulement la tradition orale, mais également de doctes traités, peuplaient aussi bien l'environnement proche que les contrées les plus lointaines. La période sur laquelle est centrée le présent ouvrage est symboliquement clôturée par l'intérêt porté aux découvertes présentées par Boucher de Perthes (1847) dans ses Antiquités celtiques et antédiluviennes et surtout par la publication de Origins of Species (1859), puis de Descent of Man (1871) par Charles Darwin. La perspective ouverte par les témoins d'un outillage antédiluvien, débouchant sur une fascination pour l'homme préhistorique jamais démentie depuis, et la quête non moins ininterrompue du chaînon manquant, succède à l'entrée en scène de la maladie mentale telle que conceptualisée par P. Pinel. Il en résulte de nouveaux modèles d'intelligibilité impliquant une recomposition du cadre et des repères permettant aux hommes de penser leur propre condition. Le contexte dans lequel se posent les questions relatives au sens des figures limites de l'humanité en est profondément bouleversé. L'étrange binôme formé par Homo ferus et Homo sylvestris tels que rapprochés par Linné dans les premières pages du Systema naturae n'est plus d'actualité. Nul ne songerait à s'interroger sur les perspectives qu'ouvrirait la réunion de Lucy et d'enfants présentant tous les symptômes de l'autisme au sein d'une même problématique anthropologique.
* * *

Reste cependant d'abord à retrouver au sein de l'histoire, dont les sédimentations sont constitutives de notre manière de penser même par-delà les bouleversements, voire les ruptures qui nous en éloignent, un moment et un mouvement dont il faut restituer le sens. Ce moment et ce mouvement doivent à la fois être compris pour eux-mêmes, dans la singularité ou l'étrangeté d'une constel(2) Rappelons que comme l'indiquait M. FOUCAULTdans son Histoire de la Folie à l'âge classique et sans doute bien au-delà de ce qu'il nomme « le grand enfermement », « les fous menaient alors une existence facilement errante. Les villes les chassaient volontiers de leur enceinte; on les laissait courir dans des campagnes éloignées».

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lation théorique qui a sa cohérence propre, et resitués, sans méconnaître l'irréversibilité des temps qui nous en séparent, au principe de démarches toujours fondatrices du rapport que nous avons à nous-mêmes. Ce rapport ne cesse de se modifier au point que nous serions surpris d'être confrontés, subitement, aux repères ou coordonnées en fonction desquels nos parents ou grands parents pensaient leur propre existence et donnaient sens à leurs actes. Mais ce rapport s'inscrit nécessairement, partout et toujours, sur le fond d'un monde structuré non seulement par les connaissances acquises, mais aussi, et plus fondamentalement, par des différences ou des oppositions en fonction desquelles nous nous situons par rapport à ce (ceux) qui nous entoure(nt) et jugeons des proximités comme des écarts qui définissent notre lieu propre. Notre manière d'habiter le monde, c'est à dire aussi de cohabiter avec tout ce avec quoi nous coexistons, espace de projection de nos désirs, de nos craintes, de nos fantasmes, en relation avec nos savoirs et nos pratiques, est tributaire de nos représentations de ce monde, de la place que nous y occupons et de la meilleure manière d'y organiser notre milieu de vie. Ces représentations sont ordonnées par des processus d'identification de soi en référence à ce qui paraît semblable, proche ou radicalement autre sous de multiples points de vue, déterminant un réseau complexe de relations au sein duquel prennent sens nos choix, nos paroles et nos actes. Ce réseau définit le cadre dans lequel nous prenons conscience de ce que nous sommes et des liens que nous avons avec tout ce qui révèle l'infinie diversité des choses et des êtres. Ainsi par exemple en est-il allé du contraste entre des similitudes morphologiques réelles ou apparentes, y compris dans les organes de la voix, et l'abîme ouvert entre les aptitudes des uns et des autres, notamment en matière d'accès à la parole. De même, la signification donnée aux tentatives pour dégager ce qu'il y a de naturel en l'homme et pour déterminer, soit pour en cultiver la nostalgie, soit pour glorifier les efforts faits pour en sortir, l'état de nature, fut l'objet de maintes polémiques pendant l'époque concernée au premier chef dans cet ouvrage.

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Les marges de notre humanité qu'indiquent les appellations d'Homo ferus et d'Homo sylvestris relèvent de ce système de repères en fonction desquels nous nous positionnons dans le monde en nous situant par rapport à ce dont nous différons, mais qui peut, dans son altérité même, nous renvoyer à la conscience de ce que nous sommes, ou pensons être. Les figures en lesquelles se brouillent les traits auxquels se reconnaît l'appartenance à l'humanité, ouvrant sur la possibilité d'accéder aux modalités d'existence qui nous sont propres, ressurgissent au cours des temps selon des formes variables au point d'être méconnaissables. Mais elles demeurent porteuses du même pouvoir d'ébranler les certitudes relatives à ce que nous pensons être et au fondement de notre humanité. Dès lors, l'Homme sauvage, sous ses deux faces: celle d'une humanité vouée à une existence « moins qu'animale» (selon les mots de J. Itard parlant de l'enfant « pris» dans les forêts de Lacaune) et celle d'une animalité anthropomorphe, éventuel témoin des Essais de la Nature qui apprend à faire l'homme (3), sollicite de notre part deux attitudes complémentaires. La première consiste à restituer les circonstances dans lesquelles ont pris sens des rencontres pour le moins déconcertantes. Elles déterminent un contexte qui explique dans une large mesure que la curiosité pour des récits et comptes rendus ait pu se manifester de manière particulièrement vive. C'est également à partir de ce contexte qu'ont pris forme des questionnements ouvrant sur un horizon de réponses possibles pour les contemporains, mais peu compréhensibles au-delà de leur moment propre. Le travail requis pour cette restitution des liens qui unissent aux conditions du moment l'intérêt porté à ces rencontres, les descriptions auxquelles elles donnent lieu et les interrogations qui en naissent présupposent la distanciation qu'implique tout effort pour retrouver dans son éventuelle étrangeté la cohérence propre de ce qui s'est éloigné de nous. Cette reconstitution du sens que revêt à une époque déterminée la confrontation avec des figures qui surprennent et inquiè(3) J-B. ROBINET:Considérations philosophiques de la gradation naturelle des formes de 1Être, ou Les Essais de la nature qui apprend à faire l'homme, 1768.

