L’Hypothèse du Retour éternel devant la science moderne

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L'HYPOTHÈSE DU RETOUR ÉTERNEL DEVANT LA
SCIENCE MODERNE
Georges Batault
Revue philosophique de la France et de l'étranger
On trouve l'embryon de l'idée du Retour Éternel déjà chez les anciens, mais toujours
sous une forme assez imprécise, si imprécise même qu'il est inutile d'insister.
L'idée du Retour Éternel appartient toute au xIxe siècle. Trois penseurs l'ont conçue
vers la même époque à peu près, deux sont Français, un est Allemand. Les deux
penseurs français sont Blanqui et le docteur Gustave Le Bon, l'allemand c'est ce
philosophe si profond et si original qui a nom Nietzsche.
Blanqui a énoncé sa théorie dans l'Éternité par les astres, qu'il a composé en 1871
durant sa captivité au fort du Taureau. Le docteur Le Bon, lui, a exposé sa doctrine
dans l'Homme et les sociétés (tome II). M. H. Lichtenberger a parfaitement montré
dans son lumineux appendice à la Philosophie de Nietzsche les rapports existant
entre les systèmes des trois penseurs. Mais nous ne nous appesantirons pas sur
les rapports et les divergences de ces trois concepts ; et nous exposerons
directement l'hypothèse de Nietzsche qui est celui des trois penseurs qui a le plus
développé l'idée du Retour Éternel, et qui a le mieux vu la portée de cette idée.
Selon Lichtenberger, Nietzsche songea un temps à consacrer dix ans de sa vie à
donner à son hypothèse une base scientifique, « mais il ne tarda pas à renoncer à
son projet pour différentes raisons dont la principale était qu'un examen superficiel
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Publié le : jeudi 19 mai 2011
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L'HYPOTHÈSE DU RETOUR ÉTERNEL DEVANT LA SCIENCE MODERNE
Georges Batault
Revue philosophique de la France et de l'étranger
On trouve l'embryon de l'idée du Retour Éternel déjà chez les anciens, mais toujours sous une forme assez imprécise, si imprécise même qu'il est inutile d'insister.
L'idée du Retour Éternel appartient toute au xIxe siècle. Trois penseurs l'ont conçue vers la même époque à peu près, deux sont Français, un est Allemand. Les deux penseurs français sont Blanqui et le docteur Gustave Le Bon, l'allemand c'est ce philosophe si profond et si original qui a nom Nietzsche.
Blanqui a énoncé sa théorie dansl'Éternité par les astres, qu'il a composé en 1871 durant sa captivité au fort du Taureau. Le docteur Le Bon, lui, a exposé sa doctrine dansl'Homme et les sociétés(tome II). M. H. Lichtenberger a parfaitement montré dans son lumineux appendice à laPhilosophie de Nietzscheles rapports existant entre les systèmes des trois penseurs. Mais nous ne nous appesantirons pas sur les rapports et les divergences de ces trois concepts ; et nous exposerons directement l'hypothèse de Nietzsche qui est celui des trois penseurs qui a le plus développé l'idée du Retour Éternel, et qui a le mieux vu la portée de cette idée. Selon Lichtenberger, Nietzsche songea un temps à consacrer dix ans de sa vie à donner à son hypothèse une base scientifique, « mais il ne tarda pas à renoncer à son projet pour différentes raisons dont la principale était qu'un examen superficiel du problème au point de vue scientifique lui révéla aussitôt l'impossibilité de 1 démontrer sa doctrine du Retour en se fondant, comme il pensait le faire ». Ce que Nietzsche n'a pas fait, c'est ce que nous voulons tâcher de faire, c'est de démontrer que l'hypothèse du Retour Éternel est logique, et parfaitement compatible avec la Science moderne, ou, pour mieux dire, avec les récentes hypothèses de la Science moderne.
Avant de commencer notre travail propre, il convient, pour avoir des bases solides, d'exposer la doctrine de Nietzsche, sur laquelle nous nous appuierons.
Nietzsche eut la première idée du Retour, au mois d'août 1881, à Sils Maria. On la trouve formulée pour la première fois dans un de ses ouvrages, en septembre 1882 dans laGaie Science (ouGai Savoir, selon les traducteurs). Mais ce premier exposé est très bref et très incomplet, c'est surtout dans leZarathoustra, et dans la quatrième partie de laVolonté de Puissance, que se trouve expliquée la grande Idée.
Dans leZarathoustra, elle est exprimée avec une grande fougue lyrique, dans la Volonté de Puissance, elle est plus scientifiquement exposée ; comme nous voulons faire un travail purement scientifique, nous nous appuierons surtout sur la Volonté de Puissance.
Nous allons donc citer différents passages du philosophe allemand :
« Si le monde avait un but, il faudrait que ce but fût atteint ; s'il existait pour lui une 2 condition finale, il faudrait que cette condition finale fût atteinte également » , et à l'appui de cette thèse, Nietzsche dit, fort justement à notre point de vue, que s'il ne peut empêcher la pensée de retourner le plus loin possible dans le passé, que la logique même oblige d'avouer qu'il n'y a pas de fin à ce « regressus in infinitum », et qu'il n'y a pas de finalité ni dans le passé, ni dans l'avenir, et que pour cela le monde qui existe n'est pas quelque chose qui devient, quelque chose qui passe. Ou plus exactement il devient et il passe, mais il n'a jamais cessé de devenir, de passer, il vit sur lui-même.
Nous voyons ainsi que Nietzsche admet l'éternité de la matière ; jusque-là rien de très personnel dans sa conception. Mais nous arrivons au grand concept du Retour Éternel, à celui qui pourra demander appui à la science : « Le monde est un monstre de force, sans commencement et sans fin ; une quantité de force d'airain, qui ne devient ni plus grande, ni plus petite, qui ne consomme pas mais utilise
seulement, immuable, dans son ensemble, une maison sans dépenses, ni pertes, mais aussi sans revenus, et sans accroissement, entourée du néant comme d'une frontière. Ce monde n'est pas quelque chose de vague et qui se gaspille, rien qui soit d'une étendue infinie, mais étant une force déterminée il est inséré dans un espace qui serait vide quelque part. Force partout, il est jeu des forces et ondes des forces, à la fois un et multiple, s'accumulant ici tandis qu'il se réduit là-bas, une mer de forces agitées dont il est la propre tempête se transformant éternellement dans un éternel va-et-vient, avec d'énormes années de retour, avec un flot perpétuel de ses formes, du plus simple au plus compliqué, allant du plus calme au plus rigide et du plus froid au plus ardent, au plus sauvage, au plus contradictoire, pour revenir ensuite de la multiplicité au plus simple, du jeu des contradictions aux joies de l'harmonie, s'affirmant lui-même, même dans cette uniformité, qui demeure la même au cours des années, se bénissant lui-même parce qu'il est ce qui doit éternellement revenir, étant un devenir qui ne connaît point de satiété, point de 3 dégoût, point de fatigue.
La question est ainsi bien posée, nous pouvons travailler sur des bases solides.
Nous voyons ce qu'est pour Nietzsche l'Éternel Retour, cette conception qui illumina son esprit ; et après avoir été pris de terreur en face de son hypothèse, il s'est relevé glorieux et a lancé le colossal concept de l'Éternel Retour, à la face du monde.
Résumons la doctrine du Retour. Les forces qui constituent l'Univers sont éternelles et constantes, infinies par conséquent dans le temps. Supposons un instant que cette force décroisse, et tende vers zéro ; comme le monde existe depuis un temps infini dans le passé, la force n'existerait déjà plus ; on ne peut non plus guère supposer que cette force augmente, car où puiserait-elle de nouveaux éléments d'accroissement.