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tent conditionne la validité de l'attitude complémentaire, celle qui vise à dégager le noyau des interrogations perdurant à travers la suite des révolutions épistémiques. Par-delà l'irréductibilité des espaces symboliques en lesquels s'inscrivent les productions conceptuelles et fantasmatiques d'une époque, ce questionnement renvoie à un souci permanent: celui qu'ont les hommes de se situer parmi les multiples manifestations de ce qui existe, et donc de penser leur identité, ce qu'ils sont aussi bien que ce qu'ils peuvent devenir et doivent faire. Cela ne se peut que sur le fond de leurs différences par rapport à toute autre forme d'existence, et notamment par rapport à ce dont l'altérité même est en question dans un jeu équivoque de similitudes et de différences. On peut alors se demander sur quels fondements repose l'écart entre ce qu'ils sont, ce qu'ils peuvent, bref leur manière d'exister et ce qui demeure exclu d'une humanité jugée « normale ». De ce point de vue, la rencontre du plus étrange de nos semblables comme celle du plus proche de ce qui demeure en marge de l'humanité - ange, démon, animal - est toujours ébranlement des certitudes relatives à ce que nous considérons comme constitutif de ce que nous sommes ou de ce à quoi nous nous identifions. Les questions lentement précisées au cours d'un cheminement allant de la dissection par E. Tyson de son Pygmée aux efforts éducatifs de Jean Itard pour conduire Victor, l'enfant sauvage, jusqu'aux limites de ses possibilités à vivre humainement, quoique formulées dans des termes qui nous semblent étranges, continuent d'animer bien de nos inquiétudes et d'alimenter nos controverses. Ainsi l'on ne s'étonnera pas du fait que, soit à propos des figures énigmatiques de l'Homo ferus et de l'Homo sylvestris, soit à propos des enfants autistes, des chimpanzés, voire des dauphins, la question que pose l'absence de communication, et plus spécialement d'une communication verbale qui viendrait confirmer ce que l'on croit parfois voir dans le regard de « l'autre» (4) s'impose dans la confrontation avec celui qui demeure exclu de l'échange de paroles. Il y a une surprenante continuité dans les efforts pour permettre l'accession à la parole (voire à l'usage de signes écrits) non seulement des enfants qui en sont privés par suite d'un précoce absence de toute relation au sein d'une communauté
(4) CI. LÉVI-STRAUSSvoque dans les toutes dernières lignes de Tristes é Tropiques « le clin d'œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque qu'une entente involontaire permet parfois d'échanger avec un chat».

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humaine, mais encore des chimpanzés qui ont fait et font toujours l'objet de tant de sollicitude pour mettre en évidence leur capacité à accéder à l'expression symbolique, verbale ou gestuelle. La continuité de ces interrogations sur les limites de l'humanité, par-delà les remaniements du paysage conceptuel et les métamorphoses des systèmes de repères théoriques, peut prendre d'autres formes. Ainsi en irait-il, exemple significatif alors même qu'il ne concernerait que la résurgence d'un fantasme fort présent au dix-huitième siècle, des rumeurs, fondées ou non, de tentatives plus récentes d'hybridation menées en Chine, entre hommes (ou
femmes) et autres grands primates
(5)

!

Et que dire de la symétrie inversée entre la « naturalisation» mise en scène dans La Planète des singes (et reportée dans un époque postérieure à la dévastation nucléaire produite par la folie humaine) d'un exemplaire d'Homo sapiens préparé pour prendre place dans leur musée par des anthropoïdes (toutes espèces mêlées) ayant accédé à un haut degré de civilisation, et la « naturalisation », bien réelle celle-là, il y a près de deux siècles, de la « Vénus hottentote », décrite par Cuvier (6). Son corps, soustrait par et pour la science au sort ordinaire des cadavres, n'a été que récemment retiré des vitrines du Musée de l'Homme, avant d'être restitué à l'Afrique du Sud! Il serait possible, pour faire bonne mesure, de relier les deux perspectives - celle de notre confrontation avec les descendants d'Homo sylvestris et celle de l'attention portée sur nos plus lointains prédécesseurs, en évoquant l'interprétation qui fut donnée du rapport de Bontius (7) dans la perspective ouverte par B.F. Porchnev et Heuvelmans. Ils avaient formulé l'hypothèse selon laquelle « L'Homme de Néandertal est toujours vivant» (8). Le
(5) Le quotidien Le Monde en date du 19 Décembre 1980, fait état d'une tentative d'insémination artificielle d'une femelle chimpanzé avec du sperme humain, telle que rapportée par le Wen Hui Bao, journal de Shanghaï. Cette « nouvelle» est présentée avec toutes les réserves, tant éthiques que biologiques, qu'impose cette « information ». (6) G. CUVIER: « Extraits d'observations faites sur le cadavre d'une femme connue à Paris et à Londres sous le nom de "Vénus Hottentote" » (Mémoires du Muséum d'Histoire naturelle, 1817). (7) J. BONTIUS Historiae naturalis et medicae lndiae orientalis (1764 : reprise d'un texte de 1642). (8) B. HEUVELMANS, . PORCHNEV L'homme de Néandertal est toujours B : vivant. Paris, Plon, 1974. Cf. la traduction et les commentaires du rapport présenté par B.F. PORCHNEV l'Académie des Sciences de l'URSS, dans Cuà rrent Anthropology (vol 15, n° 4, décembre 1974), sous le titre «The Troglo-

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Yeti pourrait être un de ses derniers représentants, dont le folklore russe conserverait par ailleurs de nombreuses traces. La gravure de l'Orang-Outang que Bontius avait présentée sous ce nom correspondrait en fait à un paléanthrope refoulé par ses successeurs dans des forêts peu explorées. Ce même personnage serait en outre la véritable origine de l'Homo nocturnus linnéen, encore appelé Troglodyte. Peu importe la validité de l'hypothèse (9). Il suffit d'évoquer la possibilité de telles affirmations pour ressaisir à cette occasion des échos actuels de discussions dont l'Homme sauvage fut, en cette époque de fondation de l'anthropologie, un des thèmes privilégiés. * * * Il ne faut donc, pour faire pleinement droit aux enjeux de ces interrogations anciennes et parfois déroutantes, oublier ni les mutations affectant le système de repères spatiaux et temporels aussi bien que les articulations théoriques permettant d'ordonner expérience et savoir, ni la recomposition des interrogations de même signification qui ressurgissent en des questions nouvelles sur fond de l'obsolescence du cadre ancien. Les mutations du cadre en lequel nous positionnons et relions tout ce qui a place dans le monde, horizon de toutes nos représentations, sont génératrices, non seulement d'étonnement, mais aussi d'obscurcissement devant un système de repères devenu étranger. Elles doivent être prises en compte et explicitées dans la mesure du possible pour neutraliser les effets d'une rétrospection génératrice d'illusions et même d'inintelligibilité face à la question « comment penser qu'il a pu être possible de penser ainsi» ? La recomposition des interrogations doit, de même, être ressaisie par-delà les métamorphoses qui affectent leur formulation et les déplacements conceptuels liés aux transformations du savoir. Le seul engouement d'un public très divers pour toutes les figures évoquées ne se dément à aucune des périodes que l'on puisse évoquer. Cette permanence renvoie sans doute en profondytides and the Hominidae in the taxonomy and evolution of higher primates ». Cf. la recension des figures évocatrices d'une postérité donnée à Homo sylvestris dans J. ROCHE: Sauvages et velus. Enquête sur des êtres que nous ne voulons pas voir. Chambéry, Exergue, 2000. (9) Rappelons seulement qu'il y a quelques années, à l'initiative d'Yves COPPENS, une mission fut envoyée dans les contreforts de l'Himalaya pour apporter une réponse scientifique à un objet de curiosité très médiatique.