Ces deux suppositions sont en tout cas logiques au point de vue cosmologique, mais il reste une hypothèse qui, à première vue, pourrait peut-être sembler moins bien établie ; pourtant il ne faut pas jugera priori. Pour supposer l'infinie et toujours semblable combinaison de matière, il faut admettre que l'équilibre ne s'établira jamais, ce qui peut sembler un peu arbitraire. Mais reprenons le même raisonnement que plus haut, le temps étant infini dans le passé, l'équilibre, s'il devait s'établir, se serait déjà établi, et, d'autre part, comme c'est toujours la première combinaison qui se répète, et que cette combinaison n'a pas amené l'équilibré, il est bien évident que l'équilibre ne s'établira jamais.
Ainsi l'hypothèse du Retour devient le simple jeu mathématique et immuable des combinaisons, d'un nombre immense mais non pas infini d'atomes.
L'idée de l'atome, ou infiniment petit, au point de vue matière, n'est pas ce que l'on peut appeler une idée neuve, car elle date de quelques siècles avant J.-C. Mais cette idée s'est énormément développée dans ces dernières années et on trouve l'atome sous différents noms à la base de toutes les sciences : physique, chimie, biologie, mathématiques. Il est intéressant de voir l'évolution de l'atomisme à travers les siècles, et cela nous montre une fois de plus qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil : ce qui pourrait nous faire nous demander en nous-même s'il n'y aurait pas quelque Retour Éternel dans le grand Retour Éternel. Mais revenons à notre sujet, occupons-nous non pas d'un Retour Éternel secondaire ou infinitésimal peut-être, mais du Retour Éternel général du κοσμος.
L'Idée qui est à la base de l'hypothèse du Retour, c'est l'idée de l'atome, et nous savons qu'il y a différentes sortes d'atomes, et que différentes écoles se greffent sur les différentes conceptions d'atomes. Essayons pour plus de clarté dans notre travail de classer Nietzsche, qu'aucune école philosophique ne peut revendiquer, une des différentes catégories de savants philosophes, dont l'atomisme diffère. Il nous semble que Nietzsche pourrait se classer parmi les dynamistes partisans du dynamisme, contre les mécanistes partisans du mécanisme et cela pour la bonne raison que, le concept de matière des mécanistes est celui-ci : « La nature de la matière ou du corps, pris en général, ne consiste pas en ce qu'il est une chose dure ou pesante, ou colorée, ou qui touche nos sens en quelque façon, mais en ce qu'il 4 est une substance étendue en longueur, largeur et profondeur ». Le concept de la matière des dynamistes au contraire admet comme raison première la force. Kant dit :« La matière est d'abord ce qui est mobile dans l'espace », le concept dynamique de la matière s'accorde d'ailleurs avec les idées de Nietzsche en ce que l'étendue n'est plus qu'un phénomène car il est impossible de faire coexister la force et l'étendue.
Une théorie claire au sujet de la matière fut indiquée pour la première fois par Démocrite lechef de l'école dite atomiste. Au tems de Socrateune réaction se fit
contre cette école, mais le seul argument qu'on puisse trouver contre les atomistes dans la philosophie socratique, c'est le silence. L'atomisme reparaît de nouveau, avec les Épicuriens et les Stoïciens ; toujours un Retour Éternel, toujours le même mouvement secondaire, dans le grand mouvement cosmique. Nous ne parlerons plus des réactions qui se produisirent contre l'école atomiste-matérialiste ; nous laisserons les écoles opposées de côté, pour ne parler que des écoles atomistes, qui seules nous intéressent, pour tracer notre évolution de l'atomisme. Bacon plaçait ce système très haut, et disait que la philosophie de Démocrite, qui a écarté Dieu du système du monde, a beaucoup plus de solidité, et pénètre plus en avant que celle de Platon ou d'Aristote. Après Bacon viennent Leibniz avec sa Monadologie, les matérialistes français du XVIIIe siècle, Kant avec sa théorie de la force expansive et répulsive, enfin les matérialistes allemands modernes qui sont d'ailleurs assez peu explicites sur la théorie de la matière, Büchner, Feuerbach et Moleschott. Nietzsche ne peut être directement attaché à aucune de ces doctrines, sa métaphysique est personnelle comme toute son œuvre. Nous avons cherché à démontrer plus haut combien l'hypothèse du Retour Éternel était pour ainsi dire en germe dans le siècle et comment elle a été exprimée presque simultanément, par trois hommes. Mais I'hypothèse de l'atome, sur laquelle repose pour ainsi dire toute la théorie du Retour, combien plus encore est-elle dans les âmes contemporaines cultivées, partout nous retrouvons l'atome, l'infiniment petit, dans toutes les sciences. C'est maintenant dans chaque science en particulier que nous allons reprendre l'idée de l'atome, et que nous verrons combien cette idée, qui n'est qu'une idée, c'est-à-dire qu'on ne peut pas prouver, est inhérente à la science, et nous verrons aussi qu'en admettant les dernières formes, les formes les plus modernes, nous pourrons prétendre à expliquer le Retour Éternel, d'une façon aussi stricte que sont expliqués les phénomènes physiques et chimiques. Nous avons peut-être l'air de sortir de notre champ en nous attaquant ainsi aux théories des atomes. Mais il faut bien savoir que toutes nos conclusions, c'est-à-dire notre tentative de prouver la logique profonde du Retour Éternel, reposent sur deux points essentiels : 1° les théories modernes des infiniment petits ; 2° les combinaisons mathématiques. C'est donc sur le premier point que nous allons nous appesantir. Nous diviserons les hypothèses en quatre groupes : 1° L'infiniment petit mathématique ; 2° l'atome chimique, 3° le protoplasma biologique, 4° l'électron physique. Les infiniment petits.- L'infiniment petit mathématique est, au point de vue de notre hypothèse, le moins utile, mais il peut faciliter la compréhension d'autres infiniment petits. Lorsqu'une quantité variable prend des valeurs de plus en plus petites, de manière qu'elle puisse devenir moindre que toute quantité donnée, on dit qu'elle devient infiniment petite. Ainsi la différence entre l'aire d'un cercle et celle d'un polygone inscrit peut-être rendue infiniment petite en augmentant le nombre des côtés. - Une quantité infiniment petite ou un infiniment petit n'est donc pas une quantité déterminée qui est une valeur actuelle assignable. C'est au contraire une quantité essentiellement variable qui a pour limite zéro. Ceci suffit à nous montrer qu'en mathématiques l'infiniment petit est relatif, et non pas absolu. Nous n'insisterons pas sur les usages des infiniment petits en mathématiques, car ce serait du reste parfaitement inutile pour le programme que nous nous sommes tracé ; le point sur lequel nous insistons surtout, c'est la relativité de l'infiniment petit en mathématiques. L'atome chimique.