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deur à bien des inquiétudes ou motivations communes, malgré les changements du discours « savant ». L'interrogation de celui-ci renvoie cependant à des strates de savoir, des constellations de concepts, un horizon de polémiques dont la mise au jour est capitale pour la compréhension de notre présent lui-même, et de ses propres élaborations conceptuelles. La tâche est plus difficile qu'il n'y paraît, même et surtout lorsque l'éloignement dans le temps ne semble pas considérable. * * * Nous pouvons en effet être déroutés par les attitudes et écrits d'auteurs dont la langue est proche de celle en laquelle nous nous exprimons, mais dont les représentations du possible et de l'impossible en référence à un système de repères dans l'espace (géographique et cosmologique) et dans le temps (éloignement des origines, rythme et formes du changement) nous sont devenues étrangères. Et cela sans pour autant que nous prenions conscience de l'ampleur des enjeux liés à ce déplacement des conditions présidant à l'ordonnancement des représentations dans un cadre cohérent. Ce qui est pensable sur le fond de processus étirant leurs effets sur des centaines de milliers, voire des millions d'années, peut ne pas l'être lorsque les durées disponibles pour « loger» ces effets sont dix ou cent fois inférieures Moins de deux siècles nous séparent de la claire formulation des hypothèses évolutionnistes, origine d'un scandale dont on perçoit encore les échos. Les légendaires expéditions remontant vers les sources des grands fleuves africains - celles de Savorgnan de Brazza, Livingstone ou Stanley ne datent guère que de la deuxième moitié du XIXe siècle: moins de cent cinquante ans nous en séparent. Ces expéditions marquent la dernière étape importante vers l'achèvement d'une cartographie faisant disparaître les terrae incognitae d'un globe terrestre enfin parcouru, du moins en ce qui concerne sa surface habitée. Il aura d'ailleurs fallu attendre à peu près la même époque (1847) pour que le gorille - le fameux Pongo sur lequel s'interroge J.-J. Rousseau soit clairement identifié et différencié de toute autre créature par Th. Savage, qui accole en 1847 l'appellation de troglodytes (reprise dans la systématique zoologique actuelle pour désigner le chimpanzé - pan troglodytes), à son Gorilla pour le présenter

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comme « a new species of Orang, from the Gaboon river ». Si l'on ajoute que le véritable Orang, habitant les forêts du Sud-Est asiatique, est officiellement qualifié de Pongo, terme d'origine africaine, il sera facile de retrouver dans la confusion de la nomenclature encore utilisée la trace des incertitudes d'un passé où faisaient question non seulement la distinction entre les anthropomorpha dont parlait Linné, mais encore celle qui les sépare de
I 'anthropos .

Une fois ainsi réduites les zones inexplorées de la planète et dissipée la part de mystère entourant les diverses formes d'hominoïdés, l'espace, au sens donné à ce terme par l'aventure du même nom, ouvrira un peu plus d'un siècle plus tard à l'imaginaire la possibilité de le peupler d'êtres dont l'anthropomorphisme fait pendant à celui des créatures dont les dernières éditions du Systema naturae peuplaient les forêts « vierges ». À ces productions fantasmatiques (plutôt favorables, en général à une « sur-hominisation » de créatures disposant d'une avance technologique sur les Terriens) se juxtapose la recherche d'une parenté possible à partir de la reconstitution des «origines de l'homme» dans l'incertaine marge qui marque le passage des Australopithèques et de leurs prédécesseurs à Homo habilis et ses successeurs. Mais ces évocations pourraient donner lieu à d'amples développements dont la généralité ne servirait guère la lecture du livre qu'il s'agit ici de présenter.
* * *

Peut-être faudrait-il alors entreprendre une recension des apports qui se sont succédé depuis la première édition de cet Homme sauvage. Ces apports ont pu compléter ou modifier aussi bien l'exposé de la documentation disponible que le regard porté sur elle. Une telle entreprise, si elle se voulait exhaustive, serait sans limites, et exigerait un autre ouvrage. Au surplus, s'agissant en particulier des textes concernant la période sur laquelle est centrée cette poursuite de l'Homme sauvage, seuls des points d'érudition ou de nouvelles approches en matière d'histoire des idées seraient concernés. On se bornera donc ici à signaler l'importante « chronologie documentaire» rassemblant toutes les pièces recensées sur l'histoire de l'élève de Jean Itard, reproduite par Thierry Gineste dans Victor de l'Aveyron: dernier enfant sauvage, premier enfant

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fou (10).Nous profiterons de l'occasion qui nous est donnée pour remercier M. Milhiet, créateur du Musée historique de la Maison royale de Saint Louis à Saint-Cyr, pour la communication d'un récit tiré du registre tenu par les Dames de Saint-Cyr et relatif à la visite que leur fit en 1757 « une sauvage» prise en 1731 près de
Chalons-en-Champagne. Ce document d'archives
(11)

complète ce

que nous pouvons savoir d'un des cas sinon les plus célèbres, du moins les plus mondains d'ensauvagement, objet d'une curiosité comparable à celle que devait un demi-siècle après soulever Victor de l'Aveyron.

(10) Th. GINESTE: Victor de rAveyron. Dernier enfant sauvage, premier enfant fou. Paris, Hachette, 1993. Dans une publication locale intitulée Des lieux de la mémoire de notre montagne, F. VIDAL précise qu'un arrêté préfectoral en date du 26 février 1798 ordonnait que soit organisée la chasse aux loups par suite du nombre alarmant de leur population. C'est au cours d'une des battues entreprises que « l'enfant sauvage fut repéré pour la première fois ». (11) Repris dans un « Registre tenu par les Dames de Saint Cyr» : « 1757 : visite d'une sauvage et son histoire. Ce fut la visite d'une sauvage qui, en 1731, à l'âge de 9 ou 10 ans, était entrée vers la nuit dans le village de Songy, près de Chalons en Champagne. Elle avait les pieds nus et le corps couvert de haillons et de peaux, les cheveux sous une calotte de calebasse, le visage et les mains noirs comme une négresse. Elle était armée d'un bâton gros et court [...] les premiers qui l'aperçurent s'enfuirent en criant [...]. Elle assomma un dogue qui avait été lancé après elle. Elle grimpa dans un arbre et s'endormit [...]. Le seigneur du lieu, instruit, ordonna de l'arrêter si possible [. ..]. Par l'intermédiaire de la reine, le duc d'Orléans la fit mettre dans un couvent pour instruction et la préparer à recevoir le baptême, payant la pension. Elle apprit le français et les principales notions de la foi et on lui conféra les sacrements, la langueur dans laquelle elle était faisant craindre pour sa vie [...]. Elle était dans sa vingt sixième année lorsque nous la vîmes pour la première fois. Rien d'extraordinaire ne paraissait en sa personne. Cependant, soit qu'elle voulut divertir ou qu'elle eut encore quelque chose de son naturel, elle fit des cris, des courses et des sauts dont on eut autant de peur que de surprise; en entrant dans la classe bleue, elle fit d'abord une révérence très posée, après quoi elle s'élança avec tant de rapidité qu'elle se trouva d'un même bond à la porte du bout opposé, passant sur la table [...]. Après avoir renouvelé cet exploit chez les novices, elle s'en alla contente et revint plusieurs fois; elle fut connue en France sous le nom de Mlle Leblanc parce que sa peau naturellement noire comme une négresse devint avec le temps probablement blanche ». Pour plus d'informations sur cette « sauvage» : cf. Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l'âge de 10 ans, attribuée à Mme H. t, et publiée par F. TINLAND avec une préface et des documents annexes concernant en outre d'autres cas d'ensauvagement (Bordeaux, Ducros, 1971) et l'ouvrage récent de 1.V. DOUTHW AITE,The Wild Girl, Natural Man and the Monster. Dangerous experiments in the age of Enlightenment (ChicagoLondres, The University of Chicago Press, 2002).

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* * *

Sur un plan diffèrent de celui des sources documentaires aujourd'hui disponibles, bien des choses attestent le pouvoir d'interpellation que conservent les figures limites en lesquelles se brouillent la claire distinction de l'existence animale et de l'existence humaine. Cela n'exclut pas, bien évidemment, l'obligation d'être attentif aux transformations qui affectent à la fois ces figures elles-mêmes et le contexte dans lequel elles prennent sens. Ainsi concernant l'enfant sauvage pris dans les bois de Lacaune, les débats sur la nature et l'origine de l'autisme, la lumière que peuvent projeter sur les cas d'isolement extrême la psychologie sociale, les sciences cognitives aussi bien que l'éthologie animale et tout ce qui a trait à ce que G. Bateson nomme l'écologie de l'esprit ont modifié les conditions dans lesquelles s'est développée la controverse entre ces amis de longue date qu'étaient Pinel et Itard. Mais par-delà cet autre regard - ou ce regard décalé - qu'il est possible de porter sur ce malheureux enfant, l'événement que fut sa découverte initia une curiosité tant locale que parisienne dont les témoignages d'époque sont impressionnants. Cette curiosité est loin d'être éteinte. En témoigne, au-delà du film que lui consacra François Truffaud (12),la statue qui orne la place principale de Saint-Semin, bourgade proche de Lacaune et dont le nom servit de premier patronyme à celui qui se prénomma d'abord Joseph avant de devenir Victor. Celui-ci, non seulement demeure l'objet d'une rivalité sourde entre les deux départements contigus -l'Aveyron et le Tarn-et-Garonne - qui prétendent avoir été le cadre de la vie sauvage de cette célébrité locale, mais encore bien des bruits courent sur les amours dont il fut le fruit. Demeure encore troublante l'absence de la page (et d'elle seule) correspondant, dans les registres de l'état civil, à l'au;née présumée de sa naissance. Une notice rédigée et diffusée par l'Association pour la Recherche Historique, la Conservation du Patrimoine et la Promotion du Musée du Vieux Lacaune mentionne, sur la base d'une « mémoire collective orale» deux hypothèses
(12) Film simplement intitulé: L'Enfant sauvage. La statue de Victor orne la place principale de Saint-Sernin, à une vingtaine de kilomètres de Lacaune, et en 2001 le Musée du Vieux Lacaune a ouvert une salle dédiée à « son enfant sauvage» : «Lacaune veut rappeler que l'étrange enfant sauvage fait aussi partie de son histoire» (La dépêche du midi, 7 août 2001).

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sur ses père et mère. Il serait sans doute difficile d'aller plus loin sans que cela ne risque d'éveiller des rumeurs témoignant de la vivacité exceptionnelle du souvenir lié à un événement qui a marqué les esprits d'une époque. On ne peut certes pas en dire autant des cas, relativement fréquents mais en général objets de curiosité aussitôt oubliés - à l'exception peut-être d'Amala et Kamala, objets d'ouvrages de logues à celui de Victor. Du moins constituent-ils autant d'arguments en faveur non seulement de la possibilité de vivre dans une nature franchement hostile sans le secours d'un environnement humain, mais encore de la possibilité d'une « adoption» au sein d'un groupe animal. Un peu plus à l'est des montagnes pyrénéennes où fut retrouvée après sept ou huit ans d'isolement au fond de la forêt d'Issaux, et dans le même état que Victor, une enfant perdue au milieu d'une tempête de neige - dont l'ingénieur de tra-

R.P. Singh, R.M. Zingg et de A. Gesell (13) - plus ou moins ana-

vaux maritimes J.-J.-S. Leroy (14) rapporte incidemment le cas -,
une jeune femme put survivre dans des conditions extrêmes. Elle adopta alors des comportements tout aussi étranges. Son mari venait d'être assassiné par un passeur alors qu'ils tentaient de gagner l'Espagne par une voie proche de l'Andorre. Elle put échapper à son agresseur, mais perdit raison et langage dans cette aventure (dont tout laisse penser qu'elle n'est nullement un drame sans précédents ni successeurs dans l'histoire de cette frontière). Elle vécut, nue, à haute altitude, entre arbres et rochers, parmi les ours, au témoignage d'observateurs dont les récits concordent. Enfin prise non sans difficultés et transférée dans le chef-lieu ariégeois, ne connaissant ni la notoriété de Victor, ni la destinée plus riante de Mowgli ou de Tarzan, elle mourut au fond des

(13) A.L. SINGHet R.M. ZINGG: Wolf children andferal man, New York, Harper, 1942 ; A. GESELL: Wolf child and human child, Londres, Methuen, 1941. Ch. HEMMING établi une longue liste des enfants sauvages ou consignés a dans un état d'isolement extrême dans un ouvrage non encore publié intitulé Homo ferus : The history of Wild Children (2000, 648 p.+ bibliographie de 50 p. + 17 illustrations). Cf. également la revue élargie et commentée qu'en présente P.l BLUMENTHAL dans: Kaspar Hausers Geschwister. Auf der Suche nach dem wilden Menschen. Francfort, Deuticke, 2003. (14) l-l-S. LEROY: Mémoire pour les travaux qui ont trait à l'exploitation de la mâture dans les Pyrénées, publié à Londres en 1776 (texte reproduit en annexe de l'Histoire d une jeune fille sauvage).