- C'est Dalton qui peut être considéré comme le créateur de la théorie atomique chimique. Dans sonDictionnaire de chimie, Wurtz dit : « A cette notion ancienne et vague (des Grecs) Dalton donne un sens précis, en admettant que la matière est formée d'atomes possédant chacun une étendue réelle et un poids constant, que les corps simples ne renferment que des atomes de 5 la même espèce, et les corps composés des atomes de différentes espèces». L'hypothèse de Dalton ne se soutint pas et laissa la place aux équivalents ; c'est seulement entre 1779 et 1840 que Berzélius établit définitivement la théorie atomique. On appelle atome des particules indivisibles possédant un poids invariable, douées de mouvement, et que l'affinité maintient réunies dans les 6 combinaisons . Deux choses très importantes à noter d'abord, les particules sont douées de mouvement, ensuite, l'affinité les maintient réunies. Nous verrons plus loin, en parlant des hypothèses de la physique contemporaine, que ce n'est pas seulement la chimie qui a adopté l'atome comme base, mais aussi la physique, et que cette hypothèse géniale a porté autant de fruits dans l'une de ces sciences que dans l'autre, et que c'est même le pont qui les relie l'une à l'autre. 3 °Le protoplasma biologique. -La base infiniment petite en biologie, c'est le roto lasma.Le rotolasma n'estas une substance bien définie dont oneut
donner une formule, non. Tout comme dans l'hypothèse chimique des atomes, il y a des atomes d'oxygène, des atomes de carbone, des atomes d'hydrogène, etc., il y a différentes sortes de protoplasmas qui forment les cellules. Mais le protoplasma, quoique étant l'unité la plus employée en biologie, et c'est pour cela que nous l'avons mis en tête de notre paragraphe, n'est pas à vrai dire l'unité, puisqu'il se divise en deux substances, l'une claire et transparente, l'autre plus réfringente, plus consistante ; cette dernière est appelée le spongioplasme, tandis que la première porte le nom d'hyaloplasme. Le protoplasma est, si l'on veut bien, l'unité de substance organisée, mais on prend même, la plupart du temps, comme unité, quelque chose de plus considérable que le protoplasma, la cellule, qui nous apparaît comme l'unité vitale, et qui se compose de trois parties : le protoplasma cellulaire, le noyau et la membrane. Nous voyons donc qu'en biologie on admet aussi des infiniment petits, mais qui sont déjà d'une masse plus considérable que les atomes chimiques, puisque forcément eux-mêmes se composent d'un certain nombre, qui peut être, mathématiquement parlant, infiniment petit, d'atomes chimiques. Le protoplasma est doué de mouvements, et qui dit mouvement dit travail, et qui dit travail dit énergie ; or la physique démontre qu'il n'y a pas plus dans la nature création d'énergie que création de matière, donc il doit exister une cause de mouvement dans le protoplasma. Cette cause est une cause chimique, c'est la combinaison de l'oxygène de l'air et de quelques-unes des substances qui composent le protoplasma. Mais l'énergie dégagée par cette oxydation ne se révèle pas seulement sous forme de travail, mais aussi sous forme de chaleur, d'électricité, de lumière, d'influx nerveux. Comme nous le voyons, tous les phénomènes dont le protoplasma est le siège peuvent s'expliquer chimiquement. Mais le protoplasma se détruit continuellement et se transforme en matières inorganiques. Mais il faut qu'il remédie à cette désassimilation, pour cela il se nourrit, c'est-à-dire transforme de la matière inorganique en matière organisée, et c'est par ce pouvoir de transformer l'inorganique en organique que le protoplasma se distingue de la matière brute ou inorganique. Tout ceci sert à nous montrer le pont qui unit la matière vivante à la matière brute, et combien petite est la différence, entre la vie et l'absence de vie, ou ce que nous, vivants, nous appelons la mort. L'électron physique. - La science physique, quoique n'ayant adopté l'hypothèse des atomes que plus tard que la chimie, a trouvé de nos jours dans la théorie atomique un point d'appui essentiel. Les atomes ont été introduits dans la physique par Clausias, mais ils ont fait, depuis ce temps, des progrès incessants, et ont servi à expliquer bien des choses en physique. Mais nous tombons ici de nouveau dans de nouvelles dissemblances, entre la théorie physique des atomes et la théorie chimique. Tandis qu'en biologie, l'unité infiniment petite était plus grande que l'atome chimique ; l'atome physique, lui, est plus petit que l'atome chimique ou ion. Sir William Crookes, une des célébrités de la science contemporaine, a fait une apologie, une vaste synthèse de la