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souterrains sombres et humides du château de Foix dans l'indifférence générale (15).

La presse rapporte périodiquement le cas d'enfants ensauvagés découverts hors d'Europe. Le dernier en date est sans doute celui d'un enfant nigérian découvert « au sein d'une famille de chimpanzés » par des chasseurs en 1996 dans « la forêt de Falgor à quelques cent cinquante kilomètres au sud de Kano ». Le nouveau-né selon la notice relatant ce fait avait probablement été abandonné par ses parents, « sans doute membres de l'ethnie Fulani ». Les ressemblances avec l'histoire de Victor conduisent à penser que l'on pourrait, devant ce cas et d'autres, regretter comme Itard à propos des prédécesseurs de son élève que, en raison de la « marche défectueuse de la science» en ces temps ou en ces lieux, « ces faits précieux furent perdus pour l'histoire naturelle de l'homme ». L'on voit reparaître à chaque fois les deux positions sur lesquelles s'affrontèrent l'aliéniste et le médecin de l'Institut des Sourds-muets: l'ensauvagement était-il la conséquenced'un déficit congénital, conduisant à l'abandon (avec éventuellement tentative de meurtre) de l'enfant gênant, ou bien était-il la cause du pitoyable état dans lequel furent trouvés ces malheureux? * * * Bien plus riches seraient la littérature et les enquêtes scientifiques relatives à la postérité d'Homo sylvestris. Longtemps l'éthologie des grands primates dans les conditions natives propres à leur espèce fut entièrement négligée au profit des études de l'apprentissage, en situation de captivité et donc dans un environnement artificiel, de comportements de type humain (symboliques et techniques) par des chercheurs en « psychologie animale ». Sans doute sans le savoir, ceux-ci projettent sur des chimpanzés les mêmes rêves d'accès à la parole que ceux qui hantaient l'imaginaire du dix-huitième siècle. Ces efforts pour introduire dans un « monde humain» les grands singes, en les pressant d'adopter des comportements
(15) Ch. BERNADAC:La femme nue des Pyrénées. Paris, France-Empire, 1995. Cet ouvrage relate l'histoire de Mme de. qui vivait nue parmi les ours du sommet des Monts perdus. Le fait d'avoir été considérée, en plein dix-neuvième siècle, dans les villages ariégeois comme une sorcière responsable de diverses calamités n'est pas étranger à sa malheureuse histoire.

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étrangers à leur espèce, perdurent. Mais, depuis quelques décades, les tentatives pour « infiltrer» les sociétés naturellement structurées de ceux qui conservent, entre autres, la dénomination de Pongos (avec un monumentale erreur de localisation géographique) ou partagent celle de Pongidés, ont donné lieu à un foisonnement de comptes rendus d'où tout anthropomorphisme ne peut d'ailleurs être exclu. Au livre de Jane van Lawick-Goodall intitulé Les Chimpanzés et moi (16) a fait écho le film, recommandé par les plus hautes instances de l'Éducation nationale à l'attention des maîtres et des élèves, Gorilles dans la brume. Retraçant, certes, l'histoire véridique et tragique de Dian Fossey, ce film n'en participe pas moins à la résurgence sourde d'une nouvelle figure du bon sauvage, figure que tend à conforter la vogue plus récente des Bonobos, ces cousins des chimpanzés qui préfèrent «faire plutôt l'amour que la guerre» et révèlent l'amorce d'une transmission traditionnelle des usages techniques (17). Pour compléter ce tableau des liens que tissent, par-delà les bouleversements de nos savoirs et de nos références culturelles, les formes multiples d'attention aux franges ambiguës où se rejoignent l'humanité qui s'éloigne des manifestations qui nous sont familières et l'animalité qui reflète, au-delà des ressemblances morphologiques, des comportements esquissant ceux que l'on pensait naguère l'apanage de l'homme, il faudrait évoquer la « rétro-projection» que permet la dimension temporelle de l'hominisation. Nous nous contenterons ici d'évoquer l'exposition organisée par le Musée de l'Homme à l'occasion de la découverte de Lucy. La présentation de cette «jeune» australopithèque, entre l'évocation d'un milieu renvoyant à une bien plus ancienne histoire de la vie et celle de l'histoire du genre Homo, s'achevait devant une étrange boite voilée d'un drap noir. Celui-ci écarté, le spectateur inquiet, d'avance fasciné par l'annonce d'un mystère, se retrouvait face à lui-même dans le tête-à-tête avec le reflet que lui renvoyait un miroir.

(16) Jane van LAWICK-GOODALL: Chimpanzés et moi. Paris, Stock, Les 1971 (trad. fro de ce livre qui avait été publié à Londres sous le titre: ln the shadow ofman, plus « suggestif» ici). (17) F. de WALL: Bonobo: The forgotten Apes, Univ. of California Press, 1997 ; cf. aussi, du même: La politique du chimpanzé (Paris, Odile Jacob, 1995) et Le bon singe: les bases naturelles de la morale (Paris, Bayard, 1997).

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Cette image n'était ni déformée ni déformante. Mais le miroir, en ce lieu où l'excès de narcissisme n'était pas de mise, renvoyait son spectateur à la question de sa propre identité, dans sa différence d'avec les figures remontées d'un lointain passé. Elle renvoyait aussi aux modalités de l'inscription de cette identité dans un monde en lequel se déploie la grande diversité de ces formes que le schème de la Grande Chaîne des Êtres avait jadis pour effet d'ordonner selon des principes rassurants. Cette Echelle des degrés de perfection fixait la place de chacun selon une hiérarchie évocatrice d'une finalité régie par cette montée graduelle vers l'homme dont Jean-Baptiste Robinet donnait une lecture révélatrice jusque dans son caractère caricatural, longtemps avant la lecture spiritualiste que Teilhard de Chardin fera de l'évolution. C'était aussi une manière de neutraliser l'inquiétante étrangeté des formes « mitoyennes» confrontant, répulsion et fascination mêlées, l'humanité au jeu de proximité et d'altérité en lequel s'effritent les certitudes de la vie quotidienne. Car l'homme, lorsqu'il n'occupait pas le sommet de cette hiérarchie, jouissait d'un statut privilégié, situé à « l'Équateur» qui partage en deux la Création: au-dessous de lui, tout ce qui appartient au monde visible, audessus, le monde invisible, en lequel la spiritualité est libre de
toute attache avec un corps matériel.

Il y a certes bien d'autres manières de conjurer l'inquiétude née du brouillage des confins au voisinage desquels la séparation de l'humanité et de l'animalité perd de son évidence. Le recours à la subjectivité, en ses diverses versions, peut être un puissant antidote face à l'éventualité qui effleure l'esprit du cardinal de Polignac lorsque, s'adressant au singe du Jardin des plantes, il lui dit « parle, et je te baptise ». De même l'exclamation de P. Topinard - relayant un bon siècle et quelques restructurations de l'espace conceptuel plus tard, la phrase inaugurale du Discours sur les sciences et les arts (18) -: «créer le langage, l'industrie, les arts, les sciences, connaître et dominer la nature, et pouvoir dire enfin en comparant le présent au passé: Quo non ascendam ? tout cela n'est-il pas aussi glorieux que d'avoir été créé dans un
(18) «C'est un grand et beau spectacle de voir l'homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts; dissiper, par les lumières de sa raison, les ténèbres dans lesquelles la nature l'avait enveloppé, s'élever au dessus de soimême ». Tel est le début de la première partie du discours sur la question: « Si le rétablissement des Sciences et des Arts a contribué à épurer les mœurs ».

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état de perlection où l'on a pas su se maintenir et où on n'a pas su

remonter? (19)», invite les hommes à se mirer dans leur propre
œuvre, témoignage de leur puissance à s'affranchir de la condition commune aux êtres de pure nature. La redécouverte des solidarités internes à la biosphère et des liens tissés entre tout ce qui vit, hommes compris, au cours de la longue aventure qui a conféré à l'histoire de la Terre son caractère exceptionnel au sein du cosmos tel que nous le connaissons, donne à la réflexion proposée par le miroir que tendent l'anthropologue et le préhistorien un sens un peu diffèrent de celui qui conduirait à une contemplation narcissique. De là sans doute le succès de maintes émissions invitant à redécouvrir des lieux et des formes d'existence à l'état sauvage. Gorilles dans la brume ressuscite le bon vieux Pongo sous une forme plus «rousseauiste» que celle sur laquelle méditait l'auteur du Discours sur l'origine et le fondement de l'Inégalité parmi les hommes. Le succès de ce film témoigne de l'écho que peut encore (de nouveau ?) évoquer la rencontre d'êtres conduisant à s'interroger sur ce qui leur manque pour être humains (voire, selon une remarque, d'Ha Wendt (20),ce qu'ils ont « en trop» pour que soit levé l'obstacle à une possible ouverture vers un au-delà de la condition animale). Il ne faut pour autant, rappelons-le, ni négliger l'écart qui nous sépare de moments fondateurs de l'anthropologie, négligence qui
(19) P. TOPINARD « Si nous mettions notre gloire dans notre généalogie au : lieu de la placer en nous mêmes, nous pourrions, en effet, nous sentir humiliés [par les conséquences de l'hypothèse transformiste] [00'].S'élever par des perfectionnements successifs au-dessus des autres êtres, puis, parvenu au premier rang, continuer à monter encore, se détacher de plus en plus de la série zoologique, créer le langage, l'industrie, les arts, les sciences, connaître et dominer la nature, et pouvoir dire enfin en comparant le présent au passé: Quo non ascendam ? tout cela n'est-il pas aussi glorieux que d'avoir été créé dans un état de perfection où l'on a pas su se maintenir et où on n'a pas su remonter? » (L'Anthropologie. Paris, Reinwald, 1876, p. 564). (20) Faisant allusion aux hypothèses de L. BOLKsur le caractère néoténique qui marque l'espèce humaine et se traduit par la persistance de traits juvéniles qui maintiennent l'adulte à un stade de développement que dépassent les gorilles et autres chimpanzés, donc par un retard de maturation jamais rattrapé, H. WENDTfait ironiquement remarquer que si au XVIlr siècle on pouvait se demander ce qui manque au singe pour accéder à l'humanité, aujourd'hui on pourrait plutôt se demander ce que l'Orang-outan a de trop, ou ce qui fait défaut à l'homme pour qu'il soit capable de vivre de la même façon (À la recherche d'Adam, trad. froParis, la Table ronde, 1954).

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rendrait incompréhensible ce qui apparaîtrait comme purs errements de l'esprit, ni l'ériger en distance infranchissable, privant alors de sens l'apport de ceux qui, dans un contexte « moderne» même s'il n'est pas contemporain, ont vécu cet ébranlement de leurs certitudes lors de la rencontre avec Homo ferus ou Homo sylvestris.
* * *

Ce livre se veut donc une invitation à un va-et-vient entre la compréhension des descriptions et interprétations dont il réactive le souvenir à partir du contexte qui leur donne intelligibilité, et le rapport que chacun de nous a avec lui-même sur fond d'appartenance à notre propre époque. Il faut alors, certes, prendre en compte la nouveauté irréversible des références culturelles en fonction desquelles nous pensons notre qualité d'hommes: elles constituent un obstacle plus opaque que nous ne le pensons sur la base de notre familiarité avec la langue «classique» telle qu'écrite, il y a moins de trois siècles, par nos prédécesseurs Nos connaissances se sont accrues dans tous les domaines concernés par le questionnement repris dans les pages qui suivent. Le cadre dans lequel ces connaissances prennent sens a subi de profonds bouleversements. Nous pouvons alors sourire devant ce qui apparaît comme bizarrerie, voire naïveté. Sommes-nous pour autant mieux assurés des fondations sous-jacentes qui conditionnent la possibilité d'accéder à une vie telle que celle que nous menons, vie qui présuppose la capacité d'une reconnaissance réciproque entre des êtres que leur solitude radicale vouerait à cette existence « moins qu'animale» décrite par Jean Itard ? Car il demeure que l'exclusion de tout partage de biens communs, de tout échange de mots aussi bien que de caresses, de ressources matérielles que d'aides mutuelles, conduit à l'inhumanité d'une vie plus déshéritée que celle de la bête. C'est pourquoi il nous faut être prêts, nous aussi, à retrouver ce qu'il y a de permanent dans les signes muets que nous adresse celui qui n'est pas tout à fait notre semblable parce que manifestant une altérité irréductible et qui, pourtant, ne diffère de nous que par cette séparation énigmatique - écart spécifique ou accident aléatoire - qui fait obstacle au type de communication fondant usuellement le rapport que nous avons avec nos proches comme avec nous-mêmes au sein de la communauté humaine.