matière, au point de vue physique. La matière était d'abord dans l'état d'un brouillard sans forme, que l'on a baptisé du nom de protyle. A ce moment la matière était dans un état préatomique, potentiel, et l'idée d'unités, d'atomes électriques jaillit dans le cerveau de plusieurs savants et elle est arrivée de nos jours à être soumise à l'expérience. Cette charge définie, infiniment petite d'électricité, associée avec les idées de la matière fut baptisée par Faraday du nom d'électron. Les électrons ne sont pas des ondes éthérées, ni des formes d'énergies, ce sont des particules substantielles, douées d'une inertie électrique. La masse d'un électron est, comparée à l'atome d'hydrogène, le plus petit des atomes chimiques, dans le rapport de 1 à 700, ou autrement dit l'électron est le 1/700 de 6 l'atome d'hydrogène, sa vitesse est d'environ 2.10centimètres par seconde, soit les 2/3 de la vitesse de la lumière. La théorie de l'électron répond admirablement et explique l'idée d'Ampère qui supposait que le magnétisme était dû à un courant électrique en rotation autour de chaque atome de fer. Comme nous l'avons déjà dit, et nous insistons particulièrement sur ce point, ces électrons sont doués d'inertie. Sir William Crookes dit à la fin de son merveilleux discours : « Ne voyons-nous pas sans cesse que nos recherches n'ont qu'une valeur provisoire ? Dans cent ans la science n'acquiescera-t-ellepas à la révolution de l'Univers matériel dans un essaim d'électrons se précipitant en foule. Cette propriété de ladissociation atomiquesemble être fatalement universelle et opère chaque fois que l'on brosse un morceau de verre avec de la soie ; elle agit dans le rayon de soleil et dans la goutte d'eau, dans l'éclair et dans la flamme, elle prévaut dans la chute d'eau, cascade ou cataracte, dans la tempête. Et quoique toute notre portée d'expérience humaine soit par trop faible pour fournir une parallaxe permettant de calculer la date de l'extinction de la matière, le protyle ou brouillard sans formes peut arriver un jour à reprendre le règne suprême, et alors l'aiguille des heures aura achevé une révolution sur le cadran de l'éternité ». Nous avons vu maintenant tous les infinimentetits : d'abordl'infiniment etit
mathématique auquel tous les autres pourraient être rapportés, car il a pour limite suprême d'un côté zéro, le néant, de l'autre infini ; en est-il autrement des autres atomes.
L'infiniment petit mathématique peut donc être pris comme base théorique de tous les infiniment petits, car la science mathématique est une vue de l'esprit qui a pour but de nous faciliter la compréhension de l'infinité des phénomènes qui s'offrent à nos yeux.
Maintenant les trois autres sortes d'infiniment petits peuvent être rapportées à l'électron qui forme le protyle, le brouillard sans forme d'où tout sort et où tout rentre.
Nous voilà bien loin, ce nous semble, du Retour Éternel. Nous avons erré dans des chemins qui nous en ont éloignés de plus en plus. Mais sommes-nous vraiment si loin de notre question ? La doctrine du Retour, dont nous ne devons pas discuter la portée morale et sociologique, est inhérente à la conception moderne de la matière, elle en est, pour ainsi dire, inséparable, et forme un tout complet avec elle. Et nous voyons ici une liaison possible, et même probable de la métaphysique et de la physique, encore un pas vers l'absolu, c'est-à-dire vers la diminution du nombre des sciences. En effet, plus nous avançons, plus nous voyons les sciences qui, en apparence, étaient à l'opposé direct l'une de l'autre, ne plus former qu'une partie, une branche de la même science. La biologie, par exemple, se rattache à la chimie et à la psychologie, la chimie se rattache par les infiniment petits à la physique et la physique se rattache à la métaphysique, c'est-à-dire à la partie la plus spéculative, la plus transcendentale de la philosophie. Le dynamisme, qui admet la force à la base de tout, qui n'admet par conséquent pas l'idée de l'infini dans l'espace, mais qui donne celle de l'infini dans le temps, n'est-il pas en fait parfaitement d'accord avec la science physique moderne qui cherche une unité de force pour expliquer tous les phénomènes et qui arrive presque à prouver l'existence de cet infiniment petit, doué d'inertie, qui s'appelle électron.