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Il faut savoir entendre ce qui, en cette rencontre déconcertante, est susceptible d'ébranler, ne serait-ce qu'un instant, les certitudes relatives à ce qu'est un être auquel il est donné de pouvoir mener une vie humaine. Plus qu'occasion de nous glorifier d'être ce que nous sommes, il y a là un rappel de la fragilité des fondations sur lesquelles repose notre propre existence. Il est possible d'entendre dans ce rappel une invitation à respecter en l'autre non seulement ce qui nous le rend proche, mais aussi et peut être surtout jusqu'à la troublante différence qui nous sépare de ce que nous aurions pu être...
Franck TINLAND

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Professeur de Georges GUSDORF à la Faculté des Lettres de Strasbourg

« J'ai toujours été étonné de voir l'homme dans un cabinet d'histoire naturelle; il me semble qu'il ne devrait pas être l'objet d.es naturalistes; car qui dit histoire naturelle dit l'histoire physique d'un être, les mots physique et naturel étant synonymes. Il n'y a par conséquent que le corps à examiner, mais le corps seul de l'homme n'est pas l'homme (...). Aussi les plus célèbres zoologistes n'en ont point parlé; et ce n'est que de nos jours que quelques-uns d'entre eux ont voulu joindre son histoire à celle des animaux... » Ainsi s'exprime, en 1773, le Français Savérien, dans le Discours Préliminaire à l'Histoire des Naturalistes qui constitue le tome VIII de son Histoire des Philosophes. Ce texte d'un compilateur sans originalité, s'il revêt une valeur de témoignage, atteste aussi, à sa date, un état d'esprit singulièrement attardé, au jugement duquel l'œuvre de Linné et de Buffon, et celle même d'Aristote, demeurent lettre morte. Les résistances sont aussi, à leur manière, signes des temps; elles mettent en lumière la force des obstacles épistémologiques opposés au progrès de la connaissance. En dépit de Savérien, l'idée d'une histoire naturelle de l'homme constitue l'une des acquisitions maîtresses du XVIIIe siècle. L'avènement de l'anthropologie équivaut à une révolution copernicienne, dont le beau livre de Franck Tinland permet de ressaisir certains aspects essentiels. Le fait capital d.e la nouvelle intelligence est cette volonté désormais d'une prise en charge par l'homme de son humanité, dépouillée des mythes qui la voilaient à ses propres yeux. La vérité humaine descend du ciel, des idées et des dogmes pour s'inscrire sur la terre des vivants. Les conceptions traditionnelles situaient l'homme dans la perspective d'une vérité transcendante; son identité ne lui appartenait pas; elle faisait de lui le simple relais d.'ontologies qui le justifiaient en le rattachant à des instances surllaturelles. L'homme avait pour nature d'échapper à la nature, en vertu d'une exception de juridiction qui consacrait sa divinité! L'intuition fondamentale des penseurs helléniques pouvait se formuler: le Cosmos est, donc je suis. Les docteurs chrétiens du

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Moyen Age, sans rejeter le schéma du Cosmos, le subordonnent au dessein providentiel de la Révélation; pour eux: Dieu est, donc je suis. L'initiative cartésienne du Je pense, donc je suis paraît consacrer un certain individualisme, puisque l'être humain trou.ve apparemment en lui-même son propre principe. Mais cet être demeure inconsistant et fragile, car il se limite à l'actualité d'une conscience reposant en quelque sorte sur sa plus fine pointe, et ne trouvant son assurance que dans le recours immédiat à la caution divine. L'homme de Descartes n'a ni tête, ni mains, ni jambes; il se désolidarise de son corps, voué aux basses œuvres de la physique, et qui demeure pour l'esprit un revêtement occasionnel. L'homo cartesianus est plus proche des anges que des hon1mes concrets et cette angélologie cartésienne restera, jusqu'à nos jours, dans le domaine français, un obstacle majeur à l'anthropologie. Savérien, en 1773, affirme encore: « le corps seul de l'homme n'est pas l'homme )}.Mais « l'esprit seul )}de l'homme n'est pas l'homme non plus. Et la connaissance de la réalité humaine commencera seulement quand on aura compris qu'il est également impossible de traiter de l'esprit seul ou du corps seul; le phénomène humain a pour principe l'unité indissociable du corps et de l'esprit, qui exclut toute comptabilité en partie double. Il ne suffit pas, pour que s'affirme la science de l'homme, que soit rejeté le mythe dualiste du fantôme dans la machine. Il faut encore, avant d'entreprendre la longue marche de la connaissance de soi, que l'être humain se découvre lui-même comme question. La rencontre de l'homme avec l'homme intervient dans le désaveu des certitudes établies. Depuis des millénaires, l'homme avait été l'observateur privilégié d'une réalité qu'il déployait devant lui selon l'ordonnance d'une révélation transcendante; il se connaissait lui-même comme microcosme, point focal où se mire la structure de l'univers, ou comme créature de Dieu, primogenitus et intendant du jardin de la Création. Pour commencer à savoir, il va falloir désapprendre tout cela. L'esprit humain, qui mettait tout en place, doit renoncer à sa juridiction épistémologique de droit divin. Le metteur en scène est lui-même l'un des personnages du drame; créature entre les créatures, l'homme doit rentrer dans le rang de la création, et s'appliquer à lui-même les disciplines dont il a découvert qu'elles réglent l'intelligibilité d.es êtres et des choses. Par un choc en retour, humiliant et exaltant à la fois, le sujet de la connaissance se fait objet parmi les objets de la connaissance. Quelle que puisse être par ailleurs la transcend.ance de sa vocation, l'homme ne devient pleinement homme que dans la mesure où il parvient à une connaissance positive et restrictive de sa condition d'être naturel parmi les êtres naturels, sa supériorité consistant en ceci qu'il est entre tous le seul qui soit capable de se situer parmi les autres. Entre la surhumanité de l'ange et l'infra-humanité du sous-homme, il faut

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définir, c'est-à-dire conquérir en esprit, cette place qui est au sein de la réalité la place de l'homme. Soulevant le voile des prédestinations divines et des cautions ontologiques, l'être humain ose se regarder en face, et tenter l'inventaire de son humanité. Soumis aux disciplines du nouvel esprit scientifique, issu de la révolution mécaniste, il se met en quête de sa différence spécifique. Il veut savoir ce qui fait de lui un être si différent, alors qu'il est semblable à tous les autres, - ce qui fait de lui un être semblable à tous les autres, alors qu'il est si différent. Le savant ouvrage de Frank Tinland se propose de suivre pas à pas cette enquête, cette lente et difficile conquête par l'homme d'Occident de sa propre humanité. Il montre comment peu à peu l'esprit positif et expérimental repousse les présupposés théologiques et ontologiques, et remplace les constructions déductives par le déploiement d'une investigation raisonnée. La science moderne est née, dans tous les domaines, de cette décisive mutation du regard, qui opère la transfiguration de la réalité parce qu'elle est elle-même corrélative d'une mutation de l'intelligence. Fruit de cet événement, l'anthropologie se d.onne d.ésormais pour tâche de dresser l'inventaire d.ll phénomène humain. Ce nouveau coup d'œil de l'homme sur lui-même, fondement d'une intimité nouvelle de soi à soi, on le trouve déjà souverainement affirmé dans les admirables planches anatomiques du De Corporis humani fabrica, de Vésale (1543), qui trouveront un peu plus tard leur contrepartie psychologique dans les Essais de Montaigne. Et bientôt, au tournant d.u siècle, l'œuvre de Francis Bacon définira, sur le mod.e prophétique, le code de procédure de la connaissance expérimentale. En 1699, le grand ouvrage d.eTyson: Drang Outang sive homo sylvestris s'affirme comme le premier monument d'une anthropologie comparée résolument positive. La voie est ouverte pour une réflexion qui, poursuivie, entre bien d'autres, par Linné et Buffon, trouvera, dans la pensée de Charles Darwin u~ nouveau point d'inflexion. Le livre de Franck Tinland suit pas à pas ce grand axe de la conscience occidentale. On y voit lentement s'accomplir la transition de la préhistoire mythologique au savoir scientifique. Depuis l'Antiquité et à travers tout le Moyen Age, un folklore très riche, nourri d'emprunts faits à la littérature des voyages, se préoccupe des confins de l'humanité et de l'animalité. Les découvreurs des Terres Neuves ide~tifieront sans peine les « hommes des bois » de toute espèce avec lesquels ils seront confrontés. Ils projetteront en eux leurs fantasmes et leurs rêves, comme aussi leurs réminiscences classiques. L'interrogation scientifique ne dissipera que très lentement les mirages. L'enquête anthropologique porte dès lors sur deux thèmes essentiels. L'homo ferus c'est l'homme ensauvagé, retourné à la sauvagerie primordiale parce que déchu de l'humanité à la bestialité, comme naguère encore les enfants-loups. L' homo sylvestris, l'homme des

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bois ou Orang-Outang, c'est le grand singe anthropoïde, que l'Occident contemple, à la suite des grands voyages de découverte, avec stupeur d'abord, et ensuite avec une curiosité passionnée. A la perspective descendante d'une dégradation par perte de l'identité humaine s'oppose, non moins troublante, la perspective ascend.ante d'une émergence possible de l'animalité à l'humanité, ou du moins d'une proximité et affinité des deux règnes, dont on avait toujours cru qu'ils étaient radicalement distincts. Pour être complète la recherche historique devrait comporter une troisième dimension, que l'auteur, limité par son sujet, ne pouvait faire entrer en ligne de compte. La découverte d.es autres mond.es, à partir du xve siècle, est aussi pour les Européens une découverte des autres humanités. Et ces humanités parallèles ne cesseront de poser aux théologiens, aux moralistes, aux philosophes de redoutables questions. Assez vite en effet, l'image du sauvage se distingue de celle du grand singe ou de l'homme dégénéré, avec lesquels on avait d'abord pu le confondre. En 1537, la bulle pontificale Sublimis deus tranclle définitivement la question: le sauvage est un homme, un autre hOmITIe,dont on ne peut remettre en question l'humanité. L'identité ici l'emporte sur les différences alors que chez l'orang-outang ou l'enfant-loup les différences semblent oblitérer l'identité apparente. C'est parce qu'il appartient à l'espèce humaine que le sauvage peut être jugé bon ou mauvais; le soushomme, en tant que non-humain, ne peut-être dit inhumain. L'Iroquois, le Huron, l'Africain, le Tahitien répondent quand on leur parle; Homo ferus et Hon1o sylvestris, au contraire, demeurent en deçà d.u seuil d.e la parole. Simulacres d'humanité, ils posent à l'homme l'irritante question de son humanité. Comment peut-on lIe pas être homme quand on imite l'humanité si parfaitement, quand on la « singe » avec tant d.'exactitud.e. Et quelle est finalement la marque propre de l'homme en son authenticité? Ces indications suffisent à manifester l'importance essentielle d'un ensemble de questions dont on ne saurait dire qu'elles sont aujourd'hui résolues. Le spiritualisme traditionnel, cher à la philosophie universitaire française, lorsqu'il traitait de la « condition 11umaine », évoquait un être pur planant dans le ciel des idées. L'apparition, au XVIIIe siècle, des sciences de l'homme consacre une sorte de déchéance irrémédiable de la métaphysique à l'anthropologie, qui paraît un véritable péché contre l'esprit aux yeux des m~inteneurs de l'ontologie classique. Mais la mort d'un certain style de pensée peut être aussi le point de départ d'une pensée nouvelle. De l'anthropologie positive à la métaphysique un cheminement est possible, s'il est vrai, selon la formule de Heidegger, que la question métaphysique est celle qui met en question celui-là même qui pose Ia questiol1. Homo ferus et Homo sylvestris ont pour caractère commun de se présenter comme des êtres dépourvus d'un langage articulé et orga-

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riisé. Isolés ou rassemblés, ils ne connaissent pas cette institution sociale fondée sur la communication verbale, qui régit l'existence des groupements humains les plus archaïques, opérant une remise en jeu des comportements et des significations. Ce n'est pas par une rencontre fortuite que l'anthropologie naissante s'efforce de délimiter la frontière entre l'humain et le non-humain au moment même oÙ elle fait des idées de culture, de civilisation et de progrès les thèmes majeurs de sa réflexion. L'histoire naturelle de l'espèce humaine est inséparable de l'histoire culturelle de l'humanité. Keyserling aimait à dire que le chemin qui mène de soi à soi fait le tour du monde. Les recherches de Franck Tinland se déploient dans un vaste d.omaine épistémologique interdisciplinaire qui méconnaît résolument la division d.u travail traditionnelle. L'histoire des sciences et l'histoire des idées, l'histoire de la philosophie, l'anthropologie et la métaphysique elle-même se trouvent mises à contribution dans la perspective de cette enquête qui intéresse, au bout du compte, le destin de chaque homme aussi bien que le destin de l'humanité. L'être humain y apparaît à la fois comme un donné, comme une réalité de fait, et ensemble comme un enjeu, comme l'issue finale d'un débat chanceux dont la signification dernière et la consécration mettent' en cause l'éducation de l'humanité dans l'homme et par l'homme.

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