La physique moderne ne tend-elle pas à prouver que ces électrons s'accouplant de différentes manières arrivent à former les différentes substances, et que ces différentes substances se dissociant radient dans l'espace des fragments de matière, que par conséquent tout tend à retourner au primitif brouillard sans forme, au vague protyle, dans lequel pourtant existe éternellement la même somme de force. Ici s'arrête la physique, mais ici aussi commence cette partie de la métaphysique qui s'appelle la cosmologie rationnelle. Ici çommence à se développer dans toute sa grandeur la merveilleuse idée du Retour Éternel des choses et des gens.
Le monde est composé d'un nombre limité, quoique incommensurablement grand d'atomes, ou d'électrons, mais si grand que soit ce nombre, il doit forcément se produire qu'au bout d'un nombre infiniment grand d'années les mêmes combinaisons se retrouveront ensemble. Mais il est d'autre part très possible que les mêmes combinaisons partielles se reproduisent plusieurs fois. Les combinaisons d'un nombre donné d'atomes sont d'un nombre défini, avec deux objets on fait deux combinaisons, avec trois on en fait six, soit les trois objets désignés par les lettresa b c. Les combinaisons sont :
abc, acb, cab, bac, bca, cba.
Si l'on introduit un quatrième objet, le nombre des combinaisons, ou, pour mieux dire, des permutations sera 24 et ainsi de suite... aussi pourmon aura la objets formule :
qui est la formule générale, nous voyons l'application qu'on peut en faire ; le nombre des atomes n'étant pas infini peut être égal àmet le nombre de combinaisons de matomes groupésn ànest égal à la formule, ce qui nous fait voir que le nombre de combinaisons, quoique nous étant inconnu, existe mathématiquement. De plus, dans le monde force, les combinaisons doivent se suivre et s'enchaîner, ce qui fait qu'une combinaison n'en engendre pas une autre quelconque, mais une autre bien définie, que cette autre à son tour en engendre une troisième, et ainsi de suite jusqu'au moment où tout revient à la première combinaison, ce qui doit fatalement arriver au bout d'un temps plus ou moins long. Il est un point où peut-être nous divergeons avec les idées de Nietzsche ; nous disons peut-être, car le philosophe ne l'a pas exprimé, mais rien ne nous prouve qu'il ne l'ait pas pensé et ce point c'est celui-ci : La matière cosmique peut revenir plusieurs fois à l'état de protyle, avant de recommencer laremière combinaison, car dans lerot lemême différents
courants peuvent se produire, d'où différents corps, d'où différents résultats, mais il est nécessaire et fatal que du protyle se dégage le système A de combinaisons et que ce système se reproduise à nouveau, le nombre des électrons étant fini, et le temps étant infini.
Nous arrivons donc à conclure que : en admettant les plus récentes hypothèses de la science, un seul système cosmologique est possible, et que ce système est celui du Retour Éternel, dans lequel, étant donné que le temps est infini, et que le nombre d'infiniment petits dont se compose la matière est déterminé, on en déduit que les mêmes systèmes de combinaisons doivent fatalement se reproduire.
On voit de même comment tout doit arriver d'une manière déterminée, et comment tout découlant des électrons, la matière organisée, et par conséquent les hommes doivent forcément exister un nombre infini de fois identiques, heureux ou malheureux. Mais selon Nietzsche la moyenne de la vie est dans le bonheur et il dit dans sonZarathoustraqu'il faut vivre : car toute joie veut l'éternité, veut la profonde éternité.
Notes 1. Lichtenberger,Philosophie de Nietzsche, p. 163 (Paris, F. Alcan). 2. Nietzsche,la Volonté de puissance, t. II, p. 181 de la traduction française. 3.Ibid., p. 186. 4. Descartes,Princ. de la philo., II, 4. 5. Wurtz,Dictionnaire de Chimie, articleTHÉORIE ATOMIQUE.
6.Id.,Supplément du Dictionnaire de Chimie, même article